‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédidts et authentiquesChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ouverture du Concile de Trente. — Laynès el Salmeron , Ihéologiens du Sainl- Siége. — Instructions qu'Ignace leur donne. —Travaux du Père Le Jay, procureur d'Olhou Truscliez, cardinal d'Augsbourg. — Layuès cl Salnieron traitent la question de l'Ëuchafistie. — Le concile suspendu par la guerre que font les Protestants. — 11 se réunit de nouveau. — l.aynôs à Paris. — Il voit Théodore de Bcze. — Portrait du disciple de Calvin. — Layncs au concile. — Les généraux des autres Ordres lui disputent la place que les légats lui ont assignc'e. — Lettre de sainl Charles Borromée au concile en laveur des Jésuites. — Discussion sur la messe. — Question des mariages clandestins. — Layncs en opposition avec fe Sainl-Siégc et les rois de France el d'Espagne. — Question des pouvoirs épisco-

taux. — Layncs et Salmeron. orateurs pour le Pape. — Discours prononcé par ayncs. — Son portrait. — EtTet de ce discours. — La réforme des mœurs acceptée et la Société de Jésus demandée pour l'introduire par l'éducation et par la prédication. — Le roi des Romains nomme Le Jay évoque de Triesle. — Refus de Le Jay. — Raisons alléguées par Ignace. — - Bobadilla refuse aussi Tévôché de Tren»e. —Bobadilla suit l'armée impériale marchant contre les Protestants. — 11 est blessé à la bataille de Muhlbcrg. — Publication de Vlntérim. — Bobadilla prêche et parle contre. — . Charles-Quint lui donne ordre de sortir des terres de l'Empire. — Ignace lui refuse à Rome rentrée de la Maison-Prolossc. — Les adversaires des Jésuites en Espagne mettent cet événement à protll. — Le Dominicain Melchior Cano. — Ses hostilités contre eux. — L'ordre de Saint-Dominique le désavoue. — Melchior est nommé évéque des (^naries. — Don Siliceo, archevêque de Tolède, les anaihémalisc. — François de Borgia, duc de Gandie, entre dans la Compagnie de Jésus. — Lettre qu'il reçoit d'Ignace de Loy|i|. — Le Portugal érigé en province. — Déllnition de la province. — AttributiOTs du Proviucial. — Relâchement dans la discipline du collège de Coïmbre. — Miron Provincial ii la place de Rodriguez. — Fi-anrois de Borgia à Ognate. — Insurrection contre les Jésuites à Saragosse. — François de Borgia en Espagne. — — Ce qu'il fait. — Les Jésuites en Sicile.

Dès le 28 novembre 1528, Luther, alors à Wittemberg, ne craignait pas, pour embarrasser la cour Romaine, d'en appeler au futur Concile général. En 1530, ses adhérents faisaient la môme provocation. Ils connaissaient l'état de l'Europe; ils voyaient Timpoî^sibilité de réunir dans une même assemblée tant de princes rivaux ou divisés, et tant d'évéques qui, associés aux querelles des rois, ne pouvaient entreprendre un voyage rendu dangereux par les guerres continuelles. L'Eglise semblait redouter la convocation ; les hérétiques devaient donc en faire un éternel défi : c'était leur prétexte le plus plausible, leur argument le plus péremptoire. Le Souverain-Pontife y donna une réponse catégorique. Le 31 juillet 1530, Clément VII annonçait cette heureuse nouvelle à l'Église et demandait aux Luthériens de se soumettre à la décision du futur Synode. Les Pro-

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testants refusaient de s'engager; ils ne voulaient pas consolider la paix par cette grande assemblée, mais seulement entretenir la discorde en réclamant publiquement le Concile, dont leurs intrigues ajournaient la réunion.

Dans cet intervalle, Clément Vil, de la famille des Médicis, était mort; Paul III lui avait succédé. Le Concile fut d'abord indiqué à Mantoue ; mais la guerre entre , Charles-Quint et François 1^^ ayant encore éclaté, force fut d'attendre des jours plus tranquilles. Enfin, vers 1544, Paul III réussit à mettre d'accord l'empereur et le roi. La paix faite, il ne restait plus qu'à s'occuper des affaire» de l'Église, qui, dans ce temps-là , étaient les affaires de la Chrétienté.

Le Concile s'ouvrit, le 13 décembre 1545, dans la cathédrale de Trente. Depuis l'année 1517 il n'y avait pas eu de ces solennités dans lesquelles l'Eglise règle les choses de la Foi. Le Concile Œcuménique qui avait précédé, le V« de Latran s'était tenu à Rome; celui de Trejite, qui, par sa durée, embrasse un espace de dix-huit ans, est le dernier et peut-être le plus célèbre.

A la première session, qui va du mois de décembre 1545 au il mars 1547, on comptait trois .cardinaux-légats : Jean-Marie del Monte, qui plus tard sera le Pape Jules 111 ; Marcel Cervin, devenu Pape, lui aussi, sous le nom de Marcel II ; et Réginald Polus, d'une illustre famille anglaise alliée aux ïudor. Deux autres cardinaux, Christophe Madrucci et Pierre Pachéco, renommés par leur science, y assistaient avec Claude d'Urfé et Jacques de Lignicrcs, ambassadeurs de François I'*% et avec don Diego Hurtado de Mendoza, ambassadeur de l'empereur Charles-Quint.

Pendant cette première période du Concile , il se trouvait à Trente six ambassadeurs des princes catholiques, onze archevêques, soixante-neuf évêques, deux chargés d'affaires ou procureurs d'évêques, six abbés, sept Généraux d'Ordre, huit docteurs en droit canon et en droit civil, douze docteurs en théologie, douze théologiens de l'ordre des Dominicains, quatorze des Frères-Mineurs, onze des Conventuels , six de l'ordre de Saint- François, neuf des Carmes et cinq des Ser>ites.

Les docteurs les plus célèbres étaient Dominique Soto, Barlhélemi Miranda, Ambroise Catharin, André de Véga, André Payva d'Andrada et Gentian Hervet.

La Compagnie de Jésus ne faisait que de naître; mais les services déjà rendus, mais les hommes éminents qu'elle avait lancés au plus fort de la mêlée tliéologique, ne permettaient pas à l'Église de se priver des lumières qu'ils devaient jeter dans les discussions. Le Souverain-Pontife avait choisi comme théologiens du Saint-Siège attachés aux légats les Pères Laynès et Sahneron. Le Jay représentait le cardinal Othon Truschez, évoque d'Augsbourg.

