‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 14 sur 23 · VI · texte numérisé non relu

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sacramentelles qui reviennent sans cesse et forment tout l'esprit de cette méthode philosophique. Qu'ils passent sans examiner, non examinando. C'est le fond de la théorie... Concevez-vous un moment ce que pouvait être cette prétendue science de l'esprit décapitée, dépossédée de l'idée de cause, de substance et même de Dieu, c'est-à-dire de tout ce qui en fait la grandeur? »

Dans ces débauches de l'intelligence universitaire, ameutant les passions sur les bancs du Collège de France, il y eut pour les esprits honnêtes quelque chose de profondément triste. Ils déplorèrent cet abus de la science et de la parole i que le gouvernement se condamnait à ne pas réprimer; mais tous les échappés des Facultés du Royaume étaient descendus dans l'arène. Ils jetaient à la

' M. Lheruiinier, professeur lui-même au Collège de France, a, dans la Revue des deux mondes du 15 octobre 1843 , porte un jugement impartial sur ses deux collègues : « Nous pouvons, dit-il à la page 182, parler en toute liberté des Jésuites de MM. Micbelet et Quinet. La publication a réussi; le coup a porté, trop bien peut-être. Les deux auteurs ne s'étonneront pas que tout en défendant les mêmes pi'incipes, la liberté de l'esprit bumain , nous ne partagions pas toutes leurs opinions.

» Entrant pour la première fois dans la polémique, M. Micbelet s'y est lancé à corps perdu, et il s'est mis à combattre avec une animation tout à fait extraordinaire. La vivacité des exclamations de M. Micbelet, la franchise de ses exagérations, tout, jusqu'au désordre de son style, montre combien il est sincère et convaincu; mais, qu'il nous permette de le lui dire, ni la nature de son esprit, ni le genre de son talent ne le destinent à la polémique. Pour bien combattre, il faut moins d'emportement. L'esprit n'est véritablement puissant dans la polémique que lorsqu'il est maître de lui-même et de sa colère ; les combattants novices sont toujours en fureur; l'athlète expérimenté reste calme, il prend son temps , choisit son terrain et frappe avec discernement. Enfin il est d'autant plus redoutable à ses adversaires qu'il leur fait équitablement leur part , et qu'il a pour eux une désespérante et magnanime justice. En lisant ce que M. Micbelet a écrit contré les Jésuites, on se surprend parfois à prendre contre lui leur défense : à coup sûr ce n'est pas là l'effet qu'il a voulu produire...

» Ici me revient en mémoire cette pbrase de M. Micbelet : « On a dit que je dé- » fendais, on a dit que j'attaquais. Ni l'un ni l'autre... j'enseigne. » Faut-il souscrire à cette prétention? Alors la critique historique serait obligée d'être plus sévère, car elle aurait à demander compte à l'écrivain de ses jugements, si incomplets et si passionnés. M. Micbelet se fait illusion à lui-même dans les leçons qu'il a publiées; ce n'est pas l'histoire, c'est la polémique qui est présente, polémique dont le retentissement et l'âpreté placent désormais M. Michelet dans les rangs des plus ardents adversaires du Catholicisme. »

A la page 184, M. Lherminier juge ainsi M. Quinet :

« Ce n'est pas M. Quinet qui se défendra d'avoir fait de la polémique dans ses

publicité leurs noms ignorés, leurs écrits encore plus inconnus que leurs noms. A l'instant même la presse leur décernait une couronne murale. Ils furent de grands, d'ingénieux écrivains par cela seul qu'ils délayèrent dans un langage aussi plein de violence que d'incorrections grammaticales les naïves apostrophes d'Étienne Pasquier, les éloquentes accusations des Arnaùld et les spirituelles calomnies de Pascal.

L'Ordre de Jésus était mis en cause; on ne tarda pas à faire intervenir FÉpiscopat. Le Clergé et les familles chrétiennes réclamaient à haute voix les libertés promises; la Révolution et l'Université leur répondirent par des injures ou par des menaces d'un éternel despotisme. L'Episcopat, les pères de famille et les Jésuites exposaient leurs plaintes avec moins de rudesse que M. Ledru-

remarquables leçons. On s'aperçoit eu les lisant que les attaques qui ont si fort surpris M. Michelet et l'ont troublé outre mesure n'ont pas trop déplu à l'auteur d'Ahasvérus. Il "a compris sur-le-champ le parti qu'on en pouvait tirer pour traiter avec applaudissement des questions que les passions ecclésiastiques remettaient à l'ordre du jour...

i C'est l'Évangile à la main que M. Quinet attaque les Jésuites. Il oppose leur doctrine à l'esprit de liberté chrétienne, et il demande ce qu'il y a de commun entre le Christ et Loyola. Notre auteur a pensé, non sans raison, qu'il aurait beaucoup de force en parlant au nom d'un spiritualisme s'inspirant de l'Évangile. Toutefois cette situation, si elle a ses avantages, a aussi ses inconvénients. En effet, les Catholiques répondront à* M. Quinet : Vous parlez en Protestant. Les mêmes raisons par lesquelles vous condamnez les Jésuites peuvent s'appliquer à la Religion catholique elle-même, à ses développements, à sa Constitution, à la Papauté... Vouloir mettre les Jésuites en dehors du Christianisme est une chose plus spécieuse que solide. C'est aussi plutôt penser en religionnaire qn'en politique et en philosophe.

» Nous regrettons que M. Quinet n'ait pas accordé plus de temps à l'examen des Constitutions des Jésuites... Nous eussions désiré aussi que, tout en s'autorisant de la bulle de Clément XIV qui s^iprimait les Jésuites, M. Quinet examinât les causes qui avaient pu déterminer le Pape à ce grand coup d'état, que ne tardèrent pas à déplorer les plus fidèles soutiens de l'Eglise. Au surplus, sans recourir à des témoignages catholiques, Jean de Miiller, historien protestant, ne craint pas, dans son impartialité, de terminer le chapitre qu'il a consacré à la cour de Rome et à la Compagnie de Jésus par ces paroles : « Les sages ne tardèrent pas à penser qu'avec les » Jésuites était tombée une, barrière nécessaire et commune à tous les pouvoirs *. » Il y a tout un ordre de considérations politiques dont l'absence est sensible dans les chaleureux développements de M. Quinet. »

* Histoire universelle de Jean de Millier, livre xxm , chap. ix de l'édit. allemande de 1817. Tubinguc.

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Rollin, député radical; ils ne disaient pas comme lui au mois de janvier i844 : " Kxiste-t-il une souffrance plus grande pour l'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l'enfance traînée violemment dans un camp ennemi et pour servir l'ennemi? » Lamartine, le Protestant Agénor de Gasparin, les publicistes et les journaux eurent le droit de flétrir la servitude intellectuelle que l'éclectisme faisait peser sur la France ; ce droit fut dénié aux Pasteurs des âmes, aux Prêtres à qui est confiée la mission d'enseigner. Ils accusaient plutôt avec douleur qu'avec passion. A ces hommes dont les vertus sont une des gloires de la nation, les pamphlétaires de l'Université se mirent à prêcher la morale dans des feuilletons immoraux. Au fond de quelques ouvrages latins destinés à révéler à la pureté du Prêtre les crimes ou les vices qu'il doit combattre au tribunal de la pénitence, ils cherchèrent une image obscène, et on les entendît pousser des cris de moqueuse pudeur, comme si la luxure découlait à pleins bords de l'enseignement théologique.

C'était un combat sans fin. Les amis de la Religion et de la Société de Jésus y avaient pris part avec un courage et un talent dont les sarcasmes ne parvinrent pas à étouffer l'essor. Les Prélats militaient à leur tête ; mais jusqu'alors les Jésuites s'étalent tenus sur la réserve. On les signalait comme imposant leur direction aux Evêques et à la presse religieuse. On prétendait qu'ils étaient tout disposés à immoler les libertés de l'Eglise Gallicane aux pieds du Souverain Pontife , devenu pour les Catholiques de l'Université un prince étranger. On affirmait que la France entière passerait

sous Je joajg de Rome, et que le complot de l'Ultramon— tanisme et de l'Obscurantisme était l'œuvre des Jésuites. Pendant ce temps, les disciples de Loyola laissaient l'orage s'amonceler sur leurs têtes; puis, retirés dans leurs maisons de Paris et des Provinces, ils s'étonnaient de l'omnipotence qu'on leur attribuait. Les choses furent poussées si loin que les chefs de l'Institut crurent devoir une explication publique.

Il y avait parmi eux un orateur dont la voix était connue, dont les loyales et chaleureuses inspirations avaient souvent excité dans les âmes des sentiments d'admiration et de respect. Le Père Xavier de Ravignan fut chargé d'apprendre au monde ce que c'était en réalité qu'un Jésuite. Sa parole retentissait dans les chaires, elle fécondait partout des germes de salut. Son nom même, en une occasion solennelle, frappa les voûtes de l'Académie française, et il y fut justement glorifié par le chancelier de France, Le 8 décembre 1842, jour de sa réception à l'Académie comme successeur de l'Évêque d'Hermopolis, le duc Pasquier, le descendant d'Etienne Pasquier, eut le bon goût de répudier un rôle d'accusateur sans preuves qu'il trouvait dans ses traditions de famille; et, au moment où les pouvoirs de l'Etat, ligués avec les écrivains irreligieux apportaient chacun sa pierre pour écraser la Compagnie de Jésus, lui l'honora dans l'un de ses membres.

« Il fut, disait-il en parlant de Frayssinous, sacré à Issy, et le premier usage qu'il fit, en descendant de l'autel, des droits que l'Épiscopat venait de lui conférer, eut lieu à l'occasion d'un jeune Néophyte qui était depuis quelque temps l'objet de ses soins particuliers, qu'il tonsura, auquel il adressa de touchantes, de prophétiques paroles, et dont la vocation devait être bien pro-

noncée, car il renonçait, pour la suivre, à une carrière où ses débuts avaient été marqués par de brillants succès. C'était l'abbé de Ravignan.

» Et voilà qu'au mois de février 1839, monseigneur l'Evêque d'Hermopolis, courbé sous le poids des années, mais toujours plein de cette vie qui se puise dans les plus hautes facultés de l'âme, est aussi dans l'Église de Notre-Dame, en face de la chaire où va paraître l'orateur dont la voix, depuis que la sienne a cessé de se faire entendre, est en possession de remuer lestâmes et d'entraîner les convictions avec une puissance qu'aucun autre peut-être n'exerce au même degré, et cet orateur qui semble avoir recueilli son héritage tout entier, c'est le Néophyte d'Issy, c'est cet abbé de Ravignan auquel il imposait les mains en 1822. Son Apostolat a décidément passé sur la tête de son disciple. Admirable succession, profitable à tout le monde, et où le bonheur de celui qui la recueille ne pourrait être surpassé que par le bonheur de celui qui l'a transmise. »

Le Jésuite Ravignan avait obtenu à Notre-Dame de Paris de plus beaux triomphes que celui-là. Le 16 avril i843, il avait vu, comme il voit chaque année au jour de Pâques, une foule d'hommes de tout rang et de tout âge, confondus dans la grande égalité chrétienne, s'approcher de la sainte table, et sa voix, qui avait inspiré à tant de cœurs le sentiment catholique, faisait vibrer de saintes paroles. Il s'écriait : « Cette multitude pressée autour de la Chaire sacrée, sous ces antiques voûtes, est la protestation la plus énergique contre le philosophisme du dixbuitième siècle. » Un journal ministériel, le Globe, constatait lui-même cette victoire du Jésuite.* « L'on ne saurait dire, comme on l'a tant de fois répété, publiaitil dans son numéro du lendemain, que la Religion catho-

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lique est la Religion des faibles, des ignorants et des vieillards. Ces objections tombent en présence de la foule qui se pressait hier dans la vieille basilique; car ces hommes pieusement réunis étaient des militaires, des gens du monde bien connus, des membres de l'Institut, des légionnaires, des médecins, des élèves de l'École Polytechnique, des élèves en médecine, des élèves en droit, des élèves de l'École Normale, etc. La jeunesse studieuse à laquelle on ne déniera probablement ni le savoir ni l'intelligence, et à laquelle personne sans doute n'avait caché les doctrines du dernier siècle, libre de choisir entre les maximes désespérantes du septicisme et de l'erreur, ou les consolations de la vérité, est entrée franchement dans les antiques voies du Catholicisme, et nous l'en félicitons. Nous en félicitons encore plus le pays ; car cette génération nouvelle ramenée nécessairement à des pensées d'ordre et d'honnêteté par les principes évangéliques, se répandra dans toutes les parties de la France; c'est elle qui doit peupler les universités, les facultés, les cours judiciaires, l'armée, les barreaux; elle ne peut manquer d'y répandre l'irrésistible influence du savoir uni à la vertu. »

Tel fut le Père que la Compagnie choisit pour interprète. Jusqu'alors les enfants de saint Ignace avaient jugé prudent de n'être Jésuites que dans leur for intérieur. Ce nom est exposé aux anathèmes, il peut servir de titre de proscription; l'orateur chrétien s'en pare avec amour. Son opuscule était une réponse aux imputations dont l'Ordre de Jésus se voyait l'objet, un résumé aussi lumineux qu'éloquent de ses moyens et de sa fin. Ravignan s'exprimait ainsi dans son introduction ' :

« De l'existence de l'Institut des Jésuites, par le Révérend Père de Ravignan, de la Compagnie de Jésus, page 13.

