‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 15 sur 23 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les Jésuites s'occupent de l'éducation publique. — Le système ancien et moderne d'instruction. — La pratique avant le précepte. — Avant de former des élèves, ils veulent former de bons professeurs. — ■ Le Général de l'Ordre recommande d'ouvrir des scolasticats. — But de ces maisons. — Écoles normales de la Compagnie.

— Lettres de Bzrozowski au Père de Clorivière. — Le Père Rozaven et les éludes philosophiques. — Préparation au professorat. — Demande de révision pour le Ratio studiorum — Mariera , Loriquet , Garofalo , Gil et Van Hecke nommés commissaires. — Leur travail. — Retranchements et additions faits au Ratio. — Proœminm du Général de la Compagnie. — Les deux années de noviciat. — Manière d'étudier des Jésuites. — Leur plan pour former les autres. — De quelle manière ils envisagent l'éducation publique. — Comparaison du système universitaire avec celui de la Compagnie. — Plan d'études des Pères de Brugelette introduit dans l'Université de France par M. Cousin. — La Gazette de l'instruction publique et le Collège de Fribourg. — Le Convitto dei ÀNobili à Naples. — État de l'éducation dans les Deux-Siciles. — Les Jésuites et l'Université de Naples. — Rapport au Ministre de l'instruction publique par Petit de Baroncourt. — Causes de la g uerre que les Universités font aux Jésuites. — M. Thiers et le patriotisme.

— Les élèves des Jésuites accusés par M. Tbiers de n'être pas aussi bons français qme lui. — Protestation des élèves. — Botta et Gioberti font un crime aux Jésuites d'arracber du cœur des enfants l'amour de la famille. — Les Jésuites et leurs œuvres. — Les tbéologiens et les ascètes. — Perrone et Martin. — Patrizi et Rozaven. — Rootliaan et Weninger. — Les orateurs Maccartliy et Finetti. — Raviguan et Mini ni. — ■ Les philosophes. — Buczinski et Rothenflue. — Dniovvski et Liberatore. — Vico etïaparelli. — Les découvertes astronomiques du Père deVico.

— Secchi et Caraffa. — Les Jésuites polémistes. — Robert Plowden et Rozaven.

— Kohlmann et Arillaga. — Les Jésuites archéologues. — Travaux de Marchi. — Les Pères Cahier et Arthur Martin. — Les Jésuites littérateurs. — Vico et Bresciani.

— Les grandes familles et la Compagnie de Jésus. — Conclusion.

Au milieu des obstacles de toute nature qui surgissaient pour entraver la recomposition de la Société de Jésus, et qui glorifiaient son passé pour la tuer dans le présent ou dans l'avenir, elle avait su maîtriser les entraînements comme le découragement. Elle s'était résignée aux combats ainsi qu'à la persécution ; la îutte ne l'effrayait pas plus que la calomnie. Ces inimitiés permanentes, dont le caractère, depuis trois cents ans, n'avait jamais varié, ne laissaient aucune incertitude aux Catholiques sur le but de tant de clameurs. Les révéla-

tions abondaient de tous les côtés; les indiscrétions de la victoire expliquaient des attaques pour ainsi dire périodiques. Les Jésuites n'étaient que le cri de ralliement donné aux passions irréligieuses, le mot d'ordre pour battre en brèche FEglise universelle et les principes de Foi. Nous avons dit comment l'Institut repoussa cette guerre, sans dignité et sans justice, que des Barbares auraient rougi d'entreprendre et de soutenir. Il faut maintenant voir quel fut le plan d'existence que les Jésuites se tracèrent dans l'intérieur de leurs Maisons.

En dehors de la prière et des œuvres de piété ou de charité, qui sont un secret entre Dieu et le Prêtre, les disciples de Loyola, à peine rendus à la vie religieuse, cherchèrent à offrir à l'éducation un puissant levier. Hommes de leur siècle par le savoir, ils comprirent, dès le premier jour du rétablissement de leur Ordre, qu'ils devaient populariser l'instruction. C'était un des trois grands buts que le fondateur leur assigna. Leurs devanciers l'avaient atteint; les nouveaux Pères de la Compagnie ne voulurent pas se trouver en arrière. Le mouvement des esprits, l'impulsion donnée aux connaissances humaines, les découvertes signalées dans les arts et dans les sciences, les brillantes théories enfantées par la liberté, tout leur faisait une loi d'étudier les innovations et de les appliquer dans ce qu'elles ont d'utile et de réalisable. La pratique chez eux vient toujours avant le précepte. Les Pères les plus versés dans l'enseignement s'étaient, durant plus de quinze années, consacrés à suivre pas à pas les améliorations que l'expérience leur conseillait d'adopter. Afin de former de bons élèves, ils furent unanimes pour déclarer qu'il importait avant tout de créer d'excellents professeurs. Ce fut de ce point que l'Institut partit. Cette base posée,

il ne songea aux difficultés que pour les vaincre; il se mit à l'œuvre avec une patience qui est la plus féconde de toutes les activités.

Dès 1 8 1 4 > plusieurs royaumes , s associant à la pensée de Pie VII, réclamaient les Jésuites comme les instituteurs des générations nouvelles. Les Jésuites répondirent au vœu des peuples catholiques. Le premier soin des chefs de l'Ordre fut de préparer dans le silence les maîtres qui plus tard apprendraient à la jeunesse à être chrétienne et studieuse. Le Père Bzrozowski, Général de la Compagnie, et les Supérieurs de Rome se font une occupation spéciale de ces laheurs de l'intelligence. La disette des régents est signalée clans beaucoup de Provinces; cela n'empêche pas Bzrozowski de recommander avec instance que les jeunes gens admis dans la Société subissent leurs deux années de noviciat avant d'être employés à l'enseignement. Il faut qu'ils soient façonnés aux vertus de leur état pour qu'ils puissent initier les autres à la science. Ce n'est pas assez de demander aux Novices vingt-quatre mois de réflexion et de solitude. Lorsque ce temps de probation est écoulé, les chefs de la Compagnie exigent que le Scolastique se renferme dans une maison d'études, et que là il travaille à la littérature, aux mathématiques, à la théologie , à la philosophie et à la physique. Ces maisons d'études sont fort rares encore. Bzrozowski presse les Provinciaux d'en ouvrir sur les points les plus favorables; il veut même qu'on sacrifie des établissements déjà fondés à ce besoin de l'avenir. « Les établissements, mande-t-il de Polotsk le 7 septembre 181 7 au Père de Clorivière, font grand bien, je n'en doute pas, mais je crains que le bien que nous faisons à présent ne nous mette hors d'état d'en faire par la suite. Il n'est pas

d'homme si pressé par la famine qui ne sacrifie une partie de son grain pour ensemencer ses terres dans la vue de F avenir. — Mais, comment entretenir une maison d'études sans avoir de fonds assurés? C'est là, je le vois, la plus grande difficulté. Je répondrai cependant que , toute grande qu'elle est, elle ne doit pas nous arrêter, puisqu'il s'agit d'une œuvre qui tend évidemment à la gloire de Dieu. Notre Compagnie n'a point d'autre dessein; tâchons de nous rendre dignes des soins de la divine Providence, et elle ne nous manquera pas. »

Le 18 juin 1817, le Général, écrivant au Provincial de France, faisait une condition obligatoire pour les jeunes Jésuites du travail et d'une solide instruction. « Nous ne devons pas perdre de vue, lui mandait-il, que nous voulons former des Jésuites, et que dans un Jésuite la science est absolument nécessaire, presque aussi nécessaire que la piété même. Je voudrais donc qu'avant de penser à de nouveaux établissements, on s'occupât efficacement à créer une maison d'études, où nos jeunes gens pussent successivement acquérir le savoir que demandent nos Constitutions. Nous devons travailler solidement et penser à l'avenir... Notre Saint-Père a jugé devoir, dans les circonstances où nous nous trouvons, rétablir la Compagnie; et ce n'a pas été'sans une direction particulière du Saint-Esprit, nous devons le présumer d'un si saint Pontife. C'est donc à nous à coopérer à ses desseins en faisant tous nos efforts pour rétablir effectivement la Compagnie de Jésus, c'est-à-dire une Compagnie de saints et savants ouvriers évangéliques. Mais, pour joindre la science à la sainteté, il faut nécessairement que nos jeunes gens aient le temps et le moyen de faire de bonnes et solides études. Ce point est décisif et fondamental. »

Du fond de la Russie-Blanche, le Général de l'Institut s'est rendu compte des besoins de la société moderne: il désire que ses frères d'Europe puissent les satisfaire. Il presse donc ses subordonnés de créer une école normale dans chaque royaume, afin d'avoir une pépinière de professeurs distingués. C'est le vœu le plus ardent de Bzrozowski; le Père Rozaven, Assistant de France, n'est pas moins explicite. Rozaven sait par expérience que dans sa patrie toutes les idées ont été faussées, et qu'il est plus urgent que jamais de faire pénétrer quelque déduction logique dans ces têtes incandescentes. Le 29 décembre 182 r, il écrit au Père Richardot, Provincial : « Sans doute qu'il est important d'avoir de bons professeurs de théologie; mais, à mon avis, la première nécessité en ce genre est d'avoir un bon professeur de logique, et je vous avoue que, si je n'avais qu'un sujet également propre à enseigner la théologie et la logique, je n'hésiterais pas un seul instant à lui faire enseigner la logique. Une bonne logique est le fondement nécessaire de toutes les sciences supérieures, et sans ce fondement elles ne peuvent avoir aucune solidité. Un jeune homme qui a fait une bonne logique pourra bien faire sa théologie sous un professeur très-médiocre, et même sans professeur; mais celui qui n'a pas ce fondement ne sera jamais un grand théologien, eût-il pour professeurs Suarès et saint Thomas. Il pourra acquérir des connaissances, de l'érudition; mais il n'aura jamais ce jugement sûr et cette exactitude de principe et d'expression qui sont indispensables à un théologien... »

Rozaven conclut ainsi : « Il faut faire en sorte que les jeunes gens ne soient envoyés dans les petits Séminaires, soit pour régenter, soit pour surveiller, qu'après avoir fait leur philosophie. La régence faite avant la philoso-

phie ne leur sera jamais aussi avantageuse que s'ils la faisaient après. Dans ces commencements tout cela est difficile, mais il faut y tendre persévéramment, et aux dépens même de quelques inconvénients, car, autant que j'en puis juger, la science du gouvernement ne consiste pas seulement à éviter les inconvénients, mais aussi à les permettre à propos dans la vue d'un plus grand bien. »

Tel était le plan des Jésuites pour les professeurs que la Compagnie allait former dans son sein. Ce plan ne manquait ni de prévoyance ni d'étendue; il fut accepté et suivi partout. On créa dans la plupart des capitales, centres de hautes études, des maisons pour préparer les scolastiques à l'enseignement. On voulut qu'ils assistassent à tous les cours des hommes célèbres dans les lettres ou dans les sciences. A Paris, l'on fonda même une maison où les jeunes Jésuites, sous la direction du Père Dumouchel, se livrèrent spécialement aux mathématiques et à la physique. Binet, Leroy, Cauchy, Ampère, Haiiy ' et Querret devinrent, avec Cuvier, leurs maîtres de prédilection. Ces jeunes gens n'étaient distraits de leurs travaux intellectuels que par la prati-

1 La plupart de ces savants connaissaient les auditeurs que la Société de Jésus envoyait à leurs cours. Ces savants voulurent donner à l'Institut de Loyola une preuve de leur estime et de leur dévouement. Ils offrirent donc des leçons particulières aux jeunes gens qui plus tard devaient propager le goût des sciences, et c'est à cette proposition que l'abbé Haùy avait faite que répond une lettre du Père Ricbardot en date du 17 novembre 1821 :

« Monsieur l'abbé, j'ai appris par M. Dumouchel votre extrême bonté pour lui et ptmr les élèves que je lui ai confiés. Il est de mon devoir de vous témoigner ma vive reconnaissance pour une offre aussi bienveillante. Je n'avais jamais eu la pensée hardie de porter mes vues si haut , quoique je connusse déjà votre zèle pour l'honneur de la Religion et votre désir de voir le Clergé ressaisir la considération que les sciences lui avaient autrefois procurée. Mais le zèle ne vieillit pas , et la charité de Jésus-Christ vous presse. Croyez, monsieur, que je sais apprécier une marque d'affection aussi distinguée, et que ma gratitude est sans bornes. Ces jeunes gens, que je destine à professer les sciences dans la suite, pénétres eux-mêmes de ce sentiment, le perpétueront parmi leurs élèves, et votre nom, si célèbre dans le monde savant, sera révéré parmi nous d'une manière particulière. »

que des bonnes œuvres. Ils se récréaient en visitant les hôpitaux et les malades, en instruisant les prisonniers ou, pendant les vacances, en s'initiant aux labeurs de PApostolat.

