‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédidts et authentiquesChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Paivquicr-Rrouct el Snlmoron, nonces aposinliques en Irlande. — Persécutions de Henri V11I.— Inslructions donui^es pnr Ignace aux deux Jésuites légats d» Pape.

— Situation de l'Irlande. — Ce qu'y fout Brouel et Salmeron.— Ils rentrent en Italie. — Leurs missions h Foligno.— Lefèvre et Layn'es. — Laynès à Venise. — LUIuiversilé de Paris. — Commencement de l'Ordre de Jésus en France. — Guillaume Duprat son premier proicctcur.— Le docteur Postel veut entrer dans rinsliliit.— 11 est obligé d'en sorlir.— Origine de l'Université de Paris et des autres Universités.— Son mode de gouverner et d'instruire. — Rodriguez en Portugal. — Ses succès et ceux de X«vier. — G)liége de Colmbre. — Le Père Araoz en bispagne. — Lefcvre en Allemagne. — Situation de l'Empire — Le ïay et Lefèvre aux diètes de Worms , de Spire et de Ralisbonne. ~ Bobadilla en Allemagne. — Lefèvre à Maycnce — A Cologne.— 11 va en Portugal. — Il revient en Allemagne.

— L'empereur Charles-Quint el le* Protestants. — Le Père Canisius député par l'électoral de Cologne auprès de l'empereur. — Lefcvre retourne en Espagne. — Son apostolat.— Il revient mourir à Rome.— OEuvres d'Ignace.— Ses fondations à Rome. — Comment il diriçe tous ses frères. — Prophétie de sainte Hildegarde contre les Jésuites.— Allégorie des sauterelles inventée par le janséniste Quesnel.

Tout en travaillant aux Constitutions de son Ordre , Loyola , qui savait que la vie de Thomme est un combat , n'épargnait pas plus ses forces que celles de ses compagnons. L'attaque était partout; selon lui, la défense devait se montrer aussi multiple. Dans sa tête, concevant les plans les plus gigantesques et les développant avec une si inflexible ténacité , il organisait les lois qui allaient régir la Société de Jésus ; il les préparait avec réflexion, il les coordonnait avec sagacité ; il prévoyait les obstacles et apprenait par l'expérience à les tourner ou à les vaincre. Des plus hautes considérations il descendait aux plus minimes détails, résolvant toutes les difficultés, mettant un frein à toutes les passions, et cherchant, dans l'extension même de son Institut, à donner à l'Église un ascendant qu'au milieu de ce siècle, si fécond en tur-

quin religio clericorom Societatis Jesu, juxia pium eorum Insliiutum a Sancta Sede aposlolica approbatum , Domino et ejus Ecclesiœ inservire possil.»

bulences , TÉglise semblait se refuser à elle-même*. De chaque cité, de chaque village , de plus d un couvent même, il sortait un ennemi armé de toutes pièces pour la combattre. A tous ces adversaires elle répliquait par des excommunications. Mais excommunier n'était pas répondre ; et quand les peuples, mus par Tattrait des nouveautés , apprennent à raisonner leur obéissance ou à mettre en doute la foi de leurs pères, toutes les foudres ecclésiastiques ne valent pas une démonstration.

Ignace avait parfaitement saisi le point essentiel. On tuait l'Église , on démantelait Rome en exagérant les fautes commises , en se faisant un levier des désordres qui s'étaient introduits quelquefois malgré elle dans l'administration des diocèses et des paroisses ; on calomniait le Saint-Siège, l'Episcopat et les Sociétés religieuses ; on les peignait sous d'odieuses couleurs ; on donnait à la doctrine des Apôtres et des Saints-Pères une interprétation coupable.

A toutes ces débauches de l'intelligence il pressait d'opposer de lumineuses discussions. Loyola ne recule point devant ce combat que le nombre des assaillants rendait si incertain , si périlleux même ; il lance sur tous ces champs de bataille théologique les soldats qu'il a formés pour la lutte et le martyre. Ces soldats courent à l'ennemi comme si rien ne pouvait effrayer leur courage.

Dans cette existence agitée qui leur était faite , ils avaient beaucoup étudié , beaucoup appris. Sur les bancs des Universités ils s'étaient montrés pleins d'érudition et de logique ; dans la solitude ils venaient de puiser cette force à laquelle les plus rudes fatigues ne devaient jamais faire crier merci. A des hommes ainsi préparés il n'y avait plus qu'à ouvrir la lice. La lice fut ouverte ; ils y entrèrent. Suivons-les tous dans le rapide mouvement qu'ils vont imprimer aux différents pays.

L'Angleterre , ce royaume que les Papes avaient surnommé l'île des Saints , se voyait livrée à tous les vertiges et à toutes les erreurs. Henri VllI , qui avait commencé son règne en s'improvisant théologien contre les Protestants afin de mériter le tiU*e de Défenseur de la foi, se laissait prendre lui-même au piège des

* Le tableau est un peu chargé. L'Eglise ne se manquir pas alors k eUe-mème. Du reste, elle attendait d'en liaut uu secotirs qui ne lui fit pas défaut {ISote de l'éditeur.)

idées novatrices. Chez lui ce n'était pas la conviction qui agissait : Henri VIII , époux légitime de Catherine d'Aragon, tante de l'empereur Charles-Quint , s'était épris d'Anne de Boleyn , une de ses sujettes ; il demande au Saint-Siège une dispense de divorce. L'affaire était grave ; le Saint-Siège l'examinait ; il écoutait les deux parties. Juge suprême, il allait sans doute prononcer que l'homme ne peut pas désunir ce que Dieu a uni sur la terre , lorsque les emportements du prince anglais tranchèrent la question.

Henri VIII se sépara de la communion romaine ; les courtisans suivirent son exemple ; une partie de la nation fit comme les courtisans, tous espérant entrer dans le partage des biens que le monarque confisquait. L'apostasie fut pour les Anglais ainsi que pour les Allemands un calcul plutôt qu'un acte de consciencîe. Le roi d'Angleterre , en supprimant les monastères et les moines, se substituait à leur place comme propriétaire ; il s'attribuait le droit d'en dépouiller les véritables possesseurs pour récompenser la complaisance politique et la félonie religieuse. Selon le docteur Lingard , le seul revenu des couvents s'élevait à la somme de 34,301 ,480 francs.

Mais en Irlande il se rencontra un peuple qui ne consentit pas à changer de foi aussi souvent qu'il plairait au souverain de changer de maîtresses. Les Irlandais demeurèrent fidèles à leur Dieu. Par le fait de la conquête ils avaient perdu leur nationalité ; de royaume indépendant ils étaient devenus vassaux de l'Angleterre; ils voulurent du moins rester catholiques. C'était contre leurs oppresseurs une protestation que trois cents ans de martyre ont immortalisée.

Avec le caractère implacable que Thistoire donne à Théritier des Tudor , une pareille résistance ne pouvait point passer impunie. Henri VIII sévit comme alors savaient sévir les despotes qui brisaient le lien d'unité catholique pour ne plus trouver dans le Saint-Siège des modérateurs ou des juges. Il organisa le plus terrible système de persécution , système que dans la Grande- Bretagne les révolutions ou les changements de dynastie ont toujours laissé en vigueur; il subsiste encore avec les aggravations que la légalité moderne a pu inventer.

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L*lrlande palpitait donc sous le couteau du boucher ; elle comptait ses martyrs par milliers ; la ruine s'asseyait à la porte de ses chaumières ; ici on proscrivait , là on confisquait ; partout on égorgeait. Le retentissement de toutes ces exactions parvint à Rome , où Robert , archevêque d'Armagh , s'était réftigié. Ce prélat , Ecossais d'origine et aveugle de naissance , ne devait qu'à sa science l'honneur d être assis sur le premier siège d'Irlande.

Au tableau de tant de persécutions tracé par le pasteur luimême, Paul III s'émeut. Il comprend que la Chaire de saint Pierre doit à ce peuple un grand témoignage d'amour , de pitié e d'encouragement. Il faut qu'il lui députe des hommes aussi préparés à braver l'appareil des supplices que la misère et la mort , des hommes remplis de l'esprit de vie, et qui , par leur science comme par leurs vertus , pourront maintenir les Irlandais dans la Foi et les consoler dans leurs maux.

A la prière de l'archevêque d'Armagh , Ignace est appelé ; le Pape lui demande deux de ses Pères. Cbdure est désigné; mais la mort le frappe dans l'intervalle. A son défaut, Pasquier- Rrouet et Salmeron sont chargés de cette mission. Elle importait tant à l'Eglise, que Paul III ne crut pouvoir mieux faire que d'investir les deux membres de la Compagnie de Jésus de toutes les prérogatives attachées aux nonciatures apostoliques.

Salmeron et Pasquier-Brouet étaient légats du Saint-Siège. Ils acceptaient avec joie les périls de l'ambassade ; mais ils n'ambitionnaient point l'éclat ouïes honneurs de ce titre. Ils partaient de Rome seuls , sans provisions, sans argent, ainsi que les Apôtres se mettaient en route pour conquérir le monde.

Ce dénûment dans une haute dignité politique avait quelque chose de si inusité qu'il ne fut pas perdu même à Rome. François Zapata , notaire apostolique , songeait à se consacrer à la Société de Jésus. Accompagner les deux Pères dans cette mission , c'était dignement commencer son noviciat ; il offre de subvenir aux frais ou voyage, heureux à ce prix de partager leurs travaux et leurs dangers. Le 10 septembre 1541, tous trois se mirent on route. Loyola n*avait pas voulu les laisser partir sans instnictions secrètes ; il leur traça de sa main un plan de con-

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. iiî{

duite dont l'habileté ferait honneur au diplomate le plus consommé.

«f Je vous recommande , leur dit-il dans cet écrit , monument de la connaissance qu'il avait des hommes et des affaires , je vous recommande d'être avec tout le monde en général , mais surtout avec vos égaux et vos inférieurs , sobres et circonspects dans vos paroles , toujours disposés et patients à écouter , prêtant une oreille attentive jusqu'à ce que les personnes qui vous entretiennent vous aient dévoilé le fond de leurs sentiments. Alors vous leur donnerez une réponse claire et brève , qui prévienne toutes les instances. Afin de vous concilier la bienveillance des hommes dans le désir d'étendre le royaume de Dieu , vous vous ferez tout à tous, à l'exemple de l'Apôtre, pour les gagner à Jésus- Christ. Rien, en effet , n'est plus propre que la ressemblance des goûts et des habitudes à se concilier l'affection , à gagner les cœurs. Ainsi, après avoir étudié le caractère et les mœurs de chaque personne, vous chercherez à vous y conformer autant que le permettra le devoir ; en sorte que, si vous traitez avec un caractère vif et ardent , vous secouiez toute lenteur ennuyeuse. Il faut, au contraire, devenir un peu lents et mesurés si celui auquel vous parlez se montre plus circonspect et plus pesé dans son discours. Du reste, si celui qui doit traiter avec un homme de tempérament irascible a lui-même ce défaut, et s'ils ne s'accordent pas en tout l'un et l'autre dans leurs jugements , il est grandement à craindre qu'ils ne se laissent emporter à quelque accès de colère. C'est pourquoi celui qui reconnaît en lui cette propension doit s'observer avec le soin le plus vigilant et munir son cœur d'une provision de force pour que la colère ne le surprenne pas ; mais qu'il supporte plutôt avec égalité d'âme tout ce qu'il souffrira de la part de l'autre , fût-il même son inférieur. Les contestations et les querelles sont bien moins à craindre de la .part des esprits tranquilles et lents que de celle des personnes vives et ardentes.

» Pour attirer les hommes à la vertu et combattre l'ennemi du salut , vous emploierez les armes dont il se sert afin de les perdre : tel est le conseil de saint Basile. Lorsque le démon attaque un homme juste, il ne lui découvre pas ses pièges , il les

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cache au contraire, et ne l'attaque qu'indirectement , sans combattre ses pieuses inclinations, feignant même de s'y conformer; mais peu à peu il l'attire et le surprend dans ses pièges. Ainsi convient-il de suivre une marche semblable pour retirer les hommes du péché. Commencez par louer avec prudence ce qu'ils ont de bon , sans attaquer d'abord leurs vices; lorsque vous aurez gagné leur confiance , appliquez le remède propre à les guérir. A l'égard des personnes tristes ou troublées , montrez en leur parlant, autant que vous le pourrez, un visage gai et serein; usez de la plus grande douceur dans vos paroles, afin de les ramener plus aisément à" un état d'âme tranquille, combattant un extrême par un extrême.

» Non-seulement dans vos sermons , mais encore dans vos discours particuliers , surtout lorsque vous réconcilierez entre eux des ennemis , ne perdez pas de vue que toutes vos paroles peuvent être publiées , ce que vous dites dans les ténèbres manifesté au grand jour. Dans les affaires anticipez le temps plutôt que de différer ou d'ajourner. Si vous promettez quelque chose pour demain , faites-le aujourd'hui.

» Quant à l'argent , ne touchez pas même à celui qui serait fixé pour les dispenses que vous accorderez. Faites-le distribuer aux pauvres par des mains étrangères ou employez-le en bonnes "œuvres, afin que vous puissiez , si besoin était, assurer avec serment que dans le cours de votre légation vous n'avez pas reçu une obole. Lorsqu'il faudra parler aux grands, que Pasquier- Broueten soit chargé. Délibérez entre vous dans tous les points sur lesquels vos sentiments seraient partagés ; faites ce que deux sur trois auraient approuvé ; écrivez souvent à Rome durant votre voyage , aussitôt que vous serez arrivés en Ecosse , et aussi quand vous aurez pénétré en Irlande ; ensuite rendez tous les mois compte des affaires delà légation. »

Dans ces instructions , Loyola se garde bien de parler de celles que le Souverain-Pontife a données ; il reste en dehors de la politique. Salmeron et Brouet sont les délégués du Pape; ils ont sa confiance; Ignace s'efforce de la leur faire mériter, mais il ne va pas au-delà. Il sait que les nouveaux légats ont des caractères diamétralement opposés : que Salmeron est vif, que Brouet a

dans le cœur quelque chose d angélique et de persuasif; c'est Brouet qu'il charge de communiquer avec les grands. Tout est combiné par lui de manière à ne blesser ni l'un ni l'autre, et à les faire concorder tous deux pour l'intérêt de l'Église.

La guerre éclatait aux frontières de France lorsque les deux Nonces ftirent obligés de traverser ce royaume ; ils parvinrent cependant en Ecosse. Jacques V, neveu de Henri Vlll et père de Marie Stuart, y régnait. Henri avait beaucoup d'empire sur Jacques , et il faisait tous ses efforts pour l'entraîner dans ses erreurs ou du moins pour séduire l'Ecosse. Paul III avait écrit à Jacques Stuart; il le suppliait de rester fidèle à la vieille Religion , et lui annonçait que les deux Pères de la Compagnie de Jésus étaient accrédités par le Saint>Siége en qualité de légats en Ecosse et en Irlande. Salmeron et Brouet voient le roi; ils l'exhortent , dans l'intérêt de l'Église et dans celui de sa couronne , à ne pas déserter la Foi. Jacques leur promet de résister aux prières de Henri VIII. De là ils passent en Irlande.

En Ecosse, ils n'avaient qu'à étudier la situation des esprits ; en Idande, ils devaient consoler et fortifier. Ce fut au commencement du carême de l'année 1542 qu'ils y pénétrèrent.

Partout le spectacle de la désolation et de l'épouvante; à chaque pas des calamités plus grandes encore que celles dont ils s'étaient formé l'idée. Le tyran ne se contentait pas d'opprimer la Religion catholique, il sacrifiait à ses caprices sanguinaires l'avenir même du pays. Le peuple était dépourvu d'instruction et de guides : d'instruction, parce qu'on espérait l'amener par l'ignorance à l'apostasie ; de guides, parce qu'il plaisait à Henri Vlll et à ses agents de le persécuter ou de le massacrer. L'Angleterre s'affranchissait du joug de Rome ; elle se faisait libre ; sa liberté était pour l'Irlande un esclavage.

L'Irlande avait le droit de choisir ses Évêques et de nommer ses pasteurs de second ordre ; ce droit fut anéanti avec tous les autres. A l'exception d'un seul, tous les seigneurs avaient, par peur ou par cupidité, prêté un serment solennel d'obéissance à l'édit de Henri Vlll. Ce serment n'était pas seulement obligatoire pour les édits, il le devenait encore pour la volonté même du roi ; or, la volonté de Henri Vlll, c'était l'arbitraire sans frein,

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sans contre-poids, et se transformant avec la cruelle mobilité dont s'imprègnent tous les actes de ce prince.

Henri Vlll avait pensé à tout : dans ses calculs, le Saint-Siège ne pouvait pas abandonner à sa merci ces populations catholiques : le Pape viendrait à leur secours, soit par lettres, soit par ses légats. Il fallait donc effrayer ceux qui se mettraient en correspondance avec Rome et intimider ses envoyés. Henri ne recula devant aucun moyen : il fut ordonné, sous les peines les plus sévères, de brûler toutes les lettres venant du centre de la Catholicité, et de livrer au roi d'Angleterre ou au vice-roi d'Irlande les légats qui auraient mis le pied sur ce sol désolé.

Quand Brouet et Salmeron, déguisés, presque mendiants, entrèrent dans le royaume, la terreur était portée à son comble : on craignait de s'interroger du regard, on refusait même de se comprendre. L'hospitalité était un crime ; la délation, un acte de patriotisme ; le silence lui-même, une condamnation anticipée. 11 avait fallu des miracles d'intrépidité pour parvenir dans un pays dont les frontières étaient hérissées de soldats. Pour y séjourner, on devait à chaque heure du jour et de la nuit exposer sa vie, car il se rencontrait partout des espions, des gens armés, des fanatiques ou des bourreaux.

Brouet et Salmeron se voyaient sans asile sur une terre inconnue ; leur courage ne se démentit cependant point. On les fuyait comme étrangers, on les redoutait comme prêtres. Peu à peu ils surent gagner la confiance des plus fidèles ; ils s'entretinrent avec eux ; ils leur apprirent la mission dont ils étaient chargés. Bientôt ils eurent autour d'eux un troupeau que leur audace rendait audacieux.

Un séjour prolongé sous le même toit n'était pas possible, c'eût été exposer les hôtes qui les recevaient. Salmeron et Brouet changent de retraite toutes les nuits ; mais dans ces courses si souvent répétées, ils trouvent un adoucissement à leurs fatigues, un encouragement à braver des périls toujours nouveaux. Ils ravivent la ferveur, ils fortifient la prudence, ils enseignent aux persécutés les devoirs qu'ils ont à remplir, les pratiques pieuses qu'il importe de conserver pour maintenir la foi. Ils confessent, ils administrent, ils rendent la paix aux consciences, ils éclaircissent les

doutes ; ils excitent les forts, ils soutiennent les faibles ; et, dans ce ministère de réconciliation, ils usent des pleins pouvoirs qu'ils ont reçus du Saint-Siège. ^

Ils parlaient à des peuples dont le patrimoine était la proie des Anglais : mais ces peuples, pauvres et persécutés, ne consentaient pourtant pas à priver l'Église leur mère des revenus dont elle a besoin. Des dispenses, des grâces étaient nécessaires ; Salmeron et Brouet les accordaient sans rien demander. Fidèles à l'ordre de Loyola, ils refusaient même ce que la charité des Irlandais essayait de leur faire accepter ; ou, s'ils imposaient une légère taxe, cette taxe n'était jamais perçue par eux. Les légats avaient engagé les Catholiques à désigner pour cet office des personnes dignes de leur confiance. Les Catholiques choisirent presque partout leurs Évoques, proscrits comme eux. Ces taxes furent consacrées à restaurer les églises, à soulager les veuves, à donner du pain aux orphelins, et à préserver de tout contact impur l'honneur des jeunes filles.

Trente-quatre jours avaient suffi aux deux Nonces pour parcourir toute l'île. Les Irlandais savaient enfin que leurs souffrances rencontraient à Rome , sur le trône pontifical , un père qui compatissait à leurs maux , qui applaudissait à leur persévérance. Il les bénissait de loin, comme Brouet et Salmeron accouraient les bénir en son nom. La joie des Catholiques fut plus grande que leur discrétion.

A leur front qui ne se courbait plus sous le bâton des tyrans subalternes , à l'énergie qui se révélait dans leurs regards , à l'espérance dont chaque parole divulguait le secret, les sectaires comprennent que dans l'Irlande, dont ils ont fait un désert, il se passe quelque chose d'inusité. Ils se mettent en mesure de déjouer les projets qu'ils soupçonnent. La haine et le fanatisme rendent clairvoyants : ils découvrent la présence des envoyés de Rome.

Leur tête est à l'instant mise à prix. La confiscation des biens et la peine de mort sont prononcées contre toute famille ou tout individu qui accordera asile à Salmeron et à Brouet. Le but de leur mission était rempli. Le Souverain-Pontife, prévoyant les persécutions qu'un séjour trop prolongé dans l'Ile attirerait nécessairement sur les Catholiques du pays et sur les deux Pères, avait ordonne par écrit à ^es derniers de retourner en Italie , si

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leur présence provoquait de nouveaux malheurs. Us se déeident à obéir.

