CHAPITRE II
Les ConslilulioDs de TOrdre — Leur plan. — Leur but. — Comnienl se compoK* la Société. — Coadjuleurs teuipuiels.— Tso\ice.N. — Coailjuleurs spirituels. — Frofcs. — Exameu des Coiistilutions et Dédaru.ioiis de IMiistilut. —Objections faites à la SociiHé de Jé»U8. — Répon&es à ces objections. — Les vœux et privilèges des Jésuite:».
Jamais ouvrage sorti de la main des hommes ne souleva autant de discussions , ne fut soumis à autant de minutieux examens que celui qui renferme les Constitutions et Déclarations de la Société de Jésus. Dans tous les siècles, dans tous les pays, il a évoqué des adversaires et des approbateurs : des adversaires qui, afin d'en démontrer le vice radical, se servaient de tous les arguments que la bonne foi trompée ou que la haine peut mettre en usage ; des approbateurs qui , convaincus par la réflexion ou entraînés par un zèle qui n'était pas toujours selon la science, cherchaient moins à justifier qu'à exalter ses doctrines et ses prescriptions.
Cet ouvrage, célèbre à tant de titres, est la base de la Compagnie de Jésus, dont « l'objet, par son institut, est sans bornes; parce que, selon la belle définition de Pierre Dudon , procureur général au parlement de Bordeaux i, le zèle de son fondateur a tout embrassé. » Un pareil livre, si en dehors des idées reçues, a donc subi toutes les vicissitudes auxquelles Ignace et ses disciples se sont vus en butte.
> Cumpte rendu des Constitulious des Jésuites, préseulé les i'2 cl 13 mai I7C3 au Parlemeol de Bordeaux.
Il affermissait cet empire sans territoire qui couvrit la terre de ses sujets. Règle laissée à des religieux, il représentait toutes choses sous les traits militaires de chefs, de troupes et d'étendards ; il partait de principes nouveaux afin d'arriver à des conséquences nouvelles ; il développait le dévouement humain jusqu'à sa dernière puissance ; il faisait de l'obéissance la plus absolue un levier dont l'action incessante et universelle devait préoccuper tous les politiques.
On a torturé son texte, altéré les citations que, pour le triomphe de ses opinions, chaque parti allait y puiser. On a grossi ou affaibli la pensée de l'auteur, selon les besoins ou les inspirations du moment. Les uns y admirent en tremblant un code de despotisme que Machiavel lui-même n'aurait pas été assez profond pour concevoir ; les autres n'y voient qu'un corps de lois dont chaque article dévoile le sens , dont chaque mot fait pénétrer l'esprit. Des milliers de volumes ont été publiés pour ou contre. Les Papes l'approuvaient sans restriction , les parlements de France et quelques évoques le condamnaient à différents intervalles, lorsque l'Institut n'élait pas encore assez connu , ou lorsqu'il le fut trop par les services rendus à la Catholicité.
Les passions qui agitaient ces grands corps judiciaires ont disparu emportées avec eux dans la tempête révolutionnaire. Les motifs qui avaient inspiré les Souverains-Pontifes et la plupart des princes catholiques de l'Europe subsistent encore dans toute leur force. Sans nous appesantir sur des thèses aujourd'hui complètement dépourvues d'intérêt , nous croyons que l'examen de ces fameuses Constitutions peut et doit se réduire à certains points , substantiels , aux graves objections qui leur furent adressées à leur origine comme maintenant, et aux réponses sérieuses opposées à ces objections.
Dans le cadre que nous traçons à notre travail sera comprise l'analyse des Constitutions en tout ce qui importe à l'histoire et à la critique. Nous examinerons ensuite les quatre vœux des Profès, ainsi que les privilèges accordés à la Compagnie par les Souverains-Pontifes, vœux et privilèges qui ont soulevé tant de récriminations et provoqué contre l'Ordre entier tant de répugnances justes ou injustes.
Le livre des Constitutions et Déclarations de la Compagnie de Jésus , dont Ignace de Loyola est l'unique auteur, n'a jamais été publié de son vivant. Ecrit tout entier de sa main en langue espagnole, il fut traduit en latin par le Père Polanque, son secrétaire, avec une rigoureuse fidélité. La première édition date de l'année 1558. Elle fut imprimée à Rome sous les yeux mêmes des Souverains-Pontifes et dans le Collège-Romain.
Le plan et le but des Constitutions est bien simple. Elles sont divisées en dix parties, qui ont toutes entres elles un lien, une conformité d'actions et de vues, et une conséquence commune. C'est la sanctification du monde par la sanctification même du religieux.
Pour obtenir ce résultat, que les autres fondateurs n'avaient point également entrevu , parce que les temps n'étaient pas aussi orageux pour l'Eglise que celui dans lequel Loyola vécut, il fallait, d'un regard aussi rapide que la pensée ou le désir, embrasser un vaste horizon. 'L'Ordre fondé, il devenait nécessaire de l'appliquer sur-le-champ à toutes les œuvres en germe dans la tête d'Ignace.
Cet homme, dont la perspicacité et l'énergie n'ont jamais été mises en défaut, voyait l'univers catholique dans une de ces crises qui décident du sort des peuples. La plupart d'entre eux s'ébranlaient, s'agitaient afin de se séparer de la communion romaine. Le Saint-Siège, intimidé par tant de défections subites, ne savait se défendre qu'avec les armes de la foi ; armes puissantes sans doute, mais qu'on doit manier avec dextérité et employer avec réserve.
Ce n'était pas assez de combattre le présent. Le plus opportun était de songer à l'avenir, de le préparer par l'éducation ou par la parole à accepter la loi dont chacun brûlait de s'affranchir.
Ignace avait rencontré des compagnons dignes de lui. Il aspirait à en former d'autres. Ce fut dans cette intention qu'il s'occupa de l'éducation de la jeunesse, de l'enseignement de la théologie et des belles-lettres, et de l'instruction des ignorants.
Les œuvres de charité de toutes les espèces , la conversion des infidèles , la direction des consciences , le ministère de la parole devaient contribuer à cet ensemble, dont chaque partie est déterminée par les Constitutions. L'image de Madeleine vivant dans le repos de la contemplation , image adoptée par la plupart de ses
prédécesseurs dans la création des sociétés religieuses , ne CH)nvenait pas plus à l'activité d'esprit de Loyola qu'à son siècle. Le modèle de Marthe , tout occupée du service des autres , entrait mieux dans ses. idées; mais il désira combiner ces deux genres d'existence dans un juste tempérament et les fondre ensemble par. des maximes appropriées à tous les caractères et à tous les temps.
De la vie contemplative , il prit, dans une mesure sagement proportionnée, l'oraison mentale, les examens de conscience, les pieuses lectures, la fréquentation des sacrements, les retraites spirituelles et les pratiques de piété. Ignace pensait que cela serait suffisant pour façonner l'homme intérieur .Afin de régler l'homme extérieur, il s'adressa aux préceptes que la méditation, l'étude et la connaissance (}u cœur humain purent lui fournir.
Ainsi il ne voulut pas donner à la Compagnie de Jésus un habit particulier. 11 prit le vêtement ordinaire des prêtres séculiers : la soutane noire, l^ancien manteau, le chapeau à larges bords que les Espagnols appellent sombrero, et dont le Pape et le Sacré- Collége ont gardé la forme.
Le logement, la nourriture, enfin tout ce qui a trait aux habitudes de la vie commune, fut prescrit dans cette mesure. Les macérations de la chair, dont quelques Ordres anciens oYit fait la base de leur institut, le silence, la solitude, les offices du chœur, soit de jour, soit de nuit, n'entrèrent point dans son plan, il travaillait à composer pour l'Eglise une milice toujours active, toujours prête à se porter au plus fort du danger, et non pas un corps ascétique que les abstinences ou les insomnies auraient bientôt affaibli ^ .
Il le fit en même temps Ordre-Mendiant et Ordre de Clercs- Réguliers : Ordre-Mendiant, pour continuer' la vie des Apôtres ; Ordre de Clercs-Réguliers, parce que la fin de ces Ordres, comme celle des prêtres ordinaires, est de travailler au salut du prochain par l'exercice du saint ministère.
Au fond de ces lois se retrouve, presque àl'insu de Loyola, le souvenir des mœurs et des coutumes de son pays. Il y a plus d'un
« Saint If^nace u^anmoins n'interdit pas dans son Ordre loule espèce de pénitences et d'austériit^s corporelles. S'il ne les impose pas comme obligation rigoureuse, il en conseille toutefois l'usage modéré, un usage que la discrétion privée et la prudence des supérieurs sauront régler. (Paragraphe sixième de VExamcn général.)
article des Constitutions qui semble arraché aux Fueros de Biscaye. Plus d'une disposition se rattache de près'ou de loin à ces espèces de Chartes provinciales dont les Espagnols étaient si jaloux. On sent surtout qu'Ignace est guidé par une grande connaissance du caractère des autres.
A chaque instruction, l'homme politique se révèle comme par bond, et, sans se laisser entraîner par des idées qui pouvaient plaire à ses sentiments religieux, il trace d'une main assurée les différentes règles que la Compagnie suivra dans tout ce qui regarde l'intérêt matériel et individuel de ses membres.
Ce travail achevé, Loyola s'occupe d'un autre plus ardu; il établit les conditions qu'il est indispensable de remplir afin d'être admis dans la Société. Ces conditions sont nombreuses, très-sages souvent, difficiles quelquefois.
Quiconque a porté Inabit religieux dans un autre Ordre n'est pas apte à être reçu dans la Compagnie.
Celui qui s'offre pour entrer au noj^riciat doit à l'instant même renoncer à sa propre volonté, à sa famille, à tout ce que les hommes ont de cher sur la terre. Leyola, désirant bien faire comprendre quel était le fond de sa pensée sur le principe de l'obéissance, a accumulé, épuisé dans un seul tableau toutes les images par lesquelles les Pères de l'Église et les Ordres antérieurs au sien recommandaient cette vertu.
11 créa six états dans la Compagnie .
Les Novices se partagent en trois classes ; Novices destinés au sacerdoce, Novices pour les emplois temporels, et les Indifférents, c'est-à-dire, ceux qui entrent dans la Compagnie avec les dispositions de la servir, soit comme prêtres, soit comme coadjuteurs temporels, selon que les supérieurs les jugent capables.
Les Frères temporels formés sont ceux qui sont employés au service de la Communauté, en qualité de sacristain, de portier, de cuisinier. Après dix années d'épreuves et lorsqu'ils sont parvenus à l'âge de trente ans, on les admet aux vœux publics.
Les Scolastiques ou Ecoliers approuvés sont ceux qui, après avoir terminé leur noviciat et fait à Dieu les vœux simples de ReUgion, continuent la carrière des épreuves, soit dans les études
privées, soit dans renseignement et dans les autres emplois, jusqu'à l'époque de leurs vœux solennels.
Les Coadjuteurs spirituels formés s'appellent ainsi, parce que, sans avoir encore la science et les talents requis pour la profession des Quatre-Vœux, on les juge propres au gouvernement des Collèges et Résidences, à la prédication, à l'enseignement, aux missions et à l'administration. Ils ne peuvent être promus avant trente ans d'âge et dix années de Religion.
Les Profès des Trois-Vœux se trouvent toujours en nombre fort restreint ; ce sont ceux qui, n'ayant pas toutes les qualités requises pour la profession des Quatre-Vœux, se voient admis à la profession solennelle à cause de quelque autre qualité ou d'un mérite dont l'Ordre peut tirer parti dans un certain cercle d'idées. Leur emploi est le même que celui des Coadjuteurs spirituels.
Les Profès des Quatre- Vœux composent la Société dans toute l'acception du mot. Seuls ils peuvent être élus Général, Assistant, Secrétaire général ou Provincial. Seuls ils ont droit d'entrée dans les Congrégations qui rtômment le Général et les Assistants.
Quant à l'observance des vœux et des règles, à la manière de vivre, il n'y a aucune différence entre ces divers degrés. Dans les soins du corps, dans le vêtement \ dans la nourriture, dans le logement, tout est basé sur le système de la plus parfaite égalité, depuis le Général jusqu'au dernier frère novice.
La Compagnie, ne pouvant et ne devant qu'éprouver les Ecoliers, ne s'oblige envers eux que sous condition; mais eux s'obligent envers elle. Ils promettent de vivre, de mourir en observant les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Ils s'obligent même à accepter le degré que par la suite les supérieurs jugeraient être le plus en rapport avec leur caractère ou leurs talents.
Les Écoliers deviennent religieux par ce triple vœu dont, dans des occasions sagement déterminées, le Général ou la Congrégation a le droit de dispenser.
La propriété de leurs biens leur est laissée : ils ne peuvent cependant pas en jouir ou en disposer sans l'agrément des supérieurs. Le Saint-Siège et le Concile de Trente avaient approuvé
1 Le viHement des frères coadjuteurs doit ôtre d'un palme plus court que celui des autres, et ils ne portent pas le bonnet carré. C'est la seule distinction établie.
cette mesure qu'acceptèrent tous les pays catholiques, à Fexception de la France.
S*ils veulent, avant de faire profession, donner à la Société tout ou partie de leurs biens, les Constitutions leur en laissent la faculté, mais elles ne leur en font ni une obligation ni un devoir.
Le temps d'épreuves fixé est de dix à dix-sept ans.
Ils ne s'engagent par les vœux publics ou solennels qu'à l'âge de trente ans.
Malgré la diversité des climats et la différence des caractères nationaux, tous doivent se soumettre au genre de vie prescrit par les Constitutions.
Les Profès sont obligés à la pauvreté la plus entière. Leurs maisons ne doivent rien posséder, et ils s'obligent même, par un vœu particulier, à ne jamais consentir à une modification de ce vœu, à moins qu'on ne juge à propos d'étendre davantage sa rigueur.
Il est ordonné à tous de ne briguer ou de ne convoiter aucune charge dans la Compagnie. Le Profès s'oblige à n'accepter aucune prélature, hors de l'Institut, aucun honneur. II ne doit jamais aspirer aux dignités ecclésiastiques, jamais les poursuivre, soit directement, soit indirectement. Il ne peut même en être revêtu que lorsque le Pape l'y contraint sous peine de péché mortel. C'était Je meilleur moyen de fermer la porte aux aniitions et de conserver à l'Ordre les membres distingués.
Les Profès remplissent toutes les intentions pour lesquelles Ignace créa la Société de Jésus. Ils enseignent, ils prêchent, ils dirigent. Pour ces fonctions, ils ne doivent toucher aucun argent sous forme de salaire ou de récompense : il ne leur est permis de recevoir que comme aumône.
A ces dispositions, qui sont le résumé d*un grand nombre d'articles spéciaux, le fondateur en ajoute beaucoup d'autres qui, par leur rédaction ou par leur portée, rentrent dans la catégorie de toutes les Constitutions monastiques.
L'Institut de la Société de Jésus n'avait point eu de modèle. Il en servit à beaucoup d'autres ; mais il renferme tant de nuances diverses, il exige tant de perfection de la part de ceux qui se soumettent à sa pratique, il fut créé à une époque si exceptionnelle, qu'il ne faut pas trop s'étonner des tempêtes qu'il souleva, des
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adhésions qu'il provoqua et de la singularité même qui le caractérise ; singularité qui a fait sa force, quand tous les autres corps s'affaiblissaient ou se contentaient de vivre.
Nous venons d'expliquer les lois qui régissent les différents états de la Compagnie ; il reste à faire connaître sur quelles bases Ignace établit le principe d'autorité.
La Société est gouvernée par un Général perpétuel.
Il est nommé par la Congrégation générale et ne peut décliner l'élection.
Sa résidence habituelle esta Rome, au centre de la Catholicité et de rOrdre.
Il a seul autorité pour faire des règles, il en dispense seul.
Son office n'est pas de prêcher, mais de gouverner.
Le Général communique ses pouvoirs aux Provinciaux et autres supérieurs dans la mesure qui lui convient. Il nomme à ces fonctions et à toutes les charges des Maisons-Professes, des Collèges et des Noviciats pour trois ans, et plus, s'il le juge opportun.
Le Général approuve ou désapprouve ce que les visiteurs , les commissaires, les Provinciaux et autres supérieurs ont fait en vertu de ses pouvoirs.
Il choisit les religieux qui sont nécessaires à l'administration de la Société, le Procureur général et le Secrétaire général.
Il a le droit de soustraire un ou plusieurs membres de l'Ordre à leurs supérieurs immédiats.
Un membre de la Compagnie ne peut publier uh ouvrage qu'après l'avoir soumis à trois examinateurs au moins, délégués par leGénéraU.
Tous les trois ans , les catalogues de chaque Province lui sont envoyés. Ces catalogues indiquent l'âge de chaque sujet, la proportion de ses forces, ses talents naturels ou acquis, ses progrès dans la vertu et dans les sciences.
La correspondance la plus active est recommandée entre le Général et les Provinciaux, afin que le premier connaisse ce qui se Î)asse loin de lui comme s'il était sur les lieiix mêmes. Toutes es semaines, les supérieurs locaux rendent compte de l'état de
1 Ce sont les ProvincUut ^oi, daas tenrs provincei, nontriveiit les examiimteon chargeas de re viser les livres à publier.
t)E LA COMPAGiNÎE DK JKSUS. 59
leurs Maisons au Provincial; tous les trois moisi au Général.
Le Général doit avoir force d'âme et courage pour supporter les infirmités de plusieurs et entreprendre de grandes choses pour la gloire de Dieu. Lorsqu'elles lui paraissent utiles, il faut qu'il y persévère, quand bien même le^ puissants de la terre voudraient y mettre obstacle. Leurs prières et leurs menaces ne peuvent jamais le détourner du but que proposent la raison et la volonté divine.
Le Général doit être doué d'une profonde sagawtéet d'une haute intelligence, afin de connaître aussi bien la théorie que la pratique des affaires.
La science lui sera nécessaire, mais la prudence encore davantage.
Le Général seul a le pouvoir par lui ou par ses délégués d'admettre dans les Maisons ou dans les Collèges de la Société ceux qui paraissent aptes à son Institut. 11 peut les recevoir soit à l'épreuve, soit à la profession, soit comme Goadjuteurs spirituels, soit comme EcoHers approuvés. Il peut aussi les renvoyer et les éloigner à tout jamais de la Compagnie : mais, pour condamner un Profès à cette peine, le Général a besoin de l'assentiment du Pape.
Il applique les postulants et les Profès au genre d'étude qui convient à sa prudence.
Les études achevées, il peut les transporter d'un lieu à un autre pour un temps déterminé ou indéterminé.
Le Général a pouvoir de révoquer ou de rappeler les Pères que le Souverain-Pontife aurait chargés d'une mission pour un temps indéterminé.
Le droit de créer de nouvelles Provinces lui est conféré.
En lui réside le pouvohr de stipuler, pour l'avantage des Maisons et des Collèges, tout contrat de vente, d'achat, d'emprunt, de constitution de rentes et autres, concernant les biens meubles et immeubles de ces Maisons ou Collèges * ; mais il ne peut supprimer une Maison déjà établie sans le concours de la Congrégation générale, ni appliquer les revenus d'aucun établissement de la
* Pes bulles postérieures eoûcernanl Vadmiùistralion des bien» des Béguliers ont restreint ce pouvoir.
Compagnie à une Maison -Professe ou à celle qu*il habite.
Il a la surintendance et le gouvernement de tous les Collèges.
C'est au Général qu'il appartient de veiller à l'observation des Constitutions ; il a aussi la faculté d'en dispenser selon les personnes, les lieux, les temps et les autres circonstances.
Il convoque la Société en Congrégation générale. Il peut aussi convoquer les Congrégations provinciales. Il a deux voix dans les assemblées, et, en cas de partage, son opinion prévaut.
Il faut qu'il connaisse, autant que possible, le fond de la conscience des membres qui lui sont soumis, et principalement des Provinciaux et de tous ceux qui ont des emplois dans la Société.
Voilà le pouvoir du Général défini par le texte même des Constitutions. Il reste à examiner le contre-poids qu'Ignace a cru devoir y mettre et les précautions que sa sagesse lui a suggérées contre l'abus possible de cette espèce de dictature cléricale.
Elles se réduisent à six. La première concerne les choses extérieures, le vêtement, la nourriture et les dépenses du Général. La Société peut augmenter ou diminuer ces dépenses, selon qu'il lui conviendra à elle et au Général. Il faudra que le Général acquiesce à cette ordonnance de la Compagnie.
La seconde a soin du corps et de la santé du Général, afin que dans les travaux ou dans les pénitences il n'outre-passe pas la mesure de ses forces.
La troisième concerne son ârafe. Elle met auprès de lui un Admoniteur élu par la Congrégation générale, et qui, avec une respectueuse modération, est en droit de représenter au Général ce que lui ou les autres Pères auraient remarqué d 'irrégulier en sa personne ou en son gouvernement.
La quatrième est pour le prémunir contre l'ambition. Si, par oxemple, un roi voulait forcer le Général de la Compagnie à prendre une dignité qui le contraindrait à renoncer à ses fonctions ; et si le Pape y consentait ou l'ordonnait, non pas cependant sous peine de péché, le Général ne pourrait accepter sans le consentement de la Société. La Société ne consentira jamais, à moins qu'il n'y ait contrainte morale de la part du Saint-Siège.
La cinquième pourvoit aux cas de négligence, de vieillesse, de grave maladie où tout espoir de guérison serait plus que dou-
teux; on nomme alors au Général un coadjuteur ou vicaire qui remplit ses fonctions.
La sixième est adoptée pour des occasions particulières, pour des péchés mortels publiquement affichés, pour l'application des revenus à S6S propres dépenses ou à sa famille, pour l'aliénation des immeubles de la Société ou pour une doctrine perverse. Dans ces cas, la Compagnie, après avoir pris et au-delà toutes les informations , peut et doit le déposer, et même , si besoin est, le renvoyer de l'Ordre.
Afin de donner à l'autorité du Général un autre contre-poids, Loyola institue quatre Assistants qui, toujours à ses côtés, ont charge de veiller à l'exécution des précautions prises contre lui.
Leur élection se fait par ceux-là mêmes qui élisent le Général.
En cas de mort ou d'absence prolongée, et les Provinciaux de la Compagnie n'y répugnant pas, le Général en substitue un autre qui, avec l'approbation de tous ou de la plus grande partie, prend la place vacante.
Les Assistants, qui sont pris dans chacune des nations de Portugal, d'Italie, d'Espagne, de France, d'Allemagne et de Pologne, sont les ministres du Général; ils ont autorité pour en devenir les juges.
Le Général peut suspendre un Assistant.
Si le Général tombe dans l'un des cas prévus pour sa destitution, les Assistants convoquent malgré lui une Congrégation générale qui le dépose dans les formes. Si le mal est trop urgent, ils ont droit de le déposer eux-mêmes après avoir recueilli, par lettres, le suffrage des Provinces.
Le pouvoir du Général, on le sent par cette analyse, n'est illimité qu'autant que sa manière de gouverner et sa vie sont régulières. Pour mieux faire comprendre ce point important, Ignace a décidé que les Congr^ations provinciales, assemblées tous les t! ois ans, devraient, avant toute délibération, examiner s'il serait nécessaire de convoquer une Congrégation générale. Le fondatair veutque les députés des Provinces, à peine arrivés à Rome, s'entendent sur cette affaire si délicate en dehors du Général. Dans l'assemblée tenue à cet effet, chacun vote par écrit, afin que la certitude du secret protège la liberté des suffrages.
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Tels sont en résumé les obligations, les charges, les devoirs qui lient chaque membre de la Société de Jésus; tels sont aussi les droits et les prérogatives du Général.
Tout a été inspiré, tout a- été fait dans le but évident de portei* aussi loin que possible le renoncement à soi-même, et d'étendre jusqu'à sa dernière limite le principe d'autorité. Cette évidence ressort de chaque article des Constitutions et des Déclarations ou Explications aussi obligatoires que le texte principal, ttn pareil Ordre apparaissant dans un siècîe où le Protestantisme semait partout la doctrine du libre examen, et se trouvant plus tard sous le poids des préjugés intéressés qui l'avaient accueilli à sa naissance, a dû, en mille occasions, se voir exposé aux objections d'une immensité d'adversaires.
Les Protestants avaient commencé l'œuvre ; pour eux les membres de la Compagnie étaient des ennemis. M. Guizot, Calviniste lui-même, l'a proclamé * : « Personne n'ignore, dit-il, que la principale puissance instituée pour lutter contre la révolution religieuse du seizième siècle a été l'Ordre des Jésuites. »
Le Jansénisme d'un côté, de l'autre les incrédules, les indifférents, les Ordres religieux et les cours de justice achevèrent cette œuvre de destruction.
On essaya de porter la lumière dans cet ensemble de lois : on produisit les ténèbres ; car on ne recherchait pas sincèrement la vérité. Cependant delà muItipUcité de livres, de discussions, de comptes^rendus et d'arrêts que ces Constitutions firent naître, il surnage plus d'une objection sérieuse qu'il convient de peser avec maturité. Les unes ont été faites par des Protestants, les autres par des Catholiques auxquels la Compagnie de Jésus était suspecte à cause même de l'élasticité de certains articles de ces mêmes Constitutions.
Ces objections, égarées dans des ouvrages dont lés titres mêmes sont ignorés, ne laissent pourtant pas d'avoir une force imposante, reproduites qu'elles sont par toutes les voix delà publicité. L'histoire doit les enregistrer; et, afin de mieux faire connaître le point en litige, avec la difficulté elle doit offirir la solution.
* Histoire générale de la civilisation en Europe^ par M. Guitot, page S63.
DE LA COMPAGMh: DE JÉSUS. 63
Nous ne censurons pas, nous n'a pprouvons'pas, nous rapportons.
La première objection faite à Tlnstitut d'Ignace roule nécessairement sur la puissance concédée aux Généraux. Cette objection se réduit à ceci :
L'autorité du Général, étant à peu près sans bornes et perpétuelle, lui accorde une latitude incommensurable sur tous les sujets de l'Ordre. C'est un despote auquel ils font vœu d obéissance passive, et qui, à son gré, peut, contre leur tempérament et leur vocation, les soumettre à ses caprices. Les membres de la Compagnie n'ayant le droit de résistance quelorsqu'ils voient cas de péché dans l'injonction donnée, il s'ensuit que, hors ce seul cas, qu'il est très-difficile de résoudre, ils sont à tout jamais rivés à la chaîne dont il plaira au Général de les chaîner. N'ayant pas la faculté de discussion ou de remontrances, ce ne sont que des automates catholiques pensant et agissant sous l'inspiration d'un homme qui ne les connaît pas personnellement, et qu'eux souvent n'ont jamais vu et ne verront janjais.
Les défenseurs de la Compagnie, ses membres eux-mêmes répondent :
Le Général est un, mais son autorité est bien loin d 'être une ; elle est limitée par les Constitutions que, pendant plus de dix années d'épreuves, on commente sous toutes les formes aux Novices et aux Écoliers. Le vœu d'obéissance que Ton prête à l'Institut dans la personne du Général est volontaire, dégagé de violence, parfaitement connu de ceux qui sont admis à le prononcer, lisse vouent par vocation à l'obéissance la plus complète. C'est donci un acte de liberté qu'ils continuent même en soumettant toute leur \ie à la direction imprimée par le chef. La preuve que ce régime de despotisme n'est pas aussi intolérable que Ton serait porté à le croire au premier aspect, c'est que les Pères de la Compagnie sont aussi attachés à leur Société que les anciens Romains l'étaient à leur patrie. Ils se croient heureux ainsi ; il n'appartient pas aux autres hommes de calomnier leur bonheur.
11 leur appartient encore moins Je se faire une arme contre la Compagnie du prestige d'autorité dont elle a investi son chef. L'Ordre de Jésus est formé pour la lutte et pour le combat : il a été fondé quand l'Église comptait autour d'elle beaucoup de dé-
fections. Il était donc urgent de lui fournir des dévouements entiers, absolus, sans conditions. Ignace avait pris dans les camps l'habitude de la discipline militaire ; il l'appliqua à son kistitut ; il créa des soldats pour le Catholicisme dont la base paraissait sapée aux yeux de la raison humaine. A ces soldats que, par la prière et l'étude, il consacrait à tous les martyres, il ne cacha rien de son plan. Tous l'adoptèrent, tous l'adoptent encore : il n'y a donc pas lieu de les plaindre.
Mais peut-être, en pressant la lettre ou le sens des Constitutions, a-t-on à déplorer des excès de ce pouvoir qui réside dans la personne du Général?
La Société de Jésus déclare depuis trois siècles, par son accroissement même, que ce reproche tombe devant la réalité. Le Général est pour eux un guide spirituel, un tuteur temporel, qui ne s'arroge jamais aucun droit, qui n'a ni fonds, ni revenus, ni liste civile à sa disposition, qui vit comme eux et avec eux, et qui ne peut disposer de leur existence ou de leur liberté que pour la gloire de Dieu ou le salut des âmes.
Un monarque, et plus d'une fois on a donné ce titre fastueux au Général de la Société, un monarque ne peut jamais, et pour quelque cause que ce soit, être déposé. 11 est roi par l'hérédité ou par l'élection ; mais il est roi, c'est-à-dire qu'il plane au-dessus de ses sujets, et que, même dans les Etats constitutionnels, il est à l'abri des atteintes ou de§ chances que ses fautes peuvent attirer. Il fait tout et n'est responsable que du bien, jamais du mal.
Chez les Jésuites, au contraire, le Général voit, malgré lui et en dehors de lui, les Congrégations provinciales s'assembler et discuter son gouvernement. Il a autour de sa personne un surveillant, des Assistants qui, si les motifs humains prévalaient dans leurs. pensées, auraient intérêt à le trouver en défaut pour ouvrir sa succession. Son pouvoir est sans aucun doute illimité pour le bien, mais le Général a les mains liées au moment même où il voudrait commettre le mal ou abuser de l'autorité ; car alors, ce qui n'est pas possible, il faudrait supposer que les Assistants, que l'Admoniteur et que les Provinciaux entreraient sciemment dans le complot tramé par lui.
Son autorité, quoique absolue dans la forme et dans les mots..
ne l'est donc pas dans le fond. Elle a des limites, limites qui nonseulement doivent être tracées dans sa conscience, mais qui sont encore posées avec une parfaite netteté par plusieurs articles des Constitutions.
La seconde objection faite à la Compagnie de Jésus, objection que ses rapides accroissements, que ses richesses, que sa puissance ont rendue populaire, consiste à dire que la fin de la Société est de s*agrandir partout et toujours, de dominer les rois par la flatterie ou par les services qu on leur rend, les peuples par le ministère de la parole," par la crainte de Tenfer ou par une instruction qui sait admirablement se prêter aux passions des uns, aux vices des autres, aux mystérieuses convoitises de tous.
A cette difficulté, que le récit même des faits rendra peut-être encore plus ardue, on répond par les observations suivantes :
La Compagnie de Jésus est un corps, une agrégation de religieux. Comme tout corps, comme toute agrégation tend, par sa nature même, à s'accroître et à propager ses doctrines, la Société n*a point échappé, elle n'a pas même désiré échapper à cette loi commune. Elle était fondée, non pas pour la contemplation, mais pour la vie active ; elle avait pour mission de s'opposer à toutes les hérésies, de réformer les mœurs du clergé et des peuples. A la suite des hardis conquérants d'un nouveau monde, elle s'avançait vers les peuplades infidèles pour leur annoncer la bonne nouvelle (le Jésus-Christ. Elle devait même précéder les conquérants et ouvrir à la Croix des terres que les armes portugaises ou espagnoles n'auraient pas encore ensanglantées. Afin d'atteindre ce triple but, il lui fallait des sujets pleins de science et de piété, des soldats qu'aucun péril n'effraierait : elle les fit naître.
Les Souverains-Pontifes, les Monarques, les grands de la terre eux-mêmes, charmés de ce zèle qui débordait et qui, dans une mesure parfaite, s'attachait à rendre les hommes meilleurs, surent, par un sentiment de pieux encouragement, prodiguer au nouvel Ordre des faveurs de tout genre. Plus tard ces faveurs devenaient pour leiirs royaumes une source de véi itables bienfaits. Les uns firent construire aux Jésuites de splendides églises ; les autres fondèrent des collèges, des maisons d'éducation, à la tête desfjuels ils les placèrent; tous dotèrent ces maisons avec
plus OU moins de somptuosité. La gratitude des particuliers ne resta pas en arrière de la munificence des princes. Ce rapide tableau suffit pour donner la clef de ces prétendues richesses tant reprochées à la Société.
En voyant partout sur la brèche ses premiers Pères, les rois ne crurent pouvoir mieux faire que de les appeler à la direction de leurs consciences. Les Jésuites se chargèrent de ce soin. C'est à l'histoire à dire si, dans toutes les circonstances, ils furent fidèles aux préceptes de leur Ordre. L'histoire encore dira si quelquefois, aveuglés par l'influence qu'ils exerçaient sur l'esprit de leurs augustes pénitents, ils ne se sont pas introduits dans la politique. Mais quand il serait prouvé que quelques-uns ont ainsi transigé avec leur conscience, qu'est-ce que ce reproche atteignant un individu pourrait faire à la masse? en quoi viendrait-il corroborer l'accusation portée contre la Société tout entière?
Riches dans le monde pour la plupart, quelques-uns même issus des plus illustres familles, ils engagent leur liberté, ils aliènent leur indépendance. Se condamnant à la pénitence, à d'obscurs travaux, à une vie nomade, ou à un avenir qu'ils ne connaissent pas, ils se sèvrent de tous les plaisirs, de toutes les gloires, de toutes les illusions, de tous les bonheurs de la famille, pour appartenir plus intimement à Dieu. Dans un pareil calcul il n y a certes guère d'ambition comme le monde l'entend. Y en a-t-il davantage aux yeux de la politique?
Le Profès ne peut, ne doit exercer aucun pouvoir public. Il est vêtu d'un habit le plus simple, le plus inélégant possible. Il renonce à tous les honneurs ecclésiastiques. S'ils viennent le chercher dans sa cellule, dans sa chaire, au milieu des dangers qu'il affronte sur les mers, le Profès fera, pour les éloigner de lui, plus d'eflbrts que n'en fait pour les conquérir le diplomate le plus ambitieux. Le lot qu'il s'est réservé, l'héritage auquel il tend n'est pas de ce monde; c'est celui-là seul qu'il désire.
Le Jésuite n'est donc pas ambitieux pour lui-même ; sa vie en fait foi.
Mais, dira-t-on, il l'est pour son Ordre ; mais l'Ordre entier doit l'être, car il est ainsi constitué.
Eh! quand cela serait, quel mal y aurait-il?
DE LA COMPAGiNlE DE JÉSUS. 67
Il est permis à un soldat, à un orateur, à un écrivain, et même à un professeur de philosophie, d'histoire ou de belles-lettres, de s'avancer, de faire fortune, souvent au détriment de la morale, de l'honneur militaire ou des intérêts de son pays.
Dans nos mœurs actuelles, un intrigant, sans autre talent qu'une faconde d'avocat, pourra d'un saut escalader le pouvoir. Il s'y maintiendra par la corruption ; il gouvernera les rois en tutelle sous prétexte qu'il a plu à quelques centaines d'avocats, ses prédécesseurs dans l'art de se servir de la parole, d'établir un pareil régime, et cette ambition ne sera pas un crime ! Cet avocat, cet écrivain, ce professeur, cet intrigant humilieront leur patrie dans son juste orgueil. Ils la ruineront dans ses finances; ils l'agiteront dans son repos ; ils la déshonoreront en lui parlant de gloire ; ils l'asserviront en hurlant des hymnes à la liberté ; ils legareront dans le dédale des lois qu'ils inventent, et ils seront de grands citoyens.
Mais la Compagnie de Jésus, dont le but est déterminé,' qui l'a souvent atteint par des miracles de patience et de dévouement, sera coupable, elle, parce que, chacun de ses membres reportant au centre la lumière qu'il projetait, il en est résulté une éclatante gerbe de feu qui a éclairé les nations en faisant le bonheur des particuliers.
Il y a esprit de corps sans doute, c'est-à-dire esprit d'union, concert de la part de tons les membres pour la gloire et pour l'avantage de l'Institut. Où est le mal? Et trouvez un corps quelconque dans l'univers, depuis les associations d'ouvriers jusqu'aux cours judiciaires, qui n'ait pas toujours tendu à accroître son autorité ou à manifester sa puissance.
Les Jésuites ont subi la loi commune. Simples religieux pour eux-mêmes, ils ont été hommes pour le triomphe de leur Ordre. C'est là le seul reproche, si reproche il y a, que les autres hommes puissent leur adresser.
L'ambition, dans un corps quelconque, parlement, société ecclésiastique ou agrégation civile, est toujours permise, toujours bonne en soi, toujours utile au développement des idées ou au bonheur général. Dans un individu, au contraire, elle est souvent pernicieuse et ne peut que nuire à la félicité commune : car elle
enfante l'intrigue, et divise en coteries. L'ambition laisse par le succès un mauvais exemple, elle amène par l'échec des désespoirs ou le suicide.
En voyant ce qu'une Société reKgieuse a obtenu par la réunion de mille intelligences, une intelligence isolée, ne sera pas tentée de procéder par les mêmes moyens. En sera-t-il ainsi lorsque chaque individu, fort de son audace, viendra tous les jours exposer son honneur et le repos de sa patrie sur Tenjèu qu'il plaira à ses convoitises de tenir ?
Un corps, quel qu'il soit, a des ménagements à garder, un passé qui le lie, un avenir qui le préoccupe. Un individu qui veut parvenir à son but n'a pas devant lui de pareils obstacles. Il aspire pour lui seul au pouvoir ou à la fortune. S'il l'atteint, il est riche et envié. Si le hasard ou de fausses combinaisons l'égarent dans sa route, il n'avait rien à perdre, pas iriême un nom. 11 y laisse la vie ou il se retire dans son obscurité première, et le mouvement du monde couvre ses cris de détresse.
On accuse aussi les Jésuites de savoir admirablement entrer chez les grands et chez les petits, tantôt par la flatterie, tantôt par une morale relâchée, tantôt par les sombres images de la vengeance céleste. Ils s'insinuent partout, répète-t-on sans cesse, et c'est ainsi qu'ils affermissent leur crédit.
La Compagnie de Jésus a pu, à différentes époques, elle peut même encore vouloir arriver à ses fins par des moyens que les politiques les plus adroits s'estimeraient heureux d'employer. Elle a de la souplesse dans l'esprit, de la suite dans les idées, de la perspicacité dans les affaires où le monde mêle souvent l'inconséquence à la légèreté ; elle saisit avec art le côté faible des cœurs pour y pénétrer par la persuasioil. Elle sème de fleurs le chemin par où elle veut conduire le Chrétien à la perfection, comme une tendre mère cache sous la menthe le remède qui sauvera son enfant. Elle flaire les orages qui la menacent à l'horizon, elle les conjure. D'utile qu'elle était, elle a su se rendre, pour ainsi dire, essentielle par l'éducation, par la prédication, et par une exactitude telle dans l'observance de sa règle, qu'il n'a jamais été question de la réformer.
Dans tout cela, en dehors de l'esprit de Dieu, on voit parfaite-
ment l'esprit de l'homme uni , et se servant de cette unité pour centupler ses forces. Mais où est le vice? où apparaît le besoin de domination? C'est ce que beaucoup d'ennemis de la Compagnie n'ont pas démontré. Ils ont accusé sans admettre de preuves, sans même discuter celles qu'on leur apportait. D'un mensonge inventé pour les besoins de leur cause ils ont fait un préjugé. Le préjugé est passé à l'état de chosq incontestable. C'est ainsi que la vérité se trouve encore une fois altérée par la passion.
Cette passion a eu ses intermittences, ses bons et ses mauvais jours. Ainsi, en 1724, dans une Requête présentée au Roi de France contre les Jésuites de Reims ^ l'Université de Paris ellemême, l'infatigable adversaire de leur Société, ne pouvait s'empêcher do Tendre hommage à cet esprit d'unité, à ce principe toujours conséquent avec lui-même, et en attaquant les Jésuites, l'Université se prenait d'un bel enthousiasme pour leur Institut. Elle disait : « Et certes, si l'on fait attention à l'admirable harmonie avec laquelle ce grand corps répajidu dans tout l'univers se gouverne , au merveilleux concours de tous ses membres pour le bien général de la Société, et à toutes les différentes opérations qui auraient paru impossibles avant cet établissement, et qui passeraient pour 'fabuleuses dans la postérité, si elles venaient à cesser et si cet Ordre disparaissait, on conviendra aisément que ni la République Romaine , si bien réglée et si bien pénétrée de l'amour de la patrie qu'elle ait été, ni aucune monarchie dont les ministres ont été les plus habiles politiques . les plus fins négociateurs, n'ont jamais pu et ne pourront jamais opérer avec un pareil concert ni avec un pareil succès les entreprises que cette Société a formées dans toutes les parties du monde, qu'elle a conduites avec une adresse qui va jusqu'au prodige, dans lesquelles elle aurait infailliblement succombé, et qu'elle n'aurait même osé tenter si toutes les parties de son corps n'avaient été réunies au chef par des liens aussi forts, aussi serrés et aussi sacrés que ceux qui les y attachent. »
C'est l'Université qui tient ce langage ; c'est elle qui justifie, qui loue, qui grandit «outre mesure l'harmonie que les Constitutions établissent. L'Université s'anéantit devant les œuvres que l'Institut a produites. Alors que devient ce reproche si souvent
renouvelé d'ambition, puiscpie, au dire de FUniversité, toujours partie adverse des Jésuites, cette ambition a été un bonheur pour le monde, un modèle de gouvernement pour tous les politiques? La troisième difficulté n'est pas moins compliquée. Elle s'attache à démontrer que, dans les statuts de la Compagnie, tout est fait contre Tindividu en faveur de la Société.
En effet, disent les adversaires, a-t-on jamais vu, même dans es Ordres les plus rigoureux, une pareille suite de lois s'attachant toutes à faire de la renonciation à soi-même le fondement et la règle d'un corps religieux? Ici vous ne devez pas obéir à telle ou telle heure de la journée ou de la nuit. C'est toujours, c*est sans cesse qu'elle vous rappelle votre vœu d'obéissance, qu'elle vous l'applique, sans daigner même vous faire part des motifs qui l'ont guidée. Vous êtes calme, on vous aime dans un Collège ou dans une Province ; elle vous envoie par delà lesmers, sans consulter vos forces, sans prendre souci de votre santé. Et ce n'est pas le plus cruel tourment infligé à la volonté humaine. La Compagnie vous tient en une espèce de servage. Des fonctions les plus éminentes de l'Ordre, à l'exception de celle de Général, elle organise un partage arbitraire qui aujourd'hui vous place au faîte, et qui demain vous rejettera sur le dernier plan. Le Jésuite doit à la Société ses veilles, sa liberté, ses désirs les plus innocents, ses plus intimes affections. Il n'a rien en propre, pas même l'habit grossier qui le couvre. On le garrotte dans toutes les chaînes que l'imagination a pu inventer, Il n'est à lui que pour travailler à la gloire de Dieu, se commentant, se traduisant inévitablement par celle de la Société.
Un doute contre l'Institut, a dit, dans une de ses instructions, le Général Aquaviva, sera regardé comme un doute dangereux. Au nom de l'Institut, il faut donc courber la tête et obéir.
Le Jésuite, entre les mains de son supérieur, est comme le bâton du vieillard, comme un cadavre. Il faut qu'il aille où on le pousse : à la mort ou à l'esclavage, à la science ou à la vertu, à l'humiliation ou à la gloire. Dans son arsenal de lois, la Compagnie en a qui vous portent indifféremment vers toutes ces voies si différentes. Vous ne pouvez lire ou composer un ouvrage que sur permission. Vous n'avez le droit d'être orateur, philo-
DE LA COMPAGNIE DK JÉSL'S. 71
sophe, historien, poète ou savant que par autorité. On coupera les ailes au génie, on grandira la médiocrité, on étouffera le talent selon les caprices du Général, qui ne rend compte qu'à Dieu de la direction imposée à chaque Scolastique ou à chaque Profès. Chez les Jésuites, l'homme perd son individuaUté pour $e confondre, pour déteindre dans la masse.
Ce n'est plus qu'une chose à peu près sans nom, un instrument qui, sous des doigts exercés, devient harmonieux, et qui, dans une main inhabile, ne rend que des sons discordants. La Société, par le fait même des Constitutions, (Uspose arbitrairement de la vie, de la liberté de ceux qui s'y soumettent. Tout en elle est donc établi pour elle et contre l'individu.
A cet argument les Jésuites répondent que, juger les règles d'intérieur d'un Ordre religieux par des considérations humâmes ou avec les idées reçues dans les salons, c'est condamner tous ces Ordres à un tribunal qui n'est môme pas en ét«t de comprendre leur défense. La vie du cloître, en effet, est l'antipode de la vie du monde. Ici l'on met tout en œu\Te afin de se procurer des plaisirs, afin d'acquérir des richesses et des grandeurs. Le bruit et l'éclat, l'ambition et la satisfaction des sens sont choses licites. Là au contraire on se voue à toutes les privations.
Il n'y a pas parité dans les existences, il est impossible qu'il y ait équité dans les jugements. Mais, à part ces observation*, le reproche présenté repose-t-il sur une base soUde ? Les membres de la Compagnie ne le pensent pas. A tout prendre, ils sont évidemment les plus intéressés au procès. Ils immolent leur volonté particulière à la volonté générale, leur passion à la loi, l'intérêt d'un seul à l'intérêt de tous. Ce sacrifice est volontaire ; ils le font à chaque heure, parce qu'il leur plairait de le consommer à chaque nunute. Ils obéissent, parce qu'ils se jugent trop Êiibles pour se diriger eux-mêmes et pour commander aux autres. Cet acte de soumission n'a donc rien de contraire à la volonté ou à l'indé-pendance.
« Jamais l'oppression, dit Raynal < , n'est dans une soumission
iHittoire philosophique pt politique ^ Mr. viii, eh. iiv (édi». I7W).
volontaire des esprits , ni dans la pente et le rœu des cœurs en qui la persuasion opère et précède Finclination , qui ne font que ce qu'ils aiment à faire et n*aiment que ce qu'ils font. C'est là ce doux empire de l'opinion , le seul peut-être qu'il soit permis à des hommes d'exercer sur des hommes , parce qu'il rend heureux ceux qui s'y abandonnent. »
Mais lorsqu'un esprit calme met en parallèle les prescriptions léguées par Ignace à ses disciples , et les règles auxquelles sont soumises les armées de terre et de mer dans les États européens , que devient cet esclavage dont on fait tant de bruit? Dans les armées la subordination est le premier des devoirs ; depuis l'officier-général jusqu'au simple soldat, tous obéissent sans réflexion au premier signal. Dans la Société de Jésus, il n'en est pas ainsi. L'obéissance s'offre soiis une forme moins absolue , et , dans la lettre où il exalte cette vertu , Loyola s'explique ainsi : « Cependant, s'il vous arrive d'avoir un avis différent de celui des supérieurs, et si, après avoir consulté humblement le Seigneur, vous jugez devoir le leur exposer, il ne vous est point défendu de leur faire là-dessus vos remontrances. »
Le Jésuite peut donc raisonner son obéissance; le soldat, l'officier lui-même n'a pas ce pouvoir , et c'est un bien.
Si maintenant la Société ou le Général, qui parle, qui agit toujours en son nom et de la manière la plus paternelle, car avant tout il est père , croit utile à la Compagnie et à l'un de ses membres de placer ou de déplacer ce même membre, de l'investir de telle autorité ou de lui confier une mission quelconque : est-ce à ce membre ou à la Société qu'il appartient de savoir ce qui sera plus opportun à la Compagnie ou plus agréable à Dieu? Les Coadjuteurs temporels et spirituels , l'Écolier et le Profès pnt reconnu par leurs vœux, ils reconnaissent chaque jour par leur soumission le bienfait de l'obéissance presque aveugle. Us sont heureux ainsi , ils n'ont pas à en demander davantage.
Mais cette servitude morale doit, dit-on, étouffer la pensée, arrêter l'essor du génie, et écarter de leur voie naturelle beaucoup de talents naissants.
Les Jésuites ont toujours vécu sur une réputation qui donne un démenti complet à cette assertion. Personne, pas même leurs ad-
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bh: LA COMPAfiMK 1)K JKSIS 73
versaires les plus décidés , ne leur a refusé la connaissance des hommes et l'art de les appliquer à l'œuvre qui s'accordait le mieux à leur caractère ou à la nature de leur esprit.
Pour que l'objection ne soit pas sans valeur, il faut supposer que la Société cherche à se nuire à elle-même, ou que tout-à-coup elle se sent privée de cet instinct qui, depuis trois cents ans, lui a fait placer «es membres dans la position la plus favorable au développement de leurs qualités particulières. Tant que la preuve de cette absence de tact ne sera pas fournie surabondamment et au-delà , il sera bien avéré que le Général est dans la meilleure situation pour savoir tirer parti de ceux qui se confient à sa garde.
Une quatrième objection naît de la contexture des Constitu* tions. On s'est demandé mille fois : Pourquoi ces mêmes C4onsiitutions ont-elles l'air de simples extraits de quelque recueil authentique qui est caché aux regards profanes? Quels sont les articles substantiels fondamentaux et non exposés aux variations des temps et des lieux? Qui a le droit de changer ou de modifier ces Constitutions?
Ces demandes faites, tantôt avec passion, tantôt avec le désir de s'instruire , ne laissent pas que d'oflrir des difficultés. Et celles-ci ne sont pas entièrement chimériques , elles reposent sur des jugements au moins spécieux ; elles méritent donc un examen approfondi.
Les Constitutions de Loyola sont telles qu'il les a laissées à sa mort. Nous les avons nous-même comparées sur le texte espagnol, à la Maison-Mère, au Gesh de Rome. Elles ont été composées à différents intervalles et adressées en manuscrit aux premiers membres de la Compagnie pour les approuver et les promulguer. Quelques-unes, il est vrai, semblent à l'œil inattentif se détacher d?s autres par la rédaction; mais, à la réflexion, elles s'encadrent toutes dans une pensée identique. Ignace n'a donné que celte législation, et elle est en vigueur dans tout l'Ordi'O. Quant aux prescriptions cachées, aux monitions secrètes qui devraient, selon les ennemis des Jésuites, régler leur for intérieur ou leur apprendre les moyens de gouverner la terre, il n'en a jamais été question dans la Compagnie. La Compagnie ne les a connues qu'a- I. 5
74 mkP' n. — HISTOIRE
vec tout le monde, lorsqu'elles furent inventées et jetées à la malignité publique.
L'histoire du Vieux de la Montagne ne lui est pas applicable ; car elle serait, depuis sa fondation, en flagrant délit avec les lois ecclésiastiques. Cette accusation n'est donc qu'un mot avec lequel on occupe les désœuvrés, et dont l'impossibilité même devait faire la force auprès de la crédulité humaine. Il n'y a rien de mystérieux dans l'Ordre de Jésus, parce qu'il n'y a rien de coupable. Incriminer sans preuves et sur des soupçons dont le vague est insaisissable, c'est se condamner à l'erreur volontaire.
Les articles substantiels, fondamentaux, non exposés aux variations des temps et des lieux, sont, il est \Tai, épars dans les Constitutions ; mais on les trouve réunis dans la bulle de Paul 111 qui institue l'Ordre, et d?ins celle de Jul^s lU qui le confinée, 1p 2i juillet 15&0.
Tout ce que ces deqx bqlles contiennent sur les Constitutions, sur les moyens, le gouvernement et la fin dp l'Ordre, est substantiel, fondamental, n'a ianiais été exposé à une modification quelrconque. Les autres Constitutions, qui ne touchent pas à pe§ points substantiels, peuvent être modifiées selon les temps, mais avec la pin? excessive prudence. Une Congrégation seule a cç droit, le Général n'ayant que celui de faire des règles.
Une cinquième oljjection, beaucoup moins sérieuse que les précédentes, est celle-ci : Les Jésuites s'espionnent les uns les autres. Cette objection est fondée sur le texte suivant :
« Le Postulant sera interrogé si, pour son plus grand avancement spirituel et surtout pour sa plus grande soumission et son humiliation propre, il sera content que toutes ses fautes, ses défauts et tout ce qui aura été remarqué en lui soient manifestés aux supérieurs par quiconque en aura eu connaissance hors de la confession.
9 De plus, s'il prendra en bonne part d'être corrigé par les autres et d'aider à leur correction; et s'il est disposé, ainsi que ;ous les autres doiyent l'être, à se faire connaître mutuellement avec, la charité requise pour }eur plus grand bien spirituel, surtout si le supérieur qui les dirige le leur ordonne, ou les interroge sur ce point, à la plus grande gloire de Pieu. »
Partant de ce texte renfermé dans V Examen, mais, ainsi que V Examen lui-même, faisant partie des Constitutions, les adversaires de la Compagnie ont tourné, retourné en tout sens ce passage. Avec lui ils espèrent démontrer que la délation est recommandée, mise en pratique et devenue obligation de conscience dans la Compagnie.
C*est, disent-ils, le plus vaste système d^inquisition qui ait pu être inventé ; c'est le principe actif du régime intérieur de la Société. En vain les Jésuites affirmeront que cet usage des délations secrètes a été recommandé et loué dans la plupart des Ordres religieux. En vain citeront-ils la règle des Dominicains, le sentiment de saint Bonaventure et celui de saint Thomas dans ses Questions quodlibétaires ; nous ne prendrons pas le change. Nous reconnaissons, ajoutent les mêmes adversaires, et nous n'avons garde de blâmer la manifestation de l'intérieur que les maîtres de la vie spirituelle ont recommandée si vivement. Il est utile à un religieux de révéler à son supérieur ses penchants, ses imperfections , les tentations qu'il éprouve, enfin tout ce qui peut le retarder dans les voies de la perfection.
En est-il ainsi de ces délations clandestines prescrites d'une manière si impérieuse, délations qui accueillent le Postulant à son entrée dans la Société, qui le suivent dans toute sa vie et jusqu'au tombeau? Est-ce à des fautes réelles qu'on en veut, ou plutôt aux vices de caractère, aux imperfections d'humeur et de tempérament? L'observation perpétuelle dont ils ont reçu le précepte ne les porte-t-ello point à la trahison? N'est-ce pas vouloir, par un art ftmeste, corrompre le cœur, avilir les sentiments, former à la dissimulation, éteindre la charité chrétienne et substituer l'hypocrisie à la vertu ? Introduire de pareilles maximes dans une Société religieuse, c'est faciliter au Général la connaissance intime de chacun de ses membres, et par cette connaissance lui laisser la faculté de les manier à son gré et de les employer suivant ses vues. Un gouvernement fondé sur des précautions aussi despotiques devient une inquisition toujours agissante. Sous les apparences d'une plus grande perfection évangélique, il contient un plan d'asservissement et de terreur par lequel le despote, c'est-àdire le Général, s'attache d'une manière plus forte les instruments aveugles de sa volonté.
A cette objection, les défenseurs des Jésuites, les Jésuites euxmêmes, font cette réponse :
Pour accuser un corps, ce n'est pas la première fois que Ton fait réloge d'un autre corps, et que Ton admire chez les uns le même précepte contre lequel on s'élève avec sévérité chez les autres. La manifestation des défauts d'autrui fait partie de presque toutes les règles des Ordres religieux. Au chapitre 13 des Constitutions des Frères-Prêcheurs, ' saint Dominique s'exprime ainsi :
* Chacun doit rapporter au supérieur ce qu'il aura vu, de peur que les vices ne lui soient cachés. »
Les Frères-Mineurs étaient soumis à cette même règle. Au chapitre 7 des Constitutions de ces Religieux on lit :
t Qu'aucun de nous ne professe ou ne croie qu'on n'est pas obligé de dénoncer les fautes de ses frères au supérieur, qui doit y apporter remède ; car, d'après le sentiment de saint Bonaventure, des maîtres de l'Ordre et de tout le chapitre général, il est décidé qu'une pareille opinion est pestilentielle et destructive de l'Ordre et d'une dicipline régulière. »
Il ne s'agit pas ici d'équivoquer sur les mots, de torturer leur sens et de dire qu'il y a plus ou moins dans la pensée ou dans l'expression des fondateurs. Les textes sont formels, traduits Httéralement, et il faut avouer qu'ils ont au moins entre eux uu grand air de ressemblance. Pourtant les adversaires de la Compagnie respectent le principe et les effets de cette prétendue manifestation de l'intérieur chez les Frères-Mineurs et chez les Dominicains ; ils combattent à outrance chez les Jésuites le même principe et les mêmes effets.
A cela il y a une raison bien simple : les Frères-Mineurs et les Dominicains ne portaient alors ombrage à personne. Ils n'avaient que des ennemis tièdes et peu de jaloux ; ils n'excitaient point l'envie. On les laissa dans leurs couvents de France, d'Italie, et d'Allemagne se dénoncer tout à leur aise pour leur perfection. On ne connut même leur doctrine délatrice que lorsque les Jésuites, attaqués sur ce point, apportèrent pour leur justification les textes de saint Bonaventure et de saint Dominique. On pesa chaque mot, on interrogea chaque syllabe, on étudia chaque virgule. De cette comparaison durent nécessairement ressortir l'in-
DE LA COMPAGME DK JÉSUS. 77
nocence des Frères-Mineurs ou Prêcheurs, et la culpabilité des Jésuites..
Cependant une semblable injustice devrait avoir un terme. Rapprochés Tun de l'autre, mis en regard, les trois textes sont identiques. Celui de Loyola développe un peu plus la pensée, appuie davantage sur le bien spirituel que les Postulants et les Profès retireront d'une coutume aussi répandue ; mais il ne lui donne pas une plus forte extension, il n'en fait pas un acte plus comminatoire.
Il va plus loin, il entoure cette règle de précautions multipliées. Il veut d'abord qu'on demande à tout novice s'il y souscrit, il ne s'attache qu'à rechercher le bien du particulier et l'édification des autres. Il astreint le supérieur à qui est faite la dénonciation à examiner scrupuleusement les circonstances et Fauteur de cette dénonciation, à n'employer pour ramener le délinquant que des moyens paternels, que la persuasi(m et une vigilance plus particulière. Les châtiments corporels, la captivité, le jeûne et les macérations n'entrent sous aucune forme dans son code. Loyola gouverne par l'intelligence, et non par l'intimidation.
Ce premier point débattu, qu'arriverait-il si, prenant la question telle que les hommes la présentent, avec la honte toujours attachée au délateur ou à celui qui provoque à la délation, nous prouvions que ce système tant blâmé chez Jes. Jésuites est chose reçue et permise dans le monde ?
Dans les sociétés secrètes, et ce n'est pas là qu'ils cherchent leur justification, chez les Francs-Maçons surtout, fort amis de la hberté, et adversaires très-prononcés de l'Institut de Jésus, l'espionnage a force de loi. Par l'espionnage, les tribunaux véhémiques du moyen âge faisaient juridiquement assassiner; par l'espionnage encore, les Francs-Maçons sv sont longtemps donné une puissance qui aujourd'hui ne fait plus même illusion. Les sociétés secrètes sont mortes depuis que tout le monde conspire à visage découvert ; mais l'espionnage est resté dans les statuts de la Franc-Maçonnerie ; il passe même dans les mœurs politiques.
Que sont en effet la tribune et la presse, ces deux grandes voix qui retentissent si loin ?
A la tribune, un membre d une assemblée délibérante a le droit de dénoncer les fraudes, les actes de lâcheté, les concussions, les violations de loi que les fonctionnaires publics de tout les rangs peuvent autoriser ou commettre»
Le ministre, de son côté, accuse le député d'ambition et de conspiration.
Pour que les choses parviennent à ce point, que de peineS} que de dégradations n'a-t-il pas fallu subir ! A quel ignoble métier les uns et les autres ont-ils été obligés de se résigner!
Ici on aura séduit à prix d argent la fidélité d'un commiSf dérobé le secret des lettres j friponne du regard, épié les dé^ marches, interrogé le geste, et souvent dressé un acte d'accusation sur des indices trompeurs ou sur des révélations dont là source était immorale.
Là on n'agira pas avec autant de mystère ; on violera tout sin?plement le domicile du député ou du citoyen. On portera un œil investigateur dans les papiers de la famille, dans les relations de l'individu ; on saisira même à la poste les lettres confiées, sur la foi des traités, à la discrétion publique. Ces lettreSj devenues la propriété de ses ennemis, déposeront contre lui en justice; et, dans notre ère de liberté, personne ne flétrit un pareil système.
On vous l'applique aujourd'hui ; mais vous pourrez l'appliquer demain. Cette espérance ferme la bouche sur des principes beaucoup plus étranges que ceux de la manifestation de l'intérieur ;pv\noipes que, malgré l'exemple de Loyola, on se garde bien de soumettre à l'approbation de ceux qui sont destinés à vivre sous un tel régime.
Dans tous les pays libres, c'est-à-dire constitutionnels, en France, en Angleterre, en Espagne, en Belgique et aux Etats- Unis cela se présente aussi bien dans l'opposition parlée que dans l'opposition écrite et dans la presse gouvernementale. Pourtant cela ne se fait qu'au nom d'un parti, que dans la satisfaction d'une haine ou d'une vulgaire ambition. Ce sont de» individus qui s'attachent sans aucune solidarité aux actes d'un autre individu dont les fautes , les erreurs ou les crimes ne iont imputables qu'à lui seul, dont lui seul est responsablei Chee les Jésuites, au contraire, en dehors de la perfection chrétienne,
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il y a un intérêt permanent, urt intérêt de corps ; car le reproche que peut encourir un membre isolé est un reproche, une accusation contre toute la Compagnie.
Ce qu*il y a d'odieux dans l'espionnage, c'est lé mystère dont il s'eiltoure. Dès qu'il n'est plus protégé par le secret, il rfesto une protection pour tous et une garantie que chatjuc frère donné librement aux autres. Il s'ensuit donc que ce tjui se pratique dans le monde peut très-bien et à plus fbrte raison être employé dans le cloître pour la sanctification de celui qui ac(*epte de plein gré une pareille loi.
Dails son Histoire de la Papauté, le docteur Lêdpold RdUke, quoique Protestant, ne se montre pas aussi susceptible oU àusâi injuste que beaucoup de Catholiques. 11 dit' r t Ce qui caractérise évidemment l'institution des Jésuites, c'est que, d'Uii éôtê, non-seulement elle favorise le développement individuel, hiais elle Timpose ; et, de l'autre, elle s'en empare et se Tideiltifie* Voilà pourquoi tous les rapports entre les membres sont une soumission et une surveillance réciproques. Et Cependant ils forment une unité intimement concentrée, Une unité parfaite, pleine de nerf et d'énergie. Voilà pourquoi cette Congrégation â donilé tant de force au pouvoir monarchique ; elle lui est entiêrëitlefit soumise, à moins qu'il n'abdique lui-même ses principes* •
Une sixième objection est particulière à la France. Elle consiste â demander pourquoi, sur les vingt Généi'aUX qui ont gotnverné la Société de Jésus, il Ue s*est pas rencontré un Français. Les uns font de cette exclusion Uhe injure ; les autresj sur cette exclusion même, bâtissent des argUinents dont il tioy» parait utile de citer les plus concluants^
La Compagnie, disent-ils, étant établie sur déS lois toujours en opposition avec celles du rôyautne, il paraissait impossible de confier le gouvernement de la Société à un Français, qui aurait pu, en certaines circonstances, ne pas perdre complètement de vue le souvenir de son pays. Il y a toujours au fond du cœur des Français un levain d'indépendance, un germe de liberté, qui ne pouvait s'accorder d'un côté avec l'omnipotence du Sbuverain- Pontife, de l'autre avec celle que les Constitutions attribuent au
' llUtoire de la Papauté ^ par Léopold Ranke, pruresscur b rUniversIlé d« Berlin,!. I, p. âOl.
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Général. L'un est à Rome, selon les Italiens eux-mêmes, le Pape blanc; l'autre, le Pape noir. Ils exercent tous deux une active, une réelle influence sur la Compagnie. Par la Compagnie, cette influence s'étend sur toutes les nations.
Or, serait-il trop téméraire de dire que les considérations précédentes, jointes à celles que le caractère national a dû suggérer à des esprits italiens, aient puissamment réagi contre lui quand la mort ouvrait l'urne du scrutin pour la nomination d'un Général? A tort ou à raison, on accuse les Français d'instabilité dans les désirs, de légèreté dans les actes les plus sérieux, et d'un besoin de changement que leur impétuosité naturelle rend aussi dangereux à l'ordre politique qu'à une société religieuse.
Les Italiens, au contraire, les Romains surtout, sont graves, mais de cette gravité qui a plutôt son centre sur le visage que dans l'esprit. Ils se croient réfléchis parce qu'ils sont lents ; ils s'estiment habiles parce qu'ils n'ont foi que dans leur intérêt.
L'élection se fait à Rome, sous l'inspiration du Pape, par une majorité de Religieux nés en Italie, en Espagne, en Allemagne et dans les Pays-Ras, nations auxquelles il importe peu de reconnaître la suprématie du Souverain-Pontife. Cette élection a donc dû, elle doit dolic toujours être faite à l'exclusion des Français.
La Compagnie de Jésus, répliquent ses apologistes et ses membres, n'est instituée ni au détriment d'un peuple ni à l'avantage d'un autre en particulier. Par l'ensemble même de ses Constitutions, elle s'adresse au bien-être, elle embrasse la félicité de tous. Elle n'est donc pas plus contraire aux lois du royaume de France que favorable à celles des autres peuples. Ignace appelait dans son Ordre des prêtres de tous les pays. N'eùt-il pas été au moins étrange de voir ce profond politique exclure par le fait même les auxiliaires dont sa sagesse devait lui faire apprécier l'indispensable concours? Quand il fonda la Compagnie de Jésus, la Fjrance était déjà à la tête de la civilisation ; ses rois et ses Universités accordaient de la meilleure grâce possible le champ le plus vaste au développement des lumières et des arts. François P*" régnait ; n'est-ce pas tout dire ?
Il y aurait donc injustice à prétendre que les Constitutions de la Société sont contraires à nos lois anciennes, et qu'elles ont été
rédigées en ce sens. C'eût été se fermer volontairement la porte du plus beau, du plus riche royaume. Ignace n'en était pas là, et il faut bien convenir que les continuateurs de son œuvre se montrèrent aussi sagaces que le fondateur.
Le caractère français, ainsi que celui de toutes les autres nations, peut avoir ses défauts. Ces défauts, qui sont des qualités, lorsqu'on sait en tirer parti, ne furent jamais placés dans le jour et dans la balance que l'objection fait pressentir. Le Saint-Siège et la Compagnie de Jésus ont toujours vécu en parfaite intelligence, à quelques difficultés près, difficultés qui auront leur place dans l'histoire ; mais cette bonne harmonie que l'on constate, estce que par hasard l'épiscopat et le clergé gallican ont jamais songé à la troubler? N'est-ce pas en France que l'Eglise a toujours trouvé la vénération la plus éclairée, les plus courageux défenseurs de ses justes droits et les plus dévoués de ses enfants? Le contrat tacite d'exclusion passé entre Rome et les Jésuites au préjudice des Français n'a donc pas existé.
Mais alors, objecte-t-on, pourquoi n'y a-t-il jamais eu de Général de cette nation, qui a fourni à l'Institut des membres si distingués, et dont il a tiré tant de gloire?
A cet exposé de l'objection, les amis de la Compagnie répondent : Elle eut pour père un Espagnol. L'Université de Paris était sa mère; l'Université avait nourri du lait de sa science Loyola, Xavier, Laynès, Lefèvre, Salmeron, Le Jay, Codure, Brouct, Rodrigue?, Bobadilla, et presque tous ceux qui s'enrôlèrent les premiers sous la bannière de Jésus. Bientôt 1 Université devint jalouse. La mère se fit marâtre, mais une marâtre qui, pour ne pas admettre l'Ordre religieux dans son sein, épuisa toutes les chicanes, et souleva tous les obstacles. Ces dissensions, dont l'honneur du Gallicanisme était le but apparent, dont le véritable mobile prenait sa source dans un ordre d'idées beaucoup moins élevé, ces dissensions retardèrent les progrès de la Compagnie en ce royaume. Elle n'eut d'abord que quelques collèges, peu de maisons. Encore ces collèges et ces maisons se voyaient-ils incessamment en guerre avec la Sorbonne, avec les Universités et avec les Parlements, qui, tantôt dominés par leur équité naturelle, t^tntôt poussés par d'envieuses colères, ne purent ja-
mais parvenir à se faire sur les Jésuites une législation stable.
Cette instabilité, que constatent mille arrêts contradictoires, nuisait au développement de la Société de Jésus. Elle la privait dans les Congrégations générales , où le chef est élu , des voix dont la France aurait pu disposer ; car c'est le nombre des Provinces qui fixe le nombre des électeurs.
Quand l'Ordre ne fut plus exposé aux tempêtes scolastiques et judiciaires qui avaient agité son berceau, il s'était tellement propagé dans les Etats catholiques que la majorité ne put jamais appartenir a la France. Cependant, sans vouloir entrer dans le fond du caractère des différents peuples et faire ici la part du plus ou moins de gravité des uns et des autres, il est juste de dire (jue, plus d'une fois , les Italiens eux-mêmes ne se montrèrent pas éloignés d'être gouvernés par un Français.
Ainsi, en 1548, du temps même de Loyola, le Père André Frusis, né à Chartres , était appelé aux fonctions de secrétaire général de l'Ordre.
Le premier Provincial d'Italie était Pasquier-Brouet , nommé en 1552; et le premier recteur du Collège-Romain, Jean Pelletier,
En 1 580, le Père Olivier Manare , docteur de l'Université de Paris, était élu vicaire général par les Profès de Rome pendant la vacance du Généralat, que la mort d'Everard Mercurian venait d'ouvrir. Il se voyait même au scrutin d'élection en ballottage avec le père Claude Aquaviva, qui fut nommé.
En 1649, le Général Vincent Caraffa mourant nommait pour vicaire général le Père Florent de Montmorency.
En 1706, Guillaume Daubenton recueillait des suffrages en opposition à Michel-Ange Tamburiiii.
De nos jours, en 1829, le Père Rosaven, né a Quimper en Bretagne, s'est vu porter au Généralat en concurrence avec le Père Jean Roothaan, Général actuel.
11 n'existe donc pas d'exclusion de parti-pris contre les Français ; à toutes les époques ils ont rempli les charges les plus élevées de la Compagnie, et ils y ont conservé la prépondérance due à d'éminents services.
Une septième objection se fait souvent. Pourquoi se demandet-on, le Jésuite, en particulier, est-il toujours un homme aimable,
instruit et compatissant aux faiblesses du monde ? pourquoi' en corps appàraît-il comme un objet d'effroi? individuellement il à des vertus, des talents que chacun se plaît à i'econriaîtrt! ; en massé, ses vertus, ses talents, mal appliqués, plftêês darts Un fsiiix jour, ne tendent plus qu*à troubler Ife ttittndë; H y a donc au fond de l'Institut un vice cafchéi une espèce de poison qui ëôfif ompt les meilleures natures .
La Compagnie de JêsulS et ses artiis lêveiit âittsi Cette difflèulté :
La plupart des homuies ne connaissent que par ouï-dife la bàfee et les règles de l'Institut. Ils acceptent sans rêfleiidn, sans tofrehancieté même, ce que scîs adversaires éri ont dit : ils y ajoutent foi, Car, leur a-t-on répété sous tous les formes, leë accusations gôrtt de notoriété publique. L'Ordre créé par Ignàee a Voulu do*ttiiner l'univers, il a régné par l'hypocrisie, il espèJ*é recUhqUém sa puissance par l'intrigue.
Pour croire à une inculpation lancée Contre dés prêti'e^i et surtout contre dès Jésuites, les gens lès ttioin^ prévenus tt'oht gUéfe besoin de preuves. L'assurance avec laquelle èe^ pi'ëUVés sont offertes, sans jamais être fournies, met la crédulité en sûreté de conscience. L'on juge l'Ot-dre sur le tableau d'imagination qu'il a plu à quelques-uns d'en tracer. Ce jugement, c'est la goUttë d'huile qui s'étend. Lorsqu'après l'avoir formulé on se troUvë en contact avec un Jésuite, il faut bien s'avouer qu'ils ne sont pas toUs des hypocuites et des intrigants. Alors on tourne la difficulté en faisant de ce Jésuite une exception. Il est trop estimable, dit-on, pour que ses chefs lui aient confié le secret de l'Ordre. Là même expérience se renouvelle, ainsi et partout, du Général jusqu'aux derniers Coadjuteurs temporels.
Us ont tous, au moins dans une famille, des cœurs qui apprécient leurs qualités personnelles, qui rendent justice à leur mérite ; et cependant tes vertus, qui, prises isolément, sont encore des vertus au jugement du monde, ne doivent produire, mises en commun, que des erreurs oU des crimes.
Mais s'il en était ainsi. Ce serait la condamnation de tout esprit d'association, et il ne faudrait plus songer à le propager, ni dans le Catholicisme, ni dans les affaires publiques ou commerciales.
En effet, selon l'opinion de chaque famille ou de chaque individu ayant des rapports avec un Jésuite , ce Jésuite est un prêtre prudent, un homme aimable. Il rentre dans son Ordre, il dlicute avec ses frères les intérêts de la morale; il apprend, par la pratique de l'obéissance, la conduite des âmes ; il prie, il enseigne, il se prépare dans le secret de l'étude à devenir un orateur chrétien, un missionnaire ou un savant. De cette agrégation où il n'existe rien de plus, rien de moins, on tire la conséquence que, bon en particulier, le Jésuite se fait méchant ou corrupteur par esprit de corps.
La contradiction est flagrante , mais personne ne peut la révoquer en doute. C'est un préjugé mis en circulation, et que la raison elle-même n'a pu encore détruire. On se voit contraint de rendre justice au bien individuel que l'on connaît, dont on éprouve les effets; mais comme il faut que les passions mauvaises aient leur cours, du bien individuel on conclut au mal général que l'on ignore. On se révèle équitable par injustice, et, après s'être ainsi arrangé une double conscience , on laisse au temps le soin de vider le procès intenté.
Mais , continuent les adversaires de la Compagnie, pourquoi avoir adopté comme nom usuel et populaire une dénomination aussi magnifique? Jésuite, cela signifie compagnon, associé de Jésus ; et n'y a-t-il pas un orgueil trop haut placé dans cette appellation ! Les Ordres religieux prennent modestement le nom de leur fondateur. Les enfants de saint François d'Assise sont Franciscains ; ceux de saint Dominique, Dominicains; ceux de saint Benoît, Bénédictins ; les disciples de saint François de Paul s'appellent Minimes ; ceux de saint Philippe de Néri se nomment les Pères de l'Oratoire ; voilà tout.
A aucune de ces Religions il n'est venu en pensée de se donner le titre et d'usurper l'association au moins tacite du Christ. Aucune n'a pris pour devise le monogramme ambitieux de I H S * , Jésus sauveur des hommes, par les Jésuites sans doute. Les anciennes Religions étaient humbles, même dans le nom qu'elles prenaient; pourquoi les ci-devant soi-disant Jésuites, ainsi que les
> Jcsus hominw» sqilviifnr.
traitent les Parlements et les Universités, n*ont-ils pas accepté cet exemple ? '
La Compagnie et ses défenseurs répliquent que c'est le peuple qui, dans son besoin de tout abréger et de tout traduire à sa guise, a commencé à les appeler de cette manière. Quelques-uns prétendent que les hérétiques fiirent les premiers à désigner ainsi par mépris les disciples de Loyola. Dans une édition de son Institution de la religion chrétienne^ imprimée à Genève, en 1560, sous ses yeux mêmes', Calvin les met sur la même ligne que les Anabaptistes et telle racaille. « Je parle , dit-il , de plusieurs Anabaptistes et principalement de ceux qui appétent être dits spirituels et telle racaille, comme ^owiXes, Jésuites et autres sectes.» Ce passage de Calvin est, avec les registres du Parlement de Paris en 1552, une des premières traces écrites de la dénomination donnée aux. membres de la Compagnie. On en rencontre mille autres dans les lettres ou dans la polémique des Protestants, mais aucune, soit dans les bulles des Souverains-Pontifes concernant la Société, soit dans ses Constitutions ou dans ses écrivains. 11 n'y a pas vestige de ce nom ailleurs que chez leurs ennemis. Ce nom ne venant pas d'eux, ils ne l'employaient jamais ni en public ni dans leurs relations privées. On le leur a imposé, ils ont laissé faire : mais qu'on parcoure leurs ouvrages, leurs lettres, leurs catalogues depuis leur fondation jusqu'en 1600, on verra partout la même formule, partout la même réponse : Ils sont de la Compagnie de Jésus.
Ce qui corrobore ces preuves sans réplique, c'est que l'appellation de Jésuite n'était pas dans les premières années de la Société usitée chez toutes les nations où ils avaient des résidences. En Portugal le peuple les nommait Apôtres; en Espagne ils étaient connus sous le nom de Théatins , d'ignatiens ou d'inigistes, jamais comme Jésuites. Cette accusation» n'est donc pas fondée.
Mais quand ils se seraient ainsi désignés eux-mêmes, quel reproche d'orgueil ou d'innovatiçn pourrait-on en tirer? Deux siècles avant la création de la Société , un Ordre religieux s'était
1 InslUut'wn de la religion chrétienne, liv. m , chap. m, S ii, V- 2*>- A Genève , chez Cresphî .
86 CHAI». H. — HISTOIRK
formé sous l'inspiration de saint Jean Cdlombino ; les rïietnbfes de cet Ordre se nommaient les Jésuates.
Le sens est identique : il n'y a de différence dans les deux termes (ju*une voyelle, n'ajoutant , ne retranchant rien à lafofcfe même de la chose. Dans l'Église et dans le monde il ne vint jamais à l'esprit de personne de blâmer les Jésuites de s'être exclusivement approprié un titre qui honore la généralité des Chrétiens ; de quel droit en faire un cHme aUx Jésuites ? Pourquoi n'a-t-on jamais reproché à l'Ordre des Trirtltaires, établi par un Français, par saint Jean de Matha, lé titre orgueilleux qui, au dite des adversaires, doit faire de ces modestes religieux des associés dé la Sainte-Trinité? Les Jésuites ont été plus modestes que leurs devanciers, et ce sont les Jésuites qu'dii accUse !
L'Église gallicahe, par la bouche de son plus sublime oratetir. à fait pour les siècles justice de cette imputation. Bossuet, datis la péroraison de son troisième Sermon sur la Circoncision, s'écriait en s'adressant à l'Ordre des Jésuites :
<r Et vous, célèbre Compagnie qui ne pôrtei pas en vain le nom de Jésus, â qui la grâce a inspiré ce grand devoir de conduire les enfants de Dieu dés leur plus bas âge jusqu'à la maturité de l'homme parlait en Jésus-Chnst ; à qui Dieu a donné, vers la fin des temps , des docteurs , des apôtres , des évangélistes, afin de faire éclater par tout l'univers et jusque dans les terres les plus inconnues la gloire de l'Évangile ; ne cessez d'y faire servir, selon votre sainte Institution, tous les talents de l'c-^piit, de l'éloquence, la politesse, la littérature; et, afin de mieux accomplir un si grand ouvrage, recevez, avec toute cette assîMiiLlée , en témoignage d'une éternelle charité, la sainte bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit*, n
Pourquoi, se demande-t-on dans une dernière objection, la Société de JégUs s'entend-elle admirablement avec tous les pouvoirs, de quelque nature qu'ils soient ?
Fondée par un homme qui avait au plus haut degré l'instinct despotique, mais qui savait le mettce sous la sauvegarde du ciel, la
1 OEuvres de Bossue!, t. iv, p. 459, édit. de 1772. Dans ceUc édition on trouve, au mot célèbre^ la note suivante a^utée parD. Déforis:
« L'auteur avait d'abord mis icùnte et savante , qu'il a eifacé pour y substituer de sa main célèbre. »
Compagnie a tôur4-tour été la protégée, Tamie, la conseillère des rois légitimes. Cela ne Ta pas empêchée de vivre en trés-bônne intelligence avec les usurpateurs ou avec les gouvememeilis déinocratiqUes.
Dans cette facilité à accepter toutes les révolutions accomplies, — les Jésuites n*en font qu'à leur avantage, — il y a sans doute line profonde abnégation de sentiments personnels ; mais cette ab^ nêgation ne cache-t-elle pas un piège? La Compagnie se pet^Uâde qu'elle seule sait élever la jeunesse. Maintenant, que les peuples soient régis par le despotisme d'un seul, ou par l'ai'bitraire légal de plusieurs formant ce qu'ori appelle la liberté constitutionnelle, qU*importe â la Compagnie? Elle entre dans Tintérieurd'un royaume par l'enfance, elle s'y maintient par les jeunes gens qu'elle a façonnés ; comme elle sait être patiente, parce qu'elle croit â sa durée, elle se trouve â la troisième génération maîtresse de tous les esprits. Le but est évident : mais les moyens sont-ils aussi licites? Nous ne le pensons pas, ajoutent les adversaires.
Les Jésuites ont beaucoup trop mis la main dans les affeires publiques pour n'avoir pas à eux une opinion ou une conscience politique. Comment se fait-il donc qu'ils s'offrent à servir tous les partis, et qu'ils soient aussi aptes pour former des Espagnols du temps de Philippe II que des hommes du dix-neuviéme siècle ?
Comment peuvent-ils concilier avec leurs doctrines passées les théories modernes ? Comment faire concorder la liberté de la pensée et de l'expression avec le mutisme si recommandé dans les Constitutions d'Ignace, et qui, aprês avoir servi de règle au novice, doit s'asseoir dans la chaire de ce même novice, professeur ou prédicateur? Une transformation aussi radicale nous paraît impossible. Il s'ensuit donc que, si les Jésuites ont eu jadis leur bon côté, que s'ils ont été utiles, nécessaires peut-être, leur temps est à tout jamais passé ; car les siècles sont comme les fleuves, ils ne remontent pas vers leur source.
Nous ne discutons plus ici les services que la Société a pu rendre au monde et à la Religion. Ces services ont été payés par les richesses et par l'ascendant dont elle a joui. Les Souverains-Pontifes , les rois et les magistrats ont cru devoir, en un commun accord, éteindi*e un Ordre dangereux par sa puissance même : ils
l'ont fait ; les générations actuelles se portent solidaires pour ce grand acte. * .
Les Jésuites sont morts ; ils ne comprennent plus rien, ils ne peuvent plus rien comprendre à nos lois, à nos besoins nouveaux. Leurs Constitutions ne sont modifiables dans aucun de leurs points substantiels. Or, ces points mêmes se dressent en hostilité flagrante avec nos principes, avec nos préjugés, peut-être. Le monde marche vers une nouvelle ère ; pourquoi les Jésuites, chargés des haines qu'ils ont amassées sur leur nom, viendraient-ils galvaniser un vieux cadavre? Leur Général Ricci disait au Pape Clément XIV : « Sint ut sunt aut non slnt, Qu'ils soient comme ils sont ou qu'ils ne soient pas. » Nous avons prouvé qu'ils ne peuvent plus être ce qu'ils ont été, il faut donc qu'ils se résignent à n'être plus.
Cette objection, répondent les défenseurs de la Compagnie de Jésus, est spécieuse ; elle pénètre dans la conscience de l'homme ; elle violerait même ce que chacun a de plus sacré sur la terre, sa liberté intime; mais après ces considérations préliminaires, nous ne craindrons pas de l'attaquer de front.
Et d'abord nous ferons observer que sa première partie est en flagrante contradiction avec la seconde : en effet, on accorde pendant deux siècles aux Jésuites un esprit de conduite assez bien dirigé pour planer au-dessus de tous les orages ; on les montre, durant ces époques si diverses, favoris ou conseillers de rois et de gouvernements qui n'ont aucun point de contact entre eux. Sous ces régimes si variés, l'Institut marche à travers les écueils de la politique sans se voir exposé au plus petit naufrage. Tout-à-coup la scène change avec l'ordre des idées : les Jésuites, qui se sont entendus avec Philippe II, Henri IV, Louis XIV, l'impératrice Marie- Thérèse, Catherine de Russie et Frédéric 11 de Prusse ; les Jésuites, qui vivent dans la meilleure intelligence avec les républiques de l'Amérique et avec les cantons Suisses, sont condamnés à ne pouvoir faire bon ménage avec les systèmes constitutionnels.
Si ce désaccord était palpable, ce ne serait pas la Compagnie qu'il faudrait plaindre, mais bien le gouvernement représentatif; car ou la liberté qu'il prête à usure est un leurre ou une vérité. Si elle est un leurre, nous comprenons qu'elle exclue des
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gens dont le tact est si sur. Si elle est une vérité, qu'a-t-elle à redouter d'un Institut qui a toujours su donner de la force à ce qui était fort par soi-même?
Quoi! parce qu'il a plu à quelques Jansénistes, à madame de Pompâdour, aux Parlements et à des ministres enivrés d'adulations philosophiques, de se coaliser contre un Ordre célê bre, et qu'un Pape, importuné par des sollicitations de toute espèce, a consenti à priver l'Eglise de ses plus fermes appuis, il faudra que cet Ordre se condamne au silence et au néant! 11 ne doit plus exister parce que tous les systèmes, toutes les hiérarchies, tous les pouvoirs, toutes les dynasties qui ont cru le tuer sont morts quelques années après sous les coups d'une révolution que leur vaniteuse incurie avait préparée? La tempête a englouti tout cela ; l'Ordre des Jésuites a été plus fort que la tempête.
Les arrêts rendus par les Parlements, les décrets promulgués en Espagne et en Portugal, le bref de Clément XIV sont anéantis, les uns par de nouvelles lois plus en harmonie avec les mœurs, l'autre par une bulle d'un successeur de ce Souverain-Pontife.
La Révolution française a fauché les vieux Parlements ; elle a, par un code nouveau, annulé tout ce qu'ils avaient fait ; de leur succession elle n'a pas même dû accepter la haine sous bénéfice d'inventaire. Or, cette Révolution a-t-clle été combinée pour amener un autre despotisme ou pour établir le règne uniforme de la loi? Malgré des exemples contraires, nous pensons qu'elle a désiré être juste.
Les Jésuites, prétend-on, sont incompatibles avec les idées modernes : ils sont en hostilité flagrante avec les principes et les préjugés du jour.
Qui a dit cela? qui a prouvé cela?
Ceux qui tout-à-l'heure démontraient que les Jésuites savent admirablement s'accommoder de tous les principes d'autorité.
Mais, ajoute-t-on, cela était bon pour le passé; ce ne serait plus la même chose aujourd'hui.
Sur quoi se base une pareille allégation? c'est ce qu'il est impossible d'apprendre. Les Jésuites ont élevé les Espagnols du
temps de Philippe 11 ; mais ils ont aussi formé lès Français au dix-septième siècle, et ceux qui, au dix-huitiême, marquèrent avec tant d'éclat dans le bien ainsi que dans le mal. Ils leur donnèrent les mœurs et l'èdilcation en rapport avec les mœurs et les lois de Têpoque ; ils ii*ont pas songé à en faire des légistes et des hommes de notre temps. C'est une garantie de plus de leur respect pour les gouvernements établis; ils se montrent sincèrement attachés au pays et au prince qui les reçoivent. C'est leur mtérôt d'abord; pourquoi craignez-vous donc, vous qui vous dites les maîtres de l'avenir, qu'ils ne s'abritent pas^sous votre puissance? Voltaire lui-même â été plus juste à leur égard. Le 7 février 4746, il écrivait* : » Pendatit sept années que j'ai vécu dans la maison des Jésuites, qu'al-je vu chez eux? la vie la plue laborieuse et la plus frugale, toutes les heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés comme moi ; c'est pourquoi je ne cesse de m'étonner qu'on puisse les accuser d'enseignei* une morale ôorruptrice. »
Bacon, le génie le plus universel de l'Angleterre, Bacon, protestant, mais esprit trop élevé pour ne pas être équitable, écrivait * : « La partie la plus belle de l'ancienne discipline a été en quelque façon rappelée dans les collèges des Jésuites. Je ne puis voir l'application et le talent de ces maîti^es pour cultiver l'esprit et former les mœurs de la jeunesse, sans me rappeler le mot d*Agésilas sur Pharnabaze : « Étant ce que vous êtes, » faut-il que vous ne soyez pas des nôtres ! *
Les points substantiels des Constitutions ne sont autres que les maximes de l'Évangile adaptées au but que la Société de Jésus se propose. Ce but, c'est la perfection de l'un par l'autre.
Quant aux points accessoires, Loyola exprime, il est vrai, le désir de voir tous ses disciples tendre à l'uniformité, soit pour les choses extérieures, soit pour la manière de penser; mais il ajoute au premier chapitre de la huitième partie de ses Constitutions : *f autant que le permettra la variété des temps, des lieux et des autres circonstances. »
1 OEuvrei compIMes de Vullaire, corre^ponddhce, tome 55, édilioti de f83l. 3 De digiiitate et aUffhientis scientiariim.
L*Evangile, c'est-à-dire la Religion de Jésus-Christ, subsiste depuis dix-huit cent cinquante ans â côté de quelque forme de gouvernement que ce soit. Cette Religion a vécu sous les monarchies les plus absolues comme avec les républiques les plus favorables au développement des idées démocratiques. Elle a traversé les révolutions en essuyant leurs contre-coups ; mais quand le pouvoir expirait dans la lutte ou donnait lâchement sa démission, elle a continué, sous le nouveau pouvoir, a enseigner, à consoler et à vivifier.
La Compagnie de Jésus renferme dans son sein des frères venus de toutes les parties du monde ; par cela même elle est obligée d'avoir un code de lois qui convienne à l'universalilé. Ne peutelle pas s'adapter aussi bien que l'Église et de la même manière que l'Eglise à toutes lés variations politiqu(;s, elle qui a su si bien se pher à tous les régimes passés?
Personne jusqu'à ce jour n'a rêvé d'introduire le système représentatif dans l'armée. Là, l'autorité est sans cesse monarchique, sans cesse absolue ; cependant les républiques anciennes, celles même que nous avons vues à l'œuvre, ont eu des soldats tout aussi bien disciplinés, tout aussi braves que les monarchies. Sous le principe républicain, c'est-à-dire sous un régime où l'existence même du pouvoir peut être mise en cause par la liberté de discussion, l'obéissance militairCi la plus passive de toutes, n'implique pas de contradiction. Qu'est-ce donc qui pourrait empêcher un Ordfe religieux, de forme plus ou moins absolue, de vivre paisiblement dans un État constitutionnel? Qui entraverait son ministère tout spirituel, et, de sa nature, étranger aux allaircs du monde?
11 n'y a donc rien d'étonnant, rien de mystérieux dans ces accommodements de conscience, dans ces capitulations de parti qu'on attribue à la Compagnie. Le respect dû au pouvoir séculier dans l'ordre séculier ne change pas de nature, parce que ce pouvoir se trouve réuni dans une seule personne ou dans plusieurs. C'est toujours Tautorité»
La fameuse parole, Sint vt s tint aut non sinl, ne fait point partie des Constitutions de la Société de Jésus. Ses membres ne peuvent ni l'approuver ni la répudier ; ils doutent que le Général fticci
94 CWXV. lî. — HISTOIRE
l'ait prononcée : voilà tont. Mais avant d'accepter l'acte de décès qu'il peut convenir à quelques-uns de leur délivrer, les Jésuites veulent voir plus clair au fond des choses ; ils demandent sur quel texte législatif on base une expulsion aussi contraire aux lois de la Religion qu'à celles de la liberté. Cette demande n'obtiendra sans doute pas de réponse catégorique, et on laissera à de haineuses préventions ou à des préjugés surannés la faculté de statuer sur ce que les hommes ont de plus précieux au monde, le droit de prier, d'instruire et de se dévouer pour les autres.
Sans entrer dans le labyrinthe des discussions dont la Compagnie de Jésus fut l'objet, nous avons a^ec impartialité posé, examiné et résumé les plus fortes objections faites contre elle. Ces difficultés, que souvent le récit des faits mettra davantage en lumière, ne sont cependant pas encore toutes passées au creuset de la critique ; il reste à jeter un rapide coup d'œil sur les vœux et sur les privilèges de la Société.
Les vœux sont de deux sortes : vœux simples et vœux solennels. Les vœux que l'Ecolier- Approuvé prononce après son noviciat ne renferment point une promesse au Général et à l'Institut. Ces vœux sont seulement faits dans la Société; ils ne rendent pas celui qui s'engage membre de la Compagnie, mais ils l'obligent à y entrer et à prononcer des vœux solennels, si la Compagnie juge à propos de les accepter. En voici la formule :
« Dieu tout-puissant et éternel, moi, tout indigne que je suis de paraître en votre divine présence, cependant me confiant en votre amour et en votre miséricorde infinie, et poussé par le désir devons servir, je fais à votre divine Majesté, en présence de la trèssainte Vierge Marie et de toute la Cour céleste, vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelle en la Compagnie de Jésus.
» Je promets d'entrer dans cette même Compagnie pour y passer ma vie, en entendant tout selon les Constitutions de cette même Société. Je supplie donc instammment votre bonté et clémence infinie par les mérites de Jésus-Christ, que vous daigniez recevoir cet holocauste en odeur de suavité ; et comme vous avez bien voulu me donner le désir de vous l'offrir, vous in accordiez aussi une grâce abondante pour l'accomplir. »
Le Coadjuteur temporel, l'Ecolier-Approuvé, le Coadjuteur spi-
DE LA COMPAGME DE JÊSrS. 9:1
rituel et le futur Profès se vouent à la pauvreté, à la chasteté et à robéissance. Ces vœux sont communs à tous les Instituts réguliers.
Outre les vœux communs à chaque degré, il y a des engagements que prennent les Profès relativement à la Compagnie. Ils s'astreignent à ce qu'il r\^ soit jamais rien entrepris pour modifier la loi de pauvreté ; ils déclarent qu'ils n'aspireront jamais à aucune dignité dans l'Ordre, qu'ils ne feront rien pour y parvenir ; que, hors de la Société , ils ne prétendront à aucune distinction ou charge 'honorifique; qu'ils n'accepteront aucune nomination qu'autant qu'ils y seront forcés en vertu de l'obéissance. Ils s'engagent en outre à découvrir au Général ou à la Société ceux qu'ils sauraient rechercher des fonctions ou dignités soit au-dedans , soit au-dehors de la Compagnie ; ils promettent que si le soin d'un diocèse ou d'une église leur était confié, ils ne refuseraient jamais d'écouter les avis que le Général pourrait leur donner par lui-même ou par un délégué ; ils s'engagent à suivre ces conseils, s'ils jugent qu'ils soient meilleurs que leur propre sentiment. Ls Pape seul peut dispenser de ce vœu.
Les Profès, c'est-à-dire l'élite, les parfaits de l'Institut, et dont la classe se nomme même par excellence la Société professe, sont seuls appelés à prononcer des vœux solennels. Ils ne se font pas autrement que ceux des Coadjuteurs ' ; mais l'intention de celui qui les fait et de celui qui les reçoit est que ces vœux soient solennels : voilà l'unique différence qu'y mettent les Constitutions. Telle est la formule de ces vœux :
« Je fais profession et promets à Dieu tout-puissant , en présence de la sainte Vierge sa mère, de toute la Cour céleste et de toutes les personnes présentes, et à vous, révérend Père Général qui tenez la place de Dieu, et à vos successeurs, pauvreté perpétuelle , chasteté et obéissance , et , en vertu de cette obéissance, un soin particulier pour instruire les enfants selon la règle de vie contenue dans les lettres apostoliques accordées à la Société de Jésus et dans ses Constitutions.
» Je promets en outre une obéissance spéciale au Pape pour
> 11 existe néanmoins quelque difTérence dans la formule : dans les vœux des Coadjuteurs spirituels, on omel les premiers mois , Je fais profession , el la dernière phrase : Je promets en outre une obéissance.,. ^ etc. Le vœu d'obliîswce spéciale au Souverain-Pontife ne regarde que les Profès.
ce qui concerne les missions, ainsi qu*il est contenu dans lesdites lettres apostoliques et dans les Constitutions. »
Les Jésuites, d'après les Constitutions de Loyola, doivent tous chérir la pauvreté comme une mère. Us s'astreignent à n'avoir aucune espèce de revenus dans les églises des Maisons-Professes. Ils ne reçoivent aucun tribut à l'autel, ils n'en imposent aucun à la piété. Us n'acceptent jamais de rétribution pour les messes, ils n'ont pas de tronc dans leurs temples. Le fond^teiir exige qu*ils soient sans cesse prêts à mendier ou à passer d'une contrée ^ une autre sans demander un viatique pour le voyage.
De sévères précautions sont adoptées par les Constitutions afin de maintenir dans tout son éclat le vœu de chasteté. Elles impo^ lent h tous les sens, ministres habituels de la passion , principalement aux yeux, aux oreilles et à la langue, la retenue et la pudeur. Elles proscrivent toute démarche indécente, tout maintien immodeste, tout jeu indiscret, toute apparence de faiblesse. Afin de couper Toisiveté jusqu'à ses dernières racines , il fout que les Jésuites aient sans cesse une occupation déterminée. Ils ne peuvent ordinairement sortir de la maison qu'avec un compagnon assigné par le Supérieur. Dans les visites et dans les confeissions des femmes, ce compagnon est à portée , non d'ontendre ce qui se dit, mais de voir ce qui se passe.
Si toutes ces précautions ne sont pas suffisantes pour protéger la feiblesse de la nature humaine, l'Institut exige que le Postulant ou le Profôs atteint ou soupçonné de dépravation soit renvoyé sur-le-champ, de peur qu'un seul membre gangrené n'infecte tout le corps.
Le vœu d'obéissance au Général et aux supérieurs a été discuté.
Par un quatrième vœu, les Profès seuls promettent une obéissance spéciale au Souverain-Pontife pour ce qui concerne les ipissions, selon la règle de vie contenue dans les lettres apostoliques et dans les Constitutions de la Société de Jésus.
C'est cette promesse qui, en tous les temps, suscita dé violentes tempêtes contre l'Ordre. Quelques mots en préciseront le sens, ils en feront comprendre l'étendue.
Loyola avait sous les yeux, lorsqu'il rédigea ses Constitutions, les exemples de révolte et d'insubordination cléricale (jue don^
DE LA COMPAGNIE DE it$VS. %
naient une multitude de moines , de prêtre^ et même d'évêques. Le Saint-Siège voyait se détacher de runité un grand nombre de diocèses, des royaumes entiers. Il fallait ramener la Chrétienté à son point de départ, à Rome. Ignace se lia par ce quatrième engagement. Cet engagement, prisa la lettre, ne concerne sans nul' doute que les missions, c'est-à-dire la propagation de la foi d\ej, les infidèles ou barbares; en outre, la prédication de l'Évangile dans les pays européens où la foi sommeillait e\ où elle courait quelque danger.
Mais, en étudiant à fond la pensée de Loyola, en se pénétrant de l'idée de respect qu'il attachait à la Chaire de saint rierre, on conçoit que ce vœu, tout restreint qu'il soit, ait pris dans son esprit de plus larges développements. Dans les Péclaratiqns an-r nexées par lui aux Constitutions, part, 5, le fondateur ne s'en cache pas. « Toute l'intention de ce quatrième vœp, dit-il, fut d'obéir au Souverain-Pontife par rapport aux missions, et c'est ainsi que les lettres apostoliques ayant trait à cette obéissance doivept être comprises en tout ce qu'ordonnera le Souverain-Pontife et partout ou il enverra, * etc.
Ignace a voulu que le Pape eût toujours; à sa disposition, dan^ les cas urgents, un corps d avant-garde ou une réserve pour répandre la lumière parmi les Gentils et éclairer les nations chez lesquelles l'hérésie tarissait la source des vocations ecclésiastiques. Ce vœu ne fut pas une yaine formalité. Dès le principe, les fruits qu'il porta le rendirent odieux aqx hérétiques. Ils le dénoncèrent sous toutes les formes, et , afin de se convaincre de cette vérité, il n'y a qu'à ouvrir les œuyres des sectaires du seizième siècle.
Lermœus avoue que, « non contents d'attaquer les ministre^du culte réformé, les Jésuites infectent la jeunesse d'Allemagne et de France. Ils sont si habiles, ajoute-t-il, à l'affectionner au Si^e Romain, qu'il serait plus facile de faire perdre sa couleur à la laine teinte en pourpre que d'arracher à cette jeunesse la fleur de doctrine papiste dont ils la pénètrent. » Lithus Misenus les nomme les « Atlas de la Papauté ; » Elias Hasenmuller, les « sergents de l'évêque de Rome ; » Eunius, les « Évangélistes du Souverain-Pontife combattant pour sa cause avec tant de courage qu'il •erait difficile de trouver quelque chose de plus inquiétant. *
96 CHAP. II. — HISÏOIKK
Charnier, David et Philippe Paréus , Calvisius et les deux Douza tiennent le même langage.
C'était fortifier, par des accusations qui l'honoraient, l'œuvre de Loyola. 11 ne crut pas devoir s'en départir; mais, comme il savait que Rome n'est point ingrate, il s'efforça de mettre des bornes à la reconnaissance des Papes. 11 condamna ses disciples à ne jamais briguer les honneurs ecclésiastiques. Cette prohibition, faite par le fondateur en termes si explicites, était un bienfait pour la Compagnie d'abord, pour l'Eglise ensuite. Elle conservait à la Société ses membres les plus éloquents; elle fournissait à l'Eglise des soldats désintéressés. Dans ce lemps-là, un désintéressement aussi palpable privait les novateurs de leurs arguments les plus captieux.
En effet, le cardinal d'Angleterre, Guillaume Allen ', dans son Apologie pour le Séminaire des Anglais^ cite le témoignage de Boscius, qui constate que Tapper, Eckius , Morus , Hosius , Hesselius, Sander et d'autres lumières du Catholicisme ne jouissaient d'aucun crédit auprès des hérétiques. On les soupçonnait, on les accusait de travailler beaucoup plus pour leurs intérêts que pour le triomphe de la vérité. On disait qu'ils défendaient leur foi par le désir de conserver leurs revenus et leurs dignités.
« C'est pourquoi, ajoute le cardinal d'Angleterre, il parut utile au Seigneur de susciter des hommes nouveaux sans fortune, sans siège, sans évêché, sans abbaye, vils aux yeux du monde, ne craignant rien que Dieu, n'espérant rien qu'en Dieu, regardant la mort comme un bienfait; des hommes qui pouvaient être tués, mais qui ne pouvaient être vaincus. »
Dans la pensée du cardinal, ces hommes étaient les Jésuites.
Leur quatrième vœu, même en étendant ses bornes, était donc un acte plein de prévision ; mais ce vœu , dans les temps ordinaires, ne donne-t-il pas aux Papes une trop grande autorité sur une Compagnie aussi active? Ne doit-il pas enfanter de tristes dissensions dans les États qui , comme la France , limitent le pouvoir du Saint-Siège?
Le quatrième vœu, répliquent les Jésuites, n'a jamais pu les soustraire aux lois des pays où ils s'établissaient. Ces lois ont tou-
1 De* ailleurs français et anglais écrivcni Alain.
jours été respectées par eux. C'était aussi bien Tintentioii des Papes (pie la leur.
Quelques-uns de leurs théologiens ont peut-être soutenu des thèses dans lesquelles la puissance des Souverains-Pontifes acquérait une extension qui blessait les susceptibilités des peuples et l'orgueil des princes. Mais, avant de juger ces théologiens, on doit faire la part du siècle dan^lequel ils vécurent et de la fausse position que les docteurs opposés cherchaient à faire au Successeur des Apôtres.
Ces discussions, du reste, n'infirment en rien le principe du vœu. Son texte porte seulement sur les missions; il n'engage donc rOrdre que pour les missions. Sortir de là, c'est vouloir substituer l'arbilraire à la loi, et en forcer l'interprétation pour se procurer des arguments auxquels cette même loi n'a jamais songé.
Dans la Compagnie de Jésus, il y a obéissance, soumission, si Ton veut, envers le Vicaire de Jésus-Christ, il n'existe aucune vassalité. Elle sert l'Église sans espoir de récompense terrestre ; elle la sert parce que l'Église est le lien des nations ; elle lui est dévouée, non pas pour son bien temporel , mais pour le bien de tous. C'est ainsi que les Profès de l'Ordre comprennent leur quatrième vœu ; c'est ainsi que, dans la Compagnie, il a toujours été interprété.
Vient maintenant la question des privilèges , épineuse et aride question; car, depuis le Pape Paul III jusqu'à Benoît XIV, elle embrasse quatre-vingt-douze bulles ou lettres apostoliques ; elle repose sur des concessions dont l'origine et le souvenir sont à peu près perdus. Cependant, comme ces privilèges accordés à la Compagnie d'une main si libérale ont , au moins en certaines clauses, excité, à diverses reprises, de bruyantes récriminations, il sera bon de les soumettre tous à une critique impartiale.
Au paragraphe douze de la dixième partie de ses Constitutions, Loyola déclarait :
« Il faudra aussi que l'usage des grâces accordées par le Siège Apostolique soit discret et modéré , ne nous proposant très-sincèrement pour fin que le secours des âmes. »
C'est la seule fois, dans ses Constitutions, que le fondateur parle
des privilèges dont il prévoit que les Papes gratifieront la Société. Il n*en parle que pour recommander la modération. Les disciples se sont-ils toujours conformés à la leçon du maître ?
Leurs ennemis affirment que non ; eux prétendent qu'ils ont été aussi fidèles a observer ce précepte que tous les autres. Le récit des faits montrera de quel côté penche la balance de la justice. «
Par privilèges, en général , on entend des lois spéciales pour régler et maintenir une corporation quelconque d'hommes ayant un but particulier; comme aussi les grâces et faveurs qui leur sont accordées, soit en reconnaissance de services rendus , soit pour faciliter ou encourager des services à rendre.
Les privilèges des Religieux sont de trois classes.
La première embrasse toutes les lois , grâces et faveurs communes à tout le Clergé tant séculier que régulier ; la deuxième comprend les privilèges propres aux Religieux seuls , mais communs à tous les Ordres sans exceptions ; à la troisième se rapportent les privilèges spéciaux à chaque Ordre en particulier.
Les privilèges de la première classe sont * : l'immunité des charges incompatibles avec la dignité et les occupations des Religieux ; l'immunité de la juridiction des tribunaux civils ; l'inviolabilité personnelle et l'immunité locale.
Dans les cultes anciens, chez les peuples d'Egypte et de Chine, en Grèce et à Rome, les prêtres obtenaient certaines prérogatives. Le respect dont ces nations voulaient entourer leurs prêtres , Constantin le recommanda pour le Clergé. L'Etat monastique alors n*était pas organisé. Il ne participa donc point aux faveurs impériales ; mais sous les règnes des empereurs Théodose, Marcien et Zenon, le privilège de l'immunité fut étendu aux Moines. Charle-
t Dans une des traductions allemandes de cet ouvrage, la censure de Vienne, qui a.relranché plusieurs passages, a cru devoir, de son autorité privée, ajouter une note au texte primilii. On lui fait dire :
<c En Autriche, cette première sorte de privilèges a été restreinte dans des bornes salutaires par les lois existantes. » P. 110.
Si la censure impériale ne rendait pas l'historien complice de ses pensées , en lui attribuant implicitement un langage qu'il n'a jamais songé à tenir, nous nous garderions bien de réclamer ; mais puisqu'elle n'a pas voulu prepdre la responsabilité de sa noie, et que, par conséquent, c'est à nous qu'elle est imputée, nous croyons devoir déclarer que cette note n'appartient pas à VHistoire de la Com* pagnie de Jésus , et que nous la désavouons entièrement*
magne rétablit en Occident, et il y subsiste en toute son intégrité.
Dans les Etats réguliers, formés ou réformés depuis la Révo- . lution de 1789, le Clergé s*est toujours vu exempté des charges incompatibles avec ses devoirs ; mais on a peu fait en faveur des Religieux non élevés aux Saints-Ordres. Cependant ne seraitil pas juste que ceux qui renoncent aux biens temporels, aux emplois, aux dignités de la société civile pour se vouer au service des malades, à l'instruction des pauvres, fussent, parle fait même, délivrés de toutes ses charges onéreuses?
L'immunité de la juridictioh des tribunaux civils a la même origine, suit les mêmes progrés et la même décadence que le premier privilège. En l'accordant, Constantin et ses successeurs non -seulement reconnaissaient la juridiction ecclésiastique, mais ils lui assuraient encore l'appui du bras séculier. Cette exemption, autrefois admise dans tous les États, n'est même pas reconnue aujourd'hui dans plusieurs royaumes catholiques. Les motifs de ce changement diffèrent selon les temps, selon les lieux, plus souvent selon les passions.
En Allemagne, par exemple, on croit avoir découvert et prouvé que l'Église ne peut exercer ou posséder un pouvoir coercitif et judiciaire. C'est côtoyer de fort près l'hérésie.
Ailleurs, en France principalement, on ne reconnaît plus cette immunité, par le motif plus spécieux que juste que tons les Français sont égaux devant la loi. Cette prétendue égalité n'empêche pas l'armée de terre et de mer d'être soumise a une législation exceptionnelle, ainsi que plusieurs universités d'Outre -Rhin.
L'inviolabilité personnelle consiste en une censure d'excomnmnication contre toute, attaque violente et mal fondée à l'égard des personnes consacrées à la Religion. Les Conciles de Reims et de Clermont décrétèrent cette immunité en faveur du clergé séculier. Le deuxième Concile général de Latran l'étendit au Clergé de toute l'Église, tant séculier que régulier, et même aux novices.
L'immunité locale, c'est le droit d'asile concédé d'abord aux temples chrétiens, ensuite aux monastères. Dieu enjoignait à Moïse de bâtir des villes de refuge en faveur des coupables de certains délits. L'Église l'a imité dans la loi nouvelle. Elle a adopté et confirmé un droit que la sévérité des lois pénales et l'arbitraire des
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juges rendaient nécessaires. La jurisprudence actuelle l'a banni de tous les Codes. Sans entrer dans la discussion, nous pensons que c'est un bien. Les Papes, depuis longtemps, s'occupaient à modifier, à restreindre ce pouvoir. Marchant en cela avec les idées' pontificales , l'administration de la justice a reçu une meilleure direction; elle a permis de supprimer un droit qui souvent dégénérait en abus.
La seconde classe de privilèges comprend ceux qui ne sont propres qu'aux Ordres religieux seuls. Celui qui a soulevé le plus de réclamations, tant à cause de son usage qu'à raison des préjugés, c'est l'exemption de la juridiction de l'Ordinaire ou des Evêques.
La base et le but de ce privilège tant débattu, en France surtout, est la conservation de l'Etat religieux en général et de chaque Ordre en particulier. L'Etat religieux a une fin qui lui est propre, et des moyens spéciaux pour atteindre cette môme fin. Il est donc tout naturel qu'il ait son gouvernement à lui. Ce gouvernement n'aurait jamais pu acquérir une force suffisante s'il n'eût été indépendant en sa sphère.
Cette exemption n'avait pas lieu dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, et la raison en est bien facile à saisir. Dès le temps des Apôtres, il y eut toujours des fidèles qui observaient les conseils évangéliques, mais ils ne formèrent pas tout d'abord des sociétés particulières et séparées, ils dépendaient nécessairement de l'autorité épiscopale. Ces sociétés une fois établies, les Evêques approuvaient, modifiaient, changeaient leurs règles. Ils avaient la nomination des Abbés ou supérieurs ; ils visitaient les couvents ; ils se faisaient rendre compte de l'administration des biens, ainsi qu'en témoignent les Canons de plusieurs Conciles provinciaux et le Concile œcuménique de Calcédoine.
Mais cette situation ne dura pas longtemps. La force des choses fit sentir tous les jours davantage le besoin de restreindre la juridiction des Évéques. La plupart des Moines n'étaient point admis à la prêtrise. Soit pour parvenir à cet honneur, soit afin de se délivrer des ennuis du cloître, ennuis que l'étude ne changeait pas en plaisir pour tous, il s'en rencontrait qui s'insinuaient dans la familiarité de l'Évêque; d'autres se voyaient, malgré eux, élevés au sacerdoce et employés dans les diocèses.
m: LA COMIWGMK I)K JKSIS. lUl
Ces deux cas, fort communs aux premiers siècles, devenaient une plaie faite à la discipline conventuelle. Différents Conciles, celui d'Agde, le premier d'Orléans, et le troisième d'Arles y remédièrent en interdisant aux Moines de sortir de leurs monastères et en défendant aux Evêques de leur conférer la prêtrise sans Tasserlti ment de l'Abbé. Viennent ensuite les discussions sur l'administration des biens et la nomination des supérieurs, et c'est encore en faveur de l'Etat monastique qu'elles furent décidées. Voici le premier exemple d'une restriction à la juridiction des Evêques sur les Moines , et ce sont des Conciles français qui les donnent.
On n'a pas manqué de faire de l'exemption des Religieux un texte d'accusation contre la cour romaine. Lorsqu'en France il y avait encore des Jansénistes et des Gallicans, lorsqu'en Allemagne il se trouvait des théologiens joséphistes, la thèse pour ou contre se soutenait avec plus ou moins de logique ou d'âcreté. Maintenant qu'une pareille controverse est mise à néant en Allemagne et en France pair la suppression légale d'à peu près tous les Ordres religieux, cette thèse, qui amassa tant de flots d'encre et d'injures contre les deux partis, est devenue un point historique comme un autre. On doit le juger avec impartialité.
Nous ne croyons pas à l'efficacité du Gallicanisme actuel. A notre sentiment, c'est un hors-d'œuvre bon tout au plus à entretenir dans de vieux préjugés quelques professeurs de séminaire, des légistes et des Universitaires.
Nous ne sommes pas ultramontain ; nous n'accordons pas aux Papes tous les pouvoirs temporels ou politiques dont certains partisans trop exaltés du Saint-Siège ont tâché de l'investir. Ilg croyaient à la suprématie pontificale, ils étudiaient cette grande question plutôt avec les lumières d'une foi enthousiaste qu'avec celles de la raison. Sans doute il était beau dans les siècles batailleurs ou ignorants de donner aux princes, emportés par leurs passions, un contre-poids, un juge et presque un maître : c'était la seule garantie accordée aux peu{)les ; mais les choses ne sont plus dans la môme situation, et la haute intelligence des Souverains-Pontifes a parfaitement su le comprendre. Ils ont, par leur discrétion, mis un terme à ces querelles.
Nous n'accepton» des anciennes discussions que la nécessité
bien démontrée de les éviter. Mais, tout en adoptant cette doctrine de conciliation, qui entre dans les intentions de la cour Romaine et du Clergé français et allemand, nous pensons qu'il est indispensable de poser nettement Tétat de la question.
Avant donc que les Papes se fussent occupés de cette exemption, elle existait déjà : elle est l'ouvrage des Évoques eux-mêmes et de leurs synodes. Ce sont les Evoques qui ont provoqué cette disposition dans leurs assemblées provinciales ; disposition qui fut ensuite confirmée par les Conciles généraux de Latran, de Lyon et de Trente, limitée et modifiée par les Souverains-Pontifes.
Ainsi que toutes les mesures disciplinaires, l'exemption des Ordres religieux a été le fniit de l'expérience de plusieurs siècles ; corroborée de nos jours par la décadence totale de l'Etat religieux , partout où les Réguliers ont été soustraits à leurs supérieurs naturels , et assujettis à la juridiction des Ordinaires , comme en Autriche et en Russie. Otez l'exemption, et bientôt il n'y aura que désordre et confusion , et avec la meilleure volonté du monde, les Évêques ne pourront l'empêcher. La faveur ou la parenté de quelque personne haut placée, la nécessité de pourvoir à quelque besoin prétendu urgent, enfin une foule de motife spécieux arracheront à la solitude le Chartreux pour le placer à la tête d'une paroisse ; convertiront le Capucin en professeur de collège et le Trappiste en missionnaire ; tel couvent de Religieuses, vouées à la vie contemplative , deviendra une maison d'éducation.
Il ne faut donc pas s'étonner que les Souverains-Pontifes, depuis saint Grégoire le Grand jusqu'à nos jours , aient si fortement et si constamment maintenu l'exemption de l'Etat religieux. Sans doute, on rencontre des Evêques bien intentionnés, mais peutêtre pas assez clairvoyants , fort contrariés de ce point de discipline ; ce qui est bien plus gétiéral, ce qui est sans exception aucune , c'est qu't)n ne trouvera jamais un ennemi de l'Église qui ne le soit encore de l'exemption des Religieux ; ils savent bien que c'est là une question de vie ou de mort pour tout l'Ordre monastique.
Lorsqu'aprés les événements de 4 830, en Belgique , plusieurs Ordres religieux, profitant de la liberté d'association, se réunirent
dans quelques-unes de leurs anciennes maisons , de vieux débris joséphistes firent entendre leurs voix contre Texemption ; mais le zélé archevêque de Malines , le cardinal Sterckx , ayant consulté le Saint-Siège, leur ferma la bouche par une lettre circulaire du 15 janvier 1836. « C'est la volonté de sa Sainteté Grégoire XVI , disait-il , quer les Religieux demeurent exempts de la juridiction des Ordinaires ; exemption, ce sont les paroles du Saint-Pére, dont les lois de l'Eglise, la longue expérience de plusieurs siècles, et plus encore la haine des hérétiques et des incrédules ont prouvé l'utilité. »
Telle a toujours été la conviction des Évoques éclairés. Préoccupés de la redoutable charge qui pèse sur leur conscience , ils voyaient, comme dit saint Bonaventure, tib. opoL, q. 10., avec grande consolation , s'employer au salut de leurs ouailles tant et de si utiles ouvriers, dont au jour du jugement ils n'auraient pas à répondre ni pour les mœurs ni pour la conduite.
La troisième classe de privilèges comprend les privilèges propres à chaque Ordre en particulier. En faire une énumération détaillée serait superflu; il importe seulement de savoir qu'ils se réduisent à deux espèces : 1** exemption des charges incompatibles avec le but et la fm de l'Ordre ; 2** faveurs , grâces et pouvoirs spirituels concédés pour atteindre plus facilement cette même fm et pour encourager les Religieux à tendre sans cesse vers le but qu'ils se sont proposé.
Ainsi les Instituts monastiques s'attachant à la vie contemplative , au silence et à la solitude ; ceux qui se vouent à l'instruction de la jeunesse dans les Universités ,.dans les Ecoles , dans les Séminaires , dans les Collèges ; ceux qui desservent les Hôpitaux et secourent les mourants , se sont vus exemptés par les Souverains-Pontifes de l'obligation d'assister aux processions et à quelques autres cérémonies déterminées : tels sont les Chartreux, les Ermites Camaldules, les Carmes-Déchaux, les Clercs-Réguliers de la Société de Jésus, des Écoles Pies, les Frères Somasqucs, ceux de Saint Paul, les Serviteurs des Infirmes de Saint-Camille, les Hospitaliers de Saint-Jean de Dieu et quelques autres.
Parmi les faveurs accordées aux Religieux voués plus particulièrement au saint ministère , c'est le pouvoir de prêcher et de
lOi CHXV. II. — HISTOIRK
confesser , d'absoudre des censures et cas réservés , do donner certaines dispenses et de commuer les vœux , qui tient le premier rang. Ce privilège , qui paraît exorbitant, a excité bien des troubles dans l'Église. On l'a reproché aux Ordres -Mendiants et surtout aux Jésuites. Contre les premiers, ce ne fut jamais qu'une question cléricale ; pour les seconds , on en fit à diverses reprises une véritable question politique.
L'histoire parlera souvent de ces débats ; mais , afin de juger sans passion , il est rationnel de distinguer deux époques, celle qui précède, et celle qui suit le Concile de Trente.
Les privilèges des Réguliers , avant le Concile œcuménique , nous apparaissent comme d'intolérables abus, maintenant que nous les étudions avec les habitudes introduites dans le Clei^é par la discipline de l'Eglise. La pluralité des bénéfices à charge d'âmes a disparu. Chaque diocèse a son chef et son administration déterminée. L'intervention d'un si grand nombre de prédicateurs et de confesseurs appartenant à des Ordres religieux munis des pouvoirs les plus étendus , entièrement indépendants de l'Ordinaire , exerçant le ministère sans aucun conteste de la part du gouvernement diocésain , rendrait l'administration impraticable ; elle l'entraverait à chaque pas et jetterait partout la plus déplorable confusion. Cela est évident; personne ne songe à le nier. Mais il n'en était pas ainsi avant le Concile de Trente. Les Croisades , les guerres civiles , le grand Schisme d'Occident éloignaient beaucoup d'Évêques de leurs diocèses. Ceux qui occupaient les sièges les plus éminents , les prélats en faveur ou les dignitaires ecclésiastiques que les rois faisaient asseoir à leurs côtés dans les conseils de la couronne,» possédaient en même temps plusieurs èvêchés souvent très-éloignés les uns des autres. Par malheur ils ne résidaient dans aucun.
Des premiers pasteurs qui devaient offrir l'exemple , le désordre passait dans les rangs inférieurs de la hiérarchie. L'Eglise aurait pu s'abîmer sous le poids de tant d'excès. Les peuples, oubliés par leurs Évêques, oubliaient à leur tour les principes, et perdaient la foi que personne ne rappelait à leurs cœurs.
Dieu suscita les Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, les Ermites de Saint-Augustin et les Carmes. Alors une
m LA COMKVGMK 1)K JÉSUS, 105
multitude de Religieux qu'avait frappés le délaissement dans lequel les peuples languissaient , parcoururent l'Europe ; ils prêchèrent , ils administrèrent les sacrements , ils suppléèrent au vide fait par l'absence des pasteurs titulaires.
Les Papes , conservateurs et distributeurs des trésors de l'Eglise, étaient témoins du zèle des uns, de la négligence des autres. Il leur sembla juste , même pour l'avantage des peuples , de témoigner la gratitude du Saint-Siège à des hommes dont la vit se consumait en travaux apostoliques. D'abord ils ne voulaient pas être ingrats ; bientôt leur reconnaissance ne connut plus de bornes , elle accabla de faveurs et de privilèges les Ordres religieux.
Nécessaires dans certaines circonstances , ces mesures devaient à leur tour dégénérer en abus : le Concile de Trente y remédia en imposant à tous les Évêqueset pasteurs l'obligation de résider. On coupait court ainsi à la pluralité des bénéfices à charge d'âmes. En même temps , et afin de donner satisfaction aux Evêques , le Concile statua que dorénavant il ne serait permis à aucun Régulier de confesser ou de prêcher sans le consentement ou la bénédiction de l'Ordinaire. Cette loi, toujours en vigueur, est obligatoire pour toutes les Sociétés religieuses.
Quant à l'absolution des censures et cas réservés par l'Evéque, les Réguliers ne peuvent en absoudre que sous son autorisation.
Il n'en est pas de même pour les censures papales : après le Concile de Trente , les Souverains-Pontifes ont plus d'une fois accordé le pouvoir d'absoudre de plusieurs de ces cas réservés ou censures. Le Pape avait-il ce droit? Tel est le point à débattre.
Le Saint-Siégc en avait investi les Ordres-Mendiants en général et ensuite la Compagnie de Jésus. De là est née cette polémique incessante dans laquelle les Parlements et les Evêques intervinrent , tantôt contre la cour de Rome , tantôt contre les Ordres religieux , toujours et .partout contre les Jésuites.
Le temps a usé ces récriminations. Les nouvelles lois qui régissent une partie de l'Europe les ont rendues impossibles ; mais, en nous reportant aux siècles passés , nous croyons qu'il y a eu
parfois erreur et injustice dun côté et de l'autre*. Néanmoins, tout Catholique sincère ne doit pas se hâter de taxer d'imprudence ou de légèreté les mesures générales prises par les Papes pour le gouvernement de l'Eglise. Personne ne leur conteste le pouvoir de porter des censures. Il est inhérent à la chaire de Pierre ; qui donc alors révoquera en doute leur droit de déléguer qui bon leur semble pour relever de ces mêmes censures ?
Mais, dit-on, pourquoi les Souverains-Pontifes n'accordentîls pas ces pouvoirs au Clergé séculier , aux Curés , plutôt qu'aux Réguliers-Mendiants ? Ces faveurs n'iraient-elles pas mieux aux prêtres , qui , par vocation et en Vertu de leurs charges , participent au ministère pastoral des Evêques , et sont leurs coopérateurs d'office pour la direction des âmes?
Avant de répondre a cette difficulté, il est bon de constater un fait. Le Clergé sécuUer, les Curés surtout, par leur position dans le monde, par les devoirs qui leur sont imposés, par leurs relations extérieures et nécessaires avec leurs paroissiens , se voient constamment exposés au blâme , à la critique, aux soupçons et à des défiances injustes. Quelque prudents qu'ils soient, ils ne peuvent pas, ils ne doivent pas répondre à toutes les exigences.
De cette situation forcée , il suit que parfois les fidèles répugnent à ouvrir le fond de leurs consciences aux prêtres avec lesquels ils vivent tantôt dans la même cité , tantôt sous le même toit. Ces fidèles préfèrent s'adresser à des confesseurs religieux , à des missionnaires dont ils ne sont pas connus, et avec lesquels ils n'auront jamais de relations. N'accorder ces pouvoirs qu'aux Curés, deviendrait donc à peu près chose inutile. Le but de la concession ne serait pas atteint précisément à l'égard des personnes qui éprouvent le besoin le plus direct de cette concession.
Le tempérament adopté par le Saint-Siège ne froisse aucune susceptibilité. Il permet , au contraire , d'utiliser ces réserves et même d'en adoucir la rigueur. De cette délégation , il ne résulte aucun embarras dans le gouvernement des Évoques. Ces pouvoirs, en effet , n'ont de valeur que pour le for de la conscience. Ils
■ i Sans doute il peut y ayoir eu erreur ou injustice de la part (ies Réguliers et do leurs adversaires, jamais du cûlé de l'Eglise. (^Note de VéàWur)
cessent du moment où le crime , et le péché par conséquent , sont portés au tribunal de l'Ordinaire.
Quant aux Jésuites , dont les adversaires se sont plu à exagérer les privilèges et à en presser le sens jusqu'à l'impossible , un fait seul les justifie ; c'est la fameuse Déclaration des Evéques de France , réunis en assemblée générale du Clergé en 1762 *.
Quatre seulement sur cent trente Evoques protestèrent contre ce manifeste , dans lequel l'Eglise gallicane témoigne publiquement qu'elle n'a^aucune plainte à faire à ce sujet contre l'Institut. Cet acte officiel , et sur lequel nous reviendrons en son temps , répond à beaucoup de défiances ; car ce ne seront certainement pas les prélats français qu'on accusera de trop de condescendance, lorsqu'il s'agit de la défense de leurs droits.
Et , chose remarquable, mais qui n'est pas assez connue, lorsque, le 7 août 1814 , Pie VII jugea à propos de rétablir la Compagnie , craignant de rallumer des passions que les révolutions les plus étonnantes n'avaient pas amorties, il évita soigneusement de faire mention des privilèges autrefois accordés à l'Institut ; toutefois en vertu de la communication usitée entre les divers corps religieux, les autres Ordres continuèrent à participer à ces faveurs.
Il ne nous reste maintenant qu'à faire connaître les privilèges ou lois particulières inhérentes à la nature même de l'Institut, et qui, par conséquent, lui sont exclusivement propres.
1*> Perpétuité du Général.
2** Durée du noviciat au-delà d'un an et prolongation du temps d'épreuves pendant plusieurs années avant les vœux publics ou solennels.
3** Admission aux Ordres sacrés après les vœux simples et avant les vœux publics ou solennels.
4r*> Admission aux Ordres sacrés sans interstices. %
5** Renvoi ou démission de la Compagnie de Jésus , avec dispense des vœux tant publics que simples par l'autorité du Général.
6*> Exemption du chœur.
« Collection des procès-verbaux des assemblées du Clergé de France, t. fin, S* partie, noies, p. 334.
7° Distinction des différentes classes de personnes qui fomient la Société avec leurs attributions et capacités respectives.
8* Faculté d'avoir dans toutes leurs demeures un oratoire où ils peuvent célébrer la sainte Messe , même sur un autel portatif , et y recevoir les Sacrements , même en temps d'interdit , et cela non-seulement pour les membres de la Compagnie, mais encore pour leurs serviteurs.
9<* Exemption de toute obligation d'accepter ou d'exercer l'emploi de visiteur, de directeur des Monastères de Religieuses , à moins d'un ordre du Saint-Siège.
10** Faculté d'absoudre des censures, de dispenser dans les empêchements de mariage ; faculté de bâtir , de bénir et de réconcilier les églises, etc., dans les pays infidèles où il n'y a pas d'Évêques.
41" Faculté de faire des contrats sans intenention des chapitres , par la seule autorité du Général.
12<> La Compagnie de Jésus est déclarée Ordre-Mendiant ; elle participe à tous les privilèges des autres Sociétés mendiantes.
13*> Faculté de gagner toutes les Indulgences accordées aux autres églises et oratoires des lieux où se trouvent les membres de l'Ordre de Jésus , en accomplissant les conditions dans leur propre église, ou oratoire.
Les privilèges relatés sous les dix premiers numéros ont été foncédés par les Papes Paul III , Jules III , et Pie IV depuis l'année 154.0 jusqu'à 1561.
La vingt- cinquième et dernière session du Concile de Trente, où il est fait mention de la Compagnie de Jésus, se tint les 3 et 4 décembre 1 563 ; et , malgré la sévère justice apportée par l'Eglise assemblée pour la reforme des abus, l'Église, par l'organe de ses Jfremiers Pasteurs, fit la déclaration suivante ^ :
« Cependant le saint Synode n'entend point innover ou empêcher que la Religion des Clercs de la Société de Jésus puisse ser\'ir le Seigneur et son Église , selon leur pieux Institut approuvé par le Saint-Siège apostolique.
Bien qu'elle ne concerne directement que le décret du Concile
» u Per luec Innion sancla SynoJus non iitlcndil nliquid innovnre aul prohibera»
sur la renonciation des Novices et sur leur profession à faire aussitôt après le Noviciat , cette déclaration , dans les circonstances, est néanmoins quelque chose de plus : elle devint une approbation indirecte assez claire de Tlnstitut , tel que les Souverains- Pontifes eux-mêmes l'avaient approuvé, tel qu'il subsistait, avec ses usages, ses privilèges et sa forme de gouvernement.