L'Ordre de Jésus avait demandé des professeurs dignes de continuer ceux qui avaient, dans l'éducation des siècles précédents, élevé si haut le nom de la Compagnie; les Scolastiques d'Italie, d'Allemagne et de France se présentèrent. Mais depuis long-temps chacun exprimait le désir de voir le système des études acquérir de l'uniformité dans les collèges. Tous souhaitaient qu'on fît concorder les règles tracées par les Constitutions de saint Ignace et le Ratio studiorum avec les besoins modernes. Les deux Congrégations générales tenues depuis 1 8 1 4 s'étaient occupées de ce grave sujet. La vingtième, par son décret X, déclare que, sans rien changer d'essentiel au Ratio studiorum, on pourra y introduire les légères modifications exigées par le progrès des connaissances humaines. Le Général fut même chargé de réunir à Rome quelques Jésuites de savoir et d'expérience pour retoucher leur code d'instruction publique, en laissant aux Provinces le temps et le droit de faire les observations qu'elles jugeraient utiles. Des règles provisoires sont données en ce sens. La vingt et unième Congrégation émit le même voeu que la précédente, et par son décret xv elle renouvela la demande de révision pour le Ratio studiorum. Le Père Roothaan s'empresse de nommer une commission afin de remplir cet important travail. L'Italie y fut représentée par Manera, la Sicile par Garofalo, la France par Loriquet, l'Allemagne par Van Hecke, l'Espagne par Gil. Ces cinq Pères, déjà célèbres dans l'éducation, étaient une garantie pour la Compagnie et pour les familles.

A la fin de i83o ils se mirent à l'œuvre : ils retranchèrent, ils modifièrent, ils ajoutèrent. Leur travail porta sur toutes les études, depuis les plus hautes jusqu'aux inférieures. La philosophie et la physique d'Aristote avaient vieilli; le nouveau Ratio studiorum dut élaguer les règles il, m, iv, v et vi, recommandant au professeur de philosophie de s'appuyer sur ces principes de l'antiquité. Ce qui venait de se réaliser à l'égard du péripatétisme, on le tenta pour quelques matières théologiques tirées de la Somme de saint Thomas. On ne prohiba point leur enseignement; mais on crut qu'il ne fallait pas y astreindre les maîtres, afin de leur laisser la faculté de traiter un certain nombre d'autres questions dont le besoin des esprits et des temps faisait une loi. Les mœurs avaient subi de notables changements. La différence des siècles aurait présenté comme inacceptables des pratiques bonnes ou utiles, mais qui n'étaient plus en rapport avec les usages actuels; ces pratiques furent omises. Le théâtre avait été un puissant moyen pour propager les langues grecque et latine, ou pour former des poètes, des savants et des hommes diserts. La règle xiii du Recteur, où il s'agit de tragédie et de comédie, fut supprimée. Ce retranchement n'indique ni ordre ni défense.

L'enseignement moderne était en véritable progrès, surtout dans les mathématiques. Par d'ingénieuses modifications ou par des corrections qui répondaient aux nécessités de leur époque, les Jésuites tracèrent de nouvelles règles au professeur de mathématiques. Ces règles furent appropriées à la splendeur que les hautes sciences ont conquise dans le monde; elles ouvrirent un vaste champ aux découvertes ou à l'application.

Ce n'était pas assez d'avoir retranché; il fallait ajouter

dans une juste mesure, faire avec sobriété la part des innovations utiles et savoir trouver dans les systèmes les plus opposés le bien et le beau. Cette tâche fut sans contredit la plus ardue. Le Ratio studiorum n'a pas seulement pour objet de favoriser telle ou telle branche d'études; c'est un système complet qui doit créer des érudits et des orateurs, des maîtres habiles et des écoliers dignes d'eux. Il embrasse dans sa généralité l'ensemble des connaissances humaines. Il importait donc d'y mettre à profit les bénéfices du temps. L'étude de la Religion et les sciences sacrées avaient été chez les jeunes Jésuites un devoir dont le génie ou le travail savait faire une gloire. Les langues-mères, l'hébreu et le chaldéen,s'élaient toujours enseignées dans l'Institut; on jugea que, pour les besoins des Missions comme pour ceux d'une éducation plus forte, il fallait ajouter l'étude des autres langues orientales. La règle vi du Provincial et la même du professeur d'hébreu ne laissa rien à désirer.

Dans l'origine, la Compagnie n'avait point de leçons publiques d'histoire ecclésiastique et de droit canon. Ceux qui se sentaient attirés vers ces études s'y livraient en particulier; d'immenses travaux d'histoire et de jurisprudence furent accumulés ainsi. Néanmoins, longtemps avant la suppression, les Pères de la Compagnie crurent devoir établir des cours publics de droit canon. Jadis c'était une œuvre de surérogation, la règle IX du Provincial, § 2, la rendit obligatoire pour tous les Scolastiques. Des instructions furent adressées dans le Ratio au professeur de droit canon. Les annales ecclésiastiques, même au point de vue chrétien, permettent le doute sur quelques faits de peu de gravité, mais que les légendes ont popularisés. La discussion arrivait en

même temps que la crédulité s'affaiblissait. L'Eglise appela la lumière sur des événements qui n'avaient jamais été soumis à une judicieuse critique. Elle songea à dégager les âges futurs de ces récits mystérieux dont les adversaires du Catholicisme se forgeaient une arme. L'Eglise se prêtait à la controverse; elle ouvrait même le trésor de ses archives, afin que les savants pussent débrouiller le chaos entretenu par l'ignorance au détriment de la Foi. Les Jésuites s'associèrent à cette idée et la règle VI du professeur d'histoire ecclésiastique accorda toute latitude à l'impartialité des jugements. « En examinant, dit cette règle, l'autorilé des écrivains et la valeur des actes contestés, le professeur appliquera une critique exempte de tous préjugés, équitable et modérée. »

Cet éclectisme dans les faits, recommandé aux Scolastiques qui plus tard répandront les lumières de l'instruction sur la jeunesse, tendait à leur inspirer une piété solide, mais éclairée, afin qu'il leur fût plus facile de prémunir les autres contre un naufrage dans la Foi et dans les mœurs. La même précaution est prise pour les professeurs de métaphysique et d'éthique. Là, il ne s'agit plus de discuter humainement des dates, des récits, des croyances populaires; c'est la morale philosophique, ce sont les plus hautes questions qui se traitent. Dieu, son existence et ses attributs; la nécessité de la révélation; la vérité et la crédibilité de la Religion chrétienne; la fin ou la béatitude de l'homme; la moralité des actions humaines; la loi naturelle; les devoirs de l'homme envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même sont les textes que le professeur est appelé à débattre.

Comme les devoirs de l'humanité restent plus immua-

blés que ses passions, l'enseignement de la philosophie ne subit donc pas les variations continuelles auxquelles les sciences, les arts et la littérature se voient exposés. Ce qui fut jeune et beau la veille se trouve souvent vieux et laid le lendemain. Ce qui était vrai dans son essence demeure toujours vrai. Ce vrai, éternel comme l'Etre, domine toute la discussion; mais la discussion avait engendré l'esprit d'argutie. L'Ecole s'était jetée dans un monde de problèmes qui rendait à peu près inaccessible le terrain de la science philosophique. Avec tous les hommes de leur époque, les anciens Jésuites passèrent sous le joug de cette loi proclamée dans les chaires des maîtres les plus renommés d'Allemagne , de France, d'Italie et d'Espagne. Une révolution s'était opérée dans les idées. On simplifiait l'enseignement; on se détachait de toutes les vieilles traditions de l'école; on rompait avec un passé gros de dilemmes, de jeux d'esprit et de syllogismes inutiles. Les Jésuites s'empressent de faire un sacrifice qui ne dut pas coûter à leur raison. A toutes les règles données au professeur de philosophie on en ajouta une xive ainsi conçue : « Qu'il ait soin dans les disputes que les élèves ne présentent que des objections sérieuses et solides; qu'ils s'expriment en termes clairs et précis, qu'ils évitent les subtilités et les vaines arguties. »

Cette séparation consommée, les Pères entrent dans un nouvel ordre d'idées. Par la règle XXVIIe ils établissent que le professeur de morale philosophique « donnera à ses élèves les principes généraux du droit public. » Ainsi, aucune des grandes questions qui tiennent en éveil les intelligences ne restera étrangère aux Jésuites et à leurs disciples. Ils les élaboreront avec maturité; ils les développeront avec sagesse, car vi. 35

l'examen de ces principes est fécond en révolutions.

La révision du Ratio shcdiorum amenait de notables changements dans le système d'éducation religieuse et philosophique de la Compagnie. Elle en introduisit de non moins remarquables dans le plan tracé aux professeurs de physique. Autrefois la physique n'était que l'accessoire de la philosophie. L'étude des sciences se trouvait en progrès réel, les Jésuites s'apprêtèrent à le seconder. Dans la règle XIXe du Provincial on ajouta que les Pères chargés de l'examen des aspirants au degré de Profès devraient se souvenir du dix-huitième décret de la XXIe Congrégation générale touchant l'aptitude du sujet à enseigner la physique. Dans la règle xx% l'étude des mathématiques est spécialement recommandée comme préparation à la physique, et il y est enjoint de favoriser le goût de ceux qui désireraient se consacrer à cette science. La règle xxxm ordonne de fournir aux Scolastiques tous les ouvrages et instruments nécessaires à l'étude de la physique et de l'histoire naturelle.

