‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédidts et authentiquesChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Missions étrangères. -^ Gaspard Bandée nommé Provincial des Indes à la place de François Xavier. — Louis Mende/ et Panl Valiez tués par les' sauvages. — Missions à rile de Ceylan. — Les lies du More et le Père Jean Beyra. — Martyre du Porc Alphonse de Castro. — Les Jésuites à Tana, dans l'Ile de Ciorano, à Divaran et à l'Ile Célèbes. — Baretto et Almeida au Japon.-— Persécution à Facata.— Le Père Vilela au Mont-Iesan. — Yilela à Meaco*— Le roi d'Omura chrétien. — Les Jésuites au Brésil. — Les anthropophages. — Missionnaires parmi eux. — Pierre Correa entre dans la Compagnie. — Joseph Anchieta au milieu des sauvages. ^ Ler Père» Correa et Sosa massacrés par les Cariges. — Le calviniste Yillegagneirau Brésil. — Les Jésuites en Ethiopie. — Le Père André Ovietio et le roi d'Abyssinie.— Ovieoo condamné à l'etil. — Mission du Congo. — Jésuiles expulsés du Congo.— Le Père Silveira chez les Cafres et sou martyre au Monomotapa. — Mission à Angola. — Deux Jésuites légats du Pape en Egypte. — Le Père Melchior I^uûez pénètre en Chine.

Le G janvier 1685, Fenélon prononçait dans l'Eglise des Missions-Etrangères, à Paris, son discours sur l'Epiphanie, et il s'écriait :

« Mais que vois-je depuis deux siècles? des régions immenses

qui s*ou\Tent tout-à-coup ; un nouveau monde inconnu à l'ancien et plus granil que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi l'homme s'agite, mais Dieu le mène. La Foi plantée dans l'Amérique, parmi tant d'orages, ne cesse d'y porter des fruits.

» Que reste-t-il, peuples des extrémités de l'Orient? Votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin au-delà de vous; mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne, où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : Sion! ton Dieu régnera sur toi! Les voici, ces nouveaux conquérants qui viennent sans armes, ex- • cepté la Croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et rv3pandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste»

» Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise, et qui la peut représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif ni de commerce, ni d'ambition , ni de curiosité ; des hommes qui , sans vous avoir jamais vus , sans savoir même où vous êtes , vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte ! Nations ensevelies dans l'ombre de la mort, qu^îlle lumière sur vos têtes !

t A qui doit-on , mes firères , cette gloire et cette bénédiction de nos jours ? Â la Compagnie de Jésus , qui , dés sa naissance , ouvrit, par le secours des Portugais, un nouveau chemin à l'Evangile dans les Indes. N*est-ce pas elle qui a allumé les premières étincelles du feu de Tapostolat dans le sein de ces hommes livrés à la grâce ? Il ne sera jamais effacé de la mémoire des justes , le nom de cet enfant d*Ignace , qui , de la même main dont il avait rejeté l'emploi de la confiance la plus éclatante, forma une petite société de prêtres, germes bénis de cette commimauté*. »

Les Jésuites avaient bien mérité l'hommage que , du haut de la chaire de vérité , Fénélon leur décernait en termes si magnifiques. Pour le prouver, il n'y a qu'à raconter leurs missions.

François Xavier était mort ; mais l'esprit qui anima l'Apôtre des Indes dirigeait ses disciples et ses émules. Gaspard Barzée le remplaçait comme Provincial des Indes' ; et, dans cette même année 155^2 , la côte de la Pêcherie se voyait arrosée du sang de

« Œuvres de Fénélon, t. vn, p. \Sk, U5 et U6 (édif. de Paris, 4794).

Ces paroles du pieux archevêque de Cambrai font allusion au Père Alexandre de Rbode.s Jésuite ué à Avignon. A(>rés vingt-cinq ans de mission dans le Tonff-King et dans la Cocliiuchiue, oii il avait le premier prùclié la foi de Jésus-Cbrisl, il revint en Europe. 11 se présenta à Innocent X. et lui proposa de former dans les chrélieutus de l'Orient un clergé indigène. Le Pape applaudit à celte proposition du Père de Rhodes, et voulut le sacrer lui-mOme premier Evoque du Toug-King ; mais le Jésuite refusa constamment cotte dignité, et Ton ne put jamais vaincre sa résistance. Chargé par le Souverain-Pontife de chercher des sujets d'un mérite distingué et qui fussent dignes de l'épiscopat, il tourna ses regards vers la France, lllle aînée de TEglise romaine. Voici comment il exprime lui-même le consolant espoir qui l'uniniail en pensant à ce royaume : « Après avoir advancé autant qu'il m estoit possible, dil-il, toutes les aifaires qui m'avoicnt ramené du pays le plus «sloigné de toute la terre, j*ay recommenc^^ pour la troisième fois le inesme voyage mais je n'ay eu garde d'y retourner seul, maintenant que je suis vieux, et quasi sur le point d'aller au tombeau. J'ay creu que la France estant le plus pieux royaume du monde, me fourniroil plusieurs soldats qui aillent à la conqueste de tout l'Orient pour l'assujcllir à Jésus-Christ, et particulièrement que j'y trouverois moyeu d'avoir des Ëvesques qui fussent nos .pères et nos maistres eu ces églises, je suis sorti de Rome à ce dessein, le onzième septembre de Tannée |<(52, après avoir baisé les pieds au Pape. » Foyages et MissioM du Père Alex, de khodet, troisième partie, p. 78.)

Son espérance ne fut pas trompée. Douze jeunes étudiants, les uns initiés, les autres aspirant a l'état ecclésiastique, s'exerçaient, sous la direction du Père Bagot, Jésuite, à la pratique de toutes les vertus. Ils s'étaient dévoués à travailler au salut des âmes. Ils se présentèrent au Père de Rhodes, et furent le noyau du célèbre Séminaire des Missions-Etrangères de Paris. .