« Qu'avons-nous fait, qu'avons-nous dit, nous Prêtres de la Compagnie de Jésus? d'où vient ce bruit? d'où naissent tant d'orages? Gomment donc sommes-nous devenus de nouveau l'objet de tant de haines, le but de tant d'attaques, la cause de tant de craintes?

» Vous qui appelez sur nous, sur des prêtres, sur des Français, sur des citoyens libres et dévoués, toute la rigueur des proscriptions, nous connaissez- vous? nous avez-vous vus, nous avez-vous entendus?

» Quelle parole sortie de notre bouche a compromis la tranquillité publique et le respect dû aux lois? Cependant nos deux cents voix ont retenti dans un grand nombre de Chaires, depuis les cités les plus populeuses jusqu'aux plus humbles hameaux ?

n Où sont les autorités civiles qui nous accusent? où sont les autorités ecclésiastiques qui nous condamnent?

» Un fait répréhensible et positif est-il imputé à l'un d'entre nous?

» Des préventions, des susceptibilités, des présomptions ne suffisent pas; elles ne sauraient tenir lieu ni des faits ni des preuves; et la culpabilité d'une Société ne peut avoir une expression pratique et juste que dans les fautes de ceux qui la composent. A ceux-ci, aux individus, appartiennent Faction, le crime, la vertu.

» Quels sont parmi nous les coupables?

» La vie , l'influence politique nous sont étrangères ; serviteurs de l'Église , nous vivons et poursuivons avec elle dans tous les temps et dans tous les lieux, sous tous les genres de gouvernement, l'œuvre du ministère évangélique.

>> On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France; qu'en sait-on? Pourquoi le serions-nous?

» Et quand nous sommes les seuls menacés, ou même les seuls exclus des bienfaits d'une législation libérale, comment nous traduire en oppresseurs ?

» Le ridicule n'est-il pas égala l'injustice? » Le Père de Ravignan concluait en ces termes ' : « Ou je me trompe, ou, après cet exposé, le lecteur de bonne foi concevra comment un magistrat, un Français, un homme du dix-neuvième siècle, a pu librement, consciencieusement se faire Jésuite sans abdiquer pour cela sa raison, sans renoncer à son temps et à son pays. » Non, il n'a pas abdiqué sa raison, parce qu'il l'a mise dans le port à l'abri de l'orage , sous la garde assurée du principe tutélaire de l'autorité...

» Non, il n'a pas renoncé à son pays... Il est bien vrai que la charité catholique, embrassant dans son ardente expansion l'humanité tout entière, met au cœur de ses apôtres un dévouement plus étendu que celui du patriotisme ; il est vrai encore que le Missionnaire, allant porter la lumière de la Foi à ses frères idolâtres de la Corée , ou des solitudes de l'Amérique, risque parfois, en présence des intérêts immortels, d'oublier les intérêts d'un jour qui s'agitent au sein de sa patrie. Mais oubliet-il pour cela sa patrie elle-même? Gesse-t-il d'en porter la douce image dans son cœur? cesse-t-il de prier pour sa félicité? cesse-t-il d'invoquer les bénédictions du Très-Haut sur ceux qui portent le pesant fardeau du gouvernement des peuples.

» Oh! ils ne savent pas, ces hommes qui interdisent au Jésuite l'amour de son pays, quelle délicieuse émotion de joie il éprouve en retrouvant parmi les tribus sauvages du Nouveau-Monde quelques-uns des sons de

« Ibidem, p. 154.

sa langue natale, ou en entendant dans les mers de la Chine et du Japon le lointain retentissement de la gloire de ses armes!

» Et la France nous serait moins chère, à nous, qui ne l'avons pas quittée ! Nous ne serions pas fiers de ses triomphes dans la paix comme dans la guerre , de son génie pour les lettres et pour les arts, de ses hardies conquêtes dans le domaine de la science et dans les régions nouvellement ouvertes à l'industrie ! Nous n'aimerions pas en elle le vrai foyer de la civilisation chrétienne ! Nous ne serions pas , heureux des ineffables consolations qu'aujourd'hui encore elle donne à l'Eglise!

» Non, il n'a pas renoncé à son siècle... Il est bien vrai que nous n'appelons pas du nom d'amélioration et de progrès tout ce que la sagesse moderne en son orgueil décore de ces titres pompeux; il est bien vrai que nous n'attendons pas de l'avenir une Religion plus parfaite que la Religion de Notre Seigneur Jésus-Christ , et que l'humanité fécondée par les systèmes ne nous paraît pas en travail d'une ère indéfinie de vertu et de bonheur.

» Mais, sous cette autorité immuable de la Foi, nous n'en appartenons pas moins à notre temps par nos idées et par nos cœurs, et surtout nous le connaissons mieux qu'on ne se plaît à le croire.

» Aussi , ne nous est-il jamais venu en pensée que deux cents pauvres ouvriers évangéliques, distribués sur la vaste étendue du territoire de la France, pussent se proposer, en des jours comme ceux-ci, d'y établir ce qu'on n'a pas eu honte de nommer leur domination.

» Cet anachronisme n'est pas le nôtre, il est celui de nos adversaires. Parce qu'il y a deux siècles, la Compagnie de Jésus a pu entreprendre sur une terre vierge, parmi des peuplades qui naissaient à la civilisation, de

réaliser le règne de l'Evangile, on nous suppose aujourd'hui l'absurde projet de régner sur la France. Ce

serait un rêve d'insensés Mais, encore un coup, il

n'est pas le nôtre; nous le renvoyons aux cerveaux malades de ceux qui se sont faits nos ennemis.

» A les en croire, une partie de cette œuvre serait déjà accomplie, et l'Eglise de France, ayant abjuré ses vieilles traditions, subirait tout entière le joug des influences ultramontaines.

» Faut-il donc que nous soyons obligés de renvoyer aux leçons de l'histoire ceux qui aiment tant à se servir contre nous de son autorité ? Ils oublient donc ce qui s'est passé depuis soixante ans.... Grâce à Dieu ! l'Épiscopat français en a gardé meilleure mémoire ; il a compris qu'après de semblables épreuves, il ne fallait pas, par des controverses désormais sans objet, faire courir à l'Unité de nouveaux périls; il s'est réuni, il s'est serré tout entier, confondu en un seul corps et en une seule âme, autour de la Chaire de saint Pierre, et il a répété, d'une voix unanime, les immortelles paroles de Bossuet: « Sainte Eglise Romaine , mère des Églises et mère de tous les Fidèles, Église choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même Foi et dans la même charité , nous tiendrons toujours à ton Unité par le fond de nos entrailles. Si je t'oublie, Église Romaine, puissé-je m'oublier moi-même !

» Et moi aussi, humble soldat de l'Unité catholique, c'est pour lui donner, s'il était possible, plus intimement et plus complètement mon âme et ma vie tout entière , que je suis allé chercher une place obscure dans les rangs de la Compagnie de Jésus.

» Dans l'état où je voyais la sainte Religion de mon maître en ce monde , après la grande guerre déclarée à

Jésus-Christ par l'incrédulité du dix-huitième siècle, la Catholicité m'apparaissait comme une armée rangée en bataille sur un front d'une vaste étendue, pour faire face de toutes parts à l'impiété et à l'erreur, et porter secours à la société en péril. Il n'y avait plus de camps divers ni de drapeaux divisés.

» Au centre, je voyais la Chaire de saint Pierre dans sa majestueuse immobilité, et auprès d'elle, au premier rang du dévouement et de la fidélité courageuse, l'Eglise de France avec ses Evêques et ses Prêtres, belle et forte encore malgré les jours de malheur.

» Certes, en menrôlant sous la bannière du saint fondateur de la Compagnie de Jésus, je n'ai pas prétendu me séparer de la milice sacrée de mon pays; simple combattant, j'ai pris seulement un autre poste dans la même armée. »

Ce livre, auquel était jointe une savante consultation de M. de Vatimesnil, l'ancien ministre de l'instruction publique en 1828, fut un événement. Il plaçait la question sur le terrain que les Jésuites n'avaient jamais déserté. Aux yeux des gens de bonne foi , il les rendait forts de leur faiblesse, peut-être aussi de cette inertie trop résignée que leurs amis ne cessaient de stimuler, et que leurs adversaires transformaient en un inexplicable besoin d'action et d'autorité. Le Père Cahour publia de son côté son ouvrage: Des Jésuites, par un Jésuite. Dans ce long conflit, ils ne poussèrent pas plus loin la démonstration de la vérité. Ils l'avaient dite de deux manières différentes : ici avec effusion, là avec esprit. Ils laissèrent à l'Épiscopat, au Clergé, aux orateurs et aux écrivains indépendants le soin de les venger. L'Université s'était flattée de l'espoir qu'elle aurait enfin raison de 2ette Compagnie, dont le succès lui semblait un remords

et un péril. Les rhéteurs et les sophistes appelaient à leur aide tous les hommes dont le nom passait pour une autorité; ils les enrôlaient de gré ou de force. Mais plus d'une fois l'Institut de Jésus trouva dans les intelligences d'élite une justice que la médiocrité lui déniait. Il existait encore à cette époque un vieux philosophe, un célèbre orateur qui avait gouverné l'Université. Il se faisait gloire d'avoir formé par ses leçons et par ses discours toute la génération libérale. Royer-Collard, du fond de la retraite où il achevait sa vie, entendit les clameurs retentissant autour des Pères. Il prit en pitié ces violences, et écrivit le i5 février 1 844 à Xavier de Ravignan : « Votre éloquent plaidoyer pour Y Institut des Jésuites me fait comprendre l'énergie de cette création extraordinaire et la puissance qu'elle a exercée. Autant qu'on peut comparer les choses les plus dissemblables, on pourrait dire qu'à la distance de la terre au ciel, Lycurgue et Sparte sont le berceau de saint Ignace. Sparte a passé, les Jésuites ne passeront pas. Ils ont un principe d'immortalité dans le Christianisme et dans les passions guerrières de l'homme. »

Pour colorer ses résistances à la loi sur la liberté de renseignement, l'Université montrait les Jésuites envahissant les écoles et y implantant leurs doctrines avec l'inquisition. Ils se tenaient à l'écart de toute intrigue politique. Le duc de Bordeaux, dans son voyage d'Angleterre, va visiter le collège de Sainte-Marie d'Oscott. Sur-le-champ, le Messager et le Journal des Débats annoncent que les Jésuites ont reçu ce prince avec des honneurs inaccoutumés. Le docteur Wiseman, évoque de Mélipotame et directeur de l'établissement, déclare qu'il n'y a jamais eu de Pères de la Société à Oscott. Ce démenti, fondé sur un fait matériel, n'arrête pas la ca-

m HISTOIRE

lomnie. Il faut à tout prix mêler les Jésuites à la flétrissure que les députés dynastiques prétendent infliger à ceux de leurs collègues qui sont allés porter au petit-fils de Henri IV l'hommage d'un respectueux souvenir.

La tempête battait les disciples de l'Institut; M. Villemain, ministre de l'Instruction publique, saisit ce moment pour présenter son projet de loi sur l'enseignement. Ce projet accuse de funestes tendances; il prend contre le Clergé d'injurieuses précautions, et, tout en consacrant une dérisoire liberté, il fraie une voie plus large que jamais au despotisme universitaire. L'Episcopat ne pouvait rester spectateur indifférent de ces luttes dans lesquelles se joue l'avenir du Royaume très-chrétien. Il avait des devoirs à remplir, il les remplit tous avec une prudence n'excluant ni la dignité ni l'énergie. Dans cette guerre acharnée faite aux Jésuites, on avait essayé de séparer la cause du Clergé de celle des Pères; on avait dit que leur tyrannie était odieuse aux ecclésiastiques séculiers, et que ces derniers ne demandaient pas mieux que de s'y soustraire. L'heure était venue ; aucun Évêque ne se fait l'écho de ces doléances. Tous combattent pour la liberté, tous rendent hommage au zèle et à la science des Jésuites, leurs coopérateurs dans les soins du ministère. L'Episcopat refusait d'accepter le rôle que lui offrait cette conspiration ourdie par l'incrédulité; on lui fit expier ce refus en le frappant de la même proscription. Les Archevêques et leurs suffragants s'adressaient au Roi des Français, aux assemblées législatives et à l'opinion publique pour savoir si enfin l'éducation chrétienne serait esclave; l'Université, ayant ses porte-étendards aux deux tribunes parlementaires, répondit à ce cri de détresse par des outrages nouveaux.

