SAINT FRANÇOIS XAVIER
Apbtre des Indes
les souffirances et les persécutions ne rendaient que plus actifs. En cherchant la science , Loyola se proposait un but plus élevé que la science elle-même. L'institut qu'il croyait avoir vu dans ses extases , et qui apparaît dans ses Exercices spirituels sous Tembième des deux étendards , existait au fond de sa pensée. Il était seul encore , mais , dans sa volonté que rien ne pouvait ébranler, la Compagnie de Jésus était née. Pour former son armée, il ne manquait à Ignace que des soldats ; il les recruta parmi ses compagnons d'études.
Pierre Lefèvre, écolier venu de Villaret en Savoie, et François Xavier, jeune gentilhomme navarrais, forent ses premiers disciples.
Lefèvre était doux , pieux et savant. Il ne fot pas difficile à Ignace de le dominer par Tascendant de ses vertus; mais il trouva phis de résistance chez François Xavier, qui , en courant hi carrière des lettres, ambitionnait de se faire un beau nom.
Né le 7 avril 1506, la même année et presque le même jour que Lefèvre, il n'avait encore que vingt-deux ans, et déjà il professait avec éclat la philosophie au Collège de Beauvais. Les exhortations d'Ignace sur le renoncement à soi-même effleuraient à peine la vive imagination de Xavier voyant s'ouvrir devant hii un avenir de renommée littéraire. Loyola ne se rebuta cependant pas. 11 n'avait pu le gagner par les austérités; il le tenta, il le séduisit par l'attrait de la louange. Il lui chercha des auditeurs, il lui amena des disciples, il se fit son admirateur; puis , peu à peu s'insinuant dans sa confiance et maîtrisant ses ambitieux désirs, il l'entraîna sur ses pas.
Dans cette condescendance il y avait un calcul; la fin allait sanctifier les moyens ; mais l'histoire ne peut pas oublier qu'en se faisant tout à tous, comme l'apôtre saint Paul, Ignace savait aussi s'imposer de plus grands sacrifices. A la même époque, on le voyait, en effet, se» jeter presque nu dans l'étang de Gentilly couvert de glace, et par cet acte de charité il triomphait de l'amour qu'une femme inspirait à l'un de ses amis ' .
> Dans la Fie de saint Ignace de Loyola, le Père Bouhours raconte ainsi cet éfénement : <c Un homme de sa connaissance était éperdument amoureux d'une femme qui demeurait dans un village proche de Paris, et il avait avec elle un mau-
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Jacques Laynès, de la ville d'Almazan, et Alphonse Salmeron, de celle de Tolède, ne lui coûtèrent pas autant d'efforts : ils vinrent s'offrir d'eux-mêmes, attirés par la réputation de sainteté qu'Ignace avait laissée en Espagne. Nicolas Alphonse, surnommé Bobadilla , parce que le village de ce nom l'avait vu naître, et Simon Rodriguez d'Azévédo, acceptèrent aussi sa direction. A l'exception de Lefèvre, ils étaient tous nés au-delà des Pyrénées, tous jeunes, tous pauvres, tous doués des qualités du cœur et de l'esprit, tous animés des mêmes pensées, tous prêts à l'obéissance comme au dévouement.
Loyola avait plus d'expérience que ces six hommes, dont Salmeron, le plus jeune d'entre eux, comptait à peine dix-huit ans. Il connaissait l'inconstance humaine ; il voulut les attacher plutôt à Dieu qu'à lui-même. Après avoir jeûné et prié en commun, ils se réunirent, le 15 août 1534, dans une chapelle souterraine de l'église de Montmartre, où la piété croit que saint Denis fut décapité. C'était la fête de l'Assomption de la Vierge. Ignace avait choisi ce jour afin que la Société de Jésus naquit dans le sein même de Marie triomphante. Là, ces sept chrétiens encore ignorés du monde, que Pierre Lefèvre, déjà prêtre, avait communies de sa main, font vœu de vivre dans la chasteté. Ils s'engagent à une pauvreté perpétuelle ; ils promettent à Dieu qu'après avoir achevé leur cours théologique, ils se rendront à Jérusalem pour sa glorification ; mais que, si au bout d'une année il ne leur est pas possible d'arriver à la Ville-Sainte ou d'y demeurer, ils iront se jeter aux pieds du Souverain-Pontife et lui jurer obéissance sans acception de temps ou de lieu.
Pour ne point détourner ses nouveaux compagnons de leurs études, et ne point les exposer aux tentations de la patrie et de
\ais commerce. Ignace employa toules les raisons divines et humaines pour le gu<^rir d'une passion si honteuse. Mais ses remontrances ne firent rien sur un esprit que les plaisirs de la chair avaient aveuglé; el, sans le remède étrange qu'il iu>agiiia, le mol était incurable. Ayant appris quel élait le dicmin que tenait cet homme pour aller voir la Temnie qui était la cause de sa perte, il va l'attendre auprès d'un étang que le froid de la saison avait presque tout glacé. Il se dépouille des qu'il l'aperçoit de loin, el, s'étant mis dans l'eau jusqu'au cou : « Où allez-vous, malbeu- » reux? lui criet-il quand il le voit approcher; ne voyez-vous pas le glaife do 1% M justice divine prêt a vous Trapper? m
» L'impudique, effrayé do ces paroles, et ravi en môme temps de la charité d'Ignace, dont il reconnut la voix, commença a ouvrir les yeux, eut honte de son péché, et nHourua sur si-s ptrs dans lo dessein de change»' tout* à-fait de vio. >»(Pagc43a.
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la famille, Ignace se chargea d*aller en Espagne, où Xavier, Salmeron et Laynès avaient à régler quelques affaires domestiques avant de renoncer à leurs biens. Il partit au commencement de Tannée 1535, et il leur assigna rendez-vous à Venise pour le 25 janvier 1537.
