‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédidts et authentiquesChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Arrivée du cardinal de Ferrare et de Laynès au Colloque de Poissy. — Les Catholiques et les Huguenots. — Conditions mises à l'admission de la Compagnie de Jésus. — Acte d'admission. — Théodore de Roze et Pierre Marlyr. — Discours de Laynès. — Layuës et le prince de Condé. — Le roi et la cour n'assistent plus aux conférences. — Lettre de Calvin sur lé Colloque. — Mémoire demandé k Layn^s par le prince de Condé pour la réunion des deux religions. — Mémoire de Laynès à la reine récente pour empùcher les Rérormés d'obtenir des temples. — Prévoyance politique de Laynès. — Ënregisircnient de Taclè de Poissy au Parlement. — Premiei's succès des Jésuiles dans l'enseignement constatés par du Boulay, greffier de l'Université , par d'Aleinberl et uar Ranke. — lnterrogat(.ire de Ponce Cogordan au Parlement. -— Procès avec rlJniversilé. — Etienne Pasquier et les avocats de l'Université. — Versoris avocat des Jésuiles.

— Le Père Augcr a Valence. — Il est fait prisonnier par le baron des Adrets. — Le Père Pellelier à Pamiers. — Les Jé^^uiles Possevin et Auger à Lyon. — Peste dans cette ville. — Le vœu des Lyonnais. — Possevin en Savoie. — Ses prédications. — Guerres dans les vallées. — Il est ambassadeur d'Enimanuel-Philibert auprès de ces populations. — L'Université de Louvain suit l'exemple de colle de Paris. — Résistance du Conseil de Rrabant â l'admission de la Compagnie.

— Ses succès dans les provinces rhénanes.— Dévouement des Jésuites pendant la peste. — Canisiusà la dièle de Peti-ikaw en Pologne. — Ses heureux efforts en faveur de la Religion. — 11 convertit Agricola. — Diète d'Augsbourg. — Canisius en Souabe. ^ Le cardinal Truschez donne aux Jésuites l'Université de Dillingen. —Le Père David Wolf nonce du Pape en Irlande. — Le Père Nicolas Gaudan nonce en Ecosse. — Marie Stuart. — Le pape Pie IV momentanément opposé il la Compagnie. — Causes secrètes de ce méconlentcment. — Calomnies répandues contre lesWésuilcs. — Le Père Ribera et le cardinal Charles Rorron»ée.

— Laynès justifie sa compagnie. — RrefduPape à l'empereur Maxjmilien pour détruire les bruits répandus. — Le Séminaire Romain est donné aux Jésuites. — Prolcstaiion de quelques membres du Clergé romain. — Mort de Laynès.

Telle était la situation de TEglise et de la Compagnie de Jésus en France, lorsque le cardinal Ilippolyte d'Kste et Laynès

se rendirent au Colloque de Poissy, ouvert depuis le 81 juillet 1561. Comme toutes les Diètes germaniques dont Charles- Quint avait été le promoteur, cette assemblée ne devait porter aucun fruit. La reine-mère, régente du royaume, y assistîiit avec le roi Charles IX et toute la cour. Ce Concile national avait pour président le cardinal de Toumon. Les cardinaux d'Armagnac, de Bourbon, de Lorraine, de Châtillon et de Guise, quarante Archevêques et Evoques, un grand nombre de Docteurs et de canonistes, — parmi lesquels on compte Salignac, Bouteillier , Despence, Vigor, Dupré, Sénéchal, de Sainctes et Le Cirier, — prenaient part aux discussions. Le Chancelier de THopital portait la parole au nom de la Couronne ; le roi de Navarre et le prince de Condé y représentaient les Huguenots, que les actes du Colloque nomment les Dévoyés de i' Eglise. Les principaux ministres calvinistes étaient Théodore de Bèze, Pierre Vermigli dit Martyr, vieillard décrépit et invétéré des mauvais jours * ; Jean Malo, de La Tour, Fiaymond, Nicolas des Gallards, Claude de La Boissière, Barbançon, Gabriel du Housset, Mariera t et Jean de L'Epine. Le 9 septembre, ces ministres turent introduits dans l'assemblée ; huit jours après, le Légat du Saint- Siège accompagné de Laynès et de Polanque, admoniteur du Général des Jésuites, y prit place.

Le voyage de Laynès avait deux fins : la réception de son Ordre en France, et la possibilité de mettre un terme à une réunion dont le Pape comprenait tous les dangers.

Les Jésuites placèrent sous les yeux des prélats et des grands du royaume convoqués à Poissy les témoigages que les Pères répandus en France avaient obtenus des principales villes. Ces attestations de leurs bonnes mœurs et de leur doctrine dissipèrent les doutes. Les cardinaux de Tournon, de Lorraine, de Bourbon, d'Armagnac et de Guise sç portèrent fort pour un Institut dont ils avaient été à môme plus d'une fois d'éprouver la science; le seul Odet de Coligny, cardinal de Châtillon, Évêque de Beauvais, s'opposa à leur réception; mais déjà ce prélat, huguenot dans le cœur, médit^iit son apostasie et son

• Senex decrepitv» et inveteratus maiorum dientm. {Actes du Ciei-gé de France, 1. 1, p. 25, édit. in fol. de 4767.)

mariage. Les princes et ministres calvinjstes se servirent donc (le lui pour dicter à la Compagnie de Jésus ' d*onérenses conditions. L'Évoque de Paris et les membres de FUniversifé combattirent et parlèrent à peu près daqs Je ipême sens. Cependant Eustache du Bellay, rapporteur de cette affaire, se montra moins bpsjile que les années précédentes. En 1554, l'Institut lui paraissait étrange et aliéné déraison* en 1561, il l'acceptait avec les réserves que l'acte; d'admission va contenir.

La Compagnie désirait d'entrer à tout prix, car elle savait qu'en France le temps a loujqurs raison ; elle sp soumit aux restrictions qu'on lui imposait, et le décret suivant fut promulgué trois jours avant l'arrivée de Laynès :.

c L'Assemblée^ suivant le renvoi de la dite Cour de Paris, a reuu et reçoit, approuvé et approuve la dite Société et Compagnie par forme de Société et de Collège, et non de religîpn nouvellement instituée, à la charge qu'ils seront tenus prendre |)ntrc titre que de Société de Jésus ou Jésuites, et que sur icelle dite Société ou Collège, FEvêc^ue diocésain aura toute superrintendance, juridiction et correction de chasser et ôter de ladite Conipagnie les forfaiteurs et malvivanfsj n'entreprendront les Frères d'icelle Compagnie et ne feront ne en spirituel, ne ^^ temporel, aucune chose au préjudice des Evéques, Chapitres, Curés, Paroisses et Universités, ne des autres religions \ ains seront tenus de se conformer entièrement à ladite disposition du droit cpmmun, sans qu'ils ayent droit ne juridjçtiqn ai|pune, et renonçants au préalable, et par après, à tous Privilèges portés par leurs Bulles aux choses susdites contraires. Autreirient, à faute de ce faire, ou (jue pour l'advcnir ils pn obtie^T nent d'autres, les présentes demeureront nulles et de nul effct et vertu, sauf le droit de ladite Assemblée et d'antr^ii en toutes choses. Donné en l'Assemblée de IFglise Gallicane tenue p/ît* le commandement du roi à Poissy, au grand réfectoire des vénérables religieuses dudit Poissy, sous le seing et scel du Rér vérendisjsime Cardinal de Tournon^ Archevêque de Lyon, Primat de France, Président en ladite Assemblée, comme premier Archevêque de ladite Eglise Gallicane ; el Révérend Père en Dieu M. FEvêque de Paris, Rapporteur dudit fait, sous les signes

DE LA COMPAriNIE DE .ÎKSUS. 335

(le Nicolas Rrelon et (iuillaiime Blanrhoy, grefliers et secrétaires de la dite Assemblée, le lundi quinzième jour de septembre 1561. »

Le sort de la Compagnie de Jésus était ùxi^^ quand Layncs descendit dans Tarène avec les hérétiques. Ceux-ci avaient déjà rencontré dans le cardinal dé Lorraine et dans plusieurs Evêqwesou Docteurs de rudes antagonistes. Théodore de Béze, au nom de ses coreligionnaires, avait, le septembre, pris la parole apn»s le Chancelier de THopital, dont les historiens calvinistes ont si étrangement altéré le discours. Béze fit sa profession de foi, et le lendemain il entendit tomber de la bouche du cardinal de Lorraine cette apostrophe : « PlAt à Dieu qu'il fiit mwpt ou que nous fussions sourds ' ! » Juste éloge accordé au talent, plus juste reproche adressé au fatal emploi que Béze en disait.

Laynès avait écouté les discussions sans y prendre part ; mais enfin Taudaee des Dévoyés de l'Eglise alla si loin qu'il ne put se contenir davantage. Pierre Martyr surtout, ancien chanoine régulier de Saint- Augustin, dont il avait renié la régie, s*étai signalé par ses blasphèmes. Il était Florentin, et la reine, sa compatriote, lui avait demandé de se servir de la langue italienne plutôt que de la latine. Cette coquetterie de femme, espérant ainsi captiver le calviniste, tira Laynès de son silence, et, le 26 septembre y il prononça en italien le discours suivant ^ :

<r Madame,

» Sans doute il ne convient pas à un étrangei* de se mfler des îfffî^ires publiques d'un pays autre que le sien ; cependant, comme la Foi n'est pas de quelques royaumes seulement, mais de tous le§ teipps et de tqus les lieux, il ne me paraît pas déplacé d'exposer à \ofre Majesté quelques considérations qui s'offrent ici à mon esprit. Je parlerai en général sur ce qui se traite dans cette

» VttiMm fméittsfuiêsH aut surdi fuiasemus '.{Actes tlu Cler^p de traure.) 2 Celte harangue , qui a élé si souvent dt^ftgui-ée «bus les Actes du Cler§é de France, dans VHialotre du Concile de Trente, par Fra PnoU» , et daiu» li»«s tes ouvrages proteslaiils ou anlicaUioliqucs, se trouve eu original aux archives du Ge»a à Rome. >Jonii l'avons htt(^rnk'mcnl traduite sur le texte primitif qui est <:K:nl i»la main deVolanquc.

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Assemblée, et je répondrai en particulier à quelques objections de frère Pierre Martyr * et de son collègue.

» Quant au premier point, si je me rappelle ce que j*ai lu, si je consulte les leçons de Texpérience, il me semble très-dangereux de traiter avec ceux qui sont hors de l'Eglise. Il ne faudrait pas même les écouter ; car, comme dit très-bien le Sage, au livre de TEcclésiastique : « L'enchanteur mordu par un serpent » et ceux qui s'approchent de trop près des bètes féroces, ont- » ils droit à notre compassion? Quis miserebilur incantatoHà » serpente percusso^ et omrdbus qui appropinquant be&iiis ^ ?

» Pour nous apprendre à nous garder de ceux qui se sont séparés de l'Église, l'Ecriture les traite de serpents, et, sans doute à cause de leurs perfides artifices, elle les appelle loups cachés sous la. peau de brebis, in vestùnentis ovium ^ , elle les appelle encore renards *. Telle a été, en effet, la conduite ordinaire des hérétiques. Les Pélagiens, par exemple, niaient la nécessité de la grâce de Dieu, et reconnaissaient dans la nature des forces qu'elle n'a pas ; mais, pressés par les Supérieurs ecclésiastiques, ils avouaient en leur présence que la grâce était nécessaire au salut. Ce qui ne les empêchait pas de dire secrètement à leurs disciples que la grâce n'était autre chose que la nature, dont le Seigneur nous avait fait un don purement gratuit. D'autres sectaires niaient la résurrection des corps ; ils prétendaient que c'est l'âme seule qui ressuscite quand elle est justifiée. Etaient-ils interrogés publiquement sur leur croyance touchant la résurrection, et plus explicitement touchant la résurrection de la chair, ils répondaient d'une manière orthodoxe ; mais en particulier et devant leurs adeptes ils affirmaient avoir voulu dire seulement que c'est l'âme qui ressuscite dans la chair au moment où elle est justifiée,

» Il en a été ainsi de la plupart des hérétiques. Cependant toutes les sectes s'accordent en général à reconnaître une

1 Lorsque Pierre Martyr s'enicndit nommer par Laynès Fra-Pietro , il roiigil et ne put cacher son dépil. Celte expression lui rappelait la robe dont il sVlail dt'pouillé et les vœux sacr<^ auxquels il avait renonçai.

2Eccli. XII, 13.

3 Malt. VII, 15.

* Gant. II, 1.5; Luc, xiil, 3L

DK LA COMPAGNIE DE JÉSUé. 337

Eglise catholique, des ministres légitimes, rautorito dos livres de rEcritiire-Sainte , au moins de quelques-uns. Il est vrai qu'elles se constituent elles-mêmes Eglise catholique ; leurs ministres en sont les prêtres légitimes; l'interprétation qu'ils font des Ecritures est l'interprétation véritable et orthodoxe. Mais, s'il faut dire la vérité, ils ne présentent qu'une ombre, qu'un fantôme de l'Eglise catholique, de son sacerdoce sacré, et de l'autorité infaillible qu'elle a pour expliquer et proposer le vrai sens des Divines Ecritures.

» Il est done bien nécessaire que celui qui les écoule se mette en garde contre la séduction. Dans ce dessein, je dois, Madame, indiquer à Votre Majesté deux moyens, dont l'un me semble tout-à-fait bon, et l'autre ne me paraît pas absolument mauvais.

» Le premier moyen que je propose pour se défendre des séductions de l'hérésie, c'est de bien comprendre qu'il n'appartient ni à Votre Majesté ni à aucun autre prince temporel de traiter des choses qui regardent la Foi, parce qu'ils n'ont pas le pouvoir de décider ces sortes de questions, et parce que d'ailleurs ils ne sont point exercés à approfondir ces matières subtiles et abstraites. Et s'il est juste, comme dit le proverbe, de laisser son art à l'artisan *, il faut aussi laisser aux prêtres le droit de s'occuper des affaires de la Religion ; il faut surtout laisser au Souverain-Pontife et au Concile Général à prononcer sur les choses de la Foi, causée majores^ qui sont exclusivement de leur ressort.

» Maintenant donc qu'un Concile Général est ouvert, il ne me paraît ni légitime ni convenable de tenir des assemblées particulières. Ce fut par cette raison que les Pères du Concile de Bâie défendirent que, pendant leur réunion et même six mois auparavant, on convoquât aucun Concile provincial.

» Voilà donc le premier moyen que j'ai à proposer à Votre Majesté, moyen de tous le meilleur et le plus concluant. Ce serait d'envoyer à Trente les Prélats, les Théologiens et tous les religionnaires ici présents. Ce Concile est le rendez-vous des savants de tous les pays. Il a un droit certain à l'assistance infail-

1 Tractent fahritin fnhri.

338 CIÎAP. VIII. — IHSTOmK

lible du Saint-psprit, œ que, cortos, l'on no peut so proinetlre ilaiis ces séjances particulières.

» Les docteurs de la iiouvolle religii)^, ^i toutefois, co^K^iue ils s'en vantent, ils ont la volonté sjncçrp de cpnnaîfj'e la vôrité, peuvent- s'y rendre avec une entière sécurité. Le Souyerain-Poivtife leur donnera les sauf-conduits et toutes les assi^rances nécessaires. Quoiqvi'à vrai dire, je pe pensp pas qu ils désirent d'ôtre instruits, mais bien plutôt d'insfrviire pu de redresser les autres, et de répandra partout le venin de leurs préceptes. En ef^t, au lieu d'écouter les pracles et les pasteurs de l'Eglise, ][ipus les voyons empressés de prêcher e^x-^ra^?) et de prononcer d'interne inables bâr^gues.