Le projet de loi amena de vives discussions. D'un

côté les calculs d'une peur intéressée grandirent outre mesure les Jésuites; de l'autre on apprit à la France à scruter les doctrines que les générations nouvelles devaient subir. Sous les convictions noblement formulées de plusieurs orateurs, en face des panthéistes de l'Université, dont les emportements dissimulaient mal la déroute, la Chambre des Pairs ne voulut pas sanctionner tout le système prohibitif invoqué par le corps enseignant comme la seule digue à opposer aux Jésuites et au Sacerdoce. Il y avait dans ce vieux sénat des magistrats, des diplomates, des administrateurs de foi et d'expérience, tels que le premier-président Séguier, le comte Beugnot, le marquis de Barthélémy, le duc d'Harcourt, de Brigode, de Frévilleet de Gourtarvel; des temporisateurs qui pressentaient un désir royal sous les amendements du comte de Montalivet; des hommes plus jeunes, plus audacieux, et qui, sur les pas du comte de Montalembert ou du vicomte de Ségur-Lamoignon, exprimaient les besoins et les répugnances catholiques. L'Université avait essuyé un grave échec dans ces débats. Les chefs de l'éclectisme espérèrent que la Chambre des Députés, plus mobile, plus révolutionnaire contre le Clergé, saurait raviver les passions amorties et cicatriser par vine loi de défiance les blessures sous lesquelles saignait encore leur orgueil. M. Thiers leur parut le plus apte à faire sortir le despotisme d'un projet de loi sur la liberté.

Sa dextérité de paroles, que les principes religieux ne gênaient pas plus que les convictions politiques , l'abus qu'il avait fait de tous les dons de l'esprit afin de fausser l'histoire , d'énerver ou de fortifier le pouvoir selon ses caprices ou ses espérances du moment, le prestige que sa fanfaronne intelligence des affaires exerçait sur

une faction de députés s'irritant à l'aspect d'un Prêtre et pâlissant d'effroi au nom de Jésuite, tout indiquait M. Thiers comme le dernier médecin de l'Université. M. Thiers seul devait la sauver par une de ses jongleries législatives. Il fut donc le confident de son martyre et le vengeur de son innocence. Il s'engagea à prouver quelle était plus catholique que le Saint-Siège, plus gallicane que l'Épiscopat français, plus orthodoxe que l'Église universelle, plus désintéressée que les Jésuites dans la manière de propager l'éducation, plus morale que ces Prélats et ces familles condamnant ou déplorant tant de théories subversives. Un pacte intervint entre les rhéteurs compromis et le panégyriste des excès de 1793. Les Universitaires se chargèrent de recrépir la célébrité de M. Thiers, qui a toujours besoin d'avoir à sa suite quelque entrepreneur de gloire artificielle. M. Thiers prit à forfait l'éloge de l'Université et la censure du Clergé. La proscription des enfants de Loyola fut offerte comme arrhes aux deux parties contractantes sur l'autel de la liberté d'enseignement.

Quand il s'agit de sa personne, M. Thiers, dont les instincts égoïstes et mercantiles prennent toujours les grandes questions par les petits bouts, possède un rare talent de mise en scène. Il avait décidé dans les coulisses parlementaires qu'il serait nommé rapporteur du projet de loi sur l'instruction publique, et, désirant que son dernier coup de foudre contre la Société de Jésus fût annoncé par quelques éclairs précurseurs de la tempête, il commanda le Juif. Errant dans les ateliers du Constitutionnel. C'était une mauvaise action en dix volumes, un outrage au bon sens ainsi qu'à la littérature, et dont, pour fermer à tout jamais la bouche à la calomnie, les Jésuites devraient imposer la lecture k leurs adversaires

les plus aveugles. Le Juif Errant patrona le rapport de M. Thiers. Le rapport de M. Thiers commenta les impuretés de M. Eugène Sue. L'un se confectionna un Catholicisme de hasard ; il parla de Y auguste religion de ses pères pour tromper les simples; l'autre se créa humanitaire et socialiste dans le but de faire descendre l'imposture jusqu'au fond du cœur des artisans séduits par cette décevante pitié. Le Constitutionnel établit une solidarité qui porta malheur au romancier et à l'homme politique.

Les Jésuites avaient été subitement élevés au rang de ces puissances fatidiques que le moyen âge pressentait dans de superstitieuses terreurs. Pour donner une idée de l'effroi que leur nom provoquait, M. Michelet, s'appuyant sur les fantômes entrevus dans le délire, disait, aux applaudissements de ses auditeurs1 : « Le Jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l'écolier rapporteur transportées du Collège et du Couvent dans la société entière, quel hideux spectacle !... tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites, c'est-à-dire du haut en bas occupé à se dénoncer. La trahison au foyer même, la femme espion du mari, l'enfant de la mère... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d autrui , qui se confessent les uns les autres et se rongent tout doucement. Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois d'ici tel peuple que les Jésuites enfoncent chaque jour d'un degré dans cet enfer de boues éternelles. »

A la même époque cependant ces Prêtres, qui ont un pied dans chaque famille, une oreille ouverte à tous les secrets, un espion et un dénonciateur à chaque porte,

Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, p. 12.

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sont inopinément dépouillés par un vol domestique d'une somme de plus de 200,000 francs. Jean-Baptiste Affnaer, d'une famille belge où la probité et la religion étaient héréditaires, frappe, vers le mois de janvier 18/j.i, à la maison de la rue des Postes. Il est sans ressources, sans pain ; il se dit malheureux. Les Jésuites , auxquels un ecclésiastique, son compatriote, le recommanda, l'accueillent avec charité. Il a été condamné dans la Flandre occidentale comme faussaire et banqueroutier frauduleux; il cache cet épisode de sa vie, et, par d'hypocrites démonstrations, il capte peu à peu la bienveillance des disciples de l'Institut. Placé à l'économat, sous les ordres du Père Moirez , il a des appointements aussi modestes que ses fonctions; il vit dans une retraite absolue qui convient, dit-il, autant à sa fortune qu'à sa piété. Tandis qu'il berce les Jésuites de son détachement des plaisirs du monde, Affnaer commence dans Paris une existence de luxe et de ruineuses prodigalités. Pour subvenir à ses folles orgies, il place sous sa main la caisse où sont contenus les titres de rente et les diverses valeurs servant à entretenir les Missions au delà des mers, et à pourvoir les autres Provinces de l'Institut de tous les objets religieux ou scientifiques qu'on ne trouve qu'à Paris. Affnaer vole, il dépense; il vole encore, il vole toujours. Il a des chevaux, des maîtresses, des amis et une fausse clef. Il lacère les feuillets des livres de compte, il transpose, il surcharge les chiffres, afin de ne pas éveiller l'attention. Pendant deux annés et demie, il vécut, jusqu'au jour de sa fuite en Angleterre, sur la confiance qu'il inspira. Ces Jésuites, à qui rien n'échappe, restent dans la plus complète ignorance de ce qui se passe à leur porte. Quelques maisons seulement les séparent de celle qu Affnaer habite, et il ne leur revient aucun bruit,

aucun soupçon des débauches que leur argent alimente.

Affnaer est de retour à Paris; les Jésuites ont dénoncé son larcin : Affnaer est arrêté le 28 juin 1 844- ^e n était qu'un vagabond spéculant sur l'incommensurable bonne foi de ses dupes. A peine la Justice lui a-t-elle fait subir un premier interrogatoire que le fripon se transforme en misérable. Il sait qu'il rencontrera dans la presse de complaisants échos pour reproduire ses délations. Il ne manquera pas d'appui pour étayer un échafaudage d'impostures. La presse révolutionnaire en effet prend le voleur sous son patronage. Elle devient son courtisan à la geôle; elle dramatise ses mensonges; elle s'efforce de poétiser le rôle infâme que cet homme a joué. Elle menace la Compagnie de Jésus de toutes les révélations qu'il peut faire ; bientôt, dans le Constitutionnel, Affnaer arrive au niveau de la grandeur de M. Thiers et de la véracité de M. Sue. On lui fabrique une gloire qui éclipse momentanément celle des Cousin, des Quinet et des Dupin. Les Jésuites étaient victimes d'un de ces abus de confiance qui frappent les honnêtes gens seuls ; la presse révolutionnaire plaignit le fripon. Par la plus cynique de toutes les aberrations d'esprit, elle tenta d'accréditer les rumeurs qu'elle inventait sur un événement aussi simple.

La justice était saisie par les Jésuites eux-mêmes : la justice informa. Affnaer comparut enfin les 8 et 9 avril i845 devant la Cour d'assises delà Seine. De toute cette fantasmagorie qui avait cherché à égarer la crédulité publique, il ne resta plus alors qu'un voleur de bas étage dont le courageux réquisitoire de l'avocat général, M. de Thorigny, brisa pour jamais le masque constitutionnel. Affnaer fut flétri par le jury et oublié par les hommes qui avaient voulu le doter d'une impudence à laquelle

la fermeté des magistrats le contraignit de renoncer. Pour instruire ce procès, pour démontrer que toutes les versions de l'accusé étaient autant de fables, il avait fallu que l'œil investigateur des juges d'instruction et des membres du parquet étudiât les registres de la Compagnie. On descendit jusqu'aux plus minutieux détails de ses affaires. Le voleur s'était imaginé que les Jésuites ne consentiraient jamais à livrer le secret de leur existence à un pouvoir qui ne demandait pas mieux que de les saisir en faute. La publicité devait, selon lui, effrayer les Pères; ce fut cette idée qui le ramena audacieusement à Paris. On leur imputait tous les crimes ; dans le même moment, ils ouvrent aux préventions de la Magistrature le plus court cbemin pour les dévoiler. La Magistrature se tut. Ce silence, en face de l'ardente hostilité des partis, est le plus significatif des éloges pour la Compagnie. Cependant le Ministère, sans cesse harcelé par les clameurs de l'opposition , résolut de sacrifier les Jésuites. Il ne les avait ni soutenus ni encouragés; mais, dominant de toute la hauteur de sa pensée philosophique ces clameurs auxquelles son protestantisme éclairé répugnait à s'associer, M. Guizot avait jusqu'alors refusé d'immoler la liberté religieuse à d'absurdes préjugés. II ne se prêtait qu'à contre-cœur aux persécutions dont il confessait l'iniquité ; néanmoins, les choses étaient poussées si avant, qu'il fallait offrir une satisfaction quelconque à ces écrivains, à ces orateurs se blessant euxmêmes sur le champ de bataille où ils ne rencontraient pas d'adversaires. La position des Jésuites vivant en France comme citoyens soumis aux lois du pays était inattaquable. On pouvait les égorger dans une émeute, leur appliquer un des cent mille décrets de proscription oubliés dans les limbes du Comité de salut public, être

implacable selon le conseil peu libéral cle M. Dupin; mais ces mesures avaient leur côté odieux ou ridicule. Le gouvernement, désintéressé dans la querelle, reculait devant de pareilles violences; il disait avec Portalis, le savant ministre des cultes dans les premières années du règne de Napoléon ' : « Les lois ne peuvent régler que les actions; la pensée et la conscience ne sont pas du ressort des lois. L'empire sur les âmes est un genre de domination que les gouvernements humains ne connaissent pas et ne peuvent pas même connaître. Les lois ont donc fait ce qu'elles peuvent et tout ce qu'elles doivent pour la liberté humaine lorsqu'elles ont annoncé qu'elles ne reconnaîtraient et qu'elles ne sanctionneraient aucun vœu perpétuel. Elles n'ont pas d'ailleurs à s'inquiéter de ce qui n'intéresse que la conscience; il ne leur appartient pas de forcer le retranchement impénétrable du cœur de l'homme. »

Convaincu de cette vérité, le gouvernement avait les mains liées; il jugea plus opportun de demander au Saint-Siège un service que ses promesses escomptèrent à l'avance. Les Jésuites, n'existant dans le Royaume qu'à l'état d'individus, de prêtres séculiers autorisés par l'Ordinaire , n'avaient rien à démêler avec les chicanes de police administrative. Ils n'appartenaient à l'Ordre de Jésus que dans leur conscience; la loi était donc impuissante à connaître d'un vœu ou d'une intention ne se manifestant point au dehors et ne réclamant d'autres privilèges que ceux dont jouit chaque Français. Il était légalement, constitutionnellement impossible de forcer les disciples de l'Institut derrière ce rempart de la liberté individuelle; on crut que Rome se prêterait, sans

■ Rapport à l'Empereur (24 mars 1807).

trop de difficultés à une complaisance. La mission de

M. Rossi fut décidée.

M. Rossi était un de ces condottieri de l'intelligence qui n'ont d'autre patrie que le lieu ou il leur est permis d'abriter la fortune sous leur tente. Les premières années d'une vie nomade avaient vu cet Italien professer des doctrines peu en harmonie avec la Foi catholique et les principes conservateurs. A Genève, il avait servi tous les dieux, il aurait courbé la tête sous tous les cultes. Un hasard, heureux pour lui, le poussa vers la France. Il y prit racine; bientôt il fut un des truchements les mieux rétribués du pouvoir. La Faculté de droit, l'Université, la Chambre des Pairs s'ouvrirent devant lui et, afin de le mettre à même de mériter les faveurs dont on l'avait accablé, on l'envoya négocier auprès du Souverain Pontife l'expulsion à l'amiable des Jésuites.