Quant à lui, il se sentit la force de visiter les lieux où s'était écoulée son enfance. Il revit le château de Loyola, ses frères, ses parents, ses amis ; mais il les revit pour leur montrer ce que la Providence avait fait de lui. Le manoir paternel aurait dû le recevoir; Ignace résiste à toutes les prières de son frère aîné, et, afin de donner un exemple de la vie qu'il embrasse, il choisit l'asile des pauvres d'Azpeitia pour demeure. Il prêche avec tant d'onction; sa parole, ses vertus surtout produisent une telle impression sur le peuple, que bientôt il est contraint de donner ses instructions en pleine campagne. A sa voix, des miracles de conversion s'opèrent.
Ignace avait des propriétés ; il les répand en aumônes, il les partage en fondations pour les pauvres honteux ; il établit la prière si connue dans l'Eglise sous le nom de V Amjelvs; puis, se dérobant à l'admiration que le peuple lui témoignait, il se hâte de partir pour mettre ordre aux affaires de ses compagnons.
Pendant son absence, sa naissante famille s'était accrue de quelques membres. Trois théologiens de l'Université de Paris, dont Pierre Lefèvre avait éprouvé la vocation , vinrent compléter le nombre de dix. Ce furent Claude Le Jay, du diocèse de Genève ; Jean Codure, de la ville d'Embrun, et Pasquier-Brouet, né à Béthencourt en Picardie. Par leur science et par leurs vertus , ils étaient dignes de s'associer a l'entreprise que méditait Ignace. Le 8 janvier 1537, ils parvinrent à Venise, à pied, comme ils étaient sortis de Paris, comme Ignace, qui les attendait sur les bords de l'Adriatique, avait lui-même fait le voyage.
Cette agrégation de talents et de sacrifices commençait à porter ses fruits. Ignace avait des jaloux, des adversaires et des admirateurs. Le retentissement que ses prédications, que les prodiges opérés par son entremise avaient eu en Espagne, les discussions religieuses que ses compagnons avaient soutenues sur leur route, les victoires que leur implacable logique avait
remportées sur les Protestants d*Allemagne) tout cela s'était ré« pandu dans le monde.
Le cardinal Jean-Pierre Caraffa, archevêque de Théate, et fondateur de Tordre des Clercs réguliers qui tirent leur nom de son titre archiépiscopal, était alors à Rome. Ignace avait refusé de faire partie de cet Ordre. 11 pouvait avoir lieu de redouter que Caraffa fût contraire à ses desseins. Il crut donc devoir se dispenser de suivre ses frères allant, avant leur départ pour la Terre- Sainte, demander au Pape de bénir leurs travaux apostoliques. Pierre Ortiz, député de l'empereur Charles-Quint auprès du Souverain-Pontife, parla à Paul III de ces nouveaux missionnaires. Le Pape les vit, les entendit, il leur accorda ce qu'ils demandaient, la faculté de recevoir les ordres sacrés de quelque évêque que ce fût. Le 24 juin ils jurent ordonnés prêtres à Venise par Tévêque d'Arbe.
La ligue formée entre Charles-Quint, la République de Venise et le Saint-Siège contre les Turcs était conclue. L'Orient se fermait devant Ignace : car l'interruption de toute relation commerciale et la crainte des pirates ne permettaient pas de faire sortir des ports un navire marchand. Ce fut dans l'alternative de ce voyage, et dans l'exercice de la prédication à Vicence, Montsalice, Trévise, Bassano et Vérone que s'écoula l'année 1538. Par la force des événements, les futurs Jésuites se voyaient dégagés de la première partie de leur vœu. La porte de la Palestine leur était fermée, mais celle de Rome restait ouverte. Là, en se mettant à la disposition du Pape, ils pouvaient accomplir la seconde partie du vœu fait à Montmartre.
Ignace, Lefèvre et Laynès prirent seuls d'abord le chemin de la capitale du monde chrétien ; les autres se répandirent dans les plus célèbres universités d'Italie pour grossir leur nombre. A tous ceux qui, en voyant ces figures étrangères, pales d'austérité, se demandaient sur les routes qui ils étaient et à quel Institut ils appartenaient, les voyageurs répondaient : « Nous sommes réunis sous la bannière de Jésus-Christ pour combattre les hérésies et les vices : nous formons donc la Compagnie de Jésus. » Depuis sa retraite de Manrèse, Loyola avait toujours ce nom présent à l'esprit. Il le révélait déjà dans la méditation des deux
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étendards ; il en reçut la confirmation d'une manière miraculeuse.
A deux lieues de Rome, à la Storta, il pénètre seul dans une petite chapelle pour recommander à Dieu sa Société naissante et son entrée dans la ville. Là, soit puissance d'imagination, soit intervention divine, Ignace tombe dans une profonde extase. Avec les yeux de la foi, il voit lo Père-Étemel qui le recommande à son Fils. Jésus-Christ, chargé de sa croix, accepte son dévouement ainsi que celui de ses compagnons, et se tournant vers lui avec un doux regard : « Je vous serai propice à Rome, » dit-il.
A peine Ignace a-t-il recouvré le sentiment de la vie que, les traits encore tout enflammés de bonheur, il sort de la chapelle. Il fait part à Lefèvre et à Laynès du prodige dont il vient d'être le témoin et l'objet. Jésus-Qirist leur sera propice à Rome, soit pour les souffrances, soit pour le triomphe de leur Ordre. Cet engagement que confirment la parole de Loyola et son œil inspiré ne tombe pas sur une terre stérile. Lefèvre et Laynès crurent au prodige. Plus tard, lorsque les exaltations du moment furent passées, lorsqu'à tète reposée Ignace faisait les Constitutions de sa société, il écrivait encore en espagnol que le Père-Éternel l'avait dans ce moment associé avec son Fils * .
Le jour même où eut lieu cette vision , devenue célèbre dans l'histoire, parce qu'elle attacha aux enfants d'Ignace le nom de Compagnie de Jésus , les trois Pères entraient à Rome. C'était au mois d'octobre 1538.