» Quant au second moyen, qui, sans être bon, n'est pas niauyais, Je voici : Puisqiie Vptrp Majesté, par indulgence pour les moderiies sept^ires et p9ur essayer de les g^g'^eTî A biw ypulu permettre dps conférences, le deiïianderai quelles se tiennent seulement eii présence de gens instruits ; parce que, pour ces personnes, il n'y aurait point de dangejr de perversion ^ et qu'elles seraient même capables de convaincre et d'éclairer les esprits plutôt entraînés par t'errpur que par rentétemefit de l'prgueil. il y aurait encore eet avantage, qii^on éprgnerait ^ Volfe Majesté et ù ces très-honorables seigneurs l'ennui dp discussions longues et eqibrouillées.

» Si j'ai promis en second lieu de répondre 4 quelques ob-r jections , ce n'est pas que je le croie nécessaire , puisqiie , grâce à l'illuslrissime Cardinal de Lorraine et à Targumentalion savante de plusieurs maîtres , tes partisans de la nouvelle religion ont é^é suffisanjment cpnvaincus de mensonge *, surtout en ce qui concerne leur prétendue mission et la profession qu'ils pnt faite de ne reconnaître aucune vérité , à moins qu'elle ne fftt expressément contenue dans les Divin s Ecritures. Il me reste donc fort peu de chose à ajouter.

' Otie yecoiule paiiic du discours de I^vaos comprend dans le mauufcril aw^oer»^)he dcHx subdivisions. En la première, m (^i^ncrul des Jé>ttile» r^fwïd'iUi ofcfedioM dfi Pierre j^artyr fff»Ue |a pré^e^ice ii*cUe de Jt^us-ChJ^isJ dj^oa l-'Kiifl^risU». Dahs la seconde, il parle de la pinei.due mission (|ue les ProtéalauJs' sèsoîil doiimV. Nous avous cru devoir ontellre ici la partie de la di^ussi^n i^yanl Irait à rEuchartstie, qui n'a aucun rapport direct avec cet ouvrafle.

DF LA COMl'/.fiNlE DE JÉSUS. 339

9 Nos adversaires objectent que des Evoques entrés dans la prélature par sin^onie ne sont pas de légitimes pasteurs ; je leur répond^, après tout ce qui a été dit et si bien dit sur ce sujet : supposez qu'il y ait réellement quelque prélat simoniaque qui ne soit pas entré parla vraie porte dans le bercail de Jésus-. Christ , et qui , par conséquent , devienne devant Dieu répré-; hensible et criminel; toutefois, tant qu'il n'aura pas été convaincu et déclaré coupable dans le for extérieur, il pst Évoque légitime aux yeux des Fidèles et de TEglise, qui ne juge ppml des secrets intérieurs de la conscience. Dieu lui-ipême , pour ce qui regarde l'administration des Sacrements et l'exposition de la vraie doctrine , se servira du ministère de ce prélat indigric aussi bien que du ministère des autres Evêques bons et fidèles ; car le droit de commander dans l'Eglise est i^ne grâce qui est accordée pour l'avantage des autres , et le Seigneur ne rend pas le monde chrétien responsable des péchés secrets de ceux qui le gouvernent.

» Pierre MartJT a prétendu qu'il vaudrait mieux que le peuple nommât , comme autrefois , ses pasteurs ; et par là il a montré évidemment qu'il était vepu ici plutôt pour dicter la loi que pour la recevoir.

* Il y a eu différentes formes d'élection, je l'avoue; mais toutes ont été sujettes à des abus, c'est une vérité incontestable.

» Ainsi les Papes étaient élus autrefois par le Clergé et par le Peuple Roinain; ensuite ils lé furent par le Clergé sèu* lenfient. Ce mode d'élection se pratique encore aujourd'hui pon-seulement à Rome ppur le Pape , mais aussi pour les Evéques d^ns tpute l'étendue de TAllemagne. En d'autres temps j œ furent les Empereurs qui désignèrent les Papes , comme de nos jours les Rois de France et d'Espagne nomment les Evêques.

. * Or , dans tous ces modes d'élection , il s'est glissé ou il a pu se glisser des abus. En effet, il est au moins aussi facile de corrompre plusieurs personnes parmi le peuple que de gagner par des voies illicites les électeurs ecclésiastiques ou leç princes temporels. Dçins tous ces cas , on se rend également coupable de simonie.

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» Ainsi, l'argument qu'on prétend tirer du danger de simonie dans le choix des Evoques peut être employé aussi bien contre Volection po.pulaire que contre l'élection faite par le prince, au nom du peuple qu'il représente et dont il a l'assentiment présumé.

» Viennent ensuite les sophismesde Pierre Martyr pour prouver la mission des apôtres du nouvel Evangile. « Les Apôtres, dit-il, les Prophètes ont prêché sans avoir reçu l'imposition des mains ; et, comme la femme de Moïse circoncit elle-même son fils dans le cas de nécessité , et comme un Turc peut , dans le même cas , baptiser celui qui désire d'embrasser le Christianisme ; de même, conclut-il, les nouveaux docteurs exercent par nécessité et légitimement les ministères de l'Eglise , bien qu'ils n'aient point été envoyés par les supérieurs ecclésiastiques et qu'ils ne soient pas consacrés par l'imposition des mains. »

» D'abord j'ai lieu d'être surpris que nos adversaires se comparent aux Apôtres et aux Prophètes ; les Prophètes et les Apôtres , outre la sainteté de leur vie, avaient mission immédiate de Dieu. Or, le Seigneur n'est pas tenu d'imposer les mains à ses ministres ; il peut , sans employer ni matière ni forme sacramentelle , produire l'effet attaché aux sacrements. De plus , les Prophètes et les Apôtres ne prêchèrent rien qui fut en opposition avec les vérités déjà révélées ; ils confirmèrent leur mission par un grand nombrs de prodiges et d'œuvres surnaturelles , comme nous le voyons écrit des Apôtres et de plusieurs d'entre les Prophètes. Si quelques-uns parmi ces derniers ne firent point de miracles , la prophétie elle-même , qui est un effet surnaturel, était la 'preuve de leur mission. Quant à nos nouveaux prêcheurs , où est la sainteté de leur vie ? et la doctrine qu'ils enseignent n'est-elle pas formellement contraire aux vérités telles qu'elles sont définies par l'élise universelle?

D Enfin , puisque Frère Pierre Martyr a exhorté ses auditeurs à confesser leur foi ; moi aussi , Madame, je confesse tout èe que j'ai dit de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie en mémoire de sa Passion, Je confesse que c'est une vérité delà Foi catholique pour laquelle , avec la grâce du Seigneur, je suis prêt à mourir. Je supplie donc Votre Majesté de défendre

et de professer toujours la vérité catholique, ainsi qu'elle le fait , et de redouter plus Dieu que les hommes. Alors ce souverain maître vous protégera , vous et votre fils le roi tréschrétien; il vous conservera votre royaume temporel et vous donnera l'éternel. Si, au contraire, vous faisiez moins de cas de la crainte de Dieu, de son amour et de la foi en lui que de la crainte et de l'amour des hommes , ne vous exposeriez-vous pas au danger de perdre le royaume spirituel avec celui de la terre? J'espère de Dieu Notre-Seigneur que cette calamité ne vous frappera point. J'attends, au contraire, de sa bonté qu'il vous accorde, ainsi qu'à votre fils , la grâce de persévérer. Il ne permettra pas qu'une noblesse comme celle qui est ici réunie , qu'un royaume très-chrétien et qui a servi d'exemple et de règle aux autres , abandonne la Religion catholique. 11 ne faut pas que ce royaume et cette noblesse se laissent souiller par la contagion des nouvelles sectes et des erreurs modernes. »

Catherine de Médicis ne s'attendait point à l'énergie de ce langage. L'impression que Laynès prodiiisit our elle fut si forte qu'elle ne put retenir ses larmes. Deux jours après , le prince de Condé, qui, malgré son calvinisme, témoignait au JèsuiU?» une affectueuse confiance, dit à ce dernier :

« Savez-vous, mon Père, que la reine est très-indisposée contre vous, et qu'elle a pleuré ? » Laynès répliqua en souriant : « Je connais de longue date Catherine de Médicis : c'est une grande comédienne ; mais , prince , ne craignez rien : elle ne me trompera pas. »

Il avait parlé avec tant d'autorité de l'inutilité du Colloque , des dangers qu'il offrait pour la Foi , le cardinal de Tournon l'avait si bien secondé , que le roi , que Catherine , les princes et les cdhseillers de la couronne s'abstinrent d'assister aux autres séances. La parole de Laynès mit un terme à ces discussions solennelles , dans lesquelles les Protestants , en face du roi iTiineur et de toute sa cour de prélats et de gentilshommes, prenaient à partie les dogmes de la Religion catholique. Ainsi était exaucé le vœu le plus ardent du Souverain -Pontife. Les conférences n'eurent plus lieu qu'entre les Evèques et les théoloûfiens.

348 C4IAP. VHI. — HfêTOIRe

La «oncluftion de pe CûHoqu«3 f^it un fonputaire de Foi sur là ^uinto-Eiicharistie. Les deux piirtis devaient l'adopter; inak k« Huguenots remisèrent de le signer, et l'assemblée fiit dissoute le 14 octobre 1561.

Du fond de sa ville de Genève , Calvin suivait les évolutions de ses disciples. Il savait leur défaite, il connaissait les dissensions qui s'étaient feit jour entre eux , les jalousies qui avaient éclaté, les hésitations de Bèze , et* il sentait le besoin de rendre aux siens le courage. 11 adreissa donc au marquis du Poët, chainbellan du Roi de Navarre, et ^lef deç Protestant^ du midi de la France , une lettre qui est tout à la fois un acte de politique et de cruauté.

Lorsque tes novateurs et les révolutionnaires n'ont pas eiieore la force en main, ils parlent de liberté, ils implorent la tolé-* ranoe. Ainsi Calvin no demandait â François P' que le droit de répandre ses enseignements, il a ^andi, son parti est devenu puissant : Calvin se feit persécuteur , et il écrit le âO sep^ tômbre 1561 :

« Monseigneur, qu'avez-vous jugé du Colloque ie Poissy? Nous avons conduit fièrement notre affaire... Vous n'épargnez ni conseils ni soins... Nous savons la récompense de tant d'espérance, Surtout ne faites foute de défeire le pays de ces zélés faquins qui exhortent les peuples par leurs discours à se bander contre nous , noircissent notre conduite et veulent faire passer pour rêveries notre croyance. Pareils monstres doivent estre étouf» iës comme je fis ici en l'exécution de Michel Servet, Espagnol*. »

1 l/ori^ïKat <K' Ia Icllre de Ciilviii c&l cQiro les mains de M. d'Aiiissac do Vajréa». Ellrf'o»! eilrnt:<«' nnr nous d'iiH ouvrngo iiiÔlulé : Notice Historique m r ia ville fft le canton fie tufrém i?u\^- ^^^)* oiiyrtiBe qui nèié Vohjiei d'un fui^Hirt ii la Siniél»' royale des anti(|u ires deFran.e. Vollairc éilo un fra(ïincnl dft colle lellré dans ijun ^if!(»i sur le» Mie^n, pac[»'40l di| fienviènfie Yoiutne de la coWeilion de ses œuvres iuipriniéo à Gi^ncvo. Colle ôj)llre coïncide d'une manière fraupanle avec iH)0 nuire de le même Calvin . dans laquelle on lit à propos de Mi(»iel Servet : fi^ifffo capitale saUpn forejutijciiim : J'espère que du moins U condamnaMon 9w^ ("ipilale. iJoaniiis Cnivini Epmtnlc^et ftesponsa, p. 70, t. ix , édiliou d'AmsIer- 4|am» en ItHiT, chp* Jean- Jacofr SvhiglFW'-)

Oainf cjlle niji^mp t'dilion, ThÔMdt.rô de Bèze annonce qu'il a fait un choix in delectu ipso , dil-il, «les loKrei île Calvin. \\ dMare qu'il a crn pouvoir changer et sii^M'cii^Pi' ^^ HMd> f\ des porjsi^çg. Aifjgj Th<^odore de Bèze , plus prudent « a mU'lile les paroles de iruauU' que son mallrc donnait pour moi d'ordre h ses seoia- Itfiips. Nous n'avmis doi|o quu lit ptuikint alfaiblie de Calvin, Q\\*m juge , par les citations <iue nous venons de Taire, doâ suppressions qu'ont dA subir les paniers de ce chef lie la Ri'fonne.

DE L\ COMPAGNW »E JÉMJS. 348

Ces paroles ont un arriére-goût du bûcher sur lêc^uel Tapostai de Noyon fit monter à Genève Tapostat d'Espagne; mais cas paroles, tout affreuses qu'elles sont, démontrent que Calvin voulait rassurer ses partisans sur les résultats du Colloque de Poissy. Laynès avait fait échouer leur tentative. Ils ne pouvaieni plus combattre avec le raisonnement; le maître eonseillait de iWire appel à l'assassinat.

Les rapports qui s'étaient établis entre le prince de Condé et le Général des Jésuites devinrent de plus en plus intimes. Le prince aspirait à voir cesser des dissidences religieuses qui , tAt ou tard, menaçaient de faire éclater la guerre. Il demandait h Laynès le remède aux maux qu'ils entrevoyaient tous deux dans un prochain avenir. Le Roi de Navarre lui-même se jnélait à ces entretiens. Une note adressée pir Laynès au prince de Condé en fait connaître toute l'importance. Cette note répond aux difficultés que Condé avait élevées contre la réunion des deux Kglises; elle démontre surtout que Laynès était aussi franc pour ses amis >qu'avec ses adversaires ; car on y lit : « }.a principale cause de la séparation est la conduite des ecclésiastiques, qui , h commencer par le Chef Suprême et les prélats jusqu'aux membres inférieurs du Clergé, ont grand besoin de réforme quant aux mœurs et à l'exercice de leurs chaînes. Leur mauvais exemple a produit tant de scandales que leur doctrine est devenue un objet de mépris ainsi que leur vie. »

La note â pour but de déterminer les Calvinistes à se rendre au Concile de Trente. Elle se termine et est signée de cette manière :

« Pour voir cette union tant désirée, je sacrifierais cent vies, si j'en avais autant à offrir. Ainsi, du malheur de ces divisions , la bonté divine tirerait, --outre l'union, — le bienfait de la réforrpe de TEc^liîïe dans la tête et dans les membres.

>» De votre Excellence le trés-hwmblp serviteur en Jésus-Christ,

$ Celui qui parla à Votre Excellence dans la chambre du Roi de Navarre, et à qui elle commanda de vous adresser par l'^crit ce qu'il avait dit do vive voix, a

344 CHAP. Mil. — HISTOIRE

Le Général des Jésuites, en communication fréquente avec le chef militaire des Protestants, prévoyait bien les malheurs qui résulteraient du Colloque de Poissy. Un funeste exemple y avait été donné : on avait traité avec les Calvinistes sur le pied de l'égalité. Us allaient donc tirer parti de ces concessions. Layncs résolut de séjourner en France pendant quelques mois, afin de vivifier dans les cœurs le principe catholique exposé à tant de périls. Il prêcha en italien TAvent et le Carême à l'église des Augustins. Là, il se faisait entendre quatre fois par semaine. Dans le même temps, il montait dans la chaire du Collège de Sainte-Barbe et dans celle de plusieurs autres églises. 11 parlait tantôt en latin, tantôt en français. Cet apostolat, que sa réputation d'éloquence rendait encore plus fructueux, ne suffisait point à l'ardeur du Missionnaire. Il visitait le roi, la reine-mère et les princes; il conversait avec les plus célèbres docteurs de Sorbonne. A tous il démontrait que faire une concession aux Calvinistes, de quelque nature qu'elle fût, c'était perdre la Religion. Il s'opposait surtout à ce que des temples leur fussent accordés dans l'intérieur du royaume. Il adressa même à Catherine de Médicis un mémoire qui est une étude politique et l'un des documents les plus précieux sur la question de liberté religieuse * .

« Puisqu'il s'agit d'examiner s'il est utile d'accorder des temples ou lieux d'assemblée à ceux de la nouvelle Religion, on propose à la Reine Très-Chrétienne plusieurs raisons qui peuvent servir à décider la question d'une manière conforme à la gloire de Dieu, à l'honneur, à la dignité et à la conservation du Roi son fils, et au bien commun de tout le royaume,

» La France, qui a reçu depuis un grand nombre de siècles la Foi de Jésus-Christ, et qui a persévéré jusqu'à présent dans la Communion de l'Eglise Catholique Romaine, ne pourrait pas, sans un très-grand préjudice, admettre une autre religion, qui, sans parler des dogmes nouveaux qii'eile enseigne, romprait les liens de cette antique union. Et puisqu'il n'y a qu'un Roi, qu'une Religion, qu'une Eglise véritable, hors laquelle on ne peut espérer de salut, si cette Religion véritable est celle qui a été

* Le lexle «le ce document est en ilalion , comme le discours de Loynès au Colloque de Poissy.

DE LA. COMI^AGNIE DE JÉSUS. 345

constamment professée dans ce royaume depuis son origine jusqu'à nos jours, ceux qui en embrassent une autre entrent donc par là dans une voie de perdition. Si, au contraire, la religion réformée^ est vraie, il faudra avouer qu'aucun des rois qui ont précédé, qu'aucun de leurs sujets n'ont marché dans la voie du salut. Décider si l'on doit introduire dans le royaume cette secte récente et si l'on doit accorder des temples à ceux qui la pratiquent, ce n'est pas une affaire de peu de gravité et qu'on puisse terminer à la légère. Il conviendrait donc à la sagesse, au zèle et à la piété de la Reine-Mère de ne point permettre en France un changement de si grande portée dans un temps où le Roi Très-Chrétien, son fils, est mineur, et ne peut pas juger par lui-même de ce qui est le plus opportun.

» Par la même raison, les princes du sang et messieurs du Conseil privé ne devraient pas presser l'exécution d'une telle mesure, si l'on considère surtout qu'il n*y a aucune nécessite d'adopter sans délai un parti aussi désespéré. On peut, en effet, apaiser les troubles sans ouvrir des temples aux Hérétiques ; et quand même les exigences du temps demanderaient qu'on délibérât promptement sur cet objet, ou devrait y procéder avec maturité, à cause de son importance, le faire examiner par des personnes de savoir et de mœuri irréprochables, et qui fussent capables de donner au Roi de salutaires conseils touchant son propre salut et le bien de son royaume.

» Au contraire, si l'on se hâte de décider une question de si haut intérêt par les voix et par les suffrages d'un petit nombre de personnes, comme à la réunion de Poissy, certes une démarche si précipitée ne tournera pas à la gloire de la Reine ni de ses conseillers. On opposera à leur décision une assemblée convoquée légitimement à Paris et un édit juridique approuvé par tous les Parlements du royaume, qui repoussaient la religion nouvelle. On leur rappellera que, dans ce même temps, d'après les requêtes et les instances de ce royaume, on a convoqué un Concile général qui, d'après le sentiment constant de nos ancêtres, est le meilleur et l'unique remède contre la diversité des opinions en matière de foi ou de culte.

» Ainsi donc il faut espérer de la bonté de Dieu qu'il voudra

346 'CUAP^ VHl. . — HiSTOlM:

bien faire cesser les divisions par rapport à la doctrine, et dé- Iruirc les abus et scandales qui corrompent les mœurs.

» Sans doute il y a^ des changements à faire, des améliora-^ tions à introduire ; mais ce n'est que par le moyen d'un Concile qu'on pourra y parvenir de manière à ne point blesser la con« iiance des fidèles. Chacune des nouvelle^ sectes qui se multi* fiient en Allemagne^ en Suisse et dans d'autres pays de la Cfaréti^ité, chacune de ces sectes contraires l'tme à Fautréi prétend avoir la véritable interprétation des Ecritures, et appelle les autres Hérétiques. Il n'y a d'autre voie de résoudre les difficultés qui concernent la Foi que la décision d'un Concile général légitimement convoqué et agissant pour toute l'Eglise; décision à laquelle nous devons créance entière, puisque l'Eglise est le fondement et la colonne de la vérité, que Jésus-Christ lui a promis son assistance et celle du Saint Esprit jusqu'à la fin du monde, et, par conséquent, que, dans ce qu'elle définit relativement à la Foi, elle ne peut pas se tromper. Le Concile ainsi légitimement assemblé et libre ne peut pas errer, de même que l'Eglise qu'il représente. H faudrait donc que la Heine, qui a déjà envoyé au Concile plusieurs prélats distingués, des théologiens et d'autres personnes respectables, y envoyât aussi les principaux ministres de la nouvelle religion , que ceux-ci y attirassent les nlinistres des autres provinces, et que l'on donna à tous des assurances de la plus grande sécurité. S'ils regardaient connue suspects les suffrages des Evêques catholiques, on pourrait procéder avec eux par voie de conférence, en faisant disputer quelques-uns de chaque parti, comme il se pratiqua autrefois au Concile de Florence, où l'Eglise Orientale opéra sa réu* mon à l'Eglise Romaine avec un sentiment de paix qui devenait pour tons une consolation.

» La concession des temples, faveur publiquement accordée aux nouveaux Hérétiques, serait très-funeste à la vraie Religion ; car, quand on refusa des temples aux autres sectes, elles s'éteigoirent peu à peu, n'ayant point occasion d'entendre d'autre» instructions que celles des Catholiques ; si, au contraire, Ton per^* met aux Hérétiques d'avoir des temples, leurs ministres peuvent conserver kun rites et leurs cérémonies pendant de longuet an-

DE hk COMPAGr^IE UË JÉSUS. cM?

nées. €*esi ainsi que nous voyons se soutenir durant |)lusieurs t»iécles l'hérésie d'Ârius, et beaucoup d'autres sectes^ comme celles des Grecs, des Arméniens^ des Ethiopiens, des Gophtes^ qui sont Nestoriens, celte des Vaudots et celle des Boltéisiens. Elles persévèrent de nos jours, au très-grand préjudice du Christianisme, parce qu elles ont des temples et des ministres. Au contraire, les sectes des Novatiens, des Phrvgiens* des Valenliniens, des Marcionites, des Pauliciens^ et d'autres hérétiques^ auxquels, par un édit public, l'empereur Constantin ôta les diapelles et les églises j et auxquels il défendit de s'assembler, soit en public, soit en secret, furent bientôt anéanties, comme on lit dans le ni« Uvre de l'Histoire tripaHita *.

» Nous en avons encore un exemple dans les Juifs et dans les Sarrasins, qui reçurent ordre de sortir d'Espagnei s'ils ne se convertissaient pas. Une notable partie dé ceux qui restèrent, quoiqu'ils eussent été baptisés, furent constants en leur infidélité pendant plusieurs années, parce qu'on leur avait laissé leurs synagogues et leurs mosquées; mais après qu'elles leur eurent été enlevées, ils devinrent sincèrement ratholiques. En voici la raison : l'homme est naturellement porté à pratiquer la Religion ; et, quand il ne lui est plus permis de professer celle qu'il voudrait, il en embrasse une autre pour ne pas vivre sans culte. Il en arriverait de même à ces sectaires, si on leur refusait la commodité des temples. Au bout de quelques années ils retour^ nuiraient à l'Unité catliolique.

» Ainsi cette prétendue concession leur deviendrait réellement funeste, puisqu'elle leur fermerait à l'avenir la porte de l'Eglise.

K Si Ion accordait des temples par tolérance, c'est-à-dire pour maintenir la tranquillité du royaume, — comme la politique exige que l'on permette quelquefois de moindres maux pour en éviter de plus graves, — loin d'obtenir l'effet qu'ert se propose, il arriverait tout le contraire. Pour contenter la partie h plus minime et la moins bonne, la Reine se rendrait odieuse

I E|[>ipltatie te ScoIi;isleoulc Jurisconsullc.qui vivallau cominciicchioiiUiisixiriiic siècle, traduisit du qicc en laliii lei Histoires ecclésiastiques de S^^cralc, de Solunièuc et de Théodorel; il en Ut ensuite un abrégé, qu'il divisa en douze livruà. auxquels il donna le titre iVllistoria trlparlUa, Cet ouvrage, cité par le Père Laynès, a été inséré dans l'édition des Conciles de Suri us.

348 CHAP. vm. — HISTOIHE

à la partie la plus saine et la plus nombreuse de son royaume ; car, quoiqu'on compte beaucoup de personnes qui aient embrassé c«tte reliffion, néanmoins, comparativement aux Catholiques romains, elles sont en minorité. Si on accordait des temples aux hérétiques, leur joie n'égalerait pas le mécontentement des Catholiques ; or, il est plus essentiel de conserver la bienveillance de ceux-ci que celle des premiers : car si les Catholiques étaient poussés au désespoir et s'ils pensaient à changer de gouvernement, ils pourraient faire plus de mal.

» On prétend peut-être éviter certains scandales occasionnés par le défaut des temples; mais n'est-il pas plutôt à craindre d'en exciter par là de plus graves et de plus universels? Après s'être trouvés jusqu'à présent en petit nombre et de peu d'autorité, les sectaires, par la connivence des magistrats et par l'iml)unité, sont arrivés à une telle insolence qu'ils ont eu la hardiesse d'occuper des villes entières de ce royaume, d'en chasser les Catholiques, d'ôter aux Religieux leurs monastères, de brûler et de j)iller les églises, de briser les images, et même de fouler aux pieds le Très-Saint-Sacrement ; je ne dis rien des meurtres et d'autres cruautés, ce sont des choses trop odieuses à rapporter.

» Que feraient-ils donc à l'avenir s'ils devenaient plus nombreux, et s'ils se croyaient ainsi plus favorisés par les princes?

» Leur insolence croîtrait certainement, elle se montrerait intolérable. Pour ce qui regarde les Catholiques, si, lorsque ces hérétiques étaient hors des villes et dans des maisons particulières, ils ont eu souvent des démêlés avec eux, combien cette occasion ne sera-t-elle pas plus fréquente lorsqu'ils verront des temples élevés par les sectaires au milieu de leurs cités ou dans leurs campagnes , et ne pourront-ils pas alors craindre raisonnablement que le nombre de ceux de la nouvelle religion augmentant, ils ne soient eux-mêmes chassés de leurs temples et même des villes, comme on l'a vu dans d'autres endroits où les hérétiques se sont trouves en force? Aussi voyons-nous dans l'histoire les persécutions que les Ariens ont suscitées aux Catholiques ; nous savons, par le livre iv« de la Tripartita^ que Macédonius, lorsqu'il se sentait assez fort, chassait les Catholiques de leurs églises , et, de plus il les obligeait \\ recevoir sa

comiTiuiiion. Uuclques-iins fléchissaient sous les cruautés de la persécution ; pour les autres , ils étaient privés de leurs biens ou de leurs dignités , et on en voyait même marqués au front d'un signe d'infamie. Ainsi le désespoir pourrait porter les Catholiques à la révolte et à la guerre civile , comme il est arrivé en Allemagne et ailleurs. Ce n'est donc pas en donnant des temples aux hérétiques que Ton assurera la tranquilUté de la France. » Cette concession serait un crime non-seulement contre la Majesté divine, mais encore contre la Majesté du Roi Très- Chrétien, puisqu'elle afTaiblirait de beaucoup les forces de ce royaume, qui a été jusqu'à présent très-puissant à cause de son union et de l'amour des sujets envers leur prince ; car la division des coeurs une fois introduite avec la diversité des religions, il n'y aurait ni obéissance ni dévouemei^t dans le service du Roi, parce que le parti dissident n'aimerait pas le monarque , mais il en désirerait plutôt un autre qui fût de la même religion que lui. Ainsi la fidéUté s'éteindrait dans les cœurs, et si des ennemis étrangers menaçaient la France , elle se trouverait plus exposée à peurs attaques. Il ne faut pas croire qu'on pourrait si facilement contenter les deux partis ; car, connne dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, on ne peut pas servir deux maîtres à la lois ; et n'arrivera -t- il pas plutôt ce que le Sauveur dit autre part : qu'un royaume divisé en lui-môme sera désolé? De plus', si , tant que l'ancienne Religion a fleuri dans ce pays , Dieu Ta conservé et couvert d'une protection spéciale, nedôiton pas craindre que , dans le cas où la Religion viendrait h s'éteindre. Dieu n'abandonnât la France comme il a abandon{|^ l'Empire d'Orient , en le laissant s'affaiblir par les hérésies que cet Empire avait reçues dans son sein?

» Et lorsqu'il se sépara de l'Eglise Romaine après la réunion opérée au Concile de Florence, par un juste jugement de Dieu , Mahomet, sultan des Turcs, s'empara de Constantinople et de toutes les provinces , qui furent ainsi réduites à un misérable esclavage.

B Par cette concession, on s'écarterait de la conduite qu'ont tenue avec tant de gloire les anciens Empereurs et Princes chrétiens. En clFct, loin d'accorder des temples aux héréli- I. 20

350 CHAP. \i\L — HISTOIRE

ques , ils leur otùreut ra«me ceux qu'ils avaieat déjà , oomioe nous l'avons dit de Constantin h^ C'est en suivant l'exemple de cet Empereur, — comme le raconte Sozomène au livre IX de son histoire, chapitre XIX, — que Théodose ordonna par des lois sévères que les hérétiques n'eussent point d'églises, qu'ils n'enseignassent pas la Foi, et qu'ils n'ordonnassent ni Evêques ni Prêtres. Il expulsa des villes plusieurs des seciaire>, écart * ks autres des honneurs publics , et enfin il publia de« édits cootre eux. Marcien , excellent Empereur , par un décret qui lui fut trés-honorable , ôta les églises aux Eutychiens (XIX« acte du Concile de Calcédoine).

» Il est donc évident , si l'on accorde des temples aux sectaires, que la mémoire de la Reine, des princes du sang et des membres du conseil sera flétrie d'une tache honteuse et dans les histoires de notre temps et dans les annales de la postérité k plus reculée. Et cette condescendance paraîtra d'autant plus blâmable que ceux de la nouvelle religion et les autres hérétiques n'accordent aucune église au culte catholiqite dans les pays ou dans les provinces dont ils sont maîtres. A Genève, par exemple , à Zurich et en d'autres villes, ils puuissent rigoureusement les Catholiques, qui sont en grand nom1ji*e ï^araii eux, lorsqu'ils veulent pratiquer quelque exercice de leur cake, li^attachement que ces hérétiques ont pour leur secte devrmt donc nous exciter à en avoir un semblable pour l'ancieftac et véritable Religion.

» Que Ton ne croie pas que , si la ga.r^ènê gagne k coriM social , il soit au pouvoir dos prijK'es de l'arrêter à leur ^rc ; mie, si le fcu de cette hérésie croît avec la conce^^iÔM des teni- })ies, ils puissent réleindre quand ils voudront. La lice»ee etrréné<3 de la cliair^ que lés nouveaux prédicants favorisent si effrontément, a beaucoup troj) d'atti'aits sur les coeurs ; et si iamais ces sectaires se trouvent en fofcCj il est certain qu'ils n'épar-^ gneront ïien pour détruire en France lé culte cathoHqiie contre ils Vont fait en Saxe, en Angleterre, en Danemark et .da«s d'au^ très Etats du nord.

B Par cette concession on oterait k une iafiûilé ^'âtnes ie moyen de faire leur ss^ut , et o^iendafilt J>éSB6HQ)rist menaoe

m LA COMPAGNIE DE JKSl'S. 35i

crime manière terrible le téméraire qiii scandalise le plus petit de ceux qui croient en lui. Cet exemple serait aussi trés-fnno&tc et contai^ieiix pour les nations 6lrang:éres ; et ce dantçer est d'autant plus réel que Tautorité de la France apparaît plus grande et qu'elle exerce plus d'influence sur les autres peuples de rKuropc. On ferait aussi injure au Concile déjà assemblé sur les instaïices de ce royaume, parce qu'il semblerait que , par le lait, on approuverait la iloctrine des nouveaux sectaires ; c'est cependant pour se prononcer sur cette doctrine et pourvoir aux besoins de l'E^clise que tant de prélats de tous les pays de |a Chrétienté se réunissent à Trente. Ce serait enfin un coup funeste porté h la Relip^ion et h toute TEgliFe Catholique si Ton eofumençait par retrancher de son corps un membre aussi noble que le Royaume trés-chrétien de France, dont les princes se sont toujours distingués par le zélé pour la gloire et les intérêts du Saint-Siège.

