‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, Composée sur les documents inédits et authentiques (volume 5)Chapitre 7 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La restauration des Bourbons et la France Je 1814. — Le prince de Talleyrand conseille à Louis XVIII de rétablir ies Jésuites. — Hésitation du Roi. — Mesures que prend le Ministre disgracié. — ■Situation des Pères de la Compagnie en France.

— Le Père Varin et les Pères de la Foi. — Les Jésuites en présence de la Charte constitutionnelle. — Leur existence est-elle légale? — Le Père Varin fonde l'Institut des Dames du Sacré-Cœur, de la Sainte-Famille et de Notre-Dame. — But de cette triple fondation. — Le Père Delpuits crée la Congrégation. — Ses cornmencements et son but. — Les premiers Congréganistes. — Décret qui la dissout.

— L'abbé Legris-Duval en prend la direction. — Les Jésuites restent volontairement en dehors du mouvement politique. — Origine du libéralisme. — Ses premiers apôtres. — Les Jésuites dispersés en 1815. — Les Évêques de l'Église gallicane font appel aux Jésuites pour leurs petits séminaires. — Fondation de huit maisons. — Le Cardinal de Bausset et les Pères de la Compagnie. — Mauvais terrain sur lequel ils se placent. — La presse constitutionnelle se fait l'adversaire de l'Institut et de la royauté. — Mort du Père de Clorivière, provincial de France. — Simpson lui succède. — Sa lettre aux supérieurs sous ses ordres. — Les véritables monita sécréta des Jésuites. — Leur politique mise à nu. — Commencement des Missions. — Les Évêques forcent les Jésuites à devenir Missionnaires. — Les Pères se résignent à l'impopularité pour obéir aux ordres des Prélats.

— Mission de Brest. — L'émeute et la liberté. — Les principaux Missionnaires de la Compagnie. — Le Père Guyon. — Effet produit par ses Missions. — L'abbé de La Mennais avec les Jésuites. — Lettre du Père Rozaven au Père Ricbardot sur la neutralité à garder envers le système de M. de La Mennais. — Conférence de Rozaven et de La Mennais. — Le Père Godinot et l'auteur de l'Essai sur l'indifférence. — Leur correspondance. — Mécontentement de La Mennais. — Le Père Bzrozowski partisan de ses doctrines. — La Mennais appelle les Jésuites à marcher sous son drapeau. — M. Louis de Carné blâme les Jésuites. — Les partis extrêmes invoquent ou flétrissent les Pères. — Influence qu'on leur suppose. — Le Père Ronsin à la tête de la Congrégation. — OEuvres de la Congrégation. — 'La chapelle des Missions étrangères. — Exercices des Congréganistes. — Fondations pieuses.

— La Société des Bonnes-Œuvres. — Les petits Savoyards. — La Société de saint François Bégis. — Le Clergé et les laïques dans la Congrégation. — Colère du Libéralisme contre la Congrégation. — But de ces fureurs. — On prête au Père Ronsin un pouvoir extraordinaire. — Reproches et calomnies adressés aux Congréganistes. — La Congrégation domine la France. — Frayeurs de l'opposition anti-catholique. — La Congrégation a-t-elle régné? — Effets des terreurs libérales.

— Le duc de Rohan et l'abbé Mathieu remplacent le Père Ronsin. — Congrégation militaire. — Le Libéralisme parvient à la faire dissoudre.

Une révolution aussi décisive dans les idées que dans les mœurs venait de s'accomplir en France. Cette révolution, dont le foyer permanent était à Paris, réagissait à toutes les extrémités du monde. Malgré les désastres militaires et la chute de l'Empire, la France, trahie par

la victoire, régnait encore moralement sur l'Europe. Le retour des Bourbons, l'enthousiasme universel qui les accueillit, les principes de religion, de monarchie et d'ordre que Napoléon avait su remettre en vigueur, tout tendait à persuader qu'il serait possible un jour de dominer les instincts démagogiques. Il n'y avait qu'à suivre la ligne tracée par l'Empereur avec une si prudente énergie. Il ne fallait restaurer du passé que ce qui était bon et acceptable en soi , qu'ouvrir aux idées nouvelles un lit dont la mesure devait se combiner avec tous les intérêts. Ees événements furent plus grands que les hommes : les Bourbons succombèrent sous la tâche que la Providence leur imposait.

Après les premiers élans d'une joie dont les témoignages éclatèrent avec unanimité, la France, de monarchique que Bonaparte l'avait faite, se vit tout à coup ramenée à ses errements révolutionnaires. Il la laissait regieuse : les Bourbons allaient permettre qu'on corrompît sa Foi. Lorsqu'en i8i5, après la bataille de Waterloo, le prince de Talleyrand, président du Conseil, voulut s'entendre avec Louis XVIII sur les moyens à employer pour pacifier les esprits et consolider le trône, l'ancien Evêque d'Àutun ne craignit pas de dévoiler au Roi sa pensée : «Sire, lui dit-il, Votre Majesté espère se maintenir aux Tuileries : il importe donc de prendre ses précautions. Une sage et forte éducation peut seule préparer les générations nouvelles à ce calme intérieur, dont chacun proclame le besoin. Le remède le plus efficace pour y arriver sans secousse, c'est la reconstitution légale de la Compagnie de Jésus. » Louis XVIII en était encore aux arrêts des Parlements. Il déplorait les effets de la vaste conspiration qui avait renversé le trône, et il ne s'apercevait pas que ce complot était le premier-né

de celui qui réalisa la destruction des Jésuites. Il s'étonna de voir un des membres les plus influents de l'Assemblée nationale, un Évêque parjure, lui soumettre un pareil projet. Talleyrand ne s'effraye point des railleries philosophiques du Monarque : il affirme avec plus d'autorité que les Jésuites sont seuls capables de relier le passé au présent en s'emparant de l'avenir. Louis XVIII demande quelques semaines de réflexion. Dans cet intervalle, Talleyrand perd le pouvoir, et de ce jour date la guerre incessante dont la Société de saint Ignace va se trouver l'objet. Le Ministre n'avait pu convaincre le Roi de la sagesse de ses conseils : l'homme d'opposition comprend qu'il importe à ses plans de priver les héritiers de son portefeuille d'un concours par lui regardé comme indispensable. On ne lui accordait pas les Jésuites pour les mettre en France à la tête de l'éducation : il les fit attaquer pour les rendre impossibles.

Sans s'en douter, les Jésuites avaient sur les bras un adversaire qui ne demandait pas mieux que d'être leur ami sous les conditions imposées par lui. Ces conditions, le prince de Talleyrand, qui n'avait pas toutes les vertus de ses vices, les eut plutôt cherchées dans les besoins du moment que dans les nécessités sociales et religieuses. Ce n'était pas en effet un diplomate à transiger avec son égoïsme au profit de l'idée chrétienne ou morale. Louis XVIII venait cependant de commettre une faute en négligeant l'avis du Président de son Conseil : le Ministre disgracié la fit expier aux Jésuites.

Ils n'avaient qu'une existence précaire : c'était tout au plus même si leur image vivait dans le cœur de quelques vieillards. Le Clergé se rappelait par tradition les services que la Compagnie de Jésus rendit à l'Église et

au royaume. Il n'avait pas oublié les luttes soutenues contre les Pères de l'Institut par l'Université, par les Parlements et par les Philosophes. Les derniers Jésuites qu'il apercevait à l'œuvre lui offraient le modèle de toutes les vertus : ils ravivaient ce sentiment de reconnaissance. Le Clergé les entourait de respect, il se montrait heureux de marcher à l'ombre de leur zèle; mais peu à peu la mort avait tellement éclairci leurs rangs, qui ne se renouvelaient plus, que, dans un espace assez rapproché, la Compagnie ne devait être qu'un souvenir. Les Pères de la Foi, dont l'abbé Varin était supérieur, et qui n'avaient pas suivi l'exemple de leurs associés allant se réunir à la Compagnie de Jésus, ressuscitée en Russie, commençaient à voir se réaliser le plus cher de leurs vœux. Ils s'étaient dévoués à l'Institut de saint Ignace lorsque tout lui semblait hostile. Ils avaient espéré qu'ils seraient comme les pierres d'attente destinées à la reconstruction de l'édifice. Ils demandaient à y être agrégés au moment où l'Europe faisait servir le succès de ses armes à la restauration des idées d'ordre.

L'intention de l'abbé Varin se manifestait par les œuvres. Les Pères de la Foi avaient, ainsi que les anciens Jésuites, partagé et adouci les maux de l'Eglise. Ils s'étaient vus proscrits par Napoléon : ils sollicitaient l'honneur d'être proscrits encore. Parmi ces Pères, qui ont déjà fourni à la Société de Jésus des hommes tels que Rozaven, de Grivel, Kohlmann, Sinéo, Mutti et Godinot, on remarque Germain Dumoucheî, Eloi du Temps, Edmond Cahier, Nicolas Jennesseaux, Augustin Coulon, Antoine Thomas, Pierre Cuenet, Leblanc, Gloriot, de Brosse, Sellier, Barat, Roger, Gury, Ronsin, Loriquet, Joubert, Boissard, Bequet, Vrindts et Ladevière. Ces Prêtres sont connus à Paris et dans les provinces par vi. 9

leur zèle éclairé et par une charité qui sait se rendre aimable. Le Père de Glorivière a été pendant ce temps investi des pouvoirs nécessaires, afin de rétablir la Société en France et d'accueillir individuellement dans son sein les Pères de la Foi, dont les services passés furent acceptés comme un Noviciat anticipé. Ils ont combattu, ils ont enseigné : ils possèdent donc des amis et des élèves. Quelques jeunes Ecclésiastiques, les Laïques même se proposent pour renforcer les rangs des vieux Jésuites. Ils se présentaient dans les conditions exigées par saint Ignace : ils sont reçus, car, dans ce moment de transition, l'Ordre sent de quelle importance il est pour lui de s'offrir à l'Eglise aussi nombreux que possible. Les choses en étaient là lorsque Pie VII publia la bulle qui rétablissait la Société. Les Jésuites de France comprenaient les difficultés de leur position et celles que le gouvernement de Louis XVIII se suscitait comme à plaisir. Ils ne voulurent pas user du droit de liberté que la Charte conférait à tous les Français. Ils se voyaient dé- . sirés par les Evêques ; les Conseils municipaux de plusieurs villes importantes invoquaient leur concours. Les Jésuites, à peine nés à la vie publique, ne demandèrent pas au I»oi et aux pouvoirs législatifs un permis d'existence qu'ils trouvaient dans la loi; ils se contentèrent de marcher sans bruit vers le but qui leur était assigné.

Cette situation, ne tendant jamais à se régulariser, soulevait de graves questions ' constitutionnelles. De quelque manière que ces questions allaient être résolues, elles froissaient ou la liberté de conscience ou les acrimonieux scrupules de ces terribles amants de la Charte, préparant déjà, en son nom, la révolution qui doit l'étouffer. Ces points de controverse, qui s'agiteront long-

temps encore, surgirent avec la renaissance de l'Institut : il importe de les préciser et de les examiner.

De leur propre choix et par l'effet de leur volonté, plusieurs Evêques de l'Eglise gallicane, forts de l'ordonnance royale1 du 5 octobre 1814, appelaient les Jé-

' 1,'ordonnaiJce du 5 octobre 181 i, qui place les petits séminaires sons la dépendance des Evêques, n'a pas été insérée au Bulletin des lois. Il importe donc d'en rétablir le texte dans cette bistoire :

« Louis, par la grâce de Dieu, etc.

» Ayant égard à la nécessité où sont les Archevêques et Evêques de notre royaume, dans les circonstances difficiles où se trouve l'Église de France, de faire instruire dès l'enfance des jeunes gens qui puissent ensuite entrer avec fruit dans les grands séminaires, et désirant de leur procurer les moyens de remplir avec facilité cette pieuse intention ;

>• Ne voulant pas toutefois que ces écoles se multiplient sans raison légitime;

» Sur le rapport de notre Ministre secrétaire d'État de l'intérieur,

» Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

» Art.- 1er. Les Archevêques et Evêques de notre royaume pourront avoir dans chaque département nue Ecole ecclésiastique, dont ils nommeront les chefs et les instituteurs, et où ils feront instruire dans les lettres les jeunes gens destinés à entrer dans les grands séminaires.

» Art. 2. Ces Écoles pourront être placées à la campagne et dans les lieux où il n'y aura ni lycée ni collège communal.

» Art. 3. Lorsqu'elles seront placées dans les villes où il y aura un lycée ou collège communal, les élèves, après deux ans d'études, seront tenus de prendre l'habit ecclésiastique.

» Ils sei'ont dispensés de fréquenter les leçons desdits lycées et collèges.

» Art. i. Pour diminuer autant que possible les dépenses de ces établissements , les élèves seront exempts de la rétribution due à l'Université par les élèves des lycées, collèges, institutions et pensionnats.

» Art. 5. Les élèves qui auront terminé leur cours d'études pourront se présenter à l'Université pour obtenir le grade de bachelier ès-lcttres.

» Ce grade leur sera conféré gratuitement.

» Art. 6. Il ne pourra être érigé dans un département une seconde École ecclc* siastique qu'en vertu de notre autorisation, donnée sur le rapport de notre Ministre secrétaire d'État de l'intérieur, après qu'il aura entendu l'Évêque et le grand-maître de l'Université.

» Art. 7. Les Ecoles ecclésiastiques sont susceptibles de recevoir des legs et des donations, en se conformant aux lois existantes sur cette matière.

>• Art. 8. .11 n'est au surplus en rien dérogé à notre ordonnance du 22 juin dernier, qui maintient provisoirement les décrets et règlements relatifs à l'Université.

» Sont seulement rapportes tous les articles desdits décrets et règlements contraires à la présente.

» Art. 9. Notre Ministre secrétaire d'État de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

» Donné au château des Tuileries le 5 octobre de l'an de grâce 181 i.

» Signé Louis.

» Par le Roi : Signé l'abbé de Montf.souiou. »

suites. Ils leur confiaient les fonctions les plus difficiles du saint ministère; ils les chargeaient de l'éducation» Ces Jésuites, soumis, comme les autres Prêtres, à la juridiction épiscopale et aux lois du Royaume, ne recevant que des Prélats le privilège de prêcher, de confesser et d'enseigner, se contentaient dans leur for intérieur de suivre la règle de saint Ignace de Loyola. Comme corporation, ilsn'avaicnt, ils ne sollicitaient aucune existence civile, nul droit de posséder ou d'acquérir, nulles prérogatives dans l'ordre religieux ou politique, aucun caractère que celui de prêtre français.

Des décisions judiciaires ont jadis, il est vrai, détruit la Compagnie de Jésus : un édit royal sanctionna ces décisions. Les lois révolutionnaires, tout en les frappant de nullité, leur donnèrent une nouvelle vigueur lorsqu'elles proscrivirent les corporations religieuses et séculières. Mais l'autorité de la chose jugée ne s'étend que sur le passé , sur l'état de choses qui subsiste au moment où l'arrêt est intervenu; elle ne saurait exercer aucune influence sur l'avenir. La Constitution de 1791, d'accord avec la loi de 1 790, déclare ne plus reconnaître les vœux perpétuels de Religion; le décret du 18 août 1792, supprime ' toutes congrégations et confréries dans les termes les plus généraux et les plus absolus. Ces lois furent virtuellement abolies aussitôt que Bonaparte eut pris les rênes de l'Etat ; il se fit un devoir et une gloire de relever les autels. Gomme la Religion catholique ne peut vivre sans voeux et sans congrégations, l'Empereur fut obligé de subir cette exigence, qu'il encouragea, qu'il combattit, qu'il toléra tour à tour, selon les calculs de

' Ce décret fut rendu lorsque I ouis XVI était déjà prisonnier au Temple. Il n'est pas sanctionné par le Roi, et, aux termes mémos de la Constitution, il n'a par conséquent jamais été obligatoire.

sa politique ou les impulsions du moment. Les Pères de la Foi, par un décret de messidor an XII, furent dissous ; mais ce décret ne concerne point les Jésuites. Il ne leur est applicable dans aucun cas ; il ne fut même pas exécuté en 1804.

La promulgation de la Charte introduisit en France un nouveau droit public; elle modifia essentiellement les rapports de la Religion avec l'Etat.

Autrefois le Roi était l'Evêque du dehors et le défenseur des Canons. En échange de la protection temporelle que les Princes lui accordaient, l'Eglise les faisait en quelque sorte participer à son pouvoir. « La sainte Société des deux puissances, dit Bossuet, semblait demander qu'elles exerçassent les fonctions l'une de l'autre, ce qu'elles faisaient hors de leur ressort naturel, ayant son effet par leur consentement mutuel , exprès ou tacite. » La liberté des cultes, proclamée par l'article 5 de la Charte, modifiait essentiellement l'ancien ordre de choses. La Religion catholique était, comme les autres cultes, en possession d'un plein et entier exercice, d'après ses propres règles et sous la sanction du Pape et des Evêques, pour tout ce qui a trait au spirituel. Ainsi hors de la sphère des droits temporels et civils, pour les choses intérieures, l'Église se voyait affranchie, émancipée, et plus indépendante de droit que sous l'ancien régime. L'école politique qui avait inspiré ces théories de liberté chercha dès le principe à les circonscrire, à les entraver dans l'application. L'existence des corporations religieuses sans droits civils était proclamée. La loi n'avait pas à descendre dans les consciences , à scruter les vœux faits, à discuter le genre de vie qu'il plaisait à un petit nombre de Français d'embrasser. Elle leur prêtait aide comms aux autres

\Zk HISTOIRE

citoyens; eux lui devaient obéissance et respect dans tous les actes de la vie publique. L'association non autorisée ne formait pas une personne morale et civile; ses membres n étaient que des individus isolés aux veux de la loi, et laissés par elle dans l'ordre commun. Ils restaient passibles des mêmes peines que les autres citoyens, soumis à la même surveillance et aux mêmes charges; ils se trouvaient dans leur patrie catholiques au même titre que dans l'Amérique et dans l'Angleterre protestantes.

Ces deux derniers Etats interprétaient largement le principe d'indépendance religieuse. Les Jésuites s'imaginèrent que la France avait passé par d'assez rudes épreuves pour se montrer jalouse de ses nouveaux droits. Ils ne voulaient pas, en réveillant les querelles amorties, susciter des embarras au gouvernement. Le Souverain Pontife leur rendait la vie; il les mettait sous la garde et à la disposition des Evêques; la Charte leur garantissait la liberté et la protection due à chaque culte; ils s'engagèrent sur cette voie toute légale. Le pouvoir civil n'avait point à s'immiscer dans des vœux ne portant aucun préjudice à l'Etat. L'Ordinaire acceptait les Jésuites comme auxiliaires; ils étaient prêtres aux yeux de la loi, religieux dans leur for intérieur. Cette situation n'avait donc rien d'anormal; elle fut comprise ainsi; et, dès le mois d'octobre 181/j, les Jésuites se trouvaient à Bordeaux, à Forcalquier, à Amiens, à Soissons , à Montmorillon et à Sainte-Anne-d'Auray. Peu de jours auparavant, ils s'étaient réunis en communauté dans la maison de la rue des Postes, que les dames de la Visitation venaient de leur céder. Le gouvernement ne s'occupa ni de les appuyer ni de les inquiéter. Ils s'établirent, ils procédèrent en silence, obéissant à la voix

des Evêques , et se prêtant aux bonnes œuvres que cha* cun avait commencées ou réalisées pendant la dispersion. Les anciens Jésuites et les nouveaux Pères de la Foi avaient toujours calculé que des événements inattendus les rallieraient sous la bannière de saint Ignace. Au milieu de cette longue tempête qui agita la France, on les avait vus, par une sainte émulation , répandre les germes de piété à Paris ainsi que clans les provinces. Leur but était commun, quoiqu'il n'y eût entre eux aucun lien d'association. La Révolution avait détruit les établissements religieux où l'enfance apprenait à être chrétienne, où la jeunesse des deux sexes se façonnait à la science et aux vertus. Les Jésuites et les Pères de la Foi tâchèrent de reconstruire l'édifice abattu; avec cette persistance que rien ne peut vaincre , ils cherchèrent à créer sur des ruines. Dès la fin du dix-huitième siècle, l'abbé de Tournely s'était flatté que la princesse Louise de Condé et que l'archiduchesse Marianne d'Autriche l'appuieraient dans son projet d'établir une Congrégation de Religieuses, destinées à élever les jeunes filles. Cet espoir fut déçu. Le Père Varin , confident de ses plans, ne se découragea pas. Les princesses regardaient comme impossible l'accomplissement d'un pareil vœu : il s'adresse à une fille du peuple. Dans Madeleine-Sophie Rarat, sœur du Père Rarat, il rencontre la personne qui doit le seconder. C'était eu 1800 que ces événements se passaient. Peu de mois après, des compagnes se présentent à mademoiselle Rarat. Leur nombre s'accroît; elles commencent à opérer le bien, et alors elles reçoivent de leur fondateur le nom de Dames du Sacré-Cœur. Varin, l'ami de Portalis, et qui fut plus d'une fois soutenu par ce grand ministre ', leur trace un plan de Constitutions,

1 Les relations des Pères de la Foi avec Portails ne sont plus mi mystère, et elles

il leur impose les règles qu'elles doivent suivre. Ce fut ainsi que se développa cette Congrégation, appelée à rendre tant de services aux diverses classes de la Société.

Dans le même temps, un autre disciple de l'Institut, le Père Bacoffe, conçoit, à Besançon, l'idée d'une espèce d'école normale, où se formeront des institutrices pour porter au fond des campagnes l'éducation chrétienne. La résurrection des Jésuites est encore un problème; mais déjà ils essayent de reprendre par la base l'œuvre à laquelle on les arracha. Les Dames du Sacré- Cœur acceptaient la mission d'instruire les jeunes filles fortunées; la Congrégation de la Sainte-Famille fut réservée aux enfants dans l'indigence. Le Père Varin lui donna une règle appropriée aux besoins qu'elles se vouaient à satisfaire.

La richesse et la pauvreté ont des écoles; Varin, en fondant la Congrégation de Notre-Dame avec la Mère Julie, veut en ouvrir aux jeunes filles de la classe moyenne dans les cités et dans les bourgades \ Les derniers Jésuites consacraient leur vieillesse à créer des

honorent autant les disciples de l'Institut que le Ministre lui-même. Portalis était un vieux parlementaire qui cherchait à faire refleurir en France la Religion catholique. Les obstacles qu'il rencontrait sur sa roule le forcèrent souvent à prendre des voies détournées, à prononcer des paroles malsonnantes , et à consigner dans ses actes officiels des mesures et des doctrines inadmissibles au point de vue religieux. Ces actes ne furent que des concessions faites à l'incrédulité pour obtenir l'essentiel.

Tout était à reconstituer dans l'Église de France; Portalis se dévoua à cette lâche, et, avec l'aide du Premier Consul, il parvint à son but. M. de Crouseilles et la comtesse de Grammont avaient mis le Père Varin en rapport avec le conseiller de Bonaparte. Portalis connut et apprécia la plupart des futurs Jésuites. Il devint leur ami, et il les protégea souvent contre les dénonciations de la police. C'est ainsi que le 18 fructidor an X il rend compte par écrit à Bonaparte de ses entretiens avec le Père Varin, dont Fouché avait saisi la correspondance. Plus tard, en 1804, Portalis paraît abandonner ses protégés ; mais, au milieu de ses injustices calculées, on sent encore percer les bienveillantes intentions du Ministre des cultes en faveur des associations religieuses que le Cardinal Fesch défendait.

1 Cet Institut s'est acclimaté en Belgique, où la Mère Julie se retira. C'est à Namur que le siège de la Congrégation est établi, et de là les Sœurs Se répandent dans les provinces. Madame Blin de Bourdon succéda à la fondatrice.

établissements dont tous les pouvoirs devaient apprécier l'utilité; un autre Père, Jean-Baptiste Bourdier- Delpuits, né en Auvergne, réalise dans l'ombre une touchante pensée d'égalité chrétienne. Les saturnales de 1 793 , les folles orgies du Directoire ont réagi sur l'esprit d'un certain nombre de jeunes gens. Ils refusaient de s'associer à ces hontes; ils cherchaient dans l'étude et dans la prière un préservatif contre une pareille démoralisation; ils accoururent d'eux-mêmes se rallier à la parole du Père Delpuits. C'était l'apôtre de tous ces hommes qui allaient briller dans le monde par leur science, par leurs travaux ou par l'illustration de leur naissance. Le Jésuite les accueillit, les soutint dans la lutte qu'ils engageaient. Quand il vit que la régularité de leurs mœurs ne se démentait pas plus que l'intelligence de leur zèle et leur charité toujours active, il leur raconta comment, en i563, le Père Léon avait institué la Congrégation de la Sainte-Vierge ; il leur en démontra l'importance et les bienfaits. La proposition de Delpuits fut agréée. Le cardinal De Belloy, archevêque de Paris, approuva cette tentative, et le 2 février 1801, les docteurs Buisson et Fizeau, Piegnier, juge au tribunal de la Seine, de Marignon, Mathieu et Eugène de Montmorency furent les six premiers Congré-

ganistes.

Le Père Delpuits aspirait à sauver du naufrage les croyances religieuses et la pudeur des jeunes gens qui affluaient à Paris pour étudier le droit et la médecine, ou pour se livrer à la diplomatie, au commerce, à l'état militaire, à l'industrie et à l'instruction publique. Ce fut la fin principale de la Congrégation; les Congréganistes durent être les Missionnaires de la famille, de l'amitié ou de la confraternité. Ils visitaient les malades; ils se-

couraient les pauvres honteux; ils apprenaient dans les salons ainsi que dans les ateliers, par leur exemple encore plus que par leurs conseils, à pratiquer les lois de l'Evangile. Celte association de bonnes oeuvres se propagea rapidement. Pie VII lui accorda de pieuses faveurs, et en peu d'années elle s étendit dans plusieurs villes. Grenoble, Rennes, Nantes, Lisieux, Toulouse et Poitiers obtinrent leur Congrégation relevant de celle de Paris; Lyon eut la sienne aussi , mais distincte et indépendante. Dans l'espace de quelques années, de 1801 à 1 8 1 4 , le Père Delpuits compta, au nombre de ses Néophytes, des personnages qui devaient honorer FEpiscopat, la pairie, les armes et la science. Dans les registres de la Congrégation, on lit à chaque page des noms devenus illustres. Ici c'est le médecin Laënnec et Alexis de Noailles, les trois Gaultier de Claubry et le comte de Breteuil, Nicolas, Robert et .lustin de Maccarthy et le mathématicien Binet, Louis-Charles de La Bédoyère et le jurisconsulte Portets, le savant Cauchy et le duc de Béthunc-Sully, l'éloquent Hennequin et le duc de Rohan, le docteur Cruveilhier et le marquis de Mirepoix , Ferdinand de Bcrthier et le marquis de Rosambo. Sur ces mêmes listes se pressent des jeunes gens ou des hommes faits,, que le Clergé a vus ou voit encore à sa tête. Oïl y remarque des Evêques, tels que Brute, Martial, Forbin de .Tanson, Feutrier, de Mazenod et de Jerphanion; des Prêtres qui, comme le Sulpicien Teyssère et les abbés Canon, Desjardins, Mansuy, de Retz et Auger rendirent à l'Eglise et au Royaume des services qui ne sont pas oubliés. En 1810, la Congrégation révélait son influence; elle contrariait les projets anti-religieux de l'Empereur : elle fut supprimée par un décret. L'abbé Philibert, devenu plus tard Evêque de Grenoble, se chargea d'en

réunir les membres épars. Elle vécut silencieuse et proscrite jusqu'à la chute de Napoléon. En ce moment, l'abbé Legris-Duval, dont le nom est populaire par l'onction de sa parole et une charité sans bornes, dirigeait les Congréganistes, se rassemblant dans une chapelle intérieure des Missions-Etrangères. Au mois de septembre, il confia ce patronage au Père de Clorivière, nommé depuis peu de jours Provincial de la Société de Jésus en France et cherchant en cette qualité à en réunir les débris.

Tels furent les soins des Jésuites : ils fondèrent des institutions dans le temps même où l'idée de leur rétablissement paraissait une chimère; ils allaient s'organiser quand, le retour de Bonaparte, au 20 mars 181 5, les dissémina de nouveau. Après les cent jours, il leur fut permis d'espérer quelques années de calme : ils résolurent de les employer au triomphe de la Foi et à l'éducation. De grandes choses avaient été obtenues par de faibles moyens. La persévérance avait triomphé des obstacles, et, au milieu de la crise qui abattait le trône impérial, ils sentaient que leur concours aurait une salutaire efficacité. Ils se reconstituaient en silence; mais ce travail intérieur n'empêcha pas les Pères de se livrer aux œuvres extérieures. Les uns prêchèrent dans les villes, les autres professèrent dans les Collèges, tous cherchèrent à se donner des frères, car leur petit nombre et la vieillesse de plusieurs étaient un sujet d'inquiétude pour l'avenir. Ils désiraient que les Novices pussent se former à l'école des maîtres qui, après avoir vu les derniers jours de l'ancienne Compagnie , achevaient leur vie dans les angoisses de l'exil et dans les luttes du martyre. C'était pour des Jésuites un précieux enseignement; le ciel ne le refusa point à leurs vœux. Ils appe-

laient des jeunes gens pleins de zèle, de piété et de

science, il s'en présenta sur tous les points.

La Restauration de 1 8 1 4 réunit les partis dans un seul. On était fatigué du crime, de la gloire, surtout de cette guerre éternelle qui tuait les générations presque au berceau. La France avait soif de la paix , de Tordre et du bonheur de famille. Louis XVIII était destiné à la faire jouir de ces biens. Il s'essaya au rôle de Souverain constitutionnel, quand il n'aurait dû songer qu'à être le père de la patrie. A un peuple qui venait de traverser les excès de la démagogie et du despotisme sans protester on le vit mesurer l'intelligence politique , la liberté religieuse et les droits électoraux. Il créa des pouvoirs qui n'avaient jamais existé, il modifia jusque dans son essence le caractère national; puis, quand l'élasticité des articles du pacte fondamental eut appris à chacun quel instrument de destruction Louis XVIII approchait de son trône, chacun, selon ses amours ou ses haines, ses besoins ou ses intérêts, se mit à maudire ou à exalter le roi-législateur.

Ce fut dans les rangs des ennemis de la Monarchie qu'il enrôla le plus de panégyristes. La Révolution était vaincue ; elle se rallia sous le canon que la Charte permettait çje tirer contre les idées religieuses et sociales. La Révolution s'avouait condamnée par son fait à Finipuissance; elle se transforma en amante forcenée du sceptre constitutionnel. Elle adopta la Charte comme le palladium de ses espérances, comme le bélier avec lequel il lui serait facile un jour d'ébranler le trône des Bourbons. Les éléments de force et d'autorité étaient partout: il n'y avait qu'à s'en servir avec discernement. Louis XVIII laissa douter de la puissance dont la force des choses l'investissait. 11 courtisa une vaine popularité,

il flatta les indifférents, il trembla devant ses adversaires; il craignit d'encourager ses amis. Il eut toutes les faiblesses de l'amour-propre, sans avoir un seul jour un véritable élan d'orgueil royal; il ne sut répondre dignement ni à la grandeur de son rôle ni aux périls de la situation. La liberté ne devait être qu'un bouclier pour protéger les droits de tous, on en fît un glaive pour tuer la Religion et la Royauté.

Avec un instinct conservateur dont le Monarque paraissait fatalement dépourvu, les Jésuites pensèrent que, pour leurs vues ultérieures, il importait avant tout de se tenir à l'écart des tiraillements politiques. Absorbés par les soins du ministère sacré, essayant de se développer dans un pays où les lois et les mœurs subissaient de si étranges modifications; où, par des éloges pleins d'emphatiques impostures, on boursouflait les candides vanités de la jeunesse; où les plus savants professeurs, les politiques et les écrivains les plus renommés s'avilissaient devant elle afin de l'amener à conspirer dans la rue au profit de leur ambition, les Jésuites n'avaient ni le temps ni la volonté de se mêler aux luttes des partis. L'Institut de saint Ignace leur faisait une obligation de cette neutralité; l'expérience confirma la règle dictée par leur fondateur. Les premières années passées à la rue des Postes et dans les départements s'écoulèrent donc sans bruit. De temps à autre un éclair, précurseur de l'orage, brillait bien dans la presse libérale; mais cet éclair, qui n'avait point de cause efficiente, était promptement oublié. Les opinions se classaient avec les hommes ; on se disputait le gouvernement afin de consolider ou de perdre la Monarchie. Au milieu de cette conflagration de paroles et d'écrits, les Jésuites restaient inaperçus. Le libéralisme ne les connaissait pas, et, sous l'inspira-

lion de Talleyrand, il ne s'était point encore imaginé

xle prendre leur nom comme un levier.

La Révolution s'abritait derrière la Charte; elle s'improvisait royaliste constitutionnelle, tout en couvrant de ses admirations ou de ses regrets les hommes et les choses de 1793. Elle se faisait athée au point de vue de la loi; et elle se proposait de tracer à la Papauté et à l'Episcopat la ligne de conduite à suivre pour faire respecter l'Église. Elle admettait en principe la liberté des cultes, elle les agréait tous, tous, excepté celui que la Charte proclamait Religion de l'Etat. Le Libéralisme ne parlait plus, comme la République, d'égorger les Prêtres, de renverser les temples et d'abrutir. le peuple par une impiété systématique. Il n'avait ni le grandiose du crime ni l'audace de l'ignorance; il marchait terre à terre, procédant par l'hypocrisie et se faisant de la calomnie quotidienne un poison lent, mais dont l'action était assurée. Il fallait créer un peuple à part dans la France, le façonner par degrés à une crédulité surhumaine, l'enlacer, malgré lui, dans un réseau d'impostures calculées et le forcer à recevoir comme vérités incontestables tous les mensonges que les besoins de la cause exigeraient. De grands sacrifices d'argent, d'honneur, d'amour-propre et de conscience étaient nécessaires. Les chefs s'en imposèrent une très-faible partie; ils firent payer le reste aux dupes qu'ils recrutèrent.

En France, il y a des mots qui ont une valeur de convention dont l'Europe n'a jamais la clef. C'est avec des mots que l'on corrompt le cœur, que l'on fausse l'intelligence et que d'esprits pleins de droiture et de sincérité individuelle on forme une espèce d'ensemble dont la suffisante crédulité estime énigme pour les autres peuples. Napoléon était tombé aux applaudissements du monde

entier. La Chambre des députés de 181 5, le dernier écho des passions révolutionnaires et le foyer du Libéralisme naissant, l'avait outragé dans la majesté de ses infortunes. Par l'organe de quelques avocats, cette chambre osa concevoir la pensée de mettre hors la loi le lion terrassé: elle le foudroya après Waterloo, et ces avocats, transformés en patriotes, s'efforcèrent, à quelques années de là, de ressuciter la popularité de l'Empereur. Ce nom, gravé dans les souvenirs du peuple en caractères glorieux et sanglants, fut l'enseigne qui servit à achalander les idées constitutionnelles. Les Libéraux enivrèrent de la poudre des batailles cette jeunesse qui avait si souvent maudit l'insatiable ambition du conquérant; ils se portèrent comme les héritiers de ses bienfaits sociaux, comme les vengeurs de sa mémoire, et les Bourbons se laissèrent faire un crime de la lâcheté de leurs ennemis.

Ce qu'on entreprenait en faveur de Napoléon, on le tenta pour tout le reste. La génération de cette époque ne connaissait ni les services ni le nom des Jésuites. Les personnes qui se trouvaient en rapport avec eux bénissaient leur influence; cette influence réveilla dans quelques cœurs les souvenirs du passé. On se rappela que, pendant deux cent cinquante ans, ils s'étaient dévoués à rendre les hommes meilleurs et à porter le Christianisme aux extrémités du monde. Il survivait encore un certain nombre de sophistes qui avaient jadis combattu la Compagnie de Jésus par calcul, par tradition janséniste ou par désir d'innover. Ils en parlèrent avec les haines ouïes défiances de 1762. Ils remontèrent à leur berceau pour ressaisir la trace des sentiments que de longues agitations avaient à peu près effacée. Ils mirent en participation leurs vieilles antipathies, leurs jeunes passions et leur expérience pour tromper les hommes. On

vit donc les débris de la Philosophie du dix-huitième siècle et les Constitutionnels de 1818 faire cause commune contre les Jésuites.

L'Église de France tâchait de se reconstituer dans les limites que la Charte lui imposait: elle créait des écoles ecclésiastiques; la plupart des Evêques se montraient jaloux d'en confier la direction à l'Ordre de Jésus. Par le bien opéré dans les établissements où elle prenait racine, il était facile de prévoir celui qu'elle réaliserait plus tard. Les Jésuites avaient un plan d'études, des professeurs habitués à l'enseignement, des traditions qui leur apprenaient les moyens de se faire aimer des jeunes gens et d'obtenir leur confiance. L'Episeopat bénissait ces débuts, et le cardinal de Bausset, l'une des lumières du Clergé, en constatait lui-même les fruits. Le 28 juillet 1819 il écrivait au Père Cuenet : « Bien peu d'années ont suffi, monsieur, aux respectables directeurs du petit séminaire de Sainte-Anne pour opérer de grands biens. Son utile influence ne s'est pas renfermée dans les limites du diocèse qui l'a vu naître. Elle s'est déjà étendue sur une grande partie de la Bretagne. Cet établissement est appelé à rendre des services inappréciables à toutes les classes de la société par le bienfait d'une éducation vertueuse et d'une instruction appropriée à toutes les conditions.

5' Le but principal de son institution est sans doute de préparer des sujets à l'état ecclésiastique, mais il sera toujours heureux que ceux d'entre eux qui ne s'y trouveront pas appelés par une vocation suffisante aient au moins reçu dans leur premier âge les principes et les habitudes de religion et de morale qui forment les bons Chrétiens et les bons citoyens.

» Voilà, monsieur, le véritable point de vue sous le-

quel j'ai toujours considéré l'utile institution des petits Séminaires.

» Je sais, monsieur, avec quel zèle et avec quel succès vous savez diriger ce bel et vaste établissement. Je jouis plus que personne des bénédictions que la Providence a daigné accorder à vos travaux et au vœu le plus cher de votre respectable Evêque. Les liens du sang et de l'amitié qui m'unissent si tendrement à lui depuis tant d'années m'associent à tous ses sentiments comme à toute la satisfaction que lui donne la prospérité toujours croissante du petit Séminaire de Sainte-Anne.

» Vous connaissez, monsieur, l'estime que j'ai toujours professée pour votre respectable association. Je l'ai proclamée dans toutes les occasions qui ont pu s'offrir à moi dans le cours dune vie déjà bien avancée. »

De semblables lettres arrivaient de tous les diocèses aux enfants de saint Ignace. Le Clergé et les Catholiques reconnaissaient leur qualité de Jésuites; mais, pour ne pas compromettre l'Institut ou par un reste d'habitude, on ne les acceptait dans les relations ordinaires de la vie que comme Prêtres séculiers. Cette position mixte avait des inconvénients qu'aucun avantage réel ne balançait. Elle offrait prise aux conjectures; elle pouvait faire accuser la Société de manœuvres ténébreuses; elle permettait à des ministres hostiles ou mal disposés de prendre ombrage d'une précaution dont personne ne s'occupait. Les Pères n'avaient pas cru devoir solliciter une autorisation d'existence légale qui, dans l'état des choses, aurait pu compliquer les intérêts de l'Eglise. La Charte leur garantissait la liberté, ils n'osèrent pas aller plus loin. Par défiance du mauvais vouloir admiministratif ou pour donner une impuissante satisfaction à leurs ennemis, ils cachèrent leur titre de membres vi. 10

de l'Ordre de Jésus sous une dénomination cléricale. Cette concession enhardit le Libéralisme. Les Jésuites redoutaient l'éclat; la demi-obscurité dans laquelle ils s'enveloppaient se transforma tout à coup en un sourd complot contre la Charte. Ils ne gagnaient du terrain que sur les champs de bataille de l'éducation ou de la chaire : on les soupçonna de tendre par des voies occultes au gouvernement de l'Etat. Ils avaient espéré que le mystère les protégerait contre les mensonges dont l'ancienne Société était tombée la victime, ce mystère fournit des armes à la calomnie. Ils craignaient de s avouer Jésuites, le Libéralisme prit à tâche d'en voir et d'en mettre partout. Il n'était pas encore aguerri à ces attaques de plume, à cette incessante polémique qui, délayant toujours la même imposture sous mille couleurs différentes, l'inculque enfin dans l'esprit des masses comme un fait avéré.

Le journalisme naissait à Fart qu'il surnomma depuis la vie intellectuelle. Fondé par des censeurs qui firent leurs premières armes sous Fouché et sous Savary, il apprenait à balbutier le nom de la liberté. Il se façonnait à l'hypocrisie constitutionnelle, il essayait son pouvoir encore mal affermi, il se créait déjà l'interprète juré de l'opinion publique, Dans tous les pays cette faculté de parler chaque matin aux multitudes est un droit dont il sera toujours impossible de ne pas abuser; en France, l'abus se signala même avant le bienfait. La presse révolutionnaire de 1817 à i83o ne fut point vénale , elle trafiqua rarement de ses opinions ; mais, à part cette justice que l'histoire doit lui rendre, il faut bien dire qu'elle poussa aussi loin que possible le cynisme du mensonge. Elle s'était donné deux adversaires à combattre , la Religion et la Légitimité. On la vit les pour-

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 1/tf

suivre avec un égal acharnement. Quand elle s'aperçut que ses efforts n'étaient pas toujours couronnés par le succès, elle chercha une dénomination qui, en sauvegardant les apparences monarchiques, devait cependant confondre l'Église et le Trône, les Prêtres et les Royalistes dans la même haine. Le nom de Jésuite fut inventé.

Tandis que cet orage s'amassait sur leurs têtes, les Pères de la Compagnie se portaient partout où le salut des âmes et la voix des premiers pasteurs les réclamaient. Dans, la Maison professe de la rue des Postes, au Noviciat de Montrouge, dans leurs petits Séminaires, ils organisaient la prière et l'étude. Sous l'inspiration du Père de Clorivière, jls cherchaient beaucoup moins à s'étendre qu'à se perfectionner. Mais, au mois de janvier 1818, Clorivière, accablé sous le poids des années, sentit que son bras netait plus assez fort pour gouverner. 11 avait rétabli en France la Société de Jésus, il aspirait à mourir simple Jésuite dans cette maison où il avait commandé, fie 9 janvier 1820 il expira. Quelques mois plus tard, le 5 octobre, le Père Barruel le suivit dans la tombe '.

Louis Simpson avait succédé à Clorivière dans les fonctions de Provincial. Ancien Jésuite français, esprit d'ordre et intelligence pratique, Simpson s'était depuis long-temps réuni à Stonyhurst aux Pères de la Province

' Barruel, dont les ouvrages furent long-temps populaires , élait entré fort jeune daus l'Ordre de Jésus, rendant la Révolution française, il affronta souvent la mort. C'était un homme d'un courage encore plus grand que le talent. En 1793, il entreprit de ramener à l'Eglise le vieux Gohel, qui avait même apostasie sou apostasie constitutionnelle et son titre d'Evêque intrus de Paris. Barruel le convainquit, il l'ébranla ; mais le Jésuite voulait lui faire publiquement rétracter son serment. Gobel ne s'en sentait pas le courage: « Eh bien! lui dit un jour Barruel, ce sera moi qui lirai eu chaire, dans la Métropole, votre rétractation. Je la lirai, vous présent; on s'emparera de nos personnes; on nous traînera à l'échafaud, et de là nous monterons tous deu*. au ciel. » Gobel persista dans son refus, et cependant, quelques mois après, il périt sous le couteau révolutionnaire.

d'Angleterre. Tradition vivante, il devait, par son exemple et par ses leçons, faire fleurir l'ancienne discipline et les vieilles lois. A peine fut-il choisi que, le 2 5 novembre 1818, il adressa la lettre suivante aux chefs qu'il donnait à plusieurs petits Séminaires : « En vous établissant Supérieur de cette Maison, il est de mon devoir de vous communiquer l'idée qu'un séjour de vingt-sept années dans différentes Maisons de la Compagnie m'a fait concevoir de son gouvernement. C'est une exacte copie de celui de l'Eglise : il est donc vraiment paternel. Le Supérieur d'un Collège, d'un Séminaire ou de toute autre maison est la source de toutes les autorités subordonnées par lesquelles il la gouverne; car il exerce le commandement qui lui est confié, moins par lui-même que par ses collaborateurs, et c'est en soutenant et en faisant respecter les autorités inférieures qu'il fait respecter et aimer la sienne. Nos Constitutions lui donnent un Ministre, qui est comme sa main droite, puisque par lui il maintient la discipline domestique dans l'intérieur de la maison. Elles lui donnent un Procureur pour tenir les recettes et les dépenses; ce Procureur doit rendre compte tous les mois au Supérieur en présence de son Ministre; un Préfet d'église pour tout ce qui regarde le service divin; un Préfet des classes pour ce qui regarde les études; des Professeurs et Régents pour gouverner sous lui chacun sa classe, enfin des Préfets de mœurs pour surveiller les élèves durant les études et les récréations.

» Le Supérieur, instruit par les comptes qu'on lui rend à des temps marqués, ou qu'il se fait rendre toutes les fois qu'il le juge à propos, sait et voit pour ainsi dire tout ce qui se passe, rectifie ce qui n'est pas bien, corrige ce qui est mal, et dirige tout sans entrer dans un détail infini qui absorberait tout son temps et l'empêche-

rait de s'occuper de choses plus importantes, et surtout d'étudier l'Institut et d'en acquérir une profonde connaissance, sans laquelle il ne sera jamais qu'un Supérieur très-imparfait et indigne de commander à ses égaux et de les conduire à la perfection à laquelle il doit tendre aussi bien qu'eux. Un Supérieur de la Compagnie doit toujours être prêt à écouter ses inférieurs, même les plus plus petits d'entre eux, avec patience, douceur, bonté, affabilité; ne jamais laisser voir qu'on l'ennuie ou qu'on l'importune. Toutes les fautes d'un Supérieur sont dangereuses : c'est pour lui la matière d'un sérieux examen. Il est bon qu'il soit craint, mais il est bien plus important qu'il se fasse aimer. C'est ce qu'il obtiendra aisément s'il vit avec eux comme un père avec ses enfants, s'il sait les décharger quand ils ont trop d'ouvrage, les consoler dans leurs peines, animer leur courage dans les difficultés, prendre soin d'eux dans les maladies, ne rien négliger alors, ne rien épargner pour le rétablissement de leur santé; prévenir même leurs indispositions par une nourriture saine et abondante, un logement salubre; accorder leurs demandes si elles sont justes, si elles ne le sont pas ne pas les rebuter, mais leur faire sentir doucement l'injustice ou l'irrégularité de leur demande; et surtout ne jamais les laisser sortir mécontents ou ulcérés de sa présence.

» La même manière d'agir doit avec proportion avoir lieu à l'égard de nos élèves, qui doivent trouver en nous des pères et des mères. C'est en les aimant véritablement et en le leur prouvant continuellement qu'on gagne leur affection et qu'on obtient leur confiance. Par ce moyen on les forme et on les dirige bien plus sûrement et bien plus aisément que par des pénitences qu'il faut répéter chaque jour, ou par des punitions corporelles avilis-

santés , dont l'effet le plus ordinaire est d'abrutir et d'endurcir le caractère. Si jamais pareille punition devient nécessaire et ne produit pas l'effet attendu, il ne faut pas la répéter, mais renvoyer à ses parents celui qu'elle n'a pas corrigé. »

Ce langage n'était pas nouveau dans la bouche des Jésuites. L'amour que les subordonnés et les disciples de l'Institut ont toujours témoigné à leurs maîtres en est la preuve la plus irréfragable; mais Simpson comprenait le besoin de raviver cet esprit des anciens jours : il ne se lassa jamais de donner de pareils conseils. Le Ier juillet 1818, il avait écrit aux Pères du petit Séminaire de Bordeaux : « Que la piété que vous devez inspirer à vos élèves soit une piété solide, fondée sur des principes sûrs, incontestables, et dont ils n'aient jamais à rougir. Cette piété doit donc être dégagée d'observances minutieuses, capables de provoquer les railleries de ceux avec qui ils vivront un jour hors du Collège. Il faut, en conséquence, qu'ils n'entendent et ne lisent rien qui puisse seulement exalter leur imagination, mais que, par vos soins, ils deviennent de vrais et de solides chrétiens; et c'est par là qu'ils seront armés suffisamment pour soutenir les assauts auxquels Dieu permettra qu'ils soient un jour exposés.»

Le 27 juillet 18 19, Simpson conseille au Père Thomas, chef des Missionnaires de Laval, une extrême déférence envers le Clergé du Mans : « Rappelons-nous, lui mande-t-il, que nous ne sommes que les auxiliaires des Pi êtres séculiers, que nous professons comme Religieux un état humble et pauvre, que nous devons regarder les autres comme nous étant supérieurs, et que saint Ignace a donné pour titre distinclif à notre Société celui de Petite Société de Jésus. »

Voilà les véritables Monita sécréta qu'après de longues armées nous découvrons dans les archives de l'Institut. Ce n'est ni pour le public ni pour une circonstance dé- - terminée que ces avis furent dictés. Ils développent la pensée du fondateur; ils entrent dans l'esprit des Constitutions et du Ratio studiontm ; ils peignent les Jésuites tels que, dans le secret de leur correspondance, ils ont voulu être, tels qu'ils furent toujours. Et ce n'est pas seulement le Provincial de 1818 qui trace ces règles si éloquentes de sagesse; le 8 mai 1822, le Père Richardot, successeur de Simpson, écrit : «Lorsque nos Missionnaires traitent avec les personnes du dehors, qu'ils se gardent de parler avec chaleur de ce qui concerne la politique, et surtout d'attaquer dans leurs conversations ou dans leurs discours les ennemis de la Religion et du Koi qu'on appelle Libéraux. Il ne convient pas à des Auges de paix tels que nous devons être d'user de paroles irritantes ou amères. Que ce soit donc par une exposition nette et paisible delà vérité, et principalement par 1 invocation des secours d'en haut, que nous travaillions à l'amener dans le chemin de la justice ceux qui s'é-

garent.

A huit années d'intervalle, au moment où les Jésuites sont accusés de tenir dans leurs mains orgueilleuses les renés de tous les Etats catholiques et le gouvernail de l'Eglise , lorsqu'on proclame qu'ils commandent impérieusement au Vatican, aux Tuileries, à l'Escurial et partout, le Père Roothaan, Général de l'Ordre, adresse à ses frères une encyclique : De amore Societatis et Institut i nostri. «.L'ostentation, leur dit-il, le 7 juillet i83o, et l'esprit de vanité sont tout à fait opposés à l'esprit de notre Compagnie, qui est absolument consacrée à procurer le bien des autres et la gloire de Dieu, et non point

à chercher une gloire humaine qui, dès lors qu'elle n'est point le fruit des bonnes actions, devient vaine et trompeuse et aboutit enfin à l'opprobre. Mais tout ce qu'il y a de grand dans la réputation et dans l'honneur sera vraiment digne de notre Institut, si, selon l'esprit de notre vocation , nous nous efforçons d'être utiles à tous les hommes et par les exemples dune vertu non vulgaire, et par une doctrine solide, et par les ministères spirituels auxquels nos Constitutions nous appliquent. Ainsi ce sera cette ombre, telle quelle, de gloire, qui s'attachera à ce que nous ferons de bien, et ce ne sera pas nous qui nous attacherons à cette ombre vaine.»

Le Père Roothaan ne se contente pas de cette appréciation des honneurs et du pouvoir au point de vue religieux. On a prétendu, on a répété que l'humilité des Jésuites, comme individus, était réelle, mais qu'ils ambitionnaient la gloire et l'influence pour leur Compagnie. Le Général développe ainsi son opinion devant les Pères de l'Institut. Sa pensée exprimée, c'est la pensée et la volonté de tous. « Je n'ignore pas, ajoute-t-il dans la même encyclique, combien cette accusation, si elle s'adresse à tous les membres de l'Ordre, est fausse, outrageante et inventée par ses ennemis pour le rendre lui-même odieux. Cependant, si un seul des noires était animé de cet esprit de superbe, j'en serais profondément affligé ; et je craindrais, non sans quelque fondement, que la faute d'un seul ne devînt funeste au corps entier ! Quoi donc ! nos révérends Pères et très-chers Frères en Jésus- Christ, cette recherche de la gloire humaine qui serait un opprobre pour la Religion en particulier et qui apparaîtrait un crime devant Dieu, pourrait-on se persuader que, si c'est au nom de l'Institut qu'on s'y livre, elle deviendra légitime et un véritable amour de la Compa-

gnie? Si l'Eglise de Jésus-Christ, désignée elle-même sous le nom de Petit-Troupeau, doit, au dire du vénérable Bède, quel que soit le nombre des Fidèles, croître par rhumilité jusqu'à la fin du monde, et ne parvenir que par rhumilité au royaume des cieux, une Congrégation religieuse , qui n'est qu une portion très-minime de TÉglise, n'est-elle pas plus obligée de concevoir et d'entretenir de pareils sentiments, et, à plus forte raison encore, notre Institut, que le bienheureux Père saint Ignace n'appelait ordinairement que la très-petite Compagnie de Jésus?»

Quand les événements ont amené une nouvelle crise, le Père Boulanger, Provincial de Paris, mande, le i4 avril i844 7 à chaque Supérieur sous ses ordres : « Tous nos Pères, Prédicateurs ou Missionnaires, se feront un devoir rigoureux d'éviter dans leurs discours tout ce qui pourrait avoir trait, de près ou de loin, à la politique, ne fût-ce que par la plus légère allusion. Si quelqu'un venait à manquer d'une manière quelconque à cette recommandation, regardez, mon révérend Père, comme un de vos devoirs importants de m'en instruire aussitôt. »

La question de la liberté d'enseignement est pendante ; l'Université , les deux Chambres législatives et la presse y rattachent la question des Jésuites. Le Provincial s'explique en ces termes : « Nos Pères ne doivent jamais parler de la liberté d'enseignement ni dans leurs sermons ou conférences, ni dans les allocutions qu'ils auraient occasion d'adresser à quelques réunions dhommes ou de femmes. »

La politique des Jésuites est complètement mise à nu. Xous en saisissons l'ensemble au milieu de cette intimité où tout homme prudent se garderait bien de laisser pénétrer un autre homme. Ces lettres expliquent et corn-

mentent les moyens auxquels peut avoir recours un enfant cle saint Ignace ; elles l'initient à la vie publique, aux soins du professorat et cle la chaire. Elles le fortifient clans l'humilité comme Prêtre et surtout comme Jésuite; elles lui interdisent la tentation de se poser en martyr; elles l'invitent à la perfection tout en l'éloignant des manœuvres souvent légitimes que le monde emploie pour arriver au but cle ses désirs. Cependant ce n'était pas sur de pareils documents que chaque jour l'on dressait réquisitoire contre les Jésuites. Ils suivaient à la lettre les avis et les ordres de leurs chefs, car les adversaires les plus partiaux cle la Compagnie lui ont toujours plutôt fait un crime qu'un mérite de son aveugle obéissance. Avec de telles instructions pour guide, elle ne devait jamais s'écarter de la voie droite. On ne connaissait pas ces instructions : on improvisa des Jésuites de fantaisie. On les rêva riches et omnipotents, parce qu'on ne descendait pas clans leur vie. On imagina qu'ils allaient être redoutables, parce qu'il était convenu de faire peur de ce fantôme. On les supposa mêlés à tous les événements, parce que, pour les besoins de la polémique quotidienne, il fallait inventer un mirage propre à entretenir la crédulité, tout en fomentant dans les masses la haine du prêtre.

Cette haine trouva bientôt un aliment. Les Evêques ne se déguisaient pas qu'il était urgent de vivifier l'esprit des populations, qu'au sortir des bras de la terreur révolutionnaire on faisait tomber dans ceux de l'athéisme légal. Les divers ministères qui se succédèrent rapidement au pouvoir semblaient, depuis i8i5, se coaliser contre l'Eglise et la monarchie. Il fallait opposer un frein à ce débordement cle passions ; l'Episcopat eut recours aux Jésuites. Il pensa qu'eux seuls, par la sage

vivacité de leur zèle et par la force même qu'ils empruntaient au levier de l'association, pouvaient ressusciter les merveilles des premiers temps de la Compagnie. On forma le projet de régénérer peu à peu la France par les Missions.

Le 4 août 1806, Portalis, dans un rapport à l'empereur Napoléon, disait : « Depuis long-temps les Missions sont connues dans l'Église et elles y ont fait de grands biens.

» Les Pasteurs locaux n'ont pas toujours les moyens de s'accréditer dans leurs paroisses ; mais, indépendamment de tout fait particulier, il résulte de la commune expérience qu'il est des désordres auxquels les Pasteurs ordinaires ne peuvent porter remède. Ces Pasteurs sont les hommes de tous les jours et de tous les instants; on est accoutumé à les voir et à les entendre ; leurs discours et leurs conseils ne font plus la même impression. Un étranger qui survient et qui, par sa situation , se trouve en quelque sorte dégagé de tout intérêt humain et local, ramené plus aisément les esprits et les cœurs à la pratique des vertus. De là s'est introduit l'usage des Missions, qui ont produit, en différentes occurrences, des effets aussi heureux pour l'Etat que pour la Religion. »

A la suite de ce rapport, Portalis présentait l'abbé de Rauzan comme Supérieur des Missions, et l'Empereur, avec sa haute pensée gouvernementale, s'empressait d'adhérer à tout ce que son Ministre des cultes lui proposait. Napoléon avait pris les Missionnaires sous son égide; il les constituait les apôtres de la famille, il les couvrait de sa protection. Les Évêques s'imaginèrent que les petits-fils de Saint-Louis ne pouvaient pas refuser de marcher sur les traces chrétiennes d'un enfant de la Révolution. Ce fut de ce point qu'ils partirent. On ne

demandait aux* Jésuites que de sacrifier leur repos et leur vie pour l'accomplissement de cette œuvre jugée nécessaire , et à laquelle se dévouaient déjà les Missionnaires de France, dont les abbés de Rauzan, Forbin de Janson et Fayet étaient les chefs, On exposait sans défense les disciples de saint Ignace aux moqueuses fureurs de l'incrédulité; on les compromettait, aux yeux de cette partie du peuple acceptant alors les journaux pour règle de sa foi et directeurs de l'opinion. Les Jésuites néanmoins ne se laissent pas intimider.

Ils savent qu'ils seront abandonnés par le gouvernement; ds n'ignorent pas que le bien tenté par eux leur sera toujours reproché comme un crime; mais, en présence de tant de périls, ils assument courageusement sur leurs têtes la plus large responsabilité. Ils se jettent en avant, et, à dater de 1818, on les voit parcourir les villes, instruire et convaincre du haut des chaires, planter la croix, ramener la paix dans les consciences, appeler au pardon des injures ainsi qu'à la réconciliation, et rapprocher des familles que les discordes intestines avaient depuis long-temps divisées. Cette œuvre, dans les circonstances où elle se présentait, avait quelque chose d'éminemment utile ; elle pouvait porter d'heureux fruits, car le Libéralisme n'avait pas eu le temps d'infiltrer au cœur des provinces son ignorance égoïste et ses étroites préventions. Il était donc fondé à redouter ces adversaires, qui s'emparaient des multitudes par l'autorité de la parole, qui les dominaient par l'éloquence, qui popularisaient le repentir et la vertu. C'était une révolution au profit des idées de travail et d'amélioration sociale. L'Eglise remplaçait le club ; les cantiques pieux succédaient aux chants lubriques ou sanguinaires; la foule se pressait dans les temples; elle

accueillait avec joie ce retour vers le Christianisme. On dénatura le principe qui produisait d'aussi merveilleux résultats. Il importait d'opposer la force brutale à des démonstrations pacifiques; ce fut à Brest que l'on tenta la première résistance. Le 21 octobre 18 19, le Courrier français annonça : « La Mission qui devait avoir lieu à Brest a avorté; les habitants préfèrent les inductions morales aux inductions jésuitiques. » Afin d'échauffer les esprits, on prétend que le Curé de la ville ne veut pas recevoir les enfants de Loyola. Des menaces sont proférées, des plans sont dressés pour faire échouer la Mission. Le Curé dément le refus qu'on lui attribue. On a dit que l'Evêque de Quimper est hostile aux Jésuites; le Prélat accourt: il bénit leurs premiers travaux, et, le it\ octobre , les églises de Saint-Louis et de Notre-Damede-Recouvrance s'ouvrent à la multitude qui se presse autour de la chaire. Cette affluence devenait inquiétante; les Constitutionnels se mettent en campagne pour expliquer de quelle manière ils entendent la liberté. Le Clergé ne cède pas aux injonctions du parti; on le confond dans l'anathème qui frappe les Jésuites. L'autorité municipale est méconnue et outragée jusqu'au moment où elle passe à l'émeute; alors on l'enivre de louanges. CJétait une tourbe de jeunes gens ou d'hommes étrangers au pays, qui dictaient la loi; leur nombre pouvait se constater à chaque heure; mais, sachant qu'ils seraient toujours forts contre la faiblesse, hardis contre l'indécision et la pusillanimité, ils poussèrent à la résistance. Le 26, l'Évèque de Quimper mande au Sous- Préfet : « Il est permis d'être surpris que, sous le gouvernement du Roi qui a donné une Charte pour assurer la liberté des cultes et qui a proclamé la Religion catholique la Religion de l'État, cette Religion ne puisse

jouir à Brest de cette liberté. Je ne réclame que la protection de la loi et non sa sévérité. Ce n'est pas à moi de tracer aux autorités la manière de la faire respecter.» Le 27, il s'adresse au Maire pour déplorer cet attentat. L'émeute parcourt la ville en criant : Mort aux Jésuites! A bas le Christ et la Religion !

Les magistrats municipaux et les administrateurs civils avaient encouragé ces manifestations. La presse libérale les avait prédites d'avance; le ministère ne sut pas les réprimer. Les honnêtes gens de tous les partis se résignaient déjà à ce rôle passif, qui rend si audacieux les esprits turbulents. On baissait la tête devant l'insurrection; on en déplorait les résultats, et personne ne se levait pour agir contre elle. Cette inertie lui révéla sa puissance. Au nom dune population qui souffrait en silence une pareille tyrannie, la révolte prononça que la France entière ne voulait pas de Missionnaires, et qu'il fallait les expulser de Brest. Son vœu fut un ordre. Le 28, les Jésuites s'éloignèrent. Le Libéralisme avait tenté un grand coup; la victoire lui restait; il comprit qu'il importait de lui donner tout le retentissement possible. 11 ameuta les révolutionnaires de Morlaix , qui, avec des chants obscènes entremêlés de cris de : Vive la Charte ! accueillirent les Jésuites à leur passage.

Au dire du Moniteur, rien ne devait justifier ces tumultes; les paroles mêmes des Missionnaires ne pouvaient y servir de prétexte ; mais ces hypocrites lamentations offraient aux Libéraux la mesure de Fimpéritie ou des connivences secrètes du gouvernement. Ce premier succès enhardit leur témérité. Les villes de Bourges, de Nevers, Saint-Malo, Autun, Châlons-sur-Marne , Lisieux, Dole, Châlons-sur-Saône, Seurre, Mende, Coulommiers, Craon, Seez, Alençon, Chinon, Beaugé, Laigle,

Orléans, Amiens, Le Puy, Avranches, Niort, Le Mans, Avignon, Aix, Bordeaux, Alby, Metz, Bennes, Gosne, La Charité, Issengeaux, Montauban, Clérac , Saumur, Besançon, Doué, Périgueux, Angers, Paimbœuf, Gaillac et Langres devinrent tour à tour le théâtre sur lequel les Jésuites firent éclater leur zèle. Parmi les Pères qui se vouaient ainsi à l'accomplissement d'une grande tâche, il y avait d'habiles orateurs, des hommes qui savaient remuer les multitudes et les enchaîner au pied de l'autel. On remarquait dans leurs rangs Antoine Thomas, ancien docteur de Sorbonne et pendant vingt ans supérieur de Laval; Charles Gloriot, dont la vaste science et la riche imagination faisaient oublier les écarts de style. L'éloquence de Gloriot débordait avec tant d'impétuosité qu'il subjuguait ou terrassait ses auditeurs. Auprès de lui apparaissent Calliat, plus doux, plus fleuri; Louis Bouet, à la parole incisive; Louis Sellier, que l'originalité de son talent fait passer du sublime au trivial, et qui, plus admirable qu'imitable dans sa vie, électrise les populations; Nicolas Petit, l'homme qui éclaire par le raisonnement; Claude Besnoin, à l'esprit caustique; Charles Balandret, toujours onctueux et instructif; Joseph Barelle et Maxime de Bussy, pleins de cet art de bien dire, qui entraîne par la force unie à l'adresse et au sentiment; les deux Chanon, auxquels le zèle donne des forces; Maxime de Causans, écrivain et prédicateur sur qui l'élégance exerce peut-être trop d'empire; Etienne Mollet, Clément Boulanger et Pierre Chaignon. Chacun de ces Missionnaires avait un cachet individuel, un talent à part. Le Père Claude Guyon les absorba tous dans sa puissante individualité. Doué des avantages qui constituent l'orateur véritablement populaire, beau et passionné, ardent et sensible, il faisait

tour à tour frémir et pleurer; on se pressait avec transport

autour de sa chaire et de son confessionnal, car sa parole

dominait les masses et provoquait le rep'entir dans les

âmes.

Les fruits recueillis étaient abondants et incontestables; on en fit un crime aux Jésuites. A Vincennes, le Père Guyon avait évangélisé les troupes en garnison dans la forteresse; il leur avait parlé de Dieu et de leurs devoirs avec cette énergie qui convainc. A Bicêtre, d'autres Jésuites venaient le 24 juin 1824, conduits par l'Archevêque de Paris, faire descendre les consolations évangéliques sur la tête des infirmes, des vieillards et des coupables que la société retranche de son sein. Ils réveillaient les sentiments de Foi; ils répandaient sur la France entière les germes de Christianisme que la Révolution croyait avoir étouffés. Il y avait des villes où l'on assiégeait pendant la nuit les portes des églises , où l'on se précipitait sur les pas des Missionnaires, où l'on pleurait à leur départ, après avoir souvent maudit leur arrivée. Sans doute, dans ces transitions subites, il se rencontrait autant d'entraînement passager que de remords durables. Plusieurs oubliaient les engagements pris au pied de la croix ; mais, dans le cœur de ces multitudes vaincues par l'ascendant des Missionnaires, il survivait aux fêtes et aux enthousiasmes de la ferveur un principe de religion, dont le Clergé pouvait évoquer partout les traces et le souvenir. Le Missionnaire semait dans les exagérations calculées de son éloquence, c'était au Pasteur à moissonner.

Les soins de l'apostolat et de l'éducation, les travaux littéraires ou théologiques auxquels les Jésuites se livraient dans l'intérieur de leurs maisons, les outrages qui passaient au-dessus de leurs têtes sans les atteindre

pour aller saisir d'une béate stupéfaction les esprits forts de l'estaminet, n'empêchaient pas les Pères d'étudier la marche des idées, de s'appliquer à en seconder ou à en suspendre le progrès, selon qu'elles leur paraissaient utiles ou dangereuses. A peine née , la Compagnie de Jésus était, comme aux premiers jours de sa fondation, devenue un centre où le prêtre, le philosophe et le savant accouraient chercher la lumière. Les Jésuites la répandaient sur les uns , ils la recevaient des autres. Ils s'associaient au mouvement que la science imprimait à toutes les études, et ce fut alors qu'ils se virent engagés avec l'abbé de La Mennais dans une de ces discussions qu'il importe de juger sur pièces.

Dans ce temps-là, Félicité de La Mennais était un vigoureux génie attaquant les ennemis du Catholicisme avec l'arme de l'éloquence et de la raison. Esprit lucide et passionné, cœur plein d'amour et de colère, l'écrivain breton cachait un caractère de fer sous une maladive enveloppe. Son opiniâtre dialectique, son ironie étincelante de verve, son style puissant lui avaient en quelques années conquis une célébrité dont l'humble candeur du prêtre faisait hommage à l'Eglise. L'abbé de La Mennais défendait les Jésuites, parce que leur cause était juste; il les aimait, parce qu'il lui avait été donné de les voir de près. Lorsque le système philosophique présenté par lui dans le deuxième volume de l'Indifférence en matière de Religion eut engendré la discorde parmi les théologiens, quelques nuages ne tardèrent point à altérer la bonne harmonie existant entre les disciples de saint Ignace et le Tertullien du dixneuvième siècle. Les questions qu'il soulevait lui attirèrent des panégyristes et des censeurs. Les uns le saluèrent comme un dernier Père de l'Église, les autres vi. 11

le critiquèrent avec des paroles dont la fraternité sacerdotale et le respect dû à un immense talent auraient pu modérer l'acrimonie. Dans ce combat, qui prépara si tristement la chute de La Mennais, il y eut de graves torts à reprocher aux deux partis. L'écrivain se portait le défenseur le plus absolu de l'autorité. Avec un ton impérieusement dogmatique, avec une hauteur dédaigneuse, il citait à son tribunal, il jugeait sans recours les écoles anciennes et modernes. Il substituait sa propre raison individuelle au sentiment presque universel de l'Église.

Ce système comptait de nombreux partisans; il en fit surgir même autour des Jésuites. Dans leurs maisons, dans les Séminaires et même dans le monde, on rétrograda tout d'un coup vers ces époques où la scolastique tenait les esprits attentifs et surexcitait les intelligences. Une pareille situation offrait plus d'un danger. Le Père Richardot, provincial de France, prit des mesures pour les conjurer : il interdit les controverses publiques sur ces matières, et le 12 octobre 1821 , le Père Rozaven lui écrivait de Rome :

a Vous avez parfaitement fait de supprimer les thèses où Ton combattait le système de M. de La Mennais. Outre qu'il ne nous convient en aucune manière de nous déclarer contre un homme justement célèbre, et à qui la Religion a des obligations, c'est un fort mauvais moyen pour faire triompher la vérité. Les disputes ne font que piquer et aigrir les esprits. Des discussions pacifiques où Ton ménage l'amour propre et la délicatesse sont des moyens plus sûrs. Il faut réserver toute sa chaleur pour combattre les ennemis de la Religion et de l'Eglise. — Vous me demandez ce que je pense de la défense de V Essai; je vous avoue, entre nous, que je

n'en suis pas satisfait. Il me paraît que tout porte sur un principe faux. M. de La Mennais se plaint qu'on ne l'a pas compris, et il a raison jusqu'à un certain point; il est certain qu'on lui attribue des sentiments qu'il n'a pas, ce qui lui donne lieu de se défendre avec avantage; mais, de son côté, il tire des principes de ses adversaires des conséquences qui ne suivent pas de ces principes. Dans ces matières de pure métaphysique , il n'y a rien de si facile, je dirai de si commun, que de se disputer sans s'entendre. On a tort et raison des deux côtés. Quand je lis ces sortes d'ouvrages, il me semble entendre se disputer un avare et un prodigue. Le premier déclame contre les funestes suites de la prodigalité , et s'étend à prouver la nécessité et les avantages d'une sage économie; le second a un champ non moins vaste pour dépeindre l'avarice dans toute sa laideur et pour faire l'éloge de la générosité et du détachement des biens de ce monde. L'avare a parfaitement raison contre le prodigue et le prodigue contre l'avare; mais l'un n'en a pas moins tort d'être avare et l'autre d'être prodigue. — Je travaille, pour mon propre usage, à réduire cette controverse à quelques points précis, que Ton puisse discuter sans s'écarter à droite ou à gauche, et je pense que j'enverrai mes réflexions à M. de La Mennais, qiu\, je crois, ne viendra pas à bout de renverser l'ancienne méthode. *

C'était en ces termes pleins d'atticisme conciliateur que l'Assistant des Jésuites à Rome s'exprimait en s'adressant au Provincial de Paris. Le Père de Rozaven voulait combattre l'erreur involontaire à armes courtoises, il désirait surtout qu'on respectât la gloire de l'auteur de Y Indifférence. La ligne des Pères de l'Institut dans cette polémique était tracée; ils ne s'en

écartèrent qu'une fois. L'agitation se perpétuait; les esprits s'échauffaient au dehors, et la paix intérieure de la Compagnie était menacée, lorsque, à Pinsu des chefs de l'Ordre , le professeur de philosophie du petit Séminaire de Forcalquier fit soutenir publiquement par ses élèves, à la fin de l'année scolaire de 1822, une thèse en faveur des théories de l'abbé de La Mennais. Le 18 janvier 1823, le Père Rozaven se plaint à Richardot de cette infraction : « Nous étions convenus, lui mande-t-il, et vous me l'avez promis dans une de vos lettres, que vous ne permettriez ni d'attaquer ni de soutenir ce système dans les thèses publiques, et c'est évidemment le parti que dicte la prudence. Permettre à qui voudra d'attaquer et à qui voudra de défendre un système que l'on dit fondamantal, ce serait introduire dans la Compagnie la diversité de doctrine, contre nos Constitutions et contre la volonté si souvent manifeste de notre, saint fondateur. Permettre seulement de défendre et ne pas permettre d'attaquer, ce serait annoncer au public que la Compagnie adopte cette doctrine , ce qui assurément n'est pas et, je l'espère, ne sera jamais; car, au surplus, je désapprouverais également qu'on attaquât, pour la même raison, savoir, parce que des thèses ne doivent contenir que dés doctrines reçues, et combattre que des doctrines rejetées par la Compagnie. »

De pareilles imprudences étaient trop opposées à l'attitude prise par les Jésuites pour qu'il fût possible de les tolérer. Elles pouvaient se renouveler en sens contraire ; le Général Louis Fortis crut qu'il importait d'y mettre un terme. D'accord avec ses Assistants et s'appuyant sur plusieurs règles de saint Ignace ainsi que sur le décret 4** de ^a cinquième Congrégation générale, il fit défense d'enseigner ou de combattre les doctrines

du théologien novateur. « 11 est bien entendu, ajoutait Fortis dans cette encyclique du 4 octobre 1828, qu'il n'entre nullement dans notre intention de censurer et de condamner aucune de ces propositions ou autres semblables, ou de vouloir que ceux qui les soutiennent perdent aux yeux des nôtres quelque chose de leur réputation de piété et d'attachement à la Religion. Mais nous jugeons qu'il ne convient pas d'enseigner dans nos écoles ces propositions avant qu'elles aient été approuvées par celui à l'autorité duquel nous faisons profession de rendre une entière soumission d'esprit.

» Nous ne nous donnons pas pour les disciples de Descartes ou d'aucun autre philosophe. Nous ne défendons le système d'aucun d'eux en particulier; mais nous suivons les principes qui sont communs à toutes les écoles et qui étaient soutenus communément avant que Descartes vint au monde. Nous reconnaissons cependant deux docteurs auxquels nos écoles se font gloire d'être attachées : saint Thomas, dont l'autorité est si grande parmi les docteurs chrétiens, et saint Augustin, philosophe aussi subtil que profond théologien. »

Cette réserve si énergiquement recommandée ne convenait pas à l'abbé de La Mennais. Il sent que l'approbation patente de l'Institut sera un triomphe pour lui : il essaie de l'obtenir. L'année suivante il se rend à Rome; il a plusieurs conférences avec le Père Rozaven. Ces deux enfants de la Bretagne, dont la situation et le caractère étaient si opposés, mais qui, par une mutuelle estime, se trouvaient amenés à s'honorer, ne purent s'entendre. L'écrivain professait le culte de l'autorité, le Jésuite le mettait en pratique ; l'un ne voyait de vérité que dans son système, il l'imposait avec inflexibilité; l'autre, plus habitué à l'obéissance, faisait part de ses doutes et se

déclarait tout disposé à accepter le jugement du Saint- Siège. La tempête bouillonnait dans lame de La Mennais; elle menaçait déjà d éclater. Rozaven s'efforçait de lui faire comprendre que les passions vont vite, surtout quand elles se trouvent cbez des hommes condamnés à ne point en avoir. Ces entretiens furent donc stériles. A quelques mois de distance, l'abbé de LaMennais apprend que ses théories sont pour plusieurs Jésuites l'objet d'une amère critique, et, le i3 octobre 1825, il écrit au Provincial. Il a, dit-il, acquis la certitude que son système est censuré par la Compagnie, que cette censure se prodigue à beaucoup de personnes, et qu'il en résulte, à raison de la très-juste estime dont jouit ilnstitut, un préjugé fâcheux contre sa doctrine. La lettre conclut en demandant copie de cette censure ou de ce jugement, quel qu'il soit.

L'abbé de La Mennais, avec un courage égal à son talent, pulvérisa souvent les inculpations dont on accablait la Société de Jésus. Les Pères admiraient le premier volume de Y Essai sur V Indifférence ; mais à l'admiration succéda l'incertitude, lorsque le second parut. Dans sa réponse en date du 5 novembre, Nicolas Godinot lui communiqua ces impressions diverses; il lui affirma que sa doctrine n'avait été ni censurée ni suspectée par le Général de l'Ordre. La guerre qui se faisait autour de l'ouvrage et du nom de l'abbé de La Mennais donnait à son caractère quelque chose de plus entier; il connaissait sa force, on le poussait à en abuser. Le i4 novembre 182 b il exigea que la lettre du Général lui fût livrée. « On ne défend pas, ajoutait-il, de soutenir des propositions supposées indifférentes, et ainsi qui défend accuse. »

La position était scabreuse. Godinot répondit le 8 dé-

cerabre : « Monsieur l'abbé, je ne puis m'empêcher de commencer par l'expression du regret que j'éprouve que notre correspondance porte sur un objet aussi peu agréable que celui qui nous occupe. Je suis vivement affecté que nos lettres soient très-probablement pour l'un comme pour l'autre une occasion de peine.

» N'y aurait-il donc pas moyen de se communiquer sa pensée sans que le cœur en souffre?

* J'ai bien compris votre demande, monsieur, dans votre lettre précédente; mais, je vous l'avoue, la demande de communiquer la correspondance de mon Supérieur m'a étrangement surpris, et j'ai cru que mon silence vous suffirait pour comprendre ma réponse.

m Vous insistez, et vous exigez que je m'explique. Il faut donc que je vous dise que je ne puis en aucune manière vous rien communiquer de ce que le Père Général croirait devoir nous écrire. N'a-t-il pas d'ailleurs quelque droit d'espérer qu'on ne le soupçonnera pas de manquer dans sa correspondance, quelle qu'en soit la matière, à ce que lui prescrivent la justice, la prudence et la charité? Vous invoquez le principe qui défend accuse. Il est possible qu'en certains cas ce principe soit vrai; mais il est certain que ce n'est pas ainsi que la Compagnie entend user du droit qu'elle a de défendre ; il est même notoire qu'elle a très-souvent défendu de soutenir des opinions sans les accuser le moins du monde. La nécessité et le prix de l'uniformité lui suffisent pour proposer des défenses.

» Me permettez-vous, monsieur l'abbé, de hasarder encore un mot? Où en sommes-nous, et quelle est notre position respective? La bonne intelligence qui a régné entre nous viendrait-elle donc à s'altérer? Nous avons des opinions différentes sur des questions laissées à la

liberté : usons de cette liberté les uns et les autres, mais avec simplicité, sans amertume et même sans vivacité. Dans un temps où la cause commune doit nous réunir et nous réunit certainement de cœur, je veux, de mon côté, éviter, et travailler efficacement à ce que tous ceux sur lesquels je puis influer évitent tout ce qui peut tendre à donner le spectacle, dont les ennemis de la Religion ne manqueraient pas de se prévaloir, d'une division qui nuirait aux deux partis devant Dieu et devant les hommes. Et je vous prie de ne pas regarder comme compliment l'assurance formelle des sentiments les plus intimes de vénération, d'estime et de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. »

Devant cette lettre, dont la fermeté n'exclut ni la gratitude ni l'affection, l'abbé de La Mennais aurait dû ne pas pousser plus loin ses exigences; mais, comme tous les hommes à qui la célébrité est venue, il était entouré de néophytes trop fervents, de flatteurs enthousiastes ou intéressés. On lui persuada que ce n'était pas à lui à reculer en face d'une neutralité cachant des desseins hostiles. Il s'adresse encore une fois à Godinot; le Provincial ne juge pas à propos de répondre à sa dernière lettre. A partir de ce jour, les feuilles publiques dévouées à l'abbé de La Mennais commencent à faire feu sur la Société de Jésus.

Il avait des relations d'affectueuse estime avec plusieurs Pères. Quoique en divergence d'opinions sur une multitude de points, il n'en restait pas moins leur ami et celui de la Compagnie. Il serait donc peu équitable de l'accuser d'une guerre que de jeunes séides entretenaient peut-être malgré lui. La Mennais connaissait les disciples de Loyola; il savait qu'il n'obtiendrait rien deux par l'intimidation, car dans Je même temps ils avaient af-

faire à des ennemis dont l'activité était plus cruelle. Il se contenta d'exhaler ses plaintes en particulier et de chercher à faire abonder tôt ou tard les Jésuites dans ses idées. Il se rencontrait alors auprès du chef de l'Ordre, en qualité d'assistant d'Allemagne, un Père tout dévoué au système de La Mennais. Par l'influence que Raymond Bzrozowski. neveu du dernier Général, exerçait, l'écrivain avait espéré qu'il vaincrait cette réserve dont l'Institut ne voulait pas sortir. Bzrozowski le maintenait dans ce sentiment en lui écrivant que jamais le Général if avait défendu d'enseigner ses théories; mais quand, après la mort du Père Fortis, la Congrégation se réunit au Gésu pour procéder à l'élection de son successeur, La Mennais n'eut pas de peine à comprendre que les Jésuites ne lui donneraient jamais leur adhésion. Raymond Bzrozowski ne fut pas réélu Assistant, etRozaven obtint cet honneur à l'unanimité. •

Le nouveau Général s'était strictement renfermé dans la règle de conduite tracée par son prédécesseur; il n'avait pris parti ni pour ni contre La Mennais. Les adeptes du publiciste théologien annonçaient que Roothaan serait favorable aux doctrines controversées ; ce dernier donne un démenti à leurs futures assertions, au moment même où il prend possession du pouvoir. Le 3o août 1829, ^ adresse aux Provinciaux un décret confirmant celui de Fortis, puis il ajoute : « Cependant notre intention, comme celle de notre prédécesseur, n'est pas de noter de censure aucune de ces propositions; ce qui ne nous appartient pas. Nous ne voulons point non plus rendre suspects d'erreur en matière de Foi ceux qui les soutiennent. Aussi, en n'adoptant pas de semblables doctrines dans nos écoles, il n'est pas pour cela dans nos intentions que les nôtres les attaquent et les combattent.

Bien plus, notre volonté expresse est que l'on évite toute

dispute qui pourrait blesser ou altérer la charité. »

Passant à un autre ordre d'idées qui dans ce tempslà paraissaient inhérentes aux principes de La Mennais, le Père Roothaan disait : « Gomme on voit en certains pays se réveiller les questions de la puissance du Pape sur les Rois dans les matières temporelles, à cette occasion nous rappelons à tous les nôtres les préceptes imposés, en vertu de la sainte obéissance, par les Pères Claude Aquaviva et Mutio Vitelleschi. Ces préceptes défendent expressément à tous les nôtres de s'occuper le moins du monde de pareilles matières ni dans les écrits, ni dans les discours ou leçons publiques, ni même dans les conversations particulières.»

Ainsi le premier acte du chef des Jésuites, de même que le dernier de son prédécesseur, était de proscrire tout ce qui, de près ou de loin, pouvait se rattacher à la politique. On les peignait comme les porte-étendards de riJltramontanisme; on prétendait qu'ils envahissaient, au nom de Rome, toutes les avenues du pouvoir, et, dans le secret de ses conseils, voilà les seuls ordres que dicte le Général. Pour que la Société de Jésus se prononçât sur les doctrines de l'abbé de La Mennais, les supérieurs de l'Institut déclaraient qu'il fallait attendre la décision de l'Église : ils ne prenaient d'engagements ni pour ni contre. L'Église intervint, elle condamna : alors la neutralité des Jésuites fut expliquée. Cette neutralité apparente cachait un éloignement véritable. La Mennais ne se l'était pas déguisé; mais, plus perspicace que ses adeples, il avait tenu compte aux enfants de Loyola de leur modération. Tandis que les admirateurs de son système faisaient cause commune avec le libéralisme afin d'étouffer la Société de Jésus,

lui, plus maître de sa pensée, appelait cette même Société à d'autres combats. Il rêvait pour le monde catholique de nouvelles destinées. Dans l'espoir de les réaliser, il sentait qu'avant tout il importait de s'appuyer sur les Jésuites. Le 3o août 1829, le Général, en recevant l'autorité suprême, se maintenait dans la position que Fortis avait adoptée; néanmoins peu de jours auparavant, le 2 août de la même année, La Mennais écrivait au Père François Manera, à Turin :

« La Chênaie , le 2 août 1829.

ii J'aurais voulu vous remercier plus tôt, mon très-bon et très-cher Père, de la lettre si aimable que j'ai reçue de vous; mais une faiblesse extrême et des souffrances continuelles m'en ont empêché jusqu'ici. Je puis dire comme Alexandre VIII, dcficiunt vires; et plût à Dieu que je pusse ajouter comme lui, sed non déficit animus; car jamais on n'eut plus besoin qu'en ces temps-ci de ce courage intérieur dont la Foi est le principe pour soutenir l'âme oppressée sous le poids de tant de pensées amères et de prévoyances sinistres. Nous avons traversé bien des jours mauvais, et nous touchons probablement à des jours plus mauvais encore. La grande révolution qui s'accomplit dans le monde ne fait que commencer; elle bouleversera de fond en comble la vieille société européenne, minée dans toutes ses bases , et pendant long-temps on ne verra que des ruines s'écrouler sur d'autres ruines. Les hommes, toujours si lents à instruire, regardent avec une sorte d'étonnement stupide ou de curiosité méchante ce spectacle effrayant, sans comprendre la cause de ce qu'ils voient, et même sans la vouloir comprendre. Il règne, en général, parmi ceux qu'on appelle bons un aveuglement plus qu'humain, de

sorte qu'au lieu d'opposer une résistance efficace au mal, ils font, sans le savoir, tout ce qu'il y a de mieux pour en favoriser le progrès. Mais, après tout, Dieu a ses desseins, et sa sagesse gouverne tout, pour que tout concoure à la fin voulue de lui, et même Terreur, et même le désordre.

» Convaincu profondément, mon très-cher Père, qu'on ne peut aujourd'hui servir utilement la Religion qu'en exerçant sur les esprits une action puissante, dont les conditions premières sont une indépendance complète du pouvoir politique et un grand et large développement de toutes les doctrines catholiques, présentées surtout dans leurs rapports avec les idées qui remuent le monde; convaincu, dis-je, de cela, je suis, par conséquent, convaincu aussi qu'il est nécessaire que la Compagnie de Jésus, dans laquelle il existe de si précieux éléments de bien, prenne une position toute nouvelle pour s'accommoder aux besoins présents de la société et à l'état actuel des esprits; et ce que j'ai dit d'elle sous ce rapport, je l'ai dit également du Clergé tout entier. Tant qu elle s'appuiera sur le pouvoir, elle aura contre elle la masse active des peuples, et sera contrainte de conniver, au moins par le silence, à des erreurs trèsdangereuses, d'où il résultera une apparence de duplicité et d'intrigue, qui la ruinera très-promptement dans l'opinion. Toute force aujourd'hui consiste à se présenter franchement au combat, à se montrer dès lors tel qu'on est, et à dominer les intelligences par la supériorité des talents et des doctrines, en un mot, à ne compter que sur soi et sur la vérité. Sans cela, nulle durée, nulle vie. Et qui peut entreprendre, avec plus d'avantages et de succès que les Jésuites, cette grande guerre, cette guerre sacrée? Seulement je crois qu'elle exigerait un peu plus

de liberté intérieure qu'il n'en existe parmi eux; et, sur ce point, je désirerais, je l'avoue, quelque modification dans leurs règles. Tout cela, au reste, n'est que lavis d'un homme sans conséquence et sans autorité, mais, j'ose l'assurer, dévoué de cœur à la sainte cause de Dieu et de l'Eglise et à tous ceux qui la défendent, quels qu'ils soient. Continuez, mon bon Père, je vous en prie, de l'aimer un peu malgré ses misères qui sont grandes, et de prier pour lui, et croyez qu'il vous est et ne cessera de vous être tendrement dévoué en Jésus-Christ.

» F. de La Mennais. »

En se reportant à l'époque où cette lettre fut écrite , il est facile de se rendre compte des illusions et des sinistres prévisions qui agitaient l'âme de l'auteur de Y Essai sur l'indifférence. Cette nature exceptionnelle, qui avait froissé tant d'amours-propres, finissait par se sentir froissée à son tour : elle se repliait sur ellemême. Du fond de l'abîme qu'il entrevoyait, La Mennais appelait les Jésuites à son secours. Le Père Manera. quoique jeune encore, était un de ces caractères qui, par l'intuition du génie , savent se rapprocher des grandes douleurs. Profond théologien, tout à la fois littérateur et philosophe, il aimait dans l'écrivain français cet ensemble de qualités qui rend le génie vénérable même aux yeux des hommes forcés de combattre ses erreurs. Il n'eut pas de peine à lui démontrer que les disciples de Loyola n'avaient jamais été en avant ou en arrière de leur siècle, mais qu'il ne leur appartenait pas de prendre l'initiative. Sa réponse fut celle d'un ami et d'un guide plein de déférence. Les événements de i83o et les conséquences qui en surgirent donnèrent raison à l'un et à l'autre.

Se rattachant alors à un pareil ordre d'idées, un écrivain dont la réflexion et l'étude ont mûri les tendances, M. Louis de Carné, adressa plus tard aux Jésuites les mêmes reproches que l'abbé de La Mennais. « Ils inspiraient, dit-il *, ce respect que nous payons aux ruines, mais ils étaient froids et glacés comme elles. La jeunesse pouvait, dans leurs paternels entretiens, concevoir de pieuses pensées. Au tribunal de la Pénitence, le chrétien trouvait, dans leur longue expérience de la vie, dans l'indulgente charité avec laquelle ils en avaient supporté les épreuves, du secours et des exemples. Mais quand, de ces épanchements intimes , on allait aux réalités de la société moderne, on était tout ébahi en découvrant une ignorance absolue des hommes et des choses, une légèreté de jugement qui ne pouvait être égalée que par Finoffensive folie des espérances. De vagues retours vers l'ancien régime, c'est-à-dire vers la vieillesse de Louis XIV, époque où les Jésuites avaient triomphé des Jansénistes et fait raser Port-Royal, telles étaient à peu près les idées politiques, qui perçaient chez le petit nombre d'entre eux, qui s'occupaient des affaires humaines. *

Ces blâmes sont la contre-partie de ceux que le Libéralisme fit entendre ; il reste à examiner si les uns sont mieux fondés que les autres. Sous la Restauration, les Jésuites ne représentaient rien, ne voulaient rien représenter au point de vue politique. Ils étaient dans un travail de recomposition, tâchant de souder entre elles toutes les parties hétérogènes destinées à former une Société. On voyait parmi eux quelques débris de l'ancienne Compagnie, échappés au trépas ou au fer des

' Vues sur l'Histoire contemporaine , ou Essai sur l'histoire de la Restauration , t. il, p. 112 (édition de 1835).

bourreaux, un certain nombre de Pères de la Foi et une foule de jeunes gens ne donnant encore que des espérances. Une semblable agrégation devait, avant tout, chercher à se consolider et à se pénétrer de l'esprit religieux. Ce fut cette pensée qui dirigea ses premiers modérateurs. Ils trouvaient la monarchie des Bourbons rétablie en France : ils s'attachèrent à elle sans aucun calcul, sans aucune ambition. Une république ou le pouvoir impérial protégeant la Religion auraient été acceptés de même. Il n'entre pas dans le caractère des Jésuites d'embrasser exclusivement un système politique ou de travailler à faire réussir l'un au détriment de l'autre. Ils se contentent de celui qui est en vigueur, et s'ils donnent quelque préférence à un gouvernement , ce ne sera jamais à cause du principe qui le constitue, mais par la raison déterminante qu'il accorde plus ou moins de protection et de liberté au Catholicisme.

Il est vrai qu'une fraction des disciples de saint Ignace, surtout parmi les vieillards, professait peu de sympathie pour les théories constitutionnelles; le motif de leur répugnance est fort naturel. Les preneurs de ces fictions en France étaient les ennemis acharnés de l'Eglise. En Belgique au contraire et dans le même temps, les Jésuites se montraient les partisans les plus sincères de la Constitution libérale , parce qu'elle n'entravait point l'exercice du culte et qu'elle ne soumettait pas la Foi des peuples à un despotisme inintelligent. Ils étaient aux Etats- Unis et en Suisse républicains et démocrates, parce que là les idées de liberté ne conduisent pas à l'asservissement des croyances et des vœux. Pour bien juger la Compagnie , il faut se placer au point même où elle s'est placée. Elle a pu froisser des espérances louables en leur principe, refuser de s'associer à des projets séduisants, de-

mander à l'expérience des jours passés les résultats probables des innovations auxquelles on la conviait. Elle a peut-être voulu rester stationnaire, quand des esprits brûlants d'activité se précipitaient vers des voies inconnues, où, au lieu du progrès, ils n'ont rencontré, comme l'abbé de La Mennais, que le doute et le désenchantement; mais les hommes sensés tiendront compte aux enfants de Loyola de cette prudence qui ne se laisse éblouir ni par le prestige de la nouveauté ni par l'attrait dune popularité éphémère.

Tandis que les Jésuites échappaient à la double impulsion que les partis extrêmes s'efforçaient de leur faire subir, personne ne pouvait apprécier cette sagesse restant ensevelie dans leurs archives. Il y a en France une vertu beaucoup plus rare que le courage et l'esprit, c'est la modération. Les Pères venaient d'en donner des preuves; mais ces preuves étaient mises en suspicion, tournées contre eux ou inconnues. On les laissa faire de la justice et de la prudence au fond de leurs demeures, et on ne cessa de les poursuivre systématiquement. Ce fut en ce temps-là que les mots et les choses commencèrent à perdre leur signification usuelle pour se mettre au service de la plus audacieuse imposture qui ait jamais spéculé sur la crédulité humaine. Quand on parcourt maintenant ces longues collections de journaux où le mensonge prit toutes les formes, et, bien assuré d'avance de son triomphe, ne se donna même pas la peine de se travestir sous quelques circonstances plus ou moins possibles, on est saisi de honte et l'on rougit de pitié. Car, à dater de 1823, ce n'est plus la malveillance isolée qui cherche à tromper une classe d'individus; il y a une conspiration permanente contre la vérité et surtout contre le bons sens des masses. On tente de pervertir

ce bon sens par tous les moyens. C'est cette conspiration, véritable affront infligé au peuple français, que nous allons étudier.

Nous entrons dans le récit des faits sans colère et sans prévention. Pour les raconter, nous avons sous les yeux toutes les pièces originales, nous nous entourons de tous les documents, et, comme nous ne fûmes jamais affilié à la Congrégation, à Saint-Acheul ou à Montrouge; comme, d'un autre côté, nous sommes resté étranger à ce fantôme de lutte ridicule inventée par le Libéralisme, à ces mensonges qui! créa et qu'il popularisa, à ces terreurs imaginaires qu'il exploita, nous pouvons parler de ces cboses avec une impartialité vraiment bistorique. Ce récit sera, nous le confessons, une triste page dans les annales de la France. Il prouvera avec quel mépris les apôtres constitutionnels du progrès, de la justice et de la vérité traitent une nation assez débonnaire pour se laisser séduire par de fallacieuses paroles.

C'est un déplorable travail que celui auquel nous nous résignons. Jusqu'à présent, dans le cours du récit, nous avons vu les Jésuites se mêler aux événements, les inspirer souvent, les diriger quelquefois, et nous avons indiqué pas à pas leur action. Cette action a pu être louée ou blâmée, au gré des divers partis qui remplissaient la scène du monde. Aujourd'hui rien de semblable ne se révèle. Les Jésuites s'effacent complètement; ils vivent en dehors du mouvement; on ne saisit leurs mains dans aucune affaire ecclésiastique. Leur correspondance la plus secrète ne met sur la trace d'aucun complot, soit contre la Charte, soit contre les libertés publiques et l'Université. Ils demandent seulement à vivre dans leurs maisons; cette prière est toujours repoussée, ce vœu n'est jamais accueilli qu'à moitié. Les vi. 12

documents que nous avons sous les yeux constatent cette position; en les parcourant, on sent que les Pères de l'Institut ne sont jamais assurés du lendemain. Néanmoins, s'il fallait s'en rapporter à l'opposition libérale, ce serait cette même Compagnie de Jésus qui aurait inondé la France de ses Congréganistes et de ses protégés. Elle régnerait à la place de Bourbons; elle gouvernerait sous le couvert des ministres; elle dominerait les uns, elle intimiderait les autres; elle tiendrait surtout l'Episcopat et le Clergé dans une humiliante servitude.

Toutes ces assertions ont été si souvent jetées à la foule que, pour un grand nombre d'esprits, elles sont passées à l'état de chose avérée. On ne discute plus l'influence qu'exercèrent les Jésuites sous la monarchie de Louis XVIII et de Charles X, on l'enregistre, et l'on semble ne pas avoir besoin de preuves pour établir ses convictions. Nous ne voulons point accepter sans examen de tels jugements. Il nous paraît nécessaire de remonter à la source même des choses, et ce sera, en parcourant la correspondance des Jésuites entre eux que nous découvrirons le piège tendu à la crédulité par la presse. C'est donc beaucoup moins les actes de la Compagnie de Jésus que nous recueillons en ce moment que le récit des mensonges et des préventions dont elle fut l'objet. On ne fit jamais porter l'assaut sur la conduite des Pères ; on leur créa un pouvoir, une ambition, une hypocrisie, une soif d'argent et de grandeur qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination de leurs adversaires.

La Congrégation, Saint-Acheul et Montrouge devinrent l'objet de la terreur affectée ou réelle des vétérans de 179') et des patriotes de la nouvelle génération, apprenant à chérir la liberté à l'école des censeurs de l'Empire, des généraux et des préfets de Napoléon, qui

avaient vieilli dans l'exercice du despotisme et de l'arbitraire. Il importe donc à l'histoire d'étudier à fond les trois monuments de la puissance occulte des Jésuites. La Congrégation du Père Delpuits s'était rapidement propagée. Le Père Ronsin la dirigeait; et, dans un moment où chacun s'associait sous différents titres, où les provinces et la capitale se couvraient de réunions politiques, littéraires et scientifiques, où les ventes de Garbonari, les loges de Francs-Maçons et de Templiers recevaient d'innombrables adeptes, cette Congrégation fut attaquée dans son existence , dans son but, dans ses moyens. Elle était l'œuvre des Jésuites: on la présenta comme le marchepied de toutes les ambitions, comme l'asile de toutes les mystérieuses intrigues et un foyer de conspiration contre les libertés nationales. Le cardinal de Bausset, parlant, dans son Histoire de Fénelon, de l'influence dont ces assemblées jouirent au siècle de Louis XIV, s'exprimait ainsi sur les Jésuites ' : « Appelés dès leur origine à l'éducation des principales familles de l'Etat, ils étendaient leurs soins jusque sur les classes inférieures; ils les entretenaient dans l'heureuse habitude des vertus religieuses et morales. Tel était surtout l'utile objet de ces nombreuses Congrégations qu'ils avaient créées dans toutes les villes, et qu'ils avaient eu l'habileté de lier à toutes les professions et à toutes les institutions sociales. Des exercices de piété simples et faciles, des instructions particulières appropriées à chaque condition, et qui n'apportaient aucun préjudice aux travaux et aux devoirs de la société, servaient à maintenir dans tous les États cette régularité de mœurs, cet esprit d'ordre et de subordi-

« Histoire de Fénelon, t. 1er, p. 16.

nation, cette sage économie, qui conservent la paix et l'harmonie des familles et assurent la prospérité des Empires. »

Les Jésuites s'étaient flattés de l'idée que ce tableau était encore possible. Ils trouvaient sous leur main tous les éléments de succès coordonnés par un de leurs Pères, ils crurent qu'il serait facile de donner plus d'extension à la pensée créatrice. Ils adoptèrent ce que Delpuits avait si sagement organisé, et Ronsin fut choisi pour le développer. Le régime intérieur de la Congrégation ne subit aucun changement. Tous les dimanches, de quinze jours en quinze jours, et à chaque fête de la Vierge , la Congrégation se réunissait dans une chapelle située au-dessus de l'église des Missions-Etrangères. Un autel, riche d'élégante simplicité, s'élevait, offrant à tous les regards ces paroles cor unum et anima una , symbole de l'union et de la charité fraternelle qui devait régner entre des hommes appartenant aux diverses classes delà société. On ne créait aucune distinction d'âge ou de rang. Au vestibule de cette chapelle, les différences de condition s'effaçaient pour faire place à l'égalité devant Dieu. Le jeune étudiant s'asseyait à côté du Prélat ou du Pair de France. Le préfet de la Congrégation et ses deux assistants avaient seuls des sièges réservés. Ces pieux exercices duraient ordinairement de sept heures et demie à neuf heures et demie du matin. Ils commençaient par la lecture de la vie du Saint dont l'Église célébrait la fête. On chantait ensuite le Veni Creator et VAve maris Stella; on priait en commun pour l'Eglise et pour la France ; on procédait à la réception des probationnaires. Alors le Père Ronsin montait à l'autel pour dire la messe, que les Congréganistes, toujours à peu près au nombre de deux cents, entendaient

à genoux, et à laquelle ils répondaient avec les acolytes. La plupart y communiaient. Quand le saint Mystère était consommé, Ronsin parlait à ses auditeurs de leurs devoirs, il les encourageait à la persévérance, il les excitait à la piété. Après l'exhortation , tous invoquaient le secours de la Vierge, et ils se retiraient en silence.

Dans le plan adopté par les Jésuites, prier en commun tous les quinze jours n'était pas assez. Les premiers Congréganistes multipliaient les œuvres de la charité chrétienne : ils se visitaient dans leurs maladies ou dans leurs afflictions; ils distribuaient des aumônes; ils venaient en aide à l'indigence ou au malheur; mais ce zèle se renfermait dans des bornes étroites. Jusqu'en 1820, il n'avait pas franchi l'enceinte de la Congrégation. A cette époque, l'abbé Legris-Duval, sous l'inspiration des Pères, fonda la Société des Bonnes-OEuvres ; après lui, Borderies, évêque de Versailles, et l'abbé Boudot, grand-vicaire de Paris, en eurent la haute direction. Cette Société se partageait en trois sections embrassant les hôpitaux, les prisons et les petits Savoyards. Le bien s'opérait simultanément et sur une triple échelle. Les riches, les heureux, les puissants du siècle acceptaient tour à tour avec joie la mission de descendre dans les hospices et dans les cachots : ils apprenaient aux infortunés ou aux coupables qui y languissent, à supporter avec plus de résignation le poids de la vie. Ils provoquaient l'espérance ou le remords. Leurs mains répandaient avec discernement les bienfaits. Ces visites, souvent répétées, ne restaient jamais sans profit pour la morale. D'autres s'efforçaient de faire revivre la touchante Institution qui immortalise une seconde fois le nom de Fénelon. Ils réunissaient tous les dimanches, dans

les chapelles souterraines des quatre principales églises de Paris, les pauvres enfants accourus de Savoie ou d'Auvergne pour tenter fortune par les plus infimes métiers. Ils leur apprenaient à croire et à prier; ils leur enseignaient la probité et la patience; ils encourageaient leurs vertus naissantes en les mettant au-dessus du besoin.

C'est aussi dans le sein de la Congrégation que naquit la pensée de la Société des Bonnes-Études, ayant pour but de maintenir la jeunesse dans les principes de Foi religieuse et monarchique. Des assemblées mensuelles la formaient aux lettres par les leçons des maîtres devenus ses égaux. On lui fournissait les moyens d'apprendre et de se récréer, en l'éloignant du vice ou des doctrines pernicieuses : on la préparait à remplir les fonctions judiciaires ou administratives. La Congrégation étendait ses rameaux. Un de ses membres, M. Gossin, conseiller à la Cour royale de Paris, lui donna un nouveau développement en établissant l'Association de Saint-François- Régis. L'idée-mère était la réhabilitation des mariages contractés seulement devant l'officier civil. En peu de temps elle obtint les plus heureux résultats.

Telles étaient les diverses sollicitudes auxquelles s'astreignaient des hommes recommandables par le talent, parla naissance ou par la position. Ces hommes ne cachaient ni leurs noms ni leurs œuvres. On comptait dans leurs rangs des princes, des évoques, des généraux, des magistrats, des écrivains, des savants, des artistes et des ouvriers. Don Francisco de Paula, infant d'Espagne, et le comte de Limbourg Stirum, parent du roi des Pays-Bas; le comte de Senft-Pilsach et le marquis de Clermont-Tonnerre, de Luynes et de Rainneville, Olivier de La Rochefoucauld et Rogatien de Sesmaisons, le comte de Cossé-Brissac et lord Clifford, le comte

François de Sales et Loménie de Brienne, le marquis de Choiseul et le chevalier de Berbis, les comtes de Stolberg et de Durfort, de Lascours et de Robiano, le baron de Haller et l'architecte Le marié, Delà ville-Marqué et Saint-Géry, de Sèze et d'Hédouville , de Becdelièvre et de Foresta, de Givrac et Lauriston, d'Albertas et le duc de Rivière, y donnaient la main à des jurisconsultes tels que Delpech, de Lavau , Monsarrat, Emmery et Bérard-cles-Glageux ; à des écrivains comme Picot, Laurentie et Genoude ; à des soldats comme Jacques Catheliueau ; à des médecins comme Récamier; à des universitaires comme Eiiçagaray. La moitié de l'Episcopat français, les Prêtres les plus distingués, les jeunes gens qui plus tard occuperont les sièges de ceux qui les formèrent beaucoup moins par leurs leçons que par leur exemple, venaient en même temps se confondre dans cette agrégation. On remarquait parmi ces Prélats, que la mort a moissonnés ou que l'Eglise gallicane voit maintenant à sa tête, Dubourg et Clieverus, Mathieu et de La Châtre, Pérocheau et Dupuch, Laloux et de Montblanc, Plessis et Blanquart de Bailleul, d'Astros et Dubois, de Gosnac et Tournefort, George et Sibour, de Pins et Gallard , Taberg et Duchatellier, Dufêtre et Soyer, Coupperie et Glaury, de La Myre et Bombelles, Borderies et de Hercé, Villefrancon et de Ghaffoy, le cardinal de Groy et Maréchal, Millaux et Aragonnet d'Orset, Jacquernin et Gottret, Lalande et d'Arbaud, le cardinal de Bausset et Richery, Berthaud et Prilly, le cardinal de Glermont et Poulpiquer, le cardinal Weld, les Nonces du Saint-Siège Macchi et Lambruschini, FAhlégat Falconieri, Auge, vicaire-général de Paris, les abbés Berger, Desgenettes et Lenglois, supérieur des Missions-Etrangères. René d'Argenteuil, Raphaël de

Magallon, Armand Passerat, François Jaccord, Xavier Arnoux, Vuarin, curé de Genève, Isidore Gagelin, Pupier, Ghatelard et Badin, apportaient à la Congrégation l'autorité de leur nom, celle encore plus grande de leurs vertus et de leur sang qu'ils verseront pour la Foi.

On était à une de ces époques où tout, même les institutions les plus inoffensives, semblait tourner contre la vérité. Il existait à Paris un centre permanent de conspirations et d'intrigues. Dans les ventes de la Charbonnerie, dont Louis Blanc, par son Histoire de Dix Ans , nous a révélé les mystérieuses ramifications, le Libéralisme s'était discipliné et préparé de longue main à la guerre civile. Cette guerre, il ne pouvait pas la déclarer officiellement à la Monarchie ; car, lorsqu'il avait essayé de jeter dans la rue ses enfants perdus, la fidélité de l'armée, l'échafaud ou la clémence avaient fait justice de ces insurrections et de ces complots. A bout de moyens violents, privé enfin des ministres qui , comme Laine, Decazes et Pasquier, l'encourageaient ou le protégeaient dansl'ombre, il ne lui restait plus pour arme que la calomnie : il déshonora la liberté de la presse pour s'en faire un levier. La Congrégation, composée d'hommes mêlés aux affaires publiques et de jeunes gens qui, par leur naissance ou leurs études, étaient destinés à jouer plus tard un rôle dans le gouvernement, devint pour l'opposition un champ-clos où il lui fut permis de produire toutes ses hypothèses.

Les Congréganistes s'assemblaient des divers coins de la France pour se livrer en commun à la prière et à la charité. Ce but était atteint; mais, à la longue, il pouvait moraliser le peuple et déterminer une réaction catholique :on se hâta, par des sarcasmes et par des pamphlets, de rendre ridicule cette agrégation. L'épigramme et la

satire s'émoussèrent sans porter coup. Les journaux blessaient les individus , mais ils ne tuaient pas l'Association; on s'arrangea pour la rendre odieuse. Il n'avait pas été possible d'en faire l'objet de la risée publique, on la livra à l'animadversion générale; et, chose remarquable, les hommes qui parlèrent le plus de la Congrégation furent précisément ceux qui crurent le moins à sa puissance. L'action du Père Bonsin était patente : on fit de ce .lésuite un personnage mystérieux, tenant entre ses mains le fil de toutes les intrigues ' et

I La fantasmagorie de la Congrégation a été si bien exploitée par le Libéralisme, qu'on était parvenu à en faire peur aux esprits les plus droits. En France, un mensonge annoncé pour la première fois fait sourire de pitié. Répété chaque jour, reproduit sous mille formes, il pénètre enfin dans les cœurs, et, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il passe dans les croyances de ceux mêmes qui le combattirent à son origine. C'est ainsi qu'il faut expliquer les versions plus ou moins erronées que provoqua la Congrégation. M. Louis de Carné, dans ses Vues sur l'histoire contemporaine ou Essai sur l'histoire de la Restauration , tenta, en 1835, d'approfondir, au point de vue où il se plaçait alors, toutes les difficultés de la position multiple qu'on créait aux Jésuites avant 1830. Il chercha la vérité de bonne foi; il ne la trouva pas toujours. La raison en est bien simple, c'est qu'à son insu il se laissa dominer par les erreurs convenues.

En parlant (tome n , page 99) de la Congrégation, il s'exprime ainsi : « Que l'on juge donc de l'effet d'une association secrète qui jamais ne semblait avoir dit sou dernier mot, et à laquelle tous les projets du gouvernement du Roi, toutes ses nominations, depuis les fonctions de préfet jusqu'à celles de garde-champêtre, paraissaient des hommages obligés, gages de conquêtes plus décisives encore. »

A la page suivante, M. de Carné développe sa pensée. Il dit : « Le seul résultat de ces tripotages, démesurément exagérés, du reste, par l'esprit de parti, fut de procurer au gouvernement l'appui de quelques intrigants pris dans les filets de l'ambition. La majorité du ministère eût vraisemblablement aimé à se séparer de ces trèsinsignifiantes intrigues et à mettre au grand jour l'exiguïté du fantôme qui faisait si grande peur dans l'ombre. »

II est présumable, il est très-vrai, que certains intrigants profitèrent de la Congrégation, des Missions, de la Religion même, pour les faire servir à leur fortune ou à leur parti. Qu'en résulte-t-il contre la Congrégation, les Missions, et la Religion? n'a-t-on pas vu d'autres intrigants, les mêmes peut être, abuser d'un principe différent, et demandera la Révolution de juillet le trop-plein de faveurs qu'ils n'avaient pu obtenir de la Congrégation? Faut-il pour cela imputer au trône et aux pouvoirs issus du mouvement de 1830 de ne se laisser dominer que par des ambitieux sans conscience ou par des hypocrites?

Les Royalistes n'étaient pas assez habiles ; alors comme aujourd'hui, il ne régnait pas entre eux assez d'union pour qu'on pût les soupçonner d'avoir, à l'aide de la Congrégation, concerté un plan de défense mutuelle. Divisés sur les hommes ainsi que sur les choses, s'iso'ant ou se calomniant, aspirant sans cesse à commander et refusant toujours d'obéir, irrités contre l'ingratitude des Princes et les enivrant

trônant en même temps au Quirinal et aux Tuileries. On supposa que ce Jésuite, beaucoup plus connu clans les hôpitaux que dans les ministères, disposait à son gré de la fortune, de l'autorité et des emplois. Le Père Ronsin eut tout à coup un de ces pouvoirs magiques qui ne se rencontraient jadis que sous la baguette des enchanteurs. Il n'exista plus de monarque dans le royaume, plus de ministres, plus de chambres législatives, plus de justice, plus de magistrats. Le Père Ronsin inspira tout, il absorba tout. Cette image vivante de la puissance qu'un enfant de saint Ignace usurpait offrit plus d'un avantage aux inventeurs et aux propagateurs d'une pareille impossibilité. Elle était absurde, elle eut donc mille chances

d'éloges, les Royalistes étaient incapables de concevoir un plan, de le suivre et de l'exécuter. Us ne venaient pas à la Congrégation comme Royalistes, mais comme Chrétiens. Le désir de parvenir et celui de proléger ont pu créer des influences et des clientèles ; mais de là à inspirer une direction politique, à violeuter les engagements pris, à changer les nuances adoptées, il y a loin. On trouvait parmi les Cougréganistes des hommes appartenant à toutes les fractions parlementaires. La Foi les réunissait dans une prière commune, et au dehors ils marchaient dans des voies tout opposées. La Congrégation ne put donc jamais être le lien d'aucune pensée politique.

II y eut cependant un centre d'influence très-réel, mais complètement distinct de la Congrégation. Ce centre a besoin d'être connu, et celte révélation servira à expliquer ce gui jusqu'à ce jour est resté un mystère pour le public.

Vers les dernières années de l'Empire , i! se forma dans le Rouergue et dans les provinces du Midi une association dont le but était d'accélérer la chute de Napoléon, espèce de franc-maçonnerie religieuse et monarchique qui prit le nom de Chevaliers de l\lnneuu. Quand la ileslauration eut succédé au régime impérial, cette Société secrèle, au lieu de se dissoudre, tendit constamment à développer, à régulariser son organisation. Elle eut son point d'appui à Paris et des comités dans toutes les provinces. Les hommes d'action l'avaient créée, les politiques el les habiles s'en emparèrent lorsqu'il n'y eut plus de dangers a courir. Le duc Mathieu de Montmorency la présida. Elle tint d'abord ses séances rue Cassette, n° G, puis rue de Varenues, n° 18, chez le marquis Alexis et le comte Adrien de Kougé. MM. de Villèle, de Corbière, de Frenilly, de Vitrolles, Charles de Crisnois, les abbés F. de La Mennais et Perreau en filent partie, mais on n'y vit jamais aucun Père de la Compagnie de Jésus.

Sur la tin du règne de Louis XVIU cl vers les premières années de celui de Charles X, celle association, toute politique, eut un incontestable ascendant sur la cour, sur le personnel des administrations et le travail électoral. On la vit tour à tour accepter ou combattre les influences rivales. Tantôt elle ht cause commune avec les Princes, tantôt elle chercha sa force dans la banque. On rencontrait dans le même jour ses membres les plus actifs au milieu des salons de la comtesse du Cayla, chez M. de Rothschild et aux réunions électorales du président Amy. C'est celle association qui dirigea la majorité si compacte du ministère Villèle à la Chambre des

être agréée. On l'accepta sans discussion, sans ten. Lorsqu'il fut établi que le Père Ronsin impoies lois aux divers fonctionnaires de l'Etat, lorsque un se crut convaincu que la vie des uns, l'honneur lutres, la fortune de tous était à la merci du Jésuite, fut pas difficile de faire admettre que les Congrégaîs entraient pour leur part dans ce faisceau d'attrions.

«n les accusa d'obstruer les avenues du pouvoir, de Duvrir du masque de la Religion afin de se frayer un niu vers les honneurs; on proclama qu'il fallait être ix, c'est-à-dire hypocrite, pour conquérir une place ative. On parla de destitutions et d'avancements

es, elle qui créa les surnuméraires de la justice, institution qui fut une pépide bons magistrats; elle qui imposa les lois sur la presse, sur le sacrilège et le d'aînesse. Elle se laissa désigner sous les noms du Pavillon Marsan, du Cabinet. ît de la Congrégation, se cachant ainsi pour arriver plus sûrement à ses fins.

hommes qui voyaient le résultat de l'intrigue ne découvraient, pas la main ,n tenait les fils. M. de INlouiIosier, M. Agier, conseiller à la Cour royale de et député, crurent être sur la voie en accusant la Congrégation. M. Agier avait sa famille des souvenirs jansénistes : ses soupçons se changèrent promptement tilude. Quelques membres de la Société politique faisaient partie de la Congrereligieuse. Cette circonstance favorisa l'erreur. 11 était difficile de reprocher quelque semblant de raison à des pairs de France, à des députés, à des mii, de s'immiscer dans les affaires de l'Etat ou de diriger les choix du gouverne- Un nom propre n'aurait pas prêté , comme celui d'un Institut célèbre, une assez 2 autorité à toutes les hypothèses; il n'aurait pas surtout donné prise aux rs feintes ou réelles: on imputa aux Jésuites et à la Congrégation les actes de qui s'abritaient tantôt derrière le Pavillon Marsan, tantôt sous les Congrégaou sous Montrouge. Avec ces noms de passe, l'on expliqua la cause et l'effet; qui n'était qu'un rêve d'intrigant ou de meneur l'on lit un épouvantai!, e Société, toujours anonyme, mais aussi toujours active, déchut peu à peu. laissa traîner à la remorque de M. de Villèle, qui ne voyait point sans un ceraisir ses batteries gouvernementales masquées par ce mot de Jésuite, dont edoutait pas plus l'ascendant que ses amis ou ses adversaires. En cela M. de se trompait. Il laissa sciemment calomnier, au profil de son pouvoir: la calomit il avait ri dans le commencement l'emporta, et du même coup de vent elle le trône. Cependant l'Ordre des Chevaliers de l'Anneau dégénéra en coterie ière et jalouse. Il fut alors régenté par des médiocrités ambitieuses qui , à t eu province, finirent par exclure tous les hommes ayant quelque rectitude esprit ou quelque énergie dans le cœur. .

: est l'origine du pouvoir occulte si gratuitement accordé à la Congrégation, voir a existé; il s'est exercé, mais absolument en dehors d'elle. Les coteries es cachèrent leurs manœuvres politiques sous son nom ; le parti libéral s'emce même nom pour effrayer la France du bruit qu'il lui importait de faire.

scandaleux; on berça la curiosité, toujours avide des lecteurs de journaux, de toutes les fables que le Constitutionnel , rédigé par M. Tbiers, put inventer. Du bureau de rédaction des feuilles quotidiennes, ces fables se répandirent dans toute la France. Elles y furent accueillies par les adeptes du Libéralisme avec une fervente crédulité. Des citoyens qui croyaient à peine en Dieu jurèrent, sur la parole de quelques écrivains tels qu'Etienne, Kératry, Jay, Rabbe, Jouy, Gauja, Marcet, Tbiers et Rohain, que rien n'était mieux avéré. Ils frémirent aux récits que chaque soir l'imagination des journalistes brodait sur la puissance occulte de la Congrégation. Elle n'existait qu'à Paris, les Départements se persuadèrent qu'elle les enveloppait dans ses innombrables réseaux. Elle couvrait le pays de ses membres, elle brisait tout ce qui lui faisait obstacle ou ombrage, tout ce qui lui paraissait suspect, tout ce qui ne se dévouait pas à elle. On la voyait braver la Magistrature et TÉpiscopat, proscrire les libertés civiles et les libertés de l'Eglise gallicane, appeler au parjure, corrompre ou effrayer, dominer par la séduction ou par la terreur, s'asseoir au foyer de chaque famille, dépouiller la veuve et l'orphelin de son héritage ', et tenir à chaque instant suspendue sur la tête de

1 Nous avons vu plusieurs anciens Jésuites se léguer, pendant la dispersion de l'Ordre, les faibles sommes qu'il leur était permis d'économiser et vivre souvent de privations, afin d'augmenter le petit pécule dont ils comprenaient que leurs frères auraient besoin lorsque le Pape les rétablirait. Les vieux Pères qui résidaient dans le département du Nord avaient eu la même pensée. Ils s'étaient transmis de main en main une somme de 35,000 francs, fruit des épargnes et peut-être des souffances d'un grand nombre d'années. Ce dépôt se trouvait en 1814 confié au Père Lépine, le dernier survivant. Il le légua à M. Legrand Masse , habitant de Saint-Omer, avec prière de le remettre aux Jésuites, seuls propriétaires. Lépine mourut en 1821, et les Pères de la Compagnie déclarèrent qu'ils n'accepteraient cette restitution qu'à condition qu'il n'en résulterait aucun procès. La famille Lépine accéda d'abord à ce vœu ; mais c'était une occasion de faire du scandale avec une ombre de justice : on pressa la famille de plaider contre le testament. L'affaire fut portée devant les magistrats. Le tribunal de Saint-Omer donna gain de cause à M. Legrand-Masse , plaidant en dehors des Jésuites et malgré eux. Deux arrêts de la Cour royale de Douai

chaque Français cette fameuse épée dont, selon M. Dupin, la poignée est à Rome et la pointe partout.

Le soldat qui assistait à la messe, le juge qui se confessait, l'administrateur' qui communiait, le propriétaire qui entrait dans une église, l'ouvrier qui envoyait ses enfants au catéchisme ne furent plus désignés que sous

prononcèrent en faveur des héritiers du Père Lépine. La Cour de cassation, saisie du pourvoi, maintint le double arrêt. Le Journal des Débats, alors passé à l'opposition révolutionnaire, et lu Gazette des Tribunaux rendirent un compte peu favorable aux Jésuites de ce procès, que M. Legrand-Masse soutenait pour l'acquit de sa conscience. M. Legrand-Masse expliqua par une lettre sa position et celle des Pères. Cette lettre ne faisait pas le compte du Journal des Débats ; il lui ferma ses colonnes; c'était ainsi qu'alors la partialité procédait. La Gazette des Tribunaux la reproduisit, et nous la citons textuellement :

«Monsieur, écrivait Legrand-Masse , le 11 mai 1826, dans votre numéro du 7 avril 1820, vous avez entretenu vos lecteurs d'une affaire plaidée devant la Cour royale de Douai, et, en commentant voire article, on a cru pouvoir signaler un prétendu attentat sur le patrimoine des familles, en l'attribuant à messieurs de Saint- Aclieul. Vous aimez à être l'organe de la vérité, je vais vous la dire tout entière, en vous priant de la consigner dans l'un de vos prochains numéros.

« Un ample détail de l'affaire justifiera pleinement les personnes qu'on prétend inculper; je me bornerai aux faits principaux :

« 1° La personne que vous désignez par l'initiale L. n'est autre que moi-même.

» 2° Je déclare qu'avant l'ouverture de la succession de M. Lépine, je n'avais jamais vu ni connu messieurs de Saint- Acbeul, et que je n'avais jamais eu aucune correspondance avec eux.

» 3° Je puis assurer encore, avec pleine certitude, que je n'ai jamais connu qu'aucune visite ait été faite par ces messieurs au sieur Lépine, et qu'il y ait eu autre correspondance que la lellre du 17 novembre 1818, rapportée en voire article, et à laquelle il aurait été répondu, ainsi qu'il appert de la mention au dos.

» 4° Institué légataire universel de M. Lépine, je fus aussi chargé par lui de remettre à messieurs de Saint-Acheul la somme ^portée au compte que je rendis pour satisfaire à l'arrêt de la Cour royale de Douai*. Celte somme fut toujours considérée par moi comme un dépôt confie d'abord dans les mains de M. Lépine. Ses déclarations à cet égard et les notes et papiers trouvés lors de la succession et signés de lut en étaient d'ailleurs une preuve évidente. J'ai cru moi-même devoir communiquer ces papiers aux héritiers Lépine pour les empêcher d'entreprendre un procès injuste à mes yeux. Plaise à Dien qu'ils n'aient jamais de regrets de l'usage qu'ils ont fait de mon extrême confiance!

» 5° Lorsque j'offris et remis cetle somme à messieurs de Saint-Acheul , ils me recommandèrent de m'eulendre avec les Jiériliers, et surtout d'éviter toutes contestations judiciaires. Je le déclare, c'est maigre eux que je me suis déterminé à plaider, et cela par des motifs dont je n'ai à rougir ni devant Dieu ni devant les hommes.

» b" C'est enfin par les mêmes motifs, mais, je le déclare hautement, sans la participation et à l'insu de mess eurs de Saint-Acheul, que j'ai interjeté les appels qui oui prolongé le procès, et le prolongent encore par mon pourvoi en cassation. Je croyais, et je crois encore, devoir à ma conscience d'épuiser tous k>s degrés de juridiction pour assurer, autant qu'il est en moi, l'exécution du mandat qui m'est confié. i>

le nom de Jésuites de robe courte. Ils devinrent Ultramontains sans avoir peut-être jamais entendu parler des doctrines gallicanes; ils furent convaincus d'obscurantisme , parce qu'ils n'allaient pas chercher les principes de leur Foi dans les pamphlets de Paul -Louis Courier ou dans les chansons de Béranger. On les soupçonna d'hypocrisie ambitieuse et de parjure, 'parce qu'ils ne craignaient pas de visiter le curé de leur paroisse. Une inquisition réelle s'établit dans chaque ville, afin de démasquer cette inquisition factice, dont les journaux ne parlaient qu'en tremblant et comme obsédés par le besoin de sauver la France en se sacrifiant pour elle.

Nous avons tous été témoins de ces faits; il n'y a pas un homme raisonnable qui ne puisse réduire tant d'iniquités calculées à leur juste valeur; cependant l'histoire doit les apprécier en les racontant. Les registres de la Congrégation sont sous nos yeux : nous pénétrons dans ses plus intimes rapports, et nous n'y découvrons rien de mystérieux, rien d'illégal, rien qui indique un but d'ambition et de propagande coupable. Tout s'y fait au grand jour, excepté les bonnes œuvres; on ne s'y occupe que de devoirs pieux et de philanthropie chrétienne ; il n'y est question que de prières et jamais d'intrigues. Ce n'est pas à dire néanmoins que, sous les dehors de la piété ou du repentir, il ne se soit jamais glissé parmi les Congréganistes des intrigants, des esprits jaloux, des corrupteurs et des hypocrites. La puissance attribuée à cette association dut nécessairement pousser vers elle ceux qui ont soif des honneurs, de la fortune ou de l'autorité. On la disait omnipotente. Comme toutes les institutions qui portent en elles un principe de force, elle a vu de cupides faiblesses chercher à s'abriter sous son ombre. Elle protégeait, elle adoptait les dé-

vouements sincères. Nous croyons, et plus d'une preuve curieuse est entre nos mains, que souvent elle a entendu frapper à sa porte des clients dont le nom serait aujourd'hui une révélation. Elle a eu de nombreux adversaires, elle a compté de plus nombreux solliciteurs. Elle a été souvent calomniée, plus souvent encore elle surprit quelques-uns de ses calomniateurs se recommandant à elle et implorant son appui.

Sans doute des abus, inséparables de toute création humaine, ont pu s'introduire dans son sein. Contre le gré de ses chefs, elle a peut-être servi de marchepied à quelques ambitieux de bas étage, inquiété cerlains agents du pouvoir et trouvé dans la fraternité établie au fond du sanctuaire des protecteurs qui n'ont pas été assez éclairés, des amis ou des affiliés dont la prudence ne fut pas toujours égale au zèle. Ces cas sont exceptionnels; mais ce qu'il faut dire comme le témoignage de notre conviction, c'est que les Congréganistes, en tant que Congrégamstes, n'ont jamais eu action, même indirecte, sur les affaires ou sur le choix des fonctionnaires publics *.

1 Dans l' Histoire de la Restauration par un homme d'État, M. Capefigne , abusant d'un procédé qui décèle une grande habileté de mains ou une ignorance encore pins réelle, confond à plaisir des choses et des établissements parfaitement distincts. Il voit comme Congréganistes le duc de Doudeauville, l'Étéqne d'Hermopolis, MM. de Villèle , Corbière et beaucoup d'autres qui ne firent jamais partie de ces réunions. Il avance que les célèbres conférences de Saint-Sulpice , où tous les hommes de mérite, où tous les jeunes gens des écoles accouraient entendre l'abbé Frayssinous. se tenaient dans la petite chapelle supérieure de l'église des Missions étrangères. A propos de jeux innocents, de billard surtout, il prend la Société des Bonnes-Études pour la Congrégation. 11 parle de tout cela sans connaissance de cause, et il dit à la page 100 du quatrième volume :

« La première organisation du parti se rattachait aux Congrégations religieuses. A Paris, et sous la présidence du vicomte Mathieu de Montmorency, du duc de la Rochefoucàuld-Doudeauville, se forma un centre de Congrégation dont les statuts, simples d'abord, avaient pour objet la propagation des opinions religieuses et monarchiques. La Congrégation recevait tout Catholique qui se faisait présenter par deux de ses membres : elle devait s'étendre aux écoles, aux institutions, s'emparer de la jeunesse surtout. Lorsqu'un jeune homme voulait entrer dans cette association, on

Il existait sous le gouvernement de Louis XVIII, ainsi que sous celui de Charles X, des administrateurs de tout rang qui n'avaient aucun point de contact avec la Congrégation ; ils s'élevaient en lui tenant rigueur ou en vivant à l'écart de ses exercices. D'autres lui étaient franchement hostiles; leur avancement n'en souffrit jamais. 11 vint même un temps où le titre de Congréganiste fut aux yeux du ministère Villèle une espèce de brevet d'incapacité ou d'exclusion. Il suffisait alors d'être soupçonné d'appartenir à cette association pour n'avoir aucun droit aux faveurs ou à la justice. L'autorité s'effrayait du bruit que le Libéralisme faisait autour d'elle. Le Libéralisme l'accusait de jeter la France en pâture à la Congrégation, le pouvoir se révoltait contre cette idée; et, pour en démontrer la fausseté, il se faisait inique ou défiant.

Cette position d'un gouvernement, ainsi tiraillé et écartant ses amis pour complaire à d'implacables enne-

dcmandait à ses cautions l'influence qu'il pouvait exercer : s'il était professeur, membre d'un Collège, on lui imposait les conditions de propager les bons principes parmi ses élèves; s'il avait de la fortune, une position élevée, il s'engageait également à les employer à la défense de la Religion et de la Monarchie. On se réunissait deux fois par semaine pour la prière, les jeux innocents , le billard surtout, et pour rendre compte des progrès de l'association. Tous les dimanches, l'abbé Frayssiuous prêchait devant un nombreux auditoire, et, dans ses conférences composées avec élégance, il combattait la philosophie et le siècle : c'était contre Gibbou et Voltaire que s'élevait M. de Frayssiuous avec plus d'emphase que d'esprit, et il ne manquait jamais une occasion de rapprocher le temps où l'on vivait, de faire sentir l'influence bienfaisante du Clergé et de la Religion , le besoin de fortifier l'autel et le trône.

» Ses conférences étaient suivies; les hommes politiques du parti royaliste, quelques-uns épicuriens et sans croyance, y assistaient assidûment. C'était une bonne note. On y voyait MM. de Villèle, de Corbière, de Bouald, Salaberry, Pardessus, de Bouville, Clause! de Coussergues. On aurait dit une espèce de succursale de la Chambre des députés.

» Celte Congrégation avait des ramifications en province. Dans chaque chef-lieu, il y avait une ou deux réunions, sous un prêtre, correspondant avec la Société-Mère à Paris. On y assemblait les vieux Royalistes, les jeunes hommes chez qui ou devait faire germer les bons principes. C'était alors une espèce de fureur pour se faire admettre dans la Congrégation. La raison en était simple ; on n'avait de recommandations pussautes, de places lucratives que si l'on était ses affiliés! «

mis, a quelque chose de singulièrement triste. Il savait à quoi s'en tenir sur la Congrégation ; il était bien loin de croire à son existence officielle, à son action préméditée et produisant un effet systématique; mais, craignant de laisser trop de prise à ceux qui ébranlaient le trône, il sacrifiait la vérité timide aux outrages incessants de l'erreur. Les choses en arrivèrent au point qu'il ne fut plus possible de continuer l'œuvre qui s'était développée. Le Libéralisme se montrait absolu, car il n'ignorait pas que, plus il serait exigeant, plus il trouverait auprès du trône des hommes disposés par la peur à lui faire de honteuses avances. Il vociféra avec tant d'ensemble contre la Congrégation, il créa au Père Ronsin un pouvoir si inconcevable, que l'autorité ecclésiastique ellemême, effrayée des clameurs, crut les apaiser en sollicitant sa retraite. C'était un désir né d'une pensée de conciliation : le Jésuite s'y rendit à l'instant même. Dans les premiers jours de février 1828, il abandonna Paris.

La Congrégation était alors à son point le plus florissant; elle comptait près de douze cents noms inscrits sur ses registres. Dans la situation des esprits, il était impossible qu'un Père de l'Institut se chargeât de la diriger. L'abbé de Rohan et l'abbé Mathieu, tous deux plus tard Archevêques de Besançon, acceptèrent l'héritage de Ronsin. En i83o, cette Congrégation fut détruite avec la plupart des établissements, dont elle était la mère et la nourrice.

Une association militaire fondée par Bertaut-Ducoin, capitaine au 2e de la garde royale, exista pendant quelque temps sous le titre de Congrégation de Notre-Damedes-Victoires. Elle avait son règlement particulier, et, vivant en. dehors de celle du Père Ronsin , elle se composait d'officiers des régiments de la garde. Plus tard, vi. 13

quelques généraux et un grand nombre d'officiers de la ligne y furent agrégés. C'était dans une chapelle de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin que la Congrégation se réunissait. Bertaut-Ducoin étant mort en 1823, le duc de Rivière présida ces assemblées , où l'on priait en commun , où l'on cherchait à améliorer la destinée du soldat en le rappelant, par l'éducation, à ses devoirs envers Dieu. Dans la pensée des fondateurs, l'association militaire devait rester secrète Des indiscrétions firent connaître le nom de ses membres. Quelques-uns sans doute avaient espéré que ce serait pour eux un titre à la faveur; la majorité n'y vit qu'un arrêt de proscription. Sans en être surpris , ces soldats entendirent le Dauphin déclarer qu'il ne recevrait jamais de Congréganistes chez lui. Le mal était sans remède ; la presse battait en brèche cette pieuse société; elle en grossissait outre mesure l'importance; elle dénonçait avec acharnement ceux qui ne rougissaient pas de leur Foi; elle se faisait provocatrice, afin d'exciter dans l'armée des rivalités qui pouvaient amener de sanglants conflits. Les militaires résolurent de dissoudre leur Congrégation, et, au moment où le Père Ronsin cédait à l'orage , on les vit effectuer leur projet.

L'impiété, qui avait formé une indissoluble alliance avec le Libéralisme, triomphait des Congrégations; elle leur prêtait toutes les forces vives du royaume , et elle venait de les vaincre par une calomnie sans cesse répétée à la foule. Le journalisme avait la mesure de la faiblesse des Bourbons; il connaissait leur désir de popularité. Le ministère Martignac se proposa de le satisfaire. L'opposition, enhardie par ces lâchetés officielles, parut immoler ses répugnances dynastiques au bonheur de la France. La France ne voulait plus de Jésuites; eux

seuls avaient semé la discorde entre le Souverain et le Peuple , eux seuls entretenaient dans les cœurs ces sentiments de défiance, que chacun serait heureux d'abjurer au pied du trône, le jour où la raison publique obtiendrait vengeance contre les disciples de Loyola et le parti-prêtre. Charles X et le Dauphin ne purent résister à cette amorce ; et la cour, se laissant doucement bercer par de trompeuses flatteries, crut qu'il n'y avait qu'à sacrifier les Jésuites pour s'endormir au bruit inaccoutumé des caresses du Libéralisme.

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