CHAPITRE VII
Eleclion d'un nouveau Général. — Causes qui relardml criic éleclion. — Layn^s est nommé. — Première Coiigréffalion générale. — Le Pape Paul IV veul modifier l'Institut dos Jésuites. — Les Pères s*y opp< sent. — Kniievue du Pape cl du Général. — Leur discussion. — François de Burtjia au monastère de Sainl- Just avec l'empereur Charles-Quint. — Leur entietieu. — François de Borgia en Portugal. — Le Père Louis Gonzalvès, précepJiur de don Sébastien de Portugal. — Les hérétiques à' Séville. — Accusations contre François de Borgia et contre les Jésuites. — Philippe II. — Leitre de Fi'auçois de Borgia à ce prince. — Il part pour Bome. — Les a8si>tant8 des Piovinces. — Laynès e.st proposé pour Pape par une fraction de cardinaux. — Le Conclave. — Pie IV Souverain- Pontire. — Supplice des neveux de Paul IV. — Le père Perrucci les exhorte à la mort. — Les Jésuites poursuivis à Venise. — Le Patriarche Jean Trévisani, leur ennemi. — Le Père Palmio et le Doge PriLli. — Bulle de Pie IV en faveur des Jésuites. — Laynès part pour le ro'.loque de Poissy avec Hippolyte d'Esté , cardinal de Ferrare. — Le Père Ponce Cogcndan. — François II se décide à faire entériner les lettres patentes de Henri 11 son père. — Opposition de l'Université, du Parlement et de l'Ëxéque de Paris. — Les Jésuites se désistent de leurs privilèges. — Adhésion conditionnelle d'Eustache du Bellay h l'Institut. — Letli es de jussion de Charles IX au Parlement. — La reine régente Catherine de Médicis. — Cogordan au Parlcn eut. — Les Jésuites à Pamiers , h Marseille et à Avignon.
L'arbre planté par Ignace jetait <iéjà de profondes racines ; il étendait au loin ses rameaux naissants. François Xavier venait d'ébranler le Nouveau-Monde par une révolution pacifique. Ses Frères en Europe s'élançaient partout à la traverse d'une autre révolution qui menaçait de précipiter dans Fabîme les trônes et le Saint-Siège. Mais la mort du Général compliquait singulièrement les difficultés. La transmission du pouvoir dans les Etats à peine créés est toujours un temps d'agitations. Celui qui a fondé une Société religieuse, ou un royaume électif, peut le gouverner avec les moyens qui lui sont propres. Il connaît les sujets qui marchent sous ses ordres : il les a façonnés de sa main. Quelques-uns lui doivent de la reconnaissance ; d'autres, une partie de leur gloire ou de leur fortune ; tous lui témoignent au moins ce respect apparent qui est encore de l'obéissance. Avec lui, on se garde bien de discuter la source du pouvoir. C'est lui , créateur et chef, qui a conçu les lois ; il est tout jiaturel qu'il les explique, et qu'il les fasse exécuter comme il les a entendues.
Dans de pareilles circonstances, on trouve toujours dé ces hommes qui se résignent à être soldats sous Alexandre ; mais, à sa mort, ils aspireront tous à être rois. L'ambition , les mécontentements , les rivalités ont feit silouce pour ne pas troubler l'agonie du maître. Il est presque impossible que tant de sentiments contenus dans le cœur humain n'éclatent point lorsque le trépas ouvre le champ aux récriminations et aux espérances. Loyola était le lien qui unissait ces prêtres inconnus les uns qux putres et vivant sqps la môme loi. Loyola descendu dans la tombe, il ne restait plus que des égaux.
Cette dernière épreuve à subir allait être décisive pour la Compagnie de Jésus. Elle était toute d'intérieur ; elle mettait face à face des nations ennemies et des caractères différents. Tous avaient acquis, dans différents royaumes , une influence et un npm que les passions de l'humanité devaient leur faire espérer d'agrandir en succédant à leur Père commun.
Jacques Laynès, quoique bien malade, fiit choisi comme Vicaire-Général pendant la vacance , et la Congrégation générale indiquée pour le mois de novembre 1556.
La Congrégation générale , ea qui réside le pouvoir suprême et législatif de la Société de Jésus, a seule droit d'élection. Elle jBst composée des Assistants , des Provinciaux et de deux Pfofès de chaque Province. Elle se tient à la Maison-Mére, au Qesii. l^e Général est nommé à la majorité absolue et par scrutij| secret.
Douze Provinces formaierit, au 31 juillet 155!5, la Compagoie lie Jésus. Ces Provinces étaient ainsi distribuées : le Portugal, l'Italie, la Sicile, la Germanie supérieure et infériejire, la France, l'Aragon, la Castille, l'Andalousie, les Indes, l'Ethiopie et la Orésjl. •
Cinq des premiers compagnons d'Ignace vivaient encore. Outre ces Profès, il n'y en avait pas plus de trente-cinq dans rjnstitut, tant Loyola s'était montré réservé ou sévère pour les axlmissijons. Cependant on comptait déjà plus de mille Jésuites répandus sur le Globe , et l'Ordre possédait cent Maispns ou Collèges. Conlmander à une armée aussi bien disciplinée et, en seize années d'existence , apparaissant déjà si forte , devais
sourire k plus d'une ambition. Reste h voir comment la Conjjfrégation générale sortit de cet embarras.
La guerre entre le pape Paul IV et Philippe II d'Espagne venait d'éclater. De futiles motifs, mis en avant par le cardinal Carlo Caraffa et par le duc de Palliano, tout- puissants sur le cœuv du Pape, leur oncle; l'ambition de ces deux hommes, celle du duc d'Albe, des Sforce et des Guise , qui dominaient les cours d'Espagne, d'Allemagne et de France, amenèrent cette rupture. Dans les circonstances, elle était pour les Protestants un répit et même un avantage, dont ils ne manquèrent pas de se saisir. Le cardinal Caraffa e(, le duc de Palliano abusaient de l'ascendant qu'ils exerçaient sur le Souverain- Pontife pour se livrer à tous les excès. Des condottieri à leur solde parcouraient la Toscane et la Romagne. Au nom et par ordre des neveux du Pape , ils pillaient les églises, frappaient des impots sur les couvents, et se révélaient partout aussi avides, aussi licencieux que leurs maîtres. Pour empêcher les plaintes de monter jusqu'au trône pontifical, il fallait détourner l'attention publique. Le premier prétexte qu'ils rencontrèrent, ils le mirent en jeu. Paul IV crut que ses droits temporels avaient reçu une atteinte de la part du vice-roi de Naples. Comme, par la disposition des esprits , toute satisfaction était impraticable, la guerre fut déclarée. Elle rendait impossible le concoui*s des Pères espagnols à la nomination du (iéaéral. Lapés l'ajourna au mois d'avril 1557.
Philippe 11 avait fait défense aux Jésuites ses sujets , et même a François de Borgia, de partir pour Rome. Ce prince si prévoyant, et qui rapportait tout à ses intérêts, avait-il voulu forcer la Conjpagnie à tenir dans ses États la Congrégation, ou cédait-il tout simplement à un mouvement de colère ? C'est ce qui reste problématique. Cependant , avec le caractère que l'histoire donne à ce roi d'Espagne , il est bien permis de conjecturer que ce n'était point une passion irréfléchie qui avait déterminé sa conduite. Philippe possédait le don de seconde vue,' et peut-être se réjouissait-il d'avance à l'idée que les Jésuites, une fois installés dans son royaume, choisiraient une de ses villes capitales pour centre de leur Ordre.
Le besoin d'élire un Général se faisait vivement sentir. Quelques-uns parlaient même , pour abréger d'interminables délais, de se rendre en Espagne , puisque le roi persistait dans sa défense. Mais le Pape et la cour pontificale ne consentirent pas à se prêter à un pareil dessein . Le bruit se répandit dans Rome que Laynès y avait acquiescé, et qu'ainsi la Compagnie cherchait à se soustraire à l'autorité du Saint-Siège.
Mise en regard des obstacles de toute nature qui surgissaient, cette accusation était une difficulté de plus. Paul IV avait bien sans doute répudié les divergences d'opinion qui avaient existé entre le cardinal Caraffa et don Ignace de Loyola; mais dans le cœur du vieux Pontife il subsistait toujours un levain de soupçons, de vagues inquiétudes, auxquels ces accusations servaient d'excuses. Il défendit à tous les Profès de quitter Rome sans son autorisation. Exploitant ce premier pas fait, il ordonna de soumettre les Constitutions de la Société à un nouvel examen.
Laynès était Espagnol ; la cour de Rome guerroyait contre Philippe, et, quoiqu'il fût déjà démontré que l'Institut des Jésuites n'était établi au détriment d'aucun Etat, mais seulement dans l'intérêt de la Foi, le Pape ne s'en tint pas à cette démonstration ; il chargea le cardinal Carpi d'approfondir l'affaire. Carpi interroge Laynès et les autres Pères. Tous lui répondent que, dans l'embarras où les place la séparation forcée des disciples d'Ignace, il est vrai qu'une fraction a ouvert l'avis de passer en Espagne pour faire l'élection du Général ; mais cet avis, ajoute Laynès, a été repoussé. L'ordre du Souverain-Pontife anéantirait toute décision contraire, en supposant qu'elle eut été prise.
Un tel langage convainquit le cardinal Carpi; il calma les appréhensions de Paul IV, qui néanmoins fit continuer l'examen des Constitutions. Le cas était difficile. Paul IV avait des idées arrêtées sur beaucoup de points ; et forts des bulles antérieures, les Jésuites ne paraissaient pas très-disposés à consentir à des modifications qui altéreraient l'essence de leur Institut.
Cependant la paix conchie entre le Saint-Siège et l'Espagne rendait libre la route de Rome. Les Jésuites espnî^nols, comvo-
quéspourle mois de mai 1558, se virent réunis au Gesù avec leurs frères des autres Provinces. Le 19 juin, ïa Congrégation générale s'ouvrit : elle n'était composée que de vingt électeurs. Les Provinciaux, avec deux Pères choisis dans la Congrégation provinciale, devaient y assister; mais en France, en Sicile et ailleurs, il n'y avait pas encore deux Profès. Les autres, comme François de Borgia, comme les Missionnaires au-delà des mers, étaient malades ou trop éloignés. Les cinq premiers disciples de Loyola, Laynès, Salmeron, Bobadilla, Rodriguez et Pasquier- Brouet, s'y trouvaient avec Canisius, Natal, Polanque, Winch, Domenech, Miron, Viole, Jean de Barma, Nicolas de Lannoy, Louis Gonzalvès, Everard Mercurian, Michel de Ton*ès, Gonzalve Vas, Usmar Goyson et Jean de Plaza.
Georges Serrano , Godiûo , Pelletier, Christophe Madride, don Diego de Gusman et d'Avellaneda ne pur-ent assister à l'élection ; ils prirent seulement part aux actes de la Congrégation.
Le 2 juillet 1558, jour où se fit l'élection, le cardinal Pacheco se présenta dans l'Assemblée au nom du Souverain-Pontife ; il dit aux Pères : « Paul IV ne prétend point influencer un choix qui doit être fait seulement d'après l'Institut. Le Pape désire être considéré comme le protecteur de l'Ordre, non dans un sens général comme il l'est de tous les Fidèles et de toutes les Sociétés religieuses, mais dans un sens tout spécial et particulier. »
Après ce discours, le cardinal annonça qu'il était chargé par Paul IV de faire lui-même les fonctions de secrétaire et le dépouillement du scrutin. Cette précaution se prenait assez habituellement , parce que , en ces temps de troubles , la division éclatait dans presque tous les Ordres religieux au moment où le choix d'un nouveau chef surexcitait les passions monastiques.
Laynès fut élu à la majorité de treize voix sur vingt. Natal en obtint quatre; François de Borgia, Lannoy et Pasquier-Brouet, chacun une.
Cette élection se fit comme la chose la plus naturelle, sans brigues, sans secousses intérieures, sans aucun de ces combats dont, en pareille circonstance, les Chapitres n'étaient alors que trop souvent le théâtre. Au désintéressement et au calme qui y régna,
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on eût dit que la Société de Jésus avait déjà traversé plusieurs siècles d'expérience.
Quand les Constitutions avaient été [vomulguées, Loyola, qui voulait laisser a son successeur et à la Congrégation générale le droit de modifier ce qui, dans la pratique, aurait paru ti*op absolu, décida quelles seraient examinées de nouveau. 11 avait en outre demandé que, pour acquérir forc^ de loi, elles dissent approuvées par cette même Congrégation.
Un décret les admit telles que Loyola les avait faites.
Le Souverain-Pontife intervint alors ; il a chassé de Rome, il a même puni en prince irrité ses neveux, dont les crimes passaient toute mesure. Cette sévérité prouvait les bonnes intentions de ce vieillard toujours impétueux; mais jBlle ne réparait qu'à demi les désordres qui, à l'abri de tant de déportements, s'étaient glissés dans l'administration ecclésiastique. Le Pape sentait que pour faire respecter son autorité compromise, il importait de donner de grands exemples. Les vices pullulaient dans le Clergé séculier et régulier ; la préoccupation de Paul IV était d'en triompher. Pour réussir dans son dessein, il prend à partie la Société de Jésus, innocente de ses désespoirs de famille, plus innocente encore des malheurs de l'Eglise. La Société, par sa Congrégation générale, acceptait les Constitutions de Loyola, le Pontife désire mettre des entraves à cette acceptation. Le cardinal Trani le signilia en son nom aux Pères assemblés.
{I exigeait que la Compagnie de Jésus fît les offices du chœur comme les autres Ordres, et que le Général ne fût élu que pour un temps déterminé : pour trois ans, par exemple.
De pareilles altérations dans l'Institut en bouleversaient toute l'économie. Les Jésuitps n'eurent pas de peine à comprendre que 4e Pape cédait à des suggestions étrangères au Saint-Siège, suggestions que la nouveauté et les merveilleux progrès de la Compagnie étaient, jusque dans de certaines limites, assez capables de faire naître. Le Pape ordonnait, sa volonté jetait le trouble panni eux; ils protestèrent avec tout le respect possible. Ils protestèrent, non pas ostensiblement et en criant sur les toits à la foi violée, c'eût été du scandale; mais, dans )eur çé^noe du S4 aoûti ils déclarèrent qu'on soumettrait au Pape
Tavis unanime de la Congrégation pour la perpétuité du Généra ïat. Leur mémorial était ainsi conçu :
« Très-Salnt-Père ,
n Lorsque le très- révérend cardinal Pacheco assista, par ordre de Votre Sainteté, à l'élection de notre Général, il déclara, avant qu'elle eût lieu, les sentiments de Votre Béatitude sur les qualités du sujet que nous devions élire, et il dit que vous jugiez plus convenable qu'il fût élu perpétuel et non pour un certain nombre d'années seulement. Nous reçûmes tous avec la plus grande joie cette expression de la volonté de Votre Béatitude comme la manifestation de la volonté de Dieu, lequel inspirait à chacun de nous les mêmes désirs et les mêmes sentiments. Plus tard, loi'sque Votre Béatitude daigna nous admettre au baiscment des pieds, et nous exciter et presser avec tant d'ardeur à servir Dieu; entre autres faveurs spéciales qu'elle nous a accordées très-libéralement dans le Seigneur, elle a confirmé avec empressement l'élection du Général que nou3 avions choisi perpétuel. Pour une telle faveur, nous rendons à la Divine Bonté et à Votre Béatitude toutes les actions de grâces dont nous sommes capables. Cependant ces jours-ci, le trésrévérend cardinal Trani nous a signifié que Votre Béatitude avait encore quelque doute sur la perpétuité du Général, et que, par conséquent, nous devions rélléchir sur ce point. C'est ce que nous avons fait après avoir adressé à Dieu nos prières ; et, après que cette question a été une première et une seconde fois approfondie dans la Congrégation, tous, à la plus parfaite unanimité, sans exception aucune, nous avons jugé qu'il était beaucoup plus convenable, pour notre Société, que notre Général ne fût point changé sa vie durant. Quoique les choses se soient passées ainsi, nous sommes enfants d'obéissance, touf prêts à exécuter ce que Votre Béatitude ordonnera. Et comme il peut se faire que Votre Sainteté désire peut-être acquérir plus de certitude de notre manière de juger, nous avons signé c«t écrit, le soumettant humblement, quel qu'il soit, h l'appréciation de Votre Béatitude.
» Le 3 des calendes de septembre (30 août) 1558. »
300 CHAP. VIT. — HÏSTOTRE
Au jour convenu, Laynès et Salmeron se rendirent an Vatican pour remettre à Paul IV ce mémorial, qu'à l'exception du Général tous les Profès avaient signé. Le Pape accueillit froidement les Pères. En présence du cardinal de Naples, son neveu, il leur témoigna son mécontentement par des paroles irritantes. Laynés et Salmeron lui expliquèrent les motifs de leur persistance. « Vous êtes des insoumis, s'écria le Souverain-Pontife, des entêtés qui frisez l'hérésie, et je crains fort de voir sortir de la Compagnie quelque sectaire. Au reste, nous sommes bi»;n déterminé à ne plus tolérer pareil désordre'. »
La position de Laynès était embarrassante : il s'en tira par une respectueuse, franchise. Sans offrir le mémorial au Pape : « Je n'ai jamais , lui dit-il , recherché ni désiré le généralat ; et, quant à ce qui me touche personnellement , non-seulement je ne répugne pas à le déposer au bout de trois ans , mais je regarderai comme une faveur si aujourd'hui même Votre Sainteté me délivre de ce fardeau , pour lequel je n'ai ni gortt ni aptitude. Néanmoins , vous savez que les Pères , en procédant
1 M. Macaulay, ancien ministre «le la guerre en An{;Iolcrre , a publié dans Edhi' hurg Review un remarquable arlitle de critique historique sur les J(>suilcs. Cet homme d'Èial , quoique protestant, est plus juste à leur égard que Pant IV. Ou lit dans la Revue d'Edimbourg :
« Toules les pages des annales européennes, durant grand nombre de généralions , témoignent de la véhémence , de la polilique, de la discipline parraile, du courage intrépide, de l'abnégation , de Toubli des liens les plus chers a rhoinnie privé, du ^irofond et opiniâtre dévoneaient à atteindre le but proposé , de la prudence innnie dans remploi dc> inoy.'n-«, qui dislingucreul les Jésuites dans \\ lutte Îour leur Eglise. L*esprit catholique s'éluil concentré dans le sein dc^ l'Ordre do ésus, et son histoire csl l'hi toirc de la grande réaction catholique. Cette Société s^empara de la direction de tjutei les inslitu lions qui agissent le plus piiissaninirnl sur les esprits, la chaire, lu presse, le conTessionnal, les académies. OU prêchait le Jésuite, réglise était trop petite pour l'auditoire. Le nom de Jésuite, en tête d'un ouvrage , en assurait le sucics. C'était à l'oreille d'un Jésuite , que les puis>anl< les nobles et les seigneurs ronftaienl l'histoire secrète de leur vie. C'était de la bouche du Jésuite que les jeunes gens des classes hautes et nmyennes apprenaient les premiers rudiments des études jusqu'à la ihétorique et la philosophie La littérature et la science, compagnes jusque-là de l'incrédulité et de Thérésie, se moi.irèrenl les alliées de la loi orthodoxe. Devenue reine du sud de l'Europe, la Société de Jésus victorieuse se prépara à d'autres conquêtes. S'in(|uiéiant peu des , océans et des déserts , de la faim, de la peste, des espions et des lois pénales , des prisons et des tourments , dei gibets et des haches , les Jésuites apparurent sous toutes les formes, dans tous les pays; écoliers , médecins . marchands, serviteurs, on lr»8 vit à la cour hostile de Suède, dans les vieux châteaux du Comté de Ches ter, au milieu des campagnes du Connaugt , ils disputaient, instruisaient, consolaient, attirant à eux les cœurs de la jeunesse, ranimant le courage des timides, et portant le cruciiix aux lèvres des agonisants. »
à l'élection , ont eu l'intention d'élire nn Général perpétuel , suivant l'esprit de nos Constitutions. Le cardinal Pacheco nous a déclaré que Votre Sainteté désirait deux choses : 1^' que le Général fixAt sa demeure à Rome ; 2^ qu'il fut nommé à vie. Les Pérès ont été du même avis. L'élection faite de la sorte , nous sommes venus à Votre Sainteté, qui l'a approuvée et confirmée. Mais je n'hésiterai pas un instant ; j'obéirai volontiers , ainsi que je l'ai dit. «
« — Je ne veux pas , répond Paul IV, que vous vous démettiez de votre charge , ce serait fuir le travail ; bien plus , après trois ans je pourrai prolonger. »
Laynès reprit : « Nous enseignons , nous prêchons le contraire des hérétiques ; à cause de cela , ils nous haïssent et nous appellent Papistes. C'est pourquoi Votre Sainteté devrait nous protéger, nous montrer des entrailles de père , et croire que Dieu nous sera propice. »
Malgré ces explications , le Pape tint bon. Il était octogénaire : les Jésuites attendirent.
L'office en commun n'était pas pour la Compagnie une question que le temps serait appelé à vider. Paul IV exigeait que le chœur fût établi h l'instant même , et qu'on ajoutât cet article aux actes constitutifs de l'Ordre, comme expression de sa volonté souveraine.
1^ Société de Jésus s'était mise en règle avec Son devoir particulier ; il lui en restait un ostensible à accomplir : il fallait donner l'exemple de la soumission à l'autorité pontificale. Le 29 septembre de la même année , les offices du chœur commencèrent. Mais Paul IV, dans ses divers commandements , n'avait jamais fait mention des bulles antérieures qui établissaient le régime de la Société. On consulta les cardinaux les plus doctes : ils répondirent que ces modifications n'étaient que l'effet d'un simple commandement du Pape , et non pas une décision du Saint-Siège ; ce commandement n'altérait donc en rien l'essence de l'Institut.
A la mort de Paul IV, un an après que ces choses s'étaient passées , la Compagnie reprit ses usages, et les Papes ne se firent pas solidaires de la volonté de leurs prédécesseurs.
Laynés et les Pères assemblés étaient des hommes qui voyaient de loin. Ignace, dans ses Constitutions, avait prescrit qu en théologie on étudierait l'Ancien et le Nouveau Testament, et la doctrine Scolastique de saint Thomas.
Cette prescription , prise à la lettre , pouvait un jour apporter des entraves au développement de la science. Le décret concernant les études fut donc ainj^i modifié ' : « On expliquera aussi le Maître des Sentences : mais si, dans la suite des âges, un auteur plus utile aux étudiants apparaissait, ou si Ton venait ù composer une Somme ou un livre de théologie scolastique, qui serait jugé plus approprié au temps, on pourrait l'adopter, après un mûr examen, et avec Tapprobation du Général. »
La Congrégation termina ses séances le 10 septembre 1558; tout s'était passé comme entre frères. Dans l'élection du futur Général on venait de se conformer littéralement à toutes les volontés du général mort ; on avait même semblé vouloir, par une minutieuse exactitude, inspirer à tous un respect encore plus profond pour le testament de Loyola. Ce fut de l'habileté et de la vénération. La Compagnie avait traversé sans orages intérieurs cette crise que les événements politiques, les exigences de Paul IV et les ambitions, parfois aussi actives dans les cloîtres que dans le monde, devaient rendre dangereuse. Elle revenait h son état normal plus forte qu'avant la mort de Loyola. Elle était plus unie, puisqu'elle sortait de faire l'expérience de son union.
Laynés avait un caractère qui, en beaucoup de points, diflTérait de celui de Loyola. Doué des mômes vertus que le premier Général, il avait cependant des qualités et des défauts qui, aux yeux de l'histoire, établissaient entre eux de profondes dissemblances. Laynés était plus homme que Loyola : aussi les écrivains se sont-ils complu, à tort selon nous, à prêter au successeur d'Ignace des pensées qu'il ne nourrit jamais. L'un était un saint; l'autre ne dut être qu'un grand politique, parce qu'il développa et régularisa ce que le fondateur avait préparé.
1 Ce paragranht% »}oul6 au lexte primUif, n'e>t pas Tœuvrc de la Congrégation, mats de Layuc>8,-(|ui, dil-on, l'auraH écrit de sa propre itiaio sur le n)anus<:rit des Constitulious, du vivant, e{ avec Tappro^iation du père Ignace. La CouRrégation n'y a fait (fue de légères corrections. {Noie de Véditeur.)
Loyola s'était fait une part d'héroïsme chrétien que tout le monde reconnaissait ; pour attaquer son Ordre, on se vit obligé de juger moins impartialement ses successeurs, et Thistorien protestant Jean de Mu lier a résumé ainsi ces dissidences d'opinion. Au tome iv de son Hist'tire vnioerêelie, il dit :
« La règle primitive de l'Ordre des Jésuites était simple et ne contenait rien qui pût faire présager sa grandeur future; mais le plan de Loyola fut agrandi et développé par les Pères Laynès et Aquaviva \ habiles connaisseurs du cœur humain, et véritables fondateurs d'une institution dont les résultats peuvent être comparés à ceux que produisirent les plus importantes institutions des législateurs de l'antiquité. »
L^ Compagnie de Jésus s'était nommé un chef; suivonsla maintenant sous la direction de celui qu'elle a choisi.
Le Père François de Borgia n'avait pu, pour des raisons de santé et des motifs politiques, abandonner l'Espagne, k qui l'abdication de l'empereur Charles-Quint* laissait pour coi Philippe II. La Compagnie, quoique déjà bien assise dans la Péninsule, pouvait, avec ses ennemis secrets et un nouveau règne, se voir exposée à quelques périls. François était l'ami personnel de Charles-Quint et celui de son fils. Cette double amitié devenait elle-même un danger, car Philippe, dans le gouvernement de ses Etats, tenait fort peu compte de ce que son père avait établi. Ce prince rigide, qui s'effrayait si facilement de toute espèce d'innovation, avait paru quelquefois prêter l'oreille aux adversaires des Jésuites ; il en comptait parmi ses courtisans ; on en rencontrait plus d'un au sein des Universités et des couvents. Borgia jugea donc utile de rester en Espagne.
Cependant l'empereur Charies-Quint, après avoir, à Bruxelles, renonces à tous ses royaumes, arrivait dans l'Estramadui^e au monastère de Saint-Just. S'il faut en croire don Alvare de Tolède, coimte d'Oropesa, son confident, Charles-Quint ne s'était dé-
1 If. Macaulay et d'autres Protestant ne partagent pas Tavis de Muller. A leurs yeux, comme aux nOlre^, Ignace e^t le seul génie *4ulOiaire et lu rondateur de la Société de Jésus. Le principe de la grandeur et de la Torce des Jésuites réside dans les constitutions de Loyola- Le» Pitres Laynès cl Aquaviva ont régularisé l'en* semble, mais ce n'est pas créer.
3 Le 25 octobre 1A55.
cidé à abdiquer qu'en réfléchissant longuement sur Texemple que le duc de Gandie avait légué au monde. Son sacrifice consommé , il désira de revoir sous l'habit de Jésuite celui qui avait produit dans son âme une telle impression. Charles-Quint, mort aux affaires dont sa vie avait été si occupée, ne songeait plus qu'à se reposer des agitations et des guerres qui, sous son règne, avaient troublé l'Europe. Le conquérant désenchanté s'improvisait philosophe chrétien.
A peine entré dans la nouvelle fortune qu'il arrangeait selon ses désirs, enfin restreints à l'horizon d'un cloître et à^ une vallée de quelques arpents, l'Empereur déchu écrivit à François de Borgia, dont il espérait faire le compagnon de sa retraite. La princesse Jeanne connaissait le projet de son père; ce projet devait être funeste à l'Ordre des Jésuites : elle en prévint Borgia.
« Je n'ai pas voulu manquer, mon révérend Père, à vous envoyer au plus tôt cet avis, lui mandait-elle, afm que vous ayez le temps, avant que de visiter 1 Empereur, de penser à vous devant Dieu et délibérer sur la réponse que vous lui ferez. C'est de sa propre bouche que je sais tout ce que je vous écris, et ce ne sont plus des bruits ni des nouvelles douteuses. Je suis^ persuadée que si vous vous souvenez en cette occasion de ce que vous devez à votre Compagnie, vous n'oublierez pas non plus l'obligation que vous avez de servir et de satisfaire l'Empereur, mon seigneur. »
François aimait la solitude ; il avait fallu l'autorité de Loyola pour l'arracher au tranquille bonheur qu'il s'était préparé à Onate. D'un autre côté, il devait à Charles-Quint une vive reconnaissance pour tout ce qu'il avait fait en sa faveur et à l'avantage de ses enfants. Rien pourtant n'ébranle sa volonté : il est auprès du puissant Empereur qui vient de léguer au monde un de ces exemples de désenchantement ou de philosophie que l'on ne rencontre dans l'histoire qu'à de rares intervalles. Charles-Quint l'accueille avec un sentiment de bonheur qui se trahit même par la violation de l'étiquette. François veut se jeter aux genoux de son ancien maître, l'Empereur le reçoit dans ses bras; l'Empereur ordonne que le Jésuite demeure sous le
môme toit que lui, honneur qu'il n'avait accordé à personne, et l'entretien commence.
Ces deux hommes, auxquels le monde avait si souvent envié la gloire, l'éclat, l'ambition et la fortune, et qui n'ont perdu tout cela que parce qu'il leur a plu d'y renoncer, sont en présence. Ils portent un regard sur le passé, ils interrogent leur vie; mais ce n'était pas seulement des souvenirs que l'ancien empereur d'Allemagne voulait demander à l'ancien duc de Candie : les vertus de l'un étaient connues de l'autre. Pour entretenir dans les saintes pensées son esprit quelquefois obsédé de regrets, ou de cet ennui que l'inaction subite produit dans les âmes longtemps occupées, le solitaire impérial de Saint-Just entra en matière.
Sur le trône, il avait montré fort peu d'inclination pour la Compagnie de Jésus ; ces préventions, que les besoins de la politique étaient de temps à autre parvenus à vaincre, se réveillaient dans la cellule. Charles-Quint avait eu, pendant son règne, tant de condescendance pour les Luthériens, qu'au fond du cloître il s'imprégnait encore du levain de leurs prédications contre les Jésuites. H avait abdiqué; mais, pour le Père François, cette abdication était un titre de plus à son respect. L'empereur lui donne à entendre ce qu'il espère de son ancien favori : il l'a associé à ses grandeurs, il souhaite de l'associer à sa pénitence.
liC Père, averti par la princesse Jeanne, avait eu le temps de se prémunir contre la tentation. 11 fit connaître à Charles-Quint ce qu'était la Société de Jésus; il en développa le plan, il en expliqua la fui. L'Empereur n'eut pas de peine à en saisir la portée; mais il vieillissait, il se complaisait en un repos si laborieusement acheté, et, comme tous les vieillards, il n'aimait que les choses dont sa jeunesse avait été entourée. Le but de la Société de Jésus lui apparaissait dans son ensemble. Cette intelligence .si pénétrante l'approuvait; cependant, tout en l'approuvant, il crut devoir objecter : « Ce que vous dites est trèssensé; néanmoins il me reste des doutes : pourquoi n'y a-t-il que des jeunes gens dans votre Compagnie? pourquoi n'y voit-on pas de cheveux blancs? »
a06 CHAP. Yff. '^ HISTamR
Fraiiiçois sourit et réj^ond : <f Sire, quand la mére est jeune, comment Votre Majesté veut-elle qu'elle ait des enfants déjà vieux? Si c'est un défaut, le temps y remédiera bientôt, et ceux qui soirt jeunes aujourd'hui ne manqueront pas de cheveux blancs dans une vingUûne d'années. Mais nous ne scMiimes pas tous aussi jeunes qu'on le dit : j'ai quarante-six ans, et, dans la Compagnie , il n'est pas rare de rencontrer des Novices de soixante. »
Pon Bustamentc, qui accompagnait le Père, était dans ce cas.
Charles-QuinI avoua qu'il s'était laissé induire en erreur sur l'Institut des Jésuites; mais en faisant cet aveu peut-être espérait-U le placer à vsuï« sur son interiocuteur : en effet, il lui proposa de vivre avec lui en commun ainsi que deux frères fatigués du bruit. l«e Père déclina respectueusement une offre qui avait pourtant bien ses séductioi\s, et, après trois jours passés à Saint-Just, il se retira pour continuer son apostolat.
(Ihftrles-Quint avait régné avec tant de splendeur, il avait fait l'Espagne si forte, que, du sein même de son monastère, il exerçait une influence à laquelle la cour de Philippe II n'osait pas se soustraire. Pour les ministres et les courtisans, c'était toujours cet empereur qiji les avait formés ou enrichis; cet empereur qui, dans un jour de victoire, avait conduit à Madrid le roi de France prisonnier. Du palais de Philippe on suivait tous les pas, on écoutait tous les discours de la cellule de Saint-Just. Le Père François venait d'y demeurer soîxaflte-douze heures dans l'intimité de Charles-Quint ; à tous ceux que le prince voyait il faisait part de ses nouvelles idées sur l'Ordre des Jésuites : ces idées réagirent favorablement. Don Jean de Véga, président du Conseil de Castille, protégeait la Société : ce contre-poids lui fut favorable ; car, dans le même temps, le Luthéranisnie se glissait à Séville. Par ses livres, qui avaient l'attrait du fruit défendu, il séduisait beaucoup de Catholiques. Là pncore, les Jésuites se jettent au-devant de ses coups.
D'un empereur enseveli dans la retraite le Père François p<)sse sans transition à un roi mort. Le li juin 1557, Jean lil die Portugal rendait ]e dernier soupir à Lisbonne ; la reine Catherine, sa femme, était plongée dans l'affliction. Char-
DE Ik COMPAGNIE DE JÉSUS. 3)07
lesrQuint ne trouve pas de meilleure coosolation i lui que de faire partir Borgia pour le Portugal. Le Jésuite était chargé tout à la fois d'une ambassade de famille ei d'une autrt de confiance. Il remplit cette double ipission ; puis , après avoir visité les Maisons de la Compagnie , il retourne en Espagne, Le Collège de Qoimbre était dans une situation florissante; en 1558 f il comptait plus de cent cinquante Scolastiques. A la même date à peu près , d'autres s'élevaient à Tolède , Oc^na , Montelja , Palencia , Ségovie , Bellimar et Madrid ; le Père François était Tâme de toutes ces Maisons. Charles-Quint rap;* pelait à son lit de mort , il l'instituait son exécuteur testamentaire. Le Père François , en présence de tpule la cour, proiuoiçait loraison funèbre de cet empereur , qui , selon le roi prophète , avait pris la fuite et s*était éloigné pour habiter i»m la solitude.
L'Université d'Alcala devenait une pépinière de Jésuites : en cette année 1558 , trente-quatre de ses docteurs s'incorporaient dans la Compagnie. Deza , son recteur, et François Tolet quie le célèbre Dominique Soto regardait dès-lors conime un prodige de 'science, renonçaient aux dignités pour marcher sur les tracées du Père François. Dans les montagnes des Asturies, d'où Pélago s'échappa un jour pour commencer contre les Maures iim guerre qui a duré des siècles entiers , Tignorïjmce avait produis l'abrutissement ; François envoie des missionnaires à ce peuple menacé de retomber dans la barbarie. Ce peuple soumet à la Foi la brutalité de ses passions ; mais le cardinal don Henri de Portugal et la reine Catherine ont besoin des conseils de Borgia.
Le Père Louis Gonzalvès de Caméra, assistant de Laynés dans son généralat, est , en 1550, appelé h la cour; la faniillc royale veut le charger de l'éducation du jeune roi , don Sébfistien , Gonzalyès résiste ; de pareilles fonctions étaient délicates : un prince à instruire est toujours chose fort ditficile. Le caractère impétueux de Sébasiien , son amour pour les armes , sa passion
four les combats , passion qui plus tard amènera la ruine du *ortugal et celle de sa dynastie , tout cela est déduit dans les lettres mêmes de Gpn^alvès au Général de la Compagnie*. Le
> Ces leUres sont dé(K>séeg aux arc)iives da G«iù*
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Jésuite redoutait ces inclinations trop martiales , il reculait devant ce périlleux honneur; mais Laynès, mais François de Borgia, mais tous les Provinciaux consultés déclarent que la Société est dans l'impossibilité de refuser au petit-fils de Jean III et au neveu de Charles-Quint un témoignage de sa reconnaissance. Sébastien fut le premier roi élevé par les Jésuites.
Dans le même temps le Dominicain Barthélemi des Martyrs , à peine archevêque de Brague , écrivait à Laynès : « J*ai recours aux Pères de votre Ordre , si remplis de zèle et de capacité , pour en faire mes coadjuteurs dans l'œuvre du Sei^eur et les plus actifs instruments de la gloire divine sur un pays qui a un extrême besoin de leur charilé. »
Les hérétiques et quelques moines catholiques se désolaient de tant de succès ; ils mirent leur haine en commun et tentèrent de soulever la tempête contre les Jésuites , contre François de Borgia principalement. La calomnie est , dans tous les pays et dans tous les rangs, la condition tacite de la gloire.
A Séville , Thérésie faisait des progrès ; elle s'insinuait a Valladolid. Partout elle avait pour adversaire la Compa^ie de Jésus, qui, sur chaque terrain choisi par les sectaires, apparaissait pour les combattre ou pour les démasquer. Un artifice, toujours neuf avec l'ignorance et la crédulité des masses, fut employé. Les sectaires savaient qu'à Valladolid ainsi qu'à Séville ils allaient voir les Jésuites se prononcer contre eux ; ils les accusèrent d'être entachés des doctrines que le Luthéranisme espérait semer sur la terre espagnole.
D'abord on procéda avec quelques ménagements ; on répandit le bruit (|ue les fauteurs des nouvelles idées étaient enfin connus, et on donna à entendre que ce pourrait bien être des Théatins; on désignait encore les Pères sous ce nom. Cette rumeur était tellement incroyable que la foule y ajouta foi. De là au san-bonito et à l'auto-da-fé il n'y avait qu'un pas ; on le fit aisément franchir à la multitude. On cita des témoins qui, dans quelques villes éloignées, avaient vu condamner et brûler des Frères de la Compagnie. François de Borgia était incontestablement le plus coupable ; mais la considération due à son haut rang et à ses alliances de famille avaient seules pu faire différer sou
supplice. Les intéressés à la calomnie en connaissaient fort bien la fausseté ; ils parurent cependant y croire. Les moins audacieux se contentèrent de se renfermer dans des réticences plus perfides que les plus robustes convictions.
Don Ferdinand de Valdez, archevêque de Séville, était grandinquisiteur. Par acte officiel émané de son tribunal, il rend témoignage à l'orthodoxie des enfants de Loyola et à la sainteté de ■François. Afin d'enlever tout prétexte au doute, don Valdez v.eut se servir d'eux dans l'exercice de ses redoutables fonctions ; ils refiisent. L'Inquisition était la source du pouvoir, en Espagne surtout; et les Jésuites, qu'on s'est plu à peindre comme des ambitieux, sacrifiant tout à l'accomplissement de leurs desseins, n'acceptent pas la proposition. Avec l'Inquisition, ils allaient gouverner ; ils aiment cependant mieux ne pas se charger de cette magistrature, dont leur mansuétude, devenue proverbiale, aurait su adoucir les rigueurs.
On n'avait pu les convaincre d'hérésie ; les hérétiques, en désespoir de cause, les transformèrent en inquisiteurs : ils les accusèrent de toutes les sévérités de l'Inquisition. Les sectaires n'avaient pu faire brûler les Jésuites; ils les déclarèrent brûleurs. La Compagnie trouva l'imputation si absurde qu'elle n'y réjpondit pas, et elle eut tort. Quand les passions sont excitées, il importe de ne jamais leur laisser prise, même par un silence dont elles abusent. La Compagnie se taisait ; on en concluait qu'au milieu même de ces mensonge^, il pouvait bien exister un fonds de vérité. Les moines et les hérétiques, coalises pour perdre l'Institut, et voyant les Pères d'aussi facile composition, revinrent à leurs anciens errements.
François de Borgia était depuis dix mois en Portugal. Cette absence sert de point d'appui à de nouvelles intrigues. François a eu de fréquentes relations avec Dominique Rosas , un sectaire qui depuis fut condamné au feu. Il est lié d'une étroite amitié avec don Barthélerai de Carranza, de l'Ordre des Frères Prêcheurs et archevêque de Tolède. Celui de Séville envie son Siège. Carranza est traduit au Saint-Office. On accuse Borgia d'intimité avec lui ; Borgia l'avoue, il s'en fait gloire ; il prend même sa défense. Don Carranza est prisonnier, tantôt en Es-
MO CHAP. Vii. — HiSTOlHE
pagne, tantôt à Rome. Ses amis, ses clients Fabîfndonnent i Bofgia hii reste fidèle avec la Compagnie de Jésus. Carranza est reconnu innocent; mais le Père François ne rencontre pas la môme justice pour lui-même .
Atant d'entrer dans la Société de Jésus, il a publié deux opuscules ascétiques ; on y glisse des passages suspects, des phrases qiri ont besoin d'explications. A ces livres ainsi pollués par des makis étrangères ou avides, on arrange une célébrité que le tette primitif n'avait jamais obtenue.
Saint Augustin, parlant de son siècle, disait que la crainte des hérésies faisait juger de tout avec rigueur. II en était de même au seizième siècle ; Flnquisition se montrait soupçonneuse. Les outrages attribués au duc de Candie sont soumis au Saint-Office, qui les frappe d'interdit. Sa justification était facile ; il se contente de sourire, et d'attendre du Ciel une défense que son humilité ne lui permet pas de devancer.
Cette patience que les hommes ne comprennent pas , car ils savent que dans le monde on doit avoir soin de sa bonne réputation ; cette patience redouble l'audace des adversaires de Borgia. L'Inquisition se contentait de censurer les livres apocryphes qu'on mettait sous le nom de l'ancien duc de Candie : ils font jouer les ressorts de la politique, bien persuadés aue Philippe II ne sera p^s aussi tolérant sur ce sujet que les Inquisiteurs en matière de Foi.
fiorgia ne pouvait être ni hérétique ni inqui?jteur : on l'improvisa criminel d'État.
Durant le séjour de Philippe II dans les Pays-Bas , apanage de sa Couronne , ce prince avait laissé la régence à l'Infante d'Espagne. Dans toutes les affaires majeures elle en avait appelé à la sagesse du Père François ; elle s'en était aussi bien trouvée que le roj^atmie. Ces conseils furent un prétexte tout naturel pour déprécier ce qui s'était fait d'utile sous la Régence : on accusa le Jésuite , d'une manière détournée d'abord , et plus exphcit«?ment ensuite , d'avoir manqué de fidélité à son roi et d'entretenir des relations secrètes avec les ennemis de l'Etat. Du Père François l'accusation retombait directement sur les membres de la Compagnie, ses subordonnés et ses complices.
DE LA GOmPAGNlfe DE IÉ»€S. 311
Philippe H avait trop de perspicacité pour ajoiîfcr créance à lies aftiégatiom dépourvues de tonles preutes ; rtéanirtoins il était roi, |iar conséquent facile à trotfipet. H sft^ait François de Borgia innocent ; mais il entrait dans sa polfti^ïiie d'être sonpronnetix , même envers ses amis , pont ne pas laisser à ses ennemis la chance de compter snr le pardott on stir TonMi. Boi^ia était appelé à Rome par le Souverain-Ponlife Pie IV et par Laynés, Général de la Compagnie. Il allait obéir k cet ordrte ; le prince d'Éboly et le dire de Féria, tous deux favoris de Philippe et amis du Père François, ne lui cachèrent pas que le monarque attendait de lui une démarche de justification. * Le roi sait très^nert que vous n'êtes pas coupable, lui disflfieïrt^ils, mais il veut , pour l'exemple , que vous ayez l'air de vous disculper, et, par la nïênie occasion, de venger votre Instfttrt, qui peut avoir à souffrir du fnècontenlemenf affiché par le sou-terain. »
Cette dernière considération fut toute-puissante sur Borgia. Pmn sa réputation personnelle il n'aurait (ms consenti à se justifier d'un crime imaginaire ; par intérêt poin* ses frères en Heifgion, il adressa à Philippe 11 une lettre on sa conduite dans les affeires politiques et dans celles de la Compagnie de Jésus est expliquée avec franchise. Philippe II aurait dû se rendre à cette démonstration ; il n'en fit rien. Le Père François hii annonçait son départ pour Rome , et il partait sans attendre sôvi agrément. Il s'éloignait d'Espagne dans un moment o^ le roj se défiait de tous ses voisins, et ou Laynés allait k la conr de. France, peirt-être pour entraver »es projets, aussi vastes que ceux de Tempereur Charles-Quint. Il n'en fallut pas davantage. On ramassa une à une toutes ces circonslances produites par le hasard , et on en dressa un nouvel acte d'accusation. Phihpfje se mit à reprocher à la Société de Jésus d'avoir trop de penchant pour la Frauce ; et , dans le mênie moment , la France reprochait aux Pères de ne pas savoir assez dissnnuler leurs inchnations trop espagnoles.
Le 7 septembre 1501 , François de Borgia entrait dans la viHe de Rome. Layuès devait accompagner à Paris flippulyte d'Esté, cardinal de Ferrare et légat du Saint-Siège. Avant de se
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mettre en route , le Général des Jésuites pourvut au Gouvernement de l'Institut. Salmeron avait été nommé par lui son vicaire ; mais Salmeron , obligé d'assister au Concile de Trente , était dans l'impossibilité de remplir cette charge. Elle échut à François de Borgia , dont la cour pontificale et le cardinal Charles Borromée , neveu du Pape , prenaient et suivaient tous les avis.
Le Général de la Compagnie va partir pour la France, où im Concile national est indiqué à Poissy. C'est le moment d'apprécier les premiers actes de sa gestion.
En 1558, des Assistants avaient été nommés au Général. La Société de Jésus était alors divisée en quatre Assistances, qui partageaient ainsi les Provinces de l'Ordre :
L'Assistance d'Italie , dont le Père Madride était le délégué, comprenait l'Italie et la Sicile; le royaume de Naples, la Lombardie et la Sicile formèrent en cette même année trois Pro-' vinces distinctes. Celle d'Allemagne, contenant la France, les Provinces de la Germanie supérieure et inférieure , avait pour Assistant le Père Natal.
L'Assistant de Portugal était le Père Gonzalvès. Les Provinces de Portugal, du Brésil, d'Ethiopie et des Indes étaient comprises dans cette Assistîince.
Le Père Polanque, secrétaire général de la Compagnie, se trouvait chargé des fonctions d'Assistant des trois Provinces d'Espagne : la Castille, l'Aragon et l'Andalousie.
Deux ans de vacance dans le généralat n'avaient point nui à l'extension des Jésuites. On a vu quels étaient leurs progrès en Espagne ; nous dirons bientôt ce qu'ils faisaient en France, en Savoie, en Allemagne et partout. Laynès marchait sur les traces de Loyola; mais, à la mort de Paul IV, le 18 août 1559, un événement inattendu remit en question tout ce qui avait été si sagement arrangé. Le Conclave s'assemblait. Dans ces siècles où la Papauté n'était pas seulement comme de nos temps un fardeau spirituel, les factions ne manquaient pas de se faire jour auprès du sacré collège. La France briguait la tiare, tantôt pour le cardinal de Tournon, tantôt pour d'Armagnac ou du Puy ; Jean du Bellay travaillait pour son propre compte. L'Espagne présentait
son candidat ; l'Allemagne avait les siens. Les cardinaux dltalie et ceux de Rome repoussaient ces influences ; mais, tout en les écartant, chacun tâchait de les disposer en sa faveur.
Ce qui s'était vu dans les nominations précédentes se renouvelait à celle-ci. Les noms propres avaient changé, les ambitions et les brigues restaient toujours les mêmes. Le Conclave metiavait de s'éterniser, parce que les cardinaux, ayant la voix des Couronnes, ne parvenaient jamais à mettre d'accord les intéréfe opposés qu'ils représentaient. Sur ces entrefaites, le cardinal Othon ïruschez a besoin d'entretenir le Père Laynés * .
A la vue de ce prêtre, dont les vertus, la science et la fermeté sont connues de tout le sacré collège, les cardinaux pensent qu'ils ne peu^nt faire un meilleur choix. Cette élection, selon eux. assurera le repos de l'Eglise, puisque Laynés, sans aucun doute, s'empressera d'activer la réforme dans les mœurs et dans le Clergé, réforme dont il a été déjà le promoteur le plus infatigable. Quelques mots échappés mettent le Père sur la voie de cette intrigue de nouvelle espèce. 11 se dérobe à l'empressement dont il est l'objet, et ne veut plus, malgré toutes les sollicitations, reparaître au Conclave. Cependant les cardinaux, les plus éminents avaient pris la chose à cœur. Une minorité, pouvant facilement devenir majorité, se déclarait pour placer sur le trône apostolique le Général de la Compagnie de Jésus, lorsqu'il surgit une difficulté de forme qui fit échouer le projet. Un ancien usage de la cour romaine, qui n'est pas la loi, mais qui a force de loi, veut que le Souverain-Pontife soit toujours choisi parmi les membres du sacré collège. A cet usage, il n'y avait rien à répliquer. Les partisans improvisés de Laynés reportèrent leurs suffrages sur le cardinal Mèdici , qui prit le nom de Pie IV.
Le nouveau Pape se montra plus favorable aux Jésuites que Paul 111 lui-môme. Son neveu, le cardinal Charles Borromée, que l'Eglise éleva au rang des saints, l'entretenait dans ses bonnes intentions. Mais un procès célèbre, de sanglantes exécutions,
• Ce rail csl allcslé jpar le cardinal d'Augsbourg lui-iiiénie dans l'éloge qu'il proiioii4.-a, eu 1565, à DilliuQen, au luilivu du service funèbre qu'il U( célébrer à la iiiorl du iecoiid Général des Jésuites.
3li CHAt». Vit. — HÏ6T01UE
ftignalnietit les commencements de ce pontificat et occupaient toim h*s esprits.
Le mars ITiOi » les neveux de Paul IV mouraient par la aiain du bourreau dans cette même ville de Uome qu'ils avaient gouvernée quelques mois auparavant.
L'histoire s'est emparée des faits qui dunnèrcnt lieu à mettre en accusatbnun cardinal. Nous avons nous-mêmes indiqué ces faits. Après le décès du Souverain ^Pontife, le procès s'instruisit, et le cardinal Charles Carafla, Jean Caratla, comte de Montorio, duc de Palliano, neveux du pape Caralla, le comte Altifuni et Léonard Gardini, ses parents, furent condamnés à mort K Le Saint-Père ne pouvait faire grâce. 11 ne leur restait plus qu'à en appeler au tribunal de Dieu. Le duc de Palliano, le premier, feit prier Laynès de lui envoyer un Père pour l'assister. Paul IV et ses neveux avaient été hostiles a la Société. Cette marque it'estime, dans un pareil moment, était pour l'Ordre une satisikction que tous ses membres déploraient* Les héritiers dç Paul IV, à leur dernière heure, demandaient un Jésuite. I^ Jésuite se présenta : ce fut le Père Jean-Baptiste Perueci.
En le voyant descendre dans son cacliot, le duc de Palliauu lui dit : <r Je regarde ce malheur comme le plus grand bientail de Dieu, puisqu'il me rend ce que la pros|>érité m'avait eu-^ levé, le soin de mon âme. » L'heure du supplice approchait. La place de l'exécution avait été fixée à Tordinone. Le condamné, à qui la Religion ins])irait la résignation, tenait dans sa main gauche un petit crucifix d'argent ; dans la droite, une lettre adressée k son fils, et qui se conserve encore. A la porte de son cachot, les Confrères de la Miséricorde l'attendaient pour l'ac* compagner h l'échofauil. Il donna ait Père Perueci le collier de l'ordre de Sainl^Michel , que naguère il avait reçu du roi de France, Henri H ; le papier sur lequel étaient écrits lo^ points
1 Ap'ès le (l-krè; de Pic IV, la ramille des (luruiri olliiila la révision «lu plocôs; elle lu» acciiulec |»ar Pie V. L«.»s nouveaux juucs «itvIanMcnl que Fie JV avail tHé iiid.til en erreur jtar le |>rocureur-({éuéi'al.. Il lui mis a tiiori , el h raiiitlle Caraira rétablie duiw ses iiiMineurscldigniies. L'Iiislurien Pall«vii:ini, qui a fjiilde grandes ivcliertilt» sur cttlle affaire, «Oiruie que la cul^mbiltté Utl «irdiual ii« lui |KiniU pas douiuuU'ëe.
m vx COMPAGNIE m mvf^. 3tS)
de sa dernière méditulion $«r l« mort, un livre de priéros ot un cliapelet.
Lofi geôliens l'inlroduisiront alopii dans un autre caohot où étaient déjà réunis ses doux parente, eoupablps comme lui, eon-* damnés comme lui. Selon la version du Père Poianque, témoin oculaire, qui, dans une do ses lettres, retrace toute cette tragédie, ces truis hommes s'ombrossùrent avec etAision, Rejetèrent i genoux et avouèrent à haute vojx qu'iU étaient les auteurs des calamités fondant sur eux ; ils se dirent un dernier adieu et on les sépara. Palliano resta seul avee le «lésuite : Ailifani ot Cardini forent assistés par un autre Père, Le» eondamnés priéroni avec leurs confesseurs; ils se firent lire la Passion de Jésus»? fJifist; et, au moment de partir, le duc sVxprima ainsi : « Après mon trépas. Père Perucci, vous remettrez ce crucifix et ces |j*r vres à votre Général ; priez^le quH se souvienne de moi. »
Palliano s'était détaché de toute pensée terrestre; il atUil il la mort, et, en passant au milieu des soldats sous les armes, il louait la justice éternelle de Dieu qui avait déterminé son Vicaire le Pa|>e à punir ses crjmes. 11 s'accusait souvent; mais i\o temps h autre, plein de confiance, il récitait avec le Père qu/»lqiies strophes du 7!» Deum qui se confondaient dans son cœur ;ivec les lugubres versets du He profundi$. l\ endura avec constance les fimèbres apprêts du supplice, et, quand le bour-? reau lui sépara la tète du tronc, le nom de Jésus expira sur ses lèvres. AUifani et Cardini moururent avec le même couroge.
l^a même nuit — car c'est dans la nuit du G au 7 mars que « tte triple exécution eut lieu, — on lisait sa sentoneo au cardinal Caralïu. Il m s'était jamais arrêté à ridée que le Saint Siège frapperait en sa personne un pareil coup ; il n'y avait ni m'^Nirs en grâce possibk), ni moyens de suspendre les arrêtai de la justice. Le cardinal se résigna ; il Ot sa con&ssian, ree.Hi la communion et récita l'Oflice de la Vierge ; mais au moment' ûù les exécuteurs s'approclèèrent do bji pour l'étrangler, rtuamanilié l'emporta sur la pénitence. Caraffa, qui avait été l'ami de plusieurs monarques^ jeta un regard en anrière, et, avec un accent de reproche dont l'énergie ne peut se traduire : « Pape Pie ! s*écria4-ii, ù roi Philippe ! je n'attendais pas cela de vous. »
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Ces mots à peine achevés, le cardinal Charles Caraffa n*était pins qu'un cadavre de supplicié.
Le lendemain, les corps mutilés du duc de Palliano, d'Allifani et de Cardini étaient exposés sur le pont du château Saint-Ange. Les Romains, capricieux dans leur amour pour les Papes, avaient, en haine de ses neveux, brisé au Capitole les armes et la statue de Paul IV. Son nom leur était odieux autant par les exactions de sa famille que par les réformes qu'il s'efforçait d'introduire dans les Etats pontificaux; mais, à la vue de ces têtes tranchées qu'on leur offrait en expiation, la colère des Romains se change en pitié. La loi est vengée, ils pleurent sur les victimes qu'ils ont exigées.
Cette réaction avait son danger ; il était urgent de calmer la mobilité de ce peuple, que les objets extérieurs impressionnent si vivement. Les Jésuites, qui étaient sur la terre les derniers amis des Caraffa, furent chargés de rétablir dans Rome la tranquillité que de sourdes agitations faisaient craindre de voir compromise : ils réussirent.
La Congrégation générale avait bien pu, et Laynès avec elle, déclarer que le chef de l'Ordre devait être perpétuel. Cependant Laynès voulait offrir au Saint-Siège un témoignage de son respect pour des décisions que les Jésuites n'appprouvaient pas. Le Souverain-Pontife Paul IV avait désiré que le Général ne îùi élu que pour trois ans. Les trois ans allaient expirer, et Laynès annonça à Pie IV et à ses frères en ReUgion qu'il se proposait de résigner sa charge.
Que ce soit un acte d'humilité privée et de soumission à la Chaire de Saint-Pierre ou un calcul politique, il n'en reste pas moins établi que le Général, suivant en cela T'exemple de son prédécesseur, eut l'idée d'abdiquer le -pouvoir. Les Assistants furent consultés, le Souverain-Pontife aussi : tous se montrèrent unanimes en leur décision; tous proclamèrent que, dans les circonstances, il était impossible d'accepter une démission aussi préjudiciable. Laynès ne s'en tint pas là ; en vertu de l'obéissance, il fit une loi à tous les Provinciaux et à tous les Profès de donner leur opinion par écrit ; il s'interdisait de connaître ces opinions, et il nomma des commissaires pour les recueillir.
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La perpéhiité du généralat était ainsi remise en question : les Pères consultés répondirent lous dans le même sens. Bobadilla, an moment de l'élection, avait paru contrarié et mécontent; son suffrage vint avec les autres. Il est conçu en termes si pleins d'expressive originalité que Thistoire doit le citer tel qu'il fut adressé à Laynès :
« Quant au généralat, écrit Bobadilla alors à Raguse, mon avis est que, selon que les Constitutions l'ordonnent, il doit être perpétuel et à vie. Qu'il soit tellement stable entre vos mains que vous le gardiez encore cent ans. Si, après votre mort, vous venez à ressusciter, mon avis est encore qu'on vous le rende et que vous le gardiez jusqu'au jour du jugement, et je vous supplie, pour l'amour de Jésus-Christ, de conserver avec paix et avec joie votre charge. Ces sentiments, que j'ai profondément gravés dans mon cœur, je les écris ici, et j'en signe l'expression de ma propre main ad perpetuam rei memoriam.»
Lapés se vit donc forcé de garder ses fonctions, que le Pape lui-même, contre la pensée de Paul IV, avouait être perpétuelles, et les Jésuites, délivrés de ce nouvel embarras, purent continuer leur apostolat.
Pic IV, reconnaissant de tout ce qu'ils entreprenaient pour la gloire du Saint-Siège, acquittait largement la dette contractée par l'Eglise. Il se présentait chaque jour une occasion de servir l'Institut; chaque jour, en effet, lui jetait un nouvel ennemi sur les bras. Philippe II lui était hostile ; la RépubHcfue de Venise imitait l'Espagne. Voici en quelles circonstances :
En 1560, Venise avait pour patriarche Jean Trevisani. Bien différent en cela de Driedo, son prédécesseur sur ce Siège, l'archevêque Jean se prononçait très-ouvertement contre les Jésuites. Il avait juré de ne pas laisser longtemps sur le territoire de la République ceux qui l'appelait Chiappini * ; mais pour ne pas se montrer injuste, il épiait une occasion. L'occasion s'offrit à souhait.
11 avait à Venise un monastère de Pénitentes, auxquelles leur directeur faisait une réputation de sainteté. Ce prêtre, qui se
I Ce mut , dans la langue italienne , est un terme de mépris qa'il est impossible de rendre en français avec quelque décence.
nommait Jean Berre, fut juridiquement convaincu d'ex^il^jr ces femmes ù la débauche et condamné au dernier supplice. Les Pénitentes, qui étaient au nombre de plus de cent, refusent de prendre aucune nourriture tant qu'elles seront forcées d'habiter leur couvent, à tout prix elles veulent s'échapper. Le scandale allait devenir public, lorsque le Père Palmio leur est envoyé. Il avait le don de la persuasion : il apaise cette insurrection féminine ; mais le Patriarche, en tacticien adroit, avait su mettre à profit les événements.
Les Jésuites confessaient ou dirigeaient la plupart des dames nobles de la ville. On répand le bruit que, par pptte route souterraine, ils s'initient aux secrets de la République. On va plqs loin; le Sénat s'assemble, et un de ses membries, chargé de l'instruction, déclare dans son rapport que « les Jésuites se mêlent d'une infinité d'affaires civiles et même de celles de la République. Ils se servent, ajoute-t-il, des choses les plus respectables et les plus saintes pour suborner les épouses. Non contents d'avoir avec i lies des entretiens fort longs dans le confessionpal, ils les font encore venir cbe^ eux pour en conférer ,avec elles. C'est surtout aux femmes de la première qualité que les principaux personnages de cet Ordre s'attachent. Nous devons remédier plus tôt que plus tard à cet abus, ou en les chassant du pays, ou en préposant une personne d'autorité et de mérite, telle que le Patriarche, pour veiller sur leur conduite. »
Avec les habitudes inquisitoriales et les formes onibragewscs de Venise, un semblable rapport ne devait pas manquer d'être accueilli. Dans cette République, on était coupable dès qu'elle pouvait vous croire suspect; ce soupçon suflisait pour faire éloigner à tout jamais la Compar^pie de Jésus. Le Patriarche ef les adversaires de l'Institut avaient bien calculé; mais un autrp sénateur, ami des Pères, prit la parole.
On accusait les Jésuites d'ambition ; il montra que Ips rnoyens proposés pour remédier au mal seraient beaucoup plus préjudiciables à la République que le mal lui-môme.
« Cette Compagnie, dit-il, a été exempte sur plusiieurs points de la juridiction des seconds pasteurs par l'autorité du Pasteur suprême; il n'est pas à croire qu'elle siibisse à Venise des lois
qi]*on ne ki a prescrites nulle part ailleurs. De plus, le moyen indiqué ne me paraît pas ex[>édient, si Ton considère les changements que tant d'éventualités peuvent engendrer. Cette mesure nest pas nécessaire si l'on s'arrête à l'état actuel des choses. 8i l'un de nos concitoyens a des reproches ù faire aux Pères, si le Sénat croit utile de pi endre à leur égard quelques précautions, confions au sérénissime Doge le soin de les avertir : ainsi ne leur fournirons-nous aucun sujet de plainte. Si ces mesures sont insuffisantes, plus tard nous aviserons à de plus sévères. »
Le conseil fut gpAté, car les projets ambitieux du Patriarche n'étaient un mystère pour personne ; mais, dans cet intervalle, le Pape Pie IV écrivait lui-même au Sénat et au Doge Priuli ; il se portait garant des bonnes mœurs et des doctrines de la Compagnie. Son suffrage pesa dans la balance de Venise au moins autant que celui du Patriarche, qui n'était pas un redoutable ennemi, puisqu'il mettait ses haines à découvert. Cependant le Doge fit appeler le Père Palmio. L'exemple de Jean Berre, dans le couvent des Pénitentes, effrayait quelques esprits : il fallait les rassurer.
Priuli rend compte nu Jésuite de ce qui s'est passé dans le Sénat : « Si vous avez dos déirncteurs, ajouta-t il * , supportezles avec patience : c'est le propre de la vertu d'avoir à combattre. L'Institut a parmi nous de chaleureux défenseurs; mais je suis chargé d'appeler votre attention sur un ou deux points : ce sont les seuls qui aient été retenus dans cet amas de fables débitées par vos ennemis. D'abord on voit avec peine que, vous qui, mieux que tout autre, pouvez entendre les confessions, vous vous en absteniez, et qu'au grand regret de toute la ville, vous chargiez de ce ministère, auprès de plusieurs bataillons de femmes, des jeunes gens d'à peine vingt-cinq ou vingtsix ans. »
Le Père Palmio lui démontre que le plus jeune des Jésuites confesseurs» à Venise est âgé de plus de trente-deux ans. En
* C'csl à une lellre «lu Pire Palmio que nous emprunlons cps diMails , qui soul cmilinnés par les historiens de la Rf^nublique cl par le? acle« ofllvieh il<*pon«^» ou\ nrrWyes de Venise. . ' » K '
320 CHAP. VH. — HISTOIRE
, expliquant les Constitutions, il lui indique les précautions, les détails de vigilance mis en usage par la Société pour prévenir tout soupçon dans un ministère aussi délicat.
L'affaire en resta là. Pie IV, en intervenant si à propos, avait rendu service à la Compagnie. Dans le même temps, par sa bulle Etsi ex debitOy du 13 avril 1561, il lui attribuait la faculté de s'étendre sans voir se renouveler les tristes scènes dont la ville de Saragosse avait été le théâtre.
Les fondations des Collèges et des Maisons de la Société étaient une source intarissable de différends ou de procès avec les Ordres-Mendiants. Ces Sociétés religieuses s'appuyaient sur un usage consacré par le temps : cet usage avait établi qu'aucune chapelle ou maison ne pourrait être bâtie dans un rayon de cent quarante cannes *, dont leurs monastères étaient le centre. Le Collège des Jésuites à Palencia et quelques autres allaient être supprimés par ce motif.
Le Pape confirme et accorde de nouveau à la Compagnie de Jésus le droit de bâtir, quand bien même il se trouverait d'autres monastères qui ne seraient pas à cent quarante cannes de distance.
Le 19 août 15G1, le Souverain-Pontife, par sa bulle Exponi nobiSf donnait à ses faveurs encore plus d'extension.
Il survenait souvent des querelles entre les Universités et les Collèges de la Compagnie, parce que celles-là refusaient de conférer les grades de Maître ès-arts et de Docteur, soit aux Jésuites, soit à leurs écoliers. Le seul motif allégué par les Universités était qu'ils n'avaient pas étudié sur leurs bancs.
Ainsi on plaçait déjà le monopole de l'instruction en lutte avec la liberté d'éducation L'enseignement des Jésuites était gratuit partout et en tout. Mais, pour recevoir les distinctions honorifiques que vendait l'Université, il fallait s'astreindre à des dépenses excédant les moyens pécuniaires de la plupart des jeunes gens, qui avaient plus de science que de rentes. D'autres répugnaient à prendre leurs grades, parce que, dans certaines villes, on exigeait un serment en désaccord avec leurs
» La canne csl une mesure d'un peu plus d'un mclre.
croyances on avec lenrs principes. Laynés comprenait les difficultés de la position.
Il supplie le Pape de délivrer les membres de la Société et leurs élèves de pareilles entraves. Pie IV accorde au Général de la Compagnie pro tempore existentl, c'est-à-dire à perpétuité, le droit de conférer par lui-même ou par ses délégués les grades de Bachelier, Licencié, Maître ès-arts et Docteur. Ce droit, avec tous les privilèges annexés, concernait les Religieux de l'Ordre, les écoliers externes dans l'indigence et même les écoliers riches, si les Universités refusaient de les recevoir ; à la condition, toutefois, que les riches paieraient la taxe établie.
Cette bulle, sollicitée et obtenue par Laynés, était, dans beaucoup de cas, un bienfait pour la jeunesse ; mais elle mettait la Compagnie en hostilité flagrante avec toutes les Facultés. D'un côté, par la bulle du 13 avril 1561, les Jésuites se montraient en opposition avec les Ordres-Mendiants ; de l'autre, par la bulle du 19 août, ils n'avaient plus à attendre des corps enseignants qu'une guerre à mort. Cette multiplicité d'antagonistes n'intimida point la Société. »
Au moment de partir pour le Colloque de Poissy, Laynés sentit qu'il ne devait pas fournir aux Calvinistes une arme qu'ils sauraient bien placer entre les mains de l'Université. On ne fit pas d'abord grand bruit de cette bulle. Ce silence est une concession, selon les uns; une finesse diplomatique, selon les autres. Laynés n'en parla point au Colloque de Poissy, et ce fut un tort qu'il se donna aux yeux d'ennemis implacables. Les Jésuites renonçaient en France à tout privilège qui porterait atteinte aux lois de l'Etat. Il n'y avait qu'à examiner si ce privilège, beaucoup plus favorable à la liberté d'enseignement qu'à la Conapagnie de Jésus, blessait, en quelque point, les lois ou coutumes du royaume, et tout était dit.
• Le cardinal Hippolyte d'Esté et Laynés arrivèrent à Paris le 16 septembre 1561.
Une seconde génération de Jésuites avait succédé à la première. Disposée par Ignace lui-même à l'apostolat, elle s'élançait contre les Calvinistes, qui enfin levaient le masque. Henri II avait trouvé une mort cruelle au milieu des fcHos du tournoi
donné le i«' juillet 1559 h Tocoasion du mariage de sa fille, la princesse Elisabeth, avec Philippe II d'Espagne. Dans ce» circonstances, une main forte, seule aurait pu triompher des obstacles. Au lieu de cette puissance de volonté que François l" et Henri II avaient déployée, sans cependant parvenir à comprimor l'hérésie, le royaume se voyait confié à la garde d'un roi encore - enfant, et aux ruses d'une Italienne que son caractère, bien plus que son titre de reine-mère, investissait d'une suprême autorité.
Catherine de Médicis avait de grandes qualités. Elle était étrangère; mais, en France, ce n'était qu'une chose fort ordinaire et à laquelle les peuples s accommodaient facilement. Les reines se faisaient Françaises par la maternité. A l'exception d'Isabeau de Bavière, toutes, depuis Blanche de Castille jusqu'à Catherine, se glorifiaient de répudier la pohtique de leur patrio pour adopter celle de la France, l'héritage de leurs enfants, Catherine lesta fidèle à ce principe; mais, intrigante et adroite, elle crut qu'il lui serait possible de tromper les deux partis et de consolider son pouvoir en s'cflbrçant de souffler la discorde entre eux. Les Catholiques et les Calvinistes ne se laissèrent pas prendre au piège. Les Catlioliques avaient pour chefs le roi, les Montmorency et les Guise. Par la prise de Calais sur l'armée anglaise, les Guise venaient de rendre à la patrie un de ces services que les nations ne doivent jamais oublier. Avoir eu Tlionneur de mettre la dernière main à l'œuvre de Duguesclin, le bon connétable; avoir chassé l'Anglais du sol de France, c'était^ pour une famille française, un si grand titre à la popularité qu'a« lors le duc de Guise et le Cardinal de lorraine étaient à peu près les arbitres du royaume. Ils commandaient, ils gouvernaient, et les Catholiques se montraient fiers, comme le vieux connétable ih Montmorency et le maréchal de »Saint-André, de suivre la ligne qu'ils traçaient.
Les Huguenots marchaient sous la bannière du prince de Condé et de l'amiral de Coligny; les concessions que ces derniers arrachaient au pouvoir, l'amour de la iwuveauté et, plus que tout cela, les calomnies basées sur quelques abus trop évi* dents, assignaient aux doctrines de Calvin une funeste prépondérwice.
Les Jésuite» avaient vu le mal; leur Société était frappée de (m)6cription presque en naissant par l'Université, l'Evéque de Paris et le Parlement. Condamnés à ne pouvoir former d'établissements publics en France, ils s'instruisaient pour instruire les autres, selon le conseil de Sénéque; ils avaient fait les morts, ne se rebutant jamais et espérant toujours. Ainsi s'écoulèrent quelques années. Le trépas imprévu de Henri II, les événements que celte fm tragique devait iiater, les décidèrent à sortir de leur retraite de Saint-Germain-des-Prcs. « Ils avaient cru, raconte l'historien de Thou, leur adversaire*, qu'il fallait s'accommoder au temps; et, dans l'espérance que la haine <|u'on jivait conçue pour le nouvel Institut s'adoucirait peu à peu, ils avaient gardé un profond silence jusqu'au règne de François H. Alors les Guise, qui les favorisaient de tout leur crédit, étant à la tète des affaires, les Pères recommencèrent leurs lK)ur8uites. »
11 y avait alors à Paris un membre de la Compagnie de Jésus qui unissait le zèle à une remarquable dextérité dans les affaires; c'était Ponce Cogordan, que, s'il faut en croire Ktieune Pas- (juier *, « Charles, cardinal de Lorraine, en ses communs propos, disoil être le plus lin négociateur qu'il eût jainais vu, et en avoit vu plusieurs. » Cogordan fait sentir aux princes et à la reine-mère qu'il devient indispensable d'opposer une digue au torrent hérétique. Celte «ligue, qu'il est impossible de trouver datïs le Clergé de France, il la montre sortant de la Société de Jésus, instituée pour combattre les sectaires. Le Conseil du roi adhère à ces raisons > il se décide à faire entériner les lettres patentes de Henri II qui, dopuis huit années, restaiimt au greffe du Parlement. Le 12 février lOGO, injonction lui est faite de conliriner la Compngnie de Jésus; hî Parlement résiste, car déjà il possédait dans son sein rpielqucs Calvinistes et phisieurs conseillers partisans secrets du Protestantisme. Le 20 avril suivant, le roi expédie de nouvelles lettres patentes ainsi conçues :
« Le roi, après avoir fait voir en son privé conseil les remontrances de la Faculté de Théologie» tt entendu que ladite
« Do Thnii, l. ui. liv. xxxvn.
s Cutéchtsme dts JétitUn^ liv. i, cIiq)^. iv.
^524 CHAP. VII — HisroiHK
Compagnie avoit été reçue es royaumes d'Espagne, Portugal et en plusieurs autres pays, et qu'en icelle Société pourront être nourris personnages qui prêcheront, instruiront et édifieront le peuple tant en ladite ville de Paris qu'ailleurs, mande à ladite Cour de procéder à l'homologation et vérification desdites Bulles et Lettres, nonobstant lesdiles remontrances faites par ladite Cour et par l'Evéque de Paris. »
Le Parlement et l'Université ne se tinrent pas pour battus ; ils appréciaient la faiblesse du pouvoir : ils essayèrent de résister avec des formes légales. Le Parlement ordonna que « lesdites Bulles, Lettres du Roi et Statuts desdits escoliers et Société, s'aucuns y a, seroient communiqués à l'Evêque de Paris diocésain, pour, lui ouï, être ordonné ce que de raison. » La Faculté de Théologie avait seule répondu pour loutes les Facultés ; on crut qu'une assemblée des quatre corps enseignants ferait autorité ; ils se réunirent au mois d'août i oôO, et ils conckirent à la non-admission du nouvel Institut. « Il n'est propre, dit Tarrêt, qu'à en imposer à grand nombre de personnes, et principalement aux simples ; il a des privilèges exorbitants de prêcher, il n'a aucunes pratiques particulières qui le distinguent des laïques et des hommes du commun, et il n'est approuvé par aucun Concile universel ou provincial. »
Dans ces chicanes il y avait plus de petitesse que de véritable opposition. Cogordan et ses compagnons n'eurent pas de peine à démêler l'intrigue ourdie par l'Université pour associer à ses répugnances l'Eglise gallicane. L'Université s'appuyait sur les privilèges accordés par les Pajies à la Compagnie de Jésus. Dans une requête adressée au roi, « les Pères et Ecoliers de ladite Société de Jésus demandent à être reçus à Paris et dans le royaume de France, à la charge, y est-il dit, que leurs privilèges obtenus du Saint-Siège Apostolique, et leurs statuts et règles de ladite Compagnie ne soient aucunement contre les Lois royales, contre l'Eglise gallicane, ni contre les Concordats entre notre Saint-Père le Pape et le Saint-Siège Apostolique d'une part, et la majesté du Roi, le royaume, d'autre; ni contre tous droits épiscopaux m parochiaux, ni pareillement contre les chapitres des églises, soit cathédrales, soit collégiales, ni aux dignités d'i-
celles ; mais seulement qii^ils soient reçus oomme Religion approuvée avec la susdite limitation et restriction. »
Lés difficultés légales faites par la magistrature , par Eustache du Bellay et par l'Université étaient donc levées. Cet acte de renonciation à leurs privilèges plaçait les Jésuites dans une position inexpugnable. On arguait des faveurs que Rome leur avait accordées; ils les abandonnaient aussi explicitement que possible. ' Leurs antagonistes virent qu'ils ne pouvaient plus parer le coup ; ils se soumirent de mauvaise grâce , mais seulement sur un ordre du roi à la date du 31 octobre 1560, et sur une lettre impérative de Catherine de Médicis, qui, le 8 novembre, commentait au Parlement ce que le roi son fils avait ordonné.
L'Université et le Parlement abritaient leur opposition sous la crosse épiscopale d'Eustîiche du Bellay. Ce prélat, vaincu dans ses derniers retranchements par le désistement des Jésuites , et pressé par la cour, dont il espérait un chapeau de cardinal , consentit enfin à l'admission de la Société de Jésus ; mais dans son cœur il régnait trop de désespoir de sa défaite pour qu'Eustache du Bellay n'attachât pas à un acquiescement des restrictions qui en infirmaient l'effet à ses yeux.
Les disciples de Loyola s'engageaient devant le roi; ils promettaient par acte officiel d'accepter et de suivre les lois du royaume et celles de l'Eglise gallicane sur la juridiction de l'Ordinaire. L'Evêque de Paris ne se contenta pas de cette promesse, que relataient en détail les lettres patentes de François II et la lettre de la reine-mcre; il ne céda le champ de bataille qu'en faisant ses réserves sur tous les points de juridiction et en demandant « que lesdits Pères soient reçus par forme de Société et de Compagnie seulement , et non de religion nouvelle, lesquels seront tenus prendre un autre nom que Jé^us ou Jésuites , qu'ils ne pourront faire aucunes constitutions nouvelles, changer ne altérer celles qu'ils ont jà faites. »
Ces excès de précautions étaient une arme à deux tranchants
dont les Calvinistes et le Parlement espéraient bien un jour se
servir et contre les Jésuites et contre les Evoques de France.
Los (^.alvinistes voyaient qu'il était impossible de s'opposr^r à