* L'introduction de Thércsie dans cet Etat semblera d'autant plus étrange que Ton se rappelle le senucnt que le Roi Charlemagne et les Français d'un c(Mé, et de l'autre le pape Adrien l**'' et les Romains, firent sur l'Autel de saint Pierre de se courserver amitié perpétuelle et de se défendre mutuellement contre leurs ennemis.

n On dt)it encore remarquer que les pripces chrétiens qui ont tîivorisé les sectes et qui ont attaqué la Religion véritable et ancienne .«résout vus chAtiés de Dieu, même dans ce monde. Quelques-uns, en effet, ont été tués par leur ennemis , d'autres par leurs propres sujets ; plusieurs sont morts soudainement à la ileur de l'âge ; et souvent Dieu a retiré de leur famille l'Empire et la Royauté et les a domiés à d'autres : ce qui est etmtirmé par les histoires d'Empereurs et de Rois trés-puissants, par exemple, de Valens, d'Anastase, de Constant, de Léun, de Théodoric , et de beaucoup d'autres que nous pourrions citer. Ainsi donc, tout considéré , un si grand changement , c'est-à-dire la concession de temples , semble être contraire à la gloire de Dieu , à l'honneur, à la dignité , à la conservation du Roi Très-Chrétien, au bien commun du royaume et de l'Eglise universelle. Mais, poin* concilier les différences

352 CHAP. vni. — HISTOIRE

i\o la dortrinc et pour réprimer les désordres et les abos, on doit avoir recours au Siège Apostolique , à rimiUtion de l'Empereur et Roi de France Louis l*''. Ce prince , consnllV* parles ambassadeurs de TEmpereur de Constantinople, Michel, sur les images à exposer dans les temples, remit toute l'affaire au Pape , comme à celui qni devait juger ce point en dernier ressort. Si ce moyen ne satisfait pas les Dévoyés de. TEglise, qu'ils confient au Concile général la décision de toutes ces difficultés. »

Ce langage posait nettement la question entre les Catholiques et les Huguenots. Au-dessus des droits alors mal définis et encore plus mal compris de la liberté, il y avait une considération qui dominait tous ces droits et qui devait les annihiler, puisqu'ils étaient hostiles à la Religion du pays. C'est par l'unité dans la* Foi que les nations conservent longtemps leur unité politique ; c'est par elle que les peuples sont forts ; c'est elle qui empêche de discuter la source du pouvoir, et qui ainsi maintient le respect dû à la loi dont ce pouvoir est l'organe.

La tolérance pour les esprits novateurs s'arrête devant le salut de la Société tout entière. Laynès possédait le génie de la politique et la science du gouvernement des hommes. Il sentait que c'est par les concessions que les rois se perdent, et il conseillait de ne jamais accorder de temples aux Dévoyés de l'Eglise. Les raisons qu'il déduit sont concluantes ; Catherine de Médicis s'y rendit. Le Jésuite avait triomphé de l'opiniâtreté même du Calvinisme ; mais sa prévoyance fut condamnée à la stérilité par les faiblesses du Gouvernement.

Les rois de l'Europe avaient trop fait en faveur des sectaires. Charles -Quint s'en était servi contre les Papes, François P"* contre Charles-Quint. Instruments politiques entre les mains de ces princes , ils avaient tour à tour épousé leurs querelles ; afin de donner une consistance au nouveau culte , ils l'avaient propagé, et, peu de temps après avoir essuyé ce refus provoqué par Laynès , les Calvinistes demandaient des temples les amies à la main; ils les obti^irent. La conjuration d'Amboise, tramée par eux contre le roi, avait effrayé la régente. On crut que, par des complaisances , il serait facile de les contenir; on se

DE L\ COMPAGNIE DE JÉSUS. tiT^H

Irorapa. Selon la pensre du (Général de l'Iiistitut , c'était r»ti»rniser Thérésie. Il ne restait plus à ses soldats qu*à la rombattre ; Laynès ne s'y épargna pas plus qu'eux.

Le Colloque de Poissy était dissous; mais Pierre Martyr, Pérosel, favori du prince de Condé, et Lîs autres n»inîsti'es bnV laient de continuer cette lutte de paroles qui préparait leurs adeptes à des mêlées plus sanglantes. Un autre Colloque fut indiqué à Saint-Germain-en-Laye. Bèze, Pierre Martyr, Pérosei et Marlorat attaquèrent le culte des images. Le docteur Pelletier, Polanque et Laynès leur répondirent ; mais on ne tarda pas encore à s'apercevoir que ces discussions ne produisaient que de tristes résultats. Il fut enjoint aux membres de h réunion de mettre leurs sentiments par écrit, afm que, s'ils n'étaient pas tous d'accord, la controverse pût être dévolue au Saint-Siège et au Concile. Le 9 février 1562, cette assemblée cessa ses conférences.

Deux mois après, elle perdait son président. I^ cardinal de Toumon mourait entre les bras du Père Polanque, son confesseur.

Le séjour que Laynès faisait à Paris avait retardé les progrès du Calvinisme et avancé les affaires de la Compagnie de Jésus. Quatre jours après la clôture du synode partiel de Saint-Germain, le Parlement de Paris acceptait ce que le Colloque de Poissy avait décidé relativement aux Jé.suiles. Son arrêt est aiasi libellé :

« Et tout considéré, lailitc Cour ^ ordonné et ordonne que ledit Acte de réception et approbation faite au dit Concile et Assemblée tenue à Poissy, sera enregistré au Greffe d*icelle Cour, par forme de Société et Collège qui sera nomme le Collège de Clermont, et aux charges et conditions contenues en leur susdite déclaration et lettres d'approbation susdites; c'est à savoir que l'Évêque diocésain aura toute superintendance, jurisdiction et correction sur la dite Société et Collège, ne feront les Frères d'icelui, en spirituel ne temporel, aucune chose, au préjudice des Évêques, Chapitres, Curés, Paroisses et Universités, ne des autres Religions ; ains seront tenus de se conformer entièrement à la disposition du droit commun... Fait en Parlement, le 13 février 1564. >»

L*acte de Poissy entériné au Par|eiH(int refusait aux jésuites la qualité de Société religieuse. Il disait qu'ils n'étaient reçus qup coïfime prêlres et écoliers du Collège de (llermout. Les F'éres ne tinrent aucun compte de ç( tte conditian. Au fronlispice de leur nouvel établissement ils firent ^aver ces mots, qui dilîéraient de leur titre, tout en le rappelant avec un corrpçtit": la maison n'était pas un Collège de la Compagnie de Jésus ; elle t\it Colleghmi Societafis ^myiinis Jesv K Par cette subtiKté» ils espéraient mettre en défaut la persista^ice du Parleïuent et 4^ rUniversilé. Les choses n'allèrent pas au gré de leurs désirs.

Un pareil assayt d'arguties était aussi pep digne des gr^ds^ corps qui le soutenaient que de la Société religieuse pqntre larpielle on le dirigeait. Ce n'est point avec de misérables ^rmes^ cpie doivent s'attaquer et se détendre ceux qui aspirent à gaurvemer les autres. Le Parlement et l'Université prenaient ririitiAtive, les Jésuites les suivirent dans cette voie, Qii les plaçait sur le terrain de la chicane, ils s'y montrèrent aussi b?ibiles qu'ils se révélaient diserts dans l'Eglise ou dans les chaires de l'enseignement. Deux ans s'écoulèrent ainsi; mais la victoire restait toujours a la Compagnie, car la foule des élèves se pressait agx leçons des Pères.

Du Roulay, greflier et historien de rUnivorsitt', ne craint pas il'en fairf> la remarque^, a Admis par l'assemblée ile Ppissy à certaines conditions, dit-i', et reçus par le Parlement sous les mêmes conditions, les Jésuites commencent à enseigner, mais gi*5ituifement, ce qui plut à beaucoup de gens. L'opppsition de r Université, à qui l'Evoque et le Clergé de Paris, la Yijlp et Icî? Ordres-Mendiants s'étaient joints, ne servit à rien, lueurs çks^*î.fts sont aussitôt fréquentées par un grand pom^re d'écoliers, et celles de l'Université se trouvent désertes. L'éclîit dont cejlesrci jouissaient avant enx a beaucoup souffert; mais la Religioii catholique y a beaucoup gagné, de l'aveu même de ceux qui sa

» 1^ rooipi).9ni« de JAiiis a ^ù aSRCï IcMiglcmp» «|>feî^ Snctefaa î^^ontinh Jestt pur iiliisiiUF> KviHjiiPs. SiiJMt CImuU's Bprnuus'o \n ijomni}»11 juu.».i, niais ^v t-VaiM» ivlle ihMioii-iiitiiiion (^Inil \sin\ cojimio. oîlo ihil tlouc painllre une iwuivcaiiié g|i ii|io siiblihli'.

' Hisiom' de rUniversitê de Parla, par du Rm:lav, l. vi, y. Mp (<Mil. d^ 4673».

DE LA COMPAGNIE DE JÉSl^S. 355

sont élevés avec le plus de violenct* contre les Jésuites : car on nés aurait dire combien cet Ordre s*est accrij en peu de temps, cl comment |out-îW-oup il a été accueilli partout d'un consentement presque unanime, avec quel fruit il s'est appliqué à convertir à Dieu et au Christianisme les nations barbares et à ramener des hérétiques à la Foi catholique. »

Un homme qui p marqué dans la science et dops le philospphisme du dix-l]uilién:!e siècle, d'Alembcrt, ruteur d'un ouvrage sur la Dfstriictio)} des Jé.^idt' s ^ destruction a laquelle il avait contribué d'une maniéie si active, enreiristfc ncpumoins les niémes ave^ix. Il écrit ^ :

« A peine la Compagnie de Jésus commença-t-elle a se montrer en Fnmce qu'elle essuya des dilVicullés sans i onibre pour s'y établir. Les Universités surtout llrent les plus grands efforts pour écarter ces nouveaux venus; il est ditijcile de dccitler si cette opposition fait l'éloge ou la condamnation des Jésuites qui l'éproiivérent. Ils s'annoncèrent pour enseigner gratuitement ; ils comptaient déjà parmi eux des hommes savants et célèbres, supérieurs peut-être à ceux dont les Universités pouvaient se glorifier; l'intérêt et la vanité pouvaient donc sujïire à leurs adversaires, au moins dans les premiers uioinents, pour chercher à les cM'Iun'. On se ra])pelle les contradictions send)lî|bles que les OhliTs-MfîidiiiiilS essuyèrent de ces mêmes Universités, quand ils voulurent s'y introduire. »

Le docleiu* lliinke vient^ de nos jours, confirmer les paroles de du Roulay et de d'Alembert. ïl dit^ : « Les succès des Jèr suites, sous le rjq)ji(5rt de l'enseigiieraent, furent prodigieux. On observa que la jeunesse apprenait chez eux beaucoup plus en six mois (iic chez les autres en àv^xw ans. Des Protest.uiji» inêmes rappelèrent leurs enfants {]v^ gymnases éloignes pour les contier aux Jésuites. »

1^41 paraissait dans les chaires de Paris (février 1 504), la Compagnie avait voulu y être représentée par des hommes dont ses rivales étaient les prepriières à adpriirer la science. Maldopat,

î Sur la dPmiriidian de» Jé&iUes,pstr iiu ail(«iir tl^siiilt^iesst^ (<PAU'm1»erl), p. ^O (iHlil de 4765).

2 Histoire de la Papattté. par Ranke, t. iiï, p. 41 {('i\\\. t\c <83h).

î]56 CHAP. VIII. — inSTOIRE

un des plus célèbres interprètes des Livres Saint», expliquait la philosophie d*Aristote ; Michel Vanegas commentait les Emblèmes d*Alciat ; d'autres, aussi renommés, enseignaient les lettres içrecques et latines, lis réunissaient plus de mille auditeurs à leurs leçons.

Ce motif était assez déterminant pour l'Université ; elle n'avait pais besoin d'en chercher d'autres. Dès 1563, après la mort de Pasquier-Brouet, Provincial de France , les Jésuites avaient formé le projet de pénétrer dans le camp ennemi ; et Julien de Saint- Germain, alors recteur, leur avait accordé des lettres de scolarité et tous les privilèges dont jouissaient les membres de ce corps enseignant. Mais en 1564, le jour de la Saint-Remi, les Jésuites, munis de leurs diplômes, s'annoncent, en recommençant les cours, comme faisant partie intégrante de l'Université. Cette tactique lui portait le dernier coup. Marchand était recteur; il convoque toutes les Facultés en émoi. On les consulte pour savoir si l'Ordre de Jésus sera admis dans le sein de l'Université. La réponse était forcément négative. « Attendu, est-il dit dans cet acte , que la Faculté de théologie a jugé que cet Institut attaque très-uniquement tous les curés, les statuts de l'Université, et qu'il ne reconnaît aucun supérieur, ce qui est la marque d'une secte très-orgueilleuse. »

On fermait une porte aux Jésuites; ils s'en ouvrent une autre. Requête est présentée par eux à l'Université. Ils demandent à y être incorporés, à condition qu'ils ne concourront pas pour les dignités de recteur, de chancelier et de procureur. Jean Prévôt, le nouveau recteur, les cite devant le conseil qui se tint à l'église des Mathurins. Voici l'interrogatoire auquel on les soumit, d'après d'Argentré, évêque de Tulle, et du Boulay :

Le Recteur. — <r Êtes-vous Séculiers ou Réguliers, ou Moines? » . .

Les Jésuites. — « Nous sommes en France tels que le Parlement nous a dénommés : taies quales nos Curia nominaml , c'est-à-dire. Compagnie du Collège appelé Clermont. »

Le Recteur. — « Êtes-vous dans la réalité Moines , ou Séculiers? »

m LA CÛMI'AONIE DR JFiUIS. 357

Les Jésuites. — « La pr*^senti» Assemblée n'a pas ilroit de nous faire eette question. »

Le Recteur. — « Êtes- vous vraiment Moines, Réguliers, ou Séculiers? »

Les Jésuites. — « Nous avons déjà répondu plusieurs fois r Nous sommes tels que la Cour nous a dénommés , et nous ne sommes pas tenus de répondre. » ^

Le Recteur. — # Vous ne donnez aucune réponse sur le nom, et vous ne voulez rien dire sur la chose. H y a un An*ét de la Cour qui vous défend de prendre le nom de Jésuites ou de Société de Jésus. »

Les Jésuites. — « Nous ne nous arrêtons pas à la question de nom. Vous pouvez nous citer en justice si nous allons contre le contenu de Tarrèt * . »

Un procès devenait imminent. Les Jésuites en appellent de rUniversité au Parlement. D'une rivale en décadence, c'était passer à un adversaire systématique. Ils déposèrent requête. Le 20 février 1565, le Parlement y mit un Soit montré, et le procureur-général Bourdin prit ses conclusions tendant i à ce qu'il ne fAt rien mnové jusqu'à ce que , parties ouïes, en ait été par la Cour ordonné. *

Les Jésuites n'avaient qu'un avocat; il se nommait Pierre Versoris. L'Université leur en opposa huit : Fontenay, de Thon, Ayrault , Dumesnil, Béchet, Guérard, du Vair et Etienne Pasquier se partagèrent l'attaque contre la Compagnie et se proposèrent, en multipliant les incidents, d'éterniser une cause qui leur créait un titre à la célébrité. Pasquier a dit luî-

1 Dans les archives du GesU on trowe une auln» répAiise. Elle est tout entière «le la main de Ponce Ckiffordan, celui-là mènie qui fut chargé de la prononcer eu sa qualité d» Procureur du Collège :

<c Messieurs, dil-il, il y a lonntemDs que Ton demande qui nous sommes. Les uns disent d'une manière , les autres d^une autre. En deux mots, voici ce que nous voulons être. Nous sommes enfants de notre mère, la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle nous protestons vivre cl mourir. Nous sommes ainsi que le dit le Parlement qui nous reconnaît, ainsi que nous d«'*rlare l'acte de réception de Poissy, Compagnie et Société du Collège ijui s'appelle de Clermont. A préseul nous vous supplions , pour l'amour de Oicn, de nous incorporer au corps de ITniversité, conformément audit arrêt de la Cour et de I Assembh-e de Poissv.

