‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 6 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Père Landes arrive eu Gallicie. — Le Clergé et le peuple demandent des Jésuites.

— Un Collège se fonde à Tamopol. — L'archevêque Raczynski revient à l'Institut.

— Enthousiasme avec lequel les Galliciens acceptent les Jésuites. — L'empereur François 11 visite les Jésuites. — Décret impérial qui dégage les Jésuites de toutes les mesures hostiles prises par Joseph II. — Le choléra en Gallicie. — L'archiduc Ferdinand et l'archevêque Pistek. — Le Père Dunin et les étudiants pauvres. — Les Jésuites en Slyrie. — Le Père Loefïler à Gratz. — L'archiduc Maximilien leur ouvre la forteresse de Linz. — Ils entrent dans les Etats autrichiens. — Politique de l'Autriche. — La liberté religieuse en Angleterre. — Situation des Jésuites et des Vicaires apostoliques. — Le Collège de Liège. — Les Jésuites se retirent dans la Grande-Bretagne. — Thomas Weld leur donne la terre de Stonyhurst pour abriter les maîtres et les élèves. — • Nouvelles dispositions des esprits. — Les Anglicans ne se montrent plus hostiles à la Compagnie. — Progrès de la liberté. — Le Père Plowden et le Père Lewall. — Emancipation des Catholiques. — Bill contre les vœux de religion. — Les Jésuites fondent des Collèges. — Us bâtissent des églises. — Le Puséysme et les Conversions. — Les Jésuites en Irlande. — Le Père Callaghan les soutient. — Le Père Kenney crée le Collège de Clongowes. — Système d'abrutissement mis en œuvre contre les Irlandais. — Les Jésuites cherchent à faire prévaloir les idées de religion et de morale. — Us s'associent aux efforts du Révérend Malhews, fondateur des Sociétés de tempérance. — Les Pères en Hollande. — Leurs travaux pour conserver l'Institut. — Le Jésuite Fonteyne et les Pères de la Foi. — Le prince de Broglie, évêqne de Gand. — Il offre un asile aux Jésuites. — Caractère de Guillaume de Nassau, roi des Pays-Bas. — Ses instincts monarchiques et ses amitiés révolutionnaires. — Discussion entre le Roi et les Evêques de Belgique. — Les Jésuites expulsés de leur maison par la force armée. — Le prince de Broglie leur ouvre son palais. — Condamnation de l'évéque de Gand. — Exécution du jugement. — Guillaume fait sortir les Jésuites du palais épiscopal. — Ils contiennent l'indignation des Catholiques. — Us émigrent.

— Le Père Le Maistre en Belgique. — Les Jésuites deviennent le point de mire de l'Opposition catholique et libérale. — Guillaume en appelle à l'arbitraire. — Résistance contre l'autorité. — Les Constitutionnels de Belgique font alliance avec les Catholiques. — MM. de Gerlache et de Potter. — Révolution de Belgique. — Les Jésuites rappelés. — Le Père Joseph de Diesbach et le comte Sinéo délia Torre en Suisse. — Les Jésuites dans le Valais — Fontanes et les Pères. — L'Université impériale rend justice aux Jésuites. — Tactique des Radicaux suisses contre la Compagnie. — Jésuites anciens et modernes. — Le grand conseil de Fribourg les appelle. — Mission du Père Roothaan dans le Valais. — Grégoire Gérard et sa méthode. — L'Evêque de Lausanne et les Jésuites. — L'émeute contre les Jésuites.

— Fondation du Collège de Fribourg. — Travaux des Pères de la Compagnie.

Us sont à Dusseldorf, à Brunswick et à Dresde. — Le Père Gracchi et la famille royale de Saxe. — Le Père Ronsin convertit au Catholicisme le duc et la duchesse d'Anhalt. — Le Père Beck et les Protestants de Koëten. — Progrès des Jésuites en Suisse.

Cependant les Jésuites de Russie prenaient la route de l'exil. On comptait dans leurs rangs des hommes m. s

éminents par la vertu, par la science et par les services qu'ils avaient rendus et qu'ils allaient rendre à l'Église. Les Pères Billy, Roothaan, Raymond Bzrozowski, Rozaven, Landes, Richardot , Balandret , Pierling, Galicz, les deux neveux du célèbre Poczobut, Coince, Lange, Zranicki, Asum, Dunin, Orlovvski, Koriski, Suryn, Kruski, Gytowicz, Brown, Loeffler, Stibel, Korsak , Guillemaint, Nisard, Kulak, Buczynski, Markyanowicz et Parkowski étaient à la tête de cette légion de bannis. Les uns se proposaient de passer en Italie ; les autres s'acheminaient vers la France ; quelques-uns se portaient sur la Gallicie. Ces derniers sollicitent la permission de traverser les États autrichiens. Le baron de Hauer, gouverneur de la province , ordonne de les accueillir comme des persécutés pour la Foi. Les habitants de la ville de Tarnopol s'occupaient dans ce même temps de la fondation d'un Collège ; ils demandent au baron de Hauer de faire payer à l'Institut l'hospitalité qu'il lui a si généreusement offerte. Ils désirent qu'un certain nombre de Pères acceptent la mission de féconder l'établissement en projet : ce sera pour toutes les familles un gage de sécurité. Hauer s'adresse à Louis Ankwicz, archevêque de Lemberg. Le Prélat et le gouverneur regardent comme une faveur inespérée de la Providence le passage des exilés de Russie. Hoffmann et Poniatowski, chanoines de la Métropole du rite latin, Samuel Stefanowicz, qui deviendra archevêque de la Métropole arménienne, prennent sous leur patronage ces Religieux sans asile et que les cités catholiques se disputent.

Afin de ne pas être plus long-temps à charge à leurs bienfaiteurs improvisés, le Père Landes se met en route pour Vienne avec une partie du troupeau confié à sa

garde. Il arrive dans cette capitale le 7 juin 1820. La Cour d'Autriche donnait bien aux Jésuites la permission de traverser les provinces de l'Empire, mais elle leur refusait de s'y fixer, à moins qu'ils n'abjurassent leur Ordre. Les Jésuites venaient de renoncer à leurs biens, à leurs Collèges , à leurs Missions de Russie pour ne pas accepter ce suicide; leur rétablissement dans les Etats autrichiens par le successeur de Joseph II ne devait pas s'obtenir à une pareille condition. Le comte de Saurau expose, dans un mémoire à l'empereur François, les motifs qui militent en faveur de l'admission de la Compagnie. Le Prince l'invite à traiter avec le Père Landes. François II avait voulu connaître personnellement les Jésuites : il s'était fait rendre compte de leurs travaux ainsi que de leurs espérances. Dans une audience accordée aux Pères Swietokowski et Landes, il leur dit : « Je sais tout ce que vous avez souffert pour la Religion, et moi, Empereur catholique, je ne dois pas rester insensible à vos tourments. Malgré les clameurs de ceux qui vous haïssent sans vous connaître, je vous ouvre mon royaume de Gallicie sous les mêmes clauses qu'il était ouvert à vos anciens Pères. J'assigne des revenus pour cinquante Jésuites, et si quelques statuts essentiels de vos Constitutions ne se trouvent pas en harmonie avec les lois de l'Etat , je vous autorise à vous pourvoir afin d'obtenir dispense.»

Le i3 mars 1820, l'Empereur de Russie proscrivait les Jésuites; le 20 août de la même année, l'Empereur d'Autriche leur offre une nouvelle patrie. La tempête qui a si long-temps éclaté sur l'Allemagne gronde encore. La guerre faite au principe démagogique a, par le contact des idées et par l'enthousiasme des peuples, réveillé des sentiments d'indépendance religieuse et d'affranchisse-

ment au cœur de la Germanie. Il fallait peu à peu ramener les esprits aux réalités de la vie et aux exigences de la situation. François II est fatigué des secousses qui ont agité la première partie de son règne; le prince de Metternich aspire à calmer l'Europe. Après tant de glorieux déchirements, le Souverain et le Ministre pensèrent que le meilleur moyen d'atteindre ce but était l'éducation. Deux Collèges furent fondés, l'un à Tarnopol, l'autre à Lemberg. En peu d'années ils devinrent si florissants que la population de Tarnopol s'accrut de plus de moitié, et que de toutes les extrémités de la Gallicie les parents accouraient pour confier leurs enfants aux Pères de l'Institut. Les Juifs eux-mêmes se laissèrent entraîner par l'exemple ; ils firent taire leurs préjugés de race, et ils voulurent que leurs fils fussent élevés par les disciples de saint Ignace.

Le bien que les Jésuites faisaient retentit au cœur du prince Raczynski, archevêque de Gnesen et primat de Pologne. Avant la suppression, en 1773, il a été membre de la Compagnie. Sa jeunesse s'écoula dans les travaux qui préparent à la profession ; il s'est engagé par des vœux solennels ; il désire reprendre à la fin de sa vie le joug qu'il a porté avec tant de bonheur. Il sollicite, il obtient du Saint-Siège la faveur d'abdiquer les dignités de l'Eglise. Après quelques années passées au Gésu de Rome, le vieil Archevêque, redevenu Jésuite, prend la route de Gallicie. Les Pères ont une résidence à Przemysl ; on la lui assigne pou retraite , et il y meurt, tandis que Antoine de Golasza, évêque de la ville, jette les bases d'un Noviciat pour la Compagnie. Un autre se crée à Stara-Wies. Ainsi que le nom l'indique, Stara-Wies n'est qu'un village. En y plaçant un Noviciat, les Pères semblaient transgresser la volonté du fondateur, qui

prescrit d'établir clans les cités les maisons où l'on se formera à la vie intérieure. Loyola avait calculé que, pour suivre la carrière ouverte aux Jésuites, les jeunes gens ne devaient pas trop s'accoutumer à la solitude; il leur recommandait de catéchiser la foule, de visiter les hôpitaux et les prisons, de se mettre en contact avec toutes les douleurs et tous les besoins. Un village ne pouvait offrir cette diversité de labeurs; mais les circonstances étaient décisives ; il importait de répondre au vœu des populations : la nécessité triompha des conseils de saint Ignace.

Deux ans après son érection, le Collège de Tarnopol comptait plus de quatre cents élèves. Au mois d'octobre 1823, l'Empereur veut encourager par sa présence les maîtres et les disciples. Le Père Pierling le reçoit dans cette maison, cpii, après avoir été improvisée, improvise autour de ses murs une nouvelle ville. La génération naissante se façonnait aux idées d'ordre et de travail ; les Jésuites, dont le nombre s'accroît d'année en année, étendent le bienfait de leur apostolat; le peuple les a pris en affection; les Prélats les emploient à toutes les œuvres du ministère; leur action retentit jusqu'aux portes de Gracovie. Pierre Klobuszycki, archevêque de Golocza et leur ancien frère clans l'Institut, les invite à passer en Hongrie. Le prince de Lobkowitz et Févêque Thomas Ziegler les installent dans l'ancienne abbaye des Bénédictins de Tyniec. Il s'agit de renouveler un peuple pauvre qui érige l'ivrognerie en système : les Jésuites, encore plus pauvres que lui, se dévouent à cette tâche. On les voit, bravant la rigueur des hivers, rompre à ces hommes grossiers le pain de la parole de vie. Us savent qu'il leur sera difficile de dompter des vices presque acceptés comme une seconde nature; leur persévérance

l'emporta. Ce fut clans ces excursions évangéliques que mourut sous le poids des fatigues Potrykowski, jeune gentilhomme russe qui avait abandonné son pays pour se faire Jésuite. Le cabinet de Vienne suivait d'un œil attentif les progrès et les tendances de la Société; il la contemplait aux prises avec les obstacles, et il recueillait de la bouche de ses gouverneurs de province les éloges que chacun faisait de l'Institut. Au mois de novembre 182*7, l'Empereur, conformément à un décret de la chancellerie de cour, en date du 22, donne aux Pères une marque officielle de sa confiance.

« Dans l'espoir, ainsi s'exprime le Souverain, que les Jésuites admis dans mon royaume de Gallicie rendront des services utiles par l'instruction et l'éducation de la jeunesse comme aussi par les secours temporaires donnés aux Pasteurs qui ont charge d'âmes; qu'ils mettront un frein salutaire à l'impiété et à la corruption des mœurs; qu'ils feront de leurs élèves de bons chrétiens et des sujets fidèles, et que, par cela même, ils contribueront à la véritable civilisation et au bonheur de mes sujets ;

» Je veux bien agréer la demande respectueuse qu'ils m'ont présentée, et je leur permets de pouvoir vivre dans mon royaume de Gallicie, selon les constitutions de leur Ordre et selon les vœux qu'ils ont émis conformément à leur Institut.

» En conséquence, je leur permets de continuer, sans qu'on puisse les inquiéter, à correspondre pour le maintien de la discipline avec le Général de leur Ordre sur les objets qui ont rapport à leur régime intérieur et à leurs Constitutions approuvées par l'Eglise.

v Néanmoins, quant à ce qui concerne les fonctions sacerdotales, la célébration du service divin, la piédi-

cation, le ministère de la confession et les secours temporaires donnés aux Pasteurs des âmes, les Jésuites doivent être soumis aux Evêques; en sorte que leur seul régime intérieur et le maintien de la discipline soient réservés aux supérieurs de l'Ordre , selon leur Institut.

» Cependant, de peur que les membres de l'Ordre envoyés au dehors ne deviennent étrangers à la vie de communauté, les secours donnés dans le saint ministère en Gallicie doivent avoir lieu d'une manière conforme aux statuts de l'Ordre, c'est-à-dire sous la forme de Missions. Et le Père Provincial s'entendra avec les ordinaires des lieux, tant par rapport aux personnes qui y sont employées que pour la durée des Missions.

» Pour ce qui regarde les études théologiques faites dans les Maisons de l'Ordre, ils continueront à se conformer à ma décision du 24 août 1827.