Jamais ambassade allant proposer un glorieux traité de paix ou tracer la délimitation de provinces conquises ne tira de la presse autant d'importance; jamais nom ignoré ne recueillit en quelques jours autant de félicitations et d'outrages. Il se dirigeait vers Rome pour mendier l'exil ou la mort religieuse des Jésuites français; tous les partis s'occupèrent de lui. Les uns chantèrent son triomphe hypothétique, les autres ne virent dans le nouveau plénipotentiaire qu'un affront jeté au Saint- Siège. L'humble étranger qui était venu quelques années auparavant tenter le sort à Paris prenait des proportions colossales. Il grandissait sous les vœux des adversaires de l'Église, comme sous les malédictions des Catholiques. On le fit tout à la fois ami de Grégoire XVI et Carbonaro réfugié *, on suivit pas à pas son itiné-

1 On a souvent affirmé que M. Rossi était un Suisse, réfugié italien, et sur ce thème on a brodé beaucoup de version^ : ici, pour accuser le gouvernement fran-

raire; on annonça d'un côté que le Pape l'avait reçu avec une touchante cordialité; de l'autre, on prétendit que les portes du Vatican avaient été fermées devant lui et que sa négociation se terminait avant même d'être commencée. Ainsi qu'il arrive souvent, les deux extrêmes tombèrent dans l'erreur.

Le choix de M. Rossi n'était ni habile ni heureux, à moins que Louis-Philippe n'ait eu le secret désir de

rais d'avoir choisi an pareil agent diplomatique , là , pour blâmer le Saint-Siège de l'avoir accueilli en cette qualité. Nous allons rétablir les faits.

En 1815, lorsque Mural, sur le trône de Naples, résolut de s'emparer de la Romaine alin de seconder l'entreprise de Napoléon et de faire une diversion jugée utile au complot des Cent- Jours, M. Rossi était jeune et inconnu; mais déjà il cherchait à percer par tous les moyens. Dans l'impuissance où étaient les partisans de Murât de trouver des complices, ils jetèrent les yeux sur M. Rossi, qui habitait la ville de Bologne, et on lui donna une commission révolutionnaire. Ce titre commença a développer en lui la morgue doctrinaire. A peine en fut-il investi qu'il se rendit chez L'avocat Gambara, professeur à l'Université. Ce Gambara était un de ces Italiens à l'esprit caustique, et joignant une vaste érudition à la connaissance du cœur humain. M. Rossi pénètre dans le cabinet de son ancien maître avec un air si tranchant, «pie Gambara- court à sa rencontre, l'ail un profond salut, et, sans lui laisser le temps de notifier les motifs de sa visite, dit a haute voix : «Sire, que commande Votre Majesté? elle sera servie à l'instant même. » L'expression de figure du jurisconsulte bolonais avait quelque chose de si railleur que M. Rossi , écrasé sous ce persiflage, s'échappa rouge de honte et de colère. Gambara ne lit point mystère de la plaisanterie, elle fui connue, elle donna une triste célébrité à la première mission de M. fiossi. Quand les Cent-Jours furent accomplis, le fonctionnaire improvisé et bafoué sentit que la place n'était pas tcnable pour sa vanité et que son début politique ne lui laissait aucune chance dans les Etats de l'Eglise. Il s'exila à Genève où le travail et l'élasticité de ses principes mirent en relief son ambition et ses talents.

Ce fut dans cette ville que, vers l'année 1823, il fit paraître un écrit que le Père Maur Capellari, aujourd'hui le Pape Grégoire XVI, se chargea de réfuter. On lit dans celle réfutation, empreinte de toutes les qualités de style, de logique et de pru. dence qui distinguent les ouvrages du Camaldule couronné, une appréciation de M. Rossi que le rapprochement si étrange des deux auteurs doit faire remettre en lumière. Le Père Maur Capellari s'exprime ainsi sur le futur ambassadeur de Louis-Philippe auprès de Grégoire XVI : « Un certo ndvoralo del nuoine di Rossi, cathol'ico rinegato. »

Nous avons entendu raconter à Rome par des personnages qui ont lieu de se croire bien informés que M. Rossi , avant de songer à devenir l'une des lumières de la France libérale, avait fait d'activés, de pressantes démarches auprès de l'empereur Nicolas de Russie pour diriger l'éducation du jeune Grand-Duc héréditaire. Le professeur genevois aurait aussi bien réussi à inculquer au Prince, qu'il ambitionnait d'élever, les doctrines du plus pur absolutisme qu'il est parvenu à se faire adopter comme l'un des régulateurs de l'opinion constitutionnelle. Tout cela néanmoins iule fait pas réfugié italien, et c'est cette erreur trop accréditée qu'il nous importait de combattre avec des faits précis dans l'intérêt et pour la dignité des deux cours.

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montrer au Pape et au Sacré-Collège la facilité avec laquelle il transformait à son gré en fervents Catholiques les plus fougueux adversaires de l'Eglise. M. Rossi passait auprès du Saint-Siège pour le chargé d'affaires des doctrines de MM. Dupin, Cousin et Michelet. Le jour où il se présenta au Vatican afin de remettre ses lettres de créance, la Cour de Rome, applaudissant à la juste sévérité de l'Episcopat français, publia la condamnation portée contre tous les manuels de la jurisprudence gallicane et de l'éclectisme. Le froid accueil que le Sacré-Collège et les Princes romains firent au négociateur dut peu flatter sa vanité; mais il savait qu'un succès diplomatique rejetterait dans l'ombre toutes ces impressions fâcheuses. M. Rossi ne songea point à marcher de pair avec les égaux que lui donnait son titre provisoire. Il n'était pas de taille à exercer le prestige d'un ambassadeur de Roi très-chrétien; il chercha à se dédommager de cette première déception. Dans le tournoi oratoire où la Chambre des Pairs en 1 844 discuta la loi sur la liberté d'enseignement, M. Rossi s'était mêlé aux combattants de ces fameuses journées, et, quoique universitaire, il avait su prendre un rôle de modérateur. On l'avait vu s'efforcer de concentrer, de restreindre peut-être les colères dont la Société de Jésus était l'objet, et pour faire cesser le feu, il s'exprimait en ces termes : a Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette Congrégation; mais certes elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée depuis quelques jours dans nos débats. »

I^es Jésuites, l'Episcopat, la France, l'Église ellemême, tout cela n'était que secondaire pour M. Rossi; son but principal était de réussir, parce que la vie-

toire lui servait de marchepied afin d'arriver à de plus hautes destinées. A Rome, où tant de défiances surgissaient autour de lui, où un cordon sanitaire semblait lui laisser le palais Colonna pour lazaret, M. Rossi ne voulut rien voir de tout ce qui se faisait, rien entendre de tout ce qui se disait. Il ferma les yeux et les oreilles, puis, à force d'intrigues croisées, il se mit à battre en brèche la Compagnie de Jésus. M. Rossi avait long-temps vécu dans une situation précaire. L'ambition lui inspira la science de la flatterie et de la souplesse; elle lui révéla le point vulnérable de beaucoup d'amours-propres. Il possédait la clef des passions de l'humanité; il se servit de cet art qui déjà lui avait été si fructueux. Il lui fallait des trompettes pour répandre dans les salons les rumeurs qu'il sentait le besoin d'accréditer, les promesses que son gouvernement s'engageait à ratifier, les menaces qu'en cas de refus il devait faire entendre au Saint-Siège. La Prélature romaine se tenait sur ses gardes; le diplomate improvisé trouva dans quelques ecclésiastiques français l'appui qui lui était dénié par le Clergé d'au delà des monts.

Comme tous les parvenus encore peu habitués aux dignités et au pouvoir, M. Rossi, en mettant le pied sur le patrimoine de l'Eglise, avait espéré que sa présence seule aplanirait les obstacles et qu'il enlèverait de haute lutte la négociation dont il posait impérieusement les bases. Représentant de ce qu'en France on appelle le pays légal , M. Rossi s'était imaginé qu'il ne lui en coûterait pas beaucoup pour effrayer le Saint-Siège. Les quelques prêtres aux yeux desquels il faisait briller dans un prochain avenir des mitres épiscopales et de hautes fonctions comme récompense de leur jeune dévouement l'entretenaient dans ces idées. Il crut avoir partie

gagnée avant même d'avoir commencé le jeu, et il se persuada que, par courtoises subtilités ou par intimidation , il n'y aurait rien de plus aisé que d'amener à son but le Vicaire de Jésus-Christ. Le rôle de l'ambassadeur espagnol Florida-Blanca l'avait séduit. Ainsi que lui, il se croyait destiné à commander dans la capitale du monde chrétien et à imposer à un nouveau Ganganelli les volontés de son maître. Clément XIV avait fléchi sous l'audacieuse étreinte du plénipotentiaire de Charles III; Grégoire XVI, plus calme et plus fort dans sa simplicité pleine de grandeur, n'était pas un Pontife à se laisser violenter. On prétendait en France qu'il n'y avait qu'à demander à Rome pour obtenir. Le caractère conciliant du Pape et du Cardinal Lambruschini, son secrétaire d'Etat, était peint sous des traits qui faisaient présager la débilité. On ne tenait compte ni de leur amour pour la paix, ni de la condescendance que la Chaire apostolique est heureuse de témoigner dans toutes les transactions ne préjudiciant en rien aux droits de l'Eglise et à ceux de la justice. Le Pape s'était plus d'une fois montré généreux; on rêva que cette bonté irait jusqu'à la faiblesse. Ce fut sous de tels auspices que M. Rossi entama l'affaire des Jésuites.

Les Jésuites avaient, dans le Sacré-Collège, dans la Prélature et dans les divers Ordres religieux, des juges, des maîtres, des amis, des émules qui appréciaient sainement cette guerre incompréhensible. Ils voyaient tous la Société à roeuvre; ils l'étudiaienl; ils la suivaient dans ses luttes et dans ses travaux; ils se rendaient un compte exact de ses progrès et de ses défaites. Sur les lieux mêmes où Ton affirmait que son action avait quelque chose d'irrésistible, ils trouvaient dans la réalité le contre-poids des mensonges. Le prisme sous lequel on faisait

mouvoir l'ombre du Jésuitisme ne séduisait personne. L'expérience du passé servait de leçon à l'avenir, et, forte de l'exemple du gouvernement pontifical, Rome attendait, dans un silence plein d'équité, les terribles accusations dont M. Rossi se faisait l'organe. Les abbés d'Isoard, de Falloux, de Bonnechose et Lacroix , chacun selon la mesure de ses ambitions individuelles ou de ses complaisances conciliatrices, s'étaient mis aux ordres du plénipotentiaire de l'Université. Ils n'attaquaient pas les enfants de saint Ignace; mais, tout en déplorant la malveillance dont l'Institut était l'objet, ils insinuaient que la bonne harmonie ne régnerait jamais entre la Cour apostolique et le cabinet des Tuileries, tant que satisfaction n'aurait pas été accordée à l'opinion égarée. Sur ce thème, que les aides diplomatiques de M. Rossi brodaient, suivant le caractère, l'esprit ou les impressions de ceux auxquels ils s'adressaient, on commença à donner un corps aux allégations et aux menaces que l'ambassade tenait en réserve; on lui prépara les voies. Peu de jours après, la ville pontificale se trouva placée sous l'état de siège des terreurs intéressées.