358 CFfAP. VIII. — HISTOmE

même ' : * Cette cause est la première planche de mon avancement an palais. »

Ses Hechtrclirs ^nr (a France, tout instructives qu'elles sont , ne lui attirèrent jamais la réputation qu'apporta à son nom le livre intitulé Ca'évlihme dea Jéstiites. Il se prit donc d'une haine de harreau contre eux. Tout avocat porte à sa première cause une afïection reconnaissante; il a un faible pour celui qui donna l'essor à sa parole : que sera donc cette reconnaissance lorsqu'elle rencontrera pour client une corjioration qui dispose de toutes les gloires? Pasquîer avait sa fortune à faire; il saisit l'occasion. Cet homme, fameux par la liame qu'il afllchu pour la Société de Jésus, n'était cependant pjis aussi ridicule ou aussi méchant que les membres de cette Société ou leurs partisans ont essayé de le peindre. A travers le mauvais ^oût et le style plein d'enflure inhérents à son siècle, il eut de rares qualités, de l'esprit et du cœur. Il se dévoua pour son roi proscrit, il n'oublia jamais les hommes qui avaient contribué à son élévatiort.

Etienne Pasquier se montra dans cette arène judiciaire ennemi personnel des Pères. Les Pères , à leur tour, ne Pépargnèrent pas^; on l'accabla de sarcasmes; on fit expier à son amour- propre les torts de sa faconde. La justice, dès cette époque , était boiteuse comme les Prières de la Mythologie ; elle allait le moins vite possible. Le Parlement ajournai!, difféjmit sans cesse, et spéculait sur les calamités dont le royaume était menacé pour satisfeire ses vengeances.

iViidant ce temps, Laynès, parti; pour le Concile de Trente,

^ iMire âe Pasquier, cilce dans VHis/oire de rrw/£-tTs//«?, pardii Boulav, l. vi, 4». «M.

- n |>arul h celle «époque un pamphlet f<ans4)oin irauletir. Il fiH ftihilmé par l'I'liiversilf a quel(|ue iiieiiihie lie POnlre «le .I(>sn8, et par4'opiHiou publi(|Ke à uti avtHal (|ui iueU«il A piulll la siluuliou pour se venger «lu son «s »le sou coiifrm*. D*après ce pamphlel, inliluU^ ; La Chasse du renard i^anqum, Klieiine Pttsquior « esl un maraïul de Paris, pelil tjalanl, boulfnii, plaisaulnur, pelit conipat^iton, vendeur «le hooielles, un sale el vilain salyrc, un arhi- maître, «ot par nature, par Ik^raire, par bémol, sol à lu plus h^utc (][amme, sot a triple semelle, sot a double Iciiiliire et Icint en cramoisi, sol en toutes sortes» de sol li>e8, un ffroite- papier, ih» babillard, une grenouille du Palai<, un clabaud de colme, un soupirail deiifer, un vieux renard, un iu^igne hypocrite, un renard relu, reiiard chenu, renard grison, pie babillarde, oison bri«l«î qui se débri«le licencieusement pour eitibouer, en?illainer et souiller la belle blancheur et le net plumage des cygnes. »

bt LA COAlFAGiNiE DE JÉSUS. 35*J

avait enjoint à ses compagnons de poursuivre partout l'hérésie. Les uns la conibattaient à Paris, les autres lui tenaient tète au fond des provinces. Kmond Auger avait appris que Jean de Montluc, cvèquc de Valence, adroit poliiique, courtisan encore |)lus adroit, abandonnait son troupeau à la dent des loups. Auger paraît sur les rives du Rhône; il prêche à Valence; il encourage cette population que son premier pasteur poussait à rinditîcrence ou à l'erreur ; il fortifie les Panpliinois , que commençaient a effrayer les courses de François de Beaumont , baron des Adrets.

Ce gentilhomme, condottiere des partis, et qui tour-à-tour fut protestant ou catliolique, selon ses intérêts, mais qui, sous toutes les bannières, fournit autant de preuves de sa bravoure que do sa cruauté, s'était fait Huguenot. A la tête de sept à huit luille paysans, que les sermons de leurs ministres avaient fanatises, il brûlait, saccageait, égorgeait, et ne faisait merci ni au sexe, ni à Tenfance, ni à la vieillesse. Calvin et Bôze avaient proclamé que leur culte devait s'établir par le glaive : le baron des Adrets mettait leur conseil en pratique. Emood Auger était lui prêtre dont le nom avait souvent nHcnti à ses oreilles; des Adrets fond sur Valence, où le Père ravivait la Foi.

La Mothe-Gondrin, lieutenant de roi de la province, s'est jeté dans la ville; il espère la défendre; ses etforts sont inutiles. On lui promet la vie sauve; mais à cette multitude se précipitant dans les guerres de religion, il faut apprendre que l'assassinat: est un devoir et que la parole jurée ne sera qu'un jpu. La Mothe- Goudrin est massacre. Le Jésuite tombe entre les mains des IJugucnots. Le Jésuite ne mourra pas sous le fer des soldats; les ministres calvinistes lui réservent une mort plus iguominieuse. Ils font dresser une potence sur la place, et, la corde au eau, ils le conduisent vers le lieu de son supphce, au milieu des vociférations de la foule.

Cette potence devient pour Auger une dernière chaire. U va être lancé dans l'éternité; «lais il veut que les Dévoyés sachent bien comment expire un prêtre; il parle de cette voix que le martyre a toujours le don de rendre plus sublime. Les vérités qu il annonce, l'accent qui les soutient, le courî^e qu'il déploie,

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360 CHAI*. Vlll. — HISTOUiE

tout cela fait impression, tout cela émeut jusqu'aux miuistres du rulte réformé. Apostats pour la plupart, ils croient eu lui offrant la vie le forcer à Tapostasie. Pierre Virct, l'un d'eux, va proposer à des Adrets de faire suspendre rexccution pour lui laisser le tem])s de discuter avec le Père et de le convaincre en face de Téchafaud.

Des Adrets était dans un de ses rares moments d'humanité; Il accorda ce que Viret demandait. Eniond descend de la potence, et les Calvinistes entrent avec lui en pourparlers. Caresses, menaces, raisonnements captieux, rien n'est omis : Auger triomphe des flatteries comme de l'erreur. Les ministres ne veulent pas s'avouer vaincus ; ils pensent que les ennuis du cachot rendront le Jésuite à la raison ; ils le gardent pour le lendemain. Le lendemain, les Catholiques de Valence avaient trouvé moyen de l'arracher à la captivité et à la mort.

A Pamiers, le Père Pelletier était sous le coup des mêmes dangers. Un arrêt du Parlement de Toulouse le fait sortir de prison, et, comme Auger, il se voit obligé de fuir une province où leur présence ne fait qu'exposer à des périls plus certains les Catholiques, n'ayant pas encore l'énergie de repousser la forc^. par la force. Le Dauphiné était fermé à Auger; il passe en Auvergne. Bientôt les villes de Clermont-Ferrand , de Riom et d'issoire éprouvent les effets de son zèle; il les préserve de l'invasion hérétique.

L'audace des Calvinistes ne connaissait plus de bornes. L*édit de Charles IX, en faveur du culte réformé, avait compromis le Trône et la Religion; ils allaient les ébranler lorsque, le 19 déceïabre 1562, le duc de Guise battit les Huguenots dans les plaines de Dreux. Le prince de Condé, leur chef, resta prisonnier; et, par une fuite précipitée, Bèze échappa au même sort.

Cette victoire changeait la face des choses. Les Protestants n'avaient pu vaincre le duc de Guise : le 24 février 1563, deux mois après, ils l'assassinaient par les mains de Poltrot, autant pour venger le massacre de Vassi que cette défaite si funeste à leur C41USC.

Au mois de- juillet lâ03, Antoine Posscvin et Emond Auger

se rencontrent dans la ville de Lyon, où, pendant plus d*une année, lexercice de la Religion catholique a été interdit par les violences des Calvinistes. Le maréchal de Vieilleville et les chih noines de la Métropole de Saint-Jean appelaient les deux Pères pour rendre à la seconde cité du royaume la Foi que tant de secousses avaient pu lui faire perdre. Possevin et Auger en deviennent les apôtres ; leur voix retentit avec tant d'éclat qu'elle communique aux uns le courage d'être Chrétiens, aux autres la pensée de renoncer à l'erreur.

Le Père Pelletier meurt à Toulouse ; les Capitouls ne croient pas pouvoir mieux remplacer le Jésuite qu'en nommant Émond pour son successeur. Ils le demandent au Vice-Provincial de France, Olivier Manare, et à Laynés. Emond est accordé à leurs désirs ; mais les Lyonnais s'opposent à ce départ, ils ne peuvent se séparer de lui, et le Père Auger reçoit ordre de ne pas les abandonner.

Canisius, en Allemagne, avait publié son Catéchisme : Emond livre le sien à la France. Mais alors Pierre Viret, l'orateur le plus éloquent du Calvinisme, était à Lyon. Le roi Charles IX tenait sa cour dans cette ville; le ministre protestant, qui a déjà eu plusieurs entretiens avec Possevin et Auger, en sollicite d'autres. Prosper de Santa-Croce, nonce du Pape, en indique un dans son palais : Viret s'y rend ; Possevin et lui entrent en discussion. Deux esprits si supérieurs ne pouvaient faire qu'assaut de talent : chez l'un il y avait conviction, dans l'autre apostasie et orgueil. La conférence mit en relief l'étendue de leurs connaissances théologiques et n'aboutit à aucun résultat.

Ce n'était pas assez pour la France de la guerre civile dans SCS provinces, de la désunion dans les croyances, de la haine dans les cœurs; la peste vint à la suite de tant de calamités morales. A Paris, elle emportait le Père Pasquier-Brouet ; à Lyon, cette visite du Seigneur fut plus terrible. La charité semblait éteinte au cœur des citoyens; chacun ne songeait, dans son égoïsme, qu'à se préserver du fléau. Auger seul se dévoua pour tous. « Pendant le temps que dura la contagion, dit le sieur de Rubys, auteur de V Histoire de Lt/on, le bon Père Émond Anger allait tous les jours visiter les malades dans I. 21

les hôpitaux et dans les cabanes, les consolant, les exhortant et leur distribuant les aumônes qu'il i-ecueillait des gens de bien pour cet effet; il était assisté dans ses exercices de charité par un bon prêtre nommé André Amyot, chez qui il logeait. »

Le mal fiit affreux ; chaque famille comptait ses pertes, cl ces pertes mêmes paralysaient la pitié. Au dire des historiens, plus de soixante mille personnes périrent à Lyon seulement. Posse^ Vin avait reçu ordre de partir pour fonder un collège à Avignon ; Auger se trouvait donc seul. La mort lui enlevait chaque joiff les auxiliaires qu'il s'était choisis; mais cette mort, tout horrible qu'elle se présentait, ne le fit point reculer dans l'ficconïplissement de son devoir. La contagion ne discontinuait pas ses ravages ; les magistrats eux-mêmes commençaient à s'épouvanter : Auger, calme au milieu de tant de périls, sent qu'il faut les rassurer à tout prix pour donner aux autres un exemple de courage. Les consolations humaines étaient inefficaces ^ il en appela aux consolations divines. Un vœu solennel, au nom de la ville de Lyon, est fait à Notre-Dame du Puy eft Velay. La peste cesse, et le Jésuite est chargé d'aller porter k cette église le Vœu des magistrats lyonnais. A son retour, la cité se propose de lui offrir un gage de sa gratitude; elle décide qu'Un aussi héroïque dévouement ne restera pas sans récompense. II venait d'un îésuite; les échevins veulent honorer en lui toute la Com* pagnie de Jésus. On met à sa disposition le Collège de la Tri-<- Hité. Antoine d'Albon^ archevêque de Lyon, s'associe à là pensée de reconnaissance des magistrats, et Auger, qui, sur ces entrefaites, est nommé Provincial de Guienne, accepte, au nom de sa Société, l'établissement que les habitants lui offrent. Une seule condition est imposée par le Père à cette acceptation : le^ Dévoyés se plaignaient de voir enlever aux enfaftts de la ville une maison municipale qui devait être commune k tous ; Auger eut qu'il soit déclaré dans les actes de propriété qu'ils auront autant de droits que les Catholiques à l'éducation que la Compagnie va dispenser. Cette clause de liberté répondait aux objections de l'Université et de l'hérésie; comme un dilemme en action, elle frappait sur les deux partis.

La France était alors divisée ett deux Provinces de l'Ordre*

Le Père Olivier Manare était Provincial de France; Émond Auger, d'Aquitaine ou de Guienne.

Dans le même temps un autre Jésuite se révélait au monde.

Antoine Possevin^ né à Mantoue en 1534, était un de ces hommes tels que la Société de Jésus en demandait. Issu d*und famille qui n avait que sa probité pour richesse, Possevin s'était bien vite créé de puissants [nrotecteurs; Philosophe, orateur, théologien, doué de la plus imperturbable mémoire et d*une faci^ lité prodigieuse pour apprendre à parier toutes les langues, il joignait à tant de qualités la pénétration du diplomate et la ferveur de Tapôtre. 11 avait de la bienveillance dans le coBur, de la force dans le caractère, et une telle aptitude pour les négociations que jamais homme de naissance ordinaire n'avait vu sa jeunesse entourée dotant de séductions. Ces espérances de fortune, que le monde ou TEglise lui faisait entrevoir, ne Téblouirent point. Prêtre, il pouvait aspirer aux grandeurs ; laïque, il découvrait devant lui tout un avenir de prospérités humaines; car, dans ce temps-là, le talent savait se faire place et les rois couraient au-devant de lui.

Mais Possevin, le commensal de la famille des Gonzague, se sentait attiré vei« des idées moins mondaines ; pour s'instruire^ il avait visité toutes les Universités d'Italie. A Naples, le Jésuite Pétrelia lui enseigna le renoncement à soi-même ; à Venise, le Père Paimio lui lit naître l'idée d'entrer dans la Société de Jésus. Le 29 septembre 1550, il y commença sqtt» noviciat. Il avait vingt-six ans, et était déjà commandeur de Saint-Antoine de Fossano en Piémont.

Ses talents, encore plus que ce titre, quil allait résignet*^ devaient le faire bien accueillir par Emmanuel^Philibert, duc de Savoie, dont les Etats devenaient la proie du Calvinisme. Layués le dirige sur Nice, où séjournait ce prince ; Possevin l'entretient, il lui démontre qu'un souverain catholique ne doit pas, même dans son intérêt personnel, laisser l'hérésie prendre pied chez lui. Les montagnes du Piémont, les Alpes surtout, étaient pour les sectateurs de Luther et de Calvin un refuge contre les poursuites.

Voisines de Genève et de la frontière française, elles rece-

tj6i CHAP. Vin. — HISTOIRE

valent dans leurs vallées tous les prédicants que les rois trèschrétiens forçaient à sortir de leur ropume. Ces prédicants continuaient, auprès des habitants de la Savoie, Tœuvre à laquelle il leur était interdit, en France ou en Italie, de mettre la dernière main. Us se cantonnaient dans les Alpes, dont Emmanuel-Philibert n'avait pu leur interdire Tentrée, parce que la guerre avec la France Tavait dépouillé de c^tte partie de ses Etats. Les vallées de Pérosa, de Pragelato, de San-Martino, de Lucerna et d*Angrogne étaient surtout livrées aux entreprises des Huguenots.