Sous le pontificat de Paul III (de la famille Farnèse) le Saint-Siège avait beaucoup perdu de son prestige sur l'esprit des peuples. Aux yeux des fidèles , Rome était bien encore et plus que jamais le centre et le lien des nations chrétiennes, mais le vent de la révolte soufflait contre son autorité. Dans les jours de sa puissance , l'Église s'était endormie sur la parole de son divin Pasteur. On l'avait vue se mettre à la recherche des gloires humaines, et offrir un asile à toutes les sciences, à tous les arts renaissants. Elle semblait, dans l'éclat de ses magnificences, vouloir encore dominer la terre par son luxe comme elle la dominait parla foi. De nouvelles passions étaient nées au contact des grandes
> Quando el Padre Eterno me i>U80 con su Hijo.
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choses que réalisaient ou inspiraient les derniers Pontifes. Lks» richesses du clergé avaient introduit parmi la plupart de ses membres un goût pour les plaisirs mondains qui quelquefois allaient jusqu'à la licence.
Les peuples ne se rendaient pas un compte bien exact de cet élan httéraire , de cette résurrection du paganisme qui altérait le sentiment reHgieux. L'entraînement toujours plus rapide vers l'antiquité grecque et latine, l'évocation des monuments et des auteurs de l'idolâtrie , la passion pour le naturalisme dans la peinture et dans la sculpture, blessant la pudeur chrétienne jusqu'au plus intime de son respect pour elle-même, avaicait éveillé de justes susceptibilités. L'enthousiasme et l'admiration saluaient les débris de l'Olympe grec et les vestiges des dieux tombés sous le pied des premiers Apôtres. On adoptait les rites et les coutumes du paganisme avec une superstitieuse élégance. Les noms catholiques s'effaçaient pour faire place à ceux d'une religion que la Croix avait vaincue, et qui ne sortait de son tombeau que pour glorifier l'art humain. La sévérité des mœurs n'était plus honorée ; les dogmes, les pratiques de la foi chrétienne se trouvaient ébranlés par ce retour vers des corruptions de bon goût. On se laissait peu à peu gagner à l'énervante obsession d'une théogonie naatériaUste et voluptueuse. Il y eut des esprits qui se roidirent, d'autres qui s'insurgèrent contre de pareilles tendances que Léon X surtout provoquait. Pape artiste , il se complaisait à ces fêtes où le génie naissant saluait les gloires d'un génie éteint. Lcf Médicis, sous la tiare, poussait à l'extrême l'amour du beau; il ne savait pas assez s'arrêter à la limite que Nicolas V et Jules II avaient tracée. On prit prétexte de ses savantes prodigalités, et on accusa Rome. Elle devint la prostituée de Babylone pour les sectaires, parce que le Pontife, toujours digne dans ses mœurs et dans sa foi , était heureux de sacrifier à l'enivrement des plaisirs littéraires.
Le triomphe de l'action religieuse dans l'univers avait poussé à l'abus. L'abus conduisait à la réflexion ceux qui ne savent pas faire la part de tout ce qu'il y a d'humaine faiblesse, de vices même, selon les temps, d'ambition et d'avidité au foûd des cœurs pour qui la perfection est un devoir. La réflexion amenai
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le doute. Du doute au schisme ou à Thérésie il n ; a qu'un pas : ce pas fut franchi. Rome vit tout-à-coup s6 séparer de sa communion plusieurs États de l'Allemagne « la Suisse et T Angleterre. Les idées de réforme germaient dans le Piémont, dans la Savoie et au fond des vallées alpines, comme sur les bords du Rhin et dans la France. Roussel, évoque d'Oleron, les répundait sous la protection de Marguerite de Valois^ reine de Navarre. Elles avaient accès jusqu'en Italie, autour du patrimoine ecclésiastique ; car la ducbessc de Ferrare, Renée i tille de Louis XII, suivait à sa c^ur Içs leçons de Calvin. A Naples, le fameux Jean ValdéSj secrétaire de Don Pèdre de Tolède , essayait de créer des prosélytes à la réforme parmi les jeunes gentilshommes, et autour même du viceroi. De là elles fermentaient dans la Romagne ; elles s'efforçaient d'enfermer la Ville-Sainte comme dans un réseau.
Ce n'étaient donc pas les peuples qui se laissaient les premiers entraîner aux innovations. Les peuples alors abandonnaient aux monarques le droit d'initiative. Le principe d'autorité n'était pas encore battu en brèche et sapé par la base. Les peuples obéissaient par instinct; et, sans espérer d'un nouvel ordre de choses une plus large félicité, ils vénéraient ce que la tradition leur apprenait à respecter.
Dans les hautes régions du pouvoir, il n'en était plus ainsi. La
Puissance temporelle des Papes, leur action sur les souverains, empire qu'ils exerçaient au nom de la ReUgion, et que parfois au détriment même de l'Église, ils faisaient tourner à l'avantage de leurs familles; le luxe des uns, l'ambition des autres, l'austé* rite des vertus du plus grand nombre, tout cela réuni en feisceau amassait contre la barque de saint Pierre une formidable tempête. Elle s'élevait dans le cœur des rois; elle germait da^s l'esprit de quelques prêtres avides de nouveautés ou séduits par l'amour du bruit. Elle s'élançait surtout de certains monastères où des désordres de toute espèce s'étaient introduits. Il y avait de k jalousie chez quelques-uns, de coupables passions chez plusieurs, de l'avidité chez tous. Tous comprenaient à merveille qu'en se séparant de l'unité ils devenaient, par la violence, les possesseurs des biens ecclésiastiques dont le Clergé serait dé^ pôuillé par le fait même de la séparation.
