‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédidts et authentiquesChapitre 11 sur 17 · CHAP. V. — WSTOWŒ · texte numérisé non relu

CHAP. V. — WSTOWŒ

loi du vainqueur; le Souverain-Pontife mourait dans la captivité; et, à moins de trois ans d'intervalle, la Révolution française, abjurant son principe, demandait au successeur de Pie VI d'étendre son autorité au-delà des limites que le Concile de Trente et la cour de Rome semblaient avoir adoptées *.

La part des temps et des circonstances doit, sans aucun doute, être faite. Nous la faisons largement, mais il n'en surnage pas moins un événement en contradiction avec les principes exposés alors par les évêques de l'Eglise gallicane, et en partie admis par un grand nombre des évoques du Concile de Trente. En théorie, on discutait; en pratique, on se soumet; parfois môme on va au-devant de la soumission. Ainsi que dans le cas présenté, on accorde au pouvoir séculier le droit de forcer-la main au Saint-Siège. Les Gallicans, en 1801, étaient dans une position inextricable. Pour en sortir, ils condamnèrent le Pape à l'omnipotence.

Tandis que le Concile rendait ces Canons devenus si célèbres, le cardinal-légat Hercule de Gonzague donnait à la Compagnie de Jésus une preuve de l'estime qu'il professait pour elle. Le président du Concile allait mourir; et, \e^2 mars 1563, il appelait Laynès auprès de lui afin que le Père, par ses exhortations, lui adoucît le passage de la' vie à la mort. Ce choix, en face de la Chrétienté réunie, était un témoignage de confiance aussi bien rendu à l'Ordre qu'à son Général.

Quand l'Église eut prononcé sur les matières de la Foi , on mit en discussion les moyens à employer pour parvenir à la réforme des Ecclésiastiques: L'éducation et la prédication étaient implicitement comprises dans ce sujet. Nous avons dit l'état du (Clergé , état si déplorable que , par la dissolution de leurs mœnrs, les Catholiques auraient donné gain de cause au Luthéranisme, si les dogmes et là Religion pouvaient avoir à souffrir quelque chose des dérèglements introduits par les prêtres de cette même Religion. Il appartenait à l'honneur de l'Eglise

1 Le CoiKonl.ll de 1801, un ^le.^ fails les plus remarquables de riiisloire, a élé acceph' piir les Gallicans comme i>i»r le^ L'ilramontains. Dans les provinces de l'Ouest seules il souleva une opposition parlielle coiinui' sou-i le nom de Pelite-Eglisc. Dans VHisloire de la Fenrlée .Vililuh'c^ deuxième volume, p. 520eltuiv., nous avons déduit les causes de celle opposition.

DL LA COJkfl-AGNÎIi: Dï JI£»t'S. iiT

f^sseïublfie d'accepter des mesures etTicaces pour extirper le mal jusque dans sa racine. Le mal était avoué de tous ; tous cherchaient le remède avec la môme foi, avec le môme empresse^ ment. Ils crurent remonter jusqu'à la source du désordre en s'occupant principalement de l'éducation. Une foule d'Évéques demandaient que la Compaçfnie de Jésus multipliât partout ses séminaires et ses collèges. Le comte de Lune, ambassadeur de Philippoilf, connaissait à fond l'Allemagne et la Péninsule; le Concile l'interrogea sur les dispositions à prendre, t Je n'en connais pas d'autres que ces deux, répondit-il : faites de bons prédicateurs, et propagez , autant que vous pourrez, la Compagnie de Jésus. »

Commondon, Nonce en Pologne, interpellé à son tour, s'exprime dans les mêmes termes, et rédige par écrit son opinion, pour qu'elle soit envoyée à Piomc.

Les ministres de l'Kmpereur déclarent que « l'introduction de la réforme dans le Clergé germanique souffrira beaucoup de difficultés ; mais, ajoutent-ils, — et nous traduisons littéralement sur les procès -verbaux mêmes, — les Jésuites ont enfin prouve à l'Allemagne ce qu'elle peut espérer ; car, par la probité de leur vie, par leurs sermons et par leurs gymnases, ils ont conservé et conservent encore la Religion catholique. C'est pourquoi il n'est plus permis de douter qu'on recueillerait des fruits incroyables si l'on établissait beaucoup de collèges ou gymnases, dont l'Église retirerait une foule d'ouvriers. Mais il faut commencer. »

La Société de Jésus n'avait pas attendu ces encouragements pour se mettre, à l'œuvre. Le Concile allait se séparer après avoir réglé les affaires de 1 Église et pris les mesures les plus énergiques pour rendre à la Religion et au Clergé leur ancien luî^t^e. Le 4 décembre 1 553, il termina ses sessions; mais LoyoLi et ses compagnons avaient su, pendant ce temps, gagner du terrain. 11 est donc nécessaire de reprendre le cours des événements, que le résumé des travaux de l'assemblée de Trente a interrompus.

Ferdinand, roi des Romains S et frère de l'empereur Charles-

1 Daiw Vancieu Empire germanique on nommait roi des Rondins le prince r|iii

Quint, était un prince qui ne laissait échapper aucune occasion d'être utile à ses sujets. Le siège de Trieste vaquait par la mort de l'évêque titulaire. Ferdinand, qui, dans les notes de ses plénipotentiaires, a souvent lu le récit des travaux de Le Jay à Ratisbonne, à Ingolstadt et à Nuremberg, ne croit pouvoir mieux faire que d'offrir l'évêché à ce même Le Jay. C'était opposer une barrière au Protestantisme entre l'Allemagne et ritalie.

A la nouvelle des honneurs qui viennent le chercher dans son humilité, Le Jay s'épouvante. Il écrit au roi des Romains de ne pas charger ses faibles épaules d'un pareil fardeau. Il écrit à Loyola de supplier le Pape, en son nom et au nom de la Compagnie, pour qu'on ne le contraigne pas à accepter la dignité épiscopale. Ce refus confirme Ferdinand dans son projet; le prince s'adresse à Paul III ; il fait valoir auprès du Souverain- Pontife tous les motifs religieux et politiques qui l'ont déterminé. Il le presse d'interposer son autorité. La cour de Rome applaudit aux raisons alléguées : Le Jay va être nommé ; mais Loyola, qui, par l'entremise de Marguerite d'Autriche, a pu faire retarder cette nomination, prend un parti désespéré. Il en appelle du roi Ferdinand au roi Ferdinand lui-même, et, dans le mois de décembre 1546, il lui écrit :

tf Grand prince, nous savons quel est le zèle de Votre Majesté pour le salut de ses peuples, et combien elle a d'affection pour notre Compagnie. Nous louons Dieu de l'un et de l'autre,

était élu et désigné pour successeur à l'Empire. Charlemagne le premier donna à son llls aîné la qualité de roi d'Italie. Louis le Débonnaire et Lolhaire Ic^ necordcrent le môme titre à leurs héritiers présompliTs. Ce titre équivalait a celui de César sous les anciens empereurs de Rome. Eu 9()6 on changdh le nom de roi d'Italie en celui de roi des Romains, « dans la pensive , dit Moréri , que la qualité d'empereur ne pouvait être donnée que par le Pape, k qui ce droit appartenait. »

A i)artir de cette époque, la plupart des empereurs n'ont pris que le litre de roi des Romains jusqu'au jour de leur couronnement par les Souverains-Puntiles, et c'est dans ce sens qu'il faut interpréter le deuxièuje chapitre de la bulle d'Or, parlant de la nomination du roi des Romains.

Le roi des Romains était élu par les princes électeurs d'Allemagne du vivant môme de l'Empereur. Il gouvernail en son absence comme vicaire- général de l'Empire, et il lui succédait, après sa mort, sans qu'il fat besoin d'une nouvelle élection ou d'une confirmation.

Napoléon, en brisant par la victoire l'Empire germanique, avait, par le fait même, aboli cette cjualité ; mais ce prince nouveau, à qui les anciennes traditions monarchiques étaient si chères, essaya de la faire revivre en nommant roi de ftom« son fllsftu berceau.

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et nous prions la Bonté divine de vous inspirer les moyens d'accomplir heureusement tout ce que votre piété vous l'ait entreprendre. Mais, en vous rendant de très- humbles actions de grâces pour les faveurs dont vous nous comblez, nous oson vous dire que' vous ne pouvez nous en faire une plus insigne que de nous aider à marcher dans la voie de notre Institut. Les dignités de l'Eglise lui sont tellement opposées que, selon l'idée que j'en ai, rien ne sera plus capable de l'altérer et de le détruire. Ceux qui ont établi cette Société se sont proposés de porter l'Evangile en tous les pays ; son véritable esprit est de travailler au salut des âmes et à l'honneur de Dieu sans rechercher les emplois. Or, les Ordres religieux ne vivent qu'autant qu'ils conservent leur premier esprit : comment la Société se maintiendrait-elle en perdant le sien?

j» Nous ne sommes encore que fort peu de Profès; et quatre ou cinq déjà ont refusé des prélatures. Si l'un de nous accepte un évèché, les autres ne penseront-ils pas être en droit d'agir de même , et, si les membres se séparent , que deviendra le corps? Cette petite Compagnie a fait, depuis sa naissance , d'assez rapides progrès par l'humilité et la pauvreté ; que les peuples nous voient en des postes éclatants, et ils auront lieu de se scandaliser de notre changement, et ils prendront de nous une opinion qui rendra tous nos travaux inutiles.

» Mais pourquoi, Très-noble prince, vous déduire ces motifs? Nous implorons votre bonté et votre sagesse ; nous nous mettons sous votre royale protection. Par le sang de Jésus-Christ, par le salut des âmes, pour la gloire de la Majesté divine, je vous supplie de maintenir cette petite Société naissante*. »

Un homme tel qu'Ignace adressant une semblable lettre à un roi comme Ferdinand ne devait pas manquer d'être entendu.- Le prince écrit au Souverain-Pontife que l'humilité de Loyola a triomphé ; mais le Jésuite ne se contente point de cette vie toire. La tentation ne devait pas rester là : le Pape lui-même ou ses successeurs renouvelleraient peut-être une demande pa-

' Dans toutes les lellres où saint Ignace de Loyola parle de la Compagnie de Jésus, il est à remarquer qu'il la désigne toujours sous le nom de petite société ou p€tUe compagnie.

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reille : malgré les Constitutions, à cause même de ces Constitu lions, ils pouvaient d'un jour à l'autre arracher à l'Institut ses plus brillants sujets. C'eût été la mort de la Société, et le Général , bien persuadé que l'intention du Pape était diamétralement opposée à cette destruction , prit le parti de s'en expliquer en toute franchise. H lui déduisit sous une forme plus étendue les arguments qui avaient réussi auprès du roi Ferdinand; il lui fit valoir qu'il ne fallait pas laisser germer d'ambitieux désirs dans le cœur des hommes de talent, car les autres en nourriraient de semblables, et,- par la connaissance même de leur infériorité relative , ils chercheraient à s'étayer sur des brigues coupables.

Tout-à-coup, cédant aux souvenirs militaires dont sa jeunesse avait été bercée : « Trés-Saint-Père , roprit-il , je considère toutes les autres Sociétés religieuses comme des escadrons de soldats qui demeurent au poste assigné par l'honneur, qui gardent leurs rangs, qui font face à l'ennemi en maintenant toujours le même ordre de bataille et la même manière de se ser\'ir de leurs armes : mais nous, nous sommes des éclaireurs qui, dans les alarmes, qui , dans les surprises de jour et de nuit , doivent sans cesse être prêts à vaincre ou à mourir. Nous devons attaquer, défendre selon les circonstances, nous porter partout et tenir partout l'ennemi en éveil. »

Cette harangue produisit l'effet attendu : le Pape promit à ces hommes singuliers d'exaucer leur vœu , et il ajouta , dit-on : « C'est la première fois qu'un prince se l'est entendu adresser. »

En 1546, Le Jay .avait décliné les honneurs de l'épiscopat; l'année suivante, la môme dignité était offerte à Bobadilla, qui refusait à son tour l'évêché de Trente.

Bobadilla venait d'abandonner Cologne, où, Javcc Canisius, il avait soutenu le choc des Luthériens, et il accompagnait le nonce du Pape à la cour de l'Empereur. Charles-Quint espérait encore vaincre par ses atermoiements les résistances que le Protestantisme lui suscitait à chaque pas.

Grand capitaine, grand politique, il aimait peut-être un pe<i trop à s'appuyer sur les ressources que lui fournissait son esprit fécond en ruses et en temporisations. Ce prince, qui commandait

DK LA COMPAGNIE DE JÉSUS. ^ÏM

à l'Allemagne et aux Pays-Bas, qui régnait sur l'Espagne, et qui, par ce dernier royaume, possédait les mines d'or et d'argent encore vierges que ses navigateurs découvraient dans le Nouveau- Monde, cherchait autant à gouverner par l'adresse que par la force. Il avait menacé les Luthériens d'avoir recours aux armes; les Luthériens, qui redoutaient l'inégahté de celte lutte, obtinrent de l'Empereur un dernier colloque. Charles-Quint l'avait assigné à Ratisbonne, mnis il mettait pour condition que tout ce qui y serait décidé se verrait soumis à l'approbation du Concile de Trente. Les Protestants trouvaient un moyen d'ajournement, ils en profitaient, etHobadilk. appelé par l'Empereur, se rendait pour leur tenir tête. 11 avait un auditoire de princes, d'Evéques et de courtisans; il démontrait le vide des doctrines nouvelles; néanmoins les sectaires ne se laissaient pas entamer. Ils ne discutaient plus; ils se contentaient, par de sourdes manœuvres, de répandre la désunion dans le camp catholique.

La position fuite à Charles-Quint par l'habileté des chefs protestants devenait intolérable. Il se croit joué par eux, il comprend qu'ils ont intérêt à semer partout la discorde pour moissonner dans la division; et cédant à un mouvement de colère réfléchie, il se décide à la guerre. La guerre est déclarée au duc de Saxe et au landgrave de Hesse. Le Pape reçoit cette nouvelle, et aussitôt il joint ses troupes à celles de Charles- Quint. Le cardinal Alexandre Farnèse était son légat auprès des arméeç.

Bobadilla vient de perdre sa tribune pacifique ; il s'en improvise une autre sur les champs de bataille : il suit l'armée, que commande le duc Octave Farnèse. Le 23 avril ir)47, il est an premier rang au passage de l'Elbe. Nomjné préfet des ambulances, il devient le médecin des corps, le médecin des âmes : il panse les blessés, il console les mourants, il excite ceux qui courent aux armes, il leur annonce la victoire. Le Ciel et l'Euipereur réalisent sa prophétie. Mais, dans les plaines de Muhlberg, Bobadilla tombe frappé à U tête ; il est blessé. Le soldat a rempli son devoir, il en reste un autre pour le prêtre. Le prêtre se relève tout couvert de sang, et il va porter aux blessés comme lui les encouragements qu'il puise dans son énergie

morale. Ce fut le 24 avril i5i7 que se livra la bataille de Muhlberiç, où le duc de Saxe rcsla prisonnier des Impériaux.

Quelques jours après, Bobadilla, dédaignant les soins nécessaires à. sa santé, prêchait k Passau. La majorité du sénat et des habitants de cette ville était luthérienne ; Bobadilla, du haut de sa chaire, veut que l'on rende à Dieu de solennelles actions de grûces pour le triomphe que l'armée catholique a remporté. De solennelles actions de grâces sont rendues ; puis il s'élance seul à travers l'Allemagne ; il la parcourt en véritable apôtre, suivant l'expression de l'évêque de Vienne.

A Augsbourg, son éloquence aussi ardente qu'incisive contribue au rétablissement du culte catholique. 11 s'arrête à Cologne et visite Louvaip, où commençait à fleurir le collège fondé par Lefèvre. Tout en répandant la parole de Dieu et en prenant à partie les ministres protestants et les Anabaptistes qu'il rencontre sur son chemin, il arrive à la cour de l'Empereur. L'Empereur, à cette époque même (1548), faisait publier à la Diète d' Augsbourg une formule de loi qu'il appelait V Intérim,

Cette déclaration paraît avoir été conçue dans des sentiments pacifiques ; mais souvent elle se trouve en désaccord avec les institutions de l'Eglise, sans pour cela être plus agréable aux Luthériens. Ils se plaignaient du peu de concessions qui leur était fait, et pourtant le mariage des prêtres et la Communion sous les deux espèces y sont à peu près adoptés.

Bobadilla se plaignit à son tour : il avait la confiance des princes électeurs catholiques, des seigneurs espagnols et italiens composant la cour de l'Empereur. Fort de cette confiance, et emporté par un excès de zèle peu réfléchi, il combat de vive voix, il combat par écrit \ Intérim que Charles-Quint a fait publier. Bobadilla ne connaissait pas l'art des ménagements; c'était une de ces natures abruptes qui, pour mener à bien les choses qu'elles conçoivent, ont besoin d'avoir à leur côté un guide prudent qui leur fasse éviter le danger. Le Jésuite était là uniquement entouré d'adversaires hérétiques et d'amis catholiques.

Charles-Quint n'aurait peut-être pas permis la discussion sur

son œuvre, mais à coup sûr il n'était pas homme à souffrir patiemment qu'on mît en jeu sa dignité impériale. Bobadilia frappait fort, même en présence de ce prince. Le prince répondit au Jésuite par un commandement de sortirjà l'instant même des terres de l'Empire ; il le chassa de sa cour, et Bobadilia, tout glorieux de son bannissement, accourut à Rome, où V Intérim comptait fort peu d'enthousiastes.

Loyola lui refuse l'entrée de la Maison-Professe. Loyola, dans cette circonstance, saisit l'occasion de relever la majesté des rois, que les ardeurs de la dispute ne doivent pas essayer d'atteindre. Le Pape approuve tacitement le Religieux , Ignace le condamne publiquement, parce qu'il a péché au moins daiÉB la forme.

Cet événement qui avait pour témoin toute la cour impériale, devait retentir au loin : les Protestants s'en emparèrent ; ils s'en firent une. arme pour exciter Charles-Quint contre la Société de Jésus et contre le Saint-Siège, qui, proclamaient-ils à haute voix, tenait à sa solde de pareils aventuriers de paroles. Si la colère de l'Empereur était bonne à exploiter pour les sectaires, elle ne le parut pas moins à quelques membres du Clergé espagnol.

Dès l'année ISAô, les villes de Candie, de Barcelone, de Valence et d'Alcala avaient reçu des Collèges de la Compagnie. Les uns commençaient à devenir riches ; les autres, comme celui d*Alcala, souffraient dans la pauvreté, parce que le nombre des élèves s'accroissait d'une manière disproportionnée avec les revenus. Des prêtres, des docteurs d'Université accouraient pour être admis au nombre des novices de l'Institut. On accueillait tous les postulants, sauf à régler avec la Providence le moyen de les nourrir. A Sala manque, en 1548, on voit arriver Sévillan, Sanchez, Capella et Michel de Torrès, qu'à cause de sa candeur Ignace a surnommé « la prunelle de son œil. » Ces Pères étaient dans un dénûment si absolu que pour orner la chambre dont ils faisaient leur chapelle domestique, ils n'avaient pas pu se procurer un tableau. En conséquence, l'un d'eux s'était mis à crayonner sur un morceau de papier une image de la Vierge. Ce papier, attaché au mur, était l'unique décoration du maîtreautel.

L'indigence néanmoins ne leur fait pas oublier leurs devoirs;

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ils s y livrent avec persévérance. Bientôt les magistrats de Salamanqne se prennent d'estime pour des Religieux qui savent si bien compatir aux misères des pauvres et instruire le peuple. Mais à Salamanque il se rencontrait un Dominicain nommé Melchior Cano : ce Dominicain était un prédicateur fameux, un écrivain dont il reste plusieurs ouvrages estimés, entre autres celui qui a pour titre : De locis theolofjicis .

Il avait entendu parler des Jésuites; il savait qu'avec peu ils faisaient beaucoup, et que, pour les empêcher de réussir, il fallait les entraver dés le principe. Cano était moine, et, quoique Torrés fiit un de ses amis, Cano voulut combattre pour son couvent. L'occasion paraissait favorable : Charles-Qumt était courroucé contre l'Ordre. Le Dominicain ouvre les hostilités ; la chaire, la tribune, le pamphlet, tout entre ses mains devient arme offensive. Il annonce que le dernier jugement approche, que l'Antéchrist va descendre sur la terre et qu'il y compte des précurseurs. Les marques auxquelles on doit les reconnaître, il les aperçoit dans les Jésuites, et il se dit appelé lui-même par les saintes Ecritures pour démasquer ces perfides : « Si je ne me trompe, ajoutait-il, mon erreur m'est commune avec beaucoup de Saints; on s'est trompé en cela, même du temps des Apôtres. » Dans cette véhémence de paroles , il ne craint pas d'attaquer et de signaler comme des précurseurs de l'Antéchrist les Pères de la Société de Jésus.

Cependant, avec la crédulité espagnole, il n'en fallait pas davantage soit pour les perdre, soit pour les faire brûler dans un auto-da-fé. L'Antéchrist n'a pas encore rencontré de précurseurs dans les Ordres religieux ; mais ce que Cano n'aurait pas dû oublier, c'est qu'à l'apparition des Sociétés fondées par saint François et par saint Dominique, les mêmes clameurs s'élevèrent contre ces Sociétés, dont l'Église devait et doit encore retirer tant d'avantages. Aux chapitres 24 et 25 de son ouvrage Contra impugnantes Heligiones, saint Thomas d'Aquin avoue que cette fable fut reproduite. C'était dans un cercle plus restreint, la guerre éternelle des Guelphes et des Gibelins qui se renouvelait, mais qui, quoique moins sanglante, n'en était pas pour cela moins dangereuse.

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Cano se contentait donc de rajuster à la taille de ses envieuses colères les lambeaux d'une calomnie déjà vieille et qu'il avait méprisée jadis pour son propre compte ; mais il entra plus avant dans son sujet. Il fit le tableau de la vie de Tlnigiste ou de l'Ignacien ; il le montra s' insinuant dans les maisons, enseignant le catéchisme aux entants, ne portant pas d'habit religieux pour avoir plus de licence de pécher, ne voulant pas môme obéir pour la forme à des Constitutions qui n'existiu'eut pas et qui n'existeraient jamais : « Ce sont des illuminés, des visionnaires, répétait-il ; à tous ils communiquent leurs Exercices Spirituels, mais les fruits d'une plante mauvaise ne peuvent être bons. Or, Ignace n'est pas conduit par le bon esprit : sa vie n'est pas glorifiée par des miracles comme la vie de saint Dominique. Ils vivent dans les palais où ils trompent les rois et les grands. Ce sont donc des hérétiques et des émissaires de l'Antéchrist. »

La réputation de Melchior Cano était grande ; il avait des vertus et il semblait parler de conviction. Le peuple se montra persuadé. Peut-être ne lui en fallait-il pas autant, et il traduisit ses croyances en moqueries d'abord, en persécutions ensuite. Torrés et ses compagnons se rendent auprès de Cano; ils lui font lire la bulle d'institution ; ils lui montrent Xavier, nonce du Pape, dans le Nouveau-Monde, Laynès et Salmeron, ses théologiens au Concile. Melchior rencontre des opposants jusque dans son propre monastère de Salamanque. Le Dominicain Jean Penna, qui avait suivi de sang-froid les progrès de la Compagnie, prend sa défense de vive voix ; il écrit en sa faveur ; le Général des Dominicains lui-même intervient.

L'Ordre des Frères-Prêcheurs savait par 'expérience que le passant ne jette la pierre qu'aux arbres en fruit. Cet Ordre, a son berceau, avait vu fondre sur lui toutes les calomnies et toutes les invectives ; il crut devoir, dans une semblable occurrence, donner un gage public de son amour pour la paix et île son estime pour les Jésuites, ses nouveaux frères dans l'apostolat. Ce gage était un acte officiel ; en voici la teneur :

« A tous les vénérables Pères et Frères de l'Ordre des Prêcheurs, en quelque lieu qu'ils soient ;

» Frère François Romée de Chatillon, professeur de théologie et humble ministre général et serviteur de tout le susdit Ordre, salut et la grâce de TEsprit-Saint.

» Qu'il soit notoire à vous tous qu'en ces temps calami'teux, où la Religion chrétienne est attaquée par les traits des hérétiques et souillée par les mœurs perverses des mauvais Chrétiens, un nouvel Ordre de prêtres réguliers et sous le titre du nom de Jésus a été envoyé de Rome par la bonté divine, comme un bataillon de réserve, lequel, à cause des biens qu'il produit dans l'Église par les leçons et les sermons en public, les exhortations privées, l'assiduité à entendre les confessions et les autres exercices du saint ministère, et aussi par les exemples d'une vie sainte qu'il donne, a été approuvé et confirmé par notre Très-Saint-Père en Jésus-Christ le Pape Paul lll. C'est ce que nous avons voulu vous nolifier, de peur que quel([u*un d'entre vous, trompé par la nouveauté de cet Institut, n'attaque par ignorance peut-être les compagnons d'armes qui ont avec nous un môme but et que le Seigneur nous a envoyés comme un renfort, et ne calomnie les Constitutions de ceux dont il devrait plutôt applaudir les succès et imiter la piété Nous croyons, il est vrai, que vous tous, comme amis et bien-aunés de l'Epoux, loin de murmurer contre la variété dont son Epouse est ornée, vous l'embrasserez et la chérirez dans la charité qui se réjouit de la vérité. Néanmoins, pour ne pas manquer à notre devoir et pour prévenir toutes les dissensions, nous ordonnons à tous et à chacun de vous, par ces présentes, avec l'autorité de notre charge, par la vertu de l'Esprit-Saint et de la sainte obéissance, et sous les peines à déterminer à notre choix , nous commandons que vous n'ayez pas l'audace, soit dans les leçons, les sermons et les réunions publiques, soit dans les entretiens privés , de calomnier le susdit Ordre approuvé et confirmé par le Siége-Apostolique , ou ses Constitutions , ni d'en parler défavorablement ; mais qu'au contraire vous vous efforciez d'aider cet. Ordre et ses prêtres , comme vos compagnons d'armes, et de les protéger et défendre contre leurs adversai^res. En foi et contirmation de quoi nous avons ordonné que ces présentes fussent expédiées et signées du

sceau de notre charge. Donné à Rome, le 10 décembre 154?8.

» F. François Romée, maître de l'Ordre des Prêcheurs, troisième année de notre généralat. »

Le Général des Dominicains faisait acte de justice et de sagesse. Cano ne suivit pas cet exemple : c'était un théologien opiniâtre; il continua la guerre. Ces hostilités tenaient la Compagnie de Jésus en échec à Salamanque. Le succès qu'obtenait Melchior allait, du sein des autres Universités espagnoles, faire surgir de nouveaux aggresseurs. Cano ne se taisait ni devant l'autorité de son général, ni devant celle du Saint-Siège. En 1552, il est nommé Évêque aux îles Canaries.

Si ce fut une vengeance de la Compagnie, elle ne pouvait être plus douce, plus ingénieuse surtout. Melchior accepta ces honneurs, mais jamais il ne s'en montra reconnaissant. De loin comme de près , il attaqua les Jésuites. Aux Canaries, il . n'avait plus son adversaire sous là main ; l'ennui s'empara de cet esprit qui consacrait toutes ses facultés à la réalisation d'une idée, car ce n'était pas de la haine. Melchior soupirait après cette vie d'agitation ; il se démit de son siège, il revint en Espagne, et recommença la guerre. Avant sa mort, en 1560, il écrivit à Régla, moine augustin, ancien confesseur de Charles- Quint, une lettre qui , au moment de la destruction des Jésuites, deviendra une arme entre les mains de leurs ennemis.

<r Plaise à Dieu, disait l'Évêque des Canaries, qu'il ne m'arrive pas ce que la fable dit être arrivé à Cassandre, aux prédictions de laquelle on n'ajouta foi qu'après la prise et l'incendie d'ilion. Si les Religieux de la Société continuent ainsi qu'ils ont commencé. Dieu fasse qu'il ne vienne pas un temps où les rois voudront leur résister, et ne trouveront aucun moyen de le faire. ».

Melchior Cano avait levé l'étendard contre les Jésuites ; il ne manqua pas d'imitateurs en Espagne. Pierre Ortiz, l'ami de Loyola, venait de mourir. A Alcala, on mit à profit cette mort, qui privait la Société d'un protecteur, pour s'acharner sur elle. Les paroles de Melchior retentissaient jusque dans cette Université ; elles y faisaient naître des échos. Le Père Villanova ne s'ePIraie p:i8; il introduit le recteur do l'Univorsitè

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(Itins la maison des Novices, il lui ouvre toutes les portes , il lui comnjunique tous les secrets. Le recteur établit, en 1548 , un tribunal, composé des trois adversaires les plus déclarés de l'Institut. Ce tribunal examine l'affaire avec la minutieuse vigilance d'un juge qui, par sa rivalité, est partie au procès.

La conviction, qu'ils ne désiraient pas obtenir, se fait jour dans leurs esprits. Us étaient honnêtes : ils prononcent avec leur honnêteté. Mais le docteur Casa n'accepte pas la chose avec autant de désintéressement. Ce théologien était violent dans ses idées. Les Jésuites se faisaient des amis de ceux mêmes qui devaient les condamner; il pousse la guerre aussi loin qu'elle peut aller. Le tribunal déclare que, dans l'Institut, tout est conforme à l'Evangile et à la morale. Casa s'en prend à la bulle de Paul 111 ; il l'attaque. Un diplôme, lancé de Rome, le cite à comparaître devant le Saint-Office. Le Père Villanova fait avertir son antagoniste, et Casa s'estime heureux de racheter, par son silence, la peine qu'il a encourue.

Cependant le Père Strada paraissait dans lé^ chaires de Salamanque et d'Alcala. Son élocution imagée, les élans d'inspiration qu'il communiquait à ses auditeurs produisaient partout une magiquç impression. Le Dominicain Melchior et le docteur de l'Université d'Alcala n'avaient pas réussi dans leurs projets. On pensa qu'un prélat serait peut-être plus hem*eux. Don Martinez Siliceo, cardinal-archevêque de Tolède et ancien précepteur de Philippe II, est mis en campagne. Il y avait dans son diocèse, en l'année 1550, un grand nombre de prêtres dépourvus de science. Ils permettaient aux fidèles de communier deux fois par jour, et, dans leur ignorance pleine de ferveur, ils prétendaient de se conformer aux institutions de Loyola.

De leur côté, les Jésuites, qu'à Tolède on appelait Théatins, savaient que Don Sihceo leur était contraire. Cette opinion à laquelle mille circonstances prêtaient une apparence de vérité, inquiétait les Pères. Le Concile de Trente n'avait pas encore abrogé une partie des privilèges du Clergé régulier. Ils n'en lisaient dans le diocèse de Tolède et à Alcala qu'avec une extrême réseiTC et sous les yeux mômes de l'archevêque. Confondant les ecclésiastiques ignorants et les Jésuites dans le même ana-

thème, don Siliceo publie un mandement par lequel, après des plaintes amères contre les usurpations de la Compagnie sur la juridiction épiscopale, il défend, sous peine d'excommunication, à tous ses diocésains de se confesser à eux. Il autorise les curés à les exclure de toute administration des Sacrements et il frappe d'interdit le collège d'Alcala.

L'orage grondait sur la Société; il importait de le conjurer. Le Père Villanova, recteur de ce collège, s'adresse à Poggi, Nonce du Saint-Siège à Madrid. Poggi cherche à calmer l'irritation de l'Archevêque. L'intervention du légat reste sans effet. Le cardinal Mendoza, archevêque de Burgos, et qui jetait dans sa \ille les fondements d'un établissement de Jésuites, se porte caution pour eux auprès de son collègue dans l'Épiscopat. Le Souverain-Pontife fait écrire à Tolède par son secrétaire, le cardinal Maffei. Don Siliceo demeure inébranlable devant ces sollicitations et ces reproches. Ignace n'avait pu le vaincre par la soumission : il en appelle au Conseil Royal d'Espagne. Les bulles et les privilèges sont produits. Le Conseil prononce sa sentence : elle condamne l'archevêque, qui, «'exécutant de bonne grâce, annule ses ordonnances d'excommunication.

L'existence de la Société était donc, même eu Espagne, agitée et encore incertaine. Elle formait bien des maisons, elle gagnait bien des prosélytes ; mais ses maisons et ses prosélytes lui suscitaient de nouveaux embarras. En 1552, don Antoine dé Cordoue, recteur de l'Université de Salamanque, va être revêtu de la pourpre romaine, à la demande de l'Empereur, quand tout -à-coup une pensée d'abnégation pénètre dans son âme. Cet homme n'a que vingt-trois ans ; mais ses talents le grandissent assez aux yeux de Rome pour être placé parmi les princes de l'Eglise. Jeune, riche, favori de Charles-Quint, il ne veut plus entendre parler des honneurs qu'il a mérités. Il renonce aux dignités ecclésiastiques pour se faire Jésuite. Le lendemain, le futur cardinal n'était qu'un simple novice.

Un témoignage encore plus décisif du prestige qu'exerçait la Société fondée par Loyola avait été rendu quelques années auparavant dans cette même Espagne. Le 27 mai 154G, Eléonore de Castro, duchesse d« Gandie, mourait à la fleur de l'âge. Sou

époux, don François de Borgia, n'avait que trente-six ans. Il était parent de l'Empereur, allié à toutes les plus illustres familles de l'Europe, et, chose préférable aux grandeurs de la naissance, il avait dans le cœur les qualités qui font les hommes éminents. 11 était beau, il était généreux, il était savant, il était brave. Il signala son courage dans les guerres d'Afrique contre Barberousse. 11 suivit Charles-Quint fondant sur la Provence pour réaliser, par la conquête du royaume très-chrétien, son rêve de monarchie universelle. Toutes les richesses du monde et du cœur, tous les enivrements de la puissance ne le rendaient que plus humble et plus pieux. Père de huit enfants, il avait vu, jusqu'à ce jour, tout sourire à ses vœux. La mort brisait l'union qui avait fait son bonheur. Borgia ne plaça plus ses espérances que dans le ciel.

A peine libre, son souvenir s'arrête sur la Compagnie de Jésus, dont il a toujours été le protecteur. Le deuil de son âme était profond. Pour calmer ses douleurs, il se jette dans la Religion. Il compose un ouvrage ascétique intitulé le Collyre spirituel; il écrit le Miroir du Chrétien, exercice d'humilité et d'anéantissement de soi-même. Il se voue à la solitude, aux austérités, et il demande à don Ignace de Loyola de le recevoir dans son Ordre. C'était tout à la fois un honneur et un péril. Dans les premiers jours d'octobre 1546, le Général des Jésuites répondait en ces termes au duc de Gandie :

ff Très-illustre Seigneur,

» La résolution que vous avez prise, et que la bonté divine vous a inspirée, me donne beaucoup de joie. Que les Anges et toutes les âmes bienheureuses ea rendent à Dieu d'éternelles actions de grâces dans le ciel : car nous ne pouvons bien reconnaître sur la terre l'insigne faveur qu'il fait à sa petite Compagnie en vous y appelant.

» J'espère que sa divine Providence tirera de votre Centrée des avantages considérables, et pour votre avancement spirituel, et pour celui d'une infinité d'autres personnes qui profiteront de cet exemple. Pour nous, qui sommes déjà dans la Compagnie de Jésus, excités par votre ferveur, nou commencerons tout de

nouveau à servir le divin Père de famille, qui nous donne un tel Frère, et qui a choisi un tel ouvrier pour cette nouvelle vigne, dont il a voulu que j'eusse le soin, tout indigne que j'en suis.

9 C'est pourquoi je vous reçois dès maintenant, au nom du Seigneur, pour notre Frère, et en cette qualité vous me serez toujours très-cher, comme le doit être celui qui entre dans la maison de Dieu avec autant de générosité que vous faites, et pour le servir parfaitement.

* Quant à ce que vous désirez savoir de moi touchant le temps et la manière de votre réception publique ; après avoir fort recommandé la chose à Dieu, et la lui avoir fait recommander par d'autres, il me semble qu'afm que vous vous acqi;>f**^7 mieux de toutes vo« obligations, ce changement doit se fairs k loisir, et avec ber'^c":'!^ de circonspection, à la plus grand* gloire de Notre-Seigneur. Ainsi, vous pourrez, peu à peu, régler vos affaires de telle sorte que, sans vous ouvrir à aucune personne séculière, vous vous trouviez en peu de temps dégagé de tout ce qui peut retarder l'accomplissement de vos saints désirs.

• Pour m'expliquer encore davantage et venir plus au détail, je suis d'avis que, puisque vos filles sont en âge d'être mariées, vous songiez à les pourvoir selon leur qualité, et que vous mariiez aussi le Marquis, s'il se présente un parti qui lui convienne. Pour vos autres fils, et il ne leur suffit pas d'avoir l'appui de leur frère aîné, à qui le Duché demeurera : il faut que vous leur laissiez de quoi achever leurs études dans une des principales Universités, et de quoi vivre honnêtement dans le monde, il est à croire, au reste, que, s'ils sont ce qu'ils doivent être, et ce que j'espère qu'ils seront, l'Empereur leur fera des grâces proportionnées à vos services et suivant la bienveillance qu'il a toujours eue. pour vous.

» 11 est encore utile de faire avancer les bâtiments que vous avez commencés. Car, enfin, je souhaite que toutes les affaires de votre maison soient terminées quand on publiera votre changement. Cependant comme vous avez de si bons principes dans les lettres,, je voudrais bien que vous vous appliquassiez sérieusement à l'étude de la théologie, et j'espère que celW 1. 14

i4i CHAP. V. — HISTOIRE

s<:icncc vous sera avantageuse pour le service de Dieu. Je dési-» rerais mcine que, si cela se peut, vous prissiez le degré de Doctrurdans votre Université de Gandie. Mais, parce quh le monde n'est pas capable d'une nouvelle de cette nature, je voudrais que cela se ûi sans éclat, et qu'on en gardât le secret jus {u'à ce que le temps et les occasions nous donnassent, avec la grâce de Dieu, une entière liberté.

» Comme nous pourrons éclaircir les autres choses de jour on jour, selon les diverses occurrences, et que je vous écrirai régulièrement, je ne vous dirai rien davantage. J'attends votre réponse au plus tèt, et je supplie la souveraine Bonté qu'il lui plaise de répandre sur vous, de plus en plus, ses divines miséricordes, »

Cette lettre fut reçue avec vénération : le duc se conforma aux avis que Loyola lui donnait; son palais devint un cloître, un hôpital, un collège et un séminaire.

liC 1^'' février 1548, il fait ses premiers vœux en particulier. Après avoir établi ses enfants et pourvu à tout ce que leur nom (îxigeait de son amour paternel, don François ne songe plus qu'à lui-même, c'est-à-dire à l'Ordre, dont il va devenir une des lumières.

L'admission d'un personnage aussi illustre dans la Société de Jésus la posait plus que jamais en évidence. Ignace qui avait reçu le duc de Gandie à Rome moitié en prince, moitié en novice, et qui l'avait vu tomber à ses pieds pour lui demander sa bénédiction, ne se laissait cependant pas séduire par les faveurs de la fortune. En dehors de l'Espagne il avait d'autres joies et d'autres tribulations. Don François de Borgia popularisait la Société dans la Péninsule ; en Portugal elle s'étendait par sa |)ropre force.

Au mois d'octobre 15i(), Loyola, qui embrassait du regard l'accroissement de son Ordre, songe enlin à régler la hiérarchie dans les pouvoirs qu'il confère. Le Portugal était le royaume où les Jésuites avaient la consistance la plus assnrée : ce fut le J*ortugal qui, le premier, fixa son attention; il en fit une Province de la Compagnie.

Dans les Sociétés religieuses, dans celle des Jésuites en par-

Uculicr, on enteml par Province un certain nombre de Maisons, Collèges, pensionnats ou résidences soumis à un supérieur. Le nombre de ces établissements, comme l'étendue du territoire quils occupent, n'est déterminé par aucune règle; on divise . les Provinces quand la multiplicité des miisons et la distance des lieux sont telles que le supérieur ne suiFit plus à les gouverner. Le supérieur de la Province s'appelle le Père Provincial ; il est désigné par le Général avec ses quatre consulteurs et son admoniteur. C'est, sur une échelle moins étendue, les mômes proportions que pour le Général lui-même. Chaque année, le. Provincial, dont le pouvoir dure habituellement trois ans, fait la distribution des emplois ; il dispose des personnes, à l'exception des Préposés des Maisons-Professes et des Recteurs de Collèges, dont la nomination est réservée au Général. Les Provinces ont le droit de s'assembler en Congrégations tous les trois ans pour déléguer à Rome un procureur chargé de rendre compte au Général de leur état. Les Congrégations se composent des Préposés de chaque Maison-Professe, des Recteurs de Collège et de Noviciat, et d'autant de Profôs qu'il en faut pour former les deux tiers de la Congrégation.

Simon ïlodriguez est nommé Provincial dii Portugal.

Ce fut là que pour la première fois on introduisit un usage particulier à la Compagnie. Ignace, qui entrait dans les moindres détails, avait conçu la pensée de faire renouveler les vœux aux Scolastiques, aux Coadjuteurs et à tous ceux qui n'avaient pas fait leur profession. Pour entretenir la ferveur et remettre sans cesse sous les regards du Religieux ses devoirs, Loyola avait cru que rien ne serait plus efficace que ce renouvellement. Il ordonna de le faire deux fois par année; on s'y préparait par trois jours de retraite, et tous ensemble au pied de l'autel s'engageaient de nouveau à vivre et à mourir dans la Société de Jésus.

Quelques années s'écoulèrent dans une prospérité toujours croissante. Le Collège de Coïmbre fournissait des missionnaires à l'Asie, à l'Afrique et à l'Amérique, des professeurs aux autres maisons de l'Ordre, et devenait une pépinière de maîtres Le cardinal don Henri, évoque d'Evora, conçoit le projet d'obtenir des Jésuites pour son diocèse ; il consulte à ce sujet le domini-

cain Louis de Grenade. Louis de Grenade répond : « C'est une congrégation apostolique qui conspire de toutes ses forces pour sauver les hommes et réveiller la Foi ancienne. *

Le Collège est fondé; mais, à cette même époque (1552), Simon Rodriguez se voit, par ordre d'Ignace, enlevé au Por- . tugal pour aller exercer en Espagne les fonctions de Provincial. C'était une espèce d'exil que le Général imposait à Rodriguez la cause en doit être mentionnée ; elle servira à expliquer vers quel but Loyola dirigeait l'éducation. .

La Compagnie était nombreuse en Portugal ; au Collège de Coïmbre seulement, on comptait, cette annçe-là, cent quarante Jésuites. Parmi ces Religieux , la plupart étaient des Scolastiques ; mais le système d'instruction n'avait pas encore pris cette uniformité dont plus tard nous raconterons les effets.

Rodriguez était doux, affectueux envers ces jeunes gens ; il avait toutes les vertus d'un Religieux ; cependant son indulgence trop facile ouvrait une porte aux abus. Partout ailleurs la Compagnie se voyait exposée aux persécutions ; elle souffrait dans la pauvreté, elle luttait contre toute espèce de misères. En Portugal, au contraire, tout lui souriait : le roi, les infants, les Evêques, la noblesse, le peuple se réunissaient pour encourager un Ordre qui, dans les conquêtes d'outre-mer, valait une armée à la couronne. On prodiguait aux Jésuites tout ce qu'ils paraissaient souhaiter ; on allait même au-delà. Ces excès dans le bien avaient peu à peu contribué à amener quelque relâchement dans les rigueurs de la discipline. Ces relâchements, encore imperceptibles, devaient , par la pente naturelle au cœur.humain, arracher de l'âme des Scolastiques cette fleur de piété dont Ignace ne cessait de recommander la culture. L'abondance, que le roi et les grands entretenaient dans la maison, nuisait à l'esprit de dénûraent qu'il sentait nécessaire de maintenir, et les jeunes gens, emportés par l'amour des belles-lettres, faisaient de leur Collège plutôt un jardin d'Académus qu'un cloître. La régularité des mœurs subsistait dans sa vigueur primitive; mais, par degrés, elle pouvait s'affaiblir et conduire à la corruption. Loyola voyait le mal en germe, il se prépara à l'étouffer. Le Père Jacques Miron fut nommé Pro-

DE LA gompa(;nie DB JICSUS. !f45

vincial , et Emmanuel Godino Recteur du collège de Coïmbre.

Ils avaient une espèce de réforme à établir. Ils commencent par renvoyer de la Compagnie un certain nombre de Scolastiques ; d'autres l'abandonnent volontairement. Cet abandon inquiète le Père Godino, qui se persuade qu'avec des moyens plus doux, il aurait pu éviter de semblables pertes. Il croit qu'il y a eu scandale; il veut le punir sur son propre corps. Les épaules nues, la main armée d'une discipline, il parcourt la ville; et, selon l'usage des pénitents de l'époque, il se flagelle. De temps à autre , il crie grâce pour les crimes qu'il a commis. Il revient au Collège et se macère de la même façon devant les Scolastiques. L'esemple du Recteur gagne les écoliers ; ils sollicitent la permission de faire la même pénitence publique. Godiûo les fait méditer pendant plusieurs heures sur la passion de Jésus- Christ; puis tous sortent eh procession comme de véritables flagellants des premiers âges ; ils se frappent sans pitié, et , parvenus à l'église de la Miséricorde, ils s'agenouillent. Là, le Recteur demande pardon à la foule tout à la fois émue et surprise des scandales que le bonheur du Collège a pu lui causer. Après avoir ainsi dissipé les soupçons , le Père Godiûo et ses élèves rentrent dans la maison, qui, à partir de ce jour, reprend son ancienne indigence et ses graves études.

La ville de Lisbonne ne veut pas rester en arrière du mouvement d'éducation que les Jésuites propagent. Natal était commissaire en Portugal , et il avait charge d'appliquer le système des Constitutions; car c'est là que l'essai en a, pour ainsi dire, été fait. C'est à Lisbonne que la première Maison de Noviciat a été fondée, ainsi qu'une Maison-Professe et un Collège pour les externes * . Emmanuel Alvarez et Cyprien Suarez , deux Jésuites dont les noms et les ouvrages sont classiques, furent les premiers professeurs de ce Collège formé d'après les instructions mêmes d'Ignace.

Le Père François — c'est ainsi que s'appellera désormais don François de Rorgia, duc de Gandie — le Père François

< Le premier Collège de la Coinpagnis qui fut fondé pour les eiterncs . e^tl dû à Frtuçou ûfi Borgia, aiof» duc d« (^aodic : il rétablit dans celle ville eu t5A<>.

2M^ niiAr. v. - histoihk

^tait à Roitip, et, avant de prononcer ses vœux solennels, il avait cru devoir, le 15 janvier 1550, demander à l'Empereur la permission de s'engager dans la Société de Jésus. La présence de Borgia dans la ville où le Pape son aïeul avait laissé tant de coupables souvenirs, sa piété, son abnégation, qui rachetait avec tant d'éclat les excès d'un pontificat trop malheureusement fameux dans les annales de l'Église, portèrent le pape Jules \\\ (de la famille del Monte) à lui otfrir le chapeau de cardinal.

La crainte de se voir exposé à ces honneurs avait empêché François de Borgia de se rendre à Rome du vivant de Paul IH. 11 apprend que le Sacré-Collége confirme le Souverain -Pontife dans celte pensée ; aussitôt , sans même attendre la réponse de Charles-Qnint, il fuit les nouvelles dignités qui le menacent ; il se réfugie dans la. patrie même d'Ignace de Loyola, dont il n'est plus que l'humble fils. I^e 42 février, il reçoit une lettre de l'Empereur, qui accepte la démission de toutes ses charges et qui déclare ne pas vouloir « le disputer au Grand Maître dont il n fait choix. »

li.i petite ville d'Ofiate était le lieu que le Père François se donnait pour résidence. Son exemple, les vertus qu'il déployait devaient avoir en Espagne un profond retentissement. Le docteiir Jean d'Avila, fun de ces hommes de science, tels qu'il s'en rencontrait dans ce temps des longs travaux et des études sérieuses , était devenu l'ami d'Ignace et celui de François. Se ^gardant indigne de faire partie de l'Institut, et ne s'annonçant que comme son précurseur, Jean d'Avila s'appliquait à former des Immmes de mérite; il les adressait ensuite k Loyola. Don Jacques de Gusinan, tils du comte de Raylen, et le docteur don Loarte furent de ce nombre. Le I ère François à Onate suivait la même marche : don Sanche de Castille et don Pèdn; de Navarre s'étaient placés sous sa direction ; ils formaient, ave<' don Bustamante , une école où le Père François , dans le repos de la soUtude, leur apprenait à se combattre eux-mêmes, alin de vaincre plus tard les autres.

La vie contemplative avait des charmes pour lui ; mais ce n'était pas dans l'espoir de rechercher sa ppopre satisfaction , toute $ainte qu'elle fût, que le duc de Gandie venait de se lier

DK LA. COMPAGNIE DE JKSti. 217

à rinstitut de Jésus. Ignace a>'ait besoin de soldats; il ordonne au Père François de triompher de ses inclinations et de parcourir l'Espagne pour consoler et pour souffrir. Le Père François se met en route ; il visite les grands , tous alliés à sa famille ; il prodigue au peuple ses enseignements ; il s'arrête à la cour de Charies-Quint , convertit les pécheurs, édifie les fidèles, jette dans chaque ville les fondements d'un Collège ou d'une Maison de la Compagnie ; puis, vers la fm d'octobre 1553, il passe en Portugal.

De là il revint à Valladolid , où don Philippe , fds de l'Emj>ereur, habitait. I endant tout son voyage, le Père François avait choisi pour logement l'hôpital de la ville dans laquelle il arrivait; ce fut encore à l'hôpital qu'il s'arrêta. Là, les honneurs auxquels il se dérobait l'assaillirent jusque dans celte humble demeure. Ignace avait appris tout ce que le Père François réalisait de beau et d'avantageux à l'Institut. Le mouvement était nécessaire à un homme qui savait si bien entraîner les autres : Loyola le nomme commissaire '. en Portugal et en Espagne.

Ce dernier royaume se partageait alors en trois Provinces : la première, d'Arago:i ; la seconde, de Castille; la troisième, d'Andalousie. Les l*ères Rodriguez, Araoz et Torrès les gouvernaient.

Dans l'espace de deux ans, le Père François donne à ces pro\'inces de l'Ordre un tel développement que les Maisons et les Collèges send)!ent conmie par miracle s'élever -dans chaque cité. A Grenade, à Valladolid, à Médina, à San-Lucar, à Monterey, à Burgos, à Valence, à Mincie, à Placencia, à Séville, les cardinaux , les évêques , les magistrats et les hommes les plus distingués de l'ordre de Saint-Dominique, entre autres Pierre Cuerrero , archevêque de Grenade , Jean Micon et saint ï.ouis Rertran, se coalisent pour seconder les efforts de la Société de Jésus.

Le Père François désire , son vœu est accompli avant mônie qu'il l'ait manifesté. Il frappe du pied la terre espagnole, et il

> Ce iilre de cummissairc el les fondions qu'il romportail ont é\é abolis on I56.t comme incompatibles avec la cbargu de Provincial

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en sort des édifices pour la Compagnie. Sa voix appelle des omTiers à la vigne du Seigneur, et les ouvriers accourent de tous côtés. Le 25 juillet 1554, Philippe d'Espagne est reconnu par l'Empereur, son père , roi de Naples et duc de Milan. Il va épouser la reine Marie d'Angleterre; mais il veut, par un premier acte de souveraineté, revêtir de la pourpre romaine le Père François , qui a déjà repoussé cette dignité , que Charles- Quint et le Pape lui offraient. Le Père François n était, comme il le disait lui-même , qu'un pauvre pécheur ; il résiste à la volonté de don Philippe , et ce prince , que l'histoire montrera si inflexible dans sa politique et même dans sa famille, flécHit sous l'ascendant d'une pareille humilité.

Les choses étaient dans cet état prospère, lorsque Strada vint implanter la Compagnie dans la ville de Saragosse. Là, il surgit une difficulté imprévue : par la position des lieux , il devenait à peu prés impossible de trouver une Maison. Dans les coutumes de l'Eglise, il existait alors une loi qui défendait de construire une chapelle ou un couvent trop proche des paroisses et des autres couvents. Cette loi avait pour but de prévenir les querelles de préséance ou les jalousies. L'éloquence de Strada faisait bien offrir aux Jésuites un grand nombre d'habitations ; mais le nombre des couvents et des églises était si considérable à Saragosse que toutes ces habitations rentraient dans l'application de la loi. Les moines et les curés de la ville tenaient à leurs privilèges. Ce ne fut qu'en 1555 qu'on en rencontra une en dehors des limites. Le mardi de Pâques, veille du jour de l'inauguration de la chapelle , jour que Ferdinand d'Aragon , archevêque de Saragosse, a fixé lui-même, Lopez Marcos, vicairegénéral de Saragosse , enjoint au Père Barma , supérieur de la Maison, de différer la cérémonie. Lopez alléguait pour raison les plaintes portées par les Augustins , dont le souvent était placé daj^ le voisinage, et qui prétendaient que la chapelle était bâtie sur un terrain mixte. Le Père Barma répond qu'il ne peut obtempérer à un ordre aussi peu motivé. Les privilèges de la Compagnie sont communiqués à des canonistes; ils déclarent que l'on peut passer outre : on s'y dispose. Alors le gardien des Franciscains , protecteur des Augustins , menace les Jésuites

DE hX COMPAQNIG D£ JKSUS. 249

d'excommunication, ^rma en appelle au Saint-Sîége, et il commence la cérémonie.

Pendant la messe solennelle , Lopez fait publier un édit par lequel, sous peine d'excommunication, il est interdit de fréquenter la chapelle. L'anathème et la malédiction sont lancés contre les Père^ ; et le Clergé et les Augustins parcourent la ville en cliantîBit le psaume 108. La foule répétait avec eux les versets réprobateurs ; elle mugissait « H a aimé la malédiction , et elle tombera sur lui ; il a rejeté la bénédiction, et elle sera éloignée de lui. Il s'est revêtu de l'opprobre ainsi que d'un vêtement , l'opprobre a pénétré comme l'eau dans ses entrailles et comme l'huile dans ses os : qu'elle lui soit comme l'habit qui Jo œuvre et comme la ceinture qui l'entoure ! »

Lo]}ez n*a pas encore assez vengé son autorité méconnue : la ville entière avait assisté à la prise de possession; il déclare la ville profanée et infectée d'hérésie par le seul séjour des Jésuites dans ses murs. A cette époque de Foi, en Espagne surtout , une .excommunication était chose grave. Les Augustins faisaient circuler dans les rues des images ou \es Pères étaient représentés poussés en enfer par des légions de diables, tous plus hideux les uns que les autres. LeN esprits s'échauffent à l'idée de l'excommunication. On prétend que les Jésuites en sont cause; on se porte à leur demeure, on brise hîs fenêtres à coups de pierres ; puis une procession funèbre avec des chants de mort, avec le Christ couvert d'un voile noir, entoure pendant trois jours la maison proscrite. Des cris de : Miséricorde ! miséricorde ! retentissaient de temps à autre comme pour faire violenœ au ciel, dont Lopez venait de fermer rentrée. Le ciel, ainsi que Lopez, restait sourd à ces lamentations, qui devaient pourtant exaspérer un peuple impressionnable.

Ces tristes scènes pouvaient avoir un fatal dénouement ; le Père Barma le sentit, et, afin de ne pas aggraver les fautes des ennemis de la Compagnie, il prit le parti le plus sage.

Les Jésuites abandonnent la Maison où, pendant plus de quinze jours, ils ont été assiégés par les fantasm igories que faisaient mouvoir quelques moines : ils se retirent; mais bientôt TAr-

«lievêque FenHnand cl'Ara|i^on, le Nonce du Pape et la reine .loanne, môre de Charlos-Quint, interviennent. Le fond de la querelle que les Augustins avaient soulevée est juridiquement examiné; le tribunal ecclésiastique prononce qu'il y a eu errejir. I es censures, l'interdit, rexcx)mmunication, tout est mis à néant. Le peuple ne croit plus à l'enfer que les Jésuites lui apportent, il croit à leur sainteté, il les redemande, les Jésuites rentrent dans Saragosse. Les magistrats, le Clergé, la Noblesse, Lopez lui-même courent à leur rencontre; ils les accompagnent jusqu'à la Maison. Le vice-roi, qui les y attendait, leur en offre les clefs, et à partir de ce jour ils purent sans obstacle se Uvrer h leurs exercices spirituels et aux travaux que le Père François indiquait.

Le prestige d'un grand nom, les vertus d*un grand Saint accumulés sur la même tête étouffèrent en Espagne les semences d'opposition contre l'Ordre. Borgia en fut réellement le fondateur dans la Péninsule. Mais tous les royaumes ne se montraient pas aussi bien disposés; la France surtout, par l'organe de riLvêque, de J' Université et du Parlement de Paris, se déclarait l'adversaire de la Compagnie de Jésus.

Ses commencements dans le royaume très-chrétien avaient été plus que modestes. Elle s'était faite petite, espérant grandir à l'ombre de cette humilité. Mais l'Université avait trop d'intérêt à la combattre pour la laisser ainsi préparer ses voies. Ce que rUniversité de Paris savait de l'Institut, ce qu'elle en pressentait ne pouvait que remlre ses appréhensions plus vives, ses répugnances plus prononcées. A Paris, dans la situation précaire où se plaçaient les membres de la Société, dont le nombre était si limité, on remarquait déjà des hommes d'un rare talent, Viole, Pelletier, Paul Achille et Éverard Mercurian. Des jeunes gens de grande espérance s'attachaient à ces Pères; Guillaume du Prat, Évèque de Clermont, leur continuait son utile amitié. En 4549, cette colonie pouvait fournir au Général des maîtres habiles, qu'Ignace envoya en Sicile pour créer un Collège. Pelletier, Roilet, Forcada et Morel reçurent cette mission; et l'Université elle-même, qui n'était pas éloilifnéft d'accueillir dsns son sein de pareils hommes, agréait le

DK LÀ COUPAGNIfi D£ JB8bfS. ibl

Père Viole en qualité de procureur du Collège des Lombards. Cette nomination fut confirmée par deux conseillers de lu Cour ; mais Loyola n eut pas de peine à démêler les motifs qui avaient déterminé ce choix. L'Université espérait ainsi attirer a elle les Frères de la Compagnie et rendre impossible, par cette ac<7ession, son établissement dans la capitale. Le Général enjoi- {^nii à Viole de se démettre de ses fonctions, et aux écidiers de renoncer à toutes les bourses dont ils jouissaient : l'ordre fut exécuté. La même année, Ignace donna à ses disciples de Parie un patron encore plus puissant que Du Prat; ce patron était (Charles de Guise, qui, à la mort de son oncle le cardinal Louis de Bourbon, prit le titre de cardinal de Lorraine.

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