2 Gaspard Rfrzée ne survécut pas longtemps ii François Xavier. Il mourut It 18 octobre 15S3«

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deux Jésuites : Louis MëndëiÉ et Pâtll Valiez expiraient sotis les coups des barbares;

Ce double martyre est iiii encouragement pour les autres Pérès. Deux périssaient à la côte de la Pêcherie, le Père Henriquei leur succède ; deux autresi s'ouvrent l'île de Ceylart. Un prince du dap Comorin demande le baptême. Le baptême lui est accordé, et l'île de Geylan s'honore d'être chrétienne. Mals^ en 1555i les habitants des îles du More renoncent à h Foi. Us profanent leur église J ils abattent là Croix , et font leur soumission au prince de Gilolo, une des Moluques.

Dans ce même temps , de terribles^ fléaux éclatent sur cette terre ! elle est frappée de stérilité; l'eau couvre ses campagnes ; la pe^tc envahit ses villes et les volcans menacent de tout engloutir^ Comme si ce n'était pas assez de ces calamités , les Portugais se jettent sur l'ile. La victoire fôit tomber entre leurs mains le prince dé Gilolo ; ils vont punir ses sujeti;, quand toutè-'ooup le Pérè Jem Beyra apparaît. 11 a contribué à la conversion de ces insulaires, ils sont ses enfants ; le Jésuite accourt les protéger contre les vengeances des Européens. Sa voix se fait entendre à tous ces cœurs désespérés. 11 leur parle du Dieu qu'ils renièrent ; ils déplorent avec eujt les malheurs qUi suivent l'apostasie; Il leur en fait entrevoir le terme si , pleins dé repentir, ils retournent au Christ , qu'ils ont follement blasphémé. Beyra est plus heureux . même que les armes portugaises* Les Chrétiens font amende honorable , et les fidèles, qui voient le bonheur renaître dans Tîle, embrassent à leUrtourla Religion catholique.

lie baptême était la récompense de^ catéchumènes ; lo mar^ iyré, celle dés missionnaires; Le roi de Hachian se déclare chrétien; mais les Sarrasins, en 1558, ne consentent plus à tester spectateurs indilTérents des progrès que l'Evangile fait dans leUr empire. Le Père Alphonse de Castro était le chef de cette fiiis^ion ; ils le mettent à mort.

A Goa et dans l'intérieur des terres vers le nord , les païens se montrent plus dociles. Ils se rangent par milliers autour de la Croix, qui devient leur protectrice contre les Portugais. A Tana , une ville s'élève par les xiéoohy tes ; à Cuman . v^ du

DR f^A eoMPAGNifs m mvs, ,187

çfolfe lie Cambaye , le$ CatMinmones bâtissent m collège : dans I iift de Ciorano , on «olUcite les Pères d'apporter la bonne nouvelle du salut. Les Jésuites ne peuvent suffire & cet empressement ; ils n'arrivent pas assee vile au gré de c^ peuple. Ce peuple s*ébranlB en masse , et , ses brahmes en tête , il ne précipite vers la ville de Goa pour obtenir la faveur du baptême.

L'île de Divaran , une des Calamianes , cède h c$t entraine-^ ment. Le 8 août 1560 , douze cent sept infldèle» se convertis^ sent. Dans Tile d'Ormus, où le Père Bardée avait implanté TEvangile, Arias Bundan renouvelle la Foi; mais lesBadages font une seconde irruption sur la côte de la Pêcherie, Le Pér» Mesquita veut défendre ses néophytes. Couvert de blessures , il tombe entre les mains des vainqueurs. Il est esclave, et, sous ses yeux , il voit massacrer ou jeter à la mer un grand nombre de Chrétiens , que sa parole étouffée bénit encore dans les tor»turcs du martyre.

A l'île Célèbes , les Jésuites , longtemps désirés , trouvent des cœurs moins endurcis. Le Père Magalhanes baptise le roi et plus de quinze cents de ses sujets. Les princes de Siao , te fils du roi de Banca, donnent l'eiitemple. Ils soumettent leurs passions au joug de la Croii^ Us apprennent des Missionnaires à. rendre heureux leurs peuples, et les peuples, h leur tour» apprennent à obéir en recevant avec le baptême le germe de la civihsation.

Xavier avait laissé au Japon Came de Terrés et Fernandez. Compagnons du saint dont le nom retentissait dans tout l'emr pire , ils devaient soutenir la gloire acquise par son inépuisable ardeur. Seul , Xavier avait entrepris la conquête du Japon , et Pieu avait béni son audace. Le J^pon était bien disposé; il ne fallait que des ouvriers pour féconder cette terre. Trois Jésuites s'élancent au secours de Torrès; Bern3Fd, le premier Japonais que Xavier baptisa , demande à entrer dans la Com^

fmgnie de Jésus. Il part pour Home ; mais , pendant ce temps , e Christianisme s'établissait, L'île de Firando saluait avec reconnaissance la Croix arborée sur son territoire. Le Père Nunez Baretto et Louis d'Almeida continuaient, auprès du roi de

Bungo , Tapostolat de Xavier. La guerre avait décimé ses sujets ; mais ce prince , qui , par amour des plaisirs , retardait sa conversion , espérait que la puissance du grand Bonze européen le protégerait contre ses ennemis.

An milieu de ces discordes , les Missionnaires , qui restaient étrangers aux affaires du monde , s'occupaient activement de celles de Dieu. Médiateurs entrç les différents partis , ils prêchaient la paix aux monarques ainsi qu'à leurs peuples. Les Bonzes ne s'accommodèrent pas de cette intervention pacifique. Ils étaient les mobiles secrets de la guerre. Ils accusèrent les Jésuites de la provoquer, de l'entretenir par leur seule présence. La ville d'Amanguchi avait été deux fois prise et brûlée. Celle de. Fucheo nageait dans le sang- Le royaume de Firando était en proie aux factions; la ville de Facata , jusqu'alors si paisible , devenait un nouveau théâtre d'insurrection. Les Bonzes mirent à profit toutes ces calamités et poussèrent les habitants de Facata contre les Missionnaires. Au mois d'avril 1559, la multitude se porte à l'Eglise et à la demeure des Jésuites ; elle y met le feu. L'incendie dévore tout ; mais les Pères Gago et Viléla, mais les Frères qui travaillent avec eux sont à l'abri des coups d'une populace fanatisée.