Les premiers n'arrivèrent à Trente qu'au mois de mai 1546 ; Le Jay les y avait précédés. La venue au Concile de deux membres de la Société de Jésus, et l'honneur que le Pape leur faisait, fixaient l'attention générale sur cette même Société. Son Accroissement était la conséquence d'un pareil choix, njais Loyola s'inquiétait de tant de faveurs ; dans sa pensée, des succès inespérés étaient autant à redouter pour son Institut au berceau que des revers; il pressentait les pénis auxquels Laynès et Salmeron allaient être exposés et de la part des hérétiques et de la part des envieux.

Laynès et Salmeron étaient jeunes. Le premier n'avait que trente-quatre ans, et le second trente-et-un. Leur prudence était bien connue d'Ignace ; cependant il ne les laissa point partir sans les prémunir contre le danger. Il leur donna donc les conseils qu'on va lire, conseils qui, comme ceux adressés aux deux Jésuites envoyés légats en Irlande, révolent toute la sagacité de son esprit.

« De même, leur dit-il par écrit, que lorsqu'on traite avec un grand nombre de personnes pour le bien spirituel et le salut des âme-^, on avance beaucoup la gloire de Dieu, si Dieu nous est propice ; de même aussi^ si nous ne veillons pas sur nous, et si Dieu ne nous aide, perdons-nous beaucoup et porLons^nous préjudice à ceux avec qui nous traitons. Mais comme, en vertu du genre de vie auquel nous nous sommes voués, il ne nous est pas permis de nous abstenir de ces relations, le fruit qui en résultera dans le Seigneur sera d'autant plus prompt, d'autant

pins sûr que nous nous serons mieux préparés et munis d'avance et que nous aurons une règle de conduite plus clairement tracée. C'est pour cela que je vous donnerai quelques avis qui pourront vous être utiles dans le Seigneur, soit en les conservant tels qu'ils sont, soit en en retranchant ou en y ajoutant de semblables.

V Je désire ardemment , pour parler en général , que dans Texercice de ce nouvel emploi vous ne perdiez jamais de vue trois points principaux :

» 1 o Dans le Concile, la plus grande gloire de Dieu et le bien de l'Église universelle ;

D 2^ Hors du Concile, votre ancienne règle et méthode d'aider Ich âmes, fm que je me suis principalement proposé de voir atteinte par votre départ;

» 3*» Le soin particulier de votre âme, afin que vous ne veniez pas à vous négliger et à vous abandonner vous-mêmes, mais que vous vous efforciez au contraire, par une application et une attention assidues, de vous rendre de jour en jour plus dignos de soutenir votre emploi.

» Dans le Concile, il faut que vous soyez plutôt lents que prompts à prendre la parole, réfléchis et charitables dans vos avis sur les choses qui se font ou qui doivent se faire, attentifk et calmes. en écoutant, vous appliquant à saisir l'esprit, l'intention et les désirs de ceux qui parlent, afin que vous sachiez plus à propos vous taire ou parler. Dans les discussions qui s'élèveront, il faudra apporter les raisons des deux sentiments, cfin que vous ne paraissiez pas attachés à votre propre jugement. Vous devez toujours, selon votre pouvoir, faire en sorte que personne ne se retire après vos discours moins disposé à la paix qu'il ne l'clait au commencement. Si les choses qui seront controversées sont de nature à vous obliger à prendre la parole , exprimez votre sentiment avec modestie et sérénité. Terminez toujours par ces mots : Sauf meilleur avis, ou tout autre équivalent. Enfin soyez bien persuadés d'une chose : c'est que, pour traiter convenablement les questions importantes des sciences divines et humaines, il sert beaucoup d'en discourir assis et avec calme, et non à la hâte et comme en passant. Il ne faudra

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donc pas régler Tordre et le temps de la discussion d'après votre loisir et votre commodité, mais prendre Tlieiire de celui qui voudra conférer avec vous , afin qu'il puisse plus facilement aller jusqu'où Dieu veut le conduire.

» Hors du Concile , ne négligez aucun moyen de bien mériter Ju prochain. Cherchez plutôt les occasions d'entendre les conessions, de prêcher, de donner les exercices, d'instruire les enfants et de visiter les pauvres dans les hôpitaux , afin que la grâce de l'Esprit-Saint descende avec d'autant plus d'abondance »iur les Pères du Concile que vous l'attirerez avec plus de ferveur par ces œuvres d'humilité et de charité. Dans vos sermons , ne touchez pas les points mis en controverse par les hérétiques, mais tendez toujours à la réforme des mœurs et à inculquer fortement l'obéissance due à l'Église catholique. Il vous faudra néanmoins parler souvent du Concile et exhorter le peuple à adresser des prières pour son heureuse issue. En entendant les confessions , pensez que tout ce que vous dites à vos pénitents peut être publié sur les toits. Pour pénitence, imposez-leur des prières pour le Concile. En donnant les exercices, et toujours, parlez comme vous le feriez en public. Vous visiterez les hôpitaux tour à tour tous les quatre jours , c'est-à-dire chacun une fois par semaine, à des heures qui ne soient pas gênantes pour les malades. Vous consolerez leurs douleurs , non-seulement par vos paroles, mais en leur apportant, autant que vous pourrez, quelques petits présents. Enfin, si pour résoudre les questions il faut que les paroles soient brèves et bien pesées, pour exciter à la piété on doit au contraire parler avec une certaine prolixité et d'une manière bienveillante.

» Reste le troisième point, qui concerne le soin de vous garder vous-mêmes et de vous prémunir contre les écueils auxquels vous serez exposés. Et quoique vous ne deviez jamais oublier ce qui est le propre de notre Institut, il faut néanmoins vous souvenir avant tout de conserver entre vous l'union la plus étroite et le plus parfait accord de pensées et de jugement. Qu'aucun de vous ne se fie à sa seule prudence; et comme sous peu de jours Claude Le Jay, que le cardinal d'Aufsbourg envoie au Concile en qualité de procureur, se>

réunira à vous, vous vous fixerez un temps chaque soir pour conférer sur ce que vous aurez fait durant le jour et sur ce que vous devez faire le lendemain. Vous arrêterez vos délibérations, soit en prenant les voix, soit de toute autre manière. Le matin, vous délibérerez en commun sur la manière d'agir pendant la journée ; en outre, vous examinerez votre conscience deux fois par jour. Vous mettrez ces points à exécution au plus tard le cinquième jour après votre arrivée à Trente. *