L'état des classes élémentaires ne s'était pas aussi sensiblement amélioré. Les Universités, comme tous les corps privilégiés, s'opposaient au progrès; elles demeuraient stationnaires par tempérament et par calcul. La réflexion cependant démontrait aux Jésuites que, sans trop innover dans le système d'éducation première , il existait des abus qu'il devenait urgent de réformer. Ainsi, au fond des Collèges, personne ne songeait à l'étude de la langue maternelle. On parquait les enfants dans une classe de latin ; on les traînait année par année sur les auteurs grecs ou romains; on leur enseignait par routine les idiomes morts, les faits et gestes, la géographie et l'histoire des peuples anciens ; on les façonnait à l'admiration pour Sparte ou pour Rome. Ils savaient les révo-

lutions d'Athènes et de Perse; mais ils ignoraient les événements dont leur propre patrie fut le théâtre. Ils connaissaient toutes les fables qui se rattachent aux héros de l'antiquité; les annales de l'Europe ainsi que celles du monde moderne restaient pour eux un livre fermé. Cette incurie était déplorable; les Jésuites l'avaient compris. Dès qu'ils eurent un Collège à leur disposition, ils s'efforcèrent de prendre une heureuse initiative Les règles xn , xviii et xxviii, concernant les profes seurs des classes inférieures, rompent avec tant de vieux usages. Elles recommandent l'étude de la langue du pays, la pureté du langage dans les traductions, une bonne prononciation, la lecture et le commentaire à haute voix des meilleurs auteurs nationaux. Ce qui a été obligatoire pour les enfants le devient pour les jeunes gens, et la règle première du professeur de rhétorique prescrit les mêmes tendances.

L'expérience avait conduit les Jésuites à innover; ils désirèrent que l'expérience encore sanctionnât leurs innovations. Elles ne durent avoir force de loi qu'après avoir été soumises à l'essai. Lorsque les cinq Pères de la commission eurent achevé leur travail sur le Ratio studiorum , ce travail fut examiné , discuté par le Général et par ses assistants; puis, le 2 5 juillet i832,Roothaan adressa la nouvelle édition à tous les enfants de Loyola. Il leur écrivait en même temps pour expliquer les motifs qui avaient amené l'Institut à conformer son antique méthode aux circonstances présentes.

« Pourrions-nous en effet, leur disait-il dans sa lettre, approuver et adopter pour nos écoles tous les systèmes nouveaux qui, depuis cinquante années, se sont tour à tour partagé le champ de l'instruction et de l'éducation de la jeunesse? Comment des méthodes qui se com-

battent, qui s'excluent les unes les autres deviendraientelles la règle de nos travaux? »

Et, développant les tristes résultats obtenus par cette variété infinie de systèmes dans les études supérieures, systèmes qui ont fait prendre en dédain la saine logique et la sévère dialectique, et qui, dans les classes secondaires, ont pour but unique d'apprendre artificiellement beaucoup en peu de temps et avec le moins de peine possible, Roothaan ajoute : « Ce sont moins là des méthodes nouvelles que des inventions funestes, funestes à la Religion, funestes à l'Etat, funestes à la jeunesse. S'il ne nous est pas permis , s'il ne peut nous convenir d'admettre ces méthodes nouvelles en ce qu'elles ont de contraire à la vraie , à la solide instruction de la jeunesse et aux fins que l'Ordre de Jésus se propose en la donnant, il nous serait impossible, même en acceptant ces systèmes, de contenter les amateurs de nouveautés, puisqu'ils ne diffèrent pas moins entre eux qu'avec les anciens, et qu'ils exigent des choses opposées et s'excluant entre elles. Toutefois, sur certains points qui ne touchent pas à l'essence d'une instruction saine et droite, l'exigence des temps nous force à renoncer aux usages de nos Pères. Cette sage manière d'agir ne nous est point interdite; elle est au contraire très en rapport avec le but de notre Institution, qui est la plus grande gloire de Dieu.

» Ainsi, dans les hautes sciences, beaucoup de points qui n'étaient pas contestés autrefois sont maintenant attaqués avec véhémence; ils doivent être fortifiés par des preuves et par des raisonnements solides. D'autres questions qui jadis servaient plutôt à exercer les esprits qu'à faire triompher la vérité, ont été mises de côté pour s'occuper de ce qui est vraiment utile et nécessaire. Il faut consacrer plus de temps aux sciences physiques

et mathématiques. Notre Société n'a jamais regardé ces études comme étrangères à son Institut; mais nous conviendrait-il de les négliger aujourd'hui que sans elles nos écoles ne pourraient soutenir leur réputation et dignement répondre à l'attente publique ? »

La plupart des prescriptions du nouveau Ratio studtorum étaient déjà mises en pratique avant de se trouver formulées en lois. Dans les Scolasticats et dans les Collèges, on avait beaucoup accordé au progrès ou à la nécessité des temps, sans se relâcher en rien de ce qu'exigeait une instruction pure et réelle. Comme par le passé, les jeunes gens qui se vouent à la Société de Jésus sont soumis à une épreuve de deux années. Cette épreuve, entièrement consacrée aux exercices de la vie ascétique, a pour but principal de jeter dans leurs âmes les fondements des vertus religieuses. On ne leur demande pas les sentiments ou les apparences d'une piété extérieure; on les appelle au vrai courage catholique, à l'abnégation chrétienne. Quand ces deux années de silence et de retraite sont écoulées, le Novice, devenu Scolastique, se livre avec une nouvelle ardeur au travail de l'intelligence. Les Supérieurs ont mission de le préparer à la vertu ainsi qu'au savoir; mais, sans songer à les jeter tous dans le même moule , ils laissent à chacun son caractère et la physionomie particulière de son talent. Durant les douze premiers mois du scolasticat, le Novice reprend en sous-œuvre ses études classiques à peine ébauchées dans les Collèges. Après, il s'adonne à celles qui offrent le plus de charmes à son esprit; il développe sous les yeux de maîtres éprouvés les talents qui doivent le pousser vers la littérature ou les sciences. Ce temps qui, dans la Compagnie, se nomme le Juvénat est à peine accompli, que le jeune Jésuite

commence son cours de régence. S'il annonce des dispositions pour l'éloquence de la chaire, s'il fait pressentir qu'il est né orateur ou qu'il a tout ce qui est indispensable pour le devenir, on lui confie durant deux ou trois années au plus une classe d'humanités ou de rhétorique. Ensuite on l'applique à la théologie , et les Supérieurs la lui font professer trois ou quatre ans pour mûrir sa raison et le fortifier dans les études sacrées. Les Pères de l'ancienne Compagnie avaient, par de longs essais, acquis la preuve que cette laborieuse solitude était la sanction à donner à l'éloquence. Bourdaloue et tous les princes de la parole l'avaient expérimenté; les nouveaux Jésuites marchèrent dans la même voie.

Une dernière année est laissée aux orateurs futurs, pour se nourrir des Saints Pères et des modèles qui les ont devancés. Ces préliminaires remplis, l'homme d'énergie et de conviction se révèle. Il a eu le temps de méditer, d'approfondir les vérités éternelles qu'il doit annoncer. Il ne se jette pas, en enfant perdu de l'inspiration, dans une chaire où parfois le culte du beau et du vrai est sacrifié à de chimériques impossibilités ou à des utopies d'alliance fraternelle. L'orateur jésuite est plutôt plein d'enseignements pratiques que de théories; il ne se livre ni aux écarts du zèle ni aux intempérances de l'improvisation. Chez lui, chaque parole a sa portée; on ne saisit pas, dans son discours, une phrase, un mot, un geste peut-être, qui puisse prêter à fausse interprétation. Sûr de lui comme de ses préceptes, il se domine avant de vouloir dominer les autres. C'est cette force intime qui rend les disciples de l'Institut si puissants en présence de tant de passions religieuses, politiques ou littéraires, qu'il leur serait facile de soulever pour s'attirer les applaudissements de la foule.

Le chemin des prédicateurs est tout tracé; la route des autres Novices n'offre pas plus de difficultés. Les Scolastiques qui finissent leurs quatre années de théologie et qui n'ont d'aptitude marquée pour aucune science spéciale subissent encore de nouvelles épreuves de travail ou de méditation, puis enfin le ministère pastoral leur est ouvert. Ils se chargent de ces redoutables fonctions dans la maturité de l'âge; ils n'ont ni besoins ni ambition à satisfaire. Les dignités de l'Eglise leur sont interdites; ils y renoncent par leurs vœux; ils peuvent donc apparaître dans le monde comme les guides du Chrétien et les modèles vivants du Prêtre.

Les Pères de la Société de Jésus, en entrant au Noviciat, s'astreignent à un plan d'études et de conduite auquel ils ne doivent apporter aucun changement, aucune modification. Le Ratio studiorum est le Gode des professeurs; il sera en même temps celui des élèves qui fréquentent les Collèges de l'Institut. Dans un siècle où les principes sont, comme les royautés, remis chaque jour en question, la méthode adoptée par les Jésuites offrait aux familles des avantages incontestables. En ne la supposant pas meilleure que celle des Universités, cette méthode renfermait néanmoins un germe de salut. Elle a pour base une stabilité qu'on cherche inutilement ailleurs; elle ne dédaigne ni les améliorations ni les perfectionnements; elle les fait au contraire servir à son unité de vues, à son unité de plan, à sa persévérance dans la même route. Les derniers venus profitent des lumières et de l'expérience de leurs devanciers. Il y a tradition de famille pour les moyens à employer; et les hommes comme les idées, tout tend au même point, tout marche du même accord vers le même but. Les Jésuites, dans leurs Noviciats ainsi que dans leurs mai-

sons d'éducation laïque, n'ont aucune vanité à satisfaire, aucun intérêt à contenter; ils ne s'exposent à aucune oscillation de parti ou de système; ils ne sont pas pressés d'assurer le triomphe de leurs idées bonnes ou mauvaises, parce qu'ils savent que le temps seul les légitimera. Ils n'arrivent point au pouvoir pour renverser ce que leurs prédécesseurs édifièrent et ce que ces prédécesseurs, héritiers hypothétiques du gouvernement, cherchent à maintenir dans des tiraillements continuels. L'autorité, qui a toujours besoin d'être une et respectée, ne se laisse ni discuter, ni absoudre, ni condamner publiquement. Elle agit avec réserve, sans se compromettre; elle est prudente, parce qu'elle se sent forte; elle inspire confiance aux autres, parce qu'elle sait en avoir en elle-même.

Les Jésuites connaissent le monde des enfants; ils n'ignorent pas que, pour dominer ces volontés étourdies, il faut tenir en respect leur turbulence naturelle et celle que l'instinct des révolutions développe. Dans les siècles de calme et de repos, ils avaient ainsi gouverné les générations qui ne sont plus. De nouveaux errements les ont rattachés plus énergiquement que jamais à ce grand principe de sécurité. L'éducation pour eux ne fut pas un métier ou un moyen de fortune, mais un besoin social. Ils voulurent améliorer l'humanité et non trafiquer du désir que chaque homme a de voir ses enfants participer au bienfait de l'instruction publique. Débarrassés de tout souci terrestre et trouvant dans cette jeunesse, venue de tous les points à la fois, une famille et des amis, les Jésuites ne portèrent pas leurs vœux au delà de l'horizon qu'ils se limitaient. Suivant le précepte d'Horace, ils circonscrivirent une longue espérance dans un étroit espace. Sans arrière-pensée

comme sans ambition personnelle , ils s'efforcèrent d'étendre le règne de la vertu en propageant l'amour des devoirs et des belles-lettres.