Pendant ce temps, l'Université et la presse parisienne ne cessaient de marcher à l'assaut de l'Institut de Loyola. Il importait de travailler au succès de la mission Rossi par toute espèce de combats et de persuader au Saint- Siège que, comme le Royaume très-chrétien, il allait lui-même passer subitement sous la domination des Jésuites. On croyait avoir assez échauffé les imaginations et exalté les colères; on tenta de faire servir les Jésuites à un de ces coups de majorité législative qui ne réussissent que par lassitude. En 18/p, M. Thiers avait joué la comédie de la guerre contre l'Europe entière, et il avait embastillé Paris au chant de la Marseillaise,

ressuscitée pour la circonstance. En i845, il fallait démontrer à la France qu'elle éprouvait le besoin de voir les fortifications se hérisser de canons. Pour enlever l'armement, M. Thiers se rua sur la Société de Jésus. Il ressentit une indignation constitutionnelle en apprenant qu'il existait sous le ministère de M. Guizot autant de Jésuites sur le sol natal que lorsqu'il était lui-même à la tête des affaires. Les 2 et 3 mai 1 84.5 , ses interpellations tinrent les députés en émoi ; mais le peuple ne se préoccupa nullement de ce nouveau tour de prestidigitation. Il sourit des frayeurs de M. Thiers, et surtout de ses élans de Foi. Le peuple ne daigna même pas s'étonner du péril auquel la Chambre arrachait la France. Gomme ce bruit, fait à propos des enfants de saint Ignace, n'avait pour but que de distraire les esprits, on lui donna le retentissement d'une solennité nationale. C'était la vérité et la liberté de conscience que, malgré un admirable discours de Berryer, on immolait à une peur convenue : M. Thiers fit de la religion; M. Dupin du courage civil; M. Odilon Barrot de la vertu; M. Isambert de la pacification à l'égard du Clergé. M. Martin (du Nord), ministre de la justice et des cultes, resta seul dans son caractère. Il fut lâche.

Au milieu d'un débat dont les intempérances étaient calculées pour amortir la discussion sur l'armement des forts détachés qui suivait immédiatement, on entendit tomber des paroles qui projetaient une triste lumière sur la situation. Le garde des sceaux avait reçu ordre de pactiser avec l'opposition révolutionnaire et de sacrifier les idées gouvernementales à un plan concerté d'avance. 8a molle nature d'avocat se prêta indolemment à cette humiliation volontaire du pouvoir; il s'effaça, ou quand il parut à la tribune, ce fut pour accepter la loi qu'on

lui dictait. Les orateurs hostiles à la Religion de la majorité des Français avaient voulu circonscrire leur haine et ne la diriger que sur les Jésuites. Ils se virent entraînés au delà de leurs prévisions; et bientôt de coupables tendances, d'injurieuses menaces se firent jour. L'effet était produit; le Ministère se laissait mettre en demeure; le Pays savait qu'il venait d'échapper à un désastre immense, désastre que les disciples de Loyola portaient dans chaque pli de leurs soutanes.

Pour se rassurer plus complètement, la Chambre dont le courage s'était épuisé contre les Jésuites, vota d'emblée l'armement des fortifications de Paris.

M. Rossi avait attendu le résultat de ces séances pour entrer officiellement en campagne. Persuadé que les clameurs du Palais -Bourbon retentissent jusque dans l'intérieur du Vatican et qu'elles y sèment un effroi salutaire, il juge que l'heure est venue de porter un dernier coup. Il adresse au Saint-Siège un Mémorandum, dans lequel sont relatés différents motifs que le cabinet des Tuileries fait valoir, pour prouver que l'Ordre de Jésus ne peut plus exister en France, et qu'il faut le dissoudre sans retard. Le plénipotentiaire ajoute : « Que son gouvernement n'a jamais eu l'intention de chasser du Royaume ou de molester les individus qui appartiennent à la Société de Jésus; mais, ne pouvant pas se dispenser d'accomplir rengagement contracté devant la Chambre, il se verrait forcé d'user des moyens qui lui sont propres. Il enverrait aux Préfets et aux Procureursgénéraux l'ordre d'exécuter sur ce point les lois du Royaume, et, en conséquence, le pouvoir civil fermerait les maisons non-seulement des Pères Jésuites, mais aussi des autres Congrégations religieuses, excepté celles qui se trouvent légalement autorisées; et on ne saurait, dans

ce cas, empêcher les conséquences d'un choc qui pourrait, entre autres choses, induire peut-être dans l'esprit public une confusion entre la cause des Jésuites et celle du Clergé en général. Pour éviter ces conséquences désastreuses, on demande que le Saint Père, interposant salutairement son autorité, veuille bien ordonner aux Pères Jésuites la dissolution des Maisons et des Noviciats qu'ils ont en France. »

A la Chambre des députés, la question ne fut pas ainsi posée par MM. T3arrot, Thiers et Dupin, ainsi acceptée par les Ministres. Il avait été entendu quelle serait x*ésolue sans le Saint-Siège et malgré le Saint-Siège1. La négociation ne pouvait donc aboutir qu'à un affront pour lui. D'un côté, on invoquait le concours du Pape; de l'autre , on proclamait à la face de l'Europe que l'on ne demandait pas mieux que de s'en passer. Le Mémorandum de M. Rossi fut par cela même regardé comme non avenu. Ce silence était alarmant; le négociateur espéra le vaincre en faisant mouvoir tous les ressorts préparés de longue main. L'esprit révolutionnaire, dans ses nuances même les plus modérées, n'a foi qu'en la

1 Dans la séance du 3 mai 1845 (Moniteur du 4, p. 1185), M. Thiers avait proposé un ordre du jour ainsi motivé :

« La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à l'ordre du jour. »

Le Ministre de la justice, M. Martin, y avait adhéré en déclarant « que le gouvernement ne subordonnait au concours de personne l'exercice de son droit, l'exécution îles lois du pays. »

M. Thiers reprend la parole : « Les circonstances, dit-il, qui avaient fait que ces lois étaieiit restées inexécuiées, ces circonstances ont changé; il devient urgent d'appliquer ces lois. Maintenant le gouvernement qui est chargé de les exécuter doit avoir la liberté nécessaire et employer les moyens qu'il jugera les plus convenables. Jl a eu recours à l'autorité spirituelle, je l'approuve; mais à une condition, c'est que, quelle (pie soit la décision de l'autorité spirituelle... (Oui! oui!) »

M. le Minisire de l'intérieur : Ça été dit, c'est entendu.

M. Thiers : Quel que soit le succès des négociations auprès de cette autorité spirituelle, que je respecte et à laquelle je ne soumets pas les lois de mon pays, quel (pie soit le succès des négociations, les lois de l'État seront exécutées.

De toutes parts : Oui ! oui!

force brutale. L'échafaud ou la proscription sera toujours son dernier mot. La première tentative de M. Rossi périclitait; il chercha à la relever par des menaces, par des promesses et par des intrigues de toute nature. Les porte-voix cléricaux de l'envoyé de France calomnièrent leur patrie et la Magistrature ; ils eurent mission de circonvenir les Cardinaux et les Prélats influents. Aux uns , ils déclarèrent que, si les Pères de la Compagnie, lésés dans leurs droits de citoyens, en appelaient aux tribunaux, les tribunaux, sans respect pour la loi, se condamneraient aune iniquité raisonnée, car, disaient ces prêtres, la corruption a pénétré jusque dans le temple de la justice. Aux autres, ces mêmes prêtres assuraient qu'ils entendaient mieux les intérêts des Jésuites que les Jésuites eux-mêmes. Faciliter le projet du gouvernement, ce serait les sauver sur le bord de l'abîme. Les Pères sont, affirmaient-ils, poussés à faire valoir leurs droits constitutionnels par des Légitimistes qui les mettent en avant pour susciter des embarras au pouvoir, ou par des Catholiques qui, la veille encore, Saint-Simoniens ou Fouriéristes, défendent l'Eglise avec les armes émoussées au service de l'erreur.

De son côté, M. Rossi ne restait pas inactif; il annonçait officiellement que les Jésuites seuls étaient la cause de la guerre entre le Clergé et l'Université; qu'ils devenaient de plus en plus impopulaires; que leurs maisons servaient de foyer au Légitimisme , et qu'on les trouvait partout où éclatait un mécontentement. Si, ajoutait le plénipotentiaire et son escouade d'agents, si le Saint-Siège ne concilie pas les intérêts de Dieu avec ceux de César, une loi fermera pour toujours l'entrée du Royaume aux enfants de saint Ignace, et cette loi s'étendra à toutes les corporations religieuses. Le gou-

vernement irrité fera retomber sa colère sur l'Eglise et sur le Clergé. Les esprits sont tout disposés à accepter le Schisme, à se séparer du Saint-Siège. Que le pouvoir dise un mot, qu'il fasse un signe, et le Royaume trèschrétien renoncera d'entraînement à la vieille Foi catholique. Il est voisin de l'Italie; il peut y souffler ou y apaiser les tempêtes; c'est au Pape et à la Cour Romaine à décider. Qu'on sécularise les Jésuites; qu'au moins on les sacrifie pour un temps, qu'on leur ordonne de s'éclipser durant une année, six mois peut-être, et l'âge d'or de l'Église de France renaîtra. Le Saint-Siège demande, et non sans de justes motifs, la révision des articles organiques; il y en a qu'il rejette. Le gouvernement s'empressera de présenter une loi dans ce sens : Le Clergé désire que la liberté d'enseignement ne soit pas un vœu stérile. Cette liberté ne sera plus refusée; on accordera aux Chrétiens de Syrie une protection plus efficace; mais, — et M. Rossi terminait toujours ainsi ses mémorandums verbaux , corollaire de la note écrite, — il faut avant tout donner satisfaction aux plaintes, aux colères, aux préjugés peut-être, en sécularisant l'Ordre de Jésus.

Mise en présence de cet ultimatum, la Cour pontificale, tout en tenant compte, avec sa discrétion habituelle, des difficultés qui surgissaient autour des hommes d'état de France, ne se déguisa point qu'il lui restait un grand devoir à remplir. Elle pesa au poids de la justice du sanctuaire les motifs allégués par le diplomate de l'Université. Elle examina les griefs qu'il faisait valoir contre les Jésuites, les menaces et les promesses dont il s'armait tour à tour. Elle décida qu'il n'y avait, qu'il ne pouvait y avoir rien de sérieux dans les unes comme dans les autres.

Si, disait-elle, les maisons des Pères de l'Institut sont un foyer de légitimisme, le gouvernement a une police pour les surveiller et des lois pour les punir. Or, comment se fait-il que, dans tous les complots vrais ou supposés qui depuis quinze ans ont troublé la France, il soit impossible de saisir la main d'un Jésuite agissant au grand jour ou dans l'ombre. Ils prêchent, ils instruisent , ils dirigent sous la juridiction de l'Ordinaire. Quelles paroles de révolte l'autorité a-t-elle entendu tomber de leurs chaires? Quelles perfides insinuations, quels conseils malveillants a-t-elle recueillis de la bouche des Fidèles qui s'adressent à eux? On impute aux Jésuites des tendances antiorléanistes, et, pendant ce temps , la Gazette de France s'essouffle à démontrer qu'ils ont été trop favorables à la dynastie de Louis- Philippe, et que c'est par leur influence qu'une portion du Clergé s'est ralliée. Aux yeux d'hommes impartiaux, ces deux accusations contradictoires s'annihilent donc l'une par l'autre. Rome demandait qu'on précisât un fait, et le plénipotentiaire, de même que ses agents ecclésiastiques, se renfermait dans de banales généralités. Il en dut être ainsi pour l'inculpation d'avoir semé la discorde entre l'Épiscopat et l'Université. Les Évêques n'avaient pris conseil que de leur mission , de leur conscience et de l'effroi de leur troupeau. La Chaire apostolique était en mesure de savoir cela mieux que le cabinet français- n'avait-elle pas été le confident de leurs tristesses pastorales si long-temps muettes et leur appui moral dans la lutte?