Telles sont les instructions de Loyola; elles furent suivies à la lettre. Au milieu de cette cour de cardinaux, de princes, d'ambassadeurs, de prélats et d'abbés, où régnait le luxe, où s'étalaient les plus riches ornements, et où chaque nation, par sa prodigalité et par ses intrigues, cherchait à maintenir son renom de splendeur, les trois Pères se livraient à des soins plus importants. Ib prêchaient, ils confessaient, ils catéchisaient; ils mendiaient pour distribuer aux pauvres, puis ils servaient dans les hôpitaux. Ils étaient misérablement vêtus, car, quoique théologiens du Saint-Siège et parlant en son nom, ils n'avaient pas renoncé à leur humilité première. Ce dènûment extérieur blessa d'abord les prélats du Concile ; mais après s'être initiés à leur genre de vie, surtout après les avoir entendus, la plupart des Evêques ne se formalisèrent plus d'une indigence qui cachait tant de lumières sous des haillons. Néanmoins les légats ne voulurent pas exposer à la merci d'une susceptibilité l'influence que Laynès, Salmeron et Le Jay étaient appelés à exercer. Us les forcèrent à recevoir des vêtements neufs.

Les œmTes de charité n'étaient qu'accessoires pour eux. A Trente, les théologiens du Pape n'avaient pas seulement à instruire les enfants et à consoler les malheureux. De plus graves devoirs leur étaient imposés ; il leur appartenait de discuter, de résoudre les cas épineux, d'éclairer l'assemblée, de dissiper les doutes et de soutenir l'autorité pontificale, que les Protestants n'étaient pas les seuls à attaquer.

Une des plus difticiles questions qui put s'agiter dans une assemblée fut , dès les premiers jours, soumise à l'examen ; il s'agissait de la justification, c'est-à-dire de la manière dont l'âme est sanctifiée par la grâce habituelle. Pour les sectaires ,

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eette qoe^ion , tsint de fins soulevée , si longuement débattue dans rÉglise ei dans les prêches, acquérait une importance décisive dans leur polémique. Salmeron prit la parole lo premier. Le Concile avait chargé Laynés , dont la facilité tenait du pro^ dtge « de récapituler les discussions et d*en présenter le résumé. La lucidité avec laquelle il accomplit ce travail produisit une telle impression , qu*à partir de ce jour les légats lui enjoignirent de continuer la même tâche pour toutes les affaires en litige. Le commentaire écrit qu'il composa sur cette question fut , sur l'ordre de l'assemblée > inséré mot à mot dans les actes du Concile.

Tous les jours , afin de coordonner le travail , deux séances ou sessions étaient ouvertes. Le matin on s'oc<*.upait de la réforme, la soirée était consacrée au dogme.

La réforme comprenait les mesures qu'il était urgent d'ad— dopter pour maintenir la discipline ecclésiastique , régler la jurtdictioti des Ëvêques, leur imposer la résidence, empêcher l'accumulation sur une même tête des bénéfices à charge d'âmes, et introduire enfm la régularité dans les couvents.

Le dogme embrassait les difficultés sur le péché originel , sur la justification et sur les Sacrements.

Ainsi , le matin , l'Eglise universelle recherchait les désordres, s'étudiait à les comprimer, et par là accordait entière satisfaction aux hérétiques de toute espèce , qui étayaient leurs arguments sur ces mêmes désordres.

Le soir, ce n'était plus par des concessions que l'on procédait. Les mœurs ecclésiastiques pouvaient avoir besoin d'un frein salutaire, le principe du Christianisme devait planer audessus des attaques ; seulement il devenait nécessaire de donner h la Fol des explications plus complètes, et qui dorénavant ne permettraient le doute qu'aux esprits rebelles.

Il y avait dans la question de réforme dus points scabreux. Devant tous les Evoques, en face des Abbés, des Généraux d'Ordres , qui parfois s'écartaient du sentier de l'Évangile pour suivre les voies du monde , de grands ménagements étaient nécessaires. Indiquer la source du mal , faire toucher du doigt ce mal n'était pas assez. Il apparaissait à tous les yeux , mais le

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merède ne s'offrait pas avec autant de promptitude. Dans lei réunions de ces savants personnages de graves objections étaient laites, tantôt sur les prérogatives du Saint-Siège , tantôt sur le pouvoir des Évoques. Pour cette foule de Prélats et de Docteurs venus de différents points de la Catholicité avec leurs préjugés , leurs préventions , leur science et la foi dans leur autorité , il s'agissait aussi de déterminer et de bien préciser les droits du Saint-Siège et ceux de TÉpiscopat.

Liynès et Salmeron , orateurs du Souverain-Pontife , allaient donc se voir en lutte avec ces passions réfléchies , d'autant moins faciles à vaincre qu'elles sont toujours produites par la conscience ou par la pensée de remplir un devoir.

La suprématie de la Tiare sur l'autorité séculière , les embarras suscités à l'Église par l'orgueilleuse inflexibilité de certains Papes , les prérogatives qu'ils se laissaient attribuer ou qu'ils s'attribuaient eux-mêmes sur le temporel , leur immixtion dans la politique , les guerres funestes qui en étaient résultées , et dont les hérétiques avaient tiré parti en flattant les princes , l'abus des dispenses et des grâces , tout cela se discutait et demandait une solution. L'institution et la juridiction des Évoques, le point à décider si le pouvoir du Saint-Siège était sujet aux Canons , devenaient de véritables questions d'intérêt général ; car elles jugeaient le passé, réglaient le présent et préparaient l'avenir. Les avis étaient partagés. Laynès et Salmeron se montraient redoutables athlètes , mais ils avaient en face des érudits aussi exercés qu'eux dans les combats de la controverse.

Les conférences dogmatiques n'offraient ni autant d'animation, ni autant de cet intérêt qui s'attache aux débats pour ainsi dire personnels. La diversité d'opinions sur les matières soumises à l'appréciation des ht)rames se manifestait de temps à autre. Elle disparaissait au moment même où l'on traitait de l'essence du Christianisme , des Mystères et des Sacrements. Alors il n'y avait dans l'assemblée qu'une loi et qu'ufje foi.

Tandis que le Père Le Jay expliquait le texte de saint Paul sur la Grâce, les cardinaux, présidents du Concile, chargeaient Laynès et Salmeron de faire la nomenclature des erreurs dont

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les théologiens avaient à s'occuper dans les réunions qui précédaient les séances solennelles. Les deux Jésuites eurent encore à recueillir les actes des Conciles, les bulles pontificales , les citations des Saints-Pères et des Docteurs qui. condamnaient, qui réfutaient les maximes coupables et erronées. • Ce travail, vaste répertoire où sont déposées, comme dans un arsenal, les armes de l'Eglise, servaient de formulaire aux autres théologiens. Ce îut pendant que Laynès et Salmeron s'en occupaient que, le 27 décembre 1546, ce dernier prononça un discours latin devant le Synode. Ce discours excita une telle impression que l'assemblée se réunit dans un but unanime pour en exiger la publication : il existe encore.

Lorsque la discussion sur la Grâce fut épuisée, on passa aux Sacrements en général et à chacun en particulier ; on commença par le Baptême et la Confirmation. On n'accordait qu'une heure, et encore très-rarement, aux orateurs ayant à proposer des cas embarrassants ou à soumettre des objections. Une exception fut faite en faveur de Laynès, dont la rapide éloquence saisissait au passage les questions les plus ardues et les résolvait avec une supériorité qui ne laissait plus de chance possible à l'erreur. Pour abréger les discussions, le Concile l'autorisa à prendre la parole pendant trois heures consécutives.

Le 11 mars 1547, l'assemblée fut transférée à Bologne par suite d'une maladie contagieuse qui régnait à Trente. Ce changement de résidence ne convenait pas à l'Empereur. La plupart des Évêques espagnols et allemands s'abstinrent : il n'y eut donc pas de Synode général, et il fut prorogé à l'année 1550. Le chancelier de l'Hôpital vint alors à Bologne pour représenter la France, qui, malgré Charles-Quint, approuvait la translation du Concile.

Pourtant, durant à peu près trois mois, on agita, dans des séances particulières , les questions dogmatiques sur la Pénitence. Laynès développa ses idées, ou phitôt le sentiment de l'Eglise, et il montra tant de précision sur tous ces sujets si variés qu'il reçut ordre de rédiger par écrit son opinion sur les Sacrements. Cette opinion formait habituellement la base des décrets.

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Ces séries de travaux auraient accablé tout autre homme : pour le Jésuite, elles ne semblaient seulement que le tenir en haleine de bonnes œuvres. A Bologne, il reprit avec Sialmeron sa vie de charité et de prédication populaire. Ils avaient des heures pour le Concile, des heures encore pour les pauvres et les enfants, des heures surtout pour lés malades. Canisius et Pasquier-Brouet leur vinrent en aide. Canisius avait 'rejoint Le Jay ; tous deux étaient les procureurs du cardinal d'Augsbourg ; et, dans ces conférences d'où le talent n*était pas banni avec la solennité , Canisius se révéla bientôt.

Le 10 septembre 1547, Pierre Louis Farnèse, fils du Pape (1), et qui avait reçu de son père l'investiture du duché de Parme, mourait sous les coups de quelques gentilshommes de Plaisance. Après avoir assassiné le prince, les conjurés s'emparent du château et font retentir le cri de Vive la Liberté ! Dès ce tempslà ce cri était le mot d ordre des révolutions et des schismes. Ce meurtre suspendit complètement les travaux préparatoires du Concile. Il fallait la paix pour traiter à tête reposée d'aussi importantes matières, et l'Italie était menacée d'une conflagration générale. Le pape Paul III étant mort dans l'intervalle, son successeur, Jules III, réunit le Synode à Trente le 1*» mai 1551.

Les cardinaux - légats pour cette session furent Marcel Crescenzio, Sébastien Pighini et Louis Lippomani. Le cardinal Madrucci y assistait avec onze ambassadeurs, neuf Archevêques, cinquante-sept Évêques, plusieurs Abbés, Généraux d'Ordres, Docteurs en droit canon et en droit civil, et un grand nombre de théologiens, parmi lesquels on distinguait Miranda, Melchior Cano, Carranza, Alphonse de Castro, Michel Elding, Foscarari et Louis de Catane.

Laynès et Salmeron ne purent se rendre à Trente qu'au mois de juillet. Le nouveau Pape leur avait témoigné la même confiance que son prédécesseur. Ils étaient encore les orateurs du Saint-Siège. En cette qualité, ils avaient le droit de prendre les premiers la parole.

Lorsque Laynès se leva, il fit une déclaration qui étonna

ï Alexandre Farnfc^e, plus tard Paul 111, avait iHé m:iri* ayant d'enlrer dans la carrière ecoh^lasticfuc

tous les auditeurs. « Puisque, (iit*il, les dogmes de la Foi no peuvent être définis que d'après rÉcriture et les Saints-Pôrus, je ne citerai à* l'appui de mon opinion aucun texte de Père ou de Docteur de l'Église dont je n'aurai pas lu tout l'ouvrage, dont je n'aurai pas extrait tous Içs passages prouvant jusqu'à l'évidence quel est en réalité le sentiment de l'auteur, •

Ce jour-là même la queslion de l'Eucharistie s'agitait. Au milieu d'un silence que la curiosité et le désir de prendre un Jésuite en faute rendaient encore plus profond que d'habitude, Laynès apporta en preuve de ses démonstrations le sentiment dd trente-six Pères ou Docteurs. Parmi eux il cita Alphonse Tostat, qui a tant écrit qu'il semble que la vie d'un homme ne suffit pas pour parcourir ses nombreux ouvrages. Laynès cependant les avait tous si bien étudiés et si parfaitement compris que les théologiens ne purent qu'accepter les solutions qu^il offrait avec un genre de discussion si extraordinaire, dans un temps où l'imprimerie n'avait pas propagé les livres et mis en circulation tant de manuscrits.

Si la tète de Laynès était assez forte pour résister à de pareilles fatigues, sa santé ne pouvait manquer d'en être altérée. La fièvre quarte le saisit. Il se vit donc forcé de s'absenler momentanément du Concile. Mais le Concile, pour honorer un Jésuite dont les lumières étaient si utiles à l'Eglise, décida que les séances solennelles seraient suspendues tant que • Laynès serait dans l'impossibilité d'y assister.

Cet hommage rendu par les Évêqiies, et surtout par des rivaux, est, sans contredit, le plus bel éloge que jamais assemblée délibérante ait accordé à un orateur. L'Evèque de Modène, i^gidius Foscarari, Dominicain renommé, et maître du Sacré-Palais, en fit un autre qu'il est bon de consigner. Il écrivait dans le même temps : « Les Pères Laynès et Salmoron ont parlé contre les Luthériens sur la sainte Eucharistie avec un si grand éclat qu'en vérité je m'estime heureux de pouvoir vivre quelque temps avec ces doctes et saints Pères. »

Les affaires du Concile marchaient avec cette prudente lenteur dont l'Eglise a donné tant de preuves; mais au mois d'avril 1552 les Protestants se soulevèrent. Excités par le duc

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Maurice de Saxe et encouragés par François !<*', qui , quoique bon catholique , avait le malheur de croire nécessaire à sa po'litique de jeter de pareils ennemis sur les htas de son rival, les Luthériens d'Allemagne prennent les armes contre Charles-Quint.

Los décisions des as>emblées générales, l'esprit qui animait les Pères et qui allait SfTvir de régie aux princes, les mesurc^ que ces décrets feraient adopter, ne permettaient p^ aiyic sectaires de rester spectateurs oisifs dans la lutte. Leur orgueil y était aussi intéressé que leur foi nouvelle. Ils recrutent' une armée , ils s'emparent d'Augsbourg , ils menacent Inspruck» oii résidait l'Empereur, et la ville de Trente, où les Pères du Synode tenaient leurs sessions. A l'approche de ces dangers, les Évoques d'Allemagne, de France, d'Italie et d'Espagne se se* parent; et Jules III suspend le Concile, qui ne fut convoqué que sous le pontificat de Pie IV, le 18 janvier 15t)2.

Les cardinaux-légats étaient : Hercule de Gonzague, Jérôme Seripando, l'un des théologien^- les plus estimés de son siècle; Jean Moroni, Stanislas Hosius, écrivain dont la Pologne estfière; Ludovic Simonetta , Mu'c d'Altemps et Bernard Navagero. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, et le Cardinal Madrucci y assistaient avec Nicolas de Pellevé , archevêque de Sens; Gabriel Le Veneur, évêque d'Evreux ; Pierre Duval, évêque de Séez; Nicolas Psaume, évêque de Verdun; Eustache du Bellay, évêque de Paris; Louis de Bresse, évêque deMeaux; Charles d'Angennes , évêque du Mans; Pierre Danés, évêque de Lavaur ; Philippe du Bec , évêque de Vannes ; Joseph d'Albret, évoque de Comminges; Jean Clausse, évêque de Senez; Louis de Beuil, évêque de Vence: Le Cirier, évoque d'Avranches, et plusieurs autres prélats français.

Louis de Lansac, Arnaud du Ferrler, président au Parlement de Paris , et Gui du Faur, sieur de Pibrac , juge-mage de Toulouse, y furent les ministres de Charles IX, roi de France; Sigismond de Tun était ambassadeur d'Allemagne ; Martinez de Mascarenhas, ambassadeur de don Sébastien de Portugal, et Ferdinand , comte de Lune , ambassadeur du roi d'Espagne Pliilippcll.

. Siy plénipotentiaires ecclésiastiques, Gn:^e am])assadcnrs îles

!21() CH\r. V. « — HISTOIKE

couronnes , trente-trois Archevêques , deux cent trente-sept Évèques, douze Abbés, huit Généraux d'Ordres, douze Docteurs de l'Université de Paris, dix-sept théologiens du roi PhiUppe H, quatre du roi de Portugal, et une foule de docteurs et de savants de toutes les Facultés et de tous les Ordres religieux y prirent place. On remarquait, parmi les plus célèbres orateurs et théologiens, le cardinal de Lorraine, Barthélemi des Martyrs, archevêque de Brague, Pierre de Soto, François Torrès ^ Michel Baïus ; Nicolas Maillard, Jean Pelletier, Jacques d'Ugon, Richard Dupré , Fournier, Paillet , Claude de Saincles, Vigor, Coquier, docteurs de l'Université de Paris, et deux Bénédictins français.

Cette assemblée, la plus nombreuse de toutes celles qui eussent participé aux délibérations de l'Eglise, réunie dans la cathédrale de Trente, allait enfin terminer les travaux dont les congrégations précédentes s*étaient occupées. Il fallait fixer les limites de tous les pouvoirs, bien déterminer l'autorité du Pape et celle des Ordinaires, et donner un démenti au mot de Charles- Quint, qui, en apprenant le résultat des premières sessions, s'était écrié : « Les Evoques sont partis pour le Concile modestes curés de village, ils en reviennent tous Papes, n

Cette plaisanterie était une calomnie aussi bien dirigée contre les prélats espagnols que contre ceux de France, d'Allemagne et de toute la Catholicité.

H pouvait exister, il existait nn^ma des points litigieux à débattre, quelques préventions à vaincre ; mais Je là à usurper les droits du Saint-Siége il y avait loin. La Chrétienté, représentée par ses pasteurs, se disposait à mettre un terme aux maux de l'Eglise; elle ne prétendait point les accroître par une ambition plus déplorable que Ihérésie elle-môme. La Chrétienté demandait l'unité dans la doctrine ainsi qjue dans la discipline ; elle désirait que, par de justes tempéraments, on conciliAt toutes les prérogatives ainsi que tous les intérêts, et que l'Eglise fût une dans sa Foi comme dans sa juridiction. La Chrétienté obtint l'objet de ses vœux ; elle l'obtint de la sagesse même du Samt- Siége et de ôelle des Evêqucs.

* Torm (Turrianui») fut plus lurd Ji'sullc; il mourut cm J:i84, le jour même de la PmciilatiOfi (Je ^.-l)., duiil il avait ftiil réulilir la solennité dans llbcli&c ruoiainc.

Au moment où le Concile ouvrit ses séances, Laynès était on France avec le Père Polanque. Il avait à Poissy des conférences avec Théodore de Bèze et les autres chefs du Calvinisme; il les pressait, il les suppliait de se rendre à Trente, « afin, leur disaitil, que plus tard l'histoire ne vous accuse pas d'avoir provoqué la réunion quand vous la jugiez impossible et de l'avoir désertée lorsqu'elle vous attendait. »

De pareilles raisons alléguées à un homme aussi clairvoyant que Béze exerçaient sur lui une incontestable influence. Béze sentait que les disciples de Luther et de Calvin étaient mal engagés. Esprit subtil, tète froide et cœur politique, il lui en coûtait de ne point paraître devant le Concile. 11 aurait voulu se poser en adversaire de l'Eglise en faco même de TEglise, discuter avec ses orateurs les points controversés, les subjuguer par l'ascendant de sa logique, ou peut-être ménager une de ces transactions qui entraient dans le désenchantement de ses pensées.

Le rigorisme dont Calvin faisait parade, ses formes anguleuses ne lui avaient jamais convenu. Bèze procédait beaucoup plus du poète que de Thérésiarque. Les pompes de la Religion catholique, ses tristesses ou ses joies solennelles, ses chants graves ou touchants, la splendeur de ses églises parlaient plus vivement à son imagination que la nudité des temples réformés, que la sécheresse de leurs prêcheurs, que h lourde mélopée de leurs psaumes, que le jargon pédantesque de Genève tombant sur le cœur comme un linceul de plomb. Ainsi que tous les chefs de parti, n'ayant plus la ferveur des premiers jours, Bèze se lassait de son rôle ; le tribun aspirait aux tranquilles honneurs du patriciat. Laynès avait sondé les replis de cette âme, qui, après tant de luttes acharnées, ne trouvait encore que le vide, et qui devenait indifférente à tout, excepté au repos.

Bèze subissait la réaction qui s'opère toujours dans les imaginations ou dans les croyances que Faction du temps seule peut calmer. Il aurait voulu se servir du Calvinisme comme d'un piédestal ; mais il avait derrière lui des audacieux qui le poussaient, des esprits turbulents qui le compromettaient, des déliants qui le soupçonnaient, des ambitieux qiii, sans posséder s(*s raros qiialiti''«,no prétendaient à vwu moins qu'à l« suppUalor. 1 <:i

218 CUAP. V. — HlSTOiHE

Layni^s lui avait laissé entrevoir cette situation, dont le n perspicace de Bèze avait depuis longtemps pris la mesure, aller à Trente, c'était ou marcher à la défaite ou préparer un compromis : le Protestant n'avait pas assez de grandeur d'Ame pour avouer la défaite, et pas assez d'initiative dans les résolutions pour accepter le compromis.

Les entretiens de ces deux hommes, si différents par le caractère et si remarquables par le talent, n'aboutirent donc qu'à constater l'impuissance des Huguenots. Ils refusaient le combat tlans les conditions môme indiquées par eux : c'était un aveu de leur faiblesse ou une persistance coupable dans des opinions qu'ils n'osaient pas discuter avec TEglise. Laynès le comprit et le fit comprendre ainsi.

Sa présence était réclamée par tous les pères du Synode ; le Pape lui ordonna d'y revenir en toute hâte. Le chemin par les Alpes n'était pas sûr; Laynès, ayant à régler en Allemagne et en Belgique des affaires importantes pour la Compagnie de Jésus, dont, par la mort de Loyola, il avait été élu Général, suivit la route de Bruxelles.

Pour accélérer sa marche, les légats lui dépêchent des courriers. 11 est enfin à Trente vers le milieu du mois d'août 1562. Salmeron et Jean Covillon, envoyé extraordinaire du duc de B ivière, étaient les deux seuls Jésuites assistant aux conférences. Canisius venait d'y passer les mois de mai et de juin ; l'assemblée générale l'avait mandé, parce que c'était lui qu i pouvait fournir les renseignements les plus précis sur la position relit^ieuse et politique de l'Allemagne. Lorsque Canisius eut rempli le vœu du Concile, on lui permit de retourner dans sa patrie, où sa prudente activité était nécessaire à l'Eglise.

Quand Laynès parut dans le Synode, les légats lui assignèrent la première place avant tous les Généraux d'Ordres monastiques. Laynès va se placer au dernier rang; les légats insistent; les Généraux s'offensent: Laynès alors prie les cardinaux de ne pas pousser la chose plus loin ; mais le Concile ne veut pas qu'une pareille humilité puisse un jour faire loi dans 1 1 'lijrjrchle. Uii3 phzi lui est réservée au banc des Évoques. L2i OrJfiîi rcli;.>;iea3iL n?, s:):it p.is plus «xempté que les autres

DE LA COMPAGME DE JÉSLS. 419

corporations de ces sentiments de jdloiisie qui nuisent aux plus éminentes vertus. Un pareil honneur décerné à une Société naissante par l'Eglise réunie devait soulever beaucoup de mécontentements secrets çt attirer sur cette société des calomnies de plus d'une sorte. Les Protestants ne s'en étaient pas fait faute. Tous prenaient déjà à la lettre le conseil de Fra-Paolo Sarpi, qui écrivait : " il n'y a rien de plus essentiel que de ruiner le crédit des Jésuites; en les ruinant on ruine Uome ; et si Rome est perdue, la Religion se réformera d'ellemême^. »

Quelques moines envieux ou trompés firent porter à Laynès le poids de leur jalousie ou de leurs préventions. Ses talents l'avaient tellement mis en évidence que par ce funeste besoin inné dans l'homme de tout juger à travers le prisme de ses passions, on commença par dénaturer les vues du Père et celles de la Compagnie. Mais l'assemblée générale ne partagea pas ces mesquines rivalités do couvent, qui allaient s'arrêter devant une démonstration solennelle. On la vit donc publier un diplôme dans lequel, après avoir exposé le fond de cette affaire de préséance et attribué l'origine de la querelle à la persistance des légats, elle disait en parlant des Jésuites : « Cette Compagnie, qui s'ouvre déjà, au plus grand avantage des âmes, une foule de royaumes chrétiens et païens. Dieu protégeant l'œuvre qu'elle a commencée. »

Le pieux cardinal Charles Borromée adressait, dans le même temps, aux cardinaux une lettre qui explique ses sentiments personnels : « Je juge superflu, écrivait,-il le 11 mai 156^, de déduire les raisons qui portent le Souverain-Pontife à chérir la Compagnie et à. souhaiter qu'elle ait entrée dans toutes les provinces catholiques. Puisqu'on France on est mal affectionné envers les Jésuites, le Souverain-Pontife souhaite que le Concile, quand il s'occupera des Réguliers, fasse mention honorable de la Compagnie pour la reconnnander. »

J Vie de Fra-Paolo Sarpi h la lôle de la (radiiclion «le f^on Histoire du Concile de Trente, par LeCimnayer. Éililioii de L(»iidr. s, M.Mj, paye 51 .

Le Courrayeravail élé cUanoiiie résilier de Sainl-Aii}5ii.-»liu el bihIioUiôcaire de Saiiile-Gencvicve. Il aposlasia pour embrasser le Calviiiisuie el .-c relira en Aiiiïlel«rre, où il fui reçu doclcur de l'UuiversUe d'Oxford.

Le grand Archevêque de Milan, dont le Jésuile Ribéra fécondait les inspirations de pieuse charité, terminait ainsi :

« Ces Pères, outre ce que vous en connaissez, sont trèsdévoués au Pontife et au Siège Apostolique : je suis leur patron. Vous pouvez donc tenir pour certain que toutes les faveurs que vous leur accorderez me seront comme personnelles. Je vous prie de prendre ces mêmes Pères sous votre recommandation. »

Le 4 août 1563, Charles Borromée écrivant à Laynês, s'occupe encore des intérêts de la Société de Jésus. Le saint cardinal s'exprime en ces termes, dans sa lettre inédite :

<r Votre Paternité a eu une bonne pensée de vouloir saisir Toccasion du Concile pour y faire déclarer de r^uveau que votre Compagnie est acceptée et approuvée comme les autres Religions. J'écris dans ce sens aux légats auxquels S. S. donne l'ordre exprés* de s'employer de tout leur pouvoir à cet effet, lorsque le moment sera venu, et, s'il est nécessaire, d'en parler à Son Eminence le cardinal de Lorraine. Je n'écris pas en particulier à ce cardinal comme Votre Révérence le désirait, parce que peut-être n'aurons-nous pas besoin de lui, et, sous tous les rapports, il m'a semblé plus convenable de recourir à l'intervention des légats, d'autant plus qu'en agissant ainsi la chose ne paraîtra ni demandée ni affectée. J'ai fait volontiers dans cette circonstance ce que j'ai cru être utile au service de la .Compagnie, et je me mets de bon cœur à la disposition de Votre Paternité dans tout ce qui pourra lui être agréable. Je me recommande à ses prières ainsi qu'à celles du P. Salmeron et des autres Frères, j»

De pareils suffrages mirent fin à une lutte qui existait plutôt dans les jalousies de monastère qu'au fond des cœurs.

Quelques jours après commença la discussion sur la Messe. Laynès ne faisait que d'arriver ; mais le Concile manifestait le désir d'entendre le Père sur une question aussi grave. Salmeron l'avait déjà traitée avec tant de supériorité que son discours sur l'Eucharistie fut réservé ad Acta, Habituellement les orateurs parlaient de leur place ; les légats, à la prière des Evt*qnes, firent disposer une chaire afin aue la foule des

Prélats et des Docteurs ne perdît rien de la harangue de . Laynès.

Il parut à cette tribune improvisée, le front haut, les yeux brillants, le regard doux et le sourire aux lèvres, comme il se montrait dans toutes les occasions de la vie. Son visage placide, son teint pâle, sa frôle complexion et son nez fortement aquilin prêtaient à l'ensemble de sa- personne un air de souffrance que ses travaux de toute nature, que ses veilles, que ses voyages pouvaient confirmer. Debout, en face de cette assemblée, la pins savante de l'univers, il parla pendant deux heures et demie, presque sans préparation ; il aborda le mystère de l'Eucharistie : il en résolut les difficultés ; il précisa les points du dogme catholique avec une si admirablAlarté que le Concile n'eut qu'une voix pour déclarer qu'il ava*t vaincu toutes les incertitudes et dissipé tous les doutes. .

Sa réputation comme orateur, comme controversiste, était faite ; il lui restait à conquérir celle d'un esprit libre et courageux. Aux yeux des Evêques espagnols et français, la tendresse dont le Saint-Siège ne cessait de donner des témoignages publics à la Compagnie devenait une occasion toute naturelle de suspecter «es doctrines en faveur de l'autorité pontificale. Plusieurs croyaient, et le président du Ferricr était de ce nombre, que Laynès, théologien du Pape et Général des Jésuites, se garderait bien d'avoir un autre sentiment que celui de Rome. Dans la question sur les mariages clandestins, Laynès démentit cette opinion.

Par mariage' clandestin on entend une union secrètement contractée, et sans autre formalité que le consentement mutuel des époux. La cour de Rome proposait de déclarer la clandestinité, ou le mariage fait sans l'assistance du propre prêtre, nouv4 empêchement liirimant.

Durant plusieurs mois, des séances particulières s'étaient tenues pour élaborer la doctrine sur ce Sacrement. La clandestinité y fut longtemps l'objet des plus vifs débats. Lorsque la rédaction du Canon sur ce point, qui importait tant au Siégc- Apostolique, fut soumise à l'assemblée générale, le cardinal de Lorrame, protecteur de la Compagnie de Jésus à Paris;

S'^'i CHAP. V. — HISTOIRE

TArchevi^que de Grenade; Mendoza, évoque de Salamanque, le Dominicain Foscarari et Zamora , général des Mineurs . Observantins, se prononcèrent énergiquement pour la loi, que . le Pape, de concert avec la couronne de France, voulait faire prévaloir. Le cardinal Madrucci, le patriarche de Venise et d'autres prélats évoquaient quelques timides objections, lorsque Laynés prit la parole.

Le manuscrit de ce discours existe encore; seulement, comnie tout ce qui reste de la main de ce Père, il n'est lisible qu'après des heures d'étude consacrées à chaqlie phrase. Laynès se prononce contre le sentiment de la cour Romaine, et il demande que sur ce point on ne change rien à la discipline établie. 11 prouve que le mariage clandestin 0est pas criminel de sa nature, puisque c'est ainsi que les premiers hommes le contractaient, et que dans plusieurs cas les maîtres de la théologie morale le regardèrent comnie licite. « Bien plus, ajoute-t-i!, saint Thomas, au IV^ livre des Sentences, question 26, article o, ne blâme nullement ces unions, sous la réserve du mal qui peut résulter par accident de cette forme de contrat. » Le Jésuite expHque le texte du Pape Evoriste, que le cardinal de Lorraine citait à l'appui de son sentiment; il soutient l'inutiHté du décret ; il démontre qu'à l'aide de ce décret les parents pouvaient, pendant plusieurs années, empêcher le nrariage de leurs enfants, et ainsi les hvrer à la débauche.

Se laissant entraîner par son sujet , Laynès va plus loin ; il établit que le Canon, tel qu'il est proposé, ne sera pas reçu par les hérétiques, et que même il peut être refusé dans plusieure nations catholiques. De là, conclut-iK naîtra une infinité d'adultères et une déplorable confusion dans l'ordre des successions. w 11 me semble fort douteux , s'écrie-t-il , que l'Église puisse porter une semblable loi, et cela pour ufiq raison que dîutres ont déjà exposée, à savoir, qu'il ne sera jamais donné à l'Église d'altérer le droit divin ni de restreindre ce que l'Évangile accorde. Le mariage est offert pour remède contre l'incontinence à quiconque ne peut autrement vivre avec chasteté: or, chacun étant tenu de prendre les moyens d'assurer son salut , il n'est pas au pouvoir de l'Église d'empêcher les mariages, ou jus-

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. ^ili

t]n:\ un certain Age , ou en fixant certaines formes solennelles. »

1 /Espagne et la France soutenaient le Saint-Siège, parce que, |îi clandestinité une fois admise, ces couronnes craignaient (l<^ voir les fils de famille contracter des mésalliances qui détruiraient à la longue l'influence de la noblesse. Ces considérations, quelque puissantes qu'elles parussent dans les discours de Fcrrier, ne convainquaient point Laynès. Il avouait bien que la clandestinité entraînait plus d'un danger, mais il les croyait compensés et au-delà par le retour aux principes de l'Evangile , à l'égalité sociale par conséquent.

Avec les mœurs et la jurisprudence actuelles , cette doctrine semblera étrange dans la bouche d'un Jésuite ; mais , en se reportant à l'époque où elle fut professée, on comprend que Laynès répondait à un besoin moral , et que son opposition aux vœux du Saint-Siège était chez lui une affaire de conscience. Plusieurs rédactions du décret furent acceptées , modifiées, puis rejetées. Après beaucoup de délibérations, on décida que l'article des mariages clandestins ne serait pas contenu dans le décret de la doctrine, mais bien dans celui de la réformation.

Laynès a donné une preuve de son indépendance. Dans la célèbre session du 20 octobre 1562 , il en offrira une autre. Pour cette fois encore, il va se placer en opposition avec le célèbre Charles, cardinal de Lorraine, et la plupart des prélats de France et d'Espagne.

L'origine du pouvoir des Evoques était en discussion. Il s'agissait de déterminer si ce pouvoir vient immédiatement de Dieu, ou seulement de la communication intermédiaire que le Saint- Siège fait d'une partie de son autorité. La seconde difficulté était celle-ci : La résidence des Evêqucs dans leurs diocèses est-elle de droit divin?

Ces questions, qui furent si longtemps controversées, qui ont fourni la matière do tant de volumes , intéressaient aussi bi'in le Pape que les prélats et les princes séculiers. Les cours di* France et d'Espagne surtout y attachaient une extrême importance.

La Compagnie de Jésus n'existait que depuis vingt-deux ans. I Espagne et la France pouvaient s'opposer à son accroisse-

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ment, en lui fermant les portes de leurs villes, si, par une doctrine contraire aux droits que les monarques et les prélats aspiraient à faire triompher, Laynès et Salmeron prenaient parti pour le Saint-Siège. D'un côté se trouvait l'extension de leur Société; de l'autre, le devoir que, comme théologiens du Pape, que, comme prêtres convaincus, il leur restait à remplir.

L'extension de l'Ordre passa après le devoir. A tout risque , et sans s'arrêter à des considérations personnelles, Laynès, dans le plus fameux de tous ses discours, expose la double question.

Ce discours , déposé aux archives du Vatican , et dont le cardinal Pallavicini, dans son Histoire du Concile, fait une savante analyse , a été altéré , falsifié dans une autre histoire de ce même Concile qu'a publiée le Servite vénitien Sarpi , plus connu sous le nom de Fra-Paolo. Nous avons eu sous les yeux le discours authentique et la première édition de Fra-Paolo , qui écrivait son ouvrage sur les notes du président Ferrier, que, vers la fm de sa vie , le Protestantisme avait gagné à sa cause. Les deux textes sont toujours en désaccord. Ce ne sera donc pas sur la foi de Fra-Paolo, espèce de moine renégat, que nous nous prononcerons dans cette grande querelle. Nous avons lu avec l'attention qu'il mérite ce traité de la puissance pontificale , dont le cardinal de Lorraine, l'éloquent adversaire et l'ami de Laynès, disait : « C'est le plus beau coup de canon tiré en faveur des Papes, » et qui avait forcé les légats à s'écrier en plein Concile : « Le Saint-Siège doit beaucoup à un seul homme pour tout ce qu'il a fait en un seul jour. »

Mais ce résumé de la doctrine romaine ne nous a pas aussi pleinement convaincu qu'un grand nombre d'Évêques et de théologiens qui l'entendirent et qui votèrent dans son sens. Il trace, il est vrai, avec netteté les limites entre le pouvoir du Pape et l'institution et la juridiction des Evêques. W combat corps ù corps le cardinal de Lorraine et les principes gallicans de la Sorbonne, que défendait cet oncle des Guise. Selon Laynès, l'institution des Evêques n'est pas de droit immédiatement divin, et l'autorité ecclésiastique doit se concentrer absolument dans la personne du Souverain-Pontife, (jui la communique en partie.

Une semblable théorie n'était pas nouvelle alors; elle Test encore moins de nos jours. Ce n'est ici ni le lieu ni le temps de la débattre. Nous ne sommes pas théologien; nous n'avons qu'à raconter les faits, et, sans discuter les deux opinions controversées, il ne nous appartient que de constater le résultat de la lutte.

Elle avait été animée , orageuse même : afin de laisser aux passions le temps de se calmer, on ajourna la difficulté pour les dernières sessions. En 1563, le Concile déclara que, dans les canons ou décrets, on dirait seulement en général que les Evéques étaient institués d'ordination divine et non pas institués par Dieu, ainsi que le demandaient les prélats de France et d'Espagne.

Ce moyen terme fut adopté par les deux partis ; car, comme dans toutes les assemblées délibérantes, on s'entendait beaucoup plus à Trente dans la pratique que dans la théorie. La résidence des Évêques dans leurs diocèses fut reportée aux articles de la réforme, et elle passa sans opposition, tout le monde en sentant la nécessité.

Maintenant, que l'institution épiscopale vienne de Dieu immédiatement ou médiatement, là, pour nous, n'est pas la question à vider; ce qui importe à l'histoire, c'est de dire que, si les Evêques sont institués immédiatement de Dieu, le Souverain- Pontife ne peut, dans aucun cas, les transférer d'un diocèse à un autre ou pourvoir à leur office sans le consentement des titulaires.

Cependant, lors du Concordat de 1801 , quand l'Église gallicane, battue par la tempête, se reconstitua à l'abri de l'épée victorieuse de Bonaparte, Premier Consul, le Pape, aux applaudissements de la France entière et à la prière du gouvernement républicain, investit, de sa seule autorité, de nouveaux Évêques. Ils remplacèrent ceux que l'exil ou des raisons de couscience politique tenaient éloignés de leurs sièges.

Le principe de la Révolution française était l'anéantissement de la Religion. Elle avait proscrit, massacré, ou fait monter sur Téchafaud les Évêques et les Prêtres. Le culte de la raison succédait, dans les temples, à celui de Dieu. Rome subissait la

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