CHAPITRE IV
Les Jésuites et l’enseignement. — Dispositions des Evèques en faveur de la Compagnie, — Ses succès, — Jalousie de l’Université. — Le Père Loriquet à Saint- Acheul. — Son Histoire de France. — Examen des reproches qu’on adresse à cet ouvrage. — Le marquis de Bonaparte, lieutenant-général au nom de Louis XVIII. — Imprécation contre l'Empereur. — M. Dupin à Saint-Acheul. Ses relations avec les Jésuites. — Les cordons du dais et les vengeances de parti. — Prévisions du Père Loriquet, — Les Jésuites de Saint-Acheul accusés de gouverner la France. — Leur influence véritable, — Le Constitutionnel et ses mensonges. — Le comte de Montlosier publie son Mémoire à consulter. — Tout tend à pervertir l'opinion. — Le parti- prêtre dévoilé par Montlosier. — L’Ultramontanisme et les Libéraux. — Le Noviciat de Montrouge. — Atlentat contre la vie du Père Debrosse. — Sa lettre. — Ce qu'était Montrouge au dire des feuilles libérales et ce qu’il fut en réalité. — Animosité contre le Clergé entrelenue par la presse. — Martial Marcet de la Roche-Arnaud compose ses pamphlets. -— Eloges que lui donne le Constitutionnel, — Repentir de l’apostat. — La presse monarchique en présence de celle conspiration. — La Gazette de France veut les Jésuites. — Le ministère Villèle. — Le Nonce apostolique Louis Lambruschini conseille de présenter une loi pour donner une existence légale à la Compagnie de Jésus. — Chute du ministère. — Le ministère Martignac s'engage à perséculer les Jésuites. — Il est appuyé par la Révolution. — Entrevue du roi et de Lambruschini. — Décision que formulent MM. Frayssinous, de Cheverus et Brault, Evèque d’Hermopolis, archevèques de Bordeaux et d’Alby. — Commission d’enquête sur les Ecoles ecclésiastiques. — La minorité et la majorité. — La Commission déclare qu’il est inconstitutionnel de descendre dans les consciences. — Les petits Séminaires et l’Université. — Rapport de la Commission. — M. Feutrier, Evèque de Beauvais, ministre des affaires ecclésiastiques. — Les deux ordonnances du 16 juin 1828. — Juie des Libéraux. — Douleur des Catholiques. — Labbey de Pompières à la tribune de la Chambre des députés. — Atlitude de l’épiscopat. — Les Evêques réunis à Paris adressent une circulaire à leurs collègues, — Gravité de la situation. — Le roi fait appel à la prudence du Nonce. — Leur conférence à Saint-Cloud. — Lambruschini et l'épiscopat français. —"Lettre de l’archevèque d’Amasie à ses collègues. — Les Evèques ne veulent se soumettre à aucune transaction. — Soixante-dix prélats se prononcent contre les ordonnances Portalis et Feutrier. — Le cardinal de Clermont-Tonnerre présente au roi le mémoire des Evèques. — On convient que ce mémoire restera secret et que la rigueur des ordonnances sera adoucie dans l’exécution, — L’abbé de La Chapelle et ses circulaires. — Mission de M. Lasagny à Rome. — Note de Lambruschini au cardinal Bernetti. — Mesures conseillées par le Nonce.— Le cardinal Bernetti écrit au ministre des affaires étrangères. — Le mémoire des Evêques est publié. — Le cardinal de Latil prend l’iniliative pour faire cesser la guerre.— 11 annonce la note de Bernetti. — Soupcons des Evèques. — La presse monarchique.— Le ministère, voyant l’épiscopat désuni, recule devant ses promesses. — Note des Evêques pour concilier tous les intérêts. — MM. de Vatimesnil et Feutrier forcent les Evèques à déclarer que leurs professeurs ne font partie d'aucune Congrégation non autorisée par les lois. — Les Jésuites abandonnent leurs Colléges.— Recommandations que leur fait le Père Godinot, Provincial. — Protestation de la France catholique. — Les Conseils généraux et le Constitutionnel.— Popularité des Jésuites.— Le ministère Polignac.— Les Jésuites, promoteurs des coups d'Etat, — Les Jésuites et la Camarilla. — Les Jésuites incendiaires.— Dénonciation d’un repris de justice. — La Révolution de juillet et la comédie de quinze ans expliquées par Le Globe el le National. — Aveux sur les Jésuites après la Révolution,
En attaquant la Congrégation, les ennemis de l'Eglise et de la Monarchie avaient admirablement calculé leurs coups. Ils dépopularisaient les royalistes ; ils Jetaient sur les épaules des Chrétiens un manteau d’hypocrisie. Ce n'était cependant encore qu’une partie de leur tâche ; ils annihilaïent la génération présente, mais il importait surtout de tuer l'avenir. Les Jésuites, soutenus par l’épiscopat , encouragés par les pères de famille, faisaient, dans les limites de la loi, une rude concurrence à l’Université. Ils n’avaient, en 1826, que douze maisons : huit Colléges, deux Noviciats et deux Résidences. Au lieu de chercher à s'étendre, ils préféraient se fortifier. On les voyait à l'œuvre ; on appréciait leur système d'éducation en le comparant à celui de l’Université. Le parallèle une fois établi, on désertait les Colléges royaux pour entrer dans les petits Séminaires. Les Evêques de Strasbourg, de Luçon, de Limoges, d'Avignon, de Bayonne, d’Aire, d’Orléans, de Belley, de Toulouse, du Mans, de Coutances, d'Angers, de Montpellier, de Carcassonne , du Puy, de Périgueux, de Rennes, de Châlons, de Besançon , de Sens et d’Alby, se faisaient en 1821 et en 1822 les interprètes de leurs diocésains. Ils demandaient des Jésuites. L'abbé Mongazon, fondateur du Collége de Beaupreau , et dont le nom est encore béni par les Angevins ; l'abbé Capitame, qui élevait à un haut point de prospérité le petit Séminaire de Servière , suppliaient les chefs de l'Ordre d'accepter de leurs mains la direction de ces établissements. Les maisons de Magnac et du Dorat leur étaient offertes aux mêmes * conditions. Du fond des Ardennes ainsi que de la Normandie, de l'Ardèche et du Haut-Rhin, de l’Yonne et de la Vendée, un grand nombre de riches personnages écrivaient au Provincial pour mettre à sa disposition des propriétés qu'il transformerait en Colléges. Un Collége tenu par les Jésuites était une fortune pour le département. Ils n'avaient aucun bénéfice à réaliser; ils ne prélevaient aucun traitement : il leur était donc permis de donner au plus bas prix possible une éducation que souvent ils s’empressaient d'accorder gratuitement.
Leurs petits Séminaires n'étaient pas assez vastes pour répondre à toutes les demandes; l’Université ne se déguisa pas le danger dont elle était menacée ; elle fit cause commune avec les
adversaires de l’Institut. Les Jésuites possédaient à Saint-Acheul, près d'Amiens, une école dont le nom était devenu un cri de ralliement pour les Libéraux. Saint-Acheul recevait dans ses murs les enfants des familles les plus illustres de France. Les belleslettres y florissaient avec la piété; les devoirs, les études , les plaisirs, tout y était réglé dans une mesure parfaite. Cette maison modèle avait pour chef un homme d'un caractère tout à la fois doux et ferme, d’un esprit pénétrant et plein d’aménité antique. Le Père Loriquet , né à Epernay le 5 août 1767, se consacrait à l'éducation de la jeunesse ; il avait écrit dans ce but plusieurs ouvrages élémentaires et entre autres une Histoire de France. Composé à une époque où les passions politiques étaient dans leur effervescence, cet abrégé en portait de temps à autre une vive empreinte. Les événements et les hommes de la Révolution y étaient jugés sans ménagement, comme ils avaient agi. On remarquait surtout dans la seconde édition des passages auxquels personne ne s'était arrêté d'abord, mais que la réaction en faveur de Napoléon et la haine du Libéralisme contre les Jésuites acceptaient comme l'opinion immuable de la Société de Jésus. On ne s’inquiétait pas si le Père Loriquet, ramené, ainsi que ses contemporains, à des idées plus calmes, avait corrigé, émondé ou adouci ces passages dans les éditions subséquentes. On ne tenait compte pour le Jésuite ni des enthousiasmes de 1814, ni de l'irritation de 1815; il avait partagé l'entraînement général; on ne prenait que lui à partie. Son ouvrage fut le type du fanatisme et de la mauvaise foi. On y lisait * :
« Ainsi se termina la journée dite du 18 brumaire. Les Parisiens, depuis longtemps accoutumés aux révolutions, restèrent tranquilles spectateurs de celle du 18 brumaire. Ils avaient oublié, ce semble, que le chef qu’elle leur donnait était celui-là même qui avait égorgé leurs frères dans les rues de la capitale : du moins ils ne savaient pas encore ce que sa longue domination devait coûter de sang et de larmes à la France; mais il entrait dans les desseins de la Providence d'établir sur leurs têtes celui qu'elle destinait à être la verge de l'Europe et l’exécuteur de la justice contre un peuple coupable de tous les forfaits de la Révolution. »
1 Histoire de France, t. 11, p. 285 (édition de 4816).
Après avoir raconté la campagne de Russie et ses fatales conséquences, Loriquet ajoute des réflexions qui disparurent plus tard de son œuvre.