Cette réflexion n*a échappé à personne, pas même aux écn^ vains protestants. Robertson, au livre xi de son Histoire de Charles'Quint^ la met dans une évidence déplorable. Ce n était pas un cuite plus vrai que les hommes, que les prêtres apostats invoquaient, mais la confiscation des biens. Us se les appropriaient en Angleterre et en France. Quant à TÂlIemagne, l'auteur écossais s'exprime ainsi : • Comme les princes catholiques de l'Empire firent observer -exactement cette convention ^ dans toutes les occasions, elle devint en Allemagne la plus &rte barrière de l'Église Romaine contre la réformation. Dès ce moment, les ecclésiastiques n'étant plus sollicités par l'appât de l'intérêt pour renoncer à leur croyance, il ne s'en trouva que très-peu d'assez prévenus en faveur de la nouvelle doctrine pour y sacrifier les riches bénéfices dont ils étaient en possession. •
Ainsi, au dire même d'un protestant, le Luthéranisme n'avait pris un aussi formidable accroissement que lorsqu'on lui promettait la spoliation. Quand elle ne fut plus autorisée, le culte réformé compta beaucoup moins de sectateurs.
La révolution que ce changement de croyance amenait dans l'esprit des peuples, les conséquences que l'état de l'Europe devait en éprouver, .ne modifièrent point les secrètes pensées des souverains. Un moine apostat venait de donner le signal. Des princes débauchés ou sanguinaires y répondirent ; princes aveugles qui s'effrayaient de l'ambition de Charles- Quint, qui cherchaient à tout prix à abaisser sa puissance impériale, et qui ne voyaient point que lui-même énervait son empire en ne se liguant pas avec eux contre l'ennemi commun. Alors l'adversaire le plus redoutable des rois, ce n'était pas Charles-Quint avec ses chimères de monarchie universelle, François I**" avec ses chevaleresques entreprises , Henri VUI avec ses passions débordant comme un volcan ei dévorant tous ceux qu'elles atteignaient : ces convoitises, ces passions se rencontraient dans chaque siècle. Mais , ce qui ne s'était encore vu dans aucun , c'est cette inintelligence du pouvoir laissant l'esprit de liberté s'exercer sur des questions religieuses,
' La conveiilion dont parle l'hisloricii Robeilsoii , ministre de rEfflisc presbylériciine. est celle d'Atigsbourg. Elle réserve au clergé catholique la disposition des iM'uéllces de luus ceux qui reiioiiceronl pai' la suite à la Religion romaine. C'est ce qu'on appelle la réserve ecclésiastique.
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sans prévoir qu'après la Religion on discuterait lés droits des souverains.
il y a dans Thistoire des époques néfastes où les rois semblent emportés comme par un vertige. Afin de rester quelques jours de plus paisibles sur leurs trônes ébranlés, ils n*osent ni comprimer les révolutions, ni en approfondir le principe, ni y porter à Finstant même le remède qui les étoufferait en germe. Ils se laissent vivre, acceptant d une main les transactions que leur cqeur repousse, et s*alliant de Tautre avec ceux qui, par la nature de leur élévation, seront contraints plus tard de les combattre. Dans ces époques qui surgbsent au commencement de toutes les révolutions, on voit d'autres monarques qui désertent leur propre cause pour se ranger par ambition sous la bannière des idées nouvelles. Ceux-là , comme en 1540 tous les princes allemands qui embrassèrent le Protestantisme, ceux-là ne comptent que Theure présente. Ils ont sous la main des peuples en révolte contre Tautorité de Dieu. Ils flattent ces peuples, ils s'en servent, ils les approuvent dans leur apostasie, ils les imitent lâchement. Quand les peuples ont vaincu, ils tournent contre la monarchie les armes que les monarques leur mirent à la main contre Dieu.
Ce ëont ces fautes, véritables crimes des rois, que l'histoire doit signaler. Dans l'erreur des masses, il n'y a qu'erreur ; un bras fort peut en triompher facilement. Dans la trahison que les princes font à leurs devoirs, il y a forfaiture, puisqu'au lieu de pressentir le mal ils courent au-devant de lui et lui ouvrent à deux battants les portes de leurs royaumes. Triste spectacle que de grands souverains, que d'habiles capitaines donnaient au seizième siècle, et qui se renouvellera dans des temps postérieurs avec ceux qui hériteront de leurs couronnes et rarement de leurs talents.
La crise du Protestantisme était sans aucun doute la plus dangereuse de toutes celles que l'Église avait eu à traverser. Les difficultés naissaient de la multiplicité des accusations, de la rapidité avec laquelle ces accusations se propageaient, et surtout de l'adhésion enthousiaste que les multitudes y apportaient. On faisait vibrer à leurs oreilles des paroles d'indépendance et de liberté. On les affranchissait du joug sacerdotal, des impôts pré-
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levés par le Clergé; on leur mentrait en perspective ces riches domaines que les Ordres religieux avaient fécondés ; on leur en promettait le partage. Les multitudes accouraient à la suite des grands, et, comme eux, elles réclamaient à haute voix la destruction de l'Église.
L'Eglise avait dans son sein des ennemis encore plus acharnés, la corruption avait pénétré jusque dans le sanctuaire ; corruption affreuse, car elle employait même les choses saintes pour étendre partoHt son germe. Elle s'asseyait sur Tautel, elle régnait dans le cloître ; elle fournissait aux sectaires leurs plus redoutables armes : ce n'est pas, en effet, la Religion que le peuple discute, c'est son ministre, c'est le prêtre. Or, leprêtre était parvenu à jeter des doutes sur la Religion en se livrant lui-même sans frein et sans pudeur à tous les désordres contre lesquels il recevait mission de s'élever. On pouvait encore, comme au temps d'Innocent III, s'écrier, et avec plus de raison que ce grand Pape * : « Ceux que saint Pierre a appelés au partage de sa sollicitude pour garder le peuple d'Israël ne veillent pas la nuit sur le troupeau ; ils dorment au contraire, et tiennent leurs mains retirées du combat, tandis que Israël est aux prises avec Madian. Le pasteur est dégénéré en mercenaire, il ne paît plus le troupeau, mais lui-même ; il cherche le lait et la laine des brebis; il laisse faire les loups qui entrent dans le bercail, et ne s'oppose pas comme un mur aux ennemis de la maison du Seigneur. Mercenaire qu'il est, il fuit devant la perversité qu'il pourrait détruire et en devient le protecteur par sa trahison. Presque tous ont déserté la cause de Dieu, et beaucoup parmi le reste sont inutiles. •
Le dogme était aussi bien mis en doute que la morale. Tout devenait matière à discussion ; les mystères jusqu'alors les plus vénérés et les moins accessibles à l'intelligence humaine, passaient au crible des impudiques satires d'Ulrich de Hutten, satires que Luther, Carlstadt, Mélanchthon, Zwingle, Œcolampade, Bucer et leurs adeptes, transformaient en lois et qu'ils imposaient comme une doctrine tirée des entrailles mêmes de l'Évangile. D'autres novateurs, marchant sur les pas de Mùnzer, faisaient
• LeUre d'Iunocent 111 , du 31 mai 1204, liv. VII , lellre lxxv.