On proclamait les Jésuites impopulaires; pour le démontrer, M. Rossi tirait son principal argument des interpellations de M. Thiers, de l'ordre du jour motivé qui en fut la conséquence , surtout du nombre des vi. 33

51Zi HISTOIRE

abonnés au Journal des Débats , au Siècle et au Constitutionnel. La Cour pontificale n'amoindrissait pas ainsi la question; elle l'élargissait au contraire. En étudiant seulement l'histoire des cinquante dernières années qui ont passé sur la France, elle se demandait à quel signe visible on reconnaît la popularité dans un royaume où Louis XVI périt sur l'écbafaud et où Marat fut déifié au Panthéon. La Cour pontificale voyait Bonaparte élevé sur le pavois, puis jeté aux gémonies, les Bourbons salués comme les sauveurs de la patrie, et seize ans après proscrits encore au nom du peuple. Elle entendait la calomnie hurler à tous les noms illustres; elle contemplait chaque fraction de parti distribuant à son gré la gloire ou l'infamie. Elle trouvait le généreux soldat, le magistrat intègre, l'écrivain consciencieux, l'habile diplomate , le ministre sage ou éloquent, harcelés par l'insulte et conspués jusque dans leur vie privée, tandis qu'on improvisait grands citoyens des hommes médiocres ou pervers , dont au même moment d'autres opinions brisaient le piédestal. La Cour de Rome rappelait à M. Rossi que l'homme d'état dont il se disait le représentant, que M. Guizot s'était plus d'une fois à la tribune glorifié de son impopularité, et elle priait le plénipotentiaire de l'Université de vouloir bien mettre d'accord cet aveu et ses reproches officiels. On allait plus loin; on plaçait sous les yeux de M. Rossi ce passage où M. Guizot définit et peint avec tant d'éloquence l'opinion publique, et le Saint-Siège répétait avec le Ministre des affaires étrangères l :

u Dans les temps de fermentation et de désordre, le véritable vœu national, la véritable opinion publique

1 Notes de M. Guizot sur l'ouvrage De la souveraineté et des formes du gouvernement, par M. Ancillon, p. 159 (Paris, 1816).

sont méconnus, comprimés, insultés; les partis seuls se montrent et agissent, et la nation n'est qu'une masse inerte , ballottée tour à tour dans les sens les plus contraires et façonnée, mutilée, au gré des passions ou des intérêts qui se combattent sur son sein. A chaque alternative de succès et de revers, le parti vainqueur se prétend l'interprète fidèle, le vrai défenseur de l'intérêt national et de l'opinion publique; le parti vaincu n'est qu'un ramas de révoltés, étrangers à la patrie qu'ils ont opprimée quelques instants et qui applaudit à leurs défaites. Que la chance tourne, le nouveau vainqueur tiendra le même langage, et se servira de la même illusion pour accabler son adversaire. »

Rome essayait de se rendre compte de cette mobilité, et, tout en avouant son insuffisance, elle confessait que la popularité en France a quelque chose de si insaisissable qu'il devient très-difficile de la caractériser. L'impopularité des Jésuites était bien constatée chez les ennemis de la Religion catholique; mais, à part cette évidence dont le Saint-Siège, sous peine de suicide, ne pouvait guère punir la Compagnie, en était-il ainsi dans les rangs du Clergé, parmi toutes les familles chrétiennes, au milieu de ces populations laborieuses que les Pères évangélisent et de cette foule qui assiège leurs confessionnaux? Si les Jésuites, disait-on , sont éternellement frappés de la flétrissure morale sous laquelle passent tous les partis, tous les hommes, tous les systèmes, que peut donc craindre la France de quelques pauvres Prêtres dont la voix sera étouffée par l'indignation pu blique? que fera leur stérile concurrence à l'Université? qu'importe au pouvoir que les Jésuites vivent ou meurent, s'ils n'ont point pris racine dans le Royaume ?

La menace d'une loi excluant les enfants de Loyola

du sol qui les a vus naître et frappant toutes les Congrégations autorisées ou tolérées semblait aux Prélats même les plus timides une œuvre impossible à réaliser. Le Saint-Siège, par déférence pour le gouvernement de Louis-Philippe, ne daigna pas même s'en préoccuper. Cet appel à la proscription, dans un siècle et dans un pays qui a tant remué d'idées, tant sacrifié de millions d'hommes pour faire triompher la liberté individuelle, avait quelque chose de si étrange que personne ne le prit au sérieux. On se contenta de répondre aux subalternes de M. Rossi qu'ils calomniaient leur patrie. Dans cette occurrence, Rome interpréta plus noblement et plus justement qu'eux la véritable pensée nationale.

Quant au schisme légal, qu'ils tenaient suspendu comme un épouvantail sur la capitale du monde catholique, et dont l'imminence leur paraissait pleine de dangers prochains, la Cour pontificale se montra encore plus incrédule. Elle sonda le trône de Louis-Philippe pour savoir où était le Henri VIII brisant d'un seul coup l'Unité et séparant la France de la communion romaine. Elle n'y trouva qu'un vieillard fatigué de révolutions, un vieillard qui s'efforçait, en prudent fondateur de dynastie, de consolider sur la tête de son petit-fils la couronne qui, dans un temps prévu, allait avoir à traverser une minorité toujours orageuse. Le Saint-Siège connaissait de longue date l'Episcopat français, et il y cherchait en vain les Granmer qui se prêteraient à cet impossible caprice. En voyant le Clergé pauvre des biens de ce monde et riche seulement de sa Foi si souvent éprouvée, Rome, qui possède tous les secrets des schismes, se disait qu'ils ne sont réalisables que dans des circonstances données. Il faut que le Prince ait des passions à satisfaire , des trésors à partager entre ses

courtisans, des avidités à tenter en leur offrant les biens du Clergé. 11 faut surtout que la Nation entière soit unie à son Roi, et que les partis divisés par la politique ne puissent pas se faire un drapeau de leurs croyances religieuses pour s'insurger contre un gouvernement leur donnant l'exemple du parjure et de l'apostasie. Or la France était-elle dans ces conditions? Le Roi, dont le Saint-Siège connaissait la prévoyance dynastique et le sincère désir d'apaiser les troubles religieux, avait-il intérêt à jeter la perturbation dans les âmes? pouvait-il, de gaieté de cœur et sans espoir d'une compensation quelconque, imposer un nouveau culte au peuple français? Que, dans les conciliabules de leur impiété théorique, un petit nombre d'hommes se soient imaginé de changer la religion du pays, cela est possible. Rome ne niait pas le fait; mais, en voyant les provinces de l'Ouest, du Nord et du Midi si pleines de Foi; mais en étudiant la situation même de Paris, elle demeurait de plus en plus convaincue de l'inanité de ce rêve. La Révolution avait échoué; l'Empereur avait reculé en confessant son impuissance. Le Royaume très-chrétien était Catholique jusqu'au fond des entrailles. Personne en France, Louis- Philippe moins que tout autre, ne pouvait songer à réunir toutes les fractions de parti, pieuses ou incrédules, légitimistes ou républicaines, sous l'étendard de l'Unité que les ennemis de la famille d'Orléans arboreraient contre elle. L'idée d'une séparation n'était donc qu'une menace sans portée; car, lorsque les esprits sont tout prêts à aller au schisme, le schisme est déjà passé dans les mœurs, dans les croyances. Il existe, et, avec les ardeurs françaises, il entraîne le gouvernement lui-même. La sécularisation des Jésuites, sollicitée par de tels moyens, n'avait aucune chance de réussite. M. Rossi

avait en vain essayé d'intimider : il crut que ses promesses seraient plus efficaces. Les pouvoirs constitutionnels, dont il faisait bon marché, ne furent plus d'aveugles instruments de troubles religieux; le négociateur leur accorda de son chef une pensée toute différente. Le Saint-Siège n'avait qu'à dissoudre en France la Société de Jésus, et à l'instant même une loi serait présentée pour réviser les articles organiques, contre lesquels Rome avait toujours protesté. Afin d'obtenir un résultat favorable, M. Rossi avait inventé des menaces impossibles; en désespoir de cause, il arrivait à des engagements irréalisables. Le Saint-Siège tient sans doute beaucoup à voir tomber les chaînes que porte le Clergé, mais ce n'est pas par une iniquité qu'il convient à la Chaire de Pierre de préparer le triomphe de la justice. Protéger les Chrétiens de Syrie contre les cruautés musulmanes a toujours été un devoir des gouvernements chrétiens : Rome ne s'expliquait donc pas qu'on mît des conditions à l'accomplissement de ce devoir, toujours regardé par la France comme sacré. On berçait la Cour pontificale de l'espoir d'arracher l'Orient catholique aux maux qu'il endure; mais, pour faire cesser la persécution de Syrie, il fallait que le Pape se fît le persécuteur des Catholiques d'Europe et de la Compagnie de Jésus.

Cette espèce de prostitution de la charité, ce trafic de faveurs et d'injustices, fut repoussé à Rome comme une mauvaise pensée. M. Rossi, après s'être décidé à passer son Mémorandum, avait, pour l'appuyer, mis en jeu tous les ressorts , essayé de tous les pièges. Grégoire XVI se renfermait dans la dignité de son silence ; le cardinal Lambruschini restait impassible. Il se contentait de faire savoir à l'ambassade que le gouvernement de Sa Sainteté

ne pouvait répondre que négativement au Mémorandum et par la réfutation des assertions contenues dans cette dépêche.

Alors le plénipotentiaire changea de ton. Il ne menaça plus, il ne promit plus, il n'exigea plus. On le vit se horner à demander une concession, si légère qu'elle fût. Par égard pour la France, le Saint-Siège qui, dans cette question complexe , ne voulait pas même avoir à se reprocher un défaut de formes, réunit, le 12 juin i845, la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires , et il lui soumit les demandes de M. Rossi. Huit Cardinaux sur douze furent convoqués. Lambruschini, Ostini, Castracane, Franzoni, Patrizi, Polidori, Bianchi et Acton délibérèrent en présence du Souverain Pontife % et ce fut sur les motifs suivants qu'ils basèrent leur vote :

i° Les lois qu'on allègue contre les Jésuites, ou plutôt contre toutes les Associations religieuses, sont contestées même en France. Elles ont été rendues sous un autre ordre de choses, et elles se trouvent en contradiction manifeste avec le Concordat et avec la Charte, établissant en principe la liberté du culte, puisque la pratique des conseils de l'Evangile appartient évidemment à la Foi catholique. L'Eglise n'a jamais envisagé la profession religieuse autrement que comme la pratique volontaire et libre des conseils que Jésus-Christ donne à ceux qui aspirent à être plus parfaits. Cette profession ne doit pas plus priver les Français de leurs droits de citoyens que la profession même du Catholicisme. Les vœux religieux sont des liens purement spirituels; ils ne dépendent ja-

1 La loi du silence est imposée aux Cardinaux qui prennent part à ces sortes de Congrégations, et, sous aucun prétexte, ils ne peuvent révéler ce qui s'y passe ou les mesures adoptées. Grégoire XVI, que le gouvernement français mettait de moitié dans ses actes, ne voulut pas accepter une solidarité semblable. Pour la manifestation de la vérité, il délia les Cardinaux de la loi du silence.

mais d'un gouvernement. Ceux qui les contractent n'en jouissent pas moins, aux yeux de la loi, de la plénitude de leurs droits; ils peuvent s'unir, s'associer, vivre ensemble comme tous les autres nationaux. Que les lois ne reconnaissent pas ces sortes d'associations, qu'elles ne leur accordent aucun titre, aucune prérogative ; qu'elles ne les admettent point à agir collectivement et comme sociétés légales, rien de mieux. Gela est de la compétence de l'autorité civile; mais cette compétence ne s'étend pas au delà.

2° Le Saint-Siège ne peut pas, sur les instances d'un gouvernement, condamner et immoler des innocents. Les Jésuites existent en France depuis plus de trente années, et aucun d'eux n'a été cité devant les tribunaux comme coupable d'un délit. Aujourd'hui même on ne formule contre les Pères aucune accusation précise et qui, de près ou de loin, serait justiciable de la loi. Comment clone le Saint-Siège pourrait-il les priver par une sentence du saint état qu'ils embrassèrent avec l'approbation de l'Eglise catholique ?

3° Les vingt-cinq Evêques de France qui possèdent des Jésuites dans leurs diocèses leur rendent tous le témoignage le plus honorable. Ils se félicitent des fruits de salut que font germer ces ouvriers évangéliques. Un grand nombre d'autres Prélats ont écrit au Saint-Siège pour solliciter la conservation de ces auxiliaires indispensables. Le Saint-Siège repoussera-t-il une demande si juste et si bien motivée?

A l'unanimité, la Congrégation extraordinaire décida que le Souverain Pontife ne pouvait et ne devait rien accorder. Grégoire XVI approuva.

C'était une grande démonstration; elle ne coûta aucun sacrifice au Pape, car la justice de l'Église l'exigeait. Cet

acte raviva toutes les colères ; et, dans le premier étonnement de leur déception , les héritiers du vieux Libéralisme oublièrent ces paroles toujours vraies que M. Guizot leur adressait en 1821 avec autant de justesse que de prévoyance gouvernementale : « Partout où la liberté de conscience prévaut, disait l'écrivain protestant1, tout culte, toute croyance religieuse réclame, à juste titre, le respect non-seulement du pouvoir, mais du public. Leur droit contre l'outrage dérive du même principe que leur droit à la liberté. Pour se pénétrer de cette doctrine, la France a besoin, j'en conviens, de la voir hautement professée et pratiquée par le pouvoir. Non-seulement l'irréligion a eu parmi nous la force, mais elle s'est crue la vérité. Elle a persécuté, et parce qu'on résistait à ses décrets et parce qu'on se refusait à ses arguments, le principe de l'intolérance n'a été autre au dix-huitième siècle qu'au seizième. Quand ils sont convaincus et maîtres, les incrédules, comme les fanatiques, veulent qu'on croie en eux et comme eux.