« Telle fut, dit-il ‘, l'issue de l’entreprise la plus insensée, mais aussi la plus funeste, dont les annales du monde nous aient conservé le souvenir. En parcourant l'histoire ancienne et moderne, on reconnaîtra que jamais réunion d'hommes si formidable, soit par le nombre, soit par la valeur, soit par la disci-
pline, n’éprouva de plus affreux revers. Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remonter jusqu'à Pharaon et aux six cent mille Egyptiens engloutis dans la Mer Rouge.
» Que si l’on veut se rendre attentif aux vues de la Providence, on reconnaitra dans le désastre des Français le châtiment des dévastations, des massacres , des sacriléges , des atrocités de toute espèce, dont se rendait coupable depuis vingt ans cette armée toujours recrutée d'enfants de la Révolution, et dévouée, moins encore par état que par habitude et par goût, à tous les genres de crimes et de forfaits. La justice divine s’en était servie pour promener la terreur et la désolation sur toute l’Europe. Dès que cette vérge redoutable eut rempli sa mission , elle fut à son retour brisée par le souffle du Tout-Puissant , et elle disparut de la terre. Si l'on considère de plus que Dieu avait sur la France et sur la famille de saint Louis des vues de miséricorde, on concevra sans peine qu'il entrait dans l'exécution de ses desseins de les délivrer l’une et l’autre d’une génération impie et sanguinaire, qui, après avoir dévoré l'Europe, aurait dévoré son propre pays et éternisé la domination du tyran dont elle étayait la puissance et servait les fureurs. »
Nous blämons ces jugements trop sévères peut-être. Loriquet lui-même, dans des éditions postérieures à celle de 1816, fit justice de la plupart des exagérations ; mais alors chacun se croyait obligé de jeter la pierre à Napoléon et à son armée. Quand le Jésuite s’exprimait ainsi, l’homme dont tous les partis proclament le patriotisme, Chateaubriand, faisant expier à l'Empereur sa gloire et ses attentats, s’écriait? en 1814, et réimprimait en 1816 :
1 Histoire de France, t. 11, p. 331 (édition de 1816). ? De Buonaparte et des Bourbons, par M. de Chateaubriand, p. 2.
« Comment expliquer les fautes de cet insensé? Nous ne par- Jons pas encore de ses crimes. » Puis, après avoir raconté l’assassinat du duc d'Enghien, l’auteur de /a Monarchie selon la Charte ajoute : « Il ne reste à celui qui s’est abaissé au-dessous de l'espèce humaine par un crime qu'à affecter de se placer audessus de l'humanité par ses desseins, qu’à donner pour prétexte à un forfait des raisons maccessibles au vulgaire , qu’à faire pas ser un abîme d’iniquité pour la profondeur du génie.
» Il a, continue Chateaubriand en parlant de Napoléon ?, il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années, que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu'au dernier persécuteur des Chrétiens. Les principes qui servaient de base à son administration passaient de son gouvernement dans les différentes classes de la société : car un gouvernement pervers introduit le vice chez les peuples, comme un gouvernement sage fait fructifier la vertu. L'irréligion , le goût des jouissances et des dépenses au-dessus de la fortune , le mépris des liens moraux, l'esprit d'aventure , de violence et de domination descendaient du trône dans les familles. Encore quelque temps d’un pareil règne, et la France n'eût plus été qu’une caverne de brigands. »
Arrivant à la conscription, qu’il appelle le code de l'enfer, Chateaubriand raconte ? :
« On en était venu à ce point de mépris pour la vie des hommes et pour la France d’appeler les conscrits la matière premiére et la chair à canon. On agitait quelquefois cette grande question parmi les pourvoyeurs de chair humaine, savoir : combien de temps durait un conscrit ; les uns prétendaient qu’il durait trente-trois mois, les autres trente-six. Buonaparte disait lui-même : « J'ai 300,000 hommes de revenu. » Il a fait périr, dans les onze années de son règne, plus de cinq millions de Français; ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles V1, de Charles VIT, de Henri II, de François IL, de Charles IX et de Henri IV. Dans les douze der-
1 De Buonaparte et des Bourbons, par M. de Châteaubriand, p. 9. 2 Ibidem, p. 2, 6 et 17.
niers mois qui viennent de s’écouler, Buonaparte a levé (sans compter la garde nationale) treize cent trente mille hommes, ce qui est plus de cent mille hommes par mois. Et on a osé lui dire qu'il n'avait dépensé que le luxe de la population.
» Saigné à blanc par le bourreau, ce corps, vide de sang, n’a pu faire qu'une faible résistance ; mais la perte des hommes n’était pas le plus grand mal que faisait la conscription ; elle tendait à nous plonger, nous et l’Europe entière, dans la barbarie. »
. Chateaubriand ne s’arrête pas là. Il trace de l'Empereur nn portrait qui a plus d’un point de ressemblance avec celui qu’a ébauché le Jésuite. « Lorsque Dieu, écrit Chateaubriand ‘, envoie sur la terre les exécuteurs des châtiments célestes, tout est aplani devant eux : ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres. Nés au milieu des discordes civiles, ces exterminateurs tirent leurs principales forces des maux qui les ont enfantés et de la terreur qu'inspire le souvenir de ces maux : ils obtiennent ainsi la soumission du peuple au nom des calamités dont ils sont sortis. Il leur est donné de corrompre et d’avilir, d'anéantir l'honneur , de dégrader les âmes, de souiller tout ce qu'ils touchent, de tout vouloir et de tout oser, de régner par le mensonge , l'impiété et l'épouvante, de parler tous les langages, de fasciner tous les yeux, de tromper jusqu'à la raison, de se faire passer pour de vastes génies lorsqu'ils ne sont que des scélérats vulgaires; car l'excellence en tout ne peut être séparée de la vertu. Traînant après eux les nations séduites, triomphant par la multitude, déshonorés par cent victoires, la torche à la main, les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres , poussés par Dieu, qu'ils méconnaissent. » ;
En 1814 et en 1815, il tomba sur l'Empereur une de ces immenses imprécations dont tous les écrits de l'époque retentissent. Carnot est aussi explicite que Louis-Philippe, duc d’Orléans; Benjamin Constant et Pasquier ne le cèdent pas au maréchal Soult et à Lainé. Les feuilles quotidiennes et les ouvrages périodiques, la prose ainsi que les vers, tout porte l'empreinte
‘ De Buonaparte et des Bourbons, p. 42.
de cette colère d’un peuple qui passera si vite des excès de la fureur à l'admiration la plus exagérée. Bonaparte a été pour tous l'ogre de Corse, le tigre qui se repaît du sang de la France. Chacun a maudit cette gloire déchue que la comparaison ou l’enthousiasme devait élever si haut. Avec le vicomte de Chateaubriand, chacun inventa de nouveaux mots, des apostrophes plus amères les unes que les autres pour flétrir celui « qui est descendu, comme Genseric, là où l’appelait la colère de Dieu. Espoir de tout ce qui avait commis et de tout ce qui médite un crime, il est venu, il a réussi”. » Ces iniquités de partis, s’adressant aux vaincus et les confondant tous dans le même anathème, ont été oubliées ?; une seule a survécu. Le Père Loriquet
‘ Moniteur de Gand du 12 mai 1815. Rapport du vicomte de Chateaubriand sur l’état de la France.