» Quant aux autres études, je permets qu'ils suivent la méthode prescrite par leur Institut, et que la direction en soit confiée aux supérieurs de l'Ordre. Cependant les livres classiques dont ils se serviront dans leurs écoles doivent être soumis à l'inspection et à l'approbation des autorités compétentes; et leurs écoliers subiront les examens de la manière qui est prescrite dans mes Etats. »

Ainsi la Société de Jésus commençait à se reconstituer en Allemagne, elle y acquérait droit de cité, elle pouvait se propager à l'abri du sceptre impérial. Quelques années paisibles s'écoulèrent sous le provincialat du Père Loeffler; mais au mois de mai i83i , le choléra envahit la Gallicie. Devant ce fléau encore inconnu l, les populations restaient muettes; l'épouvante

Avant les ravages que le cholcra-niorbus exerça en 1831 et 1832, l'Europe ne le connaissait pas comme maladie èpidémique. Ce fldau parut pour la première fois au

régnait partout. Le peuple des campagnes se précipitait dans les villes pour invoquer des secours; le peuple des villes fuyait dans les campagnes afin d'éviter la contagion. La seule Galiicie a déjà perdu plus de quatrevingt-dix-sept mille de ses enfants, et l'active charité des Jésuites semble se multiplier comme la terreur. Tout à coup un nouveau désastre frappe les Galliciens et les Pères. Un seul membre de la Compagnie, nommé Wiesiclewicz, qui s'est dévoué à servir les soldats atteints du fléau , périt au milieu d'eux \ Les autres , soutenus par leur courage, paraissent être à l'abri du mal; dans la nuit du 3 mai 1 83 1 , la foudre tombe sur le Collège de Tyniec, devenu le quartier-général des Pères. C'était de là qu'ils s'élançaient pour se rendre où la voix des magistrats les appelait. L'incendie fit des progrès si rapides que les habitants, témoins du sinistre, comprirent bientôt que les Jésuites se trouveraient forcés de chercher ailleurs un asile. Cette retraite plongeait les Galliciens dans le désespoir; ils offrent de rebâtir le Monastère, que l'Empereur mit à la disposition de leurs

mois d'août 1817, dans un village de l'Indostan , situe sur un terrain marécageux , non loin des bouches du Gange. L'humidité qui pénétra dans les obscures habitations de ce village à la suite des pluies torrentielles fut, dit-on, l'origine de cette maladie. A la vue du premier qui en fut atteint, à ses vomissements, à ses contractions de nerfs, aux épouvantables symptômes qui précédèrent la mort, les Indiens crurent au poison. Mais le fléau se propagea si rapidement qu'il fallut hien l'accepter comme une épidémie. La terreur fut grande. Elle dispersa les habitants, qui portèrent partout le germe du mal. Dans l'espace de six ans, le choléra envahit une largeur de mille lieues de France sur deux mille huit cents de longueur, et il tua neuf millions de créatures humaines. Après avoir visité la Chine, les empires de Siam, du Bengale, de Perse et plusieurs autres contrées de l'Asie, il gagna en 1828 les troupes russes guerroyant dans la Géorgie. Avec elles, il passa en lîussie, et delà il fondit sur la Galiicie.

' Passerat, Vice-général des Rédernptoristes , en Autriche, écrivait le 2 juillet 1831 au Jésuite Nisard, qui se trouvait à cette époque en Galiicie : <> Je vous félicite, mon Révérend Père, et toute votre sainte Société, de la protection spéciale que la divine Providence vient de vous accorder dans la calamité qui afflige vos contrées et menace les nôtres. Mais n'était-il pas juste que l'ange exterminateur eût pour le nom de l'Agneau que vous portez autant de respect qu'il en eut jadis pour la figure de son san^'.' »

Apôtres. Le choléra avait centuplé la misère; pour ne pas se séparer des enfants de Loyola, ils s'engagent à partager avec eux leurs insuffisantes ressources. Il n'y avait pas à hésiter. L'indigence menaçait; les besoins allaient se faire sentir plus vivement que jamais. Néanmoins, les Jésuites comprennent qu'ils se doivent à ce peuple dont les larmes et les vœux semblent leur imposer l'obligation de souffrir comme une dette de reconnaissance. Les Jésuites se décident à rester dans un pays frappé de tant de désastres à la fois. Ils s'y attachent par les calamités mêmes qui vont les assaillir.

Les populations les avaient vus affronter le danger et braver la mort pour encourager ou servir les malades; la famille impériale crut qu'il n'appartenait qu'à elle seule de récompenser tant de sacrifices. En i833, l'archiduc Ferdinand visita les maisons de la Compagnie à Tarnopol, àStarawies et à Sandetz; il se déclara leur protecteur; il les remercia publiquement de leur charité. Pour consacrer cette justice, l'Empereur, en i834, fit augmenter cle cinq cents florins la rente que l'Etat payait à chaque établissement. François Pistek, archevêque de Lemberg, et l'archiduc Ferdinand témoignent le désir d'en former un nouveau dans la capitale même de la Gallicie.

A peine ce vœu est-il conçu qu'il se réalise. Le nom des Jésuites était aussi populaire en Allemagne qu'au temps de Ganisius, de Possevin et d'Hoffœe. A Tarnopol surtout, le Père Paul Dunin s'était acquis parmi les étudiants une célébrité qui retentissait dans toutes les familles. Cet homme, dont le nom est une des gloires de la patrie, a été souvent à même de remarquer que la pauvreté est, pour beaucoup déjeunes gens distingués par leurs talents, un obstacle qui les arrête au milieu

ll\ HISTOIRE

de leur carrière. Il songe à réparer les torts de la fortune. Afin d'assurer à ces jeunes gens les moyens de s'instruire sans avoir à rougir devant les autres d'une indigence qui peut les humilier, il mendie de porte en porte. Lorsqu'il a recueilli l'aumône qui n'est jamais refusée à sa bienfaisance, il partage secrètement l'or qu'il a reçu entre les étudiants que lui seul connaît; puis, jusqu'au 16 août i838, jour de sa mort, il continue cette œuvre dont plus d'un savant d'Allemagne a profité.

Les bienfaiteurs naissaient en même temps que les Jésuites répandaient le bienfait. Dans tous les lieux où ils propagent la vertu par l'éducation et par l'éloquence, ils ravivent l'esprit chrétien. Le comte Ladislas Tornowski, la comtesse Agnès Mier, le conseiller dEtat Szaniawski et les principaux du royaume s'associent à leurs œuvres. Ici on les trouve au fond des hôpitaux ou des prisons; là, comme à Lemberg, ils se chargent de faire pénétrer quelques idées de morale et de repentir au sein des bagnes. Mais déjà la Gallicie ne suffit plus à leur zèle. Le gouvernement appréciait leurs travaux: dès l'année 1829, il leur ouvre la Styrie et les Etats autrichiens. Ce fut le Bénédictin Zaengerle, prince Evêque de Gratz, qui, le premier, offrit aux Jésuites une résidence à Gleisdorf pour y commencer un Noviciat. Cet Evêque s'occupait activement de la réforme de son Clergé. Il pensa que les meilleurs coopérateurs à acquérir se rencontraient dans la Compagnie de Jésus : il sollicita leur introduction en Styrie. Le but avoué du cabinet de Vienne était d'amener les Pères à créer une province allemande complètement distincte de la province de Pologne. Le Père Loeffler souscrivit à cet engagement, que constate un décret impérial du 22 novembre 1828. Le 2 avril 1829, le Père Éverard Mayer,

accompagné de deux autres Jésuites, prit possession du couvent de Gleisdorf. Des intérêts particuliers s'opposent à ce premier établissement. Les Jésuites se voient bientôt sans asile et obligés, pour vivre en communauté, de s'installer dans une maison où habitaient de nombreuses familles et une cantatrice du théâtre. Cette situation, aussi étrange que précaire, ne les décourage point. Comme toute société ayant en elle une vie distincte de l'individu qui passe ou qui meurt, l'Institut de saint Ignace sait admirablement se plier aux circonstances. Nous l'avons vu, durant trois siècles, aux prises avec les hommes de génie, de force ou d'action; sa persistance en a triomphé. Un Pape crut qu'il pourrait le tuer; il essaya de porter, malgré lui, ce grand coup au Catholicisme. Par des moyens en dehors de sa volonté, la Compagnie de .lésus est sortie triomphante du tombeau anticipé que Ganganelli fermait sur elle. La Compagnie se sent appelée à de nouvelles destinées; les obstacles matériels qui s'opposent à son accroissement en Allemagne doivent donc être vaincus.

Les Pères envoyés à la Styrie ne demandent rien pour eux, rien pour leur Ordre. Ils se dévouent à endurer les tracasseries inhérentes à tout établissement nouveau. Des difficultés de détail naissent à chaque pas; ils ne s'en préoccupent que pour laisser au temps le soin de les résoudre. Quand elles sont aplanies, ils ne tirent pas plus vanité de la bonne que de la mauvaise fortune. A les voir si indifférents sur tout ce qui n'ébranle pas l'intégrité du Siège Apostolique ou les fondements de la société religieuse, on dirait que le succès, comme la défaite, n'est pour rien dans l'ensemble de leurs devoirs; ils acceptent avec une égale soumission la joie et la douleur. A Gratz, ils ne peuvent trouver une demeure con-

venable, ils campent en attendant le jour où cette demeure s'offrira. Pendant ce temps, le Père Stœger fait éclater dans les églises sa parole inspirée; les Novices se forment au bruit du monde, quelquefois même à celui du théâtre. Trois années s'écoulent ainsi; puis, quand cet état anormal commence à se régulariser, Jacques Stopper, secrétaire du Prince-Evêque, et Xavier Werminger, docteur en théologie, entrent au Noviciat avec dix-sept jeunes gens. Quatre mois après , leur nombre était doublé.

L'archiduc Maximilien, le Vauban de l'Allemagne, a pour les Jésuites une de ces estimes raisonnées, telle que Walstein, Spinola, don Juan , Sobieski, Condé, Turenne et Villars étaient heureux de la manifester. En i835, il voit de ses yeux l'embarras dans lequel on place les Jésuites implantés à Gratz. Il est chargé d'établir les fortifications de la ville de Linz, qui protégeront le pays et le Danube coulant au pied de la cité. Il transforme en maison de campagne une des premières tours qu'il a fait construire sur le Fregenberg. Il y joint une belle église gothique. Afin de donner à ses travaux une consécration religieuse, il propose au Bénédictin Thomas Ziegler, évêque de Linz, d'offrir à l'Institut cette maison, devenue par ses soins inutile aux fortifications. Le 10 août 1837 les Jésuites s'y installèrent. L'Archiduc n'abandonne pas son œuvre incomplète; il accorde aux Pères l'usufruit des terrains avoisinant le nouveau Collège, et il leur assigne une rente qui permet d'entretenir trente Jésuites sur cette montagne que son génie militaire a immortalisée.

L' Autriche avait accepté les Jésuites sans enthousiasme, mais par conviction du bien qu'elle retirerait de leur enseignement. François 11, si long-temps éprouvé, avait

pleine confiance aux enfants de saint Ignace; il les aimait par tradition de famille, par gratitude et comme un nouveau lien qui le rattachait à ses peuples. Cet amour n'avait rien d'expansif, et le monarque ne leur laissait gagner que pied à pied du terrain. C était à eux à conquérir chaque établissement nouveau par des prodiges de charité ou en répandant les lumières de la civilisation au fond des campagnes. Le gouvernement autri chien étudie de longue main ses projets, il les mûrit avec calme, il les applique avec une détermination parfaitement arrêtée. Il n'a de comptes à rendre qu'à luimême; il veut que ces comptes n'évoquent pas de censeurs dans l'opinion publique. Tout se fait discrètement et par un travail invisible; mais ces formes silencieuses et absolues en apparence tournent au profit du peuple, dont les vœux sont écoutés.

Il n'y avait plus à hésiter sur le sentiment qui l'entraînait vers les Pères. Dans chaque ville où un Jésuite faisait entendre la parole divine, la foule se pressait autour de la chaire ; des fruits de bénédiction étaient constatés par le clergé séculier, saluant l'arrivée des Missionnaires comme un bienfait. Au sein de leurs Collèges ainsi qu'au milieu des cités et des campagnes, les Jésuites se montraient partout les mêmes. Le prince de Metternich ne les avait peut-être pas vus venir sans défiance. Elevé à l'école de Joseph II et de Kaunitz, il éprouvait pour la Compagnie de Jésus une répulsion secrète , née au contact des préventions que la haine ou l'impiété ont toujours eu l'art de fomenter. Mais cet esprit lucide discerna promptement la vérité du mensonge convenu. On lui peignait les Jésuites comme portant la main sur tous les pouvoirs et aspirant à renverser ceux qui ne subissaient pas le joug de l'Institut. Le prince de

Metternich, avec cette patience investigatrice qui est le cachet de sa politique, découvre sans peine qu'ils ne peuvent être dangereux ou hostiles qu'aux passions mauvaises. A partir de ce jour, sans démonstration protectrice, ainsi que sans opposition de parti pris, il les laisse répondre à l'appel des Evêques et des Catholiques. Leur nom était un écho réveillant la Foi dans les âmes ; leurs leçons ravivaient les bonnes mœurs; leur aménité faisait aimer l'étude. Ils purent en toute liberté se livrer aux soins incessants de l'Apostolat par la chaire, par l'éducation et par la charité.

Le 17 octobre 1 838 l'empereur Ferdinand, sur la demande du comte de Wilczez, gouverneur duTyrol, et à la prière des Etats de cette province, confie aux Jésuites leur ancien Collège d'Innspruck. Le Père Pierre Lange en est le premier Recteur. Les accroissements de cette maison furent si prompts que deux ans après sa fondation elle comptait trois cent quatre-vingt-sept élèves. Sans l'appui ostensible du gouvernement, ce qui pour les Jésuites est un bienfait réel, ils ont su, en quelques années de lutte, tirer l'Institut de ses ruines. Ne demandant à l'autorité que le droit d'annoncer la morale de l'Évangile et de se mettre en partage des douleurs de tous, ils ont donné à leur Société renaissante cette seconde vie qu'il est si difficile de communiquer aux corporations. Piien ne les a effrayés en Allemagne. Ils avaient contre eux les mensonges anciens que l'on rajeunit sans cesse et les calomnies nouvelles que l'on sème dans la foule pour amasser une moisson de haines. L'esprit révolutionnaire et anti-chrétien s'alarma de la résistance qu'il allait rencontrer : il tenta de la briser lorsqu'il ne la sentait encore qu'en germe. Ce combat, qui dure encore, et dont les phases ont quelque chose de si profondément

instructif pour l'Allemagne, n'a servi jusqu'à présent qu'à donner aux Jésuites une plus grande extension. Le gouvernement autrichien n'est pas de ceux qui , par faiblesse, témoignent à leurs adversaires plus de déférence qu'ils ne montrent d'estime ou de fidélité à leurs amis. Sous ce pouvoir, qui semble sommeiller dans sa force, il y a une énergie qui n'échappa point aux Jésuites. Ils jugèrent qu'il leur était possible de lutter avec succès, puisque le cabinet de Vienne, Tépiscopat et le peuple , leur faisaient un rempart de leur protection ou de leur confiance. Ils ne reculèrent devant aucun ennemi; ce courage, inspiré par la sagesse, augmenta leur influence. Ils grandissaient en Allemagne , le même succès les attendait en Angleterre.

Tant que les Trois-Royaumes furent gouvernés par leurs Princes légitimes, on vit la dernière des Tudor et le premier des Stuarts se présenter partout comme les ennemis personnels de la Compagnie de Jésus. Nous avons raconté cette persécution. Née avec Elisabeth, elle ne se calme même pas au lit de mort de la Reinevierge. Toujours aussi inhumaine, cette persécution devient plus ridicule sous le sceptre que Jacques Ier transforma en férule de pédagogue. Charles Ier ne sut ni protéger ses amis, ni combattre ses adversaires, ni se défendre lui-même; il eut toutes les faiblesses et tous les malheurs des Rois sans volonté. Charles II, son fils, s'imagina que l'éclat des fêtes et le luxe de ses plaisirs égoïstes couvrirait la voix des partis extrêmes qu'il essayait d'étouffer dans le sang. Jacques II chercha un appui dans la réaction religieuse. Il fut le plus débonnaire des tyrans; l'Angleterre le punit jusque dans sa postérité des crimes de ses ancêtres. La révolution de 1688 s'était faite au cri de : Mort aux Jésuites! Quand

cette révolution eut jeté au vent ses premières colères, les Jésuites se trouvèrent plus paisibles que jamais sous la nouvelle dynastie.