C'était une tâche difficile; ils ne restèrent jamais au-dessous. Au quatrième volume de cette Histoire nous avons raconté les moyens et les ingénieux artifices qu'ils avaient su mettre en œuvre pour changer en plaisir ce travail aride auquel l'enfance est condamnée. Â peine la Société de Jésus est-elle reconstituée, qu'on voit ses membres les plus distingués se vouer avec un indicible bonheur à l'éducation de la jeunesse. Ceux qui leur succédèrent se firent une obligation de marcher sur leurs traces. Bientôt les Collèges de l'Institut acquirent une incontestable supériorité. A mérite égal dans les professeurs universitaires et dans ceux de la Compagnie, celte supériorité devait évidemment résulter et de la perfection toujours progressive du plan et de la stabilité même des principes. Au Collège Romain ainsi qu'à Saint- Acheul % à Fribourg et à Clongowes, à Brugelette

1 Sous des maîtres aussi habiles que les Jésuites, les classes des divers établissements confiés à l'Institut de Loyola s'élevèrent rapidement à un haut degré de prospérité. Nous avons entre les mains beaucoup de compositions sur tous les sujets et dans toutes les langues qui prouvent jusqu'à l'évidence ces progrès. Nous n'en citons qu'une, et elle remonte à l'année 1815. C'est V Oiseau en classe qu'un élève de rhétorique de Saint- Acheul , aujourd'hui le Père Albin Leroux, de la Compagnie de Jésus, écrivit presque en se jouant et que VHermès romarins recueillit comme une bonne fortune. Cette pièce de vers latins, que beaucoup de professeurs ne désavoueraient pas, et qu'un plus grand nombre ne saurait peut-être égaler, fut faite à l'occasion d'un moineau entré par une fenêtre dans la salle d'étude.

« At diversi animi trahunt juvenlam.

Pars, sed rara tamen, fugit labores;. .. Si quà forte oculos severus argus Avertat, levé vulgus aestuare, Raucae parcere nec loquacitati :

At vir respiciat, silens, residunt.

Sed pars multa libris libenter acres Sudant ; nam culices, genus molestum, Nequicquam volitant per ora circum :

Illos rnarmora stare dura credas.

Tum decepta locos per insuetos

comme à Madrid, à Naples et à Stonyhurst, à Turin et à Polotsk, à Gênes et à Tarnopol, ils ne déviaient jamais de la voie tracée. Cette apparence d'immobilité, qui devient pour les enfants une force attractive à laquelle ils n'osent se soustraire, n'empêcha jamais l'Institut de prendre l'initiative des améliorations. Les disciples de Loyola fournirent même à l'Université de France des préceptes que le philosophe Cousin, alors ministre de l'instruction publique, s'empressa d'adopter, tout en cachant aux yeux profanes la source où il puisait ces modèles. Les Jésuites appliquaient sans bruit les innovations que leur expérience jugeait utiles. Ils n'en tiraient parti que pour le bien de la jeunesse; d'autres exploitèrent leurs idées pour la glorification d'un amourpropre ministériel.

Ainsi en i838, les Pères du Collège de Brugelette en

Belgique formulaient un nouveau plan d'études; ils le

publiaient en 1839. Le voici dans toute sa simplicité:

« L'enseignement se divise en trois cours principaux :

» Le cours préparatoire 3 qui comprend les éléments

de grammaire française, d'histoire, de géographie, d'a-

Circumfertur avis volans vagansque.

Flectit mille vias, fugamque tentât

Mendaces, malesana, per fenestras :

Petebat vitro pipilans, et ungue

Et rostro, trepidantibusque pennis.

Vulgus, tune operum immemor, volùcrem,

Vestigans oculis, hiabat ore :

Necnon undique passerem ad misellum

Carthae, pileoli, libri volabant,

Et per scamna susurrulus strepebat.

At custos rigidus cathedra ab altâ,

Vultu, voce, manu increpat, minatur,

Incassum ! ora animosque captât aies.

Romanum populum tumultuantem

Frustra non secùs ipse saepè consul

Tentabat retinere, jactitando

Saevas terribili manu secures.

En passer pueri in sinum, vigore

Effœto, cadit... »

rithmétique et les premiers principes de la langue latine. Il dure le temps nécessaire pour s'assurer que l'enfant sait écrire sa langue correctement, et que son intelligence assez développée esj capable de l'étude des lettres. — Les jeunes élèves de ce cours suivent un règlement approprié à leur âge.

» Le cours des lettres , qui comprend la grammaire, la poésie et l'éloquence. La grammaire occupe l'élève pendant trois ou quatre années, selon sa capacité et ses progrès. Il apprend alors les langues française, latine et grecque. Les deux années suivantes sont consacrées à la poésie et à l'éloquence. On enseigne l'arithmétique dans les classes de grammaire, les éléments d'algèbre et de géométrie dans celles d'humanités, l'histoire et la géographie dans toute la durée du cours. Des maîtres de langues modernes sont donnés à ceux qui, désirant se livrer à cette étude , sont jugés en état de le faire avec fruit.

» Le cours des sciences, qui est de deux ans. Il comprend des cours de philosophie, de mathématiques, de physique, de chimie, d'histoire naturelle, particuliers à chaque année, et des conférences sur la Religion, l'histoire et la littérature , communes aux deux années.

» Un cabinet de physique , un laboratoire de chimie, des collections de minéralogie, de conchyliologie, de zoologie, offrent aux élèves le moyen d'étudier avec autant d'intérêt que de fruit les sciences physiques et naturelles.

» S'il se présentait un nombre suffisant de jeunes gens pour former une troisième année de philosophie, on leur ferait suivre des cours spéciaux, tels qu'ils sont indiqués dans le programme général du Cours d'études du Collège. »

M. Cousin, grand-maître de l'Université, était l'antagoniste systématique des Jésuites ; mais, ce plan si sagement conçu et présenté d'une manière si lucide, frappa son esprit; il résolut de le cacher sous des mots plus sonores. Il l'avait donné comme étant son œuvre. M. Villemain, qui lui succéda à l'instruction publique, n'eut rien de plus pressé que de briser l'édifice dont son prédécesseur avait emprunté l'idée-mère et les détails aux disciples de Loyola, Le 27 août i84o, M. Cousin adressa aux Recteurs des Académies une circulaire par laquelle il fait connaître le nouveau règlement des études dans les collèges royaux et dans les collèges communaux de plein exercice. Cette circulaire, paraphrase affaiblie du plan des Jésuites de Brugelette, est ainsi conçue :

à Monsieur le recteur, je viens appeler toute votre attention sur les modifications apportées au règlement des études des Collèges par l'arrêté que je vous communique.

» Il est incontestable que l'éducation n'est ni vraie ni complète, si elle n'embrasse pas, avec les études classiques proprement dites, de suffisantes connaissances de mathématiques , de physique , de chimie et d'histoire naturelle. Mais comment l'enseignement scientifique doit-il être combiné avec l'enseignement littéraire dans l'économie du Collège ? C'est un problème souvent agité et diversement résolu. Voici la pratique actuelle :

» Dans les Collèges de Paris, l'histoire naturelle est placée en sixième et en cinquième; dans les Collèges de département en troisième. L'arithmétique est enseignée à Paris en quatrième, et en troisième dans les départements ; la géométrie en troisième et en seconde à Paris, en seconde seulement dans les départements ; la chimie en seconde à Paris seulement; la cosmographie en rhé-

torique, dans tous les Collèges. Enfin partout renseignement de la physique est renvoyé dans l'année de philosophie : car il ne vous échappera point, monsieur le recteur, que les classes de mathématiques élémentaires et de mathématiques transcendantes sont particulièrement réservées aux élèves qui se destinent aux Ecoles spéciales , et sont plutôt annexées qu'intimement unies au Collège. A la rigueur, il ne faut donc pas les compter dans le cadre ordinaire des études, dont la fin commune est le baccalauréat ès-lettres. Or, il est évident, même en théorie, que cette combinaison des études scientifiques et des études classiques est entièrement défectueuse. La chimie enseignée deux années avant la physique est une véritable anomalie. L'histoire en sixième est au moins inutile, et elle est oubliée quand on arrive à la physique et à la philosophie. L'enseignement de l'arithmétique et de la géométrie en troisième et en seconde surcharge les études si variées de grec, de latin, de français, d'histoire et de langues vivantes, auxquelles ces deux classes suffisent à peine. Enfin, après la seconde, tout enseignement de mathématiques cesse, au moment même où l'âge des élèves et les forces croissantes de leur esprit leur rendraient cet enseignement convenable et utile.

» Telles sont les objections solides que fait la théorie à la combinaison actuelle; et l'expérience de bien des années confirme ces objections. Deux points sont aujourd'hui mis hors de doute par les rapports de MM. les inspecteurs généraux et par ceux de MM. les proviseurs : i° Les portions d'enseignement scientifiques réparties depuis la sixième jusqu'à la rhétorique inclusivement ne produisent aucun bon résultat; 2° cet enseignement accessoire, infructueux en lui-même, nuit considérable-

ment aux études classiques. Il a donc fallu, monsieur le

recteur, chercher une autre combinaison.

» C'est un principe reconnu que les études doivent être proportionnées à l'âge des élèves. C'est un autre principe également reconnu que, dans un même âge, toutes les études doivent être analogues pour produire une impression forte et durable. Voilà pourquoi l'expérience générale a placé d'abord les études classiques, si bien appelées humanités, parce qu'elles forment l'homme et cultivent à la fois la mémoire, l'imagination, l'esprit et le cœur. La philosophie, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles doivent venir après : elles s'adressent à la réflexion naissante. Tel m'a paru le plan vrai et régulier des études du Collège. Je n'ai donc point hésité à supprimer tous les accessoires scientifiques répartis depuis la sixième jusqu'à la rhétorique , afin de fortifier par là l'enseignement classique; et j'ai rassemblé dans l'année de philosophie tout l'enseignement scientifique, qui alors devient lui-même plus important et plus sérieux. Les mathématiques auront trois classes par semaine; la chimie est annexée à la physique, ainsi que l'histoire naturelle; et ces divers enseignements, joints à celui de la philosophie, se prêteront un mutuel appui et prépareront directement au baccalauréat.

» Ce plan , monsieur le recteur, serait achevé et définitif s'il instituait deux années de philosophie, au lieu d'une seule. Alors les divers enseignements rassemblés dans cette seule année se développeraient mieux et pourraient devenir obligatoires pour tous les élèves. Cette addition d'une année pourrait être utilement compensée par le retranchement d'une de ces classes élémentaires, dans lesquelles on apprend peut-être le latin de trop bonne heure. Il me paraît que six années d'études, de-

puis la sixième jusqu'à la rhétorique, avec la classe préparatoire de septième, sont parfaitement suffisantes. Les classes qu'on a établies dans plusieurs Collèges sous le nom de huitième, de neuvième même, doivent être complètement dégagées de toute étude latine, et offrir une instruction primaire d'un ordre élevé pour les familles qui ne veulent pas envoyer leurs enfants aux écoles primaires ordinaires. »

Entre ces deux plans d'éducation il n'existe qu'une différence, et elle n'est pas à l'avantage de M. Cousin, mettant son éclectisme à la suite des idées de quelques obscurs disciples de saint Ignace. Au lieu de supprimer totalement les leçons de mathématiques, de physique, de chimie et d'histoire naturelle dans les classes inférieures et de les renvoyer à la philosophie, les Pères de Brugelette veulent qu'on donne aux enfants des notions élémentaires d'arithmétique usuelle et de géographie, notions indispensables à tout âge. A part ce léger changement, qui fut peut-être un calcul, le projet de M. Cousin est servilement celui des Jésuites; et, s'il n'y a pas eu contrefaçon, il faut au moins avouer que les Pères de la Compagnie ne sont pas si arriérés en fait d'éducation, puisqu'ils précèdent même dans cette voie de progrès le grand-maître de l'Université et l'éloquent traducteur de Platon, leur adversaire.