2 Le Journal des Débats du 10 août 1845 va, en fait de récriminations, beaucoup plus loin que le Jésuite. 11 dit : « Buonaparte, qui se croyait encore sür du {trône il y a deux mois, flolte en ce moment entre la question de savoir s’il doit se laisser conduire à l’ile de Sainte-Hélène et celle de quitter la vie. Celui que tant de bras dévoués environnaient il y a peu de temps ne saurait même se flatler aujourd’hui de trouver une main d’esclave qui lui rendit le service de le tuer. Au-dessous de l’efféminé Othon, qui du moins sut mourir sans balancer, et plus malheureux que Néron, dont un affranchi (ermina les jours, il n’a pas su se donner la mort et n’est pas assuré maintenant de l’oblenir. Tous ces princes de sa façon, que nous avons vus figurer avec lui sur le théätre du Champ-de-Mars, dans des costumes et avec des attitudes plus ou moins dramatiques et grotesques, furent dispersés comme une troupe de masques le lendemain du carnaval, jetant leurs couronnes, leurs sceptres et leurs manteaux. Le roi Murat, surnommé Franconi à cause de l’affectation de sa parure militaire, et qui n’a pu venir étaler au Champ-de-Mai ses plumes, ses broderies et tout son oripeau, erre maintenant presque seul dans les défilés les plus détournés des Alpes, sous un déguisement beaucoup moins pompeux. Il parait qu’on nous ramènera, el qu’on va rendre à la justice de nos tribunaux Lallemand et Rovigo, qui certes ne croyaient guère que leur dévouement intéressé à l’ex- Empereur aurait un pareil résultat. Brune, que Buonaparte n’a cessé d’abreuver des humilialions les plus amères, et qui n’avait de courage que pour les supporter, termine le cours de ses exploits par se brüler la cervelle, et se voit réduit à se tuer, en dupe, pour la cause d’un homme dont il n’a reçu que de mauvais traitements, etc. »
Le 8 mars 1815, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, publie un ordre du jour à l’armée. Le vieux soldat de la République et de l’Empire s’adresse en ces termes aux compagnons d'armes de l'Empereur :
« Cet homme, qui naguère abdiqua aux yeux de (oute l’Europe un pouvoir usurpé dont il avait fait un si fatal usage, Bonaparte, est descendu sur le sol français, qu’il ne devait plus revoir.
» Que veut-il? la guerre civile; que cherche-t-il? des traitres ; où les trouverait-il? serait-ce parmi.ces soldats qu’il a trompés et sacrifiés lant de fois en égarant leur bravoure? serait-ce au sein de ces familles que-son nom seul remplit encore d’effroi ?
» Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime et bien-aimé pour partager le sort d’un homme qui n’est plus qu’un aventurier ; il le croit, l’insensé ! el son dernier acte de démence achève de le faire connaitre. »
Le procès-verbal de déchéance et des constitutions du Sénat, en 41814, n’accusail-il pas enç'e Napoléon « d'avoir entrepris la guerre dans l'intérêt de son am-
est souvent montré comme un insulteur au pied des statues de Napoléon. Pourquoi lui seul a-t-1l été excepté de l’amnistie générale accordée par le temps? Il n’y a qu'une raison plausible, c’est qu’il appartenait à la Compagnie de Jésus.
La défense de Loriquet était péremptoire : il dédaigna d’user de ces moyens. Il paraissait passer condamnation sur les injures dont son nom était l’objet : on profita de ce silence pour accréditer une fable dont l'absurdité fit la fortune. Les journaux annoncèrent qu'on lisait, qu'ils avaient lu eux-mêmes dans l’ouvrage du dJésuite que « M. le marquis de Buonaparte était le lieutenant-général des armées de Louis XVIIL. » Née dans l’officine du Constitutionnel, cette niaiserie devait être dédaignée par le plus simple bon sens. Le parti libéral l'accepta comme une vérité incontestable, et il fut avéré pour lui que telle était l’éducation donnée à Saint-Acheul, et dans les colléges où l’on suivait le cours de Loriquet.
bition démesurée, d’avoir trahi ses serments, d’avoir mis le comble aux malheurs de la patrie en régnant dans la seule vue de son intérêt personnel, d’avoir rendu dé son chef plusieurs décrets portant peine de mort. »
Qui a signé de pareils actes! le duc de Plaisance, Barbé-Marbois, Chasseloup- Laubat, Chollet, d’Haubersaert, Destutt de Tracy, Garat, Grégoire, Lanjuinais, Malleville et tant d’autres.
Louis-Philippe d'Orléans, en acceptant le commandement de l’armée de Catalogne destinée à agir contre les Français, répondait à la Régence espagnole le 7 mai 4810 : « En prenant ce commandement, je remplis ce que mon honneur et mon inclination me dictent. Je suis éminemment intéressé aux succès de l'Espagne contre le {yran qui a voulu ravir tous ses droits à l’auguste maison dont j'ai l’honneur d’être issu. Heureux si mes faibles efforts peuvent contribuer à relever les trônes renversés par l’usurpateur, à maintenir l’indépendance et les droits des peuples qu’il foule aux pieds depuis si longtemps. »
En face de pareilles imprécations sorties de toutes les bouches, que sont les pages accusatrices du Père Loriquet?
1 Nous n’avons pas besoin de dire que celte stupidité ne s’est jamais trouvée sous la plume du Jésuite. L'Histoire de France a eu un grand nombre d’édilions : nous les avons toutes vérifiées, et ces paroles ne se rencontrent dans aucune. D’autres ont fait le mème travail, ils ont obtenu le mème résultat. Ce résultat fut souvent opposé à ceux qui prétendaient avoir lu les paroles incriminées. On les défiait d'apporter la preuve de leur assertion ; tous répondirent que le passage se trouvait dans la première édilion. Elle est sous nos yeux ; composée en 1810, elle parut en 4814; mais, par malheur pour la véracité des feuilles libérales, elle s’arrète à la mort de Louis XVI, C’est dire assez qu’il ne peut y être question du marquis de Buonaparte, alors jeune et complétement ignoré. Cela est démontré comme une vérité mathématique; cela n’a pourlant été jamais reconnu par les adversaires de la Société de Jésus. La plaisanterie leur paraissait de bonne guerre; ils ont conti nué à la propager. Du pamplet elle s’est élevée à la tribune de la Chambre des pairs. M. Passy la ramassa un jour dans la boue pour en faire un texte d’accusation. Le Père Loriquet allait mourir : il ne voulut pas d’abord laisser la Société de Jésus sous le coup de cette ridicule imputation ; le 9 mai 1844 il écrivit à M, Passy,
Saint-Acheul, comme la Congrégation, servit de cri de guerre au parti. C'était le plus brillant collége d'Europe, on en fit un séjour où l'ignorance et l'hypocrisie furent le point de départ offert à la jeunesse. Les hommes les plus éminents de l'époque y faisaient élever leurs enfants, de grands orateurs, d'illustres écrivains, des chefs de l'Eglise, tels que le vicomte de Bonald, le comte de Sèze*, premier président de la Cour de cassation,
Quand Ja lettre dont nous citons quelques fragments eut été rédigée, on la lui fit sacrifier à un sentiment d’humilité; il l’ensevelit dans ses papiers. Le Père Loriquet n'est plus: nous croyons devoir publier un passage de la réponse qu’il adresse à ce membre de la Chambre des pairs.
« Monsieur, c’est l’auteur d’une Histoire de France attaquée par vous devant la Chambre des pairs qui prend enfin la liberté de vous écrire, Le 29 avril dernier, vous m'avez appris, et à bien d’autres encore, que, dans cet ouvrage j’avais donné à Napoléon les titres de marquis de Buonaparte et de lieutenant-général des armées de Louis XVIII; non content de le dire, vous l’avez soutenu devant la noble Chambre ; vous n’avez pas reculé même en présence de {outes les éditions réunies, lesquelles vous donnaient, pardonnez-moi l’expression, le démenti le plus formel.
» Je dois à la vérité, combatlue par vous avec tant de persistance, d'en appeler au tribunal de votre conscience et de réclamer personnellement contre une assertion mensongère, que, du reste (car je crois à votre bonne foi), vous n’avez pu reproduire que trompé vous-même par des oui- “dire, par des rapports dénués de tout fondement.
» Sans doute, il peut se ‘rouver un faussaire capable de faire ce qu’on appelle un carton, de mettre telle sottise qu’il voudra sur un feuillet détaché, et de substituer, dans quelques exemplaires, le faux texte au texte véritable de l’auteur.