une terrible application des principes insensés que les souverains d'Allemagne prenaient sous leur protection. « La réforme, disait l'égoïste et judicieux Erasme, ressemble à une comédie ; elle finit toujours par un mariage. » Les esprits en révolte ouverte contre la société ne s'arrêtaient déjà plus aux inspirations de Luther. Luther avait attenté à la foi des peuples; il avait brisé le célibat ecclésiastique, les masses s'ébranlaient pour décréter le pillage ; elles s'armaient à la voix des apôtres du désordre matériel. Si la bataille de Frankenhausen n eût pas arrêté Tessor de cette génération de Vandales déguisés en prophètes, c'en était fait de la civilisation. Le communisme régnait en Europe sur les débris du culte, de la propriété et de la famille.
De beaux génies tels qu'Aléandro, Eckius, le docteur Florent Boyers, (qui fut le pape Adrien YI, Prierias, Calcagnini, et tous les écrivains ou orateurs qui marchaient sous la bannière de l'Église, essayèrent d'opposer l'éloquence de la raison à ce débordement de passions. Ils avaient pour eux la justice et le talent; ils ne succombèrent pas dans ces luttes; mais en face d'esprits enthousiastes, ne respectant ni l'autorité ni la raison individuelle, les défenseurs du Catholicisme se sentirent étouffés sous une tempête d'outrages et de blasphèmes qui se communiquaient aux peuples avec une effîrayante rapidité.
Paul 111 s'alarma d'une situation qui ne pouvait qu'aller en s'aggravant si des remèdes n'étaient pas employés sur-le-champ. Le mal régnait partout, dans la cour romaine, dans les diocèses, dans les monastères ; il fallait l'extirper avant de songer à combattre victorieusement l'hérésie.
Pour entreprendre cette œuvre de réforme, il nomma, en 1538, un congrégation composée de quatre cardinaux et de cinq prélats ou abbés : il choisit ces neuf personnages parmi les plus vertueux et les plus doctes. Les quatre cardinaux étaient Contarini, Sadolet, Caraffa, et Polus : les cinq prélats, Frégosi, archevêque de Saleme; Jérôme Alexandre, archevêque de Brindes; Gibert, évêque de Vérone; Cortesi, abbé de Saint-Georges de Venise, et Thomas Badia, Dominicain et maître du Sacré-Palais. Le Saint-Siège demandait à ces médecins qui sondaient les misères de la (Jlatholicitéle moyen de cicatriser tant de plaies. Après
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avoir parlé de tout ce que l'on devait émonder dans les diiféren* tes branches d& Tarbre ecclésiastique, ils ajoutaient :
f Un autre abus à corriger se présente dans les Ordres religieux, parce qu'ils sont tellenient corrompus qu'ils deviennent un grand scandale pour les séculiers et qu'ils nuisent beaucoup par leur exemple. Nous croyons qu'il est urgent de les abolir tous >, sans cependant faire injure à qui que ce soit, mais en leur interdisant de recevoir des novices. De cette manière ils seront bient6t éteints sans porter préjudice à personne, et on pourra leur substituer de bons Religieux. Quant à présent, nous croyons que le mieux serait de renvoyer des monastères tous les jeunes gens qui n'ont pas encore fait profession. »
Ce désolant tableau n'est pas tracé par une main ennemie : il se trouve dans les archives du Vatican, et ne s'arrête pas à ces révélations. La Congrégation jette un regard sur l'instruction des peuples et sur l'éducation des enfants. Elle déclare qu'après avoir corrompu par l'exemple les hommes faits, on corrompait encore la jeunesse par de coupables doctrines. Elle continue donc ainsi :
ff Un abus grand et pernicieux existe dans les écoles «publiques, principlement en Italie, où plusieurs professeurs de philosophie enseignent l'impiété. Dans les églises même, il se tient des dis-
* Dans roriginal, il se trouve une légitime exception en faveur de l'ordre de Suinl-Domiiiique. Le tableau tracé par la Congrégation est bien triste^ mais il ne faut pas oublier ([ue Dieu, niôme eu ce temps-la, ne manquait pa» k sou Église, A celte époque de corruption, il lit surgir, surtout au sein des sociétés religieuses, de hautes vertus et de grands talents ; ainsi au siècle même qui précéda ou vit apparaître Luther, la Catholicité peut montrer avec orgueil les SS. : Bernardin de Sienne, Pierre Regalatti, Jean de Capistrau, Didace, Jacques de la Marche , Jacques d'Ësdavonie ; les BB. : Pierre de Moliano, Ange de Clavasio, Thomas Hellacio, Jean de Dukia, Pacifique de Cérédano, Vincent d'Aquila. tous de l'ordre des Franciscains ; parmi les Dominicains, les SS. uu BB. : Antonin de Florence, Pierre de Palerme, André de Peschéria, Constant de Fabriano, Mathieu Carrieri, etc.; les Cardinaux Louis Alamani et Albergati.tous deux de Fordre des Chartreux; les Augustins, Jean de Sahagun, André de Mondola, André de Montréal, etc.; les SS. : Laurent Justinicu, des Chanoines de Saint-Georges, François de Paule, fondateur des Minimes; Jérôme Ëmiliani, fondateur des Somasques; Gaétan de Thiennes, fondateur des Théatins; Jean de Dieu, fondateur de J'ordre de la Charité; Philippe de Néri, Thomas de Villeneuve, Pierre d'Alcantara, Jeanne de Valois, reine de France ; Catherine de Bologne et Colette, de l'ordre de Sainte-Claire ; An gèle de Mérici, fondatrice des Ursulines; Catherine de Gènes, Véronique de Milan et Thérèse, que FEglIse reconnaissante a tous placés sur ses autels. Ces saintes personnages n'ont besoin que d'être nommés pour rappeler les idées de vertu, de charité et de science.