Le ministre de l'instruction publique en France rend aux Jésuites un hommage tacite. Dans le mois de mars i845, la Gazette de V Instruction publique ne craignit pas d'avoir son jour de franchise. En examinant le cours d'études du Collège et du pensionnat de Fribourg, elle osa dire : « On verra qu'il ne manque ni d'étendue ni de variété. Si, d'un côté, les ouvrages théoriques adoptés pour l'enseignement des langues sont peu connus et ne

sont point suivis dans nos Collèges, d'un autre côté, il faut reconnaître que ce cours d'études offre dans son ensemble quelques bonnes améliorations et qu'il remplit plusieurs lacunes de notre enseignement universitaire.

» Ainsi, on peut voir quelle attention les Révérends Pères apportent à l'enseignement de la langue et à l'étude de la littérature française. Dans toutes les classes , ils ne cessent d'exercer les élèves sur l'orthographe, l'analyse logique et grammaticale , et les divers genres de composition française ; ils ne bornent pas leur enseignement aux stricts préceptes de la grammaire et de la rhétorique. Dès la troisième, les élèves apprennent les règles du genre épistolaire, et y sont façonnés par des exercices fréquents. En seconde, ils reçoivent des notions complètes de littérature, et on leur fait passer en revue ces différents genres en prose et poésie. En rhétorique , ils étudient avec étendue les préceptes de l'art oratoire, et en particulier l'éloquence de la chaire, du barreau et de la tribune. Des talents trop négligés et dont les résultats peuvent être précieux pour l'avenir des jeunes gens, la lecture à haute voix et la déclamation sont l'objet d'études spéciales dans chaque classe. Les principes d'après lesquels l'histoire est enseignée sont indiqués par les livres mêmes portés au programme.

« Le cours de la philosophie de l'histoire, dit le prospectus, en présentant les événements historiques dans leur enchaînement moral et providentiel, donne une connaissance approfondie d'après les vrais principes. »

« Quant au choix des auteurs d'explications, il se compose en grande partie des auteurs français, latins et grecs, suivis dans nos Collèges, et surtout pour le baccalauréat. Quelques auteurs, qu'on ne voit pas dans nos

établissements, Juvénal, Perse, Tibulle, Catulle, etc., sont expliqués dans les classes supérieures. »

De l'aveu des Universitaires de France eux-mêmes, la Compagnie de Jésus, dans ses Collèges de Suisse et de Belgique, marche au moins de pair avec eux; un autre Universitaire va venir, le 12 novembre i845, nous apprendre que l'enseignement donné par les Jésuites dans les Deux-Siciles ne le cède ni en améliorations ni en succès à celui qui est imposé et vendu aux sujets du Royaume très-chrétien. On a proclamé sur mille tons différents que l'Italie moderne était une terre de plaisir et d'ignorance. Naples surtout a eu sa large part de ces invectives cosmopolites. Sans se préoccuper des mœurs du pays, les touristes et les romanciers l'insultèrent parce qu'il n'adoptait pas leurs lois, leurs usages ou leurs préjugés. Les uns maudirent le soleil versant ses plus généreux rayons sur ce peuple de princes et de lazzaroni; les autres déplorèrent l'abrutissement intellectuel des habitants de la vieille Parthénope qui refusent de secouer le joug des Bourbons et des Prêtres. On plaignit ou on calomnia les Napolitains. Ils se montraient peu empressés de mettre leur bonheur à l'enchère des révolutions ou de l'impiété dont ils avaient fait une assez triste épreuve. Ils étaient trop voisins du Vésuve pour laisser fermenter dans le sein de leurs villes d'autres volcans constitutionnels, plus dangereux que le Mongibello. L'Europe libérale les dota d'une paresse voluptueuse; elle ne les vit qu'à travers l'atmosphère de ses préventions ou de ses mécomptes, qu'ils ne consentaient plus à partager.

A la fin de i845 , M. Petit de Baroncourt, chargé par le Ministre de l'instruction publique en France de visiter les divers établissements d'éducation dans le vi. 36 ' •

royaume des Deux-Siciles, adresse son rapport au grand-maître. Le Français est amené à comparer les résultats obtenus par les Universitaires napolitains et par les Jésuites, et il s'exprime ainsi : « L'Université est subordonnée au ministère de l'intérieur, et n'a presque aucune influence dans la nomination de ses membres; elle confère seulement les grades dans les diverses facultés, et tient sous sa juridiction les collèges et les écoles privées. A la tête se trouve un président de l'instruction publique, un conseil général (ginnta dipublica instruzione) , un secrétaire général de l'Université, des inspecteurs généraux et particuliers. Les cours publics des facultés durent sept mois; ceux de la faculté de lettres n'ont qu'un cours de littérature grecque et un de littérature italienne; il n'existe pas de chaire d'histoire, lacune assez significative.

» Les Collèges de l'Université sont au nombre de dixsept : quatre portent le nom de lycées , parce qu'on y enseigne un peu de philosophie et les éléments des sciences physiques et mathématiques; les autres, voués exclusivement à l'étude du latin et du grec, conduisent les élèves jusqu'en rhétorique; encore l'étude du grec est-elle à peu près facultative, et ne l'exige-t-on dans les examens que des candidats qui se destinent à certaines professions spéciales, telles que la médecine. L'étude et la littérature italienne, la langue française, un peu de géographie et d'histoire sainte , complètent les indications précédentes.

» L'administration intérieure des collèges est confiée à des ecclésiastiques dont le chef prend le nom de Recteur; les professeurs seuls sont ou peuvent être laïques. Si l'on prend pour exemple le lycée del Salvatore , qui est placé dans la capitale , on se fera des collèges de l'U-

niversité de Naples une idée malheureusement peu satisfaisante.

» Ce lycée ne semble pas avoir une existence propre ; il n'a aucun bâtiment qui lui soit spécialement affecté ; les élèves pensionnaires sont relégués au-dessus des salles de l'Université, au troisième étage; ils couchent dans de vastes dortoirs, au milieu desquels sont placées les salles d'études; de telle façon que le bout des tables touche au pied des lits. Les classes se font au premier étage, dans des salles qui font suite aux bureaux de l'Université et donnent sur une arrière-cour. Celui des Jésuites renferme de vastes jardins, une haute église qui touche à quatre rues différentes et dont la principale façade est une des plus belles de Naples après le palais du Roi. Et, si l'on regarde au nombre des élèves, la différence n'est pas moins frappante. L'un des Collèges est en pleine prospérité, tandis que l'autre se traîne et languit, bien qu'il ait réduit le prix de la pension à six ducats par mois. »

Le parallèle établi entre l'Université sicilienne et la Société de Jésus continue; il s'étend jusqu'au corps enseignant de France. Le plan suivi par les enfants de saint Ignace est le même que celui de tous les Collèges de l'Institut. A Naples seulement, il agit sur des natures que la beauté du climat doit rendre plus efféminées et moins propres aux sciences. Petit de Baroncourt ajoute :

« Arrivons maintenant aux établissements qui ne sont pas placés sous la surveillance de FÉtat.

» Ce sont d'abord les deux Collèges dirigés à Naples par les Pères Barnabites et celui qui appartient aux Frères des écoles pies (Scolopii); mais les plus dignes d'attention sont les établissements gouvernés par les Pères de la Compagnie de Jésus. Ceux-ci possèdent

quatre Collèges dans le royaume de Naples, savoir : à Naples, à Lecce, à Aquila et àSalerne; ils ont en outre quinze Collèges en Sicile. Celui de Palerme, entre autres, est un établissement magnifique , dont les richesses sont considérables et dont la bibliothèque fait l'admiration des étrangers.

» La maison de Naples l contient environ quatre-vingts élèves pensionnaires; on lui donne le nom de Collége des Nobles , parce qu'on n'y admet que des enfants appartenant aux premières familles. Elle admet en outre dans les classes plus de douze cents externes qui suivent les cours gratuitement. Cette année même, au dire d'un des Pères, savant professeur de l'établissement, ils ont refusé d'en recevoir plus de cinq cents, faute de place. A quelques pas de là , le lycée universitaire del Salvatore n'a pas cinquante externes.

» Les classes sont divisées en classes élémentaires et en classes supérieures; les premières s'étendent jusqu'à la rhétorique inclusivement. Elles comprennent trois années ou quatre au plus pour les classes dites de grammaire, qui embrassent l'étude des principes du latin, du

1 Le Collège de Naples dont il est question dans le rapport universitaire s'appelle il Convitto dci Nobili; il fut ouvert le 3 décembre 1823. C'est un ancien couvent de Basiliens que le roi François Ier accorda aux Jésuites par décret du 15 septembre 1826. Sa munificence fit restaurer l'établissement ; le Monarque voulut que la maison fût dignement appropriée à l'usage auquel il la destinait. Le roi Ferdinand II l'a prise sous sa protection, et il ne cesse d'encourager les Pères dans la mission qu'ils s'imposent. Afin de leur témoigner la bienveillauce spéciale qu'il porte aux lettres, aux sciences et aux bonnes études, le Roi accorde des privilèges aux élèves qui se distinguent par leur travail ou par leur piété. Sous la direction du Père Latini, cet établissement est devenu un modèle de régularité, de perfectionnement, de progrès littéraires et scientifiques. Il compte parmi ses élèves actuels les enfants des plus grandes familles du royaume et les fils de trois ministres du Roi, le chevalier de Santangelo, le prince di Trabia et le prince di Comitini.

Ce Collège, quelque parfait qu'il soit et que nous avons dernièrement visité, ne l'emporte cependant ni en science, ni en sage administration, sur un grand nombre d'autres que la Société de Jésus possède à Rome, en Piémont, en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. La beauté du local établit seulement la différence, car l'instruction y est partout aussi développée. Née du même principe, elle se répand par les mêmes professeurs.

grec et de l'italien; une année pour la classe dite d'humanités, qui correspond à la seconde de nos collèges, et une année pour la rhétorique; en tout cinq ans on six ans au plus. Les classes supérieures comprennent deux ans pendant lesquels les élèves étudient la philosophie, les principes du droit naturel et du droit civil, la physique, la chimie et les mathématiques élémentaires. Il existe une troisième année pour les classes supérieures, dans laquelle on étudie la langue hébraïque, l'éloquence et les lettres sacrées, le droit canon, la théologie et les mathématiques transcendantes; mais presque toujours le cours des études est regardé comme fini au bout de la seconde année, surtout pour les élèves qui doivent entrer dans les carrières civiles. Cette distribution des études , comparée à celle des classes de l'Université de France, contient, comme on le voit, des différences notables : l'étude des langues anciennes est comprise dans un espace de cinq ou, à la rigueur, de six années, au lieu de sept et même de huit années employées au même objet dans nos Collèges; secondement, à partir de la philosophie, l'étude élémentaire des sciences est concentrée en deux années pleines, au lieu d'être intercalée dans le cours des lettres anciennes, à partir de la quatrième classe.

» Quant à la force des études, les élèves dans les classes d'humanités peuvent soutenir la comparaison avec ceux de nos Collèges pour le latin; mais il n'en est pas de même pour la langue grecque. La seule langue moderne qui y soit enseignée est la langue française; car la France, selon la pittoresque expression d'un révérend Père du Collège de Salerne, est la seconde patrie de tout le monde. A la rhétorique est joint un cours d'archéologie et d'architecture grecque et romaine.

Quant aux cours scientifiques, ils sont, vis-à-vis des nôtres, d'une supériorité incontestable. »

Les motifs de la guerre acharnée que les Universités de tous les pays ont déclarée à la Compagnie de Jésus se trouvent dans ces aveux. Long-temps avant de soulever un coin du voile , elles savaient, aussi bien que les familles chrétiennes, à quoi s'en tenir sur les maisons d'éducation dirigées par les enfants de Loyola. C'étaient de redoutables rivaux : les Universités se coalisèrent pour les étouffer. Elles ne pouvaient plus accuser les maîtres d'incapacité et jeter un brevet d'ignorance aux élèves. Il était démontré que, sur tous les points de l'Europe, les Collèges des Jésuites se plaçaient, sans le chercher, sans le proclamer, à la tête du mouvement intellectuel et scientifique. On laissa donc de côté les vieilles imputations d'obscurantisme; puis on essaya d'en faire surgir de nouvelles.

Le fractionnement des partis, les inimitiés entretenues par la politique, les utopies des uns, les crimes des autres, les flagrantes violations de la loi mises par tous et chacun à son tour au compte de la nécessité, avaient introduit dans les pays constitutionnels un esprit d'exclusion qui tôt ou tard brisera l'unité de ces Etats. Les partis commencèrent par s'attaquer les armes à la main; ils finirent par se calomnier. De tous les camps à la fois, il s'éleva la plus triste des imprécations. Chacun accusa son ennemi politique de ne plus aimer le pays où il était né. Personne n'osa comprendre qu'après tant de bouleversements la différence des drapeaux ou des idées ne créait pas d'une manière irrévocable la trahison envers la patrie. Il convenait à quelques-uns de dominer et de tromper les masses en s'attribuant le monopole du dévouement civique : ils s'offrirent comme

le type de cette vertu qu'ils allaient exploiter. Leurs adversaires de la veille, leurs ennemis du jour, leurs antagonistes du lendemain ne furent plus que des citoyens coupables dont le pays devait redouter les perfidies et flétrir les noms. La Révolution française avait ainsi procédé. M. Thiers, qui s'est constitué l'héritier direct de ses doctrines et l'avocat de ses forfaits, ne pouvait manquer de suivre cet exemple.

Tous les Français qui ne fléchissaient pas le genou devant la probité de ce Fabricius administratif devinrent suspects à ses yeux; il les accusa de ne pas aimer la patrie. Quelques-uns d'entre eux, pour soustraire leurs fils à l'éducation de l'Université, se privaient de leurs caresses; ils les envoyaient à Fribourg, à Mélan, à Brugelette et à Ghambéry étudier sous les Jésuites. M. Thiers saisit ce prétexte pour prouver que les disciples de l'Institut étaient les Pitt et Cobourg de la France libérale. Dans l'éducation si large qu'ils donnaient, l'historien-orateur découvrit un complot tramé contre le pays. Le rapport de M. Thiers, sur le projet de loi d'instruction secondaire, formula l'accusation en ces termes; il dit1 : a Qu'autrefois à Saint-Acheul et aujourd'hui dans des établissements semblables l'esprit était et est encore contraire aux lois du royaume; que les maximes morales des maîtres, leurs doctrines sur la puissance spirituelle et temporelle, mettent en péril la moralité et les sentiments nationaux de la jeunesse; qu'il est nécessaire de savoir si les enfants ne viennent pas de ces écoles placées à nos frontières, dans lesquelles on inspire la haine de nos institutions et un très-faible amour pour la France. »

' Rapport de M. Thiers. Première question, p. 29 j deuxième question, p. 35 et 50.

Le 29 janvier 1846, M. Thiers, à la Chambre des Députés, renouvelait ees attaques : « Il y a, proclamaitil, à Brugelette et à Fribourg des établissements mauvais, dangereux pour tout citoyen qui doit vivre sons les lois de la France. Que des Suisses, que des Belges envoient leurs enfants à Brugelelte ou à Fribourg, où on enseigne le mépris de nos lois et de notre gouvernement, à eux permis; mais je dis qu'on n'y fait pas de bons Français. »

M. Thiers se posait en juge suprême de la moralité des autres ; il traduisait au tribunal de son patriotisme les jeunes gens élevés par les Jésuites, et au milieu de cette dérision parlementaire, il ne se demandait pas à lui-même s'il trouverait beaucoup de pères de famille consentant à lui confier l'avenir de la jeunesse; il ne s'interrogeait pas pour savoir si des milliers de ses concitoyens ne le regardent pas comme un des génies les plus malfaisants qui aient pesé sur la patrie. Cet homme, qui a tant calomnié et qu'on vit un jour verser des larmes à la tribune pour effacer les poignantes inculpations dont un député ministériel, M. Desmousseaux de Givré, l'accablait1, cet homme déversait un blâme immérité sur la Société de Jésus. Il accusait les enfants qu'elle forme de sentiments antifrançais, et, dès le lendemain, la calomnie était confondue. Ces enfants avaient grandi ; ils occupaient dans l'Etat d'honorables fonctions; ils se livraient au commerce, à l'agriculture, aux belles -lettres ou à l'industrie. Plus de six cents parmi eux vinrent, dans une protestation rendue publique, donnera M. Thiers un éclatant démenti. Ils disaient : i< C'est en abreuvant nos âmes à ses sources les

' Séance de \n Chambre des Dépulés dn 5 décembre ] 8 ïO (Moniteur du t>).

plus pures, que nos maîtres nous ont élevés. Histoire, philosophie, langues, littérature, sciences, tout passait par ce divin milieu pour arriver à nous.

» Nous apprenions ainsi :

» Qu'à Dieu et à la Religion établie par lui il appartient d'éclairer la raison, de lui commander parfois et de régler la conscience;

» Que tous les hommes sont égaux devant Dieu, et doivent l'être, par conséquent, devant la loi, qui en est l'image ;

» Que les pouvoirs publics sont pour les peuples et non les peuples pour les pouvoirs publics;

» Que toute noblesse, toute dignité, tout emploi, la simple qualité de citoyen obligent à se dévouer par tous les sacrifices, celui même de la fortune et du sang, au bien de la patrie;

» Que les trahisons et les tyrannies sont des crimes contre Dieu, des attentats contre la société. »

Les élèves des Jésuites ajoutaient, avec autant de courage que de prévoyance :

«Mais, que l'on ne s'y trompe pas, ces calomnies qui semblent nous atteindre seuls frappent bien réellement, dans l'intention de leurs auteurs , toute éducation vraiment catholique.

» Telle est notre conviction, les dénégations, les clameurs ne l'affaibliront point; tout homme sérieux et sincère pense comme nous, et en protestant, comme anciens élèves des Jésuites, nous sommes bien réellement les représentants de tout homme formé à l'école de la Foi, les représentants de l'éducation croyante en France.

n Nous avons voulu faire comprendre à cette chère France, que sur son sol tout genou ne fléchit point, que

toute bouche ne se tait point encore devant les hardiesses

de la rouerie ;

» Que la calomnie lâche et facile ne doit point, à ses yeux , prévaloir contre la vérité.

» Nous avons voulu qu elle sût que cette éducation calomniée est profondément et uniquement catholique, et qu'en apprenant ainsi à unir la Foi catholique à la Foi patriotique, nous ne pouvons en être que meilleurs citoyens et plus vrais amis de nos vraies libertés.

» L'auteur du rapport avait dressé un acte d'accusation, préparé une liste de suspects, en laissant pour le moment les noms en blanc; nous sommes venus remplir ce vide et nous inscrire nous-mêmes.

» Beaucoup d'autres, que des considérations respectables empêchent de s'unir à nous dans cette manifestation publique , mais dont nous avons entre les mains les adhésions sincères, partagent toutes nos convictions, et confirmeront notre parole devant tous ceux qui voudront interroger leurs consciences.

» Quant à nous, maintenant, nous attendons sans crainte le jugement du pays; lui-même il dira s'il est juste, s'il est sage, s'il est français, de jeter l'insulte à de jeunes hommes nourris de pareilles leçons, et que la chambre, les conseils élus, le sacerdoce, la magistrature, l'armée, le barreau, la presse, toutes les professions libérales, l'agriculture, l'industrie, le commerce, voient chaque jour offrant leur sang, leurs veilles et leurs travaux pour la gloire et la prospérité de la France. »

Devant cette protestation, M. Thiers se tut, car il avait derrière lui un passé de deux siècles et demi qui, comme la génération nouvelle , pouvait dire si les Jésuites tiennent école de lâcheté, de trahison, de mépris des lois ou des serments. M. Thiers, il faut en convenir,

n'est pas le premier qui donna un corps à cette imposture. Avant lui Carlo Botta, dans son Histoire d} Italie 7 avait poussé Tincrimination plus loin que l'historien de la Révolution. Selon Botta, dont un prêtre, réfugié piémontais, Vincent Gioberti, reproduisit les paroles dans son introduction del Primato morale e civile degV Italiani, les Jésuites ne sont plus seulement criminels pour étouffer dans l'âme de la jeunesse tout amour de la patrie. Botta et Gioberti leur reprochent d'absorber au profit de la Compagnie la respectueuse tendresse que les fils doivent à leurs parents.

« L'empire que les Jésuites usurpaient sur la volonté, ainsi s'exprime Botta ', était plein de dangers, parce que leur première pensée, et ils la mettaient à exécution, était d'arracher du cœur des jeunes gens l'amour de la famille. Les Jésuites agissaient ainsi pour que leurs disciples fussent plus dévoués en tout à eux-mêmes et à la Compagnie. Les enfants de la vieille Rome s'écriaient : Patrie! patrie! et, préparés à ce dévouement, ils faisaient passer la patrie avant leur famille. Les élèves des Jésuites disent au contraire : Les Jésuites! les Jésuites! et au besoin ils préfèrent leurs maîtres à leurs pères. Parmi ces générations, les unes tendaient à l'honneur et à la liberté, les autres allaient à l'abjection et à la servitude. »

Botta et Gioberti, son enthousiaste commentateur2,

1 Storia d'italia continuât, da quella del Guiccardini, xcvm.

2 Le Primato morale e civile avait élé dédié en 1845, par Vincent Gioberti, à Silvio Pellico. Le Prêtre réfugié à Bruxelles voulait placer sous le patronage d'un beau génie et d'une baute probité un ouvrage contre la Société de Jésus. Silvio Pellico répudia cette dédicace en publiant le 16 juillet 1845 la déclaration suivante:

« Ami de Vincent Gioberti, écrivait l'auteur de Mie prigione à la date de Turin , 28 juin 1845, et profondément attacbé à François Pellico, Jésuite, mon frère, j'ai lu dans l'avertissement de son Primato morale e civile degl' Italiani une manifestation violente de colère contre les Jésuites. Si je me taisais, non-seulement je manquerais à l'amitié qui m'unit à mon frère, mais je laisserais supposer que j'adbère aux préventions de Gioberti sur la Compagnie à laquelle mon frère appartient. Je ne suis

peuvent bien, à l'aide de quelques phrases déclamatoires, jeter la pierre à l'Ordre de Jésus; mais, en lisant ce passage, chacun s'avouera, comme nous, qu'ils n'ont oublié qu'une chose : c'est d'expliquer comment il se fait que des pères de famille élevés par les Jésuites dans ces principes néfastes aient consenti à se priver de l'amour de leurs enfants. Une pareille éducation pourrait à toute force se supposer. Elle abusera peut-être une génération; est-il possible quelle s'étende à la seconde? Fauclra-t-il admettre que, depuis trois cents ans, les pères de famille se soient laissés volontairement dépouiller de l'affection de leurs fils, et que, pour plaire à des Jésuites, corrupteurs de tous les sentiments les plus naturels, ces parents se soient prêtés à celte désolante combinaison? Car, il n'y a point à tergiverser, le plan des Jésuites est toujours le même. Ils l'ont appliqué dès l'origine de l'Institut, et, après avoir appris à leurs premiers élèves à détester les auteurs de leurs jours, il faut que ces élèves, devenus pères, aient trempé dans le complot révélé par Botta et par Gioberti. Celui

pas éloquent, et j'ai peu de foi dans l'effet des apologies ; je me borne à déclarer ce qui suit :

» Je ne partage pas les opinions de Gioberti sur les Jésuites. Il a cru les peindre avec vérité, il n'en a fait qu'un odieux tableau. Pour le tempérer, il dit, il répèle qu'il y a des exceptions honorables à faire ; mais tel est le blâme qu'il répand sur la Compagnie entière, que même les individus à excepter auraient, à son avis, le tort de s'être dévoués à servir une Société devenue malfaisante.

•» Sur ce point, je déclare qu'ayant une connaissance intime de mon frère et de quantité de ses collègues, je sais que ce ne sont point de faibles esprits, entraînés dans l'illusion, mais des hommes forts de discernement et de vertu.

« Comme j'estime les Jésuites, les autres Religieux et en général le Sacerdoce, quelques-uns ont porte contre moi une accusation qui est bien vulgaire aujourd'hui, en disant que je suis ce qu'ils appellent un affilié du Jésuitisme, un instrument de cette prétendue secte artificieuse. Je suis seulement un homme d'étude et de réflexion, qui a lu et examiné, qui n'a pas la faiblesse de se rendre le serviteur des opinions véhémentes, qui sourit des lettres anonymes et d'autres bassesses semblables par lesquelles quelques-uns ont eu la simplicité de vouloir m'apprendre à penser. Je pense et je me conduis, selon ma conscience; je ne m'asservis à d'autre lien qu'à celui de ne vouloir haïr personne et d'être Catholique, Apostolique et Romain.

» Silvio Peluco. »

de M. Thiers n'est qu'un mensonge parlementaire, celui de Botta est un crime impossible.

En présence de ces hostilités de parti pris qui ne craignent pas d'aller jusqu'à l'absurde, les disciples de saint Ignace ne pouvaient faire qu'une réponse. On leur imputait d'avoir créé un système d'éducation antinationale; ils montraient leurs élèves servant la patrie dans toutes les conditions. On prétendait qu'ils dépouillaient le cœur des enfants de tout sentiment de reconnaissance filiale. Les Jésuites demandaient que, dans cette hypothèse, on expliquât d'une manière raisonnable cette succession non-interrompue de générations qui, depuis trois cents ans, remplit leurs collèges, où le père de famille vient avec bonheur marquer à ses fils la place qu'il occupa lui-même pendant son adolescence. On faisait les Religieux de l'Institut ennemis du mouvement intellectuel et du progrès des lumières; ils acceptaient les innovations utiles, ils popularisaient l'amour des arts, ils appelaient la jeunesse à l'étude des sciences exactes, ils perfectionnaient les théories modernes de l'enseignement; quelques-uns même d'entre eux se signalaient par de savantes découvertes et par d'incontestables succès. Ils produisaient tous ces arguments; la haine passait outre en souriant de pitié, et elle calomniait encore.

Reconstituée à une époque de transition, la Compagnie de Jésus n'avait pas seulement à s'occuper de former des savants et des littérateurs. Pour elle , ce dernier but n'était qu'un brillant accessoire. L'Eglise et le monde chrétien attendaient autre chose de son rétablissement. L'Eglise souhaitait, de profonds théologiens, des orateurs éminents, de zélés missionnaires; le monde réclamait d'habiles instituteurs de la jeunesse, des guides spirituels

hlU HISTOIRE

pour 1 âge mûr. Cette agrégation de devoirs et de sacrifices ne pouvait manquer de fournir, comme par le passé, des intelligences à toutes les études humaines. Les soins si multipliés d'un triple apostolat, et le travail d'intérieur auquel la Société dut se livrer pour rendre homogènes ces diverses parties se réunissant de chaque point du globe, afin de former un tout, ne permirent pas à la première génération de Jésuites de créer de grandes œuvres. Il fallait prêcher et professer. Ces enfants de saint Ignace , ainsi que les vieux Pères de la Foi, leurs émules, lurent donc plutôt des hommes du ministère sacré que des écrivains ou des savants. Dans le monde, dans leurs collèges, ils cherchèrent à faire revivre la piété et les bonnes études. Leurs travaux de cette époque sont utiles, mais peu éclatants. Ils commentent les exercices de saint Ignace, ils apprennent à méditer, ils annotent les livres classiques, ils donnent des préceptes de rhétorique et de littérature, ils dirigent les jeunes professeurs. Sous l'impulsion du Père Barruel, athlète vieilli dans la polémique, ils combattent pour la défense de la Religion et de l'Eglise. De Brosse, Loriquet, Varin, Louis de Bussy et Chaignon offrent aux Fidèles des opuscules pleins d'onction. Mais la situation précaire qu'ils s'étaient faite en France, où la loi ne les reconnaissait ni ne les proscrivait, dut avoir, surtout dans les premiers moments , de fatales conséquences. Cet état peu normal privait les Pères du stimulant nécessaire pour écrire; il leur fit douter de leur liberté et de leur existence : ils furent donc mis dans l'impossibilité de se produire.

Peu à peu cependant ils s'habituèrent à une position aussi étrange, et comme les autres disciples de l'Institut, plus favorisés qu'eux, ils entrèrent à pleines voiles dans

le mouvement social. Les fatigues du ministère ecclésiastique, l'éducation des Novices, celle de la jeunesse, les Missions en Europe et au delà des mers, les contre-coups révolutionnaires devaient absorber leur vie. Ils trouvèrent néanmoins au fond de toutes les Provinces de l'Ordre des moments à consacrer aux travaux qui établirent la gloire littéraire de l'ancienne Compagnie. Les uns se livrèrent à l'étude des saintes Ecritures et de la théologie; les autres se firent ascètes ou philosophes. Il se forma parmi eux des orateurs et des historiens, des astronomes et des archéologues, des polémistes et des littérateurs. C'est ce tableau de quelques années seulement qu'il importe de dérouler pour apprécier sainement les efforts et les succès des enfants de saint Ignace. Nous les avons vus aux prises avec le monde , il faut maintenant les suivre dans la cellule , où la culture de l'esprit devient un délassement des labeurs de l'apostolat.

A la tête des nouvelles générations de docteurs apparaît Perrone. Ses œuvres théologiques, adaptées aux nécessités du siècle , ont déjà obtenu l'honneur de quinze éditions. Avec le Père Jean Martin, dont le traité de Matrimonio fit la réputation, et Rozaven, qui, par son Église catholique justifiée , a élevé le bon sens à sa plus haute puissance, Xavier Weninger remonte à la source des principes. Au fond de l'Allemagne , d'où surgissent tant de novateurs essayant d'arracher leur patrie à l'Unité catholique , Weninger défend la suprématie spirituelle des Papes. Le peuple a besoin d'enseignements précis sur ce sujet : afin de faire descendre la lumière jusque dans les masses, Weninger se sert de sa langue maternelle. Pendant ce temps Patrizi compose ses Cours élémentaires d'Écriture sainte; Roothaan commente les Exercices de saint Ignace : il publie son livre de Ratione

meditandi, opuscule substantiel; de Bussy jette dans le Mois de Marie l'onction de son âme; de Brosse, Guillermet, Charles Déplace, Arthur Martin sont tout à la fois pieux et pleins d'une élégance qui rappelle saint François de Sales. Joseph Lambillotte, dont la musique sacrée est si populaire, écrit sur son lit de mort le Consolateur des âmes affligées , testament d'un Jésuite, dont chaque parole est destinée à adoucir aux hommes le passage du temps à l'éternité.

Les Pères de la Compagnie étaient théologiens et ascètes. Ils recommençaient au milieu des saintes agitations de leur vie les travaux d'un autre âge; ils voulurent que l'Institut reprît encore son rang parmi les maîtres de la chaire. Nicolas de Maccarthy et Ravignan pour la France; Finetti, Minini et Sagrini pour l'Italie; Caraffa, Puyal, Gil et Montemayor pour l'Espagne, entrent avec éclat dans cette voie que tant de jeunes Jésuites parcourent déjà avec succès. Maccarthy, c'est le prédicateur d'une époque de transition. Tout a changé autour de lui, les lois, les mœurs, les trônes; lui seul est resté immobile dans sa foi et dans les magnificences de son langage. Ce Bourdaloue improvisateur, dont la tête est pleine d'idées, dont l'âme déborde d'éloquence et de charité, s'est abreuvé aux sources les plus pures de l'art de bien dire et surtout de bien faire. Il fut l'apôtre de la France sous le règne des derniers Bourbons, ainsi que Xavier de Ravignan l'est devenu sous la nouvelle dynastie.

Ravignan ne procède pas par les mêmes moyens que Maccarthy. A cette foule d'hommes éminents ou lettrés, à cette jeunesse que la politique a rendue libre, mais dont le cœur aspire à reprendre la chaîne des vieilles croyances religieuses, il faut donner toutes les jouissances

de l'esprit avec toutes les satisfactions du cœur. Ravignan remplit dans une mesure parfaite les conditions imposées à son talent. Moins heureux que ses émules d'Italie et d'Espagne, il ne trouve pas tout d'abord un auditoire convaincu; mais, le saisissant tantôt par la majesté de sa raison , tantôt par son onctueuse lucidité ou par l'irrésistible énergie de sa foi, il le subjugue, il l'entraîne jusqu'au pied des autels. Le doute, l'indifférence ou la curiosité avaient poussé la multitude autour de sa chaire. Forte de son scepticisme, cette multitude s'était assise en face de l'orateur chrétien pour applaudir à son beau langage. Le Jésuite parle , la vérité se fait jour peu à peu dans les cœurs; les têtes s'inclinent, les genoux fléchissent, les convictions éclatent, et tous, confondus dans la même prière , oublient les distances de rang et de fortune pour se rappeler qu'ils sont Catholiques.

Gomme lui, plusieurs Pères de la Société ont action sur les masses par l'éloquence; on en voit d'autres qui, sur les pas de Rozaven, de Taparelli, de Vico, de Dmowski, de Rothenflue, de Liberatore, de Buczinski et de Romano , cherchent à donner à la philosophie une direction plus sage. Rozaven, l'implacable logicien, traite de la certitude; Taparelli, du droit naturel; Romano, de Y homme intérieur; Rothenflue initie les jeunes gens aux études philosophiques. Prat compose son Histoire de Véclectisme alexandrin, sa Vie de saint Irénée et son Essai sur la destruction des Ordres religieux en France 'pendant le dix-huitième siècle, vaste champ où d'autres viendront glaner après la moisson; Pointelle, Sewal, Joseph Recve, Manera, Edouard Walsh et Peters Gandolfy se livrent à d'autres travaux historiques ou oratoires. Boone, Vander Moere et Van Hecke reprennent en Belgique l'œuvre interrompue des Bollandistes, tandis que Ga- VI. 37

raffa se livre aux mathématiques transcendantes , Ducis et Délia Rovère, à la physique, et que Pianciani devient l'un des chimistes les plus distingués de l'Italie. Le Père de Vico, renfermé dans son observatoire du Collège Romain avec Sestini et de Solis, ses collaborateurs, approfondit le cours des étoiles; il indique aux astronomes d'Europe la marche qu'elles doivent suivre. Vico est, ainsi que Secchi, un Jésuite qui embrasse l'universalité des connaissances humaines, qui correspond avec toutes les académies et tous les ministères , et dont le nom est salué comme une des gloires de la science. Les travaux de ces deux enfants de saint Ignace ont quelque chose de prodigieux \ Secchi, dès ses premiers pas dans l'archéologie, s'élève au plus haut rang des philologues et des antiquaires. Les recherches d'Ennius-Quirinus Visconti sur les musées Pio-Glementino et Ghiaramonti, sont célèbres. Grégoire XVI, en désignant le Père Secchi pour la publication du Musée étrusque, semble par ce choix seul mettre hors de ligne le Jésuite. Dans sa critique, la force est toujours unie à la modération, et plus d'une fois cette impartialité a procuré à l'écrivain la gloire si rare de voir ceux dont il avait jugé les ouvrages recon-

1 Voici ce qu'en peu d'années les études du Père de Vico ont produit :

Le 23 novembre 1832, découverte de la comète de Biela, à son retour au périélie, faite la même nuit qu'Herschel la vit le premier en Angleterre (Voir Astr. Nachr., n»236, p. 317, 319).

Le 5 août 1835, découverte de la comète d'Halley, qui n'a été vue ailleurs que quinze jours après (V. Astr. Nachr., n° 293, p. 71, etc.).

En 1838, diverses découvertes sur l'atmosphère de Saturne (Comptes-rendus de l'Académie des sciences, t. xv, 10 octobre 1842, p. 748).

En 1838-1839, découverte des deux satellites les plus voisins de Saturne, qui n'avaient été vus que par Herschel. Cette découverte s'est opérée au moyen d'une nouvelle méthode qui les rend visibles avec des lunettes plus petites que le grand réflecteur d'Herschel. La nouvelle méthode du Jésuite, que M. Arago appelle précieuse dans son rapport à l'Académie, donna occasion au même M. Arago d'en faire une autre sur la dispersion des rayons lumineux dans l'œil humain (Comptes-rendus du 10 octobre 1842, p. 747, 750, 751).

En 1838-1839, détermination du temps périodique de révolution des deux satel-

naître eux-mêmes la justice de ses censures. Après Bosio, Daringho, Bottari et Boldetti, on croyait qu'il n'était plus possible de recueillir quelques faits importants sur les antiquités de Borne. La Roma sotterranea du Père Marchi démontra le contraire. Arthur et Martin et Cahier révèlent un nouveau Sirmond dans leur Monographie des vitrautt de la cathédrale de Bourges. En expliquant les peintures du moyen âge, Cahier, au dire des savants, fonde une nouvelle science; il répand de vives lumières dans la patrologie et la patristique, l'histoire des œuvres et de la doctrine des Saints Pères. Artiaga étudie les langues orientales; il déchiffre les inscriptions arabes dont l'Espagne est couverte. Suivant les pas de Tom Adam, qui, pendant la suppression de l'Institut, continua parmi les Anglais la réputation littéraire des Jésuites, Bobert Plowden écrit ses Elévations sur les grandeurs de Dieu. Il est polémiste comme Kohlmann, Arillaga, Bozaven, François Pellico, Deschamps et CahoUr. Les occupations si multipliées des enfants de saint Ignace semblent s'opposer à cette multitude de travaux intellectuels. Bresciani , dont la pensée est si profonde et le style si plein d'élégance an-

lites de Saturne (Comptes-rendus, ib., et fragments sur les corps célestes. Paris, 1840).

En 1839-40-41, détermination de la rotation de Vénus sur son axe, exécutée avec un genre d'observations que M. Arago a qualifié de nouvelle méthode et d'heureuse idée. Le résultat que les astronomes tentaient en vain depuis long-temps d'obtenir avec sûreté a été obtenu par cette méthode avec une longue série d'observations , de sorte que, selon M. Arago, il n'est plus permis de douter de la vérité de ces importants résultats (Comptes-rendus, 22 juin 1840, p. 952).

En 1840-41-42, première détermination approximative de la position de l'axe de rotation de Vénus dans l'espace.

En 1841-42-43-44, découverte d'un grand nombre d'étoiles nouvelles.

Le 23 août 1844, découverte d'une nouvelle comète appelée la Comète périodique du Collège Romain (Comptes-rendus, t. xix, no 10, p. 484).

Le 25 février 1845, découverte d'une autre nouvelle comète de période inconnue (Comptes-rendus, 1845, mars).

Le 9 juillet 1845, découverte de la comète d'Encke à son retour au périélie dans cette année (Comptes-rendus, t. xxi, n« 5, p. 323).

tique, réunit dans ses Prose scelte le précepte à l'exemple. D'autres, comme le Père Wiere, créent des musées et des cabinets d'histoire naturelle; ils franchissent les plus hautes montagnes pour se livrer à des observations hypsométriques, ou, comme le Père Gotteland, ils entretiennent, du fond de la Chine, des relations savantes avec les académies d'Europe. Vich, Bosch, Possoz, Garcia, Garminati, Carlo Grossi, Rostagno, Pitron, Maculewicz, Gury, Freudenfeld, Loriquet, Bearclita, Guibert, Pouget, Gil, Paria, Bado et de Guilhermy sont érudits, philologues, poètes , bibliographes ou maîtres dans l'art d'élever la jeunesse. « Les Jésuites, et c'est M. Libri lui-même qui le confesse1, les Jésuites ont des professeurs pris dans toutes les sommités de la science, et l'on rencontre parmi ces Pères des hommes fort instruits. Ce sont en général des hommes de bonne Compagnie. »

En présence de tous ces ouvrages, qui, pour les enfants de Loyola, ne doivent être qu'un soin secondaire, on s'étonne déjà de la grandeur des œuvres entreprises et réalisées. Il n'y a que peu d'années que llnstitut a recouvré l'existence; il a été agité au dedans et au dehors ; il s'est vu le point de mire de toutes les attaques, et néanmoins il a marché dans sa force vers de nouvelles destinées. On condamnait à l'impuissance la Compagnie de Jésus; on l'environnait de haines et de défiances; on s'efforçait de l'étouffer en la montrant aux nations comme l'ennemie de leurs droits, de leurs lumières et de leur bonheur. Pendant ce temps, son sein se dilatait pour recevoir les hommes de tout rang qu'une sainte vocation appelait aux luttes de l'esprit, aux combats pour la Foi.

La Société de Jésus, honorée par les Pontifes, estimée

« Revue des Deux-Mondes, deuxième lettre de M. Libri, 1843.

par les Peuples, et devenue la conseillère des Rois, avait vu jadis les héritiers des plus nobles familles de l'Europe se vouer à son service. Cette passion de l'humilité pouvait alors s'expliquer. Le monde disait qu'un grand de la terre se faisait Jésuite pour dominer par la prière, tandis que ses parents gouvernaient les provinces, commandaient les armées ou rendaient la justice au nom du Souverain. Maintenant cette hypothèse ellemême n'est plus qu'une impossibilité. De ses richesses, de sa puissance d'autrefois, la Société de Jésus n'a gardé que son zèle toujours actif, que ses vertus et ses talents. Dans les conditions que la loi lui trace , elle n'est pas moins féconde que par le passé, Elle n'a plus d'influence à exercer sur les choses de la terre; elle se renferme dans son action sacerdotale, et pourtant elle évoque encore de grands noms; elle fait naître de ces sacrifices dont les hommes ne veulent pas comprendre l'héroïsme. Des Rois renoncent à leur couronne et des Princes de l'Eglise à la pourpre romaine pour vivre et mourir Jésuites. Charles-Emmanuel de Piémont et Odescalchi ont offert ce rare exemple. Des jeunes gens à qui le monde, la fortune et les dignités souriaient, arrivent à leur tour, et Nicolas de Maccarthy, Christian de Chateaubriand, Xavier Patrizi, Auguste Altieri, les deux Clifford, Dunin et de Haro se dépouillent de leurs richesses ou de leurs espérances, afin de se consacrer à l'Institut de Loyola. Les deux Weld, Robert O'Ferral, Polidori, Szczytt, de Theux, Louis de Boisgelin, Pic de Blacas, Camille Pallavicini, délia Rovère, de Reversaux, Taparelli d'Azeglio , de Stockalper, Amédée de Damas, Georges de Zeil, Albéric de Foresta, Sinéo délia Torre, Sagramoso, Spencer, Grimaldi, Xavier de Ravignan, O'Brien, Philippe de Villeforf, de Gottrau, de Frowell,

Preston, Antici , de Werra, Darrel, Caraffa, Solis, Montemayor, Maxence d'Astros, Amable Du Bourg et Robert! se rangent avec orgueil sous l'étendard de saint Ignace.

Ils sollicitent la gloire des opprobres 'et l'honneur des humiliations. Ils accourent, plus modestes que le dernier des frères coadjuteurs, se livrer, en enfants d obéissance, à tous les devoirs de l'Apostolat, de l'enseignement et de la charité. Contre tant d'adversaires que la Société de Jésus voit surgir autour d'elle, les disciples de l'Institut n'ont pour armes que la prière et la patience delà croix. Ils ne provoquent point les tempêtes; mais ils savent les subir sans effroi, sans orgueil, sans découragement. La persécution devient, comme le martyre , l'héritage qui leur est réservé dans les conseils de la Providence; car, du jour de leur fondation à celui où se termine cette Histoire, à qui mieux qu'aux Pères de la Compagnie de Jésus peuvent s'appliquer les paroles que le ChrisL adresse à ses Apôtres1? « Vous ne m'avez pas choisi; mais moi je vous ai choisis et je vous ai désignés pour que vous marchiez et que vous produisiez des fruits et que ces fruits subsistent. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui. Souvenez-vous de ma parole, lorsque je vous ai dit : le serviteur n'est pas plus grand que le maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront. S'ils ont conservé ma parole, ils conserveront aussi la vôtre. Mais ils vous feront supporter tous ces outrages, à cause de mon nom et parce qu'ils ignorent celui qui m'a envoyé. »

' Evangile de saint Jean, ch. xv.

Page 1