» Supposez donc que le feuillet postiche existe, et qu’il vous tombe sous la main, et que vous puissiez le présenter à la Chambre des pairs... Mais les cent mille exemplaires, tirés et répandus de toutes parts depuis 1814, sont encore là pour protester contre l’imposture ; mais l’ouvrage stéréotypé existe, toujours le même depuis près de trente ans, chez l’imprimeur, et son immuable existence est une réclamation perpétuelle, irrécusable ; mais le feuillet, ou peut être la feuille entière claudestinement substituée à la véritable, si toutefois elle existe, examinée de près par des conpaisseurs, donnera (oujours, par la différence même du caractère et du papier, de quoi confondre le coupable et le ridicule auteur de cet odieux guet apens. Enfin, il y a aujourd’hui, soit à Paris, soit à Lyon et dans loute la France, tant d’établissements, tant de maîtres et de mailresses, tant de milliers d'élèves qui, depuis 4814, ont eu, ont même encore cet ouvrage entre leurs mains! Veuillez les interroger en tel nombre qu'il vous plaira; pour abréger les recherches, indiquez- -leur seulement le chiffre de la page maudite; faites-vous même aider, anis cet important travail, par M. Portalis, qui a été pour vous une autorité : vous me direz ensuite, ou plutôt encore à la Chambre des pairs, devant laquelle vous vous êles fait mon dénonciateur, combien vous aurez trouvé de personnes qui aient lu, dans mon Histoire de France, la sotte phrase du marquis de Buonaparte, lieutenantgénéral des armées de Louis XVIII. »
1 M. de Sèze, défenseur de Louis XVI devant la Convention, fut accueilli à Saint-Acheul par les maitres et par les disciples avec toute sorte de respects. L’hymne
O Richard ! à mon roi! ,
L'univers l’ubandonne!
Sur la terre il n’est donc que moi Qui s’intéresse à ta personne;
Frayssinous, de Bombelles, de Quélen, de Rohan et plusieurs autres dignitaires du Clergé ou de la science, venaient rendre hommage à cet établissement. Au mois d'août 1825, dans la chaleur des attaques dont le Libéralisme poursuivait la Compagnie de Jésus, Saint-Acheul reçut une autre visite. M. Dupin, l’un des coryphées du parti, y arriva, et fit demander à saluer les maîtres pour qui Charles Ledru, son jeune introducteur, professait une affectueuse estime. M. Dupin fut accueilli par le Père Loriquet avec cette courtoisie des anciens jours qui, en présence d’un adversaire, sait laisser à la porte les hostilités de la veille et du lendemain, De son œil investigateur, l'avocat constitutionnel parcourut la maison, il embrassa l’ensemble des études ; il s’honora en honorant cette maison où tout rappelait les souvenirs des Porée, des Jouvency et des Tournemine. Le jour suivant M. Dupin revint encore ; 1l fut accueilli avec les mêmes égards, 1l rencontra partout la même affabilité. Les jeunes royalistes s’élevant sous l'aile des Jésuites eurent l’art de glisser dans leurs travaux du jour un éloge plein de délicatesse qui émut vivement M. Dupin. Alors, prenant la parole, il s’écria : « de vois, Messieurs, que Saint-Acheul est justement célèbre ; l'éducation qu'il vous donne ne peut avoir que d’heureux succès. N'est-elle pas fondée sur la vérité, c’est-à-dire sur la Religion, hors de laquelle il n'y a point de salut, parce qu’elle seule est la vérité? Oui, comme une autre Cornélie, cette maison pourra se glorifier de tels enfants, elle pourra les montrer avec une égale confiance à ses amis et à ses ennemis. Pour ce qui est de moi, Messieurs, je vous remercie sincérement de la douce satisfaction que vous m'avez procurée. »
L'avocat du Libéralisme et les Jésuites s'étaient connus et appréciés. Ils s’estimaient, ils échangeaient leurs ouvrages * avec des témoignages réciproques d'amitié ; une correspondance suisalua son entrée. Ce chant émut vivement le vénérable magistrat, et, en présence de tous les élèves, il rappela qu’il devait son éducation aux Jésuites. « Ah ! monsieur le comte, reprit le Père Loriquet, il faut convenir que vous avez bien mal profité de nos leçons. — Comment cela? dit M dé Sèze tout étonné. C'est, ajouta le Père, que les Jésuites, ainsi que chacun le sait, ont dù vous enseigner comme aux autres à tuer les rois, et que tout au contraire vous les avez défendus au péril de votre vie.»
‘ Le premier opuscule que M. Dupin adressa aux Jésuites est intitulé : Des Magistrats d'autrefois, des Magistrats de la Révolution, des Avocats à venir.
On y lit en dédicace manuscrite de la main de l’auteur : « Offert à messieurs de Saint-Acheul comme une marque de mon respect et de mon estime. Dupin.»
4162 CHAP. JV. — HISTOIRE
vie s'était Ctablie entre lui et les Pères. Le 2 juin 1826, à fit trêve à ses éloquentes occupations pour venir se reposer auprès de ces Jésuites que la presse attaquait avec une véhémence inouie. Le 2 juin était le jour de la fête du Sacré-Cœur. M. Dupin y assista. Au moment où la procession déroulait ses nombreux anneaux d’écoliers chantant les louanges de Dieu, le Père Loriquet s'approche du célèbre légiste; il l'invite à prendre l’un des cordons du dais. M. Dupin s'excuse en disant : « Mais je n’en suis pas digne. » Avec une spirituelle malice, le Jésuite reprend: « Personne, en effet, n’en est digne sur la terre. » Forcé dans les derniers retranchements de sa modestie intéressée, M. Dupin accepte l'honneur qui lui est déféré, et, la joie au front, il traverse les verdoyantes allées et les chemins jonchés de fleurs que le Saint-Sacrement dut parcourir. M. Dupin s’éloigna le 3, mais le spectacle qu'il avait eu sous les yeux était encore présent à son cœur. Au moment de quitter Amiens, 1l écrivit au Père Loriquet pour lui témoigner sa reconnaissance. « J'emporte avec moi, lui mandait-il dans ce billet, le souvenir des plus douces émotions que j'aie éprouvées de ma vie. »
Ces émotions trouvèrent à Paris un violent correctif. M. Dupin a le courage de la vérité jusqu’au moment du danger. Ce moment arrivé, 1l recule, parce que, avant tout, il a besoin d’éloges. Le 17 juillet de la même année, quelques jours après la procession de Saint-Acheul, le Père Loriquet, écrivant à sa famille, disait : « Toute la France retentit de la visite que M. Dupin nous a faite. Les plaisanteries ont plu sur lui de toutes les plumes libérales, je ne sais s’il aura le courage de revenir. »
M. Dupin ne revint pas, et Loriquet, dans les annales inédites du petit Séminaire de Saint-Acheul, en donne les véritables motifs : « Il avait, dit-il, en racontant l'odyssée du Démosthènes libéral, l'ambition de parvenir à être député, et à cette époque il ne pouvait l'être que par l'appui d'une faction. Or, les journaux de cette faction, ayant vu ce qu'il venait de faire à Saint-Acheul, s’élevérent tous à la fois contre lui, le traitérent de transfuge, de dévot, de cagot, de Jésuite. En même temps, les pamphlets en vers, en prose, les traits malins, les épigrammes, les sarcasmes tombérent sur lui de toutes parts. Au lieu de les braver et de
soutenir hardiment ses premières démarches, il eut la faiblesse de chercher à s’excuser. Cette triste apologie ne désarma pas sitôt le parti ; il ne cessa de poursuivre M. Dupin que quand celuici lui eut donné un gage certain de repentir par sa signature qu'il apposa à la trop fameuse Dénonciation de Montlosier contre le parti-prêtre, c'est-à-dire contre la Religion catholique. De ce moment aussi, nous rompimes toute correspondance avec lui. » L'homme qui, par la nature même de son talent agressif, pouvait si aisément se passer de cette gloire futile que les journaux prodiguent le matin, et qui le soir est oubliée par le lecteur assidu, n’avait pas osé résister à la guerre de sarcasmes dont il se voyait la victime. M. Dupin reculait devant les railleries de ses amis ; il craignait d'affronter leur artillerie de jeux de mots et de * méchancetés. Il courba la tête sous le joug; il fit de l'hypocrisie légale et de la cruauté parlementaire. Il ne lui était pas permis d'estimer tout haut les vertus que, dans le fond de son cœur, il regardait comme parfaitement honorables ; il se le tint pour dit, et se transforma en adversaire de la Compagnie. Pendant ce temps, les Jésuites, qui se vouaient aux outrages, ne se plaignirent point des inculpatiens dont on les chargeait. Pour être plus populaires que Benjamin Constant et La Fayette, ils n'avaient qu’à abjurer leur principe de Foi ou qu'à marcher sous la bannière du Libéralisme. Le 5 octobre 1826, au plus fort de la mêlée, le Pêre Godinot, Provincial, trace aux enfants de saint Ignace leur règle de conduite : « Vous connaissez, leur écrit-il, les circonstances actuelles, et combien il importe que nous ne méritions pas de reproches de la part de Dieu et que nous n’en méritions pas non plus de la part des hommes. Pressé par ces motifs et par beaucoup d’autres, je recommande plus fortement que jamais que tous prêtres, régents, surveillants, frères, s'efforcent sérieusement d’être à Dieu pleinement; qu’ils pratiquent les solides vertus d’obéissance, de charité, d’humilité, de pureté d'intention, de gravité et de modestie religieuse. Que tous, dans les œuvres de zèle, dans les prédications, les instructions, le catéchisme, les rapports avec qui que ce soit, les conversations, gardent les rè- gles de la prudence et de la discrétion et tout ce que recommande l'esprit religieux. »
Ces instructions secrètes donnent la mesure des Jésuites. Ils crurent qu'il valait mieux se laisser emporter par l'orage que de trahir une apparence de devoir. [ls restèrent donc en butte aux traits de leurs ennemis. Saint-Acheul était, comme la Congrégation, un lieu désigné aux vengeances et aux accusations. Le nom de Loriquet, ainsi que celui de Ronsin, fut un talisman qui fit tomber devant lui les portes les mieux gardées des Tuileries et
des Ministères. Loriquet devint le canal de toutes les faveurs ; et, au moment où la France constitutionnelle le proclamait l’arbitre suprême des affaires, le pauvre Jésuite écrivait à son frère le 5 novembre 1827 : « Ce serait vous tromper que de vous promettre ma recommandation auprès de M. de Rainneville. Les choses ne se font pas chez lui par recommandation, à moins que ce ne soit celle du mérite qui commande la préférence, le mérite supérieur. Mes recommandations, quand il m'arrive d’en faire, ce qui est fort rare, se bornent à l'indiquer. M. Alphonse de Rainneville a été mon écolier en rhétorique, et a fini ses études ici : il n'est. pas étonnant que je sois lié avec lui. » Loriquet refuse même à un frère son intervention, 1l la refuse en termes positifs ; et, abandonnant la terre pour s'élever à de plus hautes considérations, 1l ajoute : « Puisque nous en sommes sur les confidences, je vous rappellerai qu'il ÿ a aujourd’hui quatorze ans que notre père est inhumé, que cela nous vieillit fort, que notre tour approche, et qu'il serait, selon moi, bien triste d’être surpris, surtout après une longue vie durant laquelle on a eu tout le temps de se préparer. »
À Paris et dans le monde, on ne voyait pas les disciples de l'Institut dans la réalité. Comme l'historien, on ne les suivait pas jusque dans leurs relations les plus intimes ; on se contentait de les juger sur le portrait que la passion en traça. On les improvisait intrigants et ambitieux, afin d'entretenir dans les masses la sourde irritation qu'on espérait un jour faire éclater contre la monarchie. Ainsi que la Congrégation, Saint-Acheul fut mis à l'index de la presse libérale; les autres maisons ou petits Séminaires de l'Ordre subirent le même ostracisme. La presse, la tribune et le barreau découvrirent partout des Jésuites. Le Constitutionnel, dans ses rêves, les entrevit riches à millions ;
il annonça que toutes les grandes terres à vendre étaient leur proie”. Illes surveilla avec autant d’exactitude sur tous les points du globe. Il se fit l'interprète des douleurs paternelles ; il força l'Europe à s’attendrir sur les cruautés dont les enfants élevés par les Jésuites lui semblaient être les malheureuses victimes?. Il annonça même en frémissant que l’Inquisition, telle que Philippe IT d'Espagne la concevait, allait être établie en France, et que les Pères de la Compagnie seraient les Torquemada des premiers auto-da-fé.
Ce système d'imposture était si bien passé en habitude, que Capefigue lui-même s’est cru obligé de flétrir une pareille tactique. « Le Constitutionnel, dit-il, s'élevait contre l’envahissement du parti-prêtre ou administratif : aussi sa popularité s'accroissait-elle d’une manière immense. Le défaut de cette politique, défaut inhérent à la mission qu’elle s’est donnée, était d'adopter un peu légèrement les plaintes que la passion et les petites haines locales pouvaient inspirer. Les unes se trouvaient fausses, les autres dénaturées ; mais les démentis, qui n’arrivaient pas par le Constitutionnel à ses abonnés, n’altéraient en rien le système de plaintes et de griefs qu’il avait adopté contre le gouvernement. »
Un ennemi plus redoutable pour les Jésuites s’élançait alors
1 Au mois d’avril 4825 /e Constitutionnel raconta que les Pères viennent d’acheter au prix de onze cent mille francs l’ancienne abbaye du mont Saint-Martin, près de Saint-Quentin, et le rédacteur-de celte feuille s’écrie dans sa vertueuse indignation : « Où les Jésuites prennent-ils tant de millions? ils faisaient donc le commerce ? ils voulaient créer une nouvelle succursale de Saint-Acheul! »
Peu de jours après, le notaire chargé de la vente de l'immeuble écrivit au Constitutionnel que l’abbaye de Saint-Martin n’était pas encore vendue.
Une autre fois, dans son numéro du 43 août 4819, le même journal affirme que les Jésuites ont établi leur quartier-général au village d’Ecole, à une lieue de Besançon, qu’ils y font construire un véritable palais qui a déjà coûté 400,000 francs, et que de là ils travaillent à diriger les élections. Or, il n’existait dans ce temps-là aucun Jésuite en Franche-Comté, ni même dans l’est de la France.
2 Les 22 et 23 janvier 1826, Le Constitutionnel raconte l’histoire d’un infortuné jeune homme que les Jésuites de Brig en Valais ont jeté dans un cachot, qui s’échappa, erra pendant un mois entier, et fut enfin rencontré couvert de haïllons et dans le plus affreux dénüment. Afin que rien ne manque au récit, le Constitutionnel, contre son habitude, a le malheur de nommer ce jeune homme, Il annonce que c’est le fils de M. Courvoisier, procureur-général à Lyon. M. Courvoisier dément toute cette fable, et dans sa lettre il dit au journal «que son correspondant de Genève mérite bien peu de confiance, et que les Jésuites de Brig se donnent avec beaucoup de bonté et beaucoup de soin à l'éducation des élèves qu’on leur confie. »
1 Histoire de la Restauration par un homme d’Etat, 1. vr, p. 180 (Paris, 1832).
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dans la mêlée: Le Constitutionnel et le Courrier venaient, “par un jugement solennel, de rencontrer des complices dans la Cour royale de Paris. Les magistrats de 1825 n'avaiént vu qu'un excès de zèle gallican au fond de ces attaques. Ils prétendaient que l'introduction des Jésuites en France et l'attitude ultramoritaine d’une partie du Clergé les avaient suffisamment provoquées. Par un aveuglement que la Foi des peuples déplorera longtemps, ils ne rendaient pas un arrêt contre l'esprit révolutionnaire, mais un service à l’incrédulité. Sans le vouloir peut-être, ils accordaient un droit d'impunité et d’audace aux écrivains qui, par ambition ou par fanatisme, se faisaient les irréconciliablés ennemis de l’ordre légal et de la Religion. Ce funeste arrêt des 3 et 5 décembre 1825 devait enfanter de nouveaux assaillants : le comte de Montlosier parut. C'était un vieil athlète de la monarchie, un homme dont les idées féodalement rétrogradés faisaient pâlr de frayeur les Libéraux de 1826, un écrivain qui, dix années auparavant, leur avait dit : « Les atrocités de la Révolution ne sont pas dans le cœur humain, elles sont dans le cœur de vos doctrines 1. » Mais le comte de Montlosier avait des rancunes jansénistes à satisfaire ; il mit au servicé de l’impiété constitutionnelle son nom, ses vertus privées, son austère figure, son besoin de faire du bruit et ses impétueuses colères contre les empiétements du parti-prêtre. Il fut enrôlé avec des acclamations sans fin; on le reçut comme un libérateur dans cé camp où tout lui avait été hostile jusqu’à ce jour. Uri besoin commun réunissait encore Sous le même drapeau les bâtards de Voltaire et les parodistes de Port-Royal. Cette alliance engendra une catastrophe. On oublia les griefs passés pour se prodiguer l’encens; on sé doniiä des airs de dévouement patriotique et dé martyre ; puis on marcha à l’assaut de la Congrégation et de l'Eglise, sous le commiatidement de la nouvelle recrue. Le Mémoire à consulter sur un système religieux tendant à renverser la Réligion, la Société ét le Trône, fut publié ; il devint l’évangile de tous les écrivains, de tous les avocats, de tous les banquiers, de lous les conspirateurs prêtant à la révolution leur plume, leur faconde, leur argent où leuf liberté.
t De la Monarchie en 1816, par le comte de Montlosier.
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En face du gouvernement qui a pour lui la force et le droit, mais qui tremble sous les attaques, la Révolution organise un vaste système de propagande. Elle compte en France, en Italie, en Allemagne, en Russie et dans la Péninsule, une multitude de Sociétés secrètes, d’où, à des temps donnés, elle tire ses Sand et ses Louvel, ses quatre sergents de La Rochelle et ses Troubetskoi, ses Pestel et ses Alibaud. Par l'éducation et par la chaire, les enfants de saint Ignace sont un obstacle à ses vœux : sous prétexte d’abattre l'esprit jésuitique au pied du trône légitime, elle dénonce la Congrégation. Montlosier en démontre l'illégalité et les tendances ultramontaines. Le Mémoire à consulter était un coup de parti; le Libéralisme en fit une œuvre de génie et de vertu. Le comte de Montlosier fut son héros, et avec Martial Marcet de la Roche-Arnaud il partagea la couronne civique dont chaque semaine l'opposition tenait les fleurons suspendus sur la tête de ses mercenaires ou de ses dupes.
Le premier pamphlet du vétéran de l’Assemblée nationale produisit, sur les esprits irréfléchis, un effet électrique. Montlosier paraissait convaincu, 1l l'était en réalité. Cet homme, aux allures si despotiquement aristocratiques, se laissait enivrer par les louanges de l'opposition bourgeoise, dont il détestait les tendances. On lui avait fait peur des Jésuites : il proclamait ses appréhensions avec sincérité, et il disait à la première page de son œuvre ! : « Un vaste système, tranchons le mot, une vaste conspiration contre la Religion, contre le roi, contre la société, s'est élevée; je l'ai suivie dans ses progrès; je la vois au moment de nous couvrir de ruines. » Le comte de Montlosier croyait la France traînée par les Jésuites et par le Clergé gallican au bord de l’abîime ultramontain : il adjurait le roi et le gouvernement de sauver le pays. Le roi et le gouvernement savaient à quoi s'en tenir sur ce péril chimérique : ils restaient sourds aux gémissements de l'opposition; Montlosier porta ses doléances aux Chambres législatives et aux Cours judiciaires.
Le Libéralisme avait gagné une première bataille ; afin de donner à cette victoire l'importance désirée, il associa aux disciples
1 Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la Religion, la Société et le Trône, par M. le comte de Montlosier,
de saint Ignace tont le Clergé français. On fut Jésuite par cela seul qu'on était Prêtre, Catholique ou Royaliste. La Congrégation et Saint-Acheul avaient fourni leur temps, la matière était épuisée; Montrouge raviva l’aitention publique. Ce Noviciat devint la source des hypothèses les plus extravagantes. C'était une maison de simple apparence, sans luxe au dehors, sans luxe au dedans, et où, à la porte de Paris, tout respirait le calme intérieur.
Pour l’homme qui connaît la vie des Jésuites et les lois réglant l'existence des Novices, il y a quelque chose de moralement impossible dans toutes les fables auxquelles cet établissement servit de prétexte. Montrouge fut en quelques mois le suprême arbitre de la France : il dicta des lois aux ministres, il régenta les princes, 1] dirigea la police, 1l décida souverainement de la guerre et de la paix. Avant que cette réputation européenne lui fût acquise, Montrouge s'était vu le théâtre d’un crime né au souffle des calomnies constitutionnelles. Ce crime fit couler le sang d’un Jésuite, et les journaux le passèrent sous silence. En 1823, lorsque le Père Debrosse faillit périr sous le fer d’un ouvrier dont des impostures quotidiennes avaient exalté l'imagination, Paul-Louis Courier s’écriait dans son Zivrett : « Paul-Louis, prends garde, les cagots te feront assassiner! » Le vigneron pamphlétaire est mort assassiné, et la justice sait si c’est de la main des cagots que partit le coup de fusil dont il fut atteint. Mais, tandis que Courier se livrait aux accès de sa verve hargneuse, un désuite tombait réellement victime d'un fanatique. C'était le Père Debrosse, supérieur du petit Séminaire de Bordeaux. Voici en quels termes il raconte lui-même cet attentat. Il écrit au mois de mai 1823 à l'un de ses amis.
« Depuis quelque temps, les Ecclésiastiques avaient été insultés plus souvent qu'auparavant, surtout dans les faubourgs et aux environs de Paris. Les insultes étaient accompagnées ordinairement de menaces. Le Seigneur me fit aussi la grâce d’avoir part à leur tribulation. Le jeudi 3 avril, je revenais de Paris à
1 On lit dans les Œuvres de Courrier, livret de Paul- Louis, p. 225 :
« Ce matin, me promenant dans le Palais-Royal, M. H....rd passe et me dit : Prends garde, Paul-Louis, prends garde, les cagots te feront assassiner. — Quelle
garde veux-tu, lui dis-je, que je prenne ? ils ont fait tuer des rois , ils ont manqué Frère Paul, l’autre Paul à Venise, Fra-Paolo Sarpi, mais il l’échappa belle! »
Montrouge ; il était deux heures après midi; j'avais passé la barrière d’Enfer, et me trouvais vers le milieu du faubourg le long des maisons, sur la route d'Orléans. Tout dans le quartier était tranquille : tout-à-coup je me sens frappé à l'épaule gauche d’un si rude coup, que je crus qu'on m'avait lancé un pavé. Je me retourne à l'instant, et je vois à ma poursuite un homme qui avait les bras levés pour me frapper une seconde fois; il était armé d'un croissant de jardinier, dont le manche me parut avoir six à huit pieds: je fais un mouvement pour éviter le coup de l'instrument que je voyais au-dessus de ma tête, et je tombe sur la boutique d'une revendeuse de fruits, d’où je roulai sur le pavé : je ne pus donc éviter le coup qui me menaçait, et je le reçus à l'épaule droite. Malgré ces deux coups et ma chute, j’eus assez de force pour me relever tout de suite et m’éloigner de quelques pas. Je me relournai alors une seconde fois, pour voir si cet homme continuait à me poursuivre, et je vis deux ou trois femmes qui se mettaient devant lui pour l'arrêter. Dans ce moment, ma première pensée fut de me rapprocher de cet homme, pour lui adresser des paroles de paix et d’édification; cependant, dans la crainte de commettre une imprudence et de m’exposer témérairement, Je pris le parti de continuer ma route; je me contentai de lui dire que je lui pardonnais de bon cœur.
» Etant arrivé à la maison, on visita les parties de mon corps qui avaient été atteintes par les coups qu’on m'avait portés. On trouva que ma soutane était coupée à l'épaule gauche, mais qu’elle l'était beaucoup plus à l'épaule droite, où l'instrument avait percé non-seulement la soutane, mais encore tous les vêtements de dessous , et ce qui est à remarquer , le collet en carton de mon manteau long. Le fer avait pénétré jusqu’à la peau, et fait une blessure d'un pouce environ de long sur quelques lignes seulement de profondeur. IL est évident que c’est le collet de mon manteau qui m'a préservé d’un coup plus dangerereux et peutêtre même mortel.
» Je désirais bien sincèrement que ce crime non-seulement ne fût pas puni, mais encore qu’il demeurât secret et qu'il fût, s’il était possible, entièrement enseveli dans l'oubli. Mais il était difficile qu'un fait de cette nature pût demeurer caché; d’ail-
leurs, le Seigneur ne voulait pas laisser impuni un ättentat conimis sur la personne d’un de ses ministres, et on verra bientôt comme il exerça sa justice contre le coupable. En effet, le lendemain, vers midi, le commissaire de police du quartier de l'Observatoire se rendit auprès de moi, et m'enjoignit de lui faire ma déclaration. Je lui témoignai d'abord la peine que j'éprouvais à céder à sà demande; mais comme il observa que je ne pouvais m'en dispenser, jy consentis, et j'obtins de lui qu'il insérerait dans son procès-verbal : 1° que je ne faisais ma déposition que pour obéir à l'autorité ; 2° qu'aucune poursuite ne serait faite en mon nom ; 3° enfin, que je pardonnais de bon cœur à cet homme.
» Ce fut le commissaire de police qui me raconta de quelle manière la chose était parvenue à sa connaissance. Il me dit donc que cet homme n'était rentré chez lui que le lendemain vers les quatre heures du matin; que S’étant jeté sur son lit, il poussa des cris de douleur, et que les personnes de la maison étant accourues au bruit qu'il faisait entendre , il leur dit qu’on avait voulu l’assassiner ; elles virent en effet couler le sang de plusieurs blessures qu'il avait à la poitrine. Le commissaire du quartier, étant averti, se rendit chez cet homme qui lui fit la même déclaration ; mais on s’aperçut bientôt qu'il ne s'agissait pas d’un assassinat qu'on eût tenté de commettre sur sa personne , puisque la partie des vêtements qui répondait aux plaies n’était pas percée : il ne fut donc pas difficile de le convaincre que c'était lui-même qui avait fait des tentatives pour se donner la mort. C'était sans doute la crainte de tomber entre les mains de la justice qui l'avait porté à ce nouveau crime, [Il avait fait confidence à l’un de ses enfants de l’attentat qu'il avait commis la veille’, et celui-ci en fit l’aveu au commissaire. Un chirurgien fut appelé; il déclara que les plaies ne lui paraissaient pas mortelles ; mais il s’était trompé. Le Seigneur avait déjà, pour ainsi dire, évoqué cette cause à son tribunal redoutable. |
» Après avoir montré les soins que la Providence prend dé
1 11 fut avéré dans le temps que l'assassin du Père Debrosse se trouvait à une table de cabaret, devisant avec d’autres ouvriers de la guerre d’Espagne, dont on prétendait que les disciples de l’Institut étaient les moteurs, Au moment où le Père De-
brosse passa dans la rue, un des hôtes de l’estaminet s’écria : « Tiens, en voilà un de ces calotins! » Lé meurtrier à ces inots saisit son arme et se précipita sur le Jésuile,
eeux qui soñt consacrés à son service en ordonnant, selon sa pro messe, à ses Anges de détourner les coups mortels qui allaient être portés, il voulut donner ensuite un exemple terrible de sa justice contre les persécuteurs de ses Ministres. Il n’eut besoin pour cela que de livrer le coupable aux remords de sa conscience. Il fut donc à la fois son accusateur ; son juge et son propre bourreau ; il ne survécut qu'environ vingt-quatre heures aux coups qu'il s'était portés. Heureux s’il a su profiter de ces moments précieux que Dieu lui a laissés dans sa miséricorde! On m'avait caché sa mort pendant plusieurs jours, et je n’en fus instruit qu'au moment où je me disposais à aller le voir pour l'aider à rentrer en lui-même. Voici quelle avaitété l’occasion de son premier crime : il était dans un cabaret avec plusieurs autres ouvriers. Lorsqu'ils me virent passer ; ils se dirent l’un à l’autre : Voici un Missionnaire; il faut s'en défaire, ete. C’est d’après le défi qui lui en fut fait que ce malheureux se mit à me poursuivre. Il était âgé de soixante-cinq ans, et avait passé pour honnête homme jusqu'ici. »
C'est avec ces miséricordieuses paroles qu’un Jésuite s’entretient de l'homme qui menaça ses jours. Get attentat aurait dû éloigner le souvenir de Montrouge des discussions, que la presse alimentait de même qu'un incendiaire alimente le feu qui consume la demeure de sin ennemi. Il n’en fut pas ainsi. On prit le Noviciat à partie, comme on prenait chaque maison séparémerit. L’audace croissait avec le succès: On avait graduellement habitué le peuple qui se prétend le plus spirituel de la terre à une nourriture de mensonges. On abusa de cette crédulité sans exemple, et on monta jusqu’au sublime de l'absurde. Les Jésuites disposaient des grands pouvoirs de l'Etat, et cette impérieuse Société n'avait jamais osé forcer ses esclaves à reconnaître l'existence légale de l’Institut. Ils vivaient subrepticement , presque de raccroc, quand un mot de leur bouche pouvait briser le trône et mutiler la Constitution. Personne ne fit cette remarque ; elle était Si naturelle que chacun l’oublia.
Montrouge fut représenté comme un château-fort, une place de guerre environnée de fossés, flanquée de bastions et hérissée d'artillerie. Les oreilles du Constitutionnel y entendirent l’exer-
cice à feu et au canon, que les innombrables Jésuites renfermés dans ses caves faisaient chaque nuit. Le Général de la Compagnie y résidait avec sa cour. Des souterrains communiquaient de Montrouge aux Tuileries. L'on y entassait à pleins coffres l’or et l'argent de la France. L'on y érigeait la corruption en principe ; l'on y fabriquait des armes pour les Turcs en guerre avec les Hellènes ; l’on y faisait comparaître à la barre les ministres et les députés fidèles, qu'on censurait ou qu'on récompensait; l’on y destituait sans merci les fonctionnaires dont la Foi était chancelante. C’est là que s’élaboraient les lois de l'indemnité, de la réduction des rentes, du sacrilége , du droit d’aînesse, de la presse et des communautés religieuses ; là, qu’on asservissait le Clergé, et que, par des intrigues habilement ourdies, on semait la division parmi les Evêques, afin de les régenter tous ! ; là qu’on forçait les nouveaux chevaliers des Ordres du roi à venir attacher à leur cordon bleu le scapulaire imposé par les Jésuites; là qu’on prêchait la morale relâchée ; là qu’on enseignait publiquement le régicide. Devant ces inculpations, les Conventionnels de 1793 et les héritiers de la Révolution se sentaient saisis au cœur d’une tendre pitié ‘pour les rois. Montrouge était un mot cabalistique qui frappait d’épouvante les démagogues les plus farouches. Ils gravaient le plan fantastique de cette citadelle sur les tabatières et dans les bonbonnières; ils surexcitaient les colères et la terreur jusqu'à la démence. Cette démence eut quelque chose de si réel, que le Père Gury, supérieur du Noviciat, reçut un cartel où un insensé lui proposait de se battre à mort avec lui à l'épée ou au pistolet.
1 Nous étudions la Compagnie de Jésus sur pièces officielles, et nous n’y découyrons aucun vestige de ces intrigues. Cependant une lettre du Père Fortis, Général de l'Ordre, semblerait faire allusion à des faits de cette nature. Le 17 janvier 4824, il écrit au Père Godinot, en lui apprenant sa nomination de Provincial : «On se plaint à moi de ce que plusieurs des nôtres à Paris se répandent trop au dehors et se mêlent d’affaires qui ne nous regardent pas. On a même dit que l’archevèque de Paris n’était pas content de nous, parce qu'il s’imagine que la Compaguie favorise et soutient les prétentions du Grand-Aumônier coutre les siennes. S’il en est ainsi, c’est un irès-mauvais service que ces Pères rendent à l'Institut. Il est du devoir de Votre Révérence de préparer et d'appliquer sur-le-champ un remède ferme et efficace à un si grand mal. » Avec une lettre du Père Richardot engageant le Pere de Mac-Carthy à ne pas s’occuper des affaires ecclésiastiques du diocèse de Strasbourg, c’est la seule trace que nous puissions (rouver de ce réseau de manœuvres qui enveloppait, disait-on, toute l’Eglise de France; encore cette trace est-elle plutôt un avertissement, ou une précaution, qu’une réalité,
Sous le feu roulant dé ces exagérations, Montrouge acquit une célébrité qui remplit le monde entier. Les étrangers accouraient pour voir ce lieu fameux. Après l'avoir parcouru , ils restaient stupéfaits de l’impudence des feuilles libérales, plus stupéfaits encore de la simplicité de leurs dupes. Mais cet étonnement n’allait pas au-delà d'un cercle particulier : la renommée de Montrouge n’y perdait donc rien. Des écrits de toute nature, suppliques de recommandation, lettres de menaces ?, affluaient à cette maison. Ses habitants restaient en dehors des bruits du monde, ne sachant peut-être pas ou déplorant dans la sérénité de leur conscience les misérables outrages qu'on jetait à la tête du peuple français. Lainé, Montlosier, Portalis, Dupin poursuivaient dans l’Institut de Loyola une pensée hostile à leur ardeur janséniste ou à leur ambition parlementaire. Îl se présenta sous leur drapeau des alliés dont ils durent souvent rougir en secret, mais qu'en public il fallut subir avec reconnaissance.
L'un de ces auxiliaires se nommait Martial Marcet de La Roche-Arnaud. Il avait passé quelques années à Montrouge, vivant de la vie de Jésuite et se disposant à le devenir. Il renonça à cette carrière, et, lancé dans le tourbillon de Paris, il s’imagina qu'il n'avait qu'à calomnier ses anciens maîtres pour se placer au niveau des gloires constitutionnelles. Nous ne savons quel honteux traité intervint entre ce jeune homme et les chefs du parti. L'histoire, par bonheur, n’est pas condamnée à fouiller dans cette fange; mais tout-à-coup apparut un ouvrage sous ce titre : Les Jésuites modernes, pour faire suite au Mémoire de M. le comte de Montlosier.
! Nous croyons devoir ne citer qu’une seule de ces leltres. Son contenu fera juger des autres. Elle est datée et timbrée de Limoges. On y lit :
« Tremblez, satellites de Loyola, votre dernière heure va sonner, Vile canaille, infàmes corrupteurs de la jeunesse, monstres de perfidie, tremblez. La France vous regarde comme l’ennemi du genre humain. Tartufes, scélérats, le colosse de votre puissance va s’écrauler, et il vous écrasera sous ses ruines. Race maudile, ennemis de la patrie, vous périrez chargés de vos crimes, votre nom sera en exécralion à tous les peuples futurs... 40 mille défenseurs de nos libertés ont juré votre perte. encore quarante jours, et Montrouge n’est plus.
» Geoffroy, ami de la Constitution ; » Houvillier, ami de la liberté;
» Mironbel, ami de l'égalité ;
» Gardeau, ami de la République ; » Sournilly, ennemi des traitres. »
Martial Marcet franchissait du premier pas les bornes du possible ; et à cette génération de 1826, si fière de sa force d'esprit, si glorieuse de ses lumières, il infhgeait le plus humiliant des opprobres intellectuels. Cet homme peignait les Jésuites vivants ; quelle que soit notre répugnance à citer de pareils écrits, il fat bien enfin donner satisfaction à la raison publique outragée. L'apostat de Montrouge, réchauffé dans le sein du Libéralisme, faisait ainsi le portrait du Père Gury.
« Sa volonté, un seul regard même peuvent mouvoir mille bras armés de poignards pour assassiner les princes et détruire les empires. Depuis dix ans les provinces se remplissent de ses esclaves redoutables, et tous les jours de plus terribles encore sortent de ses mains... Dans un appartement obscur de Montrouge, tous les huit jours, à l'entrée de la nuit, les Novices se rendent, à la suite du Père Gury, au pied des statues d'Ignace et de François-Xavier, pour entendre les mystères de la Société. Là chaque Novice est obligé de dénoncer toutes les fautes et les discours de ses confrères; chaque Novice à genoux est obligé de déclarer ses goûts, ses penchants, ses défauts, son caractère et ses dispositions à l'égard de la Compagnie. Ils jurent tous d’immoler leur volonté propre, de n épargner rien pour exterminer la race des méchants et d’abattre aux pieds de leur Père Ignace toutes les couronnes de l'univers. Ils vont, à la suite de leur Pèremaitre, fouler aux pieds les vanités du monde, représentées par un roi revêtu de ses ornements royaux, environnés de sceptres brisés, de couronnes fracassées et de débris de trônes. Tout autour on voit les nations du monde chargées de chaînes, figurées par trois animaux, le taureau, le lion et l'aigle, et par un génie sublime qui représente en particulier les nations de l'Europe.
» .…. On remplit de haine pour le monde tous ces jeunes cœurs déjà pervertis par le barbare fanatisme. On dit même, et je ne l'écris qu'avec effroi, que le Vendredi-Saint, après la cérémonie de la Passion de Jésus-Christ, tous les Novices vont frapper d’un coup de poignard la statue de Ganganelli, qu'ils croient enchaîné par des liens de feu dans les enfers ; celles d’un roi de France et de son ministre Choiïseul, et encore celles de Pombal et de son roi faible qui laissa opprimer la Société.
» Voulez-vous une idée de la puissance du Père Gury sur ces pauvres Novices ? lisez l’histoire du Vieux de la Montagne; encore trouverez-vous peut-être que ce Vieux de la Montagne avait de la modération. A l'aspect du tyran de Montrouge, tout tremble; il parle, et tout se tait. Son air prophétique, ses regards menaçants, ses paroles mystérieuses, son ton tranchant et impérieux exaltent les esprits de ses Novices, au point qu'ils tenteraient de réduire en cendres tout l'univers pour avoir le mérite d'une rare obéissance. »
Les Jésuites dédaignérent de répondre à cet assemblage de monstruosités. Leurs élèves, les amis de la vérité et surtout de la dignité nationale protestérent avec énergie. Les publicistes catholiques essayèrent de rappeler l'opposition au respect qu’elle se devait à elle-même. L'opposition avait le vent en poupe. Les princes s’effrayaient de ces clameurs, les ministres et les magistraits ne les réprimaient qu'en se laissant forcer la main. Les royalistes se divisaient comme toujours, car leur salut ne vient jamais d'eux. En face de cet assaut, sans trêve ni merci, qui sera un des phénomènes dont la postérité ne pourra jamais se rendre compte, une fraction d'hommes monarchiques dévouait les Jésuites à la dent des journaux. On sacrifiait l'Institut pour sauver le reste, comme si, dans la question, les Jésuites étaient autre chose que le nom de guerre offert aux ennemis de la royauté. Personne ne conçut ce soupçon. Charles X était devenu pour une heure l’objet des hommages intéressés du Libéralisme. Le Souverain avait reculé une fois, on espérait l'entrainer à d’autres concessions. On jeta quelques fleurs sur son passage dans le même moment qu'on exaltait jusqu'au délire l'opinion contre les Jésuites. Alors Le Constitutionnel du 26 octobre 1826 osait dire de Martial Marcet, son correspondant, dont il vantait la véracité et le courage :
« Nous avions bien prévu que le livre de M. l'abbé de La Roche-Arnauld exciterait les fureurs de la faction qu'il a dévoilée. A la vérité, il arrache le masque d’une main vigoureuse : son indignation ressemble quelquefois à la colère ; un peu plus de modération aurait peut-être plus de force. Il semble en convenir lui-même dans la lettre qu'il nous adresse aujourd’hui; mais la
maniére dont il se justifie ajoute peut-être à l'importance de ses révélations. Au reste, quoi qu’on puisse penser de la forme de son livre, le fond n’en est pas moins extrêmement curieux, les faits qu'il rapporte, et qu'il défie ses adversaires de démentir, ne sont pas moins de nature à produire la plus profonde sensation. »
Après de pareilles turpitudes, il n’y avait plus qu’à arrêter la presse dans ses débordements ou qu’à mourir de honte sous ses coups. Les Bourbons et le ministère Villèle acceptèrent les fourches caudines qu'elle dressait devant eux. Le cabinet auquel le vicomte de Martignac prête son nom acquitta le legs que ses prédécesseurs lui avaient imposé.
Dans ce combat dont les esprits prévoyants ne se déguisaient pas les conséquences, les écrivains indépendants ne s’abandonnérent pas au moment même où tout les abandonnait. Il y avait prostration de la force royale, épuisement chez les gouvernants. On craignait de froisser des préjugés dont la source était connue, on essayait d'atermoyer avec les difficultés que tant d’impéritie avaient créées ; il se rencontra des hommes qui s’exposérent intrépidement au choc. Dans ce duel suprême, ils jouaient plus que leur vie. De Bonald, Bellemare, Picot, Saint-Chamans, Laurentie, Martainville ne redoutèrent pas d'affronter les sarcasmes que le Libéralisme tenait en réserve. La Gazette de France
1 Vingt annécs après, Martial Marcel s’est repenti du crime contre Je bon sens que le Libéralisme Jui avait inspiré; et, le 27 avril 4845, il a publié spontanément une rétractation dans laquelle on trouve des aveux et des remords que l’histoire doit enregistrer : « Je déclare que je désavoue entièrement et de bonne foi tous les écrits que j'ai publiés contre les Jésuites en 4827, 1828, 1829, non point comme n’é- {ant pas de moi, mais comme les fruits honteux d’une vengeance pleine d’imposture ; et, comme tels, je les livre, ainsi que dès longlemps je les ai livrés, au blâme ou plutôt à l’oubli de tous.
» Je déclare sans détour, et c’est bien volontiers que je l’avoue pour ne pas laisser même quelques doutes à cet égard, que ce fut l'esprit de parti qui me mêla dans ce déchaînement dont les Jésuites furent les victimes, me dicta les extravagantes hor-reurs que je débitai au public, et que ce fut à cette honteuse condition de multiplier les plus incroyables faussetés que je dus ce succès populaire d’un jour dont jouissaient alors ces déplorables productions.
» Je déclare le plus hautement possible, très-sincèrement honteux d’avoir élé capabie de le faire, que c’est avec aussi peu d’honnêteté que de vérité qu’à peine sorti de l'Ordre des Jésuites, où tous les soins de l’amilié m’avaient été prodigués, je les ai accablés d’injures de gaité de cœur, sans raison, sans respect, par des personnalités tellement indignes qu’en y pensant bien je ne comprends pas comment un peuple hennète a pu seulement les tolérer, et comment un gouvernement sage et fort ne les a pas sévèrement punies. »
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Lit
elle-même monta sur 3 brèche: par une discussion où l'esprit