Peu de jours après , un Tunde » du mont lesan , que les Portugais ont surnommé la Montagne-Heureuse , écrivait au Père Torrès : « Vous avez parcouru bien des pays , traversé beaucoup de mers et couru de grands périls pour procurer de la gloire à votre Dieu. Refuserez-vous de venir sur ces hauteurs , où vous avez un si grand intérêt d'établir votre Religion ? *

Cet appel était une consolation et une espérance ; Viléla part pour la Montagne-Heureuse. Il s'est rasé la barbe et les cheveux ; il a cherché à imiter le costume des Bonzes, il s'embarque sur un bâtiment qui fait voile vers Sacai. Les matelots étaient idolâtres et superstitieux. Le calme les surprend en pleine mer ; aussitôt ils se persuadent que c'est à la maligne influence des prêtres européens qu'ils doivent ce retard. Ces prêtres sont exposés

• Sup(^rieur des Bonzes.

à tous les dangers. On les menace ; on les couvre dUnjures, on les charge de coups. Le navire arrive enfin à destination, et les Pères peuvent s'acheminer vers le mont lesan. De là ils se rendent à Méaco; ce fut le- 30 novembre 1559 que Viléla y parvint.

Le Cubo-Sama habitait cette capitale. Le Jésuite obtient de lui permission de prêcher, et, la croix à la main, il parcourt les rues de la ville. Il est entouré par la foule ; il lui annonce le royaume de Dieu. La foule l'écoute avec respect. Les Bonzes s'indignent ; mais Mioxindono, le favori du Cubo-Sama, prend les Missionnaires sous sa protection. Le Père Viléla revoit l'Empereur. Son caractère aimable, ses manières insinuantes ont plu à ce prince, et il ordonne de respecter un homme accouru de si loin pour éclairer ses sujets. Les Bonzes ne pouvaient plus persécuter les Pères; ils étudient la Religion que ces derniers apportent au Japon, et Quenxu, l'un des savants docteurs, est le premier à confesser la vérité de Jésus-Christ, Ce succès enhardit Viléla. Il désire de fonder à Méaco une Maison de l'Ordre; la Maison s'établit, et Viléla se dirige sur Sacai, dans la province d'Izumi. En 1562, cette opulente cité comptait déjà un grand nombre de Chrétiens.

Sumitanda , roi d'Omura , se convertit la même année , il accorde à Torrès le droit d'évangéliser et de construire des églises. Sumitanda ne se contente pas de prouver ainsi sa nouvelle Foi. Il est Catéchumène, il veut devenir Missionnaire Lui-même, au milieu du tumulte des camps, se fait un pieux» devoir d'instruire ses officiers et ses soldats dans la Religion catholique. Le roi d'Arima suit l'exemple de ce prince; il ouvre ses Etats aux disciples d'Ignace que guide le Père Almeida.

La charité était une vertu inconnue dans ces contrées ; ils la faisaient triompher avec la Croix. A peine entrés dans un royaume infidèle, ils ne s'occupaient ni du soin de leur santé, ni de toutes les aisances de la vie. Pour faire comprendre l'Evangile, il fallait parler au cœur et aux sens des multitudes. Ils commençaient par créer des hôpitaux ; ils en étaient tout à la fois les infirmiers et les médecins. Aux yeux de ces popula-

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lions égoïstes par esprit de religion, mais douées d'une heureuse sagacité, un pareil dévouement ne devait pas être longtemps prodigué en vain. Lès Japonais établirent la comparaison entre les deux cultes. Celui des Chrétiens l'emporta.

Les missions des Indes et du Japon prospéraient donc ; pour la Société de Jésus, ce n'était pas assez. Ces deux vastes empires ne suffisaient pas à toutes ses ambitions. Du vivant même de François Xavier, la Compagnie avait pénétré dans d'autres royaumes; et, pour mieux saisir et développer son action dans tout l'univers, il faut d'un pas rapide parcourir avec elle les diverses régions dans lesquelles elle s'introduisit au nom de TEglise.

En 1549, les Portugais s'élancent sur (es mers pour bâtir dans le golfe de Bahia la ville de San-Salvador. Six Jésuites, Emmanuel Nobrega, Jean Azpilcueta, Antoine Pérpz, Léonard Muôez, de Saint-Jacques et Rodriguez partent avec la flotte. La ville s'élève; mais en même temps les Pères jettent les fonde* ments d'une église et s'occupent d'apprendre la langue brésilienne. Ces travaux ne furent pas longs, car l'intelligtnce et la main d'œuvre conspiraient pour la môme fin. A peine savent-ils les premiers éléments de la langue qu'ils commencent leurs prétlications. Afin de parvenir à rassembler dos auditeurs, il restait do grands obstacles à surmonter. Le Brésil était complètement barbare, mais de cette barbarie qui n'apparaît qu'à la suite d'une civilisation épuisée. Le vice y régnait sous toutes les formes; la cruauté pops^sait k dévorer les cadavres des ennemis ; et, peur une lueur de volupté ou une espérance de lucre, ces hommes auraient vendu leurs mères et livré leurs filles. Il n'y avait point de cité, par conséquent point de familles. Le seul culte avoué était la magie avec toutes ses superstitions.

Pour bâtir San-Salvador, les Portugais trouvaient bien des pierres , mais il était beaucoup plus difficile de lui donner des habitants. Les Jésuites sp chargèrent de ce soin. Ils se mirent à chercher des enfants et à les former aux mœurs de l'Europe. Peu à peu ils s'enfoncèrept dans les terres ; ils parcoururent le pays, visitant les sauvagiçs dans leurs huttes , gagnant leur confiance , se faisant leurs eisclaves , et leur rendant tous les ser.f-

j)E LA roM)»Ar;Ni? dr Jésus. 9fH

vices qii*ils pouvaient exigep d'un zèle aussi étrange. Les Brésiliens se laissèrent prendre à une charité dont ils ne comprenaient ps rhéroïque mobile. Les Pérès leur étaient indispensables. Ils les reçurent dans leurs forêts ; ils leurs permirent même de discuter avec leurs magiciens ou leurs feux prophètes. La Foi se fit jour en quelques âmes, et, dés 4550 , le Périe No*brega venait à bout de construire trois résidences, l'une à San-8alvador , les deux autres dans les villages les plus peuplés. La colonie de Saint-Vincept en voyait une autre s'élever.

Dans rintérieuF des terres , le Père Nuilez évangélisait les sauvages. Pierre Correa, issu de la famille royale de Portugal, lui était adjoint. Pierre Correa avait consumé une partie de sa vie au Brésil , mais les œuvres de bienfeisance apostolique ne l'avaient guère occupé. Soldat et conquérant , il ne désirait alors que d'augmenter le nombre des sujets, ou plutôt des mercenaires du roi de Portugal. Le Père Nufiez n'avait point compris ainsi la mission de salut à laquelle il s'était voué ; il ne renonçait pas volontairement à sa famille et à son pays pour river des chaînes , mais pour les briser ; la Ueligion ne lui demandait pas des esclaves, mais des hommes libres. Nuîlaz révèle à Correa la loi de charité : Correa confesse son erreur ; atin de la réparer, ce descendant des rois se fait Jésuite. Ainsi un des premiers avantages du Christianisme prêché par les Pères était de rendre la victoire plus humaine et de protéger les vaincus contre la cupide ignorance des vainqueurs.

Les Jésuites s'étaient partagé les travaux. Les uns s'occupaient de réunir en société ces peuplades errantes ; les autres de développer chez les Européens le sentiment religieux ; Nufiez prenait plus particulièrement soin des esclaves. L'âpreté du gain avait injustement privé de la liberté un grand nombre de Brésiliens , Nuûez s'employait à rompre leurs fers, et il bâtissait un hospice pour leurs enfants.

Les Brésiliens sont passionnés pour le chant ; les Jésuites traduisent en vers les mystères et les préceptes de la Religion ; ils les apprennent aux jeunes gens ; puis , à leur tête , ils chantent par les rues ces vérités que peu à peu la musique rend populaires. 11 y avait dans ees contrées beaucoup d'anthropo*

phages; les Pères forment une pieuse croisade pour s'opposera de pareils forfaits. On les voit dresser leur tente voyageuse au milieu des bandes qui préparent ces horribles festins. Ils peuvent en devenir eux-mêmes les martyrs ; mais cette crainte ne les arrête point dans l'accomplissement d'un devoir. Quand leurs prières ne triomphent pas de la barbarie , quand on leur refuse de sauver le corps , alors ils s'attachent à sauver l'âme , et ils baptisent les malheureux qui vont servir de pâture aux cannibales. Mais bientôt les cannibales se persuadent que cette eau répandue sur la tête des victimes rend leur chair moins succulente. On menace les Jésuites du même sort ; ces menaces sont pour eux un nouveau stimulant.

A cette époque (1553), Ignace fit du Brésil une province de l'Ordre. Le Père Nobrega en fut nommé Provincial. Plusieurs écoles étaient créées : on y instruisait les néophytes ; mais à Manicoba et à Piratininga , dans la colonie de Saint-Vincent , deux maisons véritablement religieuses étaient déjà en voie de prospérité. Joseph Anchiéta paraît sur ces côtes. Né à Ténérifife en 1533 , ce Jésuite , que ses missions ont rendu encore plus célèbre que ses belles poésies latines, commence son noviciat par aller parler de paix aux Tamuyas : les Tamuyas, au lieu d'écouter ses propositions, lui fixent le jour où ils le mangeront dans un repas solennel. Anchiéta, d'un air convaincu, leur répond que son heure n'a pas encore sonné. 11 pouvait s'échapper ; il reste au milieu des sauvages pour leur prouver que la mort elle-même ne l'empêchera pas de leur annoncer son Dieu. Les Tamuyas étaient barbares, mais ce courage si étonnant de calme a frappé tous les esprits ; ils renoncent à leur projet, ils écoutent même ses prédications.

Les Cariges, population de l'intérieur de l'Amérique, entendent parler des vertus miraculeuses de ces prêtres ; il^ en sollicitent, et, ne les voyant pas arriver, deux cents d'entre eux se mettent en route pour recevoir le baptême. Ces Cariges , conduits par quelques Espagnols, tombent au milieu d'une horde sauvage ; on en massacre plusieurs, on conserve les autres pour des festins. Les Jésuites apprennent ce nouvel attentat à l'humanité. Soza et Correa partent dans l'intention de délivrer ces

idolâtres, que la Foi a iin[)rovisés pour ainsi dire chrétiens par le désir et même avant le baptême ; ils les arrachent à la mort et retournent avec eux dans leur patrie. Parmi les indigènes que la charité de Soza et de Coirea venait de sauver, il se rencontrait un Espagnol qui avait pour concubine une femme du pays. Soza fait naître le repentir dans le cœur de cette femme, que TEspagnoI aimait. Elle est rendue à ses devoirs; l'Espagnol n*aspire plus qu'à la vengeance. Les Cariges étaient bons, mais crédules ; il calomnie les Pères ; il dit aux uns que l'intention secrète des autres est de les dominer, et, dans un accès de vertige, ce peuple se fait le bourreau de ceux qui ne sont accourus qu'à sa voix et sur ses instances.

Le bruit de tant de succèjs et de tant de martyres se répandait dans le monde ; il allait jusqu'à Genève exciter les jalouses colères de Calvin. La Compagnie de Jésus avait des missionnaires dans le Nouveau-Monde ; Calvin voulut aussi y avoir les siens. Nicolas Durand de Villegagnon, chevalier de Malte, renégat, lui proposa de conduire au Brésil une colonie de Français et l'hérésie avec eux. La proposition fut acceptée, et Villegagnon arriva vers la fin de novembre 1555. Deux hérétiques s'y trouvaient déjà ; mais ils ne s'étaient pas encore mis d'accord sur les principes de leur croyance. Le libre examen produisait déjà la désunion. Villegagnon, témoin et victime de leurs querelles, ' avait en même temps sous les yeux les preuves de dévouement et de subordination données par les Jésuites ; il admirait l'unité qui régnait dans leur doctrine, l'ensemble qui présidait à tous leurs actes. Apostat par entraînement, il devint catholique par réflexion.

Les deux Calvinistes ne s'occupaient que de leurs débats intérieurs. Pendant ce temps les Pères réunissaient les peuplades dispersées ; ils leur traçaient des villages, ils bâtissaient df s maisons, ils constniisaient des écoles et des chapelles, ils apprenaient à leurs catéchumènes que tout était possible avec la Foi : les catéchumènes croyaient. Malades, ils se faisaient porter àl'égHse et ils en sortaient guéris; moribonds, ils demandaient le baptême; et souvent le baptême, fécondant des transports de ferveur, les rendait à la santé.

3W CHAf. IX, ^ IfJSTOWR

Kn moins do Jix ans, los Jésuites ont rotiqnig h |q Foi no $i grand nombre d'inlidèles, que le Pape et le roi de Portugal se décident k créer un évêché pour cette chrétienté nouvelle, Dès 1559, Pierre Leitan, second Evêque du Brésil, (jébarquoit jli Baliia avec un renfort Ae Pères de la Compagnie.

Vers le même temps, d'autres Jésuites pénétraient en Etbio^ pie. Ce vaste empire, borné par TEgypte, par la Mer Rouge* par le Sahara et la Guinée, est presque entièremant renfermé dans la zone torride. L'air y est brûlant, et les Nègres qui rhabitent ont une intelligence un peu moins abrutie que cm% des autres terres. L'Ethiopie, nom générique de l'Afrique moyenne, se divise en plusieurs nations ; l^s Pére^ gvaient ordre de s'avancer d'abord dans l'Abyssinie, l'une de ces partieîs.

Le Prêtre-Jean ', c'est-à-dire le monarque de la contrée, était, en 154G, Asnaf ou Claude, fds de David, qu'pn nommait aussi Onag Seghed. L'Abyssinie comptait un grand nombre de Chrétiens primitifs ; mais leur religion prêtait plus qu'un mélange des hérésies d'Eutychés et de Dioscore. Le reste de |a population se composait de Juifs, de Mahométans et de Païens. Claude, suivant en cela les conseils de son Père, avait refusé de reconnaître l'Evêque scbismatique que le Patriarche d'Alexandrie envoyait pour gouverner les Chrétiens, et il avait demandé au roi de Portugal de charger quelques prêtres catholiques de cette mission. Pour avoir un Patriarche d'Ethiopie, Jean lll s'était adressé au Souverain-Pontife et à Ignace de Loyola,

Dans cette dignité, il y avait plus de travaux et de périls que d'honneurs à recueillir. Le Général de 1^ Compagnie obéit dona à Tordre du Pape, et il désigna Nunez Baretto pour archevô^ que, André Oviédo et Melchior Camero pouP ses coadjuteurs, avec les titres d'Evêques d'Hiérapolis et do Nissa. Ils partent de Rome au commencement de mars 1555, avec dix autres Pères ; ils touchent à Goa ; puis Gonzalès Rodriguez est chargé par 1û§ nouveaux prélats de se rendre en Ethiopie et d'étudier la situation du pays.

L'Empereur avait réfléchi, ou plutôt les schismatiques avaient

< Prè(re-Jean signifie <>n éthiopien gran4 et précieux, Cetta race de souveraioi prétendait descendre de Salomon .

provoqué des craintes dans son esprit. On peignait les Jésuites comme les avant'- coureurs de Tinvasion européenne. On lui faisait entendre qu'à l'exemple des rois ses voisins, il ne serait plus que le tributaire des conquérants, et que la Religion catholique sanctionnait toutes les spoliations. Asnaf ajouta foi à ces insinuations ; après avoir entendu Gontatès expliquer dans son conseil les principaux articles du dogme, il lui remit une lettre pour le roi don Juan ; c'était un congé en forme. Gonaîalés retourne à Goa ; mais André Oviédo ne veut pas céder aussi facilement le terrain. Dans l'année 1557, il pénètre en Abyssinie ; il offre au prince de discuter avec ses docteurs les plus renommés. Claude avait autant de justice dans le cœur que d'incertitude dans \v caractère; il accorde à Oviédo le droit de célébrer les saints olïkes. H s'empresse môme d'assister aux conférences ; mais il fait entendre au Jésuite que tous ses efforts seront vains : car, en se soumettant à l'autorité du Saint-Siège^ il s'exposerait à des commotions intérieures qu'il ne se sent pas la force de braver. Oviédo était placé entre un prince irrésolu et des schismatiques qui avaient un puissant intérêt î» l'écarter; il r^ste pourtant, tenant tête aux sophismes des Dioscoriens, confondant les Juifs et les Mahométans, et ne songeant mémo pas aux mille dangers qui l'environnent.

Deux années s*écottlèrent ainsi ; maisj en 1 559 ^ Claude est tué dans une bataille contre les Sarrasins, et son frère Adamas Seghed lui succède. Adamas, élevé parmi les Turcs, avait juré haine aux Chrétiens. Claude les tolérait; Adamas se dispose à les persécuter. Oviédo paraît devant lui; TEmpcreur lui défend de faire profession du Catholicisme. Le Jésuile répond : « 11 vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » A ces mots, Adamas lève son clmetére, îl va trancher la tète d'Oviédo; mais l'Impératrice se jette à ses pieds^ et en face de cet étranger dont le trépas U*a point fait pâlir le visage, l'Empereur comprend rimitilité de sa colère. L'Kvêque d'Hiérapolis ne tombe pas martyr sous le cimeterre impérial; on le réserve à de plus rudes souffrances.

La persécution cx)ntre les Catholiques est organisée. On les dUMse des vUtes} on les plonge dans les cachots ; on les soumet

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à tous les genres de supplices que la cruauté sait inventer. Oviédo et ses compagnons sont exilés dans un désert. La terreur qu*inspire le nom portugais ne permet pas de les égorger ; néanmoins cette terreur ne va pas jusqu'à empêcher les infidèles et les schismatiques de faire de ce désert une prison où rien ne peut entrer, d'où rien ne doit sortir.

Un Jésuite du Collège de Sainte-Foi est envoyé à la recherche de ses frères ; les Sarrasins le saisissent, ils le vendent comme esclave. Le 2â décembre 1561, le Patriarche Nuiiez Baretto meurt à Goa : Oviédo est appelé à le remplacer ; mais, toujours mis avec les siens dans l'impossibilité de s'échapper, il ne veut pas que les périls dont il est continuellement menacé soient un obstacle aux progrès de l'Evangile . Avec l'esclavage d'un wHc et la mort de l'autre, il parcourt le désert dans lequel on a circonscrit son zèle ; il porte aux Nègres la lumière du Christianisme ; il les soulage dans leurs douleurs, il les excite dans leurs travaux, il les console par les exemples de patience et de résignation qu'il puise dans sa piété.

Le Souverain - Pontife apprend ce martyre d'un nouveau genre. Oviédo était un homme d'une rare capacité, et dont les talents pouvaient être plus utilement employés. Le Pape lui écrit d'abandonner aussitôt que possible la stérile Abyssinie, et d'aller répandre la bonne nouvelle de Jésus-Christ au Japon ou à la Chine. Le Patriarche d'Ethiopie était dans un dénûment si absolu de toutes choses qu'il n'avait ni pain pour se nourrir, ni vêtements pour se garantir de 1! insalubrité du climat, et que, pour répondre au Pape, il fut obligé d'arracher de son Bréviaire les quelques restes de papier blanc que l'impression avait respectés. Ces petits bouts de papier attachés les uns aux autres formèrent la lettre sur laquelle il adressa à Pie IV les paroles suivantes : (r Je ne connais. Très -Saint -Père, aucun moyen d'échapper; les Mahométans nous circonviennent partout : dernièrement ils ont encore tué un des nôtres, André Gualdamez; mais quelles que soient les tribulations qui nous assiègent, je désire bien vivement rester sur ce sol ingrat, afin de souffrir et peut-être de mourir pour Jésus-Christ. »

Le Père Oviédo se destinait au martyre ; sur d'autres plages.

d*autres Jésuites faisaient le même vœu, ils subissaient les mêmes persécutions.

Quand les Portugais, en 1485, arrivèrent à l'embouchure du fleuve Zaïre et firent invasion dans le Congo, trois Dominicains se trouvaient parmi eux. Les Frères-Prêcheurs avaien^ engagé les conquérants à prendre les indigènes par la dou ce moyen réussit complètement. Les Nègres embrassèrent la Religion catholique, et leur prince, pour honorer le roi de Portugal, qu'il appelait son bienfaiteur, choisit au baptême le nom de Jean. Ce peuple resta chrétien tant que les ecclésiastiques qui gouvernaient leurs consciences se montrèrent dignes du sacerdoce. Mais peu à peu les pasteurs devinrent loups : Foisiveté engendra les vices ; de sordides cupidités ou de coupables passions produisirent des scandales de toutes sortes. La Foi s'éteignit alors au cœur des Noirs, et il n'y eut plus, dans la colonie si admirablement fondée par les Dominicains, trace de civilisation ou vestige de pudeur. ^

Le Souverain-Pontife et le roi de Portugal conçurent la pensée de tirer de la barbarie cette nation, qui avait eu des jours si heureux. En 1547, quatre Jésuites, Georges Vaz , Christophe Ribéra, Jacques Diaz et Soveral abandonnent le Collège de Coïmbre et s'embarquent pour le Congo. Soveral n'était encore que Scolastique ; il ouvre une école pour les enfants. Les autres prêchent dans la ville ; ils parcourent les forêts afin de réunir les sauvages en famille d'abord, en communauté civile ensuite. Les sauvages conservaient un souvenir affaibli du bonheur dont avaient joui leurs ancêtres sous le règne de cette Croix de bois qui reparaissait à leurs yeux. Ce souvenir les ramenait en foule autour des Missionnaires : on baptisait les uns, on apprenait aux autres ce que c'est que le mariage chrétien ; on leur expliquait les devoirs de l'époux et: de la paternité. Tous s'y soumettaient avec empressement.

Cet état de choses subsista ainsi jusqu'en 1553; mais le Père Georges Vaz étant mort sous le poids de pieuses fatigues, le roi du Congo, qui ne pouvait consentir à se séparer de ses nombreuses concubines, et qui redoutait l'ascendant des Jésuites, commença à se faire persécuteur. Soveral, en même I. 23

temps, mettait à la voile pour TEurope afin de rendre compte au Général de Tlnstitut de la triste situation de cette Mission, naguère si florissante.

Les malheurs ne prenaient pas seulement leur source dans Finconstance du prince : on accusait les Pères Diaz et Ribéra d'en avoir leur part. Ouvriers dans la Vigne du Seigneur, ils n'avaient pas songé que leur royaume n'était pas de ce monde. Le Congo se faisait chrétien ; on les vit, au mépris de la règle qu'ils avaient embrassée, s'occuper de soins trop temporels et faciliter aux Européens toute espèce de relations commerciales avec les indigènes. Ces rapports fréquents devaient servir de prétexte aux inquiétudes politiques, et au mécontentement personnel du roi, comme ils tendaient à dénaturer l'Apostolat.

Soveral fit connaître ces détails à Loyola ; Diaz et Ribéra furent aussitôt révoqués. Les Pères Noghera et Corneille Gomez leur succédèrent. Noghera meurt en arrivant au Congo, et le Père Corneille se voit livré aux défiances que ses prédécesseurs ont excitées et que le roi fomente. Gomez jpourtant espère encore ; il ravive la Foi, il prend l'initiative de toutes les abnégations : il reste, il veut toujours rester dans ses attributions ecclésiastiques ; mais le coup était porté. Gomez pouvait à la longue rendre au Christianisme la splendeur que de fausses démarches lui avaient fait perdre. Le roi résiste à l'action du . Père, et, en 1555, il chasse les Missionnaires et les Portugais. En 4589, le roi Alvarès rappela les Jésuites au Congo, où nous les retrouverons.

Le succès ou la défaite ne ralentissaient point le zèle des Pères ; il y avait en eux un principe plus fort que l'espérance ou le désespoir : c'était l'obéissance. Us savaient qu'avec les passions si mobiles des sauvages la mort était toujours à côté du triomphe, que le martyre était l'avant-coureur de la victoire, et, au premier signal de leur supérieur, ils partaient cependant. La Mission du Congo n'avait pas produit les résultats prévus par la Société ; les Jésuites se jettent sur un autre point. En 1555, on les expulse du Congo; en 1559, ils sont dans h Cafrérie.

Gamba, roi de Tonge ou des Mosaranges, avait appris par un

DE LA COMrA(]ME DK JÉaCS. 3*J9

de ses lils, baptisé à Mozambique, tout ce que la Religion chrétienne, par la main des Missionnaires, répandait de bienfaits sur les trônes et sur les nations ; ce roi charge un ambassadeur d'aller à Goa et de demander des Jésuites. Gonsalve Silveira, André Femandez et Acosta arrivent dans son royaume au mois de mars 1560. Gamba les accueille avec joie; il octroie à ses sujets toute liberté pour étudier et embrasser la loi nouvelle; lui-même, avec sa famille et la plupart des chefs de TEtat, se : fait honneur d*ètre chrétien. Une église est bâtie sous Tinvocation de la Vierge. Silveira n'avait pas rencontré d'obstacles chez les Mosaranges ; son ardeur ne se contente pas de cette docilité, il ambitionne des victoires plus disputées; car, ainsi que le dit le Père d'Oultreman dans sa notice^ : « Souvent la noblesse relève la vertu, non pas seulement pour l'apparence extérieure et selon l'opinion des hommes, mais en effet et réellement ; et voyons tous les jours que les jeunes cavaliers qui se donnent au service ou de leurs Roys ou de leur Dieu font paroistre plus de courage, plus de constance et plus d'ardeur que ceux qui viennent de bas lieux: »

Silveira était un gentilhomme portugais. Il avait la valeur du chevalier et le dévouement du missionnaire. Il laisse donc en cette réduction les deux Pères qui l'accompagnent, et, seul, il pénètre, au mois de décembre 1561, dans le Monomotapa. Vingt-cinq jours après, Silveira, qui avait offert au roi une image de la Vierge, éprouvait, disent les historiens du temps, le salutaire effet de l'intercession de Marie. Le roi et sa mère sollicitent le baptême. Le Jésuite condescend à leurs désirs. Plus de trois cents nobles de la contrée s'associent à la pensée du prince; mais les Sarrasins, furieux, cherchent à s'opposer aux progrès du Christianisme. Silveira est, par eux, dénoncé comme magicien. Le roi ne s'exphque plus l'influence que le missionnaire étranger a exercée sur sa volonté. Les Mahométans lui persuadent que, dans sa conversion, il y a plus de sorcellerie de la part du Jésuite que de liberté de sa propre intelligence. 11 était soupçonneux ; il livre le Père à ses ennemis.

' Tableau des personnages signalés de la Compagnie de Jésus (édit. de Douai, chcE Balt-Bell, 1623.)

Le chroniqueur d'Oultreman raconte ainsi ce martyre : t Le Pérè Silveira, dit-il en son vieux langage, se revest de son aulbe, allume deux cierges à costé d'un Crucifix, puis se met en prières attendant cette heure tant désirée; mais, comme impatient que ce bonheur tardoit tant à venir, il se lère sur la minuict, s'avance bien avant en la rue pour se présenter aux meurtriers; mais, n*en ayant aucunes nouvelles, il rentre chez . soy et s endort. Mais soudain les assassins, dont le chef s'appeloit Mocruma, qui l'aguettoient, se glissent dans sa chambre, Festranglent avec une corde qui luy fit jaillir le sang par les narines et la bouche, et, luy ayant attaché une grosse pierre au col, le plongèrent dans la rivière de Mosengessem, le 16* de mars 1561. Ils en firent tout autant à cinquante autres que le Père avoit baptisés tout fireschement. *

Le roi de Monomotapa reconnut promptement son erreur. Les Mahométans Tavaient rendu complice de leur crime : il les fit massacrer pour venger la mort du Père.

Cependant les deux Jésuites que Silveira a laissés chez les Cafres continuent leurs travaux apostoUques. Acosta succombe aux fièvres dévorantes du climat afi^icain ; Fernandez y résiste; néanmoins, après deux ans de séjour, il est dans l'obligation de retourner aux Indes. Séduit par un premier transport, le roi avait proclamé que la Religion chrétienne était la plus parfaite de toutes les reUgions ; il l'avouait bien encore, mais ses passions et celles de son peuple ne s'accordaient point avec leur raison. Le vice prévalut, et Fernandez refusa de rester témoin des débordements que sa parole n'avait plus l'espérance de conjurer.

Paul Diaz de Novaès, ambassadeur du roi de Portugal, escortait, à la même époque, quatre missionnaires destinés au grand Angola. Le grand Angola était un roi qui, après avoir subjugué tous ses voisins, avait pris ce titre comme pour mieux indiquer sa puissance. Le grand Angola reçoit avec gratitude les Jésuites qui, sur sa prière, accouraient établir une Réduction dans son royaume, sous la conduite du Père François Govea. Le prince charge Govea d'instruire son fils; mais bientôt ce monarque ambitieux conçoit des craintes. Le voisinage

des Européens Teffraie; il s'imagine qu'en persécutant les Pères il lassera la patience des Portugais. Les Pères sont gardés à vue> presque captifs. Diaz de Novaès leur conseille de s'adresser à des peuples moins soupçonneux. Govea répond que si, pour être estimé, un soldat ne raisonne jamais son obéissance, lui, chrétien et prêtre , doit le même exemple de subordination envers Dieu et envers son supérieur ecclésiastique. Il reste parmi les barbares, essuyant chaque jour leurs mauvais traitements, et chaque jour se contentant de bénir leurs cruautés et d'invoquer le martyre. En 1574, Govea mourait dans ces sentiments ; cette année-là même, Novaès, avec une nouvelle flotte, amenait d'autres Jésuites, dont le Père Balthasar Barreira était le supérieur.

En 1560, Gabriel, Patriarche d'Alexandrie, suppliait, par lettres, le Souverain-Pontife de lui envoyer des missionnaires pour les Coptes. L'Eglise d'Alexandrie était séparée de la Communion romaine; mais, à différents intervalles, cette église, dont l'apôtre saint Marc était le fondateur, et qui, parmi sfôî lumières, comptait les Clément, les Origéne, les Athanase, les Hilarion et les Cyrille, avait fait, plus d'une fois, concevoir au Saintr-Siége l'espérance d'une réunion. Le Concile de Trente allait s'assembler, et tout portait Pie IV à croire que ses vœux et ceux de ses prédécesseurs étaient sur le point de s'accomplir. La prière du Patriarche fut accueillie : le Pape désigna comme ses Nonces en Egypte les Jésuites Christophe Rodriguez et Jean-Baptiste Elian. Au mois de novembre 1561, ils touchaient à Mcmphis, où le Patriarche résidait.

Les Pères entrent en discussion avec les savants égyptiens. Ces derniers ont la prescience de leur défaite. Pour parer un coup qui va leur enlever tout crédit sur leurs sectateurs, ils ameutent la foule contre les deux Nonces de Rome. La foule les menace : les Juifs, qui, par leur fortune, étaient une puissance en Orient, s'ajssocient aux fureurs populaires. Rodriguez et Elian n'ont que le temps de racheter de l'esclavage quelques Chrétiens, et ils retournent en Italie avec un député qne le Patriarche envoyait au Concile.

François Xavier rendait le dernier soupir en face de la

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Chine, et son pied n avait pas foulé cette terre, à laquelle il brûlait d'annoncer le règne du Christ. Les obstacles suscités par les Mandarins n'étaient que l'effet d'une volonté humaine ; il leur devenait donc impossible de rebuter la patience des successeurs de l'Apôtre des Indes. Les Chinois gardaient leur empire comme des soldats veillent sur une citadelle. Ils avaient un culte, des mœurs, des lois, une civilisation à eux ; mais ils ne connaissaient pas la Religion chrétienne, et, pour confirmer les paroles de l'Evangile, les Jésuites ambitionnaient de révéler ces préceptes à tous les peuples. La mort avait fait échouer Xavier dans son entreprise.

Quatre ans plus tard, en 1556, le Céleste Empire entr'ouvre une de ses portes au commerce portugais. Le Père Melchior Nufiez s'y glisse avec la croix. 11 pénètre jusqu'à Canton,' une des plus riches, une des plus populeuses cités de ce royaume. Il a de fréquents entretiens avec les Mandarins ; il leur parle de morale et de science ; mais les lois s'opposent à toute manifestation extérieure. Le Père Melchior ne veut pas, par un zèle intempestif, fermer à tout jamais aux siens l'entrée d'un pays où le Christianisme doit un jour réaliser tant de merveilles. Melchior se contente de prendre pied au nom de l'Institut' de Jésus.

Sept ans plus tard, en 1563, les Portugais envoyaient à l'Empereur de Chine une ambassade chargée de riches présents ; trois Jésuites faisaient partie de la légation. La défiance des Chinois étaient grande : ils reçurent les dons du roi de Portugal, mais les relations diplomatiques ne furent pas poussées plus avant. Les Jésuites se résignèrent encore : nous verrons comment cette patience fut récompensée.

II n'y avait que vingt-quatre ans que la Société était établie, et déjà elle couvrait une partie de l'univers. Les Catholiques d'Europe appelaient ses Pères à leur secours, tantôt comme des guides, tantôt comme des maîtres dans la Foi; les habitants du Nouveau-Monde les invoquaient comme médiateurs entre la cupidité des hommes et la justice de Dieu. Partout ils apparaissaient réformant les mœurs, instruisant la jeunesse, combattant les hérétiques, défiant la calomnie, bravant les souffrances et se vouant à tous les martyres.

Cet Institut, à peine né, embrassait tous les apostolats; il avait en lui une force que sa jeunesse allait développer ; et cette force si. soudaine, si irrésistible, frappait de stupeur tous ceux qu'elle ne comblait pas de joie ou d'orgueil.

« C'étoit là, dit Florimond de Rémond * , les grands et profonds regrets que faisoit Mélanchthon, prêt à partir de ce monde *, ayant la nouvelle de tant de Jésuites, lesquels passoient les mers et les déserts, si qu'il n'y avoit aux quatre coins des globes où l'on ne pût voir leurs traces souvent arrosées de leur sang. « Hé, bon Dieu ! crioit-il en soupirant, étendu au lit de mort, qu'est ceci? je vois que tout le monde se remplit de Jésuites, j»

* Histoire de la Naissance^ progrès et décadence des Hérésies, par Florimond de Redmond, conseiller au Parlement de Bordeaux, t. v, chap. m, p. 336, édit. de Rouen, 1648.

^ Philippe MélanchtboD mourut le tSarril 1560.

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