Pasquier-Brouet et Salnieron s'arrachent aux larmes des malheureux qu'ils ont soutenus ; ils leur promettent aide et appui , car un dessein qui ne pouvait naître que dans la pensée d'un disciple de Loyola tenait leur dévouement en éveil. Ces deux proscrits avaient formé un noble complot. Ils espéraient arriver à Londres et trouver moyen d'entretenir Henri VIII.

Là, ils auraient, à force d'éloquence et de charité, désarmé la cx)lére du roi , et plaidé devant le tribunal de sa conscience la cause de la Religion catholique et celle des mœurs. Ce plan était impraticable. S'il eût réussi en partie, si les deux Nonces eussent pu mettre le pied à Londres , leur arrêt de mort et leur exécution chargeraient d'un nouveau crime l'histoire de Henri VIII. Mais ce martyre était à leurs yeux chose de peu de conséquence , ils avaient un but, ils y marchaient en aveugles, comme un soldat court à la victoire.

A peine ont-ils touché le sol écossais que d'insurmontables obstacles s'élèvent de toutes parts. L'Ecosse est en feu. A l'exemple de l'Angleterre , elle a sa révolution religieuse. Ses apôtres de schisme , ses prédicants poussent encore plus loin que le schisme le désordre de leurs principes et l'interprétation abusive des textes sacrés. Knox, disciple de Calvin, s'est mis à la tète d'une armée de Puritains, et, par le fer et par le feu, il gouverne dans les campagnes.

Toutes les avenues se fermaient devant les deux Pères. Ils s'embarquent pour Dieppe; de là ils vont à Paris, où les attendaient des missives du Saint-Siège. Paul III leur enjoignait de retourner en Ecosse. Avant d'exécuter cet ordre, qu'ils avaient déjà accompli sans connaître les intentions du Pape , ils lui transmettent les informations détaillées qu'ils ont recueillies sur l'état de ces contrées, et ils attendent ses instructions. On leur mande de revenir sur-le-champ en Italie. Zapata reste à Paris pour terminer ses études ; eux partent à pied comme ils ont toujours cheminé.

La France était en guerre avec l'Espagne. La duplicité , les ruses de Charles-Quint rendaient les autorités soupçonneuses. La

UK LA COxVir.VGME DK JÉSLS, 119

présence à Lyon de deux étrangers dont les vêtements, usés par de longs voyages , contrastaient d'une manière si tranchée avec leur langage, éveilla les défiances. Salmeron était espagnol, Brouet ne se réclamait de personne. On les accuse d'être des espions : on les emprisonne. Les cardinaux de Tournon et Gaddi résidaient dans la ville. Ils reconnaissent les deux Pères , les font traiter avec tous les honneurs dus aux légats de la cour romaine ; puis , afin d'achever la route en sécurité , ils leur fournissent de Targent, des chevaux et des guides.

Ainsi se termina la nonciature d'Irlande. En apprenant qu'il n'avait pas été donné aux Jésuites d'accomplir tout le bien qu'il se promettait , l'archevêque d'Armagh s'écrie : « Si les brebis n'entendent pas la voix de leur pasteur , j'obtiendrai peu. » Et cet Évêque, qui n'avait que les yeux de la foi, part le jour même. Il échappe à tous les dangers , s'introduit en Irlande, parcourt son diocèse en tous sens, et donne au bien commencé par Salmeron et Brouet toute l'extension possible.

Ils n'avaient pas encore eu le temps dégoûter quelques jours de repos, que le travail de l'apostolat s'offrait à eux sous une autre forme. On était au mois de décembre 1542, et de toute l'Italie il ne s'élevait qu'un cri. Le schisme et l'hérésie l'enveloppaient.

La Catholicité avait besoin de paix, et les deux royaumes à la tète de la civilisation, la France et l'Espagne, rompaient le traité que Paul III avait eu tant de peine à leur faire conclure. Le Turc, avec sa flotte, menaçait l'Italie; mais ce n'était pas là le plus formidable ennemi. Le Pape désirait , avant tout, conjurer les maux de l'Église.

Les Pères de la Société de Jésus se dispersaient dans toutes les villes comme des sentinelles avancées. Brouet et Salmeron étaient disponibles. 11 les charge de partir pour Foligno, où l'ivraie avait déjà presque étouffé le bon grain. La ville de Foligno se rend à la voix de la Religion. Le cardinal Moroni, évêque de Modène , prie Loyola , en 1543 , de lui envoyer un de ses enfants. Salmeron est désigné. Il veut se faire entendre. L'hérésie avait dans cette cité des auxiliaires si actifs que personne ne se dérangea pour l'écouter.

Salmeron ne s'intimide pas. On l'accuse d'être hostile à l'Eglise , parce qu'il va prouver au peuple que les sectaires trom-

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pent sa bonne foi. On le défère même aux tribunaux de Rome pour qu'il y ait à justifier sa doctrine. Ignace le rappelle sur-lechamp. Salmeron comparaît devant ses juges ; il se défend ; il invoque le témoignage des trois principaux citoyens de Modène. Ces témoins rendent hommage à la vérité. L'imposture est confondue même par ses propres arguments , et le missionnaire acquitté rentre dans la ville où son zèle avait été mis à de si rudes épreuves. 11 y demeura pendant deux ans.

Une mission plus rude était échue à Pasquier-Brouet. 11 ne lui avait pa^ été trop difficile de faire pénétrer le repentir dans l'âme des habitants de Foligno ; mais il lui restait à introduire la réforme dans les mœurs du Clergé. Les Prêtres, les Moines et les Religieux vivaient dans une telle dépravation que cette dépravation n'avait d'égale que leur ignorance. Le Père avait rétabli l'observance des lois ecclésiastiques ; il se vit obligé d'apprendre lui-même à plus d'un ecclésiastique les premiers rudiments de la grammaire.

De Foligno , où il extirpa les erreurs , il court à Montepulciano. De Montepulciano il va , sur les instances du cardinal Carpi, réformer un couvent de religieuses à Reggio de Modène. Brouet, selon la parole de Loyola , avait la bonté et le regard d'un ange. 11 soumet, par sa douceur , ces vierges folles, et le cardinal le conduit à Faenza , cité où l'hérésie avait élu domicile à l'ombre de tous les vices. Là se réunissaient , comme dans une espèce de cénacle, les professeurs de schisme.

Ochin , si fameux par les sévérités de discipline qu'il acclimata dans les couvents de Saint-François d'Assise , et qui , plus tard . devenu l'ami de Jean Calvin , renia sa foi et son Ordre , présidait ces assemblées d'hérésiarques. Pasquier-Brouet avait donc de vigoureux antagonistes. Ils flattaient les passions du peuple ; ils mettaient la théologie au service des plus grossiers instincts , et s'efforçant de corrompre , tout en prêchant la vertu , ils s'étaient créé dans la Lombardie un parti puissant.

Brouet ne prit pas la discussion de haute lutte. Dans des entretiens* familiers , il ne parla que d'établir des confréries de cha rite pour secourir les pauvres, dont le nombre était considérable. Les pauvres adoptèrent cette idée. Du soulagement des indigents il passa à ja guérison morale des associés de son œuvre. Peu à

peu le bon exemple gagna. Brouet fit un pas de plus : il discuta en public la doctrine catholique ; il l'expliqua avec tant de lucidité qu'Ochin lui-même se vit forcé de battre en retraite. La ville de Faenza fut renouvelée. Ses habitants s'embrassaient dans les rues en signe de réconciliation avec Dieu et avec les hommes. 11 n y avait plus de haine, plus de schisme dans cette cité, qui naguère en était le boulevard. Afin de consolider son œuvre, Brouet consacra deux années à Faenza.

Lefévre et Laynès , de leur côté , déployaient la même vigilance. En abandonnant Parme et Plaisance, ils avaient communiqué leur esprit à des prêtres chargés de continuer la mission. Le plan avoué des sectaires était d'envahir l'Italie pour détacher de l'Unité les contrées qui , par leur voisinage de Rome , étaient destinées à la soutenir. Les Catholiques connaissaient ce projet ; ils le déjouaient selon leurs forces ; mais ils faiblissaient dans le combat , les adversaires de l'Eglise se servant de toutes les armes. Par malheur , dans l'Eglise elle-même , on trouvait des arsenaux de corruption et de scandale ; il était facile d'y puiser à pleines mains les arguments et les reproches.

A Venise , ce vaste entrepôt de tout le commerce du Levant , les hérétiques abondaient comme dans une cité qui semblait n'avoir plus d'autre passion que l'or et le plaisir. Chaque secte y entretenait des émissaires pour se créer des prosélytes. Ils s'étaient d'abord glissés dans l'ombre, accommodant leurs turbulences aux lois soupçonneuses de la Répubhque. Mais, quand ils eurent constaté leurs progrès, ils jetèrent le masque et annoncèrent à haute voix les triomphes partiels qu'ils avaient obtenus dans le silence.

Le doge Pierre Lando et son Conseil ne voient pas de meilleur remède à opposer au mal que la parole de Laynès. Ils le demandent au Pape. Laynès accourt, et, dès les premiers mois de 1542, il met obstacle à la propagation de l'erreur.

Son éloquence était vive. Elle avait de fortes images, de profondes pensées , qui frappaient de leur éclat la riche imagination du peuple vénitien. Dés le matin, il prêchait dans les ditîérentes chaires. La foule était si avide de l'entendre que souvent elle passait la nuit à la porte des temples. Le soir, il expliquait dans l'église du Sauveur l'Évangile selon saint Jean. Là, il prenait corps

à corps les nouvelles doctrines , les produisait daijs toute leur amertume, et les réfiitait avec une vigueur de logique qui ne laissait plus même la possibilité au doute.

Sur ces entrefaites, le carnaval ouvrit ses joyeuses bacchanales. Laynès fit parler le deuil de l'Église. 11 pria de donner moins de splendeur à ces bruyants plaisirs, qui sont passés en proverbe. Les Vénitiens y renoncèrent en partie. C'est peut-être le plus beau triomphe oratoire du Père. Le plus fructueux et le plus durable se manifesta dans la conversion d'un grand nombre de Chrétiens que déjà l'hérésie avait infectes.

Laynès, dont la parole subjuguait cette ville , n'avait pas consenti , malgré les prières du Doge , à laisser l'asile qu'il s'était choisi à l'hôpital de Saint-Jean et de Saint-Paul. 11 recevait dans ce refuge de l'indigence ces puissants Sénateurs, ces marchands, plus riches que des rois, qui faisaient de leur petite République un glorieux empire. Ils abandonnaient leurs palais de Canal- Grande, leurs tapis d'Orient, leurs salons de marbre , pour venir s'asseoir sur l'escabeau du missionnaire , et recueillir les leçons que Laynès leur distribuait du haut de sa pauvreté. Plus heureux que le Doge, André Lipomani vainquit la résistance du Pêrjî. 11 le contraignit à venir partager sa demeure , et il attacha un tel prix à cette faveur qu*aussitôt il destina son prieuré de Padoue à la formation d'un Collège de la Compagnie.

Polanque et Frusis avaient été envoyés par Loyola dans cette Université célèbre, où ils achevaient leurs études. En travaillant à acquérir les sciences humaines , ces deux jeunes gens propageaient parmi leurs condisciples la science de Dieu. Novices daub la Société , ils s'occupaient déjà de lui amener de brillantes recrues. Jérôme Otelli fut de ce nombre. Après avoir mis Venise à l'abri des séductions de l'hérésie , Laynès songea à profiter dos dons de Lipomani. Il se rendit à Padoue atiii d'établir la discipline intérieure du Collège. L'Université de cette ville voyait parmi ses membres de nombreux sectaires qui } accouraient pour faire germer dans le cœur de la jeunesse des opinions d'indépendance. Laynès exerça à Padoue le même ministère , la même influence qu'à Venise. Au mois de février 1544, il paraissait à Brescia, où s'infiltraient les disciples et les ouvrages de Luther et de Calvin.

Dans cette ville , dont il eut bientôt ravivé la foi, habitait un moine apostat qui, par sa dialectique pleine de verve, s'était fait beaucoup de prosélytes. Fort de sa science théologique, il déclara publiquement que , s'il proposait à Laynès quelques objections sur le Purgatoire, Laynès lui-même resterait muet ou se ferait luthérien.

Alors le champ-clos de la discussion n'était pas seulement un plaisir, mais un besoin. Accompagné d'une multitude avide de ces joutes, le moine se présente devant le Jésuite, qui, patiemment et les yeux baissés, l'écoute développer ses arguments tout d son aise. Quand ils furent énùmérés, Laynès, dont la mémoire était prodigieuse, reprend une à une les objections dans l'ordre même où elles lui ont été proposées ; il les réfute avec tant de clarté que l'apostat avoue son errour, rentre dans le giron de l'Église et devient le plus chaud partisan de son vainqueur.

De pareils succès , sous les yeux mêmes du Pape , donnaient à l'institut naissant une magique influence : il se propageait à l'ombre du Saint-Siège ; en même temps il pénétrait dans d'autres pays.

L'Université de Paris avait été la première école de la Compagnie; OH n'y avait pas oublié les talents des uns, l'intelligence des autres, les vertus de tous. Déjà plusieurs personnes riches y entretenaient un certain nombre de jeunes gens reçus dans la Société et qu'Ignace faisait étudier dans ce foyer de lumière. Le berceau de l'Ordre devait en être aussi le séminaire.

Dès le printemps de 1540, le Navarrais Jacques d'Eguia fut établi par Loyola supérieur de ces écoliers. Jérôme Domencrh lui succéda en 1541; Paul Achille, Ribadeneira, Viole, François Strada , l'un des plus célèbres prédicateurs de son siècle , André Oviédo , qui fut patriarche d'Ethiopie , et d'autres moins connus, mais tout aussi fervents qu'eux , se livraient avec l'ardeur ordinaire des Novices aux travaux dont l'Université ouvrait le champ. La vie qu'ils menaient au milieu de Paris était celle dont leurs devanciers venaient de leur léguer le modèle ; ils célébraient les saints mystères, ils communiaient à l'église des Chartreux. Mais comme la piété pour soi-même n'exclut pas la charité pour les autres , ces jeunes gens , dont le zèle était aussi éprouvé que la

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science, commencèrent à donner les Exercices spirituels. A la suite de ces prédications qui sortaient du cercle tracé à chaque orateur chrétien et qui faisaient entrer l'éloquence dans une voie nouvelle, Jacques Miron postule le Noviciat dans la Compagnie ; François Picard , ce fameux docteur en théologie dont le nom n*est pas encore oublié , et Maître à Cornibus se déclarent hautement les amis et les propagateurs de l'Institut.

Éguia et Domenech avaient senti le besoin de réunir dans une même maison les membres encore si peu nombreux de la Compagnie. Le Collège des Boursiers fut leur première demeure à Paris; en 1542, ils allèrent à celui des Lombards. La confiance d'Ignace dans les progrès futurs de la Société était si entière qu'il ne craignait point, pour la dilater, d'arracher à leurs études et à leur patrie les membres enrôlés sous son étendard. En cette même année il apprend que le Portugal sollicite des collèges de la Compagnie; elle ne comptait que dix-neuf frères à Paris. II ordonne à Miron, à Ponce Cogordan et à François de Royas de se diriger sur Lisbonne.

Le roi de France et l'Empereur, ces deux rivaux qui remplissent l'histoire du bruit de leurs querelles, couraient encore aux armes. Il était enjoint aux sujets de Charles-Quint de passer la frontière sous huitaine. Domenech était Espagnol : il partit pour Bruxelles avec sept de ses compatriotes engagés dans l'Institut. Pendant les années suivantes le tumulte des affaires et des plaisirs empêcha les Pères qui étaient restés à Paris de multiplier leur Ordre.

Cet Ordre était fondé par un Espagnol : la plupart de ses membres appartenaient à la même nation. Cette nation se posait éternellement en rivalité avec la France : il y avait donc préjugé, antipathie ; la différence des mœurs et des caractères était flagrante. Les clameurs contre les Jésuites poussées par les hérétiques d'Allemagne et d'Italie retentissaient dans tout le royaume, où ils comptaient beaucoup de sectateurs.

Ignace avait placé à Paris une pierre d'attente ; il comprit que la situation était forcée et qu'il fallait laisser au temps le soin de calmer les esprits. Cette prudence porta d'heureux fruits. En 1545, Guillaume Duprat, évêque de Clermont et fils du chancelier de ce nom, s'olfra itcomme protecteur de la Compagnie.

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Il lui fonda un collège dans la ville de Billom. A Paria, il logea les Pères dans son hôtel de Clermont , qui plus tard donna son nom à la première maison de l'Ordre dans cette capitale. Après ravoir prise sous son égide , Duprat institua la Société héritière dune partie de ses biens.

Elle avait pour appui avoué un prélat français. En France même, le génie le plus universel de cette époque désira embrasser sa règle. Guillaume Postel, que Marguerite de Valois appelait la Merveille du monde , était un homme dont les plus doctes disaient que de sa bouche il sortait autant d'oracles que de paroles. Esprit délié, imagination ardente, il possédait toutes les langues et toutes les sciences. C'était l'ami des rois, et il avait, en quelque sorte , pour courtisans les plus illustres seigneurs de ce temps-là.

Sur le bruit que la Compagnie de Jésus fait en Europe, Postel, qui est dans toute la force de l'âge, abandonne la cour, il va demander à Ignace de le recevoir comme un de ses enfants. La conquête était précieuse : Loyola s'en réjouit d'abord ; mais il reconnut que l'apparence l'avait ébloui. La solitude et l'abnégation de . soi-même réagirent violemment sur cette active intelligence, pour qui l'étude n'avait plus de mystère. Postel avait entrevu la Compagnie de Jésus portant la lumière aux idolâtres, dogmatisant, prêchant, combattant ; les épreuves auxquelles elle soumet ses Novices lui étaient échappées. Postel essaie de se livrer aux exercices spirituels ; mais bientôt il est en proie à des visions extravagantes. Il rêve un nouvel avènement du Christ; il se lance dans les erreurs du rabbinisme ; il fait reposer sur l'astrologie judiciaire les principes mêmes de sa foi.

Un pareil état de choses était intolérable ; Salmeron et Laynès tâchent de ramener à la raison ce génie que l'orgueil aveuglait. Le cardinal Savelli entreprend de guérir Postel ; ses soins sont aussi inutiles que ceux d'Ignace. Par l'ascendant de sa réputation, Postel aurait pu devenir dangereux à la Compagnie : il en est exclu ; mais cet événement , mal interprété et surtout présenté sous de fausses couleurs, devait retarder, en France, l'établissement des Jésuites.

La plupart des Universités s'opposaient à l'admission de la Société nouvelle comme corps enseignant ; elles luttaient contre elle.

En France, cette lutte a duré trois siècles; et elle se continue encore quand tout a changé, excepté les passions. Lorsque nous analyserons le système d'éducation des Jésuites et que nous aurons à faire connaître leurs collèges, leur méthode et ses résultats, nous comparerons les principes qui servaient de base à ces grands établissements. Mais avant d'examiner cette question si longtemps débattue, et qui n'a jamais été tranchée que par la force, il nous a semblé utile de reporter plus haut notre pensée, et d'arrêter nos regards sur l'origine des Universités anciennes et sur leurs constitutions. Nous avons dit comment s'était formée la Société de Jésus, il importe maintenant d'apprécier l'esprit primitif des Universités, et de savoir quels furent les besoins sociaux qui en inspirèrent l'idée.

Le berceau de la première Université, son fondateur, et le siècle où elle fut créée sont encore des mystères historiques. Les villes de Paris et de Bologne se disputent la préséance ; cependant nous croyons que l'Université de Paris est l'aînée de celle de Bologne ; les autres viennent à la suite de ces deux sœurs à des distances plus ou moins rapprochées.

L'Université de Paris ne fut pas constituée sur un plan régulier et complet. Un homme aux conceptions hardies, tel qu'Ignace de Loyola, ne médita point son ensemble, ne l'entrevit pas dans toutes ses parties. Charlemagne, il est vrai, encouragea dans son empire d'Occident l'étude des sciences et des belles-lettres, qui répandaient un vif éclat autour de son trône. Sorties de ce foyer impérial, elles rayonnèrent dans le monde ; mais, d'une salle du Palais, école improvisée * , d'une réunion de quatre savants étrangers ayant pour bénévoles auditeurs des rois, des évêques et des guerriers, à une Université digne de ce nom, il y a loin.

Avant et après le règne si glorieux de Charlemagne, il exista d'autres sanctuaires des bonnes études. L'Eglise avait ses chapitres, ses couvents et la maison épiscopale. Du monastère de Saint- Martin de Tours, s'élançaient, au témoignage de Sulpice-Sévère, plusieurs savants et un grand nombre de prélats. L'abbaye de Lérins était une école fameuse dont saint Honorât porta les traditions dans le Jura. Les successeurs de saint Colomban et de saint

• SdMla patalii.

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Benoit appelaient leurs religieux au travail de l'intelligence . Chaque monastère devenait un collège. Au onzième siècle, des écoles publiques se formaient dans les cathédrales de Reims, de Poitiers, du Mans, d'Auxerre, et dans plusieurs autres églises; celle de Châtillon-sur-Seine jouissait d'un grand renom, et c'est là que saint Bernard fut élevé.

Mais ces établissements créés par le Catholicisme, qui sentait le besoin de l'éducation et qui essayait de la répandre, parce que l'éducation faisait sa force, sont encore bien éloignés d'une Université. La naissance de ces corporations ne date, à proprement parler, que de l'époque où se constitua l'Université de Paris ; ellemême n'a vie pour l'histoire que du jour où la reconnaissance et l'approbation des rois et des Papes lui donnèrent une existence légale, des statuts, des privilèges et son nom caractéristique d'Université.

Au milieu des guerres civiles du dixième siècle, et lorsque les Normands envahissaient la France, les professeurs et les étudiants désertèrent l'école du Palais pour se réfugier dans le Parvis Notre- Dame; de là ils s'étendirent, avec le temps, jusqu'à la Montagne Sainte-Geneviève. Deux autres écoles avaient presque autant de célébrité que celle du Palais ; elles se plaçaient sous l'invocation de Saint-Germain et de Saint-Denis. Les Souverains-Pontifes les appelaient leurs trois filles spirituelles.

Geoffroy de Boulogne, évêque de Paris et chancelier de France, . fonda, sur la fin du onzième siècle, la première école séculière ; Guillaume de Champeaux y professa la rhétorique et la théologie ; Abailard, son élève, son rival et son successeur, accrut la renommée de cet étabUssement. L'émulation donna une nouvelle activité aux études ; elle multiplia les savants, elle enfanta des auditeurs. Au commencerhent du treizième siècle, cette agrégation de maîtres et de disciples prit le nom d'Université.

Cette appellation n'a point son origine dans l'universalité des sciences que ces gymnases enseignaient ', ni dans l'agglomération de ceux qui étaient susceptibles d'étudier. Ce mot n'a pasuneétymologie aussi ambitieuse. Les Papes Innocent 111, Honorius 111,

* Toutes les scieoces n'y étaient pa» enseignées. A Orléans, à Bourges, par exemple, on ne professait que le droit ; à MontjielUer, que la uiédecine.

Innocent IV et Alexandre IV accordaient à de pareilles corporations des privilèges et des faveurs. Pour les maintenir dans les voies littéraires, ils écrivaient souvent aux maîtres et aux écoliers ; chaque lettre commençait par une de ces formules : Noverit Universalitas vestra^oxxUniversalitas magistrorum et schoiarium*.

De ce mot adressé collectivement naquit le nom d'Université. Robert de Courson, légat du Saint-Siège en France, dressa ses premiers statuts : ils portent la date de 1215, et ne mentionnent pour objets d'enseignement que les arts et la théologie *. Innocent 111 leur adjoignit la Faculté de droit, et dans une bulle de 1231 , le Pape Grégoire IX suppose l'existence des maîtres de théologie, de droit, de physique et des arts. L'Université elle-même, à la date de 1253, expliquant aux Évêques ses démêlés avec les Dominicains, compare les quatre Facultés aux quatre fleuves du paradis terrestre.

En dehors de l'Université il existait beaucoup d'écoles ; les Cordeliers, les Frères-Prêcheurs ou Dominicains , les Carmes et les Augustins ouvraient leurs Collèges aux jeunes gens de toutes les nations. Cette concurrence amenait sans aucun doute beaucoup de conflits, car la jalousie est de tous les temps ; mais rautorité royale ou le Saint-Siège y mettait un terme. Les passions rivales étaient jugées et condamnées ; il y avait des vainqueurs et des vaincus. Personne cependant ne songeait à porter atteinte à la liberté d'enseignement ; elle était hors de cause : l'Université naissante en respectait le principe ; les Ordres religieux l'acceptaient.

A cette époque l'Université n'était qu'une agrégation libre, dans laquelle on ne connaissait encore ni examen, ni grades, ni diplômes ; la capacité seule conférait le droit de maîtrise. Le Souverain- Pontife Grégoire IX créa les degrés de bachelier, de licencié, de maître et de docteur.

Le nom de bachelier ' fut par lui attribué au premier grade, ainsi que dans la milice on appelait l'officier inférieur bas cheva^ lier,

' Votre universalilé saura,^ ou bien : L'universalité des mallrcs el des écoliers. 2 Les mallrcs-ès-arls étaient chargés de la philosophie; les théologiens, de l'Écriture sainte.

8 Bacilariiis ou Bacnlarius. Ce ne fut que ^)lus lard que l'on nomma les bâche tiers Baccalaureatiy quasi laurl baccis donatiy disent Alcial el Vives.

Le licencié fut celui qui, après les épreuves voulues, obtenait la licence ou permission d'enseigner partout.

Le maître et le docteur portent avec eux l'explication de leurs titres * .

Dans le principe , l'Université n'eut pas d'administration spéciale, elle se gouvernait selon le droit commun à tous les citoyens; mais peu à peu elle se fit corporation et elle régularisa sa forme. Ce n'était pas aux rois de France qu'elle demandait son institution ou les prérogatives qu'elle ambitionnait. L'Université tournait toujours ses regards vers Rome. Ainsi, Innocent 111 lui permettait de se nommer un procureur; Innocent IV l'autorisait à se servir de sceaux, ce qui créa la charge de Chancelier. L'Université était donc sous la dépendance des Papes ; elle reconnaissait cette dépendance; elle avait même parmi ses dignitaires un représentant spécial du Saint-Siège, chargé par lui de veiller à l'orthodoxie de la doctrine. Ce représentant pontifical s'appelait le Syndic.

Les fonctions de Doyen [Decanus], ou supérieur de dix, sont attribuées au chef d'une Faculté particuUère. Le chef de la Faculté des arts était aussi celui de l'Université, sous le nom de Recteur.

Les privilèges ne manquèrent pas à cette corporation : elle en sollicitait souvent; les Papes lui en accordaient beaucoup. Pour elle, ce devait être un motif de réserve, et dans plusieurs circonstances, on n'aurait pas dû la voir si âpre à reprocher aux autres ce

» Voici les épreuves qu'il fallait subîr pour Tadmission h ces différents grades. Après trois aus d'éludés Ihéulogiques , l'étudiant soutenait sa première thèse, nommée la tentative, sur la première partie de la Somme de saint Thomas. S'il la défendait victorieusement, il élait reçu bachelier, il entrait en licence, il y passait deux ans; il subissait deux examens, le premier sur toute la Scolaslique, le second sur les Sacrements , l'Ecriture sainte. Thistoire ecclésiastique. Pendant ces deux ans de licence-, qu'on appelait être sur les bancs, les bacheliers faisaient plusieurs actes ou soutenaient plusieurs thèses, qu'on nommait la grande ordinaire, la petite ordinaire, la sorboniquc. La sorbonique était ainsi nommée de la Sorbonne, où elle se soutenait toujours depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir. Après ces actes et les disputes aux thèses pendant deux ans, les bacheliers passaient licenciés, en recevant la bénédiction du ctiancelier de Notre-Dame de Pans. Enfin, après un autre acte, appelé vesperies parce qu'il avait lieu de trois heures à six heures du soir, le licencié que les docteurs avaient interrogé allait recevoir, des mains du chancelier de l'Université, à Notre-Dame de Paris, le bonnet de docfeur. Le dernier acte qu'il faisait dans cette occasion se nommait antique, de la salle de l'Archevêché où il était soutenu. Ces grades donnaient droit d'éligibilité à des charges importantes, à de hautes dignités.

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qu'elle-même avait obtenu ou espérait obtenir de la libérale gratitude du Saint-Siège. Ces privilèges, que le temps a détruits, peuvent se réduire aux suivants :

Droits d* aubaine, de bénéfices, de committimus, d'excommunication, de grade ; d'exemption de péage, de résidence, de service militaire et de subside.

Le droit de committimus, étendu et varié dans ses applications, était accordé, tantôt par le Saint-Siège, tantôt par les rois. Il enlevait l'Université à la juridiction ordinaire, et lui donnait des juges particuliers et des protecteurs. Pour les faits universitaires, elle était soustraite aux excommunications des Évêqiies et soumise aux conservateurs apostoliques ; elle av^iit le droit d'enseigner partout; ses docteurs prenaient la préséance sur tous les autres docteurs.

La Sorbonne et le Collège de Navarre étaient, à Paris, ses principales, ses plus célèbres maisons. C'est du Collège de Navarre que vient le nom de Grand-Maître ; le docteur qui représentait le premier professeur de théologie de cet établissement le portait toujours.

Sur la fin du quatorzième siècle, l'Université de Paris possédait cinquante collèges.

A l'imitation des écoles d'Athènes et de Rome, elle divisa ses étudiants en quatre nations. Pour elle, ces quatre nations forent la France, la Picardie, la Normandie et l'Allemagne, qui fut substituée à l'Angleterre pendant les guerres du quatorzième siècle. Ces nations se subdivisaient elles-mêmes en provinces. Les autres Universités adoptèrent ces distinctions. L'Université d'Oxford se partagea en deux nations, puis en quatre. Celles de Vienne, de Prague et de Leipsick eurent aussi leurs Quatre-Nations. Les Universités dans les grandes villes du royaume de France introduisirent parmi elles le même usage. Orléans prit les dénominations de Paris ; Poitiers se sépara en France, Aquitaine, Berri et Touraine. Ces distinctions avaient pour but de faciliter le classement des élèves pour le logement, les assemblées, les processions; et pour la distribution des bourses et des secours. Elles maintenaient, surtout chez les jeunes gens, l'esprit de provincialisme à une époque où la province était à peu près la seule patrie.

Les Universités étaient fondées, soit par les Papes, soit par les rois, souvent par le concours des deux puissances. En 1312, Clément V et Philippe-le-Bel créent celle d'Orléans ; en 1289, le pape Nicolas IV avait établi l'Université de Montpellier, et Bonitace Yill celle d'Avignon en 1303. Jean XXII, en 1332, forma celle deCahors; en 1409, Alexandre IV celle d'Aix; en 1540, Pie II celle de Nantes. Les Universités de Reims et de Toumon sont dues, la première, en 1548, à Charles, cardinal de Lorraine; la seconde, en 1560, à François, cardinal de Toumon. Les roi» saint Louis , Charles V, Charles Vil , Louis Xlll et Charles de Lorraine fondèrent les autres.

Elles étaient au nombre de vingt-trois, ne coûtant rien à l'État et répandant l'instruction sur une masse d'élèves dont l'Université moderne n'a pas encore pu atteindre le chiffre.

Sous ce régime, que nous avons sommairement défini, les études furent fortes et libres. Par une tendance naturelle à tous les corps privilégiés, l'Université, à diverses reprises, essaya bien do faire fermer les autres écoles publiques. On la vit même aspirer au monopole de l'éducation; mais cette lutte incessante, et par le fait infructueuse, est un nouveau témoignage qu'elle-même rendait au principe de liberté. Ce principe avait été, il était encore le sipn. Dans leurs édits en sa faveur, les Souverains ne craignaient pas de se dire les protecteurs de tous les droits et de toutes les Ecoles. Les vieux princes français et les autres monarques de l'Europe comprenaient que , dans l'intérêt de leurs couronnes et de leurs peuples , il fallait laisser aux pères de famille la concurrence.

Ecclésiastique dans son origine , dans ses progrès , dans ses hommes , dans ses doctrines, l'Université , fille aînée des Rois Très-Chrétiens, le fut encore dans son mode à peu près gratuit d'instruction. Le Chancelier de Notre-Dame de Paris, au nom de l'autorité pontificale, accordait à ses professeurs , dans une bénédiction, la licence d'enseigner. La Religion était le tronc auquel se rattachaient toutes les branches des sciences humaines ; mais quand l'hérésie, le schisme ou de funestes jalousies envahirent ces grands corps, ils perdirent peu à peu leur influence, et, comme les Parlements, ils expirèrent sous les coups d'une révolution qu'ils avaient préparée.

L'Université de Paris, l'irréconciliable adversaire des Jésuites, est connue. Nous allons la voir à l'œuvre, tantôt avee ses préventions, tantôt avec ses calculs, quelquefois même avec ses haines. Ce qu'elle a fait contre la Compagnie, la plupart des autres Universités de l'Europe l'ont tenté ouvertement ou en secret. La Société de Jésus était une rivale dangereuse. Les corps enseignants se coalisèrent pour la détourner de sa fin ou pour la perdre dans l'esprit des peuples. Mais, par l'éclat qu'elle jetait dans Icî monde savant, par les hommes illustres qui faisaient sa gloire, par sa puissance poUtique même, l'Université de Paris a résumé en elle seule les combats livrés aux Jésuites. Elle effaça toutes les Universités dans la persistance de ses jalouses colères ; il fallait donc la faire connaître avant de suivre lecours des événements.

En Espagne, cependant, les Jésuites ne trouvaient pas comme en France des ennemis systématiques. Le nom de Loyola s'était si vite répandu dans la Péninsule, qu'Antoine Araoz, un de ses parents , n'eut pas de peine à y faire adopter l'Institut.

L'Espagne était cathohque dans ses passions, dans ses préjugés, dans l'essence même de son gouvernement. Elle avait si longtemps combattu contre les Maures pour sa nationalité que , même après la victoire, il lui restait un souvenir de martyre. Ce souvenir, fondu dans les mœurs, était pour elle un second baptême. Les Espagnols se croyaient vieux Chrétiens d'origine; il y avait peu à redouter les efforts que pouvaient tenter sur la Péninsule les hérétiques d'Allemagne et de France. Ce ne fat donc pas à ce motif que la Société de Jésus y dut son introduction.

Araoz, entré dans l'Institut au moment de sa fondation, eut besoin, cette année-là même, de retourner dans sa patrie. Il débarque à Barcelonne. Les amis, les disciples qu'Ignace compte dans cette ville le reçoivent avec transport. A leur prière, il monte dans la chaire de vérité. Araoz était éloquent et surtout convaincu. Il réveille l'ardeur dans les âmes; il parle des fruits de salut qu eporte en Europe la Compagnie dont il est membre. Ses auditeurs s'enflamment d'im beau zèle; ils projettent dé fonder dans leur cité une maison de l'Ordre. Ce projet s'accomplit. Araoz poursuit sa route dans la Castille. A Burgos, à Valladolid, il inspire le même enthousiasme, il obtient les mêmes résultats. Dans les provinces basques, il opère de semblables prodiges. La

foule qui se pressait pour l'entendre, était si grande que, plus d'une fois, Araoz se vit contraint de prêcher en pleine campagne.

Le vice-roi de Catalogne était don François de Borgia , duc de Gandie. Ce prince, qui deviendra le troisième Général des Jésuites, avait en partage toutes les vertus que son aïeul, le pape Alexandre VI, aurait dû porter sur le trône pontifical. Il désira voir en particulier Araoz, le premier Profès après les dix Pères qui sont comme les fondateurs de la Compagnie. Araoz l'entretint de tous les plans de Loyola ; il lui présenta la bulle apostolique , et le vice-roi promit de s'associer de tout son pouvoir à une œuvre dont l'origine lui apparaissait comme une faveur céleste. Borgia tint parole.

Le Portugal fut celui des royaumes catholiques qui se montra le plus empressé pour accueillir la Compagnie de Jésus. Dans le chapitre suivant, consacré aux missions de François Xavier, nous déduirons les motifs qui avaient déterminé Jean III à appeler les nouveaux Religieux dans son royaume. Ici nous n'avons à nous occuper que des résultats obtenus sur le continent européen.

Xavier partit seul pour les Indes. Rodriguez, à la demande du roi , resta à Lisbonne, où leurs prédications avaient été si fructueuses. Témoin de tant de prodiges, don Juan de Portugal ne so montra point ingrat. Quelques bénéfices ecclésiastiques vinrent à vaquer; il pria la cour de Rome' de les appliquer à l'établissement d'un Collège, dont il ferait une pépinière de saints ouvriers pour ses Etats et de missionnaires pour les nations infidèles. En 1542, il choisit à Lisbonne la maison de Saint-Antoine-Abbé. Rodriguez en prit possession avec Bernardin Scalecati et Gonsahe Mcdaire, ses deux disciples.

Leur nombre s'accrut, et cette année-là même on jeta les fondements du Collège de Coïmbre. Ce fut un des plus riches et le plus célèbre de la Compagnie dans la Péninsule. Au mois de janvier 1544, il ne comptait que vingt-cinq sujets, il en avait soixante au mois de juillet. Mais les Pères étaient étrangers. Français ou Italiens pour la plupart. Un des points les plus remarquables de la politique d'Ignace consistait à ne voir qu'un membre de la Compagnie dans un sujet de telle ou telle nation. Il voulait les habituer tous à se soutenir, à s'aimer en frères.

Pour cela, il avait cru devoir briser, dès le principe, cet amour du clocher natal qui étouffe tant de grandes choses. Le monde, pour lui et pour son Ordre, n'était qu un peuple en Jésus-Christ, il était donc essentiel d'apprendre aux Novices la langue et let naœurs des autres Novicies. 11 les faisait cosmopolites, afin de les attacher à Dieu par des liens indissolubles. Il les rendait voyageurs, afin qu'au contact des diverses nations ils apprissent, par expérience, à mieux connaître les hommes.

Cette politique n'était pas à la hauteur des habitants de Coïmbre. Ils témoignèrent d'abord de la froideur et même du mépris k ces Pères venus de si loin. Ils étaient nés dans l'est et dans le nord de l'Europe. Ils pouvaient être entachés d'hérésie. En Portugal, ce soupçon était un crime. Peu à peu pourtant le préjugé se dissipa.

Mais pour bien saisir de quelle manière se propagea la Compagnie de Jésus, il importe de suivre Pierre Lefévre dans les différentes missions qu'il remplit, et, après l'avoir accompagné en Allemagne, de repasser avec lui dans la Péninsule. Ce prêtre, l'exemple le plus frappant de la puissance de l'association, était né en Savoie. Pauvre, timide, il ne savait pas même apprécier l'énergie et le talent que son cœur et sa tête renfermaient. Il aurait passé humble et ignoré sur la terre, faisant le bien dans quelque coin d'une vallée des Alpes, lorsque Ignace s'empara de lui au milieu de ses études à l'Université de Paris. Lefévre était sans volonté, sans ambition : le vœu de pauvreté et d'obéissance ne lui coûta donc guère ; mais les entretiens de Loyola, les ardentes aspirations de Xavier, le calme si plein de force de Laynès révélèrent à cet homme les ressources que Dieu avait enfouies dans son cœur. Lefévre devint ambitieux du salut des âmes. Cette nature longtemps inerte se réveilla sous la main d'Ignace. Nous allons voir ce qu'en peu d'années une pareille transformation lui permit d'accomplir.

L'Allemagne, avec ses divisions territoriales, avec ses princes si remuants, était pour l'Europe et pour le Saint-Siège un continuel sujet d'inquiétudes ou de troubles. Les vieilles querelles de l'Empire et de la cour Romaine, les empiétements de l'un, les ex* communications de l'autre, le souvenir de ces rois se mettant en

guerre contre les Papes ou courbant leur orgueil sous la main d'un prêtre, toutes ces divergences entre les deux principes, divergences qui remplissent l'histoire du moyen âge, n'étaient pas oubliées. Ce peuple si fractionné par la politique, mais si uni par les mœurs et par le langage, n'avait pas encore trouvé dans le*guerres assez d'aliment pour calmer son imagination toujour* amante des innovations. A des esprits que ne satisfaisaient pas les calmes études des Universités allemandes, il fallait de ces discussions qui enfantent un nouveau monde d'idées, un nouvel enchaînement de faits ; ils rêvaient des cultes plus appropriés à leurs besoins, plus en rapport avec leurs penchants.

La forme et le fond leur importaient peu , si ces cultes deve-^ naient pour eux une vengeance contre Rome et une satisfaction accordée à leurs passions. Ce fut alors que Luther parut. L'époque était fertile en agitations, féconde en révoltes ; le Clergé, celui d'Allemagne surtout, offrait, à quelques rares exc«eptions près, l'exemple de tous les débordements. Luther, moine augustin, et qui avait emprunté au Clergé tous ses vices, voulut y ajouter d'ambitieux projets : il rêva la pourpre romaine. Ne l'entrevoyant que dans un avenir lointain, il espéra se rapprocher d'elle en se faisant redouter.

Armé de certains désordres qui régnaient dans l'Eglise, il se mit à battre en brèche les Indulgences et les dispenses émanées de Rome. Par cette pente insensible qui entraîne les hommes audelà même de leurs pensées, tant il est difficile de savoir s'arrêter avec sa cause ! il se vit emporté dans un cercle d'idées plus absolues ; il avait commencé par prêcher contre les abus, il trouva des contradicteurs ; la contradiction dans sa tête théologique fit naître des tentations d'amour-propre : on lui résistait, il déchira le voile sous lequel il avait caché ses desseins. 11 sommait l'Eglise de se réformer ; l'Eglise ne se prêtait pas docilement aux conseils qu'il lui jetait dédaigneusement du haut de sa chaire, l'Église le traitait d'apostat et d'hérétique. Luther n'eut pas le courage de lui donner un démenti. Il voulut s'appuyer plutôt sur l'audace de son génie que sur l'infaillibilité promise à la Chaire de Pierre.

Il devint ce que l'histoire sait ; à sa mort, le 1 8 février 1546 , il avait tellement propagé ses doctrioo qn^ l'Allemagne entière

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s*en était éprise. Des princes, des royaumes se séparaient de l'Unité ; Luther avait laissé après lui des sectaires , des disciples et la foule d'enthousiastes que traînent à leur suite tous les cultes nouveaux. L'Allemagne, sous la parole de Mélanchthon, de Bucer, de Carlstadt et de BuUinger; la Suisse et la France livrées aux doctrines de Zwingle, de Calvin et de Théodore de Bèze, étaient une arène où chacun disputant, commentant les textes de l'Ecriture et des Saints-Pères, s'attribuait, dans son libre examen, l'infaillibihté qu'il refusait à l'Église universelle.

Une pareille situation ne pouvait manquer d'attirer les regards du Souverain-Pontife. Sa gravité n'échappait pas non plus à Charles-Quint, dont la cauteleuse prudence ternissait les qualités royales. Ce mouvement dans les esprits de son empire germanique l'inquiétait comme prince et comme catholique.

Les Luthériens n'envahissaient pas seuls les rives du Danube ou du Rhin. Stork et Mûnzer, dès 1523, créaient une secte qui, sous le nom d'Anabaptistes, se disait inspirée pour détruire et le Catholicisme et le Protestantisme. Comme les Luthériens et les Calvinistes, ces hérétiques , ne venaient pas apporter la paix, mais le glaive. Le fond de leur religion consistait à rebaptiser les enfants ; c'est de là qu'ils tiraient Jeur nom. Fanatiques et cruels, ils développaient aux peuples le dogme de l'égalité, et ils leur apprenaient que l'insurrection contre l'Église et contre les rois est toujours un devoir. Les Anabaptistes n'yoffraient qu'un péril passager, car les nations ne se laissent pas longtemps entraîner à de criminelles folies ; mais l'Empereur n'était pas disposé à accorder autant de liberté à ses sujets : il crut l'entraver en réunissant dans des espèces de synodes ou colloques les docteurs les plus renommés. Les Protestants avaient intérêt à multiplier ces assemblées ; d'abord parce qu'elles leur fournissaient les moyens d'étendre leurs doctrines, ensuite parce que la fréquence de ces assemblées était un empêchement à la formation du Concile Œcuménique invoqué par le Saint-Siège et par toute la Chrétienté.

Ortiz, le député de Charles-Quint auprès de Paul III, reçut injonction de se rendre à Worms, où allait se tenir un de cps colloques. Le diplomate espagnol avait besoin auprès de lui d'im théologien consommé, d'un orateur éloquent, d'un prêtre ver-

tueux surtout ; il en demanda un au Pape et à Loyola : tous deux choisirent Lefévre. Le 24 octobre 4540,.Ortiz et lui arrivaient à Worms. Lefévre était le premier membre de la Compagnie do Jésus qui entrait en Allemagne.

Ce colloque indiqué n'avait été qu'un leurre dans la pensée des Luthériens. Lefévre ne tarda pas à s'en apercevoir, aux obstacles mêmes qu'ib apportaient à toute réunion préparatoire. Mais il y avait dans cette ville un Clergé perverti , des Chrétiens qui , à l'exemple de leurs pasteurs, se précipitaient dans tous les désordres. Lefévre entreprend de s'opposer à tant de maux; il y réussit.

On lit un effrayant tableau des mœurs ecclésiastiques dans les lettres en langue espagnole qu'il adressa de Worms au Général de la Compagnie; ce tableau, ainsi que ces lettres, appartiennent à l'histoire. Il écrivait le 27 décembre 1740 * .

« Je m'étoime qu'il n'y ait pas deux ou trois fois plus d'hérétiques qu'il n'y en a, et cela parce que rien ne conduit si rapidement à l'erreur dans la foi que le désordre dans les mœurs ; car, ce ne sont ni les fausses interprétations de l'Écriture, ni les sopliismes qu'emploient les Luthériens dans leurs sermons et leurs disputes, qui ont fait apostasier tant de peuples et fait révolter contre l'Église romaine tant de villes et de provinces ; tout le mal vient de la vie scandaleuse des prêtres. »

Le 10 janvier 1541, Lefévre continuait :

« Plût à Dieu que dans cette cité de Worms il y eût seulement deux ou trois ecclésiastiques qui ne fussent pas concubinaires ou souillés d'autres crimes notoires, et qui eussent un peu de zèle pour le salut des âmes ! car dans ce cas ils feraic'nt tout ce qu'ils voudraient de ce peuple simple et bon. Je parle des villes qui n'ont pas encore aboli toutes les lois et les pratiques de religion ni secoué entièrement le joug de l'ÉgUse romaine ; mais la partie du troupeau qui, par devoir, serait tenue de conduire les infidèles dans le bercail est celle-là même qui, par ses mœurs dissolues, invite et pousse les Catholiques à se faire Luthériens. »

Il est facile de voir d'après ces lettres que les sectaires eux-

< Toiilcd lo.> lelliTs un «loruiiiL'iils iiinlils lili's dans celle Hisloire sans indicalW>ii doriuine, î>e liuuvciil aux ascliivc!» du C'tvù, Maison -Mcre de la Couipaguie de Jésu* .1 Koi|ie.

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mêmes n'étaient pas les apôtres les plus actifs de la Réforme. Ce qui se passait à Worms, ce que Lefèvre y signalait, s'offrait à peu prés partout. Le Jésuite témoigne le désir de rencontrer deux ou trois prêtres qui ne soient pas corrompus ; il n y en avait qu'un : c'était le doyen du Chapitre, qui exerçait en même temps les fonctions de vicaire-général et d'inquisiteur pour la foi.

Seul et découragé, il allait abandonner le troupeau qui, selon ses paroles, se jetait de lui-même dans la gueule du loup, lorsque Lefèvre vint, par ses exhortations, ranimer son ardeur ; Worms changea de face.

De là, le Père se rendit à Spire, puis à Ratisbonne, où TEmperewr et le cardinal Contarini, légat du Pape, devaient assister à un synode entre les Catholiques et les Protestants. Lefèvre ne perdait pas de temps ; il voyageait avec les officiers de Charles -Quint; et, pendant la route, il leur prodiguait ses bons soins et les exercices spirituels.

La diète de Ratisbonne s'ouvrit au mois d'avril i 541 , en présence de l'Empereur et de sa cour. Le parti catholique avait pour orateurs Lefèvre, Eckius, Jules Pflug et Jean Gropper, archidiacre de Cologne. Ses adversaires étaient Martin Bucer, qui venait d'épouser une religieuse, Pistorius et Mélanchthon, Toracle du'Protestantisme.

On discutait devant huit juges laïques qui n'entendaient rien à la théologie, qui, par conséquent, ne pouvaient introduire, dans la discussion, l'ordre et la régularité. Le cardinal de Granvelle comprit que de semblables entrevues n'amèneraient aucun résultat satisfaisant. Personne n'avouait sa défaite ; tous se montraient plus irréconciliables après le combat, car dans les discours échangés des paroles amères avaient été prononcées : il y avait eu de graves reproches et surtout de sanglantes blessures faites aux amours-propres. Granvelle pria Lefèvre de se livrer à des occupations plus utiles. Le conseil était bon ; il fut suivi, et, dans le découragement où le jetaient ces disputes , jeux d'esprit qui cachaient une révolution sous leur lourde frivolité, il écrivait de Ratisbonne même le 5 avril 1 541 .

« Ce m'est une croix insupportable de voir une partie si considérable de l'Europe, anciennement la gloire de la Religioi.',

DE LA COMPAGME DE JÉSL'S. 139

crouler ou chanceler maintenant, et de dire que ni la grande puissance d'un tel empereur, ni les talents et l'habileté de ses ministres, ni les personnages de cette imposante diète , ne peuvent et ne savent rien faire pour empêcher la ruine de la Foi. »

La Diète était impuissante pour le bien : Lefèvre l'entreprit seul et en dehors d'elle. 11 ouvrit des exercices spirituels aux évêques, aux prélats, aux électeurs, aux vicaires-généraux, aux ambassadeurs des couronnes, aux théologiens, aux docteurs et aux autres membres de la Diète. Le fils de Charles, duc de Savoie, dont Lefèvre était le bujet, lui confia la direction de sa conscience. La foule fut si grande pour l'entendre qu'afin de répondre à tous les besoins il prenait sur son sommeil. Allemands, Portugais, Espagnols, Italiens se pressaient autour de sa chaire: Tous acceptaient les règles de conduite qu'il leur dictait avec une sainte liberté. Il comptait chaque jour parmi ses auditeurs des Ferdinand de la Cerda, des Manrique duc de Najare , des don Sanche de Castille, des Jean de Grenade, fils du dernier roi de Grenade, des Charles de Savoie et des Pescaire.

Cette élite de la noblesse, qui l'adoptait pour son père spirituel, allait reporter dans les différents royaumes la semence qu'elle recevait. Maintenue dans la piété, elle maintenait par ses exemples les peuples dans la Foi. Lefèvre ne s'en tient pas à ses prédications de Ratisbonne; il pousse jusqu'à Nuremberg. Ignace croit avoir besoin de lui en Espagne : Lefèvre s'y rend ; mais l'œuvre qu'il a commencée en Allemagne doit être continuée : Claude Le Jay et Bobadilla lui sont donnés pour successeurs.

Le Jay venait de renouveler Faenza. Il passe à Bologne; il se fait entendre , il convertit. A Ratisbonne , ville libre et dont par conséquent le Protestantisme fait une de ses places fortes, il se met à développer les principes et la fin du Christianisme. Ce n'est plus aux riches de la terre qu'il s'adresse ; Lefèvre a résolu leurs doutes : il leur a enseigné la manière de régler leur vie. Le Jay veut que le germe de la vertu se répande dans le Clergé. Le Clergé, sous les yeux mêmes de l'Empereur, se révolte à l'idée des changements que ce Français parle d'introduire d^ns ses mœurs. Les hérétiques se réunissent avec le Clergé dans un commun sentiment de haine.

140 CHAI», m. — HISTOIRE

On menace Le Jay de le jeter au Danube ; Le Jay sourit et répond : d Que m*importe d'entrer dans le ciel par la voie d'eau ou par la voie de terre ! »

Les sectaires s'étaient emparés de deux églises ; ils y prêchaient publiquement, car , par des calculs politiques dont l'histoire n'a pas approfondi les. causes cachées, TEmpereur tolérait en Allemagne des excès de prosélytisme luthérien qu'il aurait rigoureusement punis en Espagne. L'amour de la nouveauté ne séduisit pas les Catholiques dont Le Jay s'était fait le guide.

Bobadilla de son côté, qui, avec le cardinal RéginaldPolus, achevait la réforme des mœurs dans le diocèse de Viterbe, part pour l'Allemagne en l'année 1541. Il s'arrête à Inspruck, où réside Ferdinand I*% roi des Romains ; il a des entretiens avec le roi et avec la cour ; il veille au salut de tous ; puis le roi le conduit à Vienne pour assister aux conférences qui vont se tenir dans la capitale.

Ces conférences avaient pour but de sauver la Religion des périls qui la menaçaient. Bobadilla prêchait toujours en italien et en latin; il expliquait le sens des Ecritures ; devant Ferdinand , il discutait avec les hérétiques les plus célèbres, il suivait le Nonce du Pape à la Diète de Nuremberg. A la première assemblée de Spire, à celle de Worms, il accompagnait, p ir ordre du roi et d'après 1 avis du cardinal Alexandre Farnèse, l'évêque de Passau, ambassadeur de ce prince.

La Diète finie , Bobadilla , que les prélats allemands se disputaient , cède aux instances de Ferdinand, qui se propose de le mettre aux prises avec le Clergé de Vienne. Bobadilla fait triompher l'Évangile dans le cœur des prêtres dissolus ; et comme si la santé de ce Jésuite devait être aussi infatigable que son ardeur, Ferdinand le nomme son théologien à la nouvelle Diète qui s'assembla en 1543.

Devant celte parole si étincelante de verve et de science, l'hérésie est intimidée, les Catholiques s'atfcrmissent dans leur croyance. A la Diète de Ratisbonne, où il rencontre le Père Claude Le Jay, il explique en latin son ouvrage De Christiana conticipntia.

Le Jay avait un successeur à Ratisbonne. Le nonce du Pape le

charge d'aller à Ingolstadt, où malgré la vigilance du prince do Bavière, le Luthéranisme faisait irruption. Ratisbonne offrait un champ neutre aux diverses opinions ; ce prince avait défendu à ses sujets d'y paraître ; et quand on lui parlait de la guerre que les Protestants pouvaient exciter contre lui • « Je consentirais plutôt, répondait-il, à perdre tous mes Etats que de livrer un seul de mes sujets à Luther. »

Le Jay trouva donc aide et appui ; il succédait au grand théologien Jean Eckius : il se montra digne de lui. Les évoques d'Al- . lemagne cherchaient tous à posséder une lumière aussi éclatante. Othon Truchsez, évêque d'Augsbourg, puis cardinal, obtint la préférence. Truchsez et le Père unirent leurs efforts pour ramener à la Foi le peuple de Dillingen qui s'en écartait.

Une assemblée provinciale était convoquée à Salzbourg. Da->5»^çe synode, on devait essayer de concilier les opinions des deux partis belligérants. Malgré ses répugnances, Le Jay se mit en route ; car l'archevêque de Salzbourg, frère du duc de Bavière, avait voulu dans ce moment critique s'appuyer sur un pareil théologien.

L'Empereur, sans trop se préoccuper de la question religieuse , désirait maintenir la paix dans ses États germaniques. Engagé dans des guerres politiques avec la France, il redoutait de voir l'hérésie envahir 1* Allemagne et dégénérer en dissensions civiles. 11 lui convenait d'apaiser à tout prix le schisme qui le troublait dans ses projets ambitieux. Les Luthériens repoussaient l'idée d'un Concile Œcuménique. La condamnation de leur? principes devait y être portée, et il leur paraissait plus avantageux de proposer incessamment quelques-uns de ces synodes qui ajournaient la question ou qui l'envenimaient davantage.

Avant chaque séance , Le Jay était consulté par les Évêques. Il rédigea pour eux un écrit dans lequel se résumaient les deux points mis en discussion par l'Empereur.

Il prouva d'abord que les Prélats ne pouvaient jamais consentir à ce que, dans une assemblée laïque , on s'arrogeât le droit de résoudre une question religieuse.

Il démontra ensuite que les Protestants , eu supposant qu'ils admissent tous les dogmes catholiques , seraient encore entachés de schisme et d'hérésie s'ils reftisaient de reconnaître l'autorité des Souverains-Pontifes en matièr» de Foi.

l*î CHAF. III. — HISTOIRE

Les Évèques, réunis à Salzbourg, adhérèFent à la déclaration de Le Jay ; ils firent écarter Tidée d un Concile national inspirée par les Luthériens, et ils le chargèrent d'écrire à Rome afin de presser la convocation de l'assemblée générale dont les Jésuites étaient les intelligents promoteurs.

Lefèvre, cependant, arrivait en Espagne, toujours accompagnant Ortiz. Il visite Madrid , Saragosse, Médina, Siguença et Âlcala. Il entretient les grands, il évangélise le peuple, il catéchise les petits enfants. Cet homme, pour lequel le conseiller de Charles-Quint professait la plus haute «estime, ne craint pas de se confondre avec les pauvres, et de se faire plus pauvre qu'eux, afin de les instruire. Lefèvre était à peine établi dans la Péninsule cpie le pape Paul III le rappelle pour reprendre en Allemagne la suite de ses travaux apostoliques. Ces migrations continuelles ne déplaisaient point à Loyola.

Sa Compagnie était peu nombreuse. II espérait la multiplier en révélant, dans cent lieux à la fois, le mérite de ses membres. A Ocaîla , le Père est présenté aux princesses Marie et Jeanne , filles de Charles-Quint. Elles étaient Chrétiennes : il les rend pieuses. Enthousiasmés par ses récits, Jean d'Aragon et Alvare- Alphonse, deux prêtres de la Chapelle Royale, renoncent aux honneurs et à la cour. Ils suivent Lefèvre, qui, à travers mille dangers, parvient à Spire au mois d'octobre 1542.

Sa présence excite quelque trouble dans le Clergé. Le nom et les œuvres de la Compagnie y étaient connus. Le Clergé avait donc lieu de croire que Lefèvre allait d'abord procéder à la réforme de ses mœurs; la mission du Jésuite était telle en effet. Pour la faire goûter, il prend les prêtres par la douceur ; il se fait leur ami, il s'insinue dans leur confiance. Lorsque ce premier pas, le plus difficile de tous, est franchi, il leur parle avec tant d'onction de la sainteté de leur ministère, des devoirs imposés par ce ministère , que tous les ecclésiastiques de Spire désertent les plaisirs du monde et abandonnent les folles joies qui naguère remplissaient leurs cœurs. Cette victoire obtenue, Lefèvre part pour Mayence, où l'attendait l'archevêque Albert, cardinal de Brandebourg.

Mayence, comme toutes les villes d'Allemagne , voyait chaque jour s'élever dans son sein de nouvelles factions religieuses. Mettant à profit les désordres du Clergé, elles ne craignaient pas de

pervertir les fidèles, sous prétexte que leurs anciens pasteurs étaient pervertis eux-mêmes. Lefévre, soutenu par Tautorité et par les vertus de l'archevêque, rétablit la paix dans les cœurs, la régularité dans le Clergé, la Foi dans le peuple.

Albert de Brandebourg était généreux. Il désire acquitter envers le Père la dette que son diocèse et lui-même viennent si heureusement de contracter. Il le force d*accepter cent ducats d'or. Lefèvre avait fait vœu de pauvreté ; il l'observait : les cent ducats sont aussitôt partagés entre les indigents de la ville et les frères de la Société de Jésus qui étudiaient à l'Université de Louvain. Il retourne à Spire, il revient à Mayence; car, à chaque phase nouvelle du Luthéranisme, les évêques allemands ne croyaient pouvoir mieux faire que d'opposer le même adversaire ; puis, au mois de janvier 1543, il se décide à expliquer publiquement les Saintes- Ecritures.

Ses leçons sont suivies par tous les Mayençais ; bientôt elles ramènent à l'Église beaucoup de Chrétiens que l'incessante activité des Luthériens en avait éloignés. Elles font plus : elles attirent à Mayence une multitude d'étrangers qui, de toutes les parties des provinces rhénanes, accouraient pour entendre un prêtre dont la réputation était si extraordinaire.

Pierre Canisius, né à Nimègue le 8 mai 1521, était du nombre. Toujours poussé par le désir d'apprendre, esprit solide et brillant, mais ayant dans la tête quelques-uns de ces doutes qui travaillent les plus belles natures, Canisius était regardé comme Fun des doctes de l'Université de Cologne. Il avait vingt-quatre ans, et son maître, Nicolas Eschius, et son ami, Laurent Surius, affirmaient déjà qu'il serait un des plus fermes soutiens de l'Église. Canisius entendit Lefèvre, il le vit, il l'entretint, et sa vocation fut décidée : Canisius entrait dans la Compagnie de Jésus.

Sur ces entrefaites, avis est donné à Lefèvre des calamités qui fondent sur la ville de Cologne. Herman derWeiden, son archevêque-électeur, chancelle dans la Foi. Il peut entraîner le troupeau dans l'abjuration du pasteur, et personne ne se sent le courage d'opposer l'autorité de Dieu à l'autorité d'un homme. Les Catholiques del'électorat n'espèrent qu'en Lefèvre; Lefèvre ne tarde pas à exaucer leur vœu. Le mal était invétéré, la plaie

incurable. Herman, cependant, encouragé et retenu par le Père, promet de rester fidèle à sa Religion ; mais cette promesse ne parut pas à Lefèvre assez concluante. Jean Poggi, Nonce du Pape, résidait à Bonn; le Jésuite le consulte. Poggi lui mande, en vertu de la sainte obéissance, de demeurera Cologne, où ses discours peuvent seuls servir de contre-poids aux progrès de l'hérésie. Il obéit, et Cologne ne suivit pas son archevêque dans l'apostasie. Cologne resta Catholique.

Ce fut au milieu de ces travaux de l'intelligence et de la parole que Lefèvre reçut ordre de se rendre en Portugal. Jean III donnait pour époux à sa fille Marie le fils de Charles-Quint, qui sera Philippe II d'Espagne. Il avait sollicité à Rome un ou deux membres de la Compagnie pour accompagner la jeune princesse en Castille. Lefèvre était désigné par lui. L'honneur fait au missionnaire était une porte qui , pour l'Institut , allait s'ouvrir dans plusieurs provinces. Poggi, témoin de tout le bien opéré par Lefèvre à Cologne, veut le retenir ; mais Ignace et le Saint-Siège ont commandé : le Jésuite part. Il rencontre à Louvain les écoliers espagnols que la guerre a fait sortir de Paris. Ils habitaient dans la maison de Corneille Vishavée, un prêtre que l'exemple de Canisius avait décidé a suivre la règle d'Ignace.

Les fatigues d'un voyage pédestre se joignent à toutes celles dont son esprit était accablé. Le Père est atteint d'une de ces fièvres pernicieuses qui décident de la vie ou de la mort. Il est au lit, en proie à la douleur ; pourtant il trouve encore assez d'énergie dans son âme pour inspirer à Strada la pensée de changer, par la prédication , les mœurs de cette ville. Strada se met à l'œuvre. Par le charme de son élocution , il réunit autour de sa chaire les citoyens de Louvain; puis il conduit cette multitude à Lefèvre, qui, