‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédidts et authentiquesChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

But que se propose l'auteur.— État des esprits aux xv* et xvi« Biècle8.<«- Ignace de Loyola.— Sa blessure au siège de Painpelune. — Sa conversion.— Il se consacre a Dieu — Sa pénilence.— Le livre des Exercices tipitituels.— Idée de cet ouvrage. — Ignace va en Palestine. — 11 commence ses études.— Il arrive à Paris.— Il choisit ses premiers compagnons, Lefcvre et François Xavier.— Laynès, Sal* nicron , Bobadilla et et Rodriguez s'engagent avec Loyola.— Leurs vœux à Montmartre. — Vision de Loyola. —Les Pères arrivent à Rome. — Situation de la cour de Rome et de la catholicité. — Ignace s'olTre au Pape. — Ses premien compagnons se décident à fonder une société religieuse. — Leurs travaux dans Rome. — On les calomnie. — Leur justification et leur dévouement —Lé cardinal Guiddiccioni opposé à l'Institut. — Le Pape charge les Pères de diverses missions. — La (^nipugnie de Jésus est établie. — Rulle de fondation. — Ignace de Loyola élu général de la Compagnie. — Son portrait.

J*entreprends une œuvre difficile, impossible peut-être. Je veux raconter l'origine, les développements, les grandeurs, les sacrifices, les études, les mystérieuses combinaisons, les luttes, les vicissitudes de toute sorte, les fautes, les gloires, les persécutions et les martyres de la Compagnie de Jésus.

Je difai la prodigieuse influence que cette Société exerça sur la Religion par ses saints, par ses apôtres, par ses théologiens, par ses orateurs, par ses moralistes ; sur les rois, par ses directeurs de conscience et par ses diplomates; sur les peuples, par sa charité et par ses doctes enseignements ; sur la littérature, par ses poètes, par ses historiens, par ses savants, et par les écrivains d un goût et d'un style si purs qu'elle a produits dans toutes les langues.

Je la montrerai à son berceau militant pour l'Eglise Catholique et pour les gouvernements légitimes que le Protestantisme naissant se donnait déjà mission de détniire.

Je pénétrerai dans ses collèges, d'oti sortirent tant de personnages fameux, la gloire» ou le malheiu* de leur patrie.

Je la suivrai au-delà des mers, sur tous ces océans inconnus où le zèle de la maison du Seigneur entraînait ses Pères qui, après être devenus la lumière des Gentils, élargissaient le cadre de la civilisation et des sciences, et apprenaient aux hommes assis à Fombre de la mort combien sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent la paix.

J'étudierai son Institut si peu connu, et dont on a parlé avec tant d'amour ou tant de haine. J'approfondirai cette politique, si ténébreuse selon ses détracteurs, si à découvert selon ses partisans, mais qui a laissé une ineffaçable empreinte sur les seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, l'époque la plus célèbre du monde par la diffusion des idées et par l'importance des événements .

Je fouillerai jusque dans ses abîmes cette Jérusalem céleste pour les uns, infernale pour les autres, qui a touché à tout ce qui s*est fait de bien dans l'univers, qu'on a mêlée à tout ce qui s'y est fait de mal.

Je ne me laisserai gagner ni par les enthousiasmes que la Compagnie de Jésus a suscités autour d'elle, ni par les préjugés ou par les colères que son omnipotence a éternisés.

Les Jésuites ne m'ont point compté j)armi leurs élèves. Ils ne me virent jamais au nombre de leurs néophytes. Je n'ai été, ni leur ami, ni leur admirateur, ni leur adversaire. Je ne leur dois point de reconnaissance ; je n'éprouve pour leur Ordre aucune prévention. Je ne suis ni à eux, ni avec eux, ni pour eux, ni contre eux. Ils sont à mes yeux ce que Yitellius, Othon et Galba étaient pour Tacite. Je ne les connais ni par l'injure, ni par le bienfait.

Historien, je reste dans l'histoire, ne m'attachant qu'à la vérité, ne cherchant, à l'aide de faits incontestés et incontestables, qu'à déduire des conséquences logiques, et ne me formant une opinion que sur l'examen le plus consciencieux. Ce que j'ai commencé pour Y Histoire de la Vendée Militaire et pour celle des Traités de 1815, je vais le continuer.

Le jour des justices doit entin luire pour tous, même pour les disciples de saint Ignace de Loyola. Comme toutes les créations humaines qui portent en elles un principe fécond, les Jésuites se sont trouvés exposés à deux écueils que les faiblesses de l'humanité ne leur permirent pas toujours d'éviter. Ils ont été trop puis-

sanls pour n'avoir pas de flatteurs. On les juge encore trop redoutables : ils excitent donc des inimitiés passionnées.

Au nfiilieu de ces conflits d'opinions qui se croisent, qui se combattent, et qui, depuis trois cents ans, chose merveilleuse ! tiennent le monde attentif à une polémique dont les révolutions les plus retentissantes n'affaiblissent point l'intérêt, la Compagnie de Jésus a fourni plus d'hommes distingués, elle a remporté plus de victoires, essuyé plus de défeites, enfanté ou accompli plus de choses extraordinaires, évoqué plus d'hostilités et d'enthousiasmes qu'aucune autre corporation.

Née pour la lutte, toujours sur la brèche, du fond de la solitude jetant au plus fort de la mêlée ses plus intrépides champions, se servant de toutes les armes qu'un prêtre peut manier, échappant à un danger pour se précipiter dans un autre, tenant tête tout à la fois aux esprits les plus éminents et aux peuplades les plus barbares, bravant les orages, les faisant naître parfois, triomphar^t ici, succombant là, mais combattant partout et sans cesse, mais vivant au milieu des controverses ou expirant dans les tortures, elle s'est improvisée le porte-drapeau et le bouclier de l'Église catholique, apostolique romaine.

Cette Compagnie a eu des moments de grandeur tels que peutêtre le monarque le plus fortuné n'en vit jamais briller sur son règne ; mais, comme toutes lea magnificences d'ici-bas, ce splendide soleil a dû avoir ses éclipses. Aux jours de bonheur ont succédé les années de deuil. Les richesses provoquèrent l'envie. Le pouvoir fit naître des rivaux ou des ennemis : pouvoir plein d'une terrible majesté, car il n'ambitionnait point les honneurs, il ne convoitait pas l'éclat. Il se contentait du demi-jour, encore plus souvent de l'ombre, et du pied des trônes les Jésuites descendaient par la confession dans le réduit de l'artisan ou dans la chaumière du laboureur. On les voyait s'asseoir dans le conseil des rois ainsi que dans l'école des petits enfants. De la demeure des grands, de la vieille basilique où se tenaient les conciles, ils passaient sans transition au lit de la pauvreté souflVante, et, afin de se faire tout à tous, ils habitaient avec un égal amour le caéhot du prisonnier, le palais des princes de la terre et la hutte du sauvage.

4 CHAP. I. — HISTOmE

Depuis le premier instant de leur fondation jusqu*au jour où je trace ces lignes, les Jésuites n'ont pas cessé de remplir le monde du bruit de leur nom. Religion, morale, politique, art oratoire, poésie, sciences exactes, littératures, voyages, érudition, découvertes, beaux- arts, tout a subi leur influence, tout a été de leur domaine.

Par les rois dont ils étaient les guides spirituels, ils ont dû intervenir dans les choses de ce monde.

En se plaçant à la tète des idées et de la civilisation, on sachant, même par les difficultés apportées à l'admission dans leur Ordre, accaparer et soumettre les intelligences au joug d'une obéissance passive, en se rendant populaires par l'aménité et par la discrétion, en unissant la science de Dieu à celle des hommes, ils sont arri-* vés à dominer les peuples.

Par l'éducation, dont ils avaient le secret avec les Oratoriens, et qu'ils dispensaient à tous d'une main véritablement libérale, ils ont inculqué aux générations naissantes les principes qu'il était de leur devoir de répandre. Ainsi, maîtres du présent par les hommes faits, disposant de l'avenir par les enfants, ils ont réalisé un rêve que jusqu'à saint Ignace personne n'avait osé concevoir.

C'est l'histoire de cet Institut si grand dans le passé, si combattu quand sonne l'heure des révolutions, toujours si patient dans ses espérances, toujours si animé d'une vigueur qui se retrempe dans les luttes, toujours si magnifique dans les revers ou dans les persécutions, et ne donnant un témoignage de faiblesse que lorsque le vent de la fortune gonfle sa voile avec trop d'heureuse rapidité, c'est cette histoire que je vais retracer.

Le bien et le mal seront dits ; le bien sans admiration, le mal sans acrimonie, et tout sans partialité.

Depuis longtemps, l'Ordre des Jésuites est livré aux disputes des hommes. Je n'ai point la prétention de mettre un terme à ces disputes. Quand cet ouvrage sera achevé, elles continueront sans doute; mais du moins, pour les esprits qui réfléchissent, pour ceux qui n'ont pas soif du mensonge et besoin des ténèbres, il se trouvera un livre où la conscience de l'historien se substitue aux apothéoses et aux calomnies, nn livre où la Compagnie de Jésus

est jugée sur pièces officielles, sur documents inédits, et où enfin les sévérités de l'histoire prennent la place de toutes les fables et de toutes les erreurs, de toutes les adulations ainsi que de toutes les satires.

C'est ce livre qu'après de patientes investigations, de longs voyages et de sérieuses études, je présente à mes contemporains.

On croyait que le temps des luttes à main armée contre la religion du Christ était à tout jamais passé. Avec le seizième siècle, FEglise, jusqu'alors si bien protégée par l'énergie de ses Pontifes, si forte par la vénération des rois et des peuples, voyait surgir une nouvelle génération d'ennemis.

L'épée cédait le pas à la plume ou à la parole. Ce n'était plus des soldats qu'il fallait au Catholicisme, il avait besoin de Docteurs. Les Ordres militaires avaient disparu, comme l'ouvrier qui a fini sa journée. Les Ordres religieux déjà fondés s'étaient donné un but spécial. Ils remplissaient sur la terre la mission qu'ils avaient reçue de Dieu et de leurs fondateurs, mais ils ne leur était pas possible d^ tenir tête aux orages que le seizième siècle amassait. Il y avait dans leur existence même un principe qui s'opposait à ce qu'ils prissent une part trop active aux dissensions dont l'Europe devenait le théâtre.

La plupart voués au silence, et se faisant de la solitude un devoir, ils n'étaient point chargés de se mêler aux affaires du monde. Ils ne les voyaient, ils ne les étudiaient qu'entre l'autel et le cloître, quelquefois même à travers le prisme des passions. La prière devait être leur seule arme; mais, livrés aux austérités volontaires qui affaiblissaient leurs corps en épurant leurs âmes, ils se plaçaient ainsi dans l'impossibilité de rendre service à l'Église menacée.

La tempête grondait de toutes parts : tempête dans les idées, tempête dans les esprits, tempête surtout dans les cœurs, que l'amour des voluptés, que le besoin d'indépendance poussaient au-devant des innovations. Le seizième siècle, même à son aurore, était en travail d'un nouveau monde.

Wiclef et Jean HubS, le premier, ecclésiastique anglais, le second, prêtre allemand, avaient répandu des germes de discorde dans le champ du Père de famille. L'orgueil les avait inspirés;

lambition cki bruit et de la renommée les soutint dans leur lutte contre TÉglise.

L'Eglise les anathématisa, ou les fit condamner par le bras séculier à mourir sur un bûcher ; mais le secret qu'ils confiaient à des enthousiasmes ignorants dirigés par d aveugles cupidités s'était promptement divulgué. L'hérésie puisait sa force dans ses blessures ; elle grandissait en attendant qu'un homme osât l'élever au rang de puissance.

pans ce temps-là, pour attirer sur soi les regards de la foule, il fallait se présenter à elle avec les prodiges qu'un saint peut seul opérer, avec la gloire d'un conquérant ou avec l'imagination novatrice d'un hérésiarque.

Les deux premières conditions ne s'obtenaient pas sans difficultés.

L'Église ne proposait à la vénération publique que ceux qui, durant leur vie, avaient pratiqué d'une manière éminente les vertus chrétiennes.

L'Europe ne s'inclinait devant l'épée d'un guerrier que lorsque ce guerrier, par d'étonnants succès unis au courage et à la naissance, parvenait à changer la face de la terre. Il y avait donc des obstacles pour arriver à ces deux genres de célébrité. On en trouvait moins lorsqu'on se contentait d'aspirer au troisième.

Le chemin de l'hérésie était ouvert à toutes les passions ambitieuses, à tous les caprices or^'ueilleux, à toutes les imaginations malades ; et l'on rencontrait toujours sur sa route assez d'esprits crédules ou exaltés, assez de corruption chez les grands, assez d'amour de nivellement chez les petits pour faire masse.

Du fond de ces sectes ignorées qui s'étaient proposé d'anéantir le Christianisme, et qui n'avaient abouti qu'à sa glorification, il surgissait pourtant, à des époques indéterminées, d'audacieux novateurs. Ils s'échappaient du cloître ; ils se dérobaient à l'ombre de l'autel ; ils venaient apprendre aux fidèles combien était pesant le joug de l'Église, et combien seraient heureux les peuples qui marcheraient dans les ténèbres que l'amour de la controverse épaississait sous leurs pas.

Le Saint-Siège avait apprécié tous ces dangers; il les avait bravés. Sorti vainqeeur de la lutte, il se préparait à de nouveaux

combats; mais, dans cette période si retentissante des quinzième et seizième siècles, le champ de bataille ne devait plus être le même. Le choc si prolongé des idées et des intelligences, choc qui n'avait encore produit que l'obscurité, jetait en ce moment solennel une éclatante lumière sur l'état de l'Europe. Les nations arrivaient à la vie politique sans avoir passé par l'enfance. Les hommes grandissaient subitement. Les caractères, le génie, les mœurs, tout semblait jeté dans un moule exceptionnel. Tout se colorait d'une énergie que les âges précédents avaient montrée brutale, et dont les âges suivants, corrompus par l'excès même de la civilisation, constateront l'affaiblissement graduel.

Le Bas-Empire succombait à Constantinople sous le fer de Mahomet II. Ce long règne de pédants sur le trône ou dans les chaires, qui avait abruti tout un peuple par de misérables querelles de mots, s'évanouissait devant la force et le génie. Mahomet II ordonnait à ces rhéteurs, si vains de leurs sophismes, d'humilier leurs fronts dans la poussière. Les rhéteurs se précipitaient dans la servitude. Ils n'avaient pas su défendre leur patrie, ils ne savaient pas défendre leur honneur. Seulement, à la suite de Constantin Lascaris, quelques hommes de science et de courage renonçaient à leur pays esclave pour venir chercher la liberté sous d'autres cieux.

L'Italie, sœur de la Grèce par son climat, par ses mœurs, par ses révolutions, ouvrait les portes de ses villes aux émigrés qui lui apportaient l'amour des arts et dès belles-lettres. Cet amour s'était déjà propagé sur la terre que Dante Alighieri, Pétrarque et Boccace avaient honorée par leurs chants et par leurs travaux. Le mouvement que ces créateurs de la langue italienne imprimaient se communiqua. 11 vint une époque où le culte de l'antiquité se transforma en passion. On entreprit de longs, de périlleux voyages pour renouveler les bonnes études, pour arracher à l'obscurité les manuscrits des âges passés. On les étudiait, on les confrontait entre eux, on les transcrivait. Et> dans le môme temps, chaque ville ouvrait des chaires pour l'enseignement des lettres grecques et latines. Les beaux jours d'Aristote et de Platon, d'Homère et de Démosthéne renaquirent comme par enchantement : on formait partout des académies ; on recueillait les chartes,

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les médailles, les inscriptions, les statues, les camées que le pied des barbares n avait pas écrasés ou que les débris amoncelés sur ritalie avaient protégés de la destruction. On interrogeait avec un respect filial les cendres éloquentes du Pnyx et du Forum : on saluait du môme geste pieux le Parthénon et le Capitole. Emmanuel Chrj'soloras, dans sa chaire de Florence ou de Milan, initiait la jeunesse à la force mélodieuse de sa langue maternelle. Guarino de Vérone, Aurispa et Filelfo se remettaient sur les traces perdues des croisés. Ils ne marchaient plus à la conquête du tora beau de Jésus-Christ; mais, en Grèce et à Constantinople, ils évoquaient les ombres des grands siècles ; puis riches des trésors de science ou de poésie trouvés sous les ruines, ils retournaient dans leur patrie. Alors même, au concile de Florence, le cardinal Julien Césarini et le dominicain Jean de Monténégro luttaient avec le célèbre Marc d*Ëphése ; ils acquéraient à l'Église Bessarion, Scholarius et d'autres Grecs illustres que la conviction ramenait à lunité.

Dix ans après la tenue de ce concile dont Faction fut immense, Nicolas V s'asseyait sur la chaire apostolique. Sa vie entière s'était écoulée parmi les doctes; il avait été leur émule et leur ami. Pontife suprême, il s'honore d'être leur protecteur. L'historien BraccioUni, le grec Phrantzès, l'antiquaire Flavio Biondo, Léonard Bruni, Gianozzo Manetti, Théodore de Gaza, Platina, Pérotti et Laurent Valla deviennent à la cQur du Pape les maîtres des générations futures. Les uns restaurent la vieille Rome, les autres traduisent les immortels écrivains de la Grèce, Platon et saint Basile, Démosthène et saint Athanase, Sophocle et saint Jean Chrysostome. Les successeurs de Nicolas Y marchent sur ses traces; ils secondent le mouvement qui emporte les peuples avides de savoir.

Les esprits s'agitaient, les têtes fermentaient sous l'inspiration du génie. L'imprimerie est découverte ; aussitôt les souverains Pontifes s'emparent de cette nouvelle invention. Conrad Sweynheim et Arnold Pannaratz * , les deux premiers-nés de la presse

* Ce fut à Subitco d'i^bord quo les deux iniprinieurs allemands rIaMirunt leui-s ateliers. Ils y publièrent, en 1465, les InstUutions de lAictaiice, et < ii U67, les livre» De Civitafc Dei, de saiut Augustin. Dans celte niOme année, ils bc transportèrent a Rome, et là ils continuèrent leurs travaux.

m L\ COMPAGiNlK DE JÉSUS. 9

de Guttemberg, sont appelés et accueillis par Paul 11, car Rome ne restait étrangère à aucun progrès de Tintelligence ; elle savait faire servir au triomphe de la foi les armes qui pouvaient se tourner contre elle. Aide Manuce, à Venise, développe jusqu'à la perfection Tart de la typographie. Comme un prince, il réunit autour de lui Navagero, Bembo, Erasme, Bolzani, Musurus, Âléandro et Sabelli, imposant cénacle dont le souvenir vivra autant que les bienfaits scientifiques.

Ce peuple de savants, né au souffle de la papauté, avait relevé la dignité humaine et agrandi le cercle des études, quand Lascaris et ses compagnons, proscrits volontaires, vinrent par de nouvelles idées et par de nouveaux monuments, alimenter cette passion de Tantiquité qui dévorait FËurope. Une noble émulation s'empare alors de tous les princes d'Italie. Les Yisconti et les Sforce, les Gonzaguc et la famille d'Ëste, les d'Aragon et Guidobaido d'Urbin répondent à l'appel des Pontifes. Les Médicis, marchands que le commerce a fait riches et dont les beaux-arts ont immortalisé la couronne ducale, se jettent à la tête de cette croisade littéraire. Ils offrent aux Grecs une magnifique hospitalité, ils créent des bibliothèques. A la voix de Niccolo Niccoli, de Gémiste Plétho et de Ficino, Florence se transforme en une nouvelle Athènes où des générations de Périclès se succèdent, et où le dominicain Jérôme Savonarole popularise l'éloquence. Alphonse et Frédéric d'Aragon, à Naples, prennent sous la protection de leur sceptre Antoine de Palerme, Fazio, Pontanus, Collenuccio, Sannazar et Angelo di Costanzo.

Cinaco d'Ancône et Alberti, les Grecs Andronico et Caritonimo, Ferdinand de Cordoue et Léon de Murcie, Antonio de Lebrixa et Wesel, Rodolphe Agricola et Alexandre Hégius, Ai^yropulo et Reuchlin s'improvisent pour la France, l'Espagne et la Germanie les missionnaires de la science.

L'élan était donné ; l'ère de la régénération arrivait par les Souverains-Pontifes, par les rois et par les peuples ; mais de tous côté^ elle s'accomplissait sous l'égide de la Religion catholique *.

• La préteiilioii des écrivains proteslaiils, affîniianl (]uc c'est ii la réforme de l.u • Hier que l'Europe doit ce grand mouveuieut des esprits, csl donc aussi injuste i{ue mal fondée, et l'hislorien allemand ROllic reconiiall et proclame comme nous cette

iO CHAP. I. — HISTOIRE

Irfes palais apostoliques, les demeures épiscopales, chaque cellule de monastère se transformait en Lycée. Les jardins d'Académus renaissaient à tous les coins de T Europe. On se passionnait pour les souvenirs dé la Grèce et du Latium. Les enseignements du Portique, ceux du cap Sunnium, interrompus depuis tant de siècles, recommençaient k Rome. De Rome ils s'étendaient sur le monde, comme si Pie II, le docte yËne9S Silvius, avec ses prédécesseurs et ses successeurs couronnés de lauriers littéraires, devait rendre Timmortalité à toutes ces gloires qu'avait enveloppées la nuit de la barbarie plus épaisse encore que la nuit des tombeaux. Tandis que les royaumes du centre de l'Europe sous. Jean Huniade, et sous Mathias Corvin son fils, arrêtaient par leurs victoires les progrès de Tarmée ottomane ; tandis que les chevaliers de Rhodes, commandés par d'Aubusson, leur grandmaltre, se dévouaient pour la Chrétienté, la Chrétienté s'ouvrait un nouvel avenir.

La guerre civile, qui^ par la surexcitation même des passions, retrempe le génie des peuples et prépare de sublimes destinées aux nations assez fortes pour résister à ses déchirements, la guerre civile agitait l'Angleterre. Les factions d'York et de Lancastre, Rose-Rouge et Rose-Blanche, divisaient cette île. Marguerite d'Anjou apparaissait sur les champs de bataille, vengeant son mari et combattant pour son fils. Louis XI abattait l'orgueil des grands vassaux, leur tête tombait sous la hache. Au même moment )l soutenait contre Charles le Téméraire cette lutte d'astuce raisonnée et d'impétueuse colère qui finit par donner la Bourgogne à la France.

L'Orient était en feu, l'Europe aussi. Chaque pays enfantait son héros, chaque famille royale naissante s'appuyait sur un grand homme. Ici, c'est Georges Scanderbeg qui combat, comme Huniade, sous l'inspiration de saint Jean de Capistian ; là, ce sont les Suisses qui, à Granson et à Morat, affrontent la valeur de Charles le Téméraire. Plus loin, Charles VIII de France fait la conquête

vérilé, dans «m Histoire de la Philosophie (sert, ii, ch. >> Cet écrivain, quoique lélé prolestaiil , ne craint pas «le dire : « Le» lumières ravivées en Italie |»ar la cou- » naissance do la lilléiature et de la philosophie des anciens, répandirent leur in- » fluence bienfaisante dans les contrées voisines, et spécioicnieut en Allemagne, vers » Il i\n du xv« siècle et au commencement du xvi«. »

du royaume de Naples et triomphe à Fornoue. Le cardinal Ximènés, majestueuse figure échappée du cloître pour régner sur l'Espagne, jette ses armées sur l'Afrique. Gonsalve deCordoue poétise la guerre. Les papes Alexandre Yl et Jules II augmentent la puissance temporelle du Saint-Siège, Souverains-Pontifes terribles, dont les mœurs et l'ambition préparèrent à l'Église tant de calamités. Borgia, par une déplorable exception, fait asseoir le crime sur la chaire de saint Pierre ; La Rovère y fait monter avec lui les passions artistiques et militantes. Pape chevalier, on le voit au siège de la Mirandole tenir tète à Bayard et n'échapper que par la fuite à son audacieux adversaire. Dans le même temps il adopte le génie naissant de Michel-Ange, et il lui commande son mausolée que doit éterniser la majestueuse statue de Moïse.

Pour communiquer une activité encore plus dévorante aux esprits, ce n'est pas assez de ces guerres. Le génie déborde dans tous les rangs, il sort de toutes les classes.

Guttemberg invente les caractères mobiles de l'imprimerie, Schœffer et Fust le secondent ; et, comme si ces deux siècles devaient épuiser toutes les merveilles, de hardis navigateurs se mettent à la recherche de nouveaux mondes.

Barthélémy Diaz arrive au cap de Bonne-Espérance ; Christophe Colomb se dirige vers l'Amérique ; Yasco de Gama trace la route des Indes orientales; Magellan, le premier, entreprend le voyage autour du monde ; Pizarre pénètre dans le Pérou ; les Portugais dans le Brésil; et Améric Yespuce donne son nom à des contrées qu'il n'a pas découvertes.

A ces prodiges, l'esprit humain s'enflamme; le siècle des grandes guerres commençait ; le siècle des grands hommes va s'ouvrir. Le Dante, Pétrarque et Boccace d'un côté ; Christine de Pisan, Alain Chartier, Chaucer, Monstrelet et Yillon de l'autre, ont vécu en rendant aux belles-lettres le culte que la barbarie des âges passés avait étouffe. Ambroise le Camaldule, Georges de Trébizonde et Yalla unissent leurs efforts jusqu'alors isolés pour réaliser une pensée de restauration.

Ce qu'ils tentent pour l'histoire et pour la poésie, Brunelleschi l'entreprend en faveur de l'architecture ; Ulugbeg, prince de Samarkand, en faveur de l'astronomie. Ghiberti et Donatello

l!2 CHAP. 1. -- HISTOIKK

rivalisent d'ardeur pour faire passer sur la pierre ou dans le marbre la pensée qui les domine. Thomas A-Kempis lègue au monde chrétien limitation de Jésus. Maso invente Fart des estampes ; Charles, duc d'Orléans, chante ses douces tristesses ; Chalcondyle l'Athénien se fait l'historiographe des Turcs vainqueurs de sa patrie ; Jean de Montréal étudie les mathématiques ; Alexandre d'Impla, Littletton, Fortescue et Cujas ressuscitent la jurisprudence ; Bcssarion, Juvénal des Ursins et Philippe de Commines deviennent historiens.

Ange Politien, Pic de la Mirandole, Barbaro et Mérula inoculent à l'Europe la science des langues antiques; le Boïardo, Laurent de Médicis, Jean Michel d'Angers, Guarini et les deux Strozzi parlent de Dieu et de leurs amours dans des vers dont le temps n'a pas fait perdre le souvenir. Léonard de Vinci fonde l'école de peinture de Florence; le Giorgione, celle de Venise; Albert Durer, celle d'Allemagne. Machiavel, enfant d'une république, donne aux princes des leçons que l'histoire flétrira sans peut-être en comprendre toute la portée. Sannazar et Tébaldeo célèbrent en beaux vers la Religion que, dans son couvent d'Augustins, Luther se dispose à attaquer avec toutes les ressources que le génie de l'éloquence et de la polémique peut mettre au service des passions.

Le CathoUcisme va voir s'élever contre lui des multitudes <l'adversaires. Les uns marcheront en armes pour le détruire, les autres se précipiteront contre Rome avec la parole, arme plus redoutable que l'épée ou le canon. Et lorsque ces légions d'ennemis, venues de tous les points à la fois, se réuniront pour frapper; l'Église, qui sait que les portes de l'enier ne prévaudront jamais contre elle, l'Eglise osera leur porter le plus majestueux de tous les défis.

Les passions des rois, des peuples et des moines se liguent pour abattre sa puissance.

Elle leur répond en commandant à Bramante de jeter les fondements de la basilique de Saint-Pierre sur le cirque de Néron. Michel-Ange achève le gigantesque édifice, il lui donne pour coupole le Panthéon d' Agrippa, Raphaël et Jules Romain cou- \Tent les murs du Vatican de leurs fresques immortelles, Bembo

DE L\ COMFAGMK l»K JKSl S. io

etSadolet écrivent sous la dictée de Léon X. Philippe Héroald, Sanctès Pagnini, Cajétan, Gilles de Viterbe, Campége, Jacobatius, Lida, Valériane, Paul Jove, Calcagnini, Accolti, Raphaël de Saint-Geoi^es, Fracastor, Bandetto, Castiglioni, Aléandro, Érasme et Guicciardini se groupent autour de ce Pape, le Grand-Prêtre die Dieu et le Grand-Prêtre des arts. 11 respire Tamour des lettres ; il le communique au monde entier, et couvre de la protection d'une bulle la propriété littéraire*. La vieille Uome sentait tressaillir ses entrailles. L'Olympe païen, oublié dans les ruines, renaissait sous cette main prodigue qui enfanta les merveilles. Rome chrétienne se parait de ses habits de fête, elle accompagnait, avec des hymnes d'allégresse, les sublimes monuments que le Saint-Siège ordonnait d exhumer. Elle saluait sur la voie publique le Laocoon , le torse d'Hercule, TApollon, la Lucrèce, l'Antinous que d'heureuses recherches dérobaient à robscurité, et que ces jeunes Romains couvraient de fleurs. Les savants remuaient ce sol exhaussé par des décombres, vaste cimetière où dort tout un monde ; avec les pierres mutilées, ils reconstruisaient l'art et l'histoire. Sébastien del Piombo s'anime devant ces peuples de marbre, que le pied des barbares a ensevelis, et qui ressuscitent à la voix du Pontife. Del Biombo est peintre comme Jean Maria, l'israélite, est musicien; comme Ziegler est astronome ; comme Rucellai et Alamani sont poètes ; comme Benvenuto Cellini est ciseleur.

L'Espagnol, Louis Vives, ouvre dans sa patrie la voie quesuivra bientôt Bacon pour enseigner au monde la dignité des sciences; l'Allemand Vesale, s'appuyant sur les travaux d'Achillini, de Fernel et de Bérenger de Carpi, découvre un nouveau monde dans l'anatomie ^ ; Alciat, Mattioli, Conrad Gesner, le Phne allemand. Rondelet, Belon et Aldrovandi déchirent le voile de la jurisprudence, de la botanique et de la zoologie.

Rome est menacée de ruine. Le connétable de Bourbon l'assiège, la prend et la saccage. Qu'importe à Rome cette calamité nouvelle? Les hommes passent, ou, comme Bourbon, ils meu-

' Léon X iTiidit une bulle qui excommuniait tous ceux qui contreferaient ou vendraient des OEuvres de l'Ariusle, bans rabsenliuicnl de l'auteur. 2 Vu Cœur, par Senac, t. iv.

rent à ses portes ; mais elle, elle est destinée à leur survivre et à conduire le deuil de toutes les dynasties. Elle règne dans les désastres comme dans la victoire. Elle sort plus brillante, plus vénérée que jamais des ruines que les Luthériens entassent autour d*elle, et, pour révéler au monde la foi qu'.elle a dans la promesse faite à Pierre, elle abrite sous ses récents débris^ les débris de l'antiquité ne revivant que par elle.

Ce ne serait plus le jour où saint Grégoire le Grand pourrait, comme dans une de ses homélies sur Ezéchiel, tracer de la vieille capitale du monde le tableau si sublime de tristesse que lui inspirait Finvasion des Lombards. « Rome est vide, s'écriait le Pontife, et l'incendie est dans ce désert. Après que les hommes ont manqué, les édifices croulent. Encore une fois, où sont ceux qui se réjouissaient parmi les monuments de sa gloire? où est leur pompe? où est leur orgueil? où sont les plaisirs effrénés qui se renouvelaient sans cesse dans son enceinte? Il lui est arrivé ce que le Prophète a dit de la Judée : « Tu seras chauve comme l'aigle. * Dépouillée de son peuple et de ses hommes puissants qu'elle poussait à s'élancer sur sa proie, Rome ressemble à un vieil aigle tout chauve, privé de ses ailes et de ses plumes. »

Sous la main de ses Papes, la cité des Césars s'était rajeunie évoquant ses souvenirs anciens. La mort elle-même n'arrêiait pas son élan de régénération par les arts. Raphaël a disparu, enseveli dans son immortalité, couronné jusque dans son tombeau ; le Corréijci et le Parmesan, Titien et Véronèse, André del Sarte et les Carrache, Volterre et Tintoret succèdent à sa gloire. Le Primatice, Fra Giocondo, Jean Goujon et Palladio construisent des palais.

Machiavel, Paul Jove, Juste-Lipse et R i li mua racontent aux peuples l'histoire de leurs princes. Clément Marot, du Rellay l't Marguerite de Valois font goûter à la cour de François I*^'" les charmes naïfe d'une langue à peine formée. L'Arioste chante des héros imaginaires ; le Tasse en peint de plus réels en révélant aux siècles futurs les miracles de courage qu'a enfantés la délivrance de Jérusalem. Le Portugal, comme l'Italie, a son poëme épique. Camoëns, dans la misère, glorifie son pays, qui ne lui accordera même pas un tombeau, Erasme, Montaigne, Rabelais,

Cardan et Charron se font les apôtres du scepticisme. Thomas Morus, chancelier d'Angleterre, expire pour sa foi en philosophe et en chrétien.

Des mers inconnues, de vastes empires deviennent la proie de TEspagne et du Portugal. Des révolutions éclatent dans la religion, dans les mœurs, dans la politique, dans les arts. Copernic, Tycho-Brahé et Galilée en font une nouvelle dans la science des astres.

Tandis que ces événements se préparaient ou s'accomplissaient, que tant de capitaines illustres, que tant de génies marchaient à la conquête d'un nouveau monde et de nouvelles idées ; tandis que la lumière dissipait partout les ténèbres, avec une si merveilleuse rapidité que parfois il était permis de craindre qu'au lieu d'éclairer la terre, cette même lumière ne l'embrasât dans un immense iacendie, un homme gisait en Espagne sur un lit de douleur : cet homme se nomitiait Don Ignace de Loyola. C'était un soldat.

Né en 1491, sous le régne de Ferdinand et d'Isabelle, il appartenait à l'une des familles les plus distinguées de la Biscaye. Il devait ses services à son pays et à son roi ; il acquittait cette dette avec un rare désintéressement, avec un de ces courages qui reportent aux temps de la chevalerie. Afin de se livrer tout entier à sa passion pour les armes, Ignace, presque encore enfant, renonce aux plaisirs de la cour, et, pour suivre l'exemple que ses sept frères lui donnaient, il marche sous la bannière d'Antoine Manrique, duc de Najare et grand d'Espagne, son parent.

L'armée espagnole avait déjà appris à voir dans ce jeune gentilhomme l'un de ses plus brillants officiers, lorsque, on 1521, André de Foix, à la tête des Français, vint mettre le siège devant Pampelune. Charles-Quint retenait cette place sous ses lois, au mépris d'une clause du traité deNoyon. Ignace n'avait pas à raisonner son obéissance et à se rendre compte de la justice d'une guerre.

Il se trouvait dans la ville assiégée; il fallait s'opposer aux premiers succès qui couronnaient la valeur de. l'armée française. Loyola se fit l'âme et le chef de cette résistance. Pampelune comprend bientôt qu'il est impossible à ses défenseurs de repousser les assiégeants v Pampelune ouvre ses portes ; mais Ignace s'est

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retiré dans la citadelle, dépourvue d'hommes et de munitions. Il croit que son courage peut suppléer à tout.

Une capitulation est proposée : il la fait rejeter, et sur la brèche il attend lennemi Tépée à la main. Au milieu de Tassant, un éclat de pierre le frappe à la jambe gauche, au même instant un boulet lui casse la jambe droite. Ignace tombe; sa chute entraîne la reddition de la citadelle. Mais les Français avaient, dans la mêlée, admiré leur terrible adversaire : ils voulurent lui donner une preuve de leur estime. Après avoir fait panser ses blessures, ils le transportèrent au château de Loyola.

La jambe avait été mal rejointe ; les chirurgiens déclarèrent qu'il fallait la casser de nouveau. Le blessé subit cette seconde opération sans laisser paraître sur son visage la moindre trace des souffrances qui devaient FassailUr.

Arraché à la mort, il veut encore affronter la douleur. Un os fait saillie au-dessous du genou ; il le menace He difformité. Ignace se décide à faire scier cet os. On lui représente que l'opération sera «ruelle, dangereuse peut-être. Le malade ne tient aucun compte de ces avertissements ; l'os est tranché jusqu'au vif. Ce n'était pas le seul tourment que le siège de la citadelle allait lui causer. Depuis sa blessure, une de ses cuisses était devenue plus courte que l'autre. Dans l'espérance de rallonger, il se soumet au supplice d'une machine de fer qui tire cette jambe avec violence. Ce supplice ne l'empêcha pas de rester boiteux.

Pour tromper l'ennui et offrir en aliment à son amour de la gloire les hauts faits vrais ou fictifs des héros ses modèles, il demanda les histoires alors en vogue des chevaliers errants. Comme tous les manoirs de cette époque, le château de Loyola en possédait sans aucun doute. Cependant, au lieu d'en livrer quelquesunes à son impatience, on lui apporta la Vie de Jésus-Christ et la Fleur des Saints.

Une révolution subite s'opère dans son cœur. Après de grands combats intérieurs, combats où l'amour des plaisirs et la passion de la gloire le disputaient aux idées de renoncement à lui-même et de solitude, Loyola prit une détermination irrévocable. H s'était couché soldat, il se releva chrétien, mais un de ces chrétiens comme il s'en rencontrait à cette époque, un chrétien qui, dans

les transports île sa charité, pouvait et devait entreprendre des choses gigantesques, car alors Thomme ne mesurait pas ses forces à la faiblesse humaine.

Avec la foi il savait que Ton peut transporter les montagnes. De tous côtés, du haut des Pyrénées ainsi que du fond de TAllemagne, de la France comme de lltalie, il surgissait des dévouements qui se sacrifiaient au triomphe d'un principe et qui, généreux martyrs de la Religion ou de la science, ne demandaient à Dieu qu'un champ, le plus vaste champ possible, pour faire germer les idées dont leur tête était en travail,

Ignace renonce donc subitement à tout ce qui jusqu'à ce jour fit le rêve et le charme de sa vie. 11 aimait une dame de la cour de Castille ; il dompte cet amour. 11 avait pour les armes un de ces penchants qui font pressentir les grands capitaines : il foule aux pieds les idées de gloire militaire comme il a vaincu les séductions de la volupté, et il se précipite dans la pénitence.

Ce n'est plus le beau cavalier dont les souvenirs d'enfance se perdaient au milieu des prodigahtés et des plaisirs de la cour du Roi Catholique. Il n'y a plus rien en lui du jeune seigneur qui naguère encore, à travers la licence des armes, savait répandre le parfum de l'urbanité la plus exquise et de la galanterie la plus poétique. Ignace de Loyola se dépouille de toute affection terrestre, et ce gentilhomme si plein de lui-même, si bouillant, si généreux, si susceptible sur toutes les choses qui tiennent au point d'honneur, court à la conquête de l'humiliation, comme si l'humiliation allait devenir pour lui une nouvelle source de gloire.

Il n'a encore aucun plan arrêté dans sa tête ; Christophe Colomb de la sanctification, il ne sait ni quel monde il va découvrir, ni quels adversaires il aura à combattre, ni à quels dangers il s'expose. Loyola n'en demande pas autant à Dieu. Il n'a pas besoin d'en savoir davantage des hommes.

Son sacrifice était consommé en esprit ; il ne lui restait plus qu'à l'accomplir en réalité. Ignace abandonne secrètement la maison paternelle, et, avant d'arriver au monastère de Mont-Serrat, où les pèlerins venaient en foule honorer une image miraculeuse de la Vierge, il fait vœu de chasteté pour s'attirer d'une façon plus privilégiée la protection de Mario.

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Le chrétien est encore revêtu de sa cuirasse. VAmadfs des Gaules et les romanesques histoires dont son imagination s'était nourrie lui ont appris qu'au moment de recevoir l'ordre de chevalerie les postulants veillaient toute une nuit dans leur équipement militaire. Cette nuit s'appelait la veillée des armes. Loyola s'est déjà constitué le chevalier do Jésus et de Marie. 11 passe la nuit en face de l'autel de la Vierge, priant, pleurant et se consacrant à une nouvelle et plus difficile milice. Le lendemain il suspend son épée à un pilier de la chapelle , donne à un pauvre ses riches vêtements, souvenir d'un luxe qu'il dédaigne ; puis, couvert d'un sac, le corps ceint d'une grosse corde, il se dirige à pied vers la petite ville de Manrèse. Ce jour-là de l'année 1522, l'Eglise célébrait la fête de l'Annonciation.

Indigent volontaire, il va frapper à la porte de l'hospice. Pour ce gentilhomme si raffiné dans ses goûts, l'ordinaire de l'hôpital est une superfluité. Il se condamne au jeûne et aux macérations. Ses reins sont couverts d'une chaîne de fer, un cilice se cache sous la toile dont il est revêtu. Couché sur la terre, il fait violence au sommeil. La nuit, il combat le démon de la chair; le jour, il prie ou il mendie. Tout en mendiant, il aspire à se voir en butte aux injures des hommes et aux moqueries des enfants.

Ces outrages qu'il ambitionnait n'apaisent point sa soif de sacrifices. 11 cherche, il trouve un lieu encore plus misérable qu'un hôpital. A six cents pas de Manrèse, il découvre une caverne creusée dans le roc et inaccessible à tout regard humain ; il s'y glisse à travers les ronces. Là, dans les extases de l'amour divin ou dans les rudes travaux d'une incessante austérité , il fit à son corps et à son esprit une de ces guerres dont les anachorètes du désert ne lui avaient laissé qu'un exemple affaibli. Tantôt ravi par de célestes ardeurs, tantôt livré aux langueurs inséparables d'une pareille surexcitation , il parvint peu à peu à briser les derniers liens qui l'attachaient au monde.

Il avait déjà beaucoup fait pour Dieu ; Dieu le lui rendit avec usure. Ignace courtisan, homme de plaisir ou soldat, n'avait eu ni le temps ni la volonté de chercher la science dans les livres. La science des hommes, la plus difficile de toutes, lui fut révélée. Le maître qui devait en former tant d'autres fut lout-à-coup formé

par une illumination divine. Il composa le livre des Exercices spirituels, ouvrage qui a une si grande part dans sa vie, et qui se reflète avec tant de puissance dans l'histoire de ses disciples.

Dans le manuscrit où le père Jouvency parle avec sa belle latinité de ces étranges événements, on lit : « Cette lumière répandue divinement sur Ignace lui montra comme à voile découvert le mystère de Tadorable Trinité et les autres secrets de la Religion. Pendant huit jours, il resta comme privé d'existence. Que vit-il dans ces extases de Tesprit, ainsi que dans beaucoup d'autres qui lui arrivèrent durant sa vie? nul ne le sait. 11 avait retracé sur le papier ces célestes visions ; mais , peu avant sa mort , il brûla ce livre, afm qu'il ne tombât point entre les mains des hommes. Quelques pages trompèrent ses prévisions , et par celles-ci l'on peut facilement conjecturer que, de jour en jour, il ne cessa d'être comblé de faveurs plus grandes. D'abord il était doucement ravi en contemplant la dignité du Seigneur Christ et son incroyable charité pour le genre humain. Comme Ignace avait les idées militaires , il se proposait le Christ ainsi qu'un général combattant les ennemis de la gloire divine et appelant tous les hommes à se ranger sous son drapeau. De là lui naquit le désir de former une armée dont Jésus serait le chef et l'empereur ; la devise : « Ad naajorem Dei gloriam ; » le but et la fm, le salut des hommes. Ce fiit sous cette image que la Société de Jésus se présenta tout d'abord à l'esprit d'Ignace. »

Ainsi s'exprime le père Jouvency. Ce livre, qui, selon le même écrivain , a produit autant de saints qu'il a eu de lecteurs , n'est 4onc pas un de ces ouvrages que l'on se contente de mesurer avec le compas de la critique humaine. Il s'éloigne de toutes les routes battues pour conduire à la perfection, et c'est la conversion du pécheur réduite en art. Fruit d'une profonde pensée ou émanation de la Divinité, ce livre , examiné au point de vue catholique, devait, par son originalité même et par les préceptes substantiels qu'il renferme, amener de grands résultats. 11 saisit, pour ainsi dire, l'homme dans les langes du péché ; il le subjugue par la rapidité des images et des prescriptions, le force à sortir du monde et le laisse tout palpitant de crainte et d'espérance entre les mains de Dieu. Œuvre ascétique, mais joignant la pra-

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tique à la mysticité, il garde une vigoureuse teinte de ta pensée militaire qui n'abandonne jamais son auteur. Aussi, dans la seconde semaine, à la contemplation du règne de Jésus-Christ par comparaison à un roi de la terre convoquant ses sujets pour les conduire à la guerre, trouve-t-on cette image, qui est le résumé de la société dont Ignace fut le père :

« J'imaginerai, dit-il, et je me mettrai devant les yeux un homme que le choix de Dieu même a placé sur le trône, et à qui tous les princes et tous les peuples chrétiens doivent le respect et l'obéissance. J'imaginerai entendre ce roi parlant à tous ses sujets et leur adressant ces paroles : J'ai dessein de soumettre à mon empire toutes les régions des infidèles. Quiconque voudra me suivre doit donc être disposé à n'avoir d'autre vêtement, d'autre aliment que ceux que j'aurai moi-même ; en un mot, à vivre en tout de la même manière que moi. Qu'il s'attende aussi à essuyer les mêmes travaux, à supporter les mêmes veilles, à courir les mêmes risques que moi. A ces conditions, ayant part à ma victoire, il participera plus ou moins à ma gloire et à mon bonheur, selon qu'il aura marqué plus de zèle et plus de courage à me suivre dans les travaux et les dangers. »

Au quatrième jour de la seconde semaine, continuant la comparaison qu'il a établie, Loyola «ne voit plus seulement le roi qu'il s'est choisi. L'ennemi apparaît, et déjà flottent au-dessus des combattants les deux étendards. « Le premier prélude, dit Ignace, est de considérer comme historiquement Jésus-Christ d'une part et Lucifer de l'autre, qui tous deux appellent les hommes et les invitent à venir se ranger sous leurs étendards. »

Comme tout ce qui tient à la Compagnie de Jésus, le livre des Exercices spirituels se vit exposé, même avant d'être publié, à de violentes accusations et à une admiration dont les témoignages ont quelque chose de merveilleux.

On le taxa de présomption téméraire, comme prétendant avoir le secret d'attirer l'Esprit saint par le moyen des exercices et de rendre le néophyte parfait en trente jours.

On l'accusa de trompeuse vanité, parce que, disaient ses détracteurs, il semblait enseigner l'art de doimer des extases ou des visions.

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Les convtsrsions extraordinaires qu*il opérait dans les âmes, l'obscurité et la solitude que les Exercices recommandent et imposent procédaient de la magie occulte. Ils devaient, selon les ennemis d'Ignace, conduire à la folie.

Sa doctrine était suspecte aux yeux des uns ; pour les autres, elle était entachée d*hérésie, parce que le secret est obligé ; et que le secret, ajoutaient-ils, est l'indice et le caractère de Terreur.

Ces quatre chefs d'accusation furent et sont encore reproduits sous toutes les formes. Du temps d'Ignace de Loyola, les églises et les chaires des professeurs en retentirent souvent. Les accusations se répandirent dans leurs écrits. Portées devant les tribunaux ecclésiastiques, elles n'ont abouti qu'à faire examiner le livre avec plus de scrupule, et à démontrer ce qu'il était véritablement en cherchant à prouver ce qu'il n'était pas.

Sans doute dans cet ouvrage il y a des paroles, des prescriptions qui frapperont l'esprit prévenu ou inattentif. Elle prêteront même facilement au ridicule, l'arme avec laquelle on peut toujours paralyser les meilleures intentions et tuer les hommes les plus dignes d'estime ; mais, k part ces étrangetés que l'esprit du siècle, que celui de son auteur principalement devait y déposer comme une trace de son passage, il ne £aut pas oublier que saint François de Sales, si bon juge en matière de mysticité, disait : « Les Exercices spirituels ont converti plus de pécheurs qu'ils ne » renferment de lettres. »

11 y a surtout dans le procès de la canonisation d'Ignace une déclaration qu'il est bon d'enregistrer comme donnant la clef de l'ouvrage. Ce sont les auditeurs de Rote qui s'expriment ainsi : « I^icsdits Exercices furent composés en ce temps où le bienheureux Père était ignorant des belles-lettres, nous sommes donc forcés d'avouer ,que l'intelligence et la lumière lui sont plutôt venues surnaturellement qu'elles n'ont été acquises. »

Et dans sa bulle du 31 juillet 1548, le pape Paul III, couronnant tous les suffrages et répondant d'avance aux adversaires des Exercices spirituels^ faisait la déclaration suivante : « De notre science certaine, nous approuvons, nous louons , et par l'autorité de cet écrit nous confirmons les Instructions et les Exercices susk

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mentionnés, et tout ce qu*ils contiennent en général et en particulier ; exhortant vivement dans le Seigneur les fidèles de Fun et de l'autre sexe et de tous les pays à ne pas refuser de faire usage de si pieux exercices et à les pratiquer dévotement. *

En présence de pareilles autorités , il serait impossible de discuter sur cet ouvrage , livre scellé pour le lecteur qui n'a paà de guide ; mais en l'étudiant avec la foi ou simplement avec la raison, il est aisé de se rendre compte de l'impression qu'il a dû produire. C'est le moule dans lequel tous les Jésuites sont jetés ; ils en sortent avec leurs caractères , avec leurs talents divers ; mais l'empreinte reste ineffiiçable.

Possesseur de ce trésor intellectuel, que dans sa solitude il venait de dérober au ciel, Loyola, après en avoir éprouvé sur luimême et sur les autres la salutaire influence, se décide à quitter la ville de Manrèse. Sa mémoire est pleine des traditions de la Croisade. Il y a dans les lieux où vécut, où enseigna, où mourut le Christ, des infidèles, des juifs et des catholiques tjèdes. Il part seul pour Jérusalem, refusant toute espèce d'appui humain, sans recours , sans provision d'aucune sorte , et s'abandonnant entre les mains de la Prqvidence. Il s'embarque à Venise, arrive en Terre-Sainte, et le 4 septembre 4523, il s'agenouille devant le tombeau du Sauveur. Mais la faculté de séjourner en Palestine n'ayant pas été accordée à ses instances , il se remet en mer. A la fin de janvier \^^A, il touche au port de Venise.

Durant la traversée , le pèlerin sentit que , pour travailler au salut des autres, il avait besoin de la science des lettres humaines , sans le secours de laquelle une piété , condamnée à l'ignorance et à l'aveuglement, devient plus nuisible qu'utile. Il avait trente-trois ans. Avec l'éducation qu'il s'était donnée, il devenait difficile de se livrer aux premiers rudiments de la grammaire latine. Il se dévoua pourtant à ces études, que l'insouciance du jeune âge peut seule rendre supportable, et il s'achemina vers Barcelone.

Quelques jours après, il s'asseyait au milieu des enfants, il partageait leurs études. Ces travaux ne ralentissaient point son zèle pour le bonheur du prochain ; ils n'apportaient aucun obstacle à ses austérités. Ici il mortifiait sa chair ou soumettait les ardeurs

de son imagination aux difficultés premières de la langue latine ; là , redevenu l'auteur inspiré des Exercices spirituels , il appelait à la pénitence les cœurs rebelles. Par la vivacité de sa foi , il convainquait les incrédules ; par l'énergie de sa parole , il faisait pénétrer le remords dans l'âme de ceux que le crime ou l'amour des plaisirs poussait hors des sentiers de la vertu.

Cette vie d'abnégation , que des persécutions de toute sorte rendaient encore plus intolérable, ne suffit pas à son besoin d'apprendre et de souffrir. Il a passé près de deux ans à Barcelone ; maintenant le voilà qui court prendre ses grades de philosophie à rUniversité d'Alcala. De nouvelles tribulations l'y attendaient; il en triomphe, va étudier à Salamanque, et «nfm se décide à prendre la route de Paris, dont l'Université était à cette époque dans tout son éclat. II y arriva au commencement de février 4528.

Dans ce temps, où la Scolastique occupait tous les hommes sérieux et où les discussions les plus religieusement arides avaient la puissance d'une armée, la politique du monde, la science de la plupart des diplomates, ne sortait pas du cadre tracé aux études par les graves docteurs du Collège de France et par les maîtres de l'Université de Paris. Une foule d'auditeurs attentifs accourait de tous les points de l'Europe pour assister aux savantes leçons de Gombaut ,Me Buchanan, de Govea, de Latomus, de Guillaume Budé, de Pierre Danès, de Lascaris, de Jean de Salignac et de Ramus.

Ici, les uns se passionnaient pour l'enseignement donné par l'Église ; là, d'autres, imbus des nouvelles doctrines prêchées par Luther, développées par Zwingle , par Calvin , par Œcolampade et par Mélanchthon, apportaient dans les luttes de l'esprit cet enthousiasme pour les innovations qui bientôt devait se traduire en guerre européenne et en guerre civile. L'Université de Paris était un champ clos où les principes tenaient encore lieu d'armes meurtrières; mais, dans ces têtes incandescentes que la théologie faisait fermenter, le besoin de recourir à des arguments plus terribles se laissait partout pressentir. Sur les bancs on combattait avec la parole ; mais les rois et les peuples, entraînés par ces disputes ecclésiastiques, s'apprêtaient à combattre avec î'épée : car dans chaque siècle il en est toujours ainsi. Il faut pour

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conduire les masses des mots qui, aux yeux de leur foi, emprui> tent Fautorité de la chose jugée, ou qui, aux yeux de leur libre arbitre, viennent, en flattant d'autres instincts, faire appel à des sentiments d'indépendance et d'affranchissement.

Au seizième siècle, l'éloquence jetée dans la rue ou dans les écrits , l'éloquence qui commentait les passages des livres saints ou qui expliquait l'obscurité des Pères de l'Église , prêtait aux croyances de l'homme une force que les peuples désenchantés de tout sentiment religieux ne peuvent [tas comprendre. Mais cette force , dont il est impossible de nier les effets, ne se perd pas parce qu'un de ses mobiles lui manque.

Quand , à des jours marqués par Dieu , les multitudes ne se précipitent plus sur les champs de bataille pour soutenir leut foi mise en péril, elles marchent au combat afin de conquérir la liberté. Les ressorts de la religion sont-ils momentanément usés chez un peuple que de décevantes lumières, que d'étranges doctrines, que les besoins du luxe ont porté à l'incrédulité, aussitôt il se présente de nouveaux docteurs qui le poussent vers un nouvel ordre de choses.

La passion des idées religieuses s'éteignait sous l'indifférence ou le sarcasme ; on la ravive en lui donnant une autre forme que les âges suivants ne comprendront pas davantage que nous-mêmes ne comprenons la plupart des pieuses querelles qui , si souvent, divisèrent l'Europe.

Au milieu de ce feu croisé des intelligences, Ignace, dont un travail continu, dont de périlleux et longs voyages ne satisfaisaient pas les impatientes ardeurs , reprend au collège de Montaigu les humanités qu'en Espagne il n'a faites qu'à la dérobée et d'une manière incomplète. Il impose des bornes à ses offices de piété. Pour avoir plus de temps à donner aux belles-lettres, il circonscrit l'heure de ses prières , et c'est le plus grand sacrifice que cet homme d'oraison puisse faire. Du collège de Montaigu, il passe à celui de Sainte-Barbe , et il commence enfin ses cours de théologie chez les Dominicains.

La soif de s'instruire ne faisait point négliger à Ignace le salut des autres. Il y avait dans son cœur une surabondance de vie, un besoin de mouvement que la misàre à laquelle il s'était voué, que

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