Ferrier, gouverneur de Pignerol, reçoit ordre de chasser de ces vallées les Prédicants qui y portent le trouble. Ferrier obéit. Les Ministres du culte réformé s'apprêtent à la résistance. Ferrier en condamne quelques-uns au feu; ils périssent sur les bûchers. A cette nouvelle, les habitants d'Angrogne et de Lucerna courent aux armes. Des soldats de Philibert étaient épars dans les campagnes : les Protestants les saisissent ; ils leur ouvrent le ventre, leur arrache le cœur et en font un horrible festin.

Le duc de Savoie ne consentit pas à laisser avilir de cette sorte son autorité. Pourtant, avant d'en venir aux moyens de rigueur, il crut sage d'envoyer vers les rebelles un ambassadeur pacifique; il choisit le Père Possevin. Possevin paraît au milieu de ces populations exaspérées ; il leur dévoile les malheurs que leur opiniâtreté atÔrera sur le pays; il ne leur demande pas une soumission, aveugle aux ordres du prince, il ne s'agit pour eux que d'écouter sans tumulte les prêtres qui leur annonceront les vérités de la Religion. Le Jésuite avait déjà fait goûter ses conseils à une partie des habitants. La paix pouvait renaître d'un rapprochement aussi inattendu ; mais cette paix dérangeait les plans du Calvinisme. François Etienne, le plus audacieux des prêcheurs de ces contrées, propose au Père une conférence dans l'église de Saint-Laurent. Quatorze ministres entrent en lice avec lui; il leur tient tète. Son éloquente érudition triomphe des sophismes. Les ministres comprennent que leur cause est perdue si Possevin peut ainsi faire pénétrer dans les masses la voix de la raison. Ils poussent à la guerre.

Emmanuel-Philibert lance des troupes dans la vallée. Ces troupes sont aux ordres du sieur de la Trinité ; mais le prince et François Baco, nonce du Saint-Siège, ont donné pleins pouvoirs au Jésuite. Les Calvinistes sont vaincus; ils implorent la paix. Possevin conduit trente-quatre de leurs chefs à Verceil ; il les présente au duc de Savoie, il lui dit qu'ils sont catholiques. Au nom de toutes les vallées, ces députés font abjuration, et Possevin retourne avec eux pour consoHder l'œuvre qu'il a si heureusement ébauchée.

Ces événements se passaient sur la fin de 1560. Les novateurs n'en appelaient plus à la force. Mais Emmanuel sait qu'à Turin et qu'à Chiéri ils trament de nouveaux complots ; il engage le Jésuite à y porter la lumière. Possevin prêche et discute. La conviction se fait jour dans les âmes. Les ministres vaincus cherchent à l'attirer à leur parti par des flatteries et par des éloges publiquement décernés à son mérite. Il venait de refuser avec luimilité. la pourpre romaine, dont le duc de Savoie se disposait à le faire revêtir; il repousse avec mépris les avances qui peuvent le conduire à l'apostasie. Le plan de séduction éohouait ; les ministres en conçoivent un autre moins perfide : ils se plaignent à Bourdillon, gouverneur du Piémont, de l'intolérance de Possevin et [de son esprit entreprenant qui compromet la paix publique. Bourdillon lui écrit de venir se justifier à Turin. Le Jésuite y arrive ; il confond ses calomniateurs, et, avec le duc de Savoie, il jette les fondements du collège de Mondovi. Le Piémont était maintenu dans la Foi. Possevin passe les Alpes, il évangélise la ville de Chambéry, puis il se rend à Lyon, où l'Eglise était exposée à un péril imminent.

Le comte de Sault , gouverneur de la ville, n'attendait qu'une occasion pour se déclarer en faveur du Protestantisme. Possevin connaissait la situation des partis; il aspirait à relever le courage des Catholiques. Il ouvre des conférences ; il visite les familles chétiennes, il les anime à persévérer; mais, dans la nuit du 30 avril 4562, les hérétiques envahissent la cité, que le comte de Sault leur ouvrait secrètement. Les Calvinistes avaient la prétention de tout réformer ; ils commencent par tout piller, partout égorger. La profanation entre à leur suite dans les tem-

34M} CffAP, Vlfl/^- HfSTOmE

pies ; la feu ou la spoliation les précède dans les ardûves ei dans les uîonqstére^. Possevin est fait prisonnier et aussitôt réclamé par le duc de Savoie. Possevin, libre, mais encore sous le coup de nouveaux dangers, retourne h Chiérl ; de là à Lyon, où il joint ses efforts à ceux du Père Auger.

LiTniversité de Paris épuisait toutes les ressources de la chi^ cane afin de se débarrasser de la concurrence des Jésuites. L'Université de Lpuvain, la plus célèbre après celle de Paris, se croyait compromise aussi dans son existence par Tlnstitut de Jésus. Elle fais9ità son entrée d^ns les Pays-Bas la même opposition. Les rois et les peuples acceptaient la Société ; les Universitaires la repoussaient, Les rois et l^s peuples sentaient la nécessité d*une éducation plus appropriée aux mœurs nouvelles, plus en rapport avec les sciences dont Tinfluence se répandait en tous lieux. Les Universités, qui ne suivent que de très^oin le monvoment des idée;s, et qui , établies sur des bases regardées par elles comme indestructibles, ne songent pas à se transformer avec les générations, les Universités guerroyaient seules contre rOrdre n^is^ant. Cet Ordre leur apportait la ruine en n'exigeant aucune rétribution, et la confusion par le parallèle qu'il forçait à faire. L'Uniyersité belge était rnenacée comme sa sœur de Pfiris ; pour sa 4éfense, elle usa des mêmes moyens.

Nous ^vons dit (es conimencements de la Société de Jésus d^ns le Brabant; ils furent humbles. La ville et les magistrats de Toqrnai lui avaient off^rt un collège; un autre subsistait h Louvain; m3is le^ tracasseries de l'Université rendaient leur position très-précaire. Ces Collèges ne pouvpient ni acquérir ni posséder. L'autorisation du Conseil leur était nécessaire, et ce Conseil, dans ses arrêts, adoptait la même marche que le Parlement de Paris.

Vers 1560, un membre de ce corps politique lègue upe njaisonaux Jésuites, qui, depuis leur fondation, ont vécu d'aumônes, tout en instruisant les enfants et en combattant l'hérésie.

Le Père Ribadeneira avait obtenu quelques concessions de Philippe II j mais ce prince refusait de leur accorder droit de cité, à cause des différents qui s'étaient élevés en Espagne entre lui et François de Borgia. Le Roi Philipp0 leur était mo-

mentanément hostile. L'Université de Lonvain exploite h son profit ce iriécontentement passager ; elle clierclie même à Tenvenimer en se faisant, dans les Pays-Bas, l'écho des calomnies. Les Jésuites avaient besoin d'un appui ; ils le trouvent dans Marguerite d'Autriche, fdle de Charles-Quint,

Marguerite charge le duc de Féria, le marquis de Bergues et le prince-évêque de Liège de demander aux Etats de Brabant l'autorisation sollicitée par la Compagnie de Jésus. Le marquis de Bergues vient à Louvain ; il fait connaître à cette assemblée la volonté de l'archiduchesse gouvernante. Le Parlement de Paris avait résisté : les Ëtats de Brabant, qui n'ont jamais eu d'initiative que par imitation, refiisent à leur tour d'admettF0 légalement les Jésuites. L'archiduchesse prie par la bouche de son envoyé. I

Ce peuple, ni^intenant si dévoué au Catholicisme, était aloiRS divisé dans ses croyances ; il pouvait aller à l'hérésie si un bras fort et d'énergiques prédications ne l'eussent pas retenu sur le penchant de l'abîme. Mélange d'aristocratie, de monarchie et de démocratie, son gouvernement plaçait la liberté en première ligne. Depuis la conquête des Romains ' jusqu'à Philippe I| , les Belges se montraient intraitables sur leurs franchises provinciales et sur leurs droits communaux. On pouvait les vaincre, leur imposer des contributions, leur donner des rois, ils leur obéissaient sans les aimer; mais il fallait que ces souverains respectassent les privilèges que le temps avait consacrés. Toutes ces royautés transitoires n'étaient pas de taille à leur dire comme Charles le Téméraire - : « Dures têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos princes. S'ils étaient fair blés, vous les méprisiez; s'ils étaient puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï. * Marguerite surtout, adroite et intelligente comme toutes les femmes, s'avouait qu'il était impolitique de se mettre en opposition ouverte avec les Etats de Brabant sur une question qui soulèverait mille difficultés religieuses. Ces Etats obéirent cependant, mais de si

1 Annales de Tacite, liv. iv.

> Cette harangue, prononcée en mai 1470, se conserve dans les archives de la ville d'Ypres.

368 CHAP. VIII. — fflSTOIRE

mauvaise gr«1ce que leur autorisation n*eFt qu'une exclusion.

Il était interdit à la Société de posséder un Collège à Louvain.

L'Université de cette ville espérait avoir cause gagnée ; elle se flattait que les Pères n'accepteraient pas ses conditions. L'Université se trompa ; les Jésuites se confièrent dans la raison publique et dans la justice du roi : ils se soumirent à tou( ce qu'on exigeait d'eux. En 1564, Philippe, malgré l'opposition du corps enseignant, leur accorda la faculté de vivre dans tout le Brabant selon leur Institut. Une clause spéciale fut mise à cet acte : le roi déclara' « qu'ils ne pourraient s'immiscer dans l'exercice d'aucune fonction pastorale sans la connaissance, le consentement et le bon plaisir tant des Curés que des Evoques et autres Ordinaires, à qui l'autorité appartient. »

Il n'en était pas de même partout : les autres Universités ne cherchaient pas, comme celles de Paris et de Louvain, à abriter leur intérêt sous la mitre épiscopale. Les prélats n'avaient rien à apprendre sur leurs devoirs et sur leurs prérogatives; ils les connaissaient au moins aussi bien que ces alliés, dont les jalousies se déguisaient mal à leurs yeux ; mais il paraissait opportun aux Universités de faire intervenir les Evêques dans leurs querelles. Défendre la juridiction des Ordinaires contre les Jésuites battant en brèche les corps enseignants, c'était pour ceux-ci un coup de partie ; l'épiscopat ne consentit pas à se prêter à un pareil calcul.

A Trêves, à Anvers, à Mayence, à Cologne, à Cambrai et à Dinant, les choses ne se passent pas de la même manière qu'à Louvain. Des établissements sont fondés, des collèges s'élèvent, et, en 1564, ces maisons sont si florissantes qu'elles forment deux Provinces de l'Ordre.

Le Père Antoine Winck était Provincial de la province du Rhin ; le Père Everard Mercurian, de celle de l'Allemagne inférieure.

Cette même année, la peste, qui, avec la guerre civile et les passions de toutes sortes, semblait faire le tour de l'Europe, s'abat enfin sur les provinces rhénanes. A Lyon et à Paris, elle

* V^an-Espen, Jus ecclesiasticwn univ,^ pars i, Ut. m, cap. vu.

avait vu des Jésuites s'opposer à ses ravages. Sur le Rhin des Jésuites encore accoururent pour le combattre. Chaque famille s'isolait dans ses craintes ; les riches fuyaient, les pauvres attendaient en tremblant ; la charité était sans ressort, car la terreur paralysait tous les habitants. En ce moment, comme à toutes les apparitions du fléau, chacun s'absorbait dans son désespoir. Il n'y avait plus de parenté, plus de famille, plus d'affection assez puissante pour rendre aux populations la force moralcet le sentiment chrétien ; chaque individu se séparait de la masse, espérant, par cette séparation même, se dérober au trépas.

Les Jésuites se réunissent à la voix du Provincial : les autres hommes se cachaient, eux se montrent partout où il y a un malade à consoler, un pestiféré à ensevelir, un courage à relever, une misère à soulager. Les uns affrontent une mort inévitable pour arracher à une mort douteuse des étrangers ou des inconnus ; les autres parcourent les villes voisines, demandant l'aumône afin de pouvoir offrir quelque secours à ceux qui souffrent dans le dénûment : tous se jettent en martyrs audevant du fléau, tous prennent à tâche d'arrêter ses effets.

Cette charité du jour et de la nuit donnait à leur Ordre une sanction populaire qui dispensait de beaucoup d'autres. Le peuple voyait les Jésuites à l'œuvre ; il en réclama pour les récompenser du présent, il en sollicita dans ses prévisions d'avenir.

Canisius, de son côté, ne ralentissait pas ses travaux. De la diète de Worms, où Ferdinand, empereur d'Allemagne, l'avait envoyé avec le Père Gaudan, il se rend à Strasbourg. Érasme de Limbourg était évêque de cette ville, et depuis deux ans il priait Canisius de venir s'opposer aux progrès de l'hérésie. Le prélat désirait fonder dans son diocèse une Maison pour la Compagnie ; à ses yeux c'était le moyen le plus efficace de le préserver des erreurs. Canisius, sur ce nouveau champ de bataille, renouvelle ses anciens triomphes. Il a introduit la réforme dans la cour de l'Evêque, il est en droit de la prêcher aux multitudes. 11 commence par les enfants. Aux jeunes gens accourus à Strasbourg de tous les points de l'Allemagne comme à la source des doctrines luthériennes, il parle avec tant d'onction

•170 CHAP. Vni. — HISTOIRE

et tant d'autorité que les Catholiques, dont lo nombre allait toujours décroissant, reprennent courage. |

De Strasbourg, il va consoler les Fidèles de Dillingen, et, sur l'ordre du Pape , il accompagne en Pologne le légat apostolique, Camille Mentuat, évêque de Satriano. Une Diète était convoquée à Pétrikaw, et le Saint-Siège, craignant que les novateurs n'y entreprissent quelque chose au préjudice de la Re-r ligion, avait désigné Canisius et Thierry Gérard pour leur tenir tête.

Sigismond était roi de Pologne. Prince sans volonté, esprit faible, mais possédant toutes les vertus privées qui font les hommes honnêtes, Sigismond n'avait pas assez de vigueur dans e caractère pour résister aux empiétements du Protestantisme : il sentait le mal et n'osait pas y remédier. L'empereur Ferdinand , dont il avait épousé la fille , connaissait les irrésolutions de son gendre; il les fit connaître à Canisius, qu'il entretint plusieurs fois avant son départ.

L'indolence du roi, au milieu de tous les partis qui agitaient la Pologne, avait donné aux sectaires une prépondérance qu'ils surent mettre à profit. Les lois fondamentales du royaume, son mode d'élection à la couronne, les troubles que le principe électif apportait à chaque mort de souverain, tout leur offrait d'incalculables avantages. Le Clergé séculier ne se crut pas assez fort pour lutter; il accusa la cour, la cour rejeta l'accusation sur lui. Ces récriminations étaient aussi justes pour le roi que pour le Clergé; mais, en face des hérétiques, dont le prince Radziwill soutenait chaudement la cause , ce n^était pas par des récriminations qu'il était sage de procéder. Canisius le fit comprendre à l'Evêque et à l'Université de Cracovie ainsi qu'au Primat du Royaume, Nicolas Diegouviski, archevêque de Gnesne.

Les esprits étaient peu disposés à la paix ; la Diète pouvait déterminer une scission avec l'Eglise romaine ; le Pape la redoutait, et c'était pour la conjurer qu'il avait fait choix de Casinius. Le Jésuite fut digne de la confiance du Saint-Siège et de Laynès : il prit souvent la parole dans cette assemblée, et laissa de cété les griefe politiques qui armaient les partis les uns

DE l\ COMPAGNIE DR JÉSUS. 371

contre les autros pour ramener tout à la question la plus importante. Les Polonais pouvaient-ils renoncer à la Religion de leurs ancêtres? Le Père leur développa avec tant d'éloquence les maux que cettç séparation attirerait sur leur pays qu'il fut décidé qu'aucune innovation ne serait. admise. Le roi lui-même puisa quelque énergie dans l'énergie de Canisius, et il s'engagea à n'accorder aucune modification aux droits épiscopaux, modifications que l'hérésie exigeait comme une compensation des sacrifices qu'elle s'imposait dans l'intérêt général.

Ses succès à la Diète de Pétrikaw réveillèrent les haines contre lui. A son retour, Canisius leur fournit un nouvel aliment. Etienne Agricola était le disciple, l'ami de ce Philippe Mélanchthon , qui , par la douceur de ses mœurs et la suavité de ses discours, avajt fait plus de prosélytes à la Réforme que les grossiers sarcasmes de Luther ou les hypocrites fureurs de Calvin. Etienne Agricola témoigna le désir d'entretenir un homme dont le nom était si populaire parmi les Catholiques et si odieux aux ennemis de l'Eglise romaine. Agricola cherchait la vérité de bonne foi. il vit le Père ; il lui confia ses doutes. Celui-ci les dissipa, et le ministre de l'erreur s'honora bientôt de devenir un fervent disciple des Jésuites. Cette conversion redoubla les colères des Luthériens contre l'Institut et contre Canisius, qui écrivait d'Augsbourg au général Laynès :

« Réni soit le Seigneur qui veut rendre ses serviteurs illustres par la haine que les hérétiques font éclater contre eux en Pologne, en Rohême et en Allemagne. Par les calomnies atroces qu'ils répandent contre moi, ils s'efforcent de m'ôter une réputation que je ne prétends point défendre. Ils font le même honneur à tous les autres Pères. Rientôt peut-être ils passeront des menaces aux coups et aux conséquences les plus cruelles. Fasse le Ciel que, plus ils tâchent de nous décrier, plus nous nous empressions de leur marquer de charité ! Ils sont nos persécuteurs, mais ils sont aussi nos frères. Nous devons les aimer, et à cause de l'amour de Jésus-Christ , qui a donné son sang pour eux, et parce qu'ils ne pèchent peut-être aue jiar ignorance. »

Canisius datait cette lettre d'Augsbourj. Le lendemain, la

Diète s'ouvrait dans cette ville. Le Jésuite y assista comme théologal de l'Empereur.

Le cardinal Stanislas Osius, évêque de Warmie, est nommé légat du Saini-Siége auprès de Ferdinand. Le Jésuite était son ami. Le cardinal veut qu'il l'accompagne dans cette légation, qui doit réconcilier l'empire germanique avec la cour de Rome. Canisius part pour Vienne. Osius et lui réussissent dans leurs projets pacificateurs, et, après avoir répondu à Munich à l'empressement affectueux que lui témoigne le duc Albert de Bavière, il retourne à Augsbourg, dont il a fait le centre de ses travaux. C'était la cité qni avait donné son nom à la fameuse Confession qu'en 1530 les Protestants présentèrent à Charles- Quint; c'est de là que Canisius répand la lumière sur toute l'Allemagne. L'Allemagne ne tarda pas à ressentir les effets de son apostolat.

Accablé d'affaires, chaque jour consulté par les rois, les cardinaux , les princes , les Evêques , les Docteurs et les Universités d'outre-Rhin , il savait encore prendre le temps de veiller au salut du troupeau et à l'accroissement de la Compagnie. La ville d' Augsbourg était à peu près toute luthérienne. Les exhortations et les vertus du Père la forcent à revenir à la Religion catholique. Canisius apparaissait comme le conseiller des princes , il veut être aussi l'ami des peuples.,

La Souabe chancelait dans la Foi. Vers Tannée 1562, le mal s'était tellement enraciné qu'il n'y avait plus d'espérance. Georges Issung, gouverneur de cette province, ne perd cependant pas courage. Il a entendu parler des merveilles opérées par Canisius, il le supplie de porter secours ù ces populations. Canisius se rend à une prière qui, pour lui, est un ordre. Il prêche dans les villes, il prêche dans les campagnes. Le théologien des rois, l'orateur des Evoques, le maître des Universités se fait le missionnaire des paysans. Les paysans reconnaissent un pareil bienfait en acceptant le joug de l'Evangile. Canisius les avait trouvés pleins d'ignorance, remplis de préventions contre l'Eglise; il les laissa soumis et repentants.

Tant de fatigues et de solHcitudes devaient avoir une récompense même sur J*» «rre. Canisius n'en pouvait ambitionner

qu'une; le cardinal d'Augsbourg la lui accorda. L'Université de Dillingen fut confiée aux Jésuites. Dans l'acte qui constitue cette riche dotation, Othon Truschez s'exprime ainsi :

«Ce qui m'a porté particulièrement à cette bonne œuvre, c'est l'étroite union qui me lie depuis longtemps avec le Père Pierre Canisius, docteur si célèbre par son éminente piété, par sa rare doctrine et par les fruits incroyables qu'il a faits dans ma ville et dans mon diocèse d'Augsbourg, soit pour la conversion des hérétiques, soit pour la consen^ation de la Foi parmi les Catholiques, soit enfin pour toutes sortes de bonnes œuvres auxquelles il s'est continuellement appliqué, avec un travail infatigable et avec un succès qu'on ne saurait assez admirer. »

L'éloge qu'un Evêque catholique adresse à un membre de la Compagnie de Jésus, le docteur protestant Léopold Pianke ne craint pas de l'adresser à tous les Pères : ils avaient ravivé la Foi au cœur des populations ; ils la fécondaient dans l'âme de la jeunesse, et l'auteur de YHistoire de la Papauté ' put dire sans trouver de contradicteurs, même parmi ses coreligionnaires : « Cette direction religieuse partie des Ecoles fut propagée par la prédication et la confession dans tous les peuples. Ce mouvement religieux est peut-être sans exemple dans l'histoire du monde.

» Quand une nouvelle impression morale et intellectuelle s'est emparée des hommes, elle s'est toujours opérée par la puissance d'individualités imposantes, par la force entraînante d'idées nouvelles. Ici l'effet était produit sans aucune grande manifestation intellectuelle. Les Jésuites pouvaient être savants, et pieux à leur manière, mais personne ne dira que leur science reposait sur un libre essor de l'esprit, que leur piété partait d'un cœur simple et ingénu. Ils étaient assez savants pour avoir de la célébrité, pour attirer la confiance, pour former et conserver des élèves, mais voilà tout. Ni leur piété, ni leur science ne marchaient dans des routes libres illimitées, non frayées ; cependant elles avaient une chose qui les distinguait essentiellement, c'était une méthode sévère : tout était calculé, car tout

« Histoire de la Papauté, t. ii, p. 42 et 43.

374 CHAP. VIII. — HISTOIRK

avait son but. Une semblable association, clans le même corps, de science à un degré suffisant, de profondeur et de zèle infatigable, de travail et de persuasion, de pompe et de mortifica* tion, de propagation et d'unité systématique, n'a jamais existé, avant eux, dans le monde. Us étaient laborieux et mystiques, plein d'urbanité et d'aménité, politiques et enthousiastes. C'étaient des gens que l'on aimait & fréquenter, n'ayant aucun intérêt personnel, s'aidant tons les uns et les autres; il n'est donc pas étonnant qu'ils aient si bien réussi, t

Telle est l'idée que l'historien protestant se fait des Jésuites du XVI® siècle, idée juste et profonde en ce sens qu'elle montre la puissance de l'association, et qu'en partant d'une pareille ilonnée on peut voir si les disciples de saint Ignace, en traver-^ sant les âges, sont restés fidèles au principe qui les avait créés.

Du CoUoquQ de Poissy, Laynès s'était rendu à Trente, où son éloquence avait été aussi utile à l'Eglise universelle qu'au Siège apostolique. Le Général de la Compagnie de Jésus rentrait enfin dans Rome; mais il y rentrait épuisé. Le travail avait tari en lui les sources de la vie ; cependant ses combats n'ét(^ient pas encore à leur terme. Il lui en restait do plus difficiles à soutenir. Par un enchaînement de faits et de victoires dont il n'est possible que de tracer un rapide aperçu, les Jésuites s'étaient placés au cœur de l'Europe. De là ils luttaient avec autant de constance que de savante tactique contre les Dévoyés de l'Eglise et contre les prêtres sans foi ou sans mœurs. Ce que Possevin, Pelletier, Manare, Auger, Salmeron, Bobadilla, Araoz, François de Borgia et Canisius entreprenaient ou achevaient en Italie, en France, en Espagne et en Allemagne, d'autres Jésuites le réalisaient sur des points différents. Leur nom ne jetait peut-être pas autant d'éclat, mais les effets de leurs leçons étaient partout les mêmes. Le triomphe de l'Ordre de Jésus devenait inséparable du triomphe de la Religion. L'Ordre de Jésus avait défendu l'Eglise contre les calomnies des sectaires et des niauvais prêtres. Par les conquêtes de ses missionnaires, il gagnait de nouveaux mondes à la Croix, ^pme hésita un moment lorsqu'il fallut qu'à son tour elle vînt se porter cautioii pour ses défenseurs.

Pasqiiier-Brouet et Salmeron avaient été envoyés en Irlande par le Saint-Siège ; leur ambassade produisit des résultats satisfaisants. En 1560, le Saint-Siège demande à la Compagnie de Jésus un autre de ses Pères pour aller maintenir dans la Foi ce peuple toujours persécuté et toujours catholique. Laynès désigne David Wolf, Irlandais lui-même. Wolf est nommé Nonce du Pape, et il part. Après trois années de misères et d'apostolat, de douleurs de toute espèce et de consolations pieuses, le légat demande du renfort. Les Pères Guillaume Good et Edmond , l'un Anglais, l'autre Irlandais, arrivent avec l'archevêque Richard Creagh pour partager les souffrances de Wolf. Dans le même temps, le Père Thomas Chinge recevait de la Cour de Rome une mission secrète pour l'Angleterre. Elisabeth régnait sur cette île ; la mission du Jésuite était donc un arrêt de mort. Comme son père Henri YIII, Elisabeth punissait les Catholiques pour crime de fidélité, le plus grand des crimes aux yeux des traîtres, selon Tacite.

Deux ans auparavant. Pie IV avait chargé un autre Jésuite, le Père Nicolas Gaudan , d'une nonciature auprès de Marie Stuart, que la perte de son premier époux François II rendait au royaume d'Ecosse. L'Ecosse était aussi troublée, aussi divisée que l'Irlande ; mais ses malheurs ne venaient que du fait des habitants et non pas d'un usurpateur. Moins h plaindre que leurs voisins, les Ecossais avaient embrassé avec enthousiasme les idées nouvelles. Le désordre était partout, dans la famille royale comme dans les villes, au milieu des clan$ encore sauvages ainsi que dans les Universités plus instruites sur les matières de la Foi. La Reine avait des intentions droites ; mais, entraînée par la légèreté de son caractère et par son amour des plaisirs, elle se voyait sans force, livrée à toutes les passions contraires de ses sujets. Le culte public de la Religion catholique était interdit. Puritains, Presbytériens, Epi^copaux commençaient entre eux ces guerres acharnées, auxquelles bientôt la politique mêlera ses excitations ; tons se réunissaient cependant contre l'Église catholique, dont Marie Stuart ne voulait pas se séparer. Pour cette reine, que sa beauté, que ses malheurs ont immortalisée, c'est le seul titre de gloire véritable.

n7G CIIAP. Vm. — HISTOIRE

Pie IV avait eu, dans le courant de Tannée 1562, besoin de lui transmettre ses conseils. Des périls déplus d*une sorte attendaient le légat qu'il enverrait à ce pays. Le Pontife le choisit parmi les Jésuites. Gaudan, déguisé en marchand colporteur, parvient à Edimbourg ; il voit trois fois, et le plus secrètement possible, la reine, dont il est chargé de fortifier la piété. Les sectaires décou\Tent ses traces; ils le poursuivent, ils mettent son existence à prix. Gaudan sait que la mort plane sur sa tête ; mais il a ordre de remplir jusqu'au bout sa mission : la crainte pour lui passe après le devoir. Marie Stuart a écouté sa voix; elle s'est rendue à des conseils, que ses voluptueuses imprudences ne lui permettront pas de suivre à l'heure des révolutions, et Gaudan sort enfin de ce royaume, où la guerre civile et religieuse va éclater. Il n'avait pas été possible au Jésuite de convertir l'âge mûr: le Jésuite s'est adressé à la jeunesse. Il a réuni plusieurs enfants des meilleures familles d'Ecosse, et il les conduit en Flandre pour les foire élever dans les principes catholiques. Ce sont des otages qu'il livre à l'Eglise, et qui plus tard retourneront dans leur pairie pour y porter la Foi.

La Compagnie de Jésus combattait donc partout en faveur de la Religion. Le Saint-Siège pourtant ne se sentit pas un jour le courage de la soutenir contre les ennemis que tant de services lui suscitaient. Si cet Institut n'eût pas été créé dans des conditions de viabilité, telles qu'il lui était permis d'affronter aussi bien les tempêtes que les injustices, une heure d'ingratitude pontificale aurait pu le perdre à tout jamais. Il s'estimait trop fort pour ne pas mériter des haines vigoureuses ; il était trop utile pour rester longtemps sous le coup d'une colère sans motif sérieux.

A la mort du cardinal Carpi, protecteur de l'Ordre ^ les Jésuites avaient mis en délibération sur quel membre du sacré collège allait se fixer leur choix, lorsque Pie IV annonce que lui seul sera dorénavant le protecteur en titre de la Compagnie.

Le Concile de Trente a décidé que chaque Evêque aurait Uu

> Â Rome, toutes les sociétés religieuses onl uu cardinal pour prolecleur ou pour palron.

séminaire dans son diocèse. Le Pape veut offrir l'exemple : il nomme une Congrégation composée de dix cardinaux et de quatre Prélats. Cette commission déclare qu'il faut confier le Séminaire Romain à la Société de Jésus.

Ces faveurs devaient exciter de profondes jalousies et mettre en lumière des récits mensongers auxquels jusqu'alors on n'avait accordé qu'un dédaigneux silence. A Montepulciano, à Naples et dans d'autres villes d'Italie ainsi que d'Allemagne, quelques moines et les partisans secrets ou avoués de l'hérésie n'avaient pu convaincre les Pères d'erreur et de mauvaise foi. Il était impossible d'attaquer leurs doctrines, on prit leurs mœurs à partie.

11 est difficile à un prêtre de prouver sa vertu autrement que par les actes mômes de sa vie. Laisser discuter sa moralité, c'est la faire soupçonner. S'il en est ainsi pour un ecclésiastique isolé, que doit-il arriver quand les mœurs d'un Ordre tout entier sont mises en accusation par la méchanceté ? A Montepulciano, à Naples, dans la Valteliue et dans le pays des Grisons, ses envieux ou ses ennemis avaient, comme naguère à Venise, inventé de misérables histoires.

Mais plus la calomnie est incroyable, plus elle a de chances pour évoquer des esprits crédules. Ce n'est pas au possible qu'en fait de mensonge les hommes prêtent une foi entière, c'est à l'impossible.

Les crimes attribués aux Jésuites, tantôt dans leur confessionnal, tantôt dans leurs Collèges, n'avaient ému ni le Souverain-Pontife, ni la cour de Rome, ni le Général Laynès. Le scandale qu'on s'était promis n'obtenait que d'insignifiants résultats. Afin d'arrêter Pie IV dans sa reconnaissance envers la Société de Jésus, on fit pour lui du scandale une affaire de famille.

Charles Rorromée, son neveu, passe tout-à-coup d'une vie pure à une perfection extraordinaire : il fuit les plaisirs du monde et se précipite dans les austérités. Le Père Ribéra était son directeur de conscience. On se sert de ce point de départ pour taxer Charles Rorromée de fanatisme et de folie. Rientôt on fait entendre au Pape que son neveu va entrer dans la Com-

pagnie de Jésus qui convoite ses grands biens. Le- Pape résiste a let assaut. L'imposture ne se lient pas pour battue. Ressuscitant toutes les fables de Montepulciano et les parsonnifîant dans un seul homme, elle accuse le Père Jean-Baptiste Ribéra et tous les Collèges des Jésuites du Milanais de crimes contre nature'.

« Dans la première édition de cet ouvrage, le Janséniste Quesnel nous a induit en erreur. Pour un moment, nous avions cru à la bonne foi de ses citations, et, saiis remonter a la source, nous avions extrait de son livre une citation de rhislorien Sacchini. En consultant ce dernier pour d'autres événements, nous nous sommes convaincu que les Jansénistes étaient toujours à côté du texte ainsi que de la ycrite.

11 s'agit de choses honteuses, de ces crimes que les hommes ne pardonnent jamais, et qui. par conséquent, doivent provoquer autant de discernement dans l'accusation que de répulsion dans la flétrissure du forfait démontré. Le Janséniste parlait avec tant d'aplomb, il citait avec tant d'autorité le livre et la page du Père Sacchini, que nous avons cru que le doute n'était pas permis. Notre erreur était complète, et .la preuve ne s'est pas fait attendre. Quesnel avait mutilé un texte important de Sacchini ; il en tirait d odieuses conséquences. Ce texte, le voici tel que le donne le Janséniste, tel que nous le lui avions emprunté; à la note de U

Î>age 41, tome m, de son Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus, nous isons, à propos du Père Jean-Baptiste Ribéra : « Le désordre de ce Jésuite était si public dans la maison de Saint-Charles^ que l'historien même de cet Ordre n'a pu s'empêcher d'en parler. Voici ses proprés paroles : Domesticorum plerique^ per varias artes, velfictis impudicisslmum hominem fcedi^simis criminationibuSt tentarant diriniere. »

Telle est la version du Janséniste; voici le texte qui lui sert de bouclier pour outrager un Jésuite. L'œuvre de Sacchini est sous nos yeux ; à l'endroit cité par (^Uiesnel, nous lisons ce passage quMl a tronqué pour les honteux besoins de sa cause. f* « Domesticorum phrique (quorum jixis humi eonsiliis tanta in onulento Hc juvene principe severitas parum commodabat) sœpe illum cum P. Joanne- Jiaptista {Ribera) nsnm, per varias artes vel fivtis tn pudicissimum Pairem ftedissimis criminalionibu^^ tentarant dirimere. »

Quesnel trompe donc sciemment, et son erreur est volontaire. Nous la relevons parce qu'elle nous a nous-môme abusé et qu'il est utile de montrer aux autres avec quelle facilité on peut être enlraiiié dans le mensonge historique. Cet exemple n'est pas le seul que nous pourrions mettre en avant. Nous n'avons cru qu*une seule fois k la parole des ennemis de la Compagnie de Jésus, et ils avaient altéré un texte. Il ne nous reste plus (ju'd donner la suite de la note qui se trouvait dans la première édition.

Le Janséniste Quesnel, dans son Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus, se repaît detoutes ces horreurs, que nous ne reproduisons que pour nio ntrer jusqu'où l'esprit de haine peut aller. A la page 40 du troisième volume, il charge le Jésuite Ribéra d'un crime odieux, et à la page ki du même volume Quesnel ne se contente pas d'accuser un seul homme, c'est tout l'Ordre qu'il met en cause :

« Un jour, dit-il. que Charles Borromée était k Bréra, où ils avaient un Collège et oii l'on s'était plaint qu'ils corrompaient toute la jeunesse, il voulut s'assurer par lui-même si ces plaintes avaient quelque fondement. Toujours prévenu en faveur du prochain, il eut peine à croire à des choses si horribles ; mais il eut la douleur d'en être convaincu par les informations qu'il Ût à ce sujet et par les choses mêmes qu'il vit de ses propres yeux. Elles étaient si atroceg et si abominables, cj^u'on lui entendit dire plusieurs fois que, s'il lui était possible, il ôlerait aux Jésuites tous les Collèges qu^ils avaient dans le monde. »

Cette accusation a trop de gravité poar ne pas la discuter. Il ne faut pas nous

DE LA COMPACiNlE DE JÉSUS. 379

Uii reli^ionx, un prêtre cède parfois à de funestes pencliants. l/liistoire ne peut pas les cacher ; mais, en les publiant, elle doit à la vérité et à la justice de faire observer que, si un indi-

enlourerdes tt^moignages que peuveiil se rendre les Jésuites. Avoc^ls dans leur propre cause, ils seraient soupçonnés de partialité. C'est donc à lïes sources impartiales, À des rivaux mêmes de la Société de Jésus, que nous demaudons des preuves.

Plusieurs historiens ont écrit la vie de saint Charles Borromée. Nous eu choisissons quaJre peu favorables ë la Conipagnie. L'un est le Père Giussano, prêtre oblal, contemporain de* saint Charles; l'autre, Baltbazar Oltrocchi, de la même Congrégation des Oblals; le troisième est le Dominicain Touronj le quatrième, le rigide Baillet :

Giussano explique ainsi ce qui se passa à Milan par rapport au Père Ribéra :

«c Toutefois, mécontent de la réforme que Charles Borromée avait établie dans sa maison et de la vie parfaite qu'il menait sous la conduite du Père Ribéra, les parents et amis du cardinal conçurent contre le Père une grande aversion. » (De Fita rebuiqvc gesHs sancti Caroli Jiorromci, in -4», Mediolani, 1751.)

Plus loin, le même historien ajoute dans son ouvrage, que nous traduisons mot |i mot:

« La méchanceté de quplqut^ courtisans alla même jusqu'à accuser un homme aussi respectable que Ribéra d'un crime qu'on ne peut nommer ; mais celte ténébreuse manœuvre tie l'enfer n'eut aucun succès. Saint Charles ayant reconnu et rinnocence de son nipux directeur et la malic« criminelle de ses ennemis, n'en eut pour lui que plus d^affeclion et de confiance ; et, tant que Ribéra demeura à Rome, saiHt Charles continua a user de son ministère pour le bien de son aine. »

Dans les notes que le Père Ollrocchi, conservateur de la bibliothèque Ambrosienne, a mises à cet ouvrage, on lit :

« Le Père Ribéra étant a Lisbonne sur le point de s'embarquer pour la mission des Indes, instruit par saint François de Borgia de la sainteté de son disciple et fils spirituel Charles Borromée, écrit'au pieux cardinal, en date du 4 novembre 1.564, qu'il se réjouissait exlrèmemsnt des progrès qu'il avait faits dans la voie du Seif/neur. »

Si Ribéra eut été coupable, ou seulement cru coupable, aurait-il parlé au saint Cardinal avec cette liberté et cette familiarité paternelle?

Le Père Touron, «le l'onlrc des Frères- Prêcheurs, dans la vie du même Saint Hn-4», édition du Pai is. 1761 ). raconte de la même manière que les Oblals les motifs qui forcèrent Ribéra à s'éloigner de Rome :

« Tout èe aue l'on croyait voir d'outré et d'excessif dans les pieuses pratiques du jeune Cardinal, on Tatlribua non k Tesprit de Dieu et k la grâce, mais à la «lirection du Père J.-B. Ribéra, qu'on osa accuser de rigorisme. On cessa *dès-lors d'avoir pour ce directeur la même estime qu'on lui témoignait auparavant. De la froideur on passa aux railleries et aux injures. On essaya enfiu de lui fermer toutes les avenues par où il pouvait s'approcher du Cardinal, qui l'honorait de sa confiance. Charles ne pouvait ni ignorer ni ne point sentir vivement l'indécence de cette conduite ; il la dissimula néanmoins avec sa sagesse ordinaire , et continua à profiter des lumières dont il croyait avoir besoin pour sou avancement spirituel. »

Dans la Fie des Saints^ au 4 novembre, Baillet, qui se respecte trop pour faire allusion ^ de pareils outrages, se contente de rapporter à Dieu la sainteté de Charles Borromée et dit : n Saint Charles prit ensuite du temps pour se faire instruire des devoirs attachés au sacerdoce de Jésus-Christ; et comme il apporta à cette sainte étude une grande simplicité de cœur, il reçut de Dieu même plutôt que de ses directeurs des lumières qui lui firent découvrir bien des défauts et des imperfections dans ses meilleures intentions. »

11 y a loin, ou le voit, de ces versions ^ celle de l'auteur anonyme de VHisioife

vidu pèche, il n'est pas vraisemblable qu'il ait tout son Ordre pour complice. Nous croyons à un crime' isolé; il nous semble absurde de charger de ce crime toute une société, plus absurde encore d'admettre qu'elle l'autorise ou qu'elle l'enseigne. Les adversaires de la Compagnie allaient aussi loin.

Nous avons étudié à leur source même les jccusations dirigées contre les Jésuites ; et, nous le déclarons en toute sincérité, le Père Ribéra est aussi innocent des forfaits qu'on lui impute que saint Charles Borromée lui-même.

Notre opinion sur ce point s'est formée à la lecture des ouvrages qui ont fait du Père Ribéra un monstre d'hypocrisie et de luxure. Nous Favons suivi en Europe et dans ses missions au-delà des mers : partout il se révèle prêtre aussi chaste que pieux ; c'est donc une calomnie que l'on a essayé de propager. En lui prêtant pour auteur ou pour victime le neveu du Pape, on espérait donner plus d'autorité à l'imposture. Pie IV n'y ajouta aucune foi ; mais il avait de grandes vues sur Charles Borromée : il craignait de le voir renoncer aux dignités ecclésiastiques. Sa colère éclata contre la Société, à laquelle il attribuait de semblables résolutions.

Laynès était malade; à peine guéri, il se transporte au Vatican. Il expose au chef de l'Église ce qu'il a fait dans l'intérêt de Charles Borromée; il démontre qu'il lui a toujours conseillé de modérer sa ferveur, qui, comme toutes les choses à leur début, devait avoir ses excès. Le Pape redoutait l'influence du Père Ribéra sur l'esprit de l'Archevêque de Milan ; Laynès, pour calmer ses appréhensions, lui annonce que ce Jésuite, alors à Rome, va être envoyé en mission dans les Indes. Pie IV se rend aux preuves que lui administre Laynès; il comprend qu'il a des torts à réparer, et, pour les faire oublier, il visite une à une toutes les Maisons de la Compagnie, et remet aux mains des Jésuites le soin de son nouveau séminaire.

Un Evêque s'est constitué l'écho de toutes les insultes ; il a

des Religieux de la Compagnie de Jésus. Nous les mêlions en regard, sans aucune ri'flexion. Elles en provoqueront assez. La suilede cel ouvrage démonlrera par <les lettres mi^mes de saint Charles quel fut dans tous les temps son attachement pour les Jésuites.

dénaturé la doctrine, les intentions et les règles de l'Ordre ; dans deux mémoires déposés aux archives du Vatican, il avance même qu'il prouvera par témoins ses accusations. Sur Tordre du Pape, le cardinal Savelli cite ce prélat devant son tribunal, L'Evêque comparaît ; ses témoins sont des jeunes gens chassés de la Compagnie ou du Collège Germanique. Savelli recueille leurs dépositions, il leur en dévoile la fausseté, et Fauteur de ces écrits mensongers est condamné à la prison. Mais de pareils ouvrages obtenaient un grand crédit en Allemagne ; les Protestants ne pouvaient pas manquer de s'emparer de cette arme contre les Jésuites. La colère de Pie IV surtout allait être tournée à leur désavantage; le Souverain-Pontife ne consent point à laisser outrager ainsi ceux que, dans un moment de faiblesse, il a abandonnés aux injustices calculées des ennemis de la Religion. Le 29 septembre 1564, il adresse à Tempereur Maximilien, successeur de Ferdinand, un bref qui est en même temps un éloge et une réparation.

<r Nous avons été averti, écrit le Pape, que quelques-uns, sans respect de la crainte de Dieu ni du salut de leur propre conscience, se laissant aveugler par l'envie et dominer par la passion de leurs mauvais désirs, ont publié et semé en divers lieux certains libelles diffamatoires, remphs d^ mensonges et d'impostures, contre toute la Société de Jésus, et particuHèrement contre quelques membres qui sont les plus connus et les plus estimés. Nous sommes désespéré de voir ainsi attaquer la bonne renommée et diminuer l'estime d'une Religion qui a tant servi et .sert encore avec si grand fruit la sainte Eglise catholique. Nous avons été averti en même temps que les dits libelles diffamatoires ont couru non-seulement par T Italie, mais encore par l'Allemagne, et qu'ils sont parvenus aux oreilles de Votre Majesté, à laquelle il nous a semblé bon de faire savoir que , pour découvrir et connaître clairement la vérité, nous avons recommandé cette affaire à quelques-uns de nos frères du sacré collège des cardinaux, personnages fort graves, les chargeant de faire une prompte enquête, et de s'informer soigneusement de tout ce qui a été dit contre l'Ordre en général et contre quelques particuliers de ce même Ordre, qui, pouf

38â CHAI». VII!. — HISTOIRE

le présent, habitent Rome. Après avoir mis toute diligence à s'acquitter de leur mission et après avoir découvert la vérité, nos délégués nous ont assuré que tout ce qui avait été dit était faux, controuvé, et l'œuvre d'ennemis jurés de la Compagnie, qui n'avaient eu pour but que de l'exposer à la haine et au mépris de tous.

» Nous avons voulu en écrire à Votre Majesté autant poui* rendre à la vérité Thoinmage que nous lui devons, et pour vous avertir de n'ajouter aucune foi à ces mensonges effrontés publiés contre la Ciompagnie, que pour vous prier de favoriser, comme un juste, catholique et sage prince, l'innocence et la vertu des Pères de cette Compagnie* t

Tous les écrivains adversaires des Jésuites, depuis Scioppius, connu aussi sous le pseudonyme d'Alphonse de Vargas*, jusqu'à Quesnel, se sont complu à relater les imputations dont on chargeait l'Ordre ; aucun de ces écrivains n'a eu la bonne foi (le mettre en regard la justification émanée du Saint-Siège. Cette justification emprunte au Pape qiii l'a signée une autorité en quelque façon plus irrésistible, puisque Pie IV était l'oncle de Charles Borromée, et que les ennemis de la Société étayaient leurs mensonges sur le témoignage aprocryphe de son neveu lui-même. ^

Cependant les professeurs de Rome ne cessent pas encore les hostilités : il n'est plus possible d'attaquer les mœurs de l'Ordre de Jésus ; mais il en coûte à leur amour-propre d'abandonner le nouveau Séminaire à des concurrents dangereux. Une protestation est par eiix remise au Pape ; on y lit : « Il n'est ni de l'honneur ni de l'intérêt de l'Eglise de confier l'éducation de jeunes ecclésiastiques à des étrangers ; les mères qtti nourrissent elles-mêmes leurs enfants en sont plus estimées, et les enfants n'en sont que mieux élevés. Rome ne manque point de personnes d'un très-grand mérite plus capables que les Jésuites

• Scioppîus, datisson livre Jîi'latln ad rpfjcs rt principes, publié en 4611. se contente Je raconter ces faits sous forme dui>ilative. Les Jansénistes furent uiuins scrupuleux que cet écrivain. Qut>snel et ses collègues s'uppuyorent de son aulonie pour déclarer que \aU Alphonse de Vargas, avait entendu saint Charles Borromée accuser en sa présence les Jésuites de crimes horribles. Or, Scioppius, né eu 1576, avait huit ans lorsque le cardinal-archevêque de Milan mourut, eu 15S4.

de former de jeunes clercs à la science et à la piété. L'instruction que ces Religieux donnent à leurs élèves n'est point solide ; ils enlèveront les meilleurs sujets du Séminaire polir les faire passer dans leur Société. »

Ces arguments ne changèrent point les projets de Pie IV ; il avait proposé à Laynès de charger les Jésuites du gouvernement de cette maison naissante.. On leur avait imputé des crimes monstrueux : par un grand acte de justice pontificale, le Pape crut devoir donner à leurs mœurs et à leur enseignement une garantie dont personne n'oserait suspecter l'irréfragable intê* grjté : il persévéra donc dans son dessein. Ce fut le dernier combat et le dernier triomphe de Laynès.

11 n'avait que cinquante-trois ans; mais l'étude et la charité avaient consumé sa vie. La mort venait a lui } il l'attendit sans crainte, il l'envisagea sans terreur; son agonie dura plus de deux jours. Enfin, le 19 janvier 1565, il expira, semblant, dans un dernier regard jeté sur François do Borgia qui l'assistait, désigner ce Père comme son successeur.

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