Du reste, animée du même esprit qui suscita alors des fondateurs tels que Jeaa de Dieu et Gaétan, des réformateurs tels que Thérèse et Pierre d'Alcantara, l'Église ne crol pas devoir stmscrirc ^ ravis de la Congrégation.
putes scandaleuses ; et si quelques-unes sont orthodoxes, on y traite devant le peuple les choses divines d'une manière Irès-irrévérencieuse. »
Telle était la situation de l'Église. Peu d'ordres religieux pouvaient, dans le péril commun, lui offrir d'efficaces secours. De plusieurs même elle n'avait à attendre que scandale ou abandon.
Ce fut dans ce moment qu'Ignace, Lefèvre et Laynès vinrent se prosterner aux pieds du Pape. Avec un délire procédant de l'orgueil, on brisait le joug de l'autorité spirituelle ; on s'affranchissait pour se jeter seul, à travers les passions et le crime, à la recherche d'une trompeuse indépendance. On s'éloignait de la chaire de Pierre par entraînement dans le désordre, par cupidité ou par esprit d'innovation. Un grand cri, sorti de toutes les poitrines, semblait protester contre l'obéissance ; au même moment, Ignace, Laynès et Lefèvre se dévouaient, eux et leur postérité, pour assurer le triomphe du principe d'obéissance. Tout était révolte dans les cœurs ; l'ambition individuelle se liguait avec les ambitions de la pensée, de la gloire et de la licence, eux venaient s'offrir sans autre condition que de se soumettre partout et toujours à la volonté du Saint-Siège. Ce contraste devait frapper un Pape aussi perspicace que Farnèse. Ce^ hommes qui, îivec une sainte audace, prenaient le contre-pied d'une idée populaire, et marchaient à la conquête du devoir et de l'abnégation, comme d'autres s'élançaient à la poursuite des théories antisociales, ces hommes devaient être animés d'un courage qui ne se trahit pas. Leur courage avait déjà fait ses preuves. Paul III accueillit avec joie les nouveaux ouvriers, et, pour ne pas laisser refroidir leur zèle, il confia à Laynès la chaire de Scolastique, et à Lefèvre celle d'Ecriture sainte dans le collège de la Sapience. Le Pontife chargeait Loyola du soin de travailler, sous son autorité apostolique, à la réformation des mœurs de Rome, qu'avaient efféminée un bonheur trop constant et l'amour des arts poussé jusqu'à la passion.
La bénédiction du Ciel s'étendit sur leurs travaux ; mais ce n'était pas assez pour Loyola, il fallait donner un corps à sa pensée. 11 appelle à Rome les sept prêtres qu'il a laissés dans différentes villes d'Italie, il les réunit autour de lui au commencement de année 1539, puis il leur dit : « Le Ciel nous a fermé l'entrée de I. . 3
la Palestine pour nous ouvrir Funivers. Notre petit nombre ne suffisait pas à une pareille œuvre, il a crû, il s'accroîtra encore ; nous formons presque un bataillon. Mais les membres ne se fortifient dans un corps qu'autant qu'ils sont attachés entre eux par un même lien. Il faut fonder des lois qui règlent la famille réunie à la voix de Dieu, et qui non-seulement donnent la vie à la société que nous allons établir, mais encore une éternelle durée. Prions donc ensemble et séparément pour que la divine volonté se manifeste. ^
Elle se manifesta selon le désir d'Ignace, et dans la seconde assemblée tous s'accordèrent à déclarer que leur société serait soumise à l'approbation du Pape pour être érigée en Religion.
Dans les quarante années qui précédèrent la naissance de la Compagnie, trois nouveaux Ordres avaient été créés pour répondre à de nouveaux besoins. Les Théatins, lesSomasques et les Clercs- Réguliers de saint Paul, connus sous le nom de Barnabites, rendaient déjà de grands services à l'Eglise ; mais la Chrétienté réclamait un plus vaste plan. L'ardeur pour l'antiquité classique avait dégénéré en une fiévreuse agitation, compromettant la foi et les mœurs. On vouait une espèce de culte superstitieux et idolâtre, quoique tout littéraire, aux divinités de la Grèce et de Rome, comme si tout ce qui était noble et beau avant Jésus- Christ n'eût pu dériver que des sources païennes. On semblait confesser qug le Catholicisme n'avait pour toute mission que de dégrader ou de rétrécir l'esprit humain. 11 fallait s'associer dans une mesure parfaite à cette résurrection du passé, la retenir dans les limites du devoir, faire aimer l'unité et concilier avec la pureté des mœurs la culture des écrivains profanes. Les richesses inappréciables de l'antiquité ne devaient point altérer le trésor beaucoup plus précieux de la foi. Ignace voulut donc que ses frères se consacrassent à l'éducation de la jeunesse.
La découverte d'un nouveau monde ouvrait à toutes les ambitions la voie la plus large, Loyola se passionna pour le salut de tant de millions d'âmes. Il rêva de civiliser ces peuples par la Religion, et ce fut à ce seul point qu'il s'arrêta lorsque autour de lui chacun convoitait les richesses de tant de contrées encore sauvages. Son troisième but était de combattre l'hérésie sous quel-
que forme qu'elle pût se présenter. L'autorité chrétienne et civile était affaiblie, il osa songer à la consolider en régénérant l'âge mûr et la jeunesse, et surtout en restituant au clergé son ancienne splendeur. C'était sans contredit la plus grande tâche qu'un homme pût s'imposer alors. Ignace et ses compagnons demandaient à Paul III de la sanctifier par sa bénédiction apostolique. Mais le Pape était absent de Rome; il avait assisté dans la ville de Nice à l'entrevue de François ^'^ et de Charles-Quint. Le cardinal Vincent Caraffa, son légat, ne put que leur continuer les pouvoirs de prêcher ; l'onction de leur discours produisit partout des effets si surprenants que bientôt la ville changea complètement d'aspect.