» Ils ne sont pas tous guéris de cette coupable prétention; et, bien qu'il reste aujourd'hui peu d'hommes qui voulussent employer directement contre la Religion les armes du pouvoir, il en est encore un assez grand nombre qui, à chaque occasion où la Religion se déploie avec quelque hardiesse, s'en étonnent et s'en irritent comme d'un attentat à la liberté. Celle-ci a pour eux quelque chose de nouveau et d'imprévu qui les offense. » Le cabinet des Tuileries et son envoyé à Rome se trouvaient dans ce cas ; ils ne surent pas profiter de la leçon que M. Guizot leur avait donnée vingt-quatre ans auparavant. Il ne restait plus à M. Rossi qu'à s'épargner

1 Des moyens de gouvernement et d'opposition, par F. Guizot, p. 122 et 123 (Paris, 1821).

l'humiliation d'un refus ; c'est ce qu'il fit. Sa négociation finissait avec la Cour de Rome; le Pape et les Cardinaux n'avaient plus rien à voir dans cette affaire. Le ministre de France espéra être plus heureux en demandant que les Jésuites se prêtassent volontairement à quelques concessions. C'était présenter la chose sous un point de vue tout différent, et, pour transmettre son vœu, M. Rossi s'adressa au cardinal Lambruschini. Lambruschini n'agissait plus au nom du Pape ni en sa qualité de secrétaire d'Etat , mais uniquement comme médiateur officieux. M. Rossi eut avec lui quelques conversations. L'abbé d'Isoard leur servit d'intermédiaire, et il n'exista jamais de rapports, même indirects, entre le Général de la Compagnie et le Plénipotentiaire français. L'honneur de la Chaire apostolique était sauf; elle avait eu le courage de sa position. Le Père Roothaan fut appelé à donner au Royaume très-chrétien un gage de son amour pour la paix et à montrer que la Société de Jésus sait faire tous les sacrifices.

La Congrégation extraordinaire s'était prononcée en faveur des Jésuites; elle crut néanmoins devoir faire représenter au Général de l'Institut les conséquences que pourrait entraîner son refus de toute espèce de concessions. Les Cardinaux Acton et Patrizi furent choisis pour remplir ce message. Ils étaient pieux et chers à la Compagnie ; ils exposèrent la situation au Général ; mais dans le même temps Pioothaan fut entouré , obsédé par de prétendus amis de l'Institut qui lui peignirent la France sous les plus sinistres couleurs. On lui dit que sa résistance amènerait peut-être le massacre de ses frères, tout au moins de déplorables conflits. Dans l'impossibilité où il se trouvait de connaître du jour au lendemain le véritable état des choses, et mu par l'idée que ses con-

cessions tourneraient au bien de la Religion, de la paix, du Royaume et à celui de la Compagnie elle-même, il se décida, le 1 1\ juin 1 845, à adresser une note aux deux Provinciaux de Paris et de Lyon. Le Général mandait : * Après tant de démarches et de mémorandums de M. Rossi, qui est allé officier tous les Cardinaux, le Saint-Père n'a guère voulu entrer personnellement avec lui en discussion sur l'affaire qui est l'objet de sa mission. Il s'est tenu jeudi dernier une Congrégation de Cardinaux devant le Saint Père, et, grâce à Dieu, la décision unanime a été que le Saint-Père ne pouvait rien accorder aux demandes du gouvernement français, et non-seulement ne donner aucun ordre, comme on le lui demandait, de dissoudre nos maisons en France, mais pas même un tel conseil au Père Général. M. Rossi aura donc une réponse digne du Saint-Siège, et Pierre confirmera encore cette fois de nouveau ses frères. Nous avons certainement à bénir le Seigneur de ce résultat, vu surtout les artifices, les raisons astucieuses de promesses, de menaces de plus grands maux, qui avaient été employés pour ébranler la fermeté du Saint-Père et des Cardinaux. Il y a bien de quoi nous consoler de cette unanimité.

» Maintenant, n'y a-t-il pas quelque chose à faire de notre part pour calmer l'irritation que va produire la réponse de Rome? N'ayons pas l'air de braver l'orage qui gronde. »

A la suite de ces paroles, où le Père Roothaan veut que tout se passe doucement et sans éclat, il propose aux Supérieurs de l'Ordre en France la diminution ou la dissolution des Maisons de Paris, de Lyon et d'Avignon, de manière à ce que l'arrivée d'un agent du gouvernement n'y trouve pas de prise, et il termine ainsi:

« Il m'en coûte de donner une telle disposition, mais

je crois de mon devoir de suggérer cette mesure de prudence. J'espère que cela pourra se faire tranquillement, et, comme je viens de le dire, sans éclat; ce qui vaut infiniment mieux, sous tous les rapports spirituels et temporels, que si cela devait se faire plus tard tumultuairement. »

Le Général des Jésuites n'ordonne la dissolution d'aucune maison : il la propose , il la conseille , mais il n'a pas le droit de l'exiger ', et il se garde bien de le faire. Il reste dans la limite de ses pouvoirs sans oser, même dans une circonstance aussi critique , prendre sur lui de les outre-passer; car, s'il essayait de supprimer de son chef une province et même une maison, il se mettrait dans le cas de voir ses Religieux lui désobéir pour sauver le principe. M. Rossi eut connaissance de cette note. Les dispositions qu'elle annonçait ne lui parurent pas assez importantes; de nouvelles démarches furent faites au-

1 Dans la ivc partie des Constitutions de la Compagnie de Jésus (ch. 2, § 1er), saint Ignace donne au Général plein pouvoir pour accepter les Maisons et les Collèges ; mais s'agit-il de les dissoudre une fois qu'ils sont acceptés, il limite en ces termes son autorité :

(Déclaration A.) .< Que le Général, de concert avec la Société, décide si les Col-' léges déjà admis doivent être conservés ou abandonnés. Cette décision pourra être prise dans la Congrégation générale et même en dehors de cette Congrégation, en recueillant les suffrages de ceux à qui il appartient de donner leur voix. »

Ces paroles ne déterminent pas les sujets de l'Ordre qui doivent être consultés ; mais la iv* Congrégation générale, usant du droit que les bulles des Souverains Pontifes et les Constitutions de saint Ignace elles-mêmes confèrent à ces sortes d'assemblées, décide la question. Elle décrète (décr. xxm et xxvn) que, pour la dissolution d'une maison ou d'un Collège, il faut, si la nécessité n'est pas urgente, attendre la tenue de la Congrégation générale. Si les circonstances ne permettent pas ce délai, il est nécessaire, pour une maison située en Europe, de prendre l'avis de tous les Provinciaux et des deux plus anciens Profès de chaque province d'Europe , des assistants, du procureur-général et du secrétaire-général de toute la Compagnie ; et, pour une maison hors de l'Europe, il faut en outre consulter le Provincial de qui dépend cette maison. Dans l'un et l'autre cas, c'est la majorité des suffrages qui décide.

Ce décret a toujours été fidèlement observé. Les archives du Gésu renferment des exemples du second mode de dissolution. Quant au premier mode, les actes des Congrégations générales en fournissent plusieurs.

En 1646, la vme Congrégation générale refuse au Père Caraffa l'autorisation de dissoudre le Collège de Spolète; elle ne la lui accorde par rapport aux Collèges de

près du Père Roothaan et, le 21 juin, ce dernier manda: « Vous avez reçu, je l'espère, ma lettre du 14. -Te vous écris aujourd'hui sur le même sujet, car je me suis encore plus convaincu de la nécessité de se conformer aux mesures de prudence que je vous ai suggérées... La déclaration qu'ont faite plusieurs Evêques de nous recevoir dans leurs palais, si nous venions à être chassés, mérite sans doute la plus vive reconnaissance ; mais la charité et la prudence ne nous permettraient pas de profiter d'une offre si obligeante, dont l'acceptation pourrait les compromettre gravement.

» Aux maisons indiquées dans ma lettre précédente , je crois devoir ajouter celles qui sont notablement nombreuses, Saint-Acheul particulièrement et les Noviciats nombreux.

» Nous devons tâcher de nous effacer un peu , et expier ainsi la trop grande confiance que nous avons eue

Sora.et de Monle-Santo , qu'autant que , nouvelles informations prises et tous les moyens de les mettre en meilleur état employés, il jugera, après avoir consulté les Assistants, que leur dissolution est plus utile, en ayant soin d'éviter ce qui pourrait offenser ces villes et les princes. Recommandation, ajoute la Congrégation, qui regarde surtout le Collège de Sora, à cause des bienfaits dignes d'une éternelle mémoire que la Compagnie a déjà reçus de la famille Buoncompagni.

La province de Naples demandait aussi la dissolution des Collèges de Capoue, de Salerne, d'Amantea, de Pauli et de Bibone, et celle de la résidence de Monopoli acceptée dans l'espoir d'y fonder un Collège. La Congrégation refuse l'abandon de Salerne et de Capoue; elle n'accorde son autorisation pour les autres lieux qu'aux conditions déjà posées pour Sora et Monte-Santo.

La XIe Congrégation générale donne au Père Paul Oliva plein pouvoir.

La xvii' accorde au Père Visconti, à la demande de la province de Venise, le pouvoir de dissoudre un petit Collège et une Résidence, s'il le juge plus convenable à la gloire de Dieu et au bien de la Compagnie.

La xvili* donne au Père Centurione la faculté de réduire, vu l'insuffisauce de revenus, le Collège de Frascati à l'état de Résidence.

Le Général actuel demanda à la XXIe Congrégation générale, qui l'avait élu, le pouvoir de dissoudre deux Collèges , et ce pouvoir lui fut accordé , pourvu que cette dissolution pût avoir lieu sans donner de légitimes sujets d'offense.

Depuis l'origine de la Société de Jésus, ces prescriptions n'ont jamais été outrepassées. Le Général a le droit de diminuer une maison, de disséminer les Jésuites; il ne peut jamais prendre sur lui de faire ce que la loi défend. L'Ordre de Jésus n'est pas encore assez constitutionnel pour se permettre ou autoriser une violation du pacte fondamental.

à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la

Charte et qui ne se trouve que là. »

La Cour de Rome n'avait rien accordé, elle n'était même pas entrée en pourparlers; le Général interrogeait les Jésuites sur les concessions que seul il n'avait ni le droit ni la volonté de faire. Il proposait, laissant à qui de droit dans l'Institut le soin de décider. Cette pensée était si naturellement celle de Roothaan que, le 28 juin, le Père Rozaven, assistant de France, écrivait aux Supérieurs de Paris : « Je pense que , si nous cédons quelque chose, il doit être bien entendu que nous le faisons par un motif de paix, et que nous voulons qu'il soit bien compris que nous faisons la réserve de nos droits , que nous voulons conserver intacts et que nous ferons valoir toutes les fois que nous le jugerons à propos. S'il est reconnu qu'on ne peut chasser les propriétaires de leur maison, il doit l'être également qu'on ne peut les empêcher d'y donner domicile à qui il leur plaît. »

Il n'y avait ni incertitude ni ambiguïté à Rome. Le Saint-Siège avait refusé de se joindre à l'Université et à une fraction des assemblées législatives pour violer les droits de tous les citoyens français dans îa personne des Jésuites. M. Rossi, qui le 23 juin avait sagement retiré son Mémorandum, rédigea une dépêche dans le sens des deux lettres de Roothaan; il la communiqua au Cardinal Lambruschini. On ignore si c'est à l'ambassade de Rome ou dans le cabinet du ministre que cette dépêche fut modifiée. Toujours est-il que, le 6 juillet Iç Moniteur ne tint compte que des besoins parlementaires , et il annonça :

« Le gouvernement du Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La Congrégation des Jésuites cessera

d'exister en France, et va se disperser d'elle-même; ses Maisons seront fermées et ses Noviciats seront dissous. »

A la nouvelle de ce succès que rien n'avait préparé, un sentiment de doute se manifesta dans toutes les classes. Cependant, peu à peu on se familiarisa avec l'idée que le ministère ne pouvait pas avoir inventé une pareille dépêche, et la douleur des Catholiques égala à peine les joies des ennemis de l'Eglise. Les journaux dévoués à la Révolution ou à l'Université proclamèrent à grands cris leur victoire, et, dans le cynisme de leurs aveux, il ne craignirent pas d'outrager le Pontife suprême. Le Courrier français , du 7 juillet 1 845, refléta ces moqueuses injures, que la fausseté de la note officielle devait le lendemain transformer en louanges.

« Nous avions, dit-il, fait trop d'honneur à la Cour de Home en supposant qu'elle laisserait au gouvernement français la responsabilité d'une mesure décisive contre les Jésuites; Rome a cédé. C'est un nouveau signe de la décadence du pouvoir spirituel qui réside au delà des monts. Sacrifier ses défenseurs est la marque la plus manifeste de sa faiblesse, et ce n'est pas la première fois que l'Ordre de Loyola éprouve l'ingratitude du Saint-Siège. En prêtant les mains une fois de plus à un acte de rigueur contre ses janissaires, la Papauté continue le désarmement et accomplit son suicide depuis long- temps commencé; toute grande chose expire lentement.

» Que penser, en effet, de l'énergie et de l'habileté du chef de l'Eglise catholique ? Alors que les Jésuites se propagent ouvertement sur la terre de France, où ils s'étaient glissés en contrebande, et rencontrent partout l'appui déclaré des Evêques; alors que, de chaire en chaire, de mandement en mandement, de tribune en

tribune, retentit le cri d'une nouvelle croisade pour la conquête des Gaules à la Foi de Glovis et de saint Louis, le Pape vient en aide au ministère embarrassé de l'exécution des lois qui prohibent la Compagnie de Jésus; il désavoue les siens et casse sa milice. A qui donne-t-il gain de cause ? A l'esprit philosophique qui a forcé le ministère à sévir.

» Ce sont les inspirations de MM. Quinet , Michelet , Cousin et Thiers, qui triomphent au Vatican; c'est du Collège de France, de l'Université, du Luxembourg et du Palais-Bourbon que la colombe sainte s'est abattue à l'oreille du Souverain Pontife; et l'habile M. Rossi complète sa naturalisation parmi nous en obtenant de Rome même, à la satisfaction de l'opinion publique, l'expulsion des héritiers de saint Ignace.

» Soit ! que la Papauté ait peur du bruit et préfère une agonie paisible aux efforts d'une tentative désespérée, nous ne nous en étonnons pas; nous prenons acte seulement de ce nouveau trait d'impuissance du Pontificat romain en face de l'esprit des Sociétés modernes. Et qu'on le remarque, c'est sous le ministère de M. Martin (du Nord) que ce coup a été porté ! On a fourni à ce petit homme le caillou et la fronde, et on l'a poussé en avant; il est vainqueur. Hélas î c'est que contre l'ombre de Goliath il suffit de l'héroïsme de Tom Pouce.

» Serait-ce par hasard que la Cour de Rome aurait cru servir la cause de la Religion en retirant les Jésuites de France ? On lui aura représenté que la France tout entière était prête à retourner à la messe , n'étaient les Jésuites qu'elle avait en antipathie , et que la suppression de cet élément parasite ferait infailliblement refleurir parmi nous Y auguste Religion de nos pères , comme dit M. Thiers; nul doute qu'on lui ait tenu ce langage. C'est

la continuation de la plaisanterie du dix-huitième siècle. Chaque fois que la philosophie s'est efforcée d'amener l'Eglise à se mutiler, elle a toujours eu l'esprit de prétendre que c'était pour le plus grand bien des principes immortels de la Foi. Le Jésuitisme a trouvé ses maîtres, et a été vaincu par ses propres armes.

» C'est avec ces doucereuses paroles que l'on obtint de la Papauté, dans le siècle dernier, le sacrifice fameux de la Compagnie. Est-ce que Rome ne s'en douterait pas? Elle est dupe de la même comédie, ou elle feint de l'être, aveuglément ou par débilité. La scène que la philosophie et l'Eglise jouent entre elles est absolument celle du médecin et du malade. « Que diantre faitesvous de ce bras-là? — Comment? — Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais que de vous. — Et pourquoi ? — Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter? Vous avez là aussi un œil droit que je me ferais crever si j'étais en votre place. — Crever un œil ? — Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre? Croyez-moi, faites-vous le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'œil gauche. » Et l'Eglise suit les ordonnances de la philosophie !

» Un pouvoir est jugé quand il en est tombé là. »

L'Evêque de Langres éleva la voix au milieu de tous les blasphèmes et de toutes les doléances qui allaient fondre sur la Chaire de Pierre. C'était, avec le Cardinal de Bonald, les Archevêques de Paris et de Toulouse et l'Évêque de Chartres, un des plus vigoureux athlètes de l'Église et de la liberté religieuse. Le i4 juillet i845, il s'exprima ainsi sur les Jésuites :

« Ces derniers étaient en butte aux préventions et aux menaces publiques : on invitait les Évêques à les sacrivi. Si

fier ou du moins à les désavouer; on espérait opérer leur dissolution par le concours de FEpiscopat, et, pour y parvenir, on représentait que le Clergé tout entier avait à souffrir des haines auxquelles ils étaient en proie. Les Evêques ont répondu : « Les Jésuites, en tant que » Religieux, sont l'œuvre de l'Eglise; en tant que ciw toyens, ils ont à la liberté de conscience des droits » qui nous sont communs avec eux. Ils nous sont chers à » ce double titre : nous les défendrons, nous les soutien- » drons, nous souffrirons pour eux, parce que les coups » que l'on veut leur porter frapperaient sur la Religion p et sur la liberté de tous. Ainsi, nous ne les sacrifierons » pas, nous ne les désavouerons même pas. »

» Les Jésuites, nous le savons, ont été profondément réjouis et reconnaissants de ces dispositions et de ce langage; mais on leur a fait croire au loin que cette générosité de l'Episcopat à leur égard était téméraire , qu'en acceptant l'appui des Evêques ils compromettaient certainement et gravement leurs protecteurs , et avec eux la Religion tout entière.

» On peut sans doute accuser ces représentations de mensonges, on peut plaindre les chefs de la Compagnie d'y avoir ajouté foi; mais, dès que les Jésuites ont accepté cette conviction, peut-on ne pas admirer ce qu'ils viennent de faire?

» Ce sacrifice soudain et spontané d'eux-mêmes ne révèle- t-il pas tout à la fois et la pureté de leurs intentions, et leur amour pour la paix, et l'élévation de leurs sentiments, et leur disposition constante à s'immoler instantanément pour le bien public? Ceux qui depuis quelques années les accusent, les injurient et les menacent, pourraient-ils présenter de pareils exemples? Toutes les apologies en paroles, tous les éloges impri-

mes valent-ils la justification éclatante qui résulte d'un pareil fait ? »

La solution annoncée par le gouvernement paraissait aux hommes sages un piège tendu à la crédulité. On attendait avec anxiété les explications qui devaient venir de Rome; mais ce fut dans cette ville que la nouvelle du Moniteur souleva la plus juste irritation. On n'y soupçonnait pas encore l'impudence de ces mensonges que les Constitutionnels acceptent comme des nécessités parlementaires. Sous le coup de l'indignation qu'il essayait de partager, M. Rossi déclina toute responsabilité dans un acte qu'il affirmait être contraire à ses dépêches; l'abbé de Falloux fat même chargé par l'ambassade de faire une démarche dans ce sens auprès des Jésuites et de les rassurer. Le négociateur protestait contre le gouvernement dont il était le délégué. L'un niait avoir écrit ce que l'autre prétendait avoir reçu. La Cour de Rome, qui a une si haute intelligence de la dignité du pouvoir, ne voulut pas sortir de sa réserve habituelle même pour triompher de ces récriminations. Elle obtenait le désaveu, elle s'en contenta. Elle n'avait pas traité, elle n'avait rien accordé; il ne lui vint donc pas à la pensée de réclamer le prix des concessions qu'elle s'attacha toujours à glorieusement refuser.

Pour aplanir les difficultés dont le Ministère français s'était malencontreusement embarrassé, le Saint- Siège avait déclaré qu'il lui était impossible d'intervenir d'une manière contraire aux règles canoniques et aux devoirs du Pontificat. Grégoire XVI écrivait aux Évêques de France * : « Nous n'avons jamais failli à nos fonctions, nous n'y faillirons jamais.» Le Vicaire de

Huic nostro muncri nunquam defuimus, nunquam deerimus. »

Jésus-Christ tenait admirablement une parole que l'Episcopat était digne d'entendre. Aucun document, ni public ni secret, n'autorisait d'une façon quelconque l'opinion qui attribue au Souverain-Pontife ou au Cardinal Lambruschini les mesures spontanément adoptées parles Jésuites. Dans ces mesures, qui furent approuvées ou blâmées, mais que le Général de la Société conseilla, il n'a point été question que les Jésuites perdraient ou aliéneraient la propriété de leurs maisons. Leur droit d'existence ne fut pas mis en doute.

Il ne leur restait plus qu'à accomplir le vœu de leur chef, vœu auquel ils avaient adhéré. Dès les premiers jours d'août, le gouvernement français n'eut plus rien à exiger deux. Ils avaient rempli et au delà la promesse qu'on a si étrangement dénaturée et qu'il leur eût été loisible de répudier, puisque, par une déloyauté que les Jésuites n'ont jamais voulu comprendre, on les déliait de leur parole.

Rome ne s'était engagée ni verbalement ni par écrit; mais, dans les prévisions d'une lutte orageuse à l'ouverture de la session des Chambres de 1846, le cabinet des Tuileries désirait obtenir au moins un témoignage, quelque peu positif qu'il fut, de l'intervention pontificale. Au commencement de septembre, M. Rossi reçut une note de son gouvernement qui le félicitait sur l'heureuse issue de la négociation. Cette note remerciait en même temps le Pape et le Cardinal Lambruschini du service qu'ils avaient tous deux rendu à la France en ordonnant aux Jésuites de se disperser. M. Rossi s'empressa de la communiquer officiellement au Saint Siège. Ce stratagème n'avait pour but que de créer un document authentique et de le publier comme une preuve de l'action du Pape dans ces événements. Grégoire XVI

et Lambruschini ne se laissèrent pas prendre an piège. I^e Cabinet des Tuileries, par l'entremise de son plénipotentiaire, demandait un acte émané de la secrétairerie d'Etat, Lambruscbini répondit à peu près en ces termes : « Sa Sainteté est fort surprise des remercîments adressés à elle et à son ministre, puisqu'elle n'a rien accordé dans l'affaire des Jésuites. Si elle eût agi, elle n'aurait pu le faire qu'en se conformant aux saints canons. Si le gouvernement du Roi très-chrétien a des actions de grâces à rendre, c'est au Général des Jésuites qu'il faut les adresser, car il a pris de lui-même, sans ordre ni conseil du Saint-Siège , des mesures de prudence pour tirer d'embarras le gouvernement du RoL Sa Sainteté, dans cette circonstance, admire la discrétion,, la sagesse, l'abnégation de ce vénérable cbef d'Ordre, et elle a lieu d'espérer qu'après les grands sacrifices que s'imposent les Jésuites français dans des vues de paix et de conciliation, le gouvernement de Sa Majesté leur accordera protection et bienveillance. »

Il est au-dessous de l'histoire de s'occuper de toutes les intrigues souterraines et de tous les faux-fuyants mis en jeu à Rome ainsi qu'à Paris pour colorer cette négociation et la rendre au moins acceptable dans la forme. M. Guizot y consacra la puissance d'un talent qui aurait dû être mieux employé '5 mais cette puissance ne change

1 Dans la séance de la Chambre des pairs du 16 juillet 1845 {Moniteur du 17), M. Guizot, ministre des affaires étrangères, rendant compte de la négociation Rossi, fit très-bien pressentir les faits que nous venons de raconter. Il disait : « Ce que le gouvernement du Roi a fait à l'égard de la Cour de Rome, la Cour de Rome l'a fai: à l'égard de la Société de Jésus.

» Nous ne nous étions pas servis de nos armes temporelles; elle ne s'est pas servie de ses armes officielles et légales. Elle a fait connaître à la Société de Jésus la vérité des choses, des faits, des lois, l'état des esprits en France, lui donnant ainsi à juger elle-même de ce qu'elle avait à faire, de la conduite qu'elle avait à tenir dans l'intérêt de la paix publique , de l'Église , de la Religion. J'ai une vraie et profonde satis • faction à dire que dans cette aff<#re la conduite de tout le monde a été sensée, honorable, conforme au devoir de chacun. La Société de Jésus a pensé qu'il était de

point les actes, elle ne modifiera jamais les faits. Les uns et les autres sont produits. C'est à la France et à l'Europe qu'il appartient maintenant de * commencer l'instruction de ce grand procès qui, selon une dernière imposture du Journal des Débats, semble être jugé par l'opinion publique et perdu par les Jésuites.

« L'opinion publique, dit la feuille universitaire par excellence dans son numéro du 18 octobre i845, était émue et faisait appel à l'exécution des lois. Cet appel a été entendu : les lois ont reçu leur exécution; la Société de Jésus a été dissoute et ses maisons ont été fermées. L'opinion se repose et peut se reposer sur cette première satisfaction qui n'a rien d'équivoque; car, à l'heure qu'il est, il n'y a plus de Jésuites en France. *

son devoir de faire cesser l'état de choses dont la France se plaignait... De toutes parts il y a eu acte de libre intelligence et de bons procédés. »

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