L'Angleterre avait traversé un fleuve de sang, afin d'arriver à la liberté de conscience. Elle se jugea assez forte, elle fut assez juste pour vouloir que chacun, dans la limite des lois, pût jouir de ce droit que payaient tant de sacrifices. Par les Pères de la Compagnie de Jésus, la Foi romaine se maintint aux cœurs de quelques familles. Par eux encore , elle se propagea pendant près de trois siècles, grandissant avec la proscription, se multipliant avec l'échafaud. Les Catholiques s'étaient épurés au creuset des souffrances. Ils avaient vu la ruine légale s'asseoir au foyer de leurs demeures envahies; ils avaient erré dans les bois, cachant leurs vertus comme un coupable cache ses crimes. Depuis le riche propriétaire anglais jusqu'au plus obscur enfant de l'Irlande, ils trouvaient tous dans leurs souvenirs ou dans leurs archives de famille une histoire de dévouement au principe chrétien. Le nom des Jésuites se mêlait naturellement à ces funèbres et glorieux récits. La Compagnie avait tant souffert pour préserver la Foi des Catholiques d'un naufrage inévitable, qu'ils ne se croyaient à l'abri de l'apostasie qu'en gardant auprès d'eux les Missionnaires, dont la voix les initiait au secret de la persévérance.

Dès les premières années du dix-huitième siècle , le cabinet britannique s'avoua que, dans un pays aussi fortement constitué, il y avait honte sans profit à torturer les consciences et à imposer des obligations auxquelles on répugnerait de s'astreindre soi-même. On laissa peu à peu tomber en désuétude les lois pénales, qui réduisaient à l'ilotisme les fidèles des Trois-Royau-

mes; on ne s'acharna plus à poursuivre les Jésuites comme des malfaiteurs publics. Si la Foi n'avait pas eu de profondes racines au cœur de la Grande-Bretagne, cette habile tolérance, venant à la suite des commotions politiques, aurait pu être fatale au Catholicisme. Il n'en fut pas ainsi. Le bien-être n'engendra point l'apathie, et, par un zèle aussi plein de prudence que d'activité, les Pères de l'Institut profitèrent du calme qui leur était accordé pour entretenir et multiplier dans les âmes l'amour des devoirs religieux.

Jusqu'alors, ils n'avaient dû l'hospitalité qu'au hasard; leur existence de tous les jours n'était pas plus assurée que leur sommeil; l'un et l'autre restaient à la merci de la pieuse reconnaissance des Catholiques. Les Jésuites avaient vécu dans des retraites sûres d'où ils ne sortaient que pour bénir et fortifier. A partir du jour où la liberté ne fut plus une déception, ils comprirent qu'avec la marche des idées et les progrès signalés dans l'esprit national, il n'y avait plus à craindre pour eux ces rigueurs insolites, dont les siècles écoulés avaient fourni le modèle. Sans encourir la vindicte des lois, ils pouvaient se proclamer attachés du fond de l'âme au Siège apostolique, ils commencèrent à se créer des demeures fixes où, dans le secret d'abord, puis peu à peu assez ouvertement, ils habitèrent en communauté.

Telles furent à leur origine les Missions de Liverpool, de Bristol , de Preston , de Norwich et de plusieurs autres villes. Une petite chapelle était annexée à la maison. Sans exciter le moindre murmure, les Fidèles eurent la liberté d'y prier. Quand le bref de Clément XIV supprima la Compagnie , les Jésuites vivaient dans cet état, dont rien ne troublait la* quiétude. Un Souverain Pontife immolait l'Institut aux ennemis de l'Église, les Pères se vi. 6

soumirent en gémissant. Il était bien difficile de le& remplacer dans la Grande-Bretagne; les Vicaires apostoliques, qui plus d'une fois s étaient trouvés en guerre avec eux sur des points de juridiction, furent contraints de leur permettre l'exercice du ministère dans leurs résidences. Les Jésuites ne l'étaient plus de fait ainsi que de droit; les Catholiques ne veulent pas, autant qu'il est en eux, s'associer au suicide que la peur inspire à Ganganelli. Les Collèges où leurs enfants sont élevés, à Saint-Omer, à Bruges et à Gand, tombent sous le coup du bref Dominas ac Redemptor ; la maison que les Jésuites ont fondée à Liège n'est pas aussi malheureuse ; elle survit à la destruction de l'Ordre. Le Père Howard, encouragé par le Prince-Evêque, peut y continuer le bien dont ses prédécesseurs jetèrent le germe.

Ce Collège, dans la pensée des Catholiques, devait être une pépinière d'ouvriers évangéliques, destinés à succéder aux Jésuites. Quand Pie VI le prit sous sa protection et sous celle du Saint-Siège, il ne cacha pas dans son décret que son but était de faire de ces nouveaux Prêtres « les continuateurs et les soutiens de la Mission primitive; » la Révolution française dérangea ce plan. Son premier soin, en débordant sur la Belgique, fut d'anéantir le Collège et de chasser en même temps les maîtres et les disciples. Ils allaient se voir sans asile et sans espérance de développer le Catholicisme dans la Grande-Bretagne, lorsqu'un noble et riche Anglais, Thomas Weld, se sent touché des malheurs dont ses coreligionnaires sont menacés. Le continent se ferme aux anciens Jésuites qui ne renoncent pas à former un Clergé indigène, afin de les remplacer dans leur patrie; Thomas Weld leur ouvre l'Angleterre. Cette famille, qui attache son nom à toutes les hantes infortunes, et

qui, après avoir reçu les Jésuites proscrits, viendra, trente-sept ans plus tard, mettre son vieux château de Lulworth à la disposition de Charles X banni de France, possédait une terre dans le Lancashire. Cette terre se nommait Stonyhurst.

Thomas Weld la consacre aux débris de la Société de Jésus et aux élèves qui les suivent dans leur exil. A peine installés dans ce lieu devenu cher à la Religion, les enfants de Loyola, qui ne peuvent plus se renouveler, s'occupent avec ardeur à combler les vides que la mort fait en éclaircissant leurs rangs. Ils forment des Prêtres aussi dévoués qu'instruits, des jeunes gens qui porteront dans leurs familles le courage et la foi dont ils offrent et reçoivent l'exemple. Les Pères de l'Institut supprimé ne s'étaient pas condamnés au silence et au trépas , parce que Clément XIV avait frappé l'arbre de stérilité. Ils sentaient en eux un principe de vie dominant tous les faits accomplis. Avec la plupart de leurs Frères dispersés, ils croyaient que de nouveaux événements, que d'immenses désastres et de plus mûres réflexions amèneraient tôt ou tard le Saint-Siège à révoquer le bref de Ganganelli. Ce qui se passait en Prusse et en Russie, la merveilleuse conservation de l'Ordre de saint Ignace, les bonnes dispositions dont Pie VI était animé, les entretenaient dans cet espoir. Dès 1786, les Jésuites de la Grande-Bretagne, qui n'avaient point eu à lutter contre le gouvernement, et qui, en dehors du bref, se trouvaient dans la même situation qu'auparavant, supplièrent le Vicaire-général de les incorporer à la Société renaissante. La chose n'était possible qu'en transgressant les commandements du Pape. Le Vicaire-général signifie aux Pères de l'ancienne Province britannique qu'il faut renoncer à ce projet. En 1800, lorsque Pie VII eut publi-

quement autorisé l'existence des Jésuites en Russie , les Anglais réitérèrent la même demande. Les obstacles étaient aplanis; Gruber sollicite du Saint-Siège le droit d'agréger à l'Institut ceux qui désirent y mourir après avoir voué leur vie au triomphe de l'Eglise. Le Souverain Pontife leur accorda cette faveur. Le Père William Strickland fut chargé d'élever au degré- de Profès le Père Marmaduch-Stone, recteur du nouveau Collège anglais, et de l'établir Provincial. Le 22 mai i8o3, cette solennité eut lieu.

A peine la nouvelle de la reconstitution de l'Ordre en Angleterre est-elle divulguée, que l'on voit accourir à Stonyhurst tous les anciens Jésuites, heureux encore de reprendre le joug des règles de saint Ignace. Parmi les plus empressés, on distingue les Pères Thomas Stanley, Pierre O'Brien, Lawson, Jenkins, Edouard Ghurch et Joseph Recve, dont les noms sont chers aux Catholiques et précieux à la jeunesse. Charles et Robert Plowden, Thomas Recve, Lewis, Jacques Leslie, Edouard Howard, Price , Johnson et un certain nombre déjeunes Prêtres viennent renforcer la cohorte qui se réunit. La Compagnie sortait du tombeau; elle veille à se perpétuer. Les Trois-Royaumes étaient alors engagés dans une terrible lutte avec Napoléon. Le sang et les trésors du pays se prodiguaient sur les champs de bataille et dans les intrigues diplomatiques. Il y avait du patriotisme et de l'ambition, de la haine et une pensée égoïste au fond de ce duel d'empire à empire. L'Angleterre était ébranlée ; mais elle semblait grandir avec le danger. Pitt n'avait ni le temps ni la volonté de s'opposer au rétablissement de l'Institut. L'Angleterre était restée indifférente à sa mort; elle se croyait assez puissante pour ne pas s'occuper de sa résurrection. Tous les yeux se tournaient vers

le continent : les Jésuites mirent à profit ces sollicitudes, et, afin de ne pas être pris au dépourvu, ils décidèrent qu'un Noviciat serait créé.

Il ne fallait qu'une maison et un jardin, la générosité de Thomas Weld y pourvut. Le Père Charles Plowden fut chargé de la direction de l'établissement. Thomas Weld n'avait encore offert aux Jésuites que le superflu de sa fortune; il fit mieux : il donna son fils à la Compagnie. Avec ce jeune homme entrèrent au Noviciat Gualter, Clifford et Thomas Tate. Dans de pareilles conditions d'existence, l'Institut allait se propager rapidement ; un obstacle surgit de l'autorité même qui devait concourir à cette propagation.

A diverses reprises, de sérieux conflits avaient éclaté entre les Missionnaires et quelques Vicaires apostoliques. Les Jésuites s'y étaient vus mêlés plutôt pour les besoins de la cause catholique que par esprit de domination. Les droits des uns et des autres n'avaient pas été bien définis ou bien compris, et dans l'administration de l'Eglise d'Angleterre, il surgissait de temps à autre des dissentiments qui plus d'une fois compromirent le présent et l'avenir. En face de la position faite aux disciples de saint Ignace, on aurait pu croire que ces débats ne se réveilleraient point et que chacun, dans la sphère de ses pouvoirs, travaillerait à l'œuvre commune. Il n'en fut pas ainsi. Le nom de la Compagnie était populaire parmi les Catholiques des Trois-Royaumes. Son sang avait coulé sur les échafauds avec le sang de leurs ancêtres. Les Jésuites avaient vécu , avaient souffert sous leur toit; ils étaient les hôtes, les maîtres des générations passées et delà génération nouvelle. Ce double lien, que les prisons et la hache du bourreau resserrèrent si souvent, établissait, entre les Catholiques et l'Ordre de

Loyola, une solidarité sanctionnée par le temps, par les services et par la reconnaissance. L'autorité du Vicaire apostolique n'avait jamais été contestée; mais, transitoire dans les personnes, elle restait par cela seul exposée à des mécomptes d'amour-propre. Quelques-uns des délégués du Saint-Siège s'étaient roidis contre cette position précaire; ils avaient, comme Richard Schmitt, essayé d'affaiblir le prestige dont les Jésuites se voyaient environnés, pour ainsi dire, malgré eux. L'action du Vicaire apostolique, funeste au Catholicisme, n'avait servi qu'à rehausser l'Institut. Les Jésuites eurent des adversaires très-prononcés dans quelques-uns de ces Prélats; ils en rencontrèrent qui, à l'exemple de l'illustre Milner, s'identifièrent complètement avec eux.

Dans la situation actuelle, de pareils conflits ne sont plus possibles. En Angleterre tout passe sous le niveau de la publicité. Cette publicité a sans doute ses erreurs volontaires, ses fraudes même, comme toute espèce de liberté qui vit de monopole; mais la presse anglaise, jusqu'alors si hostile aux Jésuites et si intolérante, parut enfin, dès l'année 1810, revenir à des sentiments d'équité. C'était le temps des intrigues politiques : elles devaient plus tard se multiplier et se proclamer comme une puissance. Dans ce mouvement de passions et d'idées, qui marquera les commencements du dix-neuvième siècle, les Jésuites ne sont mêlés à aucun des événements qui remuent l'Europe. Tant que les x\nglais n'ont pas vu la Compagnie libre de son action et agissant au soleil, ils eurent de sourdes imputations à faire rejaillir sur elle. Du jour où l'on permit aux Pères de l'Institut de prier, d'évangéliser et d'instruire en n'ayant de comptes à rendre qu'à la loi, les Jésuites ne furent plus soupçonnés de conspirer, et les sectes les plus hostiles

s'empressèrent de leur donner ce témoignage. On allait, en défigurant l'histoire des disciples de saint Ignace, les trouver coupables à tous les coins du globe. La France constitutionnelle, l'Espagne libérale, l'Italie, l'Allemagne, la Suisse et la Belgique révolutionnaires devaient pousser coatre eux un long cri de malédiction, et dans le pays le plus opposé aux tendances catholiques ce cri était condamné à rester sans écho.

C'est qu'avec leur bon sens pratique les Anglais n'avaient pas tardé à comprendre qu'une guerre éternelle, faite à des hommes innocents de tous ces crimes dont on se plaisait à les charger, entraînait nécessairement une guerre contre les idées qu'ils patronaient. Les Anglais, se plaçant à la tête de la civilisation européenne, ne voulurent pas faire subir un pareil échec à leur orgueil national. Ils acceptèrent les Jésuites tels quels, bien persuadés que, puisqu'ils réclamaient le grand jour, il serait toujours facile de les atteindre dans l'ombre. Les Jésuites ne s'y précipitèrent point, et le cabinet britannique et la presse anglaise n'inventèrent jamais de prétextes pour se donner l'occasion d'y descendre sans eux.

La position que nous venons de décrire, et que les deux partis ont maintenue de 1810 à 1 845, n'était pas encore aussi nettement dessinée, lorsque les Vicaires apostoliques essayèrent d'attirer des embarras à la Société. Avec les méticuleuses précautions que la peur de se compromettre inspire souvent aux hommes les mieux intentionnés, certains délégués du Saint-Siège refusaient de reconnaître comme Jésuites les Prêtres que Pie VII lui-même encourageait à se proclamer tels. Quand le Souverain Pontife , par sa bulle Sollicitudo omnium ecclvxiavum du 7 août 1814, eut vaincu les difficultés,

ces mêmes délégués se retranchèrent derrière une chimère qu'on leur fit caresser comme une réalité : ils s'imaginèrent que l'existence des Jésuites au sein des Trois- Royaumes réveillerait les anciens ferments de discorde, et que déjà le pouvoir s'apprêtait à susciter contre les Catholiques de nouvelles persécutions. Il n'en était rien, il n'en pouvait rien être ; mais ces hostilités, divisant le même parti , ne tendaient qu'à l'affaiblir. Il est bien malaisé en effet qu'un parti, lors même qu'il serait une fraction de l'unité catholique, puisse grandir ou subsister en ayant chez lui la guerre intestine. Pour la faire cesser, les Jésuites se soumirent à toutes les conditions. Ils se savaient nécessaires; ils ne firent pas sentir leur importance.

Au milieu de ces démêlés, leur zèle ne se ralentissait pas. Le 3i juillet 1810, jour de la fête de saint Ignace, Thomas Weld, le bienfaiteur de l'Institut, expira saintement dans le Collège qu'il avait fondé. Chaque année augmentait le nombre des élèves de cette maison; chaque année aussi les Jésuites gagnèrent du terrain. Ils avançaient sans bruit, étouffant leur triomphe d'aujourd'hui sous leur espérance de demain et ne donnant rien au hasard. En 181 7 , le Père Grivel, nommé Visiteur de la province par Bzrozowski, n'eut qu'à approuver ce qui était déjà fait et les plans en voie d'exécution. Le Père Charles Plowden fut par lui choisi pour Provincial. En 1820, Plowden mourut, et Nicolas Lewall le remplaça. Six années après, le Père Brooke était appelé à succéder à Lewall.

Mais, durant cet intervalle, de notables changements s'introduisirent dans la législation anglaise. Les Catholiques, tolérés jusqu'alors, avaient revendiqué leurs droits d'hommes libres et de citoyens. C'était une réparation

des iniquités passées, la consécration d'un grand principe. Les orateurs du Parlement, à la tête desquels brillaient Georges Canning et lord Grey , soutinrent la justice des demandes adressées par les Catholiques. Ces demandes blessaient au vif l'Eglise anglicane; néanmoins elles étaient exigées par la raison d'Etat et par la raison publique. L'émancipation, long-temps ajournée, long-temps discutée, fut enfin prise au sérieux et peu après admise comme loi du royaume. Mais en 1829, quand ces discussions formidables étaient dans leur effervescence, un bill fut promulgué qui sembla tout remettre en question. Ce bill défendait aux sujets de la Couronne britannique de prononcer des vœux de Religion en Angleterre ou de revenir s'y fixer après les avoir prononcés dans un autre pays. La peine d'exil frappait tous les contrevenants. Les Jésuites sentirent qu'une pareille loi était spécialement dirigée contre eux, et ils en tinrent peu de compte, parce qu'ils ne se déguisèrent pas qu'elle naissait au contact des passions, surexcitées par le bill d'émancipation, devenu le champ-clos des dernières colères du Protestantisme.

Ils avaient à démontrer que, libres ou esclaves, rien ne les pousserait dans l'arène des intrigues. Ils voulaient prouver qu'ils accomplissaient aussi ponctuellement leurs devoirs de Prêtres et de Jésuites sous le coup de la persécution que sous celui du bienfait. Ils restèrent donc muets et inébranlables au poste confié à leur vigilance. Ce poste était si bien gardé que, de 1826 à 1 835 , onze églises s'élevèrent par leurs soins. Alors même commença ce mouvement vers le Catholicisme qui, imprimé aux classes doctes ou nobles, progresse avec tant de rapidité qu'il est impossible d'en calculer la portée. En face de l'idée catholique, qui n'a

rien perdu de sa sève première, la Grande-Bretagne n'est ni émue ni alarmée. Elle voit les Jésuites fonder des Collèges, bâtir des églises dans la capitale même des Trois-Royaumes ; elle mesure le degré de ferveur qui accueille le Puséysme '; elle entend les maîtres les plus

1 Le Puséysme désigne le système moderne de théologie anglicane devenu si célèbre depuis quelques .innées. C'est une école de savants distingués, presque tous professeurs ou élèves de l'Université d'Oxford. Ce nom lui vient du docteur Pusey , et elle le reçut en 1833. Dès cette époque, certains projets touchant la réforme de l'Église établie furent agiles dans la presse britannique. Ce n'était pas de ces déclamations banales sur la splendeur et l'opulence du Clergé , de ces théories inapplicables que les charlatans religieux ou politiques inventent pour dresser un piédestal à leur vanité toujours gonflée des éloges qu'ils sont sans cesse en travail de se donner à eux-mêmes ; mais au contraire des plans sérieux, discutés par les amis avoues ou par certains membres de l'Eglise anglicane. Us aspiraient à en modifier les constitutions, la liturgie et les formulaires. Ceux qui parlaient de cette sorte ne s'entendaient pas sur tous les points; la discorde régnait sourdement parmi eux : de ce conflit naquit le Puséysme. En 1833, l'école nouvelle, encore peu nombreuse, commença à publier les traités pour les temps présents, Tracts fort the tirne&, et d'autres écrits polémiques, les uns destinés à la défense de l'Anglicanisme, les autres dirigés contre Rome ou contre les Prolestants dissidents. Le Brilish critic , revue trimestrielle, devint l'organe de cette secte, qui, à l'inverse de toutes les autres, cherchait de bonne foi la lumière.

En 1836, le docteur Hambden, nommé par le cabinet de Saint-James à la chaire de théologie d'Oxford, fut censuré par le conseil universitaire, accusant de rationalisme les précédents écrits du docteur. A la tête de l'opposition que son système soulevait dans Oxford, ou distinguait Pusey, Vaughan, Thomas et Newman. Pusey était en évidence, il s'y mit encore davantage en publiant un ouvrage remarquable pour défendre ses idées. C'est cette initiative qui contribua à faire donner son nom au parti.

Dans le principe, les chefs du Puséysme semblent n'avoir d'autre but que de soutenir et de reconstituer l'Anglicanisme. D'après les Tracts et leurs autres écrits polémiques ou dogmatiques, les Puséystes parlaient alors du point fondamental que les anciens réformateurs étaient des hommes à tendance relâchée, et qu'eux au contraire s'efforçaient d'être exacts en dogme ainsi qu'en discipline. Us disaient aux Anglicans : « Maintenez le symbole d'Alhanase et toutes les règles du baptême. Point d'accommodement avec l'esprit du siècle. A temps et à contre-temps, ne transigez jamais avec vos obligations. N'oubliez pas les devoirs (pie, lors de votre régénération en Christ par le saint baptême, vous avez contractés envers l'Eglise. L'Eglise ne doit jamais dépendre de l'Etat, mais son alliance est un honneur pour l'Etat. Ravivez la discipline tombée en désuétude ; réchauffez l'intelligence par le souvenir des vertus que notre Eglise a malheureusement négligées, niais qu'elle n'a jamais perdues. Observez les jours d'abstinence et les fêtes des saints; soumettez-vous aux rubriques ; tenez les temples ouverts, et notre Eglise apparaîtra ce qu'elle est réellement, pure, apostolique et rejetant les corruptions doctrinales ainsi que les pratiques superstitieuses, sinon idolàlriques de Home, sa sœur infortunée , pratiques clairement réprouvées par l'antiquité, dont nous invoquons le témoignage avec respect. »

Telles furent les doctrines primitives des Puséysles. Us se mirent à l'œuvre; ils étudièrent le Christianisme et l'état constitutif de l'unité catholique, non plus dans les théologiens protestants des trois derniers siècles, mais dans les saints Pères, tradition

honorés de ses Universités proclamer leurs doutes anglicans ou abriter leur croyance nouvelle sous l'égide du Saint-Siège, la seule autorité immuable sur la terre. Comme le gouvernement britannique a posé les prémisses du principe de liberté, il en adopte toutes les

vivante de l'Apostolat. L'ardeur an Puséysme égalait sa science et sa candeur. Il avait souvent attaque avec violence la Chaire de Pierre dans ses premiers Tracts, parce qu'il se proposait beaucoup inoins d'inculquer les vérités catholiques considérées en elles-mêmes que de vivifier le système anglican tel que cette école le comprenait. Quoique entreprise dans les conditions d'un milieu décoloré, l'étude des antiquités ecclésiastiques produisit des découvertes tout à fait inattendues. La nature même de la polémique engagée par les Puséystes les força d'étaler au grand jour des doctrines et des actes dont ils ne pouvaient nier la sainteté, bien cpie ces actes et ces doctrines appartinssent à l'Église romaine. Sur des esprits réfléchis et se passionnant pour la vérité, de pareilles découvertes curent pour effet de tempérer l'amertume et de modifier les idées. Les Tracts avaient fait école ; les premiers disciples du Puséysme, comme cela arrive toujours, mal à l'aise dans la formule originelle, commençaient à pousser plus loin leurs investigations. On les avait conviés à l'étude de l'antiquité : jeunes et sincères, ils s'y étaient appliqués à loisir et consciencieusement. La fameuse question : A llonui potest alù/uid boni esse? leur avait été posée ; ils marchaient en avant pour inventer des raisons plus concluantes que celles dont les vieux Universitaires stéréotypaient dans leurs chaires l'impuissante logique. Ce fut le résultat de ces études qui ramena au Catholicisme les docteurs Siblhorp, Graut, Seager et plusieurs autres. Pusey et Newman, au centre même de l'Anglicanisme, recherchaient la vérité avec une ardeur toute juvénile; ils faisaient eux-mêmes des démarches éclatantes eu faveur de la Foi catholique, apostolique et romaine. En 1843, Pusey reconnaissait le dogme de la transsubstantiation tel que le proclame l'Église; et, dans un sermon prêché devant l'Université d'Oxford, à la cathédrale du Christ, il ne déguisa point sa pensée. Ce discours était une révolution. On en censura le fond et la forme. On frappa d'interdiction universitaire le courageux orateur ; mais ce discours, imprimé sous le titre de La sainte Eucharistie comfort du pénitent, se vendit ■i trois cent mille exemplaires. Il provoqua des multitudes d'adhésions de la part même des régents de l'Université. Pétulant ce temps, le docteur Newman résignait la cure de Sainte-Marie d'Oxford pour s'adonner plus librement à l'étude et aux pratiques de la vie ascète. 11 rétractait même les assertions que, de 1833 à 1837, il avait pu avancer contre l'Église catholique, et le Slatesman, journal protestant de Londres, ne craignait pas de dire : «< C'est là un événement grave dans la crise dont nous sommes témoins. » En 1845, Newman et une foule de ses amis ont donné à cet événement toute sa portée en rentrant dans le sein de l'Unité.

Les Puséystes, entraînés malgré eux par l'évidence vers la Foi romaine, prétendaient bien, il est vrai, qu'ils n'iraient jamais au Romanisme. Néanmoins ils embrassaient de fait une partie de ses dogmes et même de ses pratiques. Un certain nombre de leurs disciples revenaient franchement au Catholicisme. Depuis le mois d'avril 1841, la publication des Tracts avait été suspendue, mais les moyens de propagation ne manquaient pas à ce parti. Il régnait dans plusieurs universités on séminaires; il s'étendait eu Amérique et même aux Indes. Le Bhtish critic continuait sou œuvre trimestrielle; et, renonçant peu à peu à ses attaques contre Rome, il faisait peser ses savantes hostilités sur les réformateurs du seizième siècle. Les écrivains de cette revue sont Anglicans, et, du haut de leur raison, ils jugent avec une implacable équité

conséquences. Les Jésuites sont citoyens anglais; à ce titre, qu'ils revendiquent avec orgueil, il leur est permis d'enseigner la jeunesse, de répandre leur Foi et de guider les autres hommes dans la voie que chacun a le privilège de se tracer. Ainsi les Hérétiques de la Grande- Bretagne, comme ceux d'Allemagne et de France, se montrent plus tolérants à l'égard du Catholicisme, leur adversaire naturel, que les hommes nés dans le sein de l'Eglise romaine et qui aspirent à la tuer sous leur sceptique indifférence ou à la garrotter dans des constitutions dont ils s'établissent les seuls interprètes et les uniques modérateurs.

tous les hommes qui secondèrent Luther, Calvin et Henri VIII dans leur séparation avec le Saint-Siège.

Cette Ecole, dont l'attitude pacifiquement progressive ébranle l'Anglicanisme jusqu'en ses fondements , ne demande rien cpi'à la vérité. Elle exerce une notable influence par l'étendue de ses rapports et de sa littérature ; elle fait de nombreux prosélytes, et les moyens qu'elle emploie sont tous avoués au grand jour. Elle arrive par la discussion. Aux hommes instruits , elle consacre des traités d'érudition originaux ou réimprimés; aux lecteurs ordinaires, des écrits moins élaborés; aux pauvres et aux ouvriers, des faits et des dissertations à leur portée; aux enfants, des contes familiers. Il n'y a pas sans doute dans tout cela une pensée identique ni un système régulier, on y reconnaît néanmoins un but. Ce but prouve manifestement combien les nouvelles doctrines propagées par le Puséysme exercent d'empire sur les croyances anglaises. Il a pénétré partout, au Parlement, dans la magistrature et principalement dans les classes moyennes. 11 affecte de se mettre sur le pied d'égalité fraternelle avec les Catholiques du continent ; quelquefois il représente l'Eglise universelle comme divisée en trois branches, grecque, romaine et anglicane; puis il se berce de l'espérance qu'il existe une communion invisible sanctionnée par l'Esprit- Saint.

Etrange contradiction ! à cette bienveillance pour les Catholiques du continent se joint chez quelques Puséystes une sorte d'antipathie pour les Catholiques anglais. Les Puséystes ne voient pas sans peine leurs frères rentrer dans le giron de l'Unité, et lorsqu'en 1845 le docteur Newman et ses principaux disciples firent ce dernier pas, Pusey lui-même ne put s'empêcher de témoigner publiquement ses regrets. On croirait que la nouvelle Ecole s'est flattée de la pensée qu'un jour elle sera suivie par les Fidèles des Trois-Ptoyaumcs; on dit même que plus d'une fois certaines insinuations furent faites en ce sens. Les Catholiques restèrent inébranlables ; mais plusieurs Puséystes, entraînés par la vérité, ne tardèrent pas à renoncer aux théories dont ils étaient épris. Us cherchaient un tout logique ; l'Eglise romaine le leur offrait : ils l'ont accepté. Cette Ecole se trouve donc aujourd'hui dans un inextricable embarras. Il faut qu'elle recule ou qu'elle avance sous peine de suicide. Le système d'examen a sapé l'Anglicanisme, et il n'ose pas se réfugier dans le Catholicisme, auquel ses tendances ont rendu presque en même temps de bons et de mauvais services. La mission du Puséysme a commencé par des études sérieuses ; elle doit continuer par la science et s'achever par la Foi.

L'Irlande n'avait jamais été placée dans des conditions aussi favorables que l'Angleterre catholique; les Jésuites s'attachèrent à sa destinée par les persécutions même dont elle fut l'objet. Contrée que l'énergie de sa Foi rendait la privilégiée de la souffrance, l'Irlande, toujours asservie et toujours fidèle, était un témoignage vivant de l'iniquité protestante et de la longanimité chrétienne. Dès les premiers jours de sa fondation, l'Ordre de Jésus avait eu pour elle des consolateurs et des apôtres ; à toutes les époques il sut lui en offrir. Mais, quand l'Institut vit son existence menacée, les Irlandais, dont la proscription durait toujours, eurent des larmes de regret à donner aux Pères qui les avaient soutenus dans cette épreuve de trois siècles. Les Jésuites n'ont pu réaliser en ce pays qu'un bien sans retentissement, sans aucun de ces avantages sociaux dont le monde les croit si préoccupés. Cependant ils ne renoncèrent jamais à une terre où tout semblait condamné au désespoir. Le bref Dominus ac Redemptor ayant anéanti la Compagnie de Jésus, les enfants de Loyola, à l'exemple du troupeau, ne se laissèrent pas décourager par l'abandon du berger. liome licenciait sa meilleure milice la veille même du jour où le Saint-Siège allait être attaqué sur tous les points à la fois. Les Jésuites, en obéissant au bref pontifical, ne crurent pas devoir déserter le poste confié à leur garde.

Ils étaient pauvres comme un Irlandais; mais ce dénùment, qui prenait sa source dans la charité, ne les inquiéta guère. Ils mirent en commun leur indigence, et, en travaillant à la moisson que Dieu réservait à leur zèle, ils attendirent des jours plus sereins. Le Père Richard Callaghan, un vieux Missionnaire des Philippines, dont les mains et la langue portent les traces du martyre enduré

pour la Foi, dirigeait les Jésuites sécularisés. Ils n'avaient pu fonder en Irlande un établissement afin de recevoir les jeunes gens que, dans un avenir prochain, ils espéraient agréger à leur Ordre sorti de ses ruines ; le Collège de Stonyhurst dilata son sein. D'autres se rendirent à Païenne, où ils achevèrent leurs études. En 1807, Richard Gallaghan était mort chargé d'années et de bonnes œuvres; en 181 1, le trépas du Père Thomas Betagh rompit la dernière chaîne qui, en Irlande, attachait les nouveaux Scolastiques à l'ancienne Compagnie. Betagh, dont le nom est encore populaire à Dublin et dans les campagnes de l'Irlande, avait trouvé dans son cœur T éloquence qui remue si vivement les instincts de ce peuple. Le Père Kenney lui succède au mois de novembre. Avec cette patience que rien ne peut abattre, les Jésuites se mettent à l'œuvre comme si déjà le Souverain Pontife avait rendu la vie à leur Institut.

Ils s'avouaient les inconvénients de cette éducation cosmopolite qui déplace les individus et leur donne dans la jeunesse des idées moins patriotiques. L'Irlande, selon eux, avait le droit de voir élever ses entants sur sa terre proscrite, afin qu'un jour, nourris de ses malheurs, ils pussent avec plus de force réclamer son affranchissement. Ce fut cette pensée qui inspira à Kenney le projet d'un collège national. Il le créa à Clongowes, non loin de Dublin. La restauration de l'Institut augmenta tellement ses prospérités qu'en 18 19 il comptait déjà plus de deux cent cinquante disciples. Dans la même année, les bienfaits de Marie O'Brien permirent d'en bâtir un autre dans le district de King's-County. Il fallait relever les Irlandais de l'abâtardissement moral dans lequel la politique anglaise essayait de les tenir. A ce peuple auquel la grande voix de Daniel OConnell, un élève des

Jésuites, apprenait ce que c'est que la liberté, il importait de donner l'intelligence de ses devoirs d'abord, de ses droits ensuite. La Compagnie de Jésus se chargea de la première tâche, O'Connell remplit la seconde.

Depuis Henri VIII jusqu'à Cromwell, et de Cromwell aux rois de la maison de Hanovre, tout avait été mis en œuvre afin de dégrader les Irlandais et de les asservir par une ignorance calculée. On avait abusé de leur passion pour les boissons enivrantes; on les plongeait peu à peu dans cet état de torpeur qui fait de la vie une espèce de sommeil bestial. On habitua ces populations, toujours catholiques par le cœur, à des débauches que l'autorité eut l'art de placer sous l'invocation de quelque saint populaire dans l'île. Pourvu qu'il reste aux Irlandais assez de vigueur corporelle réservée à féconder la terre dont les fruits et les moissons payeront le luxe et les plaisirs de l'iVngleterre, on ne s'occupe ni de leur bien-être, ni de leur santé, ni de leurs familles, ni de leur existence. On les fait ouvriers sans aucun salaire, ou soldats dans les Indes sans espérance d'avancement. Tout fut combiné contre eux, et cette situation aurait pu, en se prolongeant, amener de cruels résultats, lorsqu'un concours de circonstances inouïes dans l'histoire força le gouvernement britannique à rougir de ses plans de démoralisation. •

Les Pères Kenney, Esmund et Aylmer confessaient, dans la tristesse de leurs âmes, cet abrutissement intellectuel. Ils sentaient que le remède était entre leurs mains; mais ce remède, il devenait urgent de l'appliquer, et il était difficile de corriger tout d'un coup tant d'abus si fortement enracinés. Jusqu'alors la Religion proscrite n'avait eu ni temples ni autels; les Irlandais ne connais-

saient pas la pompe de ses fêtes, ils ne s'étaient jamais rendu compte de l'effet produit sur les masses par ces processions solennelles où Dieu semble se mêler aux hommes pour bénir leurs travaux et se mettre de moitié dans leurs douleurs. Ils n'avaient été Catholiques qu'à la dérobée, ne communiquant avec les anciens Jésuites ou avec le Clergé séculier qu'à travers mille dangers. Les nouveaux disciples de l'Institut profitent de la tolérance qu'une politique plus sage laisse établir; ils se décident à initier le peuple irlandais à ces joies triomphales de l'Église. La Fête-Dieu est célébrée dès 1822 à Clongowes, au milieu d'une foule immense. Le culte extérieur réveillait dans les âmes des idées de Foi, il y porta un besoin de réforme intérieure. Des églises furent bâties, des Missions s'ouvrirent, des associations religieuses se créèrent. Bientôt les enfants des martyrs retrouvent dans la piété et dans l'éducation la vigueur nécessaire pour arriver pacifiquement à leur régénération sociale.

Il avait fallu de pénibles travaux, de longs sacrifices afin de réaliser le projet conçu; les Jésuites les accomplirent tous sans se laisser rebuter par les obstacles. On les a souvent accusés de ne vouloir jamais participer à des institutions dont quelques-uns de leurs Pères ne seraient pas les promoteurs. En Irlande, le fait donne un * démenti à l'imputation. En i8/[o, au moment où, par tles retraites et par des Missions, ils apprenaient aux multitudes à célébrer la troisième fête séculaire de la fondation de l'Ordre de Jésus, c'est en popularisant l'œuvre d'un autre qu'ils obtiennent le plus éclatant succès. Le Capucin Théobald Malhevv a, deux années auparavant, jeté les bases de sa Société de tempérance. Les Jésuites saisissent tout ce que ce renoncement volontaire aux liqueurs enivrantes peut avoir d'utile dans un pays tel que

l'Irlande. Ils se font les propagateurs les plus zélés de la pensée chrétienne du révérend Mathew; par leurs soins, elle s'étend avec une rapidité inconcevable. Cette Société de tempérance était l'auxiliaire de la mission que les Pères se donnaient, mais elle ne les détourna pas de leur but particulier.

En 1829, leur nombre s'augmentait avec leur ascendant : ils étaient le bras droit des Evêques, les modèles vivants proposés au Clergé par les Prélats. Le Général de la Compagnie juge opportun de détacher alors l'Irlande de la Province d'Angleterre. Il nomme un Vice- Provincial pour gouverner les Jésuites. Ce fut sur le Père Robert Saint-Léger que tomba son choix; la séparation devait produire de fructueux résultats. En 1 8 4 * > un Collège fut créé à Dublin sous les auspices de saint François-Xavier, et l'Angleterre ne s'épouvanta pas de cet accroissement d'influence catholique. L'Anglicanisme était ébranlé par le retour vers l'unité d'un grand nombre d'esprits droits qui, dans les Trois-Royaumes, arrivaient, à l'aide de l'étude, à se démontrer le vide de leurs croyances officielles. Un travail lent, mais toujours heureux, se révélait au milieu de la société britannique. Chacun sentait que les Jésuites y prenaient la meilleure part, tout en se renfermant dans les limites de la loi. Le pouvoir n'y vit qu'une des conséquences de la liberté; il donna le salutaire exemple de respecter le droit qu'il avait lui-même proclamé.

Par un étrange renversement de toutes les idées reçues, ce fut dans les pays séparés de la communion romaine que les Jésuites se perpétuèrent. Nous les avons vus en Russie et dans la Grande-Bretagne conserver des éléments de reconstitution et rattacher l'avenir au passé. Eu Hollande le même phénomène s'accomplit. De même vi. 7

que l'Angleterre, la république des Provinces-Unies fit une guerre ouverte à cet Ordre religieux, dont l'action sur le peuple était manifeste. A peine fut-il anéanti, que les vieilles insultes, que le souvenir même des anciennes défiances s'effacèrent. Les Protestants comprirent que ce n'était pas à eux qu'il appartenait de poursuivre leurs adversaires accablés. Ils laissèrent ce soin aux cours catholiques et aux écrivains qui aspiraient à détruire tous les cultes.

Cette situation inattendue permit aux Prêtres de la Compagnie disséminés en Hollande de continuer l'œuvre à laquelle ils s'étaient voués. Leur chef les avait placés en sentinelles perdues au milieu des ennemis de l'Eglise; personne ne songeait à les relever; ils y demeurèrent sous la direction du père Thomassen. C'était un vieillard. Adam Beckers vint à Amsterdam pour le soulager dans les labeurs de l'Apostolat. Aussitôt qu'il fut possible de se rattacher par de nouveaux vœux à la Compagnie, Beckers, Henri Groenen, Luyten et Verbek s'y rallièrent. Les Jésuites de Nimègue et de Culembourg suivent cet exemple; mais à Culembourg, le père Huberti, qu'un héritage a fait riche, consacre sa fortune à améliorer la Mission. Le père Arnold Luyten développe ce germe, et l'Internonce apostolique Ciamberlani seconde si bien ses projets, qu'en 1 8 1 8 il fut possible de fonder dans la ville un petit séminaire. Le Pape, Léon XII, avait voulu faire recouvrer aux Jésuites tous les postes occupés par eux avant la suppression. Ils rentrèrent donc à La Haye.

Vers le même temps, les Pères de la Foi, dont nous avons indiqué l'origine, vivaient en Belgique depuis le commencement du dix-neuvième siècle. Le plus ardent de leurs vœux était de pouvoir être incorporés

à l'Institut de saint Ignace. Les événements militaires de 1 8 1 4 allaient trancher une grave question. La chute de l'Empire de Napoléon était imminente; les Pères de la Foi, dirigés par Bruson et Leblanc, s'adressent à Fonteyne , alors supérieur des Jésuites en Hollande, lis sont admis dans la Compagnie; mais il faut les soumettre à un noviciat, et dans le bouleversement de tous les royaumes, la Société de Jésus se trouve, comme beaucoup de Rois, sans autre appui que ses espérances. Le prince Maurice de Broglie, évêque de Gand, ne la laissa pas long-temps dans cette incertitude.

Ce Prélat, dont le nom retentit si souvent dans les annales de cette époque, était un spirituel courtisan et un orateur, un homme de Dieu et un homme du monde, toujours prêt à secourir l'infortune, à faire acte de courage, ou à donner aux autres un noble exemple. Napoléon l'avait pris en affection. Il aimait en lui sa naissance et ses vertus, sa piété et son enjouement. Maurice de Broglie se montra plein de gratitude et d'enthousiasme, pour l'Empereur; mais, au moment où Bonaparte, aveuglé par l'ambition ou par la colère, se déclara le persécuteur du Souverain Pontife, la conscience de l'Evêque de Gand l'emporta sur tons les sentiments humains. Dans le Concile de Paris, au donjon de Vincennes et dans l'île Sainte-Marguerite, le prince de Broglie ne recula devant l'accomplissement d'aucun de ses devoirs. Il venait à peine de sortir de sa prison d'état lorsque les Jésuites sollicitèrent son concours. Il leur fut promptement acquis. Le diocèse de Gand s'ouvrit à leur demande; à dater de ce jour, il y eu* entre le Prélat et les disciples de saint Ignace une de ces alliances contractées par la vertu, et que rien ne peut rompre sur la terre. Le Noviciat était résolu en

principe; la marquise de Rhodes fournit les fonds de premier établissement; le comte de Thiennes mit son château de Rumbeke à la disposition de la Société; puis les exercices commencèrent. A uelques mois d'intervalle, la Belgique se voyait le théâtre d'un suprême combat. L'Europe attendait Napoléon à Waterloo. Ses armées approchaient de Courtray et de Roulers; le Père Fonteyne songe à faire retraite devant elles. Le bruit des camps ne convenait pas au recueillement exigé des Novices; Fonteyne les place dans une maison de campagne, à Distelberg, que M. Gobert lui a offerte. Les événements marchèrent avec tant de précipitation que , peu de jours après, il ne resta plus sur la Belgique que des débris d'armée et un nouveau trône.

Guillaume-Frédéric de Nassau, fils du dernier Stathouder de Holiande , allait l'occuper. Ce prince, dont les qualités ainsi que les défauts seront sévèrement jugés par l'histoire, car il fit abus des uns ainsi que des autres, avait long-temps vécu en Angleterre dans un obscur exil. Chassé par la révolution française de ses états héréditaires, appelé par les vainqueurs de cette révolution à régner sur deux peuples, dont les mœurs et le culte n'avaient aucun point de similitude, Guillaume ne sut pas tenir la balance égale entre ses affections et ses devoirs. Il était roi légitime par le fait des traités, il se fit révolutionnaire par ambition. La France des Bourbons repoussait de son sein les juges et les bourreaux de Louis XVI; elle proscrivait quelques obscurs meneurs des Cent-Jours, qui avaient renversé le trône même de Guillaume; Guillaume accueillit dans son palais les régicides et les conspirateurs. 11 rêva la couronne de Saint-Louis pour son fils par un complot protestant. Sur une terre catholique, il essaya de séduire la Foi du

peuple et de rendre odieux le Clergé. Des différends s'élevaient entre les Belges fidèles à l'Église romaine et le nouveau Monarque. Chacun interprétait à sa manière les droits conquis, les promesses faites et les lois acceptées. Cette lutte, naissant dans les fêtes d'une intronisation, devait amener Guillaume à résipiscence.

Conseillé par les fanatiques de Protestantisme , ou enivré des éloges intéressés, dont les ennemis de tout culte ne cessaient de le combler, le Roi des Pays-Bas recula devanl les charges de la couronne. Il avait à contenter deux nations rivales que le hasard réunissait sous le même sceptre; le Hollandais s'obstina à ne jamais devenir Belge. Dans les premiers jours de son règne , de 1 8 1 4 à 1 8 1 5, il avait proclamé la liberté et abrogé de criants monopoles; bientôt il chercha à renverser d'une main ce qu'il établissait de l'autre.

Les Jésuites vivaient sans prendre aucune part aux débats religieux et politiques sur l'interprétation de la loi fondamentale. Tout à coup, le 3 janvier 1816, Guillaume ordonne aux Pères de Distelberg d'avoir à se séparer immédiatement. A cette injonction, les Jésuites répondent : « Un seul mot de l'Evêque suffit pour nous disperser; si le Prélat ne prononce pas cette parole, la force armée saura bien, sans effort, expulser les paisibles habitants de cette maison. » Le Père Vanderbiest, qui, après la mort de Fonteyne, a été nommé supérieur, communique à l'abbé Lesurre, Vicaire-général de Gand, la réponse qu'il a faite. Maurice de Broglie est absent; il écrit que c'est le devoir d'un capitaine de ne point abandonner, sans les défendre, ses fidèles soldats; qu'il ne permettra point que les Jésuites soient exposés aux traits de leurs ennemis, et qu'il faudra le percer luimême avant d'arriver à eux. Puis il ajoute : « Je veux

que toutes les portes de mon palais leur soient ouvertes, afin qu'ils s'y retirent en aussi grand nombre qu'il pourra en contenir. »

Le Prélat n'est pas encore satisfait de cette déclaration. Il accourt à Distelberg, il encourage les Jésuites, il les fortifie dans leur dessein. Guillaume apprend cette résistance, il en redoute l'éclat pour ses plans ultérieurs, il se détermine à la vaincre. Des troupes marchent contre le Noviciat: les Jésuites se dispersent à leur approche; le palais épiscopal les reçoit. Ce premier ferment d'opposition attire sur la tête du prince de Broglie les tenaces colères de Guillaume. L'Évêque de Gand, dès le mois d'octobre 1 8 1 4 ? avait prévu ces difficultés; il les avait soumises au congrès de Vienne : le 28 juillet 181 5, les autres chefs des diocèses réclamaient encore par une lettre au Roi. Le 2 août, Maurice de Broglie adresse à son troupeau une instruction pastorale \ Dans cet acte, où, à chaque ligne, apparaissent le courage et le besoin de prévenir les maux dont est menacée l'Eglise belge, le Pontife s'élève avec force contre la nouvelle Constitution. Elle est à sesyeux inadmissible pour des Catholiques, et il proteste. Les Evêques avaient dit que ce pacte législatif était « d'un sinistre augure pour l'avenir. » Maurice de Broglie le démontrait. Les étrangers, qui ont capté la confiance de Guillaume de Nassau, n'eurent pas de peine à l'irriter contre ce Prélat factieux, que ses collègues dans l'Épiscopat, et Pie VII lui-même félicitaient de son zèle. L'arrestation préventive de l'Evêque de Gand est décidée. Il se réfugie en France avec le Recteur du Noviciat des Jésuites. On s'empare de ce fait pour proclamer que les Pères de l'Institut doivent être

1 Histoire du royaume des Pays-Bas, par M. de Gerlache , premier président de la Cour de cassation, t. I, p. 315.

seuls accusés de la résistance du Prince. Le Prince était mortel; l'Ordre de Jésus se renouvelait; les adversaires de l'Église catholique le rendirent responsable de l'intrépidité de Maurice de Broglie.

Ce dernier ne nourrissait aucune pensée hostile au pouvoir, mais ses combats et ses souffrances pour la Foi l'avaient rendu populaire; mais surtout il défendait avec fermeté les droits de la conscience. Les Belges virent en lui un martyr; Guillaume et ses courtisans révolutionnaires le peignirent comme un fanatique suppôt de la Compagnie de Jésus.

u L'oppression par voie légale, dit M. de Gerlache \ est peut-être la pire de toutes, parce que la fraude s'y mêle à la violence. » Guillaume de Nassau, en montant sur le trône, avait caressé le Clergé, on l'avait vu même chercher à se bien faire venir des enfants de Loyola. En 1817, il se sentait emporté par ses idées protestantes; il entrait à pleines voiles dans la réaction religieuse que l'écume de tous les partis s'efforçait d'imposer à ses rêves d'orgueil. On ne pouvait encore sévir contre les Jésuites que par la calomnie, on ne s'en fit point faute. L'évêque de Gand était une victime bonne à immoler, ou ne l'épargna pas, dans l'espérance que sa punition effraierait les autres Prélats. La Cour de Bruxelles, par arrêt du 9 octobre 181 7, « condamna Maurice de Broglie, fugitif ou latitant, à la déportation et aux frais du procès, v Ce drame judiciaire, où les Jésuites sont en cause sans paraître devant le jury, où tout se fait contre eux et à cause d'eux, ne devait pas se terminer là.

Deux coupables, convaincus de vol avec effraction et destinés à l'exposition publique et aux travaux forcés

1 Ibidem, p. 341.

à perpétuité, se trouvent dans les prisons de Gand. Le jugement rendu contre le Prince -Évêque doit, aux termes de l'arrêt, être affiché à un poteau sur la place publique. On viole la loi du pays pour se donner le droit de violer les convenances sociales; le nom vénéré du Pontife fut attaché au pilori entre les deux forçats. Ce temps-là était l'âge d'or du journalisme; on avait de la conscience même contre son parti. L 'Observateur Belge, feuille hostile à la Foi romaine, ne put s'empêcher de manifester son indignation \ Cette flétrissure est acceptée comme un honneur par tous les Catholiques.

Il n'était pas dans la nature de ce Guillaume , héritier du Taciturne, de compromettre l'autorité par de semblables excès; mais on avait réussi à lui persuader que les Jésuites étaient, depuis Philippe II d'Espagne, les ennemis de sa famille et le Prince-Evêque les soutenait de tout son pouvoir : ce fut sur lui que tombèrent

1 V Observateur belge s'exprimait ainsi au lome xiv, p. 181 de sou recueil : « On eût certainement pris pour insensé, on eût peut-être persécuté comme un scélérat celui qui, après le 18 brumaire ou à l'époque du Concordat, mais surtout en 1814 et au commencement de 1815, eût cru possible qu'avant 1818 un Évêque serait condamné en Belgique, sous un Prince non catholique et par un tribunal séculier, à une peine criminelle, infamante, pour avoir souscrit avec tous ses coordinaires et rendu public un jugement doctrinal sur la question <le la licéitc ou de l'illicéité d'un serment; écrit deux lettres au Saint-Père relativement aux prières publiques que le Prince pourrait demander; reçu une réponse conforme au vœu du gouvernement; donné immédiatement de la publicité à cette réponse avec le double avantage de tranquilliser par là tous les esprits, et de justifier la demande que le gouvernement avait faite et l'acte public et solennel par lequel il y déférait.

» Bien moins encore eût-on pu croire que sans nécessité, que sans utilité, contre toute raison, on eût exécuté de la condamnation ce qu'elle pouvait emporter de plus ignominieux pour la personne du condamné, de plus outrageant pour la Religion dont il est le ministre et de plus insultant pour la nation restée fidèle au culte de ses pères. »

« — Cette insulte publique au Catholicisme, raconte M. de Gerlache a la page 345 du premier volume de son Histoire du royaume des Pays-Bas, cette profanation d'un caractère vénérable et sacré ne firent qu'exciter un sentiment général d'indignation et de dégoût pour ses auteurs. Quant à l'Evêque de Gand, il dut se trouver trop honoré d'une flétrissure qui rappelait involontairement à chacun le supplice de son divin maître. Nous n'avons pas besoin de dire à qui l'on comparait ses persécuteurs. »

les premiers effets de sa colère. Le 24 février 181 8, il s'en prit aux disciples de l'Institut. Réfugiés dans la demeure épiscopale, ils y vivaient sans bruit; une troupe de soldats, ayant à sa tête le procureur du roi , envahit ce palais. On interroge les livres et les papiers, on appose les scellés sur les meubles, on arrête l'abbé Lesurre; puis, arrivant enfin au but principal de ces perquisitions, on expulse les Jésuites, en leur donnant à entendre qu'il en sera partout ainsi dans le Royaume. La Compagnie ne se jugeait pas assez forte pour affronter la tempête. Ses commencements étaient difficiles, elle avait des obstacles de toute espèce à vaincre; elle ajourna la lutte, et, avec une prudence que ses amis blâmèrent sans essayer d'en pénétrer les motifs, elle se soumit à l'exil que le despotisme lui infligeait. La Suisse et les Pays-Bas formaient alors une seule province; ce fut vers les cantons catholiques que l'on conduisit les Novices.

Faire voyager et entretenir à l'étranger ces proscrits n'était pas chose aisée. Madame de Gizighem se charge de ce soin. Elle n'y met qu'une condition; c'est que, si des jours plus sereins viennent à luire sur la Belgique, ces jeunes gens seront tenus de rentrer dans leur patrie pour y faire, comme Jésuites, le bien qu'ils espéraient réaliser par leur vocation. Le Général de l'Ordre accepte le contrat dans ces termes. Quelques enfants de Loyola étaient néanmoins restés sur le sol. Le Père Lemaistre les dirigeait; mais, en face de la lutte violente ouverte entre les deux pouvoirs, lutte qui doit aboutir à une révolution par l'entêtement du Prince et par la persévérance du Peuple, les Jésuites se décident à transférer ailleurs leur Noviciat. Il n'y en eut aucun en Belgique pendant treize ans.

Il n'y restait plus qu'un petit nombre de Profès. Enrôlés sous les drapeaux de l'Eglise, ils combattirent avec Lemaistre en qualité de volontaires. Leurs armes furent la prière et Tétude, la résignation et l'exercice de la charité. La Belgique osait à peine résister au Souverain qui prenait à tâche d'obscurcir ses qualités royales par le plus inconcevable des égarements. Elle avait des instincts catholiques, et Guillaume s'efforçait de les froisser tous les uns après les autres. Chaque mot de liberté sorti de sa bouche était une nouvelle provocation au despotisme. Les Jésuites, quoique peu nombreux , exerçaient sur les masses une réelle influence. Leurs paroles, leurs conseils, leur attitude, leur silence même, tout était matière à soupçon et, par conséquent, à incrimination. Les agents hollandais investis par Guillaume des emplois publics, les réfugiés de tous les pays auxquels il accordait une impolitique hospitalité ne cessaient de représenter les disciples de Loyola comme les ennemis de son gouvernement. On les accusait de régner en France sous le manteau fleurdelysé des Bourbons, Guillaume de Nassau ne voulut pas qu'il fût dit que la Compagnie tenait un autre royaume entre ses mains. Elle avait ouvert des retraites où les prêtres séculiers et les laïques confondaient leurs prières et se façonnaient à la pratique des vertus chrétiennes. En 1824, le Monarque enjoint aux Evèques d'avoir à prohiber ces exercices spirituels. La querelle religieuse était assoupie; les Belges avaient courbé la tête, les ministres de Guillaume lui persuadent qu'il faut en finir avec renseignement catholique.

Moins d'une année après, le Collège de Liège, offert aux Jésuites par M. de Stas, se fermait à l'instant où le Roi allait en donner l'ordre. Le petit séminaire de Cu-

lembourg était réservé au même sort, quand les Archiprétres cl 'Amsterdam et d'Utrecht, unis aux Vicaires apostoliques de Hollande, résolurent de ne céder qu'à la violence. Guillaume était parvenu à fatiguer l'opposition même catholique : il pouvait régner tranquille. Cette espèce d'apathie, ce sentiment d'indifférence qu'à une heure donnée on signale dans les partis les plus vivaces, se faisait jour. Le Roi ainsi que Goubau et Van Maanen , ses confidents, crurent que le moment était venu d'asservir la Belgique au profit de la Hollande et d'écraser l'Église romaine sous le joug du Protestantisme.

La création du Collège philosophique de Louvain, les mesures vexatoires, les entraves mises à la liberté d'éducation et au droit imprescriptible des pères de famille réveillèrent dans les cœurs une espérance que de nouveaux déboires avaient fait ajourner. Les Frères de la doctrine chrétienne distribuaient aux enfants des pauvres et aux jeunes ouvriers une instruction appropriée à leurs besoins; ils leur apprenaient à être sobres, pieux, actifs et soumis. Ils en faisaient des fils obéissants, afin que plus tard ils pussent devenir de bons citoyens. On accusa les Instituteurs de l'indigence de répandre rUltramontanisme dans la Belgique, et d'y comploter une révolution. Aux yeux de la cour de Guillaume , ils ne furent que des Jésuites déguisés \ Les Jésuites étaient la terreur de ce Roi, qui contractait alliance avec les libéraux de toutes les sectes pour assurer le triomphe de sa pensée hérétique. Il fit fermer les Ecoles des Frères ; les Collèges de la Compagnie avaient eu le même sort. Cette royale déloyauté, que les journaux

1 Histoire du royaume des Pays-Bas, par M. de Gerlache, t. 1% p. 377.

anti-catholiques de France et des Pays-Bas saluèrent avec des cris d'allégresse, rendit une nouvelle force à l'opposition parlementaire et aux familles chrétiennes. Des lois étaient portées pour tuer l'avenir de l'enfant qui aurait étudié ailleurs que dans les écoles salariées par le gouvernement. L'ambition et l'intérêt particulier passèrent après le besoin de sauvegarder la Foi et les bonnes mœurs. Guillaume s'obstinait, le peuple commença à murmurer. Il se faisait en France contre les Jésuites une guerre si inconcevable, que les Belges avaient cru pouvoir sacrifier leurs compatriotes, membres de l'Institut de Loyola , aux préjugés des Ministres et à la nécessité de maintenir la paix. L'alliance signée entre les Constitutionnels et. les Catholiques n'allait pas jusqu'à froisser le Souverain dans son attente. Ils proclamaient les Jésuites dangereux , tout en déclarant qu'ils n'ajoutaient aucune foi aux calomnies dont les accablaient la presse libérale et le gouvernement des Pays-Bas. Cette déviation au principe de vérité ne porta point bonheur à l'opposition coalisée. M. de Gerlache lui-même, qui avait appuyé une pareille tactique dans ses discours, ne tarda pas à s'en repentir \

Guillaume avait espéré qu'il pourrait donner force et durée à son gouvernement en tâchant de se créer une popularité que les révolutionnaires de France avaient conquise à si bon marché. Comme eux et avec eux, il s'efforça d'exploiter le nom des disciples de saint Ignace;

« On lit dans le tome n, p. 80, de la première édition de V Histoire du royaume des Pays-Bas , par ce magistrat : « Que l'on veuille bien se souvenir encore une fois que ceci (ceci est le propre discours de M. de Gerlache) fut écrit en 1825; que, pour l'amour de la paix, nous voulions faire au Gouvernement, que nous supposions jusqu'à un certain point sincère dans ses appréhensions du Jésuitisme, toutes les concessions imaginables, afin de prévenir de grandes calamités. Nous commettions néanmoins une faute grave, dont nos adversaires surent tirer parti. En restreignant le principe, nous affaiblissions notre cause, bien loin de la rendre meilleure. »

il prétendit les rendre responsables de tous les désastres et de toutes les erreurs. Les Belges ne furent pas aussi crédules que les partisans de la Charte de Louis XVIII. Au mois de novembre 1827, un écrivain alors célèbre par ses ouvrages anti-catholiques, M. de Porter, fit tomber des mains du Monarque protestant cette arme du Jésuitisme : 0 Maudits Jésuites , s'écriait le chef de l'opposition constitutionnelle dans les Pays-Bas *, ils ont fait bien du mal! car pour nous défendre contre eux, on nous a, comme le cheval de la fable, sellés , bridés et montés. C'était si commode de pouvoir répondre aux Français qui, après quinze jours de séjour à Bruxelles, nous disaient : « Quoi ! pas de jury? — Non, mais aussi pas de Jésuites. — Quoi! pas de liberté de la presse? — Non, mais aussi pas de Jésuites. — Quoi! pas de responsabilité ministérielle? pas d'indépendance du pouvoir judiciaire? un système d'imposition accablant et anti- populaire , une administration boiteuse, etc.? — Il est vrai, mais point de Jésuites. — Comment, demanderais-je volontiers à nos voisins, pouvons-nous nous tirer de là? Dès que nous nous mêlons de nos affaires, on crie aux Jésuites ! et nous voilà hors du droit commun. — Dites-moi, messieurs, de ce qu'on appelle un homme Jésuite, s'ensuit-il qu'il faut l'emprisonner, le juger, le torturer et le condamner? toutes ses actions deviennent-elles des crimes et ses paroles des absurdités. »

Ce langage était celui de la raison ; il fut puni par Guillaume et compris par le peuple. Les Pères de l'Institut se trouvaient malgré eux le levier de l'opposition ; ils servaient de griefs au Roi pour refuser les concessions

1 Lettre au Courrier des Pays-Bas, par M. de Potter.

même les plus équitables. Ils se voyaient exilés comme Société et réduits à vivre à l'état d'individus* Leur nom était un cri de guerre, et, en descendant au fond des choses, on ne signale jamais leur impulsion sur les événements qui se précipitent. Le chef de la Compagnie leur écrivait ces mots significatifs : « Pour Dieu, qu'on ne se mêle pas de politique.» Tels étaient les conseils qui partaient du Gésu ; ils furent si bien suivis que deux Jésuites ne purent user qu'une fois de leur prérogative électorale. Le général de l'Ordre et Van de Velde, évêque de Gand, mirent obstacle à l'exercice d'un droit qui pouvait fournir des armes aux Ministres hollandais . Guillaume proscrivait les Pères de ses Etats, les Belges se prirent à les y rappeler. Tout était depuis long-temps mûr pour une révolution ; elle éclata au mois de septembre i83o.

Elle se faisait au nom des Catholiques et des Jésuites; son principe était avoué de tous ceux qui, à Paris, assistant au triomphe d'une autre, sous un drapeau et avec des projets différents, ne craignirent pas de chanter la victoire remportée par les Belges. Tant que Guillaume de Nassau eut assez d'autorité pour chasser les Jésuites et pour affaiblir le Catholicisme, ce Monarque fut offert par les inconséquences libérales comme le type du roi tolérant, philosophe et éclairé. Les adversaires des Jésuites lui devaient au moins dans sa chute quelques ménagements. Il n'était plus qu'un prince légitime mis dans l'impossibilité de proscrire la Foi; les panégyristes de 1825 se changèrent en insulteurs; ils l'accablèrent d'outrages. La Révolution belge fut chose grande et sainte, parce qu'elle s'abritait sous celle de juillet, dont les causes et les résultats étaient diamétralement opposés. La malédiction contre les Jésuites tonnait en France,

lorsque, dans le même moment, on les saluait en Belgique comme les martyrs de la liberté religieuse et l'espérance des familles. Guillaume les avait chassés du royaume des Pays-Bas ; à peine un nouveau gouvernement fut-il décrété que les Pères reprirent le cours de leurs travaux.

Le coup porté à l'éducation de la jeunesse parla suppression de l'Ordre de Jésus, avait retenti au loin. On recueillait dans les désespoirs du foyer domestique les fruits amers que cette mesure avait provoqués, et de chaque point de l'Europe il s'élevait des voix indépendantes pour réclamer la Compagnie. Ses derniers Pères étaient partout investis delà confiance publique; mais ils s'éteignaient peu à peu, et les Catholiques ne cessaient de tourner les yeux vers le Saint-Siège pour implorer la résurrection de l'Institut. En Suisse, les cantons attachés à l'Unité n'avaient pas consenti à se séparer de leurs maîtres dans la Foi. Vacquerie, Muller, Joseph de Diesbach et le comte Sinéo délia Torre travaillaient à donner une nouvelle vie à la Société. Le Conseil de Soleure, intéressé dans la question, écrivait au Père Vacquerie :

« Le gouvernement de Soleure désire si ardemment le rétablissement d'un Ordre si salutaire, qu'il n'a attendu que votre avis pour s'adresser directement au Saint-Père, avec lequel la correspondance est entamée depuis quelque temps par le canal du Nonce apostolique, qui veut bien appuyer avec ardeur les intentions de notre gouvernement ; et, comme on est sûr que le Pape acquiescera sans difficulté aux vœux de notre gouvernement , ils ne tarderont pas à être exécutés si le très-cher révérend Père Général veut bien y prêter ses bons offices. »

Dans le Valais, c'était le même zèle de la part des populations, le même dévouement de la part des Je-

suites. Le 3i juillet 1810, les Pères Godinot, Drach, Rudolph et Staudinger se sont agrégés à la Compagnie; sous l'égide de Joseph Sinéo délia Torre, renonçant aux grandeurs et aux richesses pour courir la carrière des humiliations et du travail, ils se livrent à l'éducation de la jeunesse dans le Collège du chef-lieu. Le Valais, annexé à l'Empire, formait alors le département du Simplon. Bonaparte est en guerre avec le Souverain Pontife ; ses préfets et ses universitaires ouvrent les hostilités contre ces Jésuites. L'Etat ne leur reconnaît pas cette qualité, mais, en dehors des actes officiels, personne ne la leur conteste. Ils ne demandaient aucun secours, aucun traitement à l'administration. Trois ans s'écoulèrent dans un abandon qui, pour les enfants de Loyola, fut un bienfait. Ils avaient prononcé le vœu de pauvreté; l'indigence à laquelle on les réduisait ne les effraya donc pas. Cependant le Grand-Maître de lUniversité impériale s'émeut au tableau que Nompère de Champagny, recteur de l'Académie de Lyon, lui trace du dénûment et de la vertu des Jésuites. Il adresse au Préfet la lettre suivante :

« La position pénible des principaux et régents des collèges dans le département du Simplon excite mon intérêt le plus vif. Le retard qu'ils éprouvent dans le payement de leurs traitements ne peut être que passager. Je vais tendre de tous mes moyens à le faire cesser. Cet objet occupera le conseil de l'Université dans une de ses plus prochaines séances, et, dès que Sa Majesté aura statué sur les propositions qui lui seront soumises, je m'empresserai d'exécuter sa décision.

» Je vous invite, monsieur le Préfet, à encourager de tous vos efforts et de toutes vos espérances, les hommes instruits qui sont chargés de l'enseignement dans les

Collèges du Valais. Les preuves de dévouement qu'ils auront données dans cette circonstance difficile ne seront pas mises en oubli. C'est un sacrifice momentané dont il me sera fort doux de pouvoir leur tenir compte. »

Cette lettre de Fontanes fut un encouragement poulies Jésuites; le 2 décembre 181 2, Champagny écrivit en ces termes au Père Sinéo: « Monsieur le Principal, je n'ignore pas votre zèle, votre dévouement et le désintéressement religieux avec lequel vous avez jusqu'ici rempli vos fonctions, et vous rentrez aujourd'hui dans la carrière éminemment utile dans laquelle vous êtes engagé. Vos soins ne seront pas perdus. Déjà l'Université est instruite , et ne se bornera pas à une stérile admiration. Mais quelle récompense plus précieuse que celle que vous trouvez dans votre coeur pourrait-on vous offrir? Quand on a, comme vous, les regards fixés sur l'éternité, la terre paraît être d'un bien vil prix. Vous donnez dans l'Université un exemple dont elle s'honorera et qu'elle citera avec orgueil à tous les membres présents et à venir.

» Pour moi, monsieur le Principal, qui ai l'avantage de vous connaître personnellement, je serai moins étonné peut-être, mais je serai plus particulièrement dévoué à vos intérêts, que vous savez si bien sacrifier. »

Telles lurent les premières relations de l'Université de France avec la Compagnie de Jésus. L'Université, ayant Fontanes à sa tête , protégeait contre les vexations gouvernementales ces quelques Pœligieux, ne s'épouvantant pas plus de la misère que des persécutions. Fontanes et Ghampagny les honoraient de leur estime, le comte de Rambuteau , préfet du Simplon , veut les expulser. Les événements furent plus forts que la volonté de l'Empevi. 8

lllt HISTOIRE

reur. En 1 8 1 4, le petit Collège de Sion devint le berceau de la Province de la Haute-Allemagne. Les compagnons du Père Sinéo avaient été éprouvés par de longues souffrances; ils s'étaient dévoués pour le Valais, le Valais leur en tient compte. Le baron de Stockai per, un des premiers magistrats du canton , propose de rendre aux Jésuites leur ancien Collège de Brig, converti en forteresse par les Français. La proposition est accueillie avec enthousiasme; cet enthousiasme se propage parmi les Catholiques. Pierre-Tobie Yenni, Evêque de Lausanne, tourne ses regards vers la Compagnie; il va l'introduire à Fribourg, lorsqu'il reçoit de Goeldlin de Tieffenau, Vicaire apostolique, une lettre qui le confirme dans sa pensée. Tieffenau lui mandait :

« Fondé sur l'expérience, je suis intimement persuadé qu'il n'y a pas de remède plus efficace à opposer aux maux de notre siècle que de rappeler dans nos cantons suisses la Compagnie de Jésus, nouvellement rétablie par notre saint Père Pie VII. Cette Société fournirait une seconde fois des défenseurs à la puissance ecclésiastique, des instituteurs à la jeunesse chrétienne; elle réglerait les sciences, ferait fleurir la piété et la continence parmi le Clergé , et serait pour le peuple un rempart contre les corruptions du siècle. Quant à moi, je désire ardemment de voir les Jésuites introduits dans le diocèse qui m'est confié. Je vous souhaite de tout mon cœur le même bonheur pour le vôtre. »

Canisius avait évangélisé la Suisse. Son tombeau à Fribourg était l'objet de la vénération générale; ce fut en s'appuyant sur ce souvenir que les Catholiques invoquèrent des Jésuites. Les Prélats helvétiques les réclamaient comme des coopérateurs indispensables; le baron d'Arcgger, avoyer de Soleure, marche sur les traces du

Clergé. Il forme le projet d'appeler la Compagnie dans cette ville. Au mois de juin i8r6, le grand Conseil se réunit; il décrète qu'elle est à tout jamais exclue du canton. Cet échec, qu'avaient inspiré des répulsions individuelles, des rivalités locales et des craintes habilement entretenues parles adversaires de l'Institut, ne refroidit point le zèle de Fribourg. Le Père Corneille Van Everbroeck offre aux proscrits de Belgique un asile à Hiidesheim; d'autres se livrent à la prédication et à l'enseignement. Cette activité, dont les résultats ne tardent point à se faire sentir, était pour les Hérétiques et pour les Radicaux un perpétuel sujet d'inquiétude. Ils redoutaient l'ascendant que les Pères savaient prendre sur les populations; une pareille influence devait à la longue nuire aux desseins dont ils commençaient à ne plus faire mystère. L'acte fédéral de 1 8 1 5 leur était à charge. Ils tâchaient de fomenter les mécontentements, d'irriter les esprits, afin d'arriver plus tard à dominer l'Helvétie par une liberté dont ils seraient seuls les apôtres, les censeurs et les usufruitiers. Pour mieux déguiser leur plan, ils se tracèrent une voie que les plus habiles ennemis de l'Institut ont suivie depuis.

L'ancienne Société de Jésus était tombée aux applaudissements de ceux qui se proclamaient hostiles au Catholicisme, chacun avait apporté son tribut d'efforts pour la battre en brèche. Elle n'existait plus; les Radicaux suisses se prirent à la regretter. Ils eurent pour elle des bénédictions et des louanges. Elle seule avait eu le don de rendre l'enseignement aimable; elle seule avait pu voir naître dans son sein des martyrs, des apôtres, des orateurs, des poètes et des savants. On couronna la victime de fleurs, lorsqu'on s'imagina qu'elle ne pourrait plus se relever sous le couteau; puis, à l'aide

d'une transition dont quelques écrivains se sont emparés plus ou moins heureusement, on vit les Radicaux suisses déclarer que le nouvel Ordre de Jésus n'avait rien de commun avec l'ancien. Les Jésuites modernes ne furent que les enfants dégénérés de saint Ignace. Ils ne possédaient pas le secret de ses Constitutions; ils restaient étrangers aux progrès de l'enseignement; ils répudiaient les principes qui portèrent si haut la gloire des premiers Jésuites. Ils furent donc condamnés à l'impuissance ou au mal. De Rivaz, grand-bailli de la république valaisienne, confondit le l\ mai 1818 ces accusations. Il parlait au nom de l'Etat : sa déclaration eut force de loi.

Vers le même temps, Balthasar de Muller proposait au grand Conseil de Fribourg de rappeler les Pères dans le canton. Soixante-neuf suffrages contre quarante-deux accueillirent sa demande , que l'avoyer Techtermann se chargea de réaliser. On avait vu en Italie et en Allemagne les Jésuites abandonner les dignités dont ils étaient revêtus pour mourir dans leur Société rajeunie. Antoine Hausherr, Joseph de Schaller et Laurent Doller, trois vétérans de la Compagnie, s'empressent d'imiter ce dévouement filial. En 1821, Louis Fortis réunit dans une vice-province, dont le Père Godinot est créé chef, la Suisse, les Missions de Hollande et de Belgique, ainsi que la Saxe.

Tandis que les cantons catholiques contractaient alliance avec les Jésuites, et que le Père Jean Roothaan parcourait le Valais en répandant partout des fruits de .salut, un orage grondait à Fribourg sur les disciples de Loyola. Depuis près de vingt ans, les Cordeliers y étaient chargés de l'instruction primaire. A la tête de cette école apparaissait le Père Grégoire Girard.

Un nouveau mode d'enseignement avait été introduit par ses soins; c'était la méthode lancastrienne, l'enseignement mutuel et les idées de Pestalozzi combinés et modifiés avec une ingénieuse habileté. Le plan du Père Girard était neuf; comme toutes les nouveautés, il dut subir les alternatives de la discussion. Il eut des partisans et des contradicteurs. Les Jésuites n'avaient pas encore pénétré à Fribourg, et déjà l'Evêque de Lausanne, juge compétent en matière d'éducation, s'était prononcé contre le mode adopté. Il avait même demandé au grand Conseil de l'interdire. Lorsque le Collège eut été mis entre les mains de l'Institut, les Pères, se conformant aux prescriptions épiscopales, n'agréèrent pas les principes de Girard. On saisit ce prétexte pour les accuser d'avoir imposé au Prélat la condamnation du Cordelier. Ses amis s'agitent; les têtes s'échauffent. A cette époque , tout devenait matière à insurrection. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1820, on se porte en tumulte sur le Collège. Le Père Girard n'avait cherché qu'à être utile aux enfants dans la sphère de ses attributions; son nom sert de cri de ralliement contre les Jésuites : on les menace de mort, on les outrage dans leur silence. L'émeute n'était qu'un premier essai des forces radicales; elle s'apaisa devant l'indifférence publique. Le Père Girard avait eu , sans le vouloir, des auxiliaires qui compromettaient sa cause. Le 26 mai, l'Evêque de Lausanne, exposant les motifs de son interdiction, justifiait ainsi les Jésuites : « L'empressement des feuilles libérales et anti-catholiques de la Suisse à défendre cette méthode, et leurs déclamations contre nos révérends Pères Jésuites, qui sont absolument étrangers à la détermination que nous avons prise, suffisent pour dessiller les yeux des personnes de bonne foi. » L'opi-

nion du Prélat fut partagée par le grand Conseil, et la

méthode du Père Girard supprimée.

Vingt ans plus tard, l'Académie française, par l'organe de M. Villemain, couronnait solennellement l'œuvre du Cordelier ; mais, au fond de cet hommage rendu à un Franciscain par ceux qui décernaient à Voltaire un dernier triomphe posthume, il y eut peut-être plus de malveillance épigrammatique à l'adresse des Jésuites que de justice en faveur de leur prétendu rival.

Cette insurrection , que l'ignorance prépara pour assurer le succès de la science, n'avait eu aucun retentissement. Les Jésuites s'en étaient encore moins préoccupés que les magistrats, car alors une pensée féconde en résultats germait dans les esprits. Guillaume de Nassau rejetait à la frontière de son royaume les Pères qui répandaient l'instruction en Belgique et en Hollande; le canton de Fribourg s'apprête à recueillir ces épaves du fanatisme luthérien. En 1824, Tohie de Gottrau, Charles de Gottrau, Philippe d'Odet , Nicolas de Buman, Hubert de Boccard, Pierre de Gendre et Théodore de Diesbach conçoivent l'idée de fonder un pensionnat à Fribourg. Elle ne rencontre que des approbateurs : l'édifice est commencé, il s achève. Il deviendra, sous la main des Jésuites, un des plus beaux établissements de l'Europe. « On voit s'élever dans le même temps, écrivait le célèbre baron de Haller, un pensionnat à Fribourg et une maison de correction à Genève. Ce sont deux édifices remarquables; mais les Fribourgeois montrent plus de sagesse; ils construisent une maison pour prévenir le mal, et les Genevois pour le punir, quand il est commis. »

Le petit nombre de Jésuites dont la Suisse pouvait disposer rendait pénibles, quelquefois mortels, les tra-

vaux de l'enseignement et de l'apostolat. Les Pères, en effet, n'avaient pas seulement à veiller à l'éducation de la jeunesse, ils devaient remplir en même temps les autres fonctions sacerdotales, être à la fois régents, directeurs des âmes et catéchistes. Le traitement alloué par les gouvernements aux professeurs employés dans les Collèges n'excède jamais six cents francs, et c'est avec cette modique subvention qu'ils doivent vivre et porter partout la bonne nouvelle de l'Evangile. Ils sont dans le Valais ainsi qu'à Fribourg instituteurs et missionnaires; mais leur zèle ne s'arrête pas à ces deux cantons. A Schwytz, à Zug, à Uri, à Unterwald, à Lucerne, à Genève, à Soleure, à Neucbâtel et à Berne, il y a des Catholiques qui les invoquent, des Prêtres qui sentent le besoin de se fortifier dans la vertu, des villages abandonnés qui réclament avec instance les consolations et les secours de l'Eglise. Ce sont les Jésuites qui exaucent ces prières, qui répondent à ces vœux. Ils se mettent, partout et toujours, aux ordres des Evêques ou des Vicaires apostoliques; ils se multiplient, afin de propager la charité dans les cœurs et de vaincre l'esprit d'indifférence ou de doute. Ils marchent, ils travaillent sans relâche. A Dusseldorf , ils habitent une partie de leur ancien Collège; ils réveillent dans cette ville les sentiments de Foi et de piété; ils y combattent avec succès une nouvelle secte de Momiers, dont le comte de Beck s'est constitué le champion. A Hildesheim, les Pères Lusken, Van Ewerbroeck et Meganck, avec treize autres Jésuites, sont occupés des mêmes soins. A Brunswick, les magistrats protestants ne veulent plus se séparer du Jésuite que l'Évêque d'IIildesheim envoya comme un messager de paix. A Dresde, où le Père Gracchi possède la confiance de la famille royale, et où

il dirige tout à la fois la conscience du Monarque, l'hôpital de la ville et tous les enfants catholiques, une émeute éclate en i83o. C'est sur les Jésuites seuls qu'elle veut frapper : elle assiège donc la maison où résident quelques Ecclésiastiques séculiers. Gracchi est au milieu d'eux; il entend les imprécations et les menaces de la foule. Il se présente à elle : « Vous demandez les Jésuites? s'écrie-t-il; je suis seul de mon Ordre dans cette maison, et me voici. » Gracchi était connu, était surtout aimé par sa charité. La multitude s'incline devant lui et le tumulte est apaisé.

Peu d'années auparavant , l'Allemagne protestante s'était émue à l'abjuration de Frédéric-Ferdinand, duc d'Anhalt-Kcethen. Dans un voyage que ce Prince fit à Paris en 1825, avec la duchesse Julie son épouse, sœur du roi de Prusse, il vit plusieurs fois le Père Ronsin. Ce Jésuite lui plut par l'aménité de son caractère et par le charme de sa conversation. Il eut avec lui de fréquents entretiens. Il proposa ses doutes et ses objections sur les vérités du Catholicisme. Ronsin les résolut, et, le 24 octobre, le duc, la duchesse et le comte d'Ingenheim, leur frère, abjurèrent le Luthéranisme pour embrasser la Foi romaine. A peine revenu dans sa principauté, Ferdinand d'Anhalt annonce à ses sujets son retour à l'Unité. Cette nouvelle excite une vive irritation parmi les Luthériens; le roi de Prusse s'indigne. Il professe que ce n'est ni l'autorité ni la tradition qui doit régler la Foi, mais la raison individuelle; et il n'a pas assez d'anathèmes pour maudire sa sœur et son beau-frère, qui se conforment à ses doctrines en écoutant le cri de leurs convictions.

Un Jésuite avait remporté cette victoire sur le Protestantisme, un autre Jésuite la consolida. A la prière

du duc et d'après l'ordre du Pape , le Père Beck accourt à Kœthen. Jusqu'alors les Catholiques y ont langui dans un état d'oppression, Beck relève leur courage, tout en se faisant un devoir de respecter les cultes dominants. Il travaille, il prêche, il évangélise presque sans espérance de succès, car Ferdinand d'Anhalt n'a point d'enfants, et ses Etats doivent passer après sa mort à un souverain hérétique. Beck connaît ces obstacles, il n'en poursuit pas moins son œuvre. En i83o, le trépas du duc mit un terme à sa mission f et le Père suivit la duchesse d'Anhalt allant porter en Europe le modèle de toutes les vertus. Mais dans ces quelques années de mission, le Jésuite avait su faire germer des idées de tolérance. A sa voix il avait vu le nombre des Catholiques augmenter, et, afin de leur laisser un souvenir de son passage, il avait jeté les fondements d'une église. Le prince Henri d'Anhalt, frère et successeur de Ferdinand, était attaché au culte luthérien ; il n'en accepta pas moins l'héritage du Jésuite. L'église s'achève par ses soins, et, en i833, le jour où le Vicaire du diocèse d'Osnabriick vint la consacrer, le nouveau duc voulut assister à cette solennité avec sa famille et les chefs protestants.

Les nouveaux éléments qui constituent la société européenne ne permettent plus aux enfants de saint Ignace de prendre une part active aux négociations du monde et aux affaires ecclésiastiques. Le Saint-Siège ne peut plus les revêtir du caractère de Légat ou de Nonce extraordinaire et les envoyer à travers le monde, comme Brouet-Pasquier, François de Borgia, Canisius, Possevin et Tolet, pour discuter, pour régler les intérêts de la Catholicité tantôt avec les rois, tantôt avec les peuples. Le cours naturel des choses a remis la Société de Jésus

dans la position que son fondateur lui avait tracée, et dont elle ne sortit qu'à son corps défendant. Elle est devenue plus religieuse que jamais dans un siècle où la politique déborde et où chacun se fait une obligation de citer à son tribunal individuel les actes des princes et les tendances des gouvernants. En face d'une pareille confusion dans les idées et dans les pouvoirs, les Jésuites ont sagement pensé qu'il ne leur restait plus qu'un rôle à jouer. Pour atteindre la fin que l'Institut leur propose, il importait de s'abstenir de toute participation aux événements publics, d'en accepter sans joie ou sans regret le contre-coup, quel qu'il fut, et de marcher en silence, mais toujours, mais partout, vers le but qui leur était offert. Leur action ne devait plus se faire sentir que dans les Collèges ou dans les Chaires évangéliques; ils n'avaient mission que d'apaiser les tumultes de l'âme, que de fortifier la piété, que de conduire la jeunesse au bonheur et à la paix par une éducation chrétienne. Ils ne se départirent jamais du plan laissé par le législateur de la Compagnie. Ce plan les exposait à des soupçons, à des accusations, à des outrages; ils s'y résignèrent.

« Les Généraux et les principaux membres de la Société, ainsi s'expriment les écrivains protestants de la Revue d'Oxford et de Cambridge1, ont. toujours été et sont encore des hommes d'un grand caractère, prudents, mais avec plus de résolution qu'on n'en trouve chez les gens du monde; ce sont des hommes à l'esprit froid et lucide et au cœur chaleureux, que l'on n'a jamais taxé d'insensibilité; des hommes auxquels on peut se fier dans les affaires, qu'ils traitent avec une grandeur de

' Revue d'Oxford et de Cambridge, 1815.

procédés bien différente de cette petite finesse qu'on prend quelquefois pour de l'habileté. Sous la conduite de ces admirables guides, et combattant sans relâche pour la cause de la vertu, de la pureté, de Tordre civil et religieux, marche la grande armée des Jésuites, grande non par le nombre, mais par les œuvres, et composée de prédicateurs éloquents, de missionnaires auxquels les plus rudes travaux ne font point perdre l'urbanité des manières, d'hommes de lettres au goût sûr et à l'imagination vive, de savants ayant la passion de l'étude sans en avoir la monomanie, d'hommes vivant dans le monde sans être mondains. »

C'est sous ces traits que des Anglicans peignent les vieux et les nouveaux Jésuites. Les Anglicans commencent à rougir de la crédulité et de l'injustice de leurs devanciers; en Suisse, le mouvement des idées n'avait pas, en i83i, sanctionné une pareille équité. Les Jésuites restaient étrangers aux commotions agitant l'Europe. On avait pris leur nom pour servir d'étendard aux espérances révolutionnaires ; lorsqu'elles crurent leur triomphe assuré, ce fut aux Jésuites qu'elles essayèrent de reprocher la lenteur de leurs succès. Le Collège de Fribourg prospérait : il était une source de richesses pour le pays, un gage de sécurité pour les familles. La France, la Belgique et l'Italie se trouvaient après i83o dans une position voisine de l'anarchie ; le canton de Fribourg s'y associa en portant au pouvoir certains Radicaux, qui ne proclamaient la liberté que pour régner par l'arbitraire. La Compagnie de Jésus était menacée dans son existence; mais le contact et la responsabilité du commandement calmèrent peu à peu les effervescences radicales. C'était l'opposition de 1 8 1 8 qui triomphait; elle n'osa pas s'aliéner le peuple et le Clergé en appliquant

ses doctrines. Les magistrats et le grand Conseil de Fribourg faisaient cause commune avec la démocratie agissante; le nouveau gouvernement sacrifia ses hostilités au bien-être du plus grand nombre. Le Radicalisme fit sa paix avec les Jésuites; depuis ce jour, rien dans ce canton n'a troublé la bonne harmonie. *

Ce ne fut cependant pas sans lutte que l'union s'obtint. On appelait les jeunes gens à assister aux séances du Conseil pour les initier à la vie publique. Les élèves externes des Jésuites jouissaient de ce droit. L'un d'entre eux fait entendre quelques murmures désapprobateurs à l'adresse d'un député : ordre est donné aux Pères d'interdire à leurs disciples l'entrée de la tribune. Les Pères obéissent; les élèves, forts de l'appui qu'ils évoquent dans les masses, parlent de se révolter contre la révolution. Il n'y avait qu'un moyen de calmer cette ardente jeunesse, il est employé. Les Jésuites interviennent, et la paix se rétablit. La guerre de plume précédait et suivait les insurrections. La Société de Jésus fut alors en butte à des attaques dont le grand Conseil ne prévoyait peut-être pas la portée. Les étudiants s'élancèrent encore dans l'arène. Libres ou déjà pères de famille, ils étaient les meilleurs juges de la question: ils la tranchèrent en combattant par des écrits publics les imputations dont on chargeait l'Institut. Dans le Valais, le gouvernement, prenant en considération la pauvreté des Jésuites et admettant que tous leurs voyages ont un but d'utilité publique, ordonne qu'à partir de l'année i834 les messageries de l'Etat les recevront gratuitement.

A la même époque, les magistrats de Sehwytz les introduisent dans leurs vallées. Le Père Drach, Recteur du Collège de Fribourg, et le Provincial Ignace Brocard

essaient en vain de faire différer ce projet; les désirs de Philippe de Angelis, Nonce du Pape, les prières de la population et la voix du Souverain Pontife triomphent de cette résistance. Les Jésuites pénétraient pour la première fois dans ce pays célèbre par son amour de l'indépendance et de la liberté. Ils devenaient le boulevard que le Catholicisme avançait de la Suisse occidentale à la Suisse orientale. Gomme pour démontrer que leur prise de possession a un but moral et littéraire, ils transforment en Collège leur Noviciat d'Estavayer, et en 1842, afin de s'associer aux vœux du pays, Grégoire XVI adresse à l'Évêque de Goire un bref ainsi conçu :

« Ayant appris il y a quelques années qu'à Schwytz, dans votre diocèse , les principaux habitants voulaient bâtir un Collège afin que les jeunes gens y fussent formés à la piété et aux lettres par les Pères de la Compagnie de Jésus, nous avons approuvé, comme il convenait, leur pieux dessein , et nous l'avons secondé avec plaisir. » Nous félicitons cet illustre canton et Votre Fraternité, nous nous félicitons nous-même de ce que bientôt après les Religieux de la susdite Compagnie ont été appelés aux acclamations unanimes du peuple et du Clergé; de ce qu'ils y ont ouvert leurs écoles pour le bien de la jeunesse, et que peu à peu, par les aumônes des Fidèles et par les largesses de quelques princes étrangers, ils ont construit une maison assez vaste pour servir de Collège.

» Et déjà, par les heureux succès qu'obtinrent ces écoles naissantes, on peut présager de quelle utilité, Dieu aidant, ce Collège sera pour la Religion catholique et pour la République. »

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