Ils avaient choisi pour théâtre de leur apostolat des églises populaires. Ignace prêchait en espagnol à Notre-Dame de Mont- Serrat ; les autres en italien : Lefèvre et Xavier, à San-Lorenzo in Damaso ; Le Jay, à Saint-Louis des Français ; Laynès, à Saint- Sauveur in Lauro ; Salmeron, à Sainte-Lucie ; Rodriguez, à Saint- Ange inPescheria; Robadilla, à Saint-Celse. Le cardinal Savelli, vicaire du Pape, avait en outre donne pouvoir à Laynés de visiter et de réformer les paroisses de Rome.
Il se rencontrait dans cette ville un religieux de Tordre des Ermites de Saint-Augustin, dont la réputation comme orateur était très-grande. Ce moine, qui s'appelait Augustin de Piémont, était un partisan des doctrines de Luther, et sous prétexte de tonner en chaire contre le relâchement de la discipline ecclésiastique, il tâchait d'inoculer au peuple le venin de l'hérésie, Loyola est averti de ce scandale au centre même de la Catholicité. Il refuse d'y ajouter foi ; néanmoins il charge Laynés et Sahneron, qui avaient le secret du Luthéranisme, de suivre les prédications de l'Augustin. La vérité leur est démontrée. Ignace le fait prévenir : mais l'Augustin ne tient compte de l'avis que pour déclarer la guerre à ceux qui l'arrêtaient inopinément dans la propagation de Terreur. Alors les futurs Jésuites ne gardent plus de ménagements humains ; ils montent en chaire, et, par la lucidité de leiu* discussion, ils démasquent le loup qui entrait dans la bergerie sous la peau de la Irebis.
L'Augustin ne pouvait triompher d'eux par la persuasion ; il
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espéra les vaincre par la calomnie. Quatre Espagnols prétendirent qu'Ignace était hérétique, sorcier, et qu'il avait été brûlé en effigie à Alcala, à Paris et à Venise; ils offraient d'en apporter les preuves. Ces révélations parurent si graves au peuple qu'Ignace perdit toute son influence ; mab, puisant dans l'impossibilité même de l'accusation une force nouvelle, il se présente devant Benedetto Conversini, évêque de Bertinoro et gouverneur de Rome ; il lui demande que son procès soit instruit sur-le-champ.
Le procès commence; il est bientôt terminé. On accusait Ignace d'avoir été brûlé en effigie dans trois villes d'Espagne, de France et d'Italie. Par un singulier concours de circonstances, les trois magistrats ecclésiastiques qui, dans ces différentes cités, avaient reconnu Loyola innocent des griefs portés contre lui, se trouvaient à Rome. Ces trois magistrats étaient Gaspar de Doctis, assesseur de Veralli, nonce à Venise, Juan de Figueroa, vicaire général d' Alcala, et l'inquisiteur Matthieu Ori. Témoins, ils firent ce qu'ils avaient déjà fait comme juges. L'imposture fut confondue, et l'Augustin se retira à Genève, d'où il lança contre le Saint- Siège un ouvrage qui, plus tard, le fit condamner à être brûlé vif par l'Inquisition.
Mais pensant avec raison que, si la vie est nécessaire à l'homme, il est plus nécessaire à ce même homme d'établir sa réputation aux yeux des autres, Loyola ne se contente pas de cet acquittement solennel. Ses frères n'avaient pas été épargnés, il veut les réhabihter ainsi que lui. De toutes les villes où ils avaient fait entendre la parole de Dieu, il ne s'élève qu'une voix pour attester leur sainte vie. Le duc de Ferrare, Hercule d'Esté, s'empresse luimême de rendre à Le Jay et à Rodriguez le plus éclatant témoignage d'estime.
Malgré ces attestations venues de tous les points à la fois , il restait dans le cœur soupçonneux des Romains un germe de défiance et d'inquiétude. Dans ce temps-là on pouvait très-bien démontrer aux gens instruits et à la cour pontificale que l'on était pur de tout schisme. Cette cour était pleine, en effet, d'habiles théologiens et de savants docteurs ; mais il devenait plus difficile de regagner la confiance que le peuple avait une fois retirée, car le peuple est partout le même. Il a des préjugés , des préventions
que les raisonnements les plus lucides ne peuvent janoais déraciner. Il lui faut des faits matériels , des faits qu'il touche du doigt, et à Rome il se montrait intraitable sur le chapitre de l'hérésie. En dehors de sa foi , toujours expansive , il avait des intérêts d'orgueil et de fortune engagés dans fa question.
Un événement imprévu amena le résultat que les dix prêtres étrangers désiraient. Cette année-là, 1539, l'hiver fut fort rigoureux à Rome. Avec le froid, toujours inattendu dans cette cité, vint une affreuse disette. Les indigents, presque morts de faim, gisaient dans les rues, sous les portiques des églises ou des palais, sans même avoir la force d'implorer du secours. Ignace et ses compagnons étaient comme les pauvres, vivant des aumônes qu'ils allaient solliciter de porte en porte. La charité leur fermait sa bourse ; afin de îiecôurir les autres, ils tentent un miracle de charité. On les voit recueillir avec respect dans les rues tous les pauvres sans asile et sans vêtements. Ils ouvrent à ces malheureux la maison qui a été ouverte à leur dénûment. Ils donnent des lits aux malades, du pain aux affamés, un abri à tous ; puis, stimulant la pitié des riches ou domptant l'indifférence des grands , ils arrivent à pourvoir à la subsistance et à l'habillement de plus de quatre mille personnes.
A partir de ce jour, la tache d'hérésie ne fut plus reprochée à Loyola et à ses prêtres. Le peuple les contemplait à l'œuvre; ils s'étaient dévoués à ses misères : ils furent orthodoxes.
Une si heureuse diversion devait être mise à profit. Loyola savait admirablement s'appliquer le proverbe qui dit : t Quand un Espagnol enfonce un clou dans le mur , si le marteau casse, l'Espagnol frappe avec sa tête. » Loyola voulait à tout prix faire triompher son idée ; il s'empresse donc de formuler un abrégé de l'Institut que tous , d'un commun accord , ils ont concerté à différentes reprises. Le cardinal Gaspard Contarini est chargé d'offrir au Pape le projet des futures Constitutions. Paul III le lut, et après l'avoir attentivement médité , il s'écria : « Le doigt de Dieu est là. j»
Cet éloge décerné à sa Société naissante encourage le fondateur ; il supplie le Saint-Père de confirmer par un acte authentique ce que de vive voix il approuvait sans restriction. Mais la
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cour pontificale a pour principe de ne jamais précipiter les choses, môme les plus avantageuses à la Religion ou à sa politique. De temps immémorial le Sacré-CoUcge est un sénat de princes de rÉglise en toge de pourpre, qui, convaincus de la perpétuité promise à la foi, ne tiennent compte ni de l'heure ni du jour qui s'écoule. Ce sont autant d'images de ce Fabius Cunctator qui, en temporisant, sauva la vieille Rome. Ils conservent avec un pieux respect l'usage des anciennes traditions. Ils les font revivre dans leurs actes, dans leurs cérémonies. Ils s'immobilisent, croyant que tout doit s'immobibser loin d'eux comme autour d'eux.
Paul III avait donné son assentiment à l'Institut. Avant de consacrer cet assentiment, il demanda l'uvis de trois cardinaux. Le premier qu'il désigna pour cet examen était un homme d'un mérite éminent et d'une vertu austère : il se nommait le cardinal Barlhélemi Guiddiccioni. Sa réputation était si bien établie que , lorsqu'il expira , le Pape ne put s'empêcher de dire : « Mon successeur vient de mourir. » Mais ce cardinal était l'avlversa ire-né de toutes les innovations. Il croyait , et sa pensée s'était révélée dans un Kvre qui nous est resté, il croyait que, dans l'intérêt du Catholicisme et pour rentrer en la teneur des décrets du Concile de Latran et de celui de Lyon, il importait non-seulement de s'opposer à la multiplication des Ordres religieux , mais encore de les restreindre à quatre principaux. L'autorité d'un canoniste aussi éclairé détermina l'opinion des deux autres cardinaux ; elle entraîna celle du Pontife. Guiddiccioni n'avait même pas cru devou* consacrer quelques moments à lire les Constitutions soumises à son examen. Son avis était formé d avance ; il fut ainsi accepté. Cependant, à la prière des évêques, ces dix hommes, dont le patient courage ne selassait point, se voyaient chargés d'importantes missions. L^ynèsetLefèvreaccompagnaientEnniusPhilonardi, cardinal de Saint-Ange, dans sa légation de Parme. Parme était menacée de l'invasion des sectaires. Dans l'intention de préserver cette ville, il lui avait, choisi ces deux missionnaires, qui, après quelques instructions, voient les femmes les plus distinguées par leur naissance et leur beauté se mettre à la tête des bonnes œuvres ; Hippolyta de Gonzague , comtesse de la Mirandole , et Julia Zerbini se font les apôtres des autres femmes. Le clergé se
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décide à prendre pour modèles des hommes aussi pieux : Paul Domenech , chanoine de Valence, Paul Achille, Sylvestre Landini et J.-B. Viole se livrent aux exercices spirituels; ils établissent une Cons^régation.
Bobadilla était envoyé ambassadeur pacifique pour mettre un terme aux dissensions qui fermentaient dans l'île d'Ischia. Le Jay allait à Brescia opposer sa dialectique aux novateurs qui semaient l'hérésie. Pasquier Brouet et François Strada, une nouvelle conquête d'Ignace , se rendaient à Sienne avec la mission de ramener dans le sentier du devoir des religieuses qui se portaient à tous les désordres. Codure évangélisait la ville de Padoue. Rodriguez et François Xavier partaent pour le Portugal , d'où ils devaient faire voile pour les Indes.
Les nouvelles, qui , de tous ces points différents, parvinrent i la cour de Rome, contenaient le récit dos merveilles accomplies par l'éloquence et li vertu des chargés d'affaires du Saint-Siège. Ici ils réveillaient la foi jusqu'au cœur des prêtres; là, ils maintenaient les nations dans l'obéissance ; partout ils éclairaient ou ils pacifiaient. Il n'était plus possible à la haute raison du cardinal Guiddiccioni de résister à l'élan imprimé par tant de prodiges qui consolaient l'Eglise dans son deuil. Guiddiccioni se décide à prendre connaissance de l'acte qui forme la règle de conduite de ces clercs dont la renommée racontait de si grandes choses. Il le lut, il l'étudia avec réflexion : tout en persistant dans son premier sentiment à l'égard des nouveaux Ordres religieux, il déclara que, pour arrêter le torrent des hérésies et remédier aux maux de la Chrétienté , la société proposée par Ignace lui paraissait indispensable.
Tous les obstacles étaient levés, le Pape ne fit plus aucune difficulté, et, le 27 septembre 1 540, la bulle Regimini mililantis Ecclesiœ fut proclamée. C'est elle qui institue la Compagnie de Jésus; à ce titre, elle doit se trouver tout entière dans son histoire. Avant de la publier, nous devons pourtant faire une réflexion : c'est que le Pape, se confiant pleinement dans les lumières et dans la foi d'Ignace et de ses compagnons , autorisa l'Institut sur le simple aperçu des futures constitutions. Un pareil témoignage donné par la cour de Rome , habituellement si
lente, même pour le bien, est tout à la fois une exception et un éloge bien rares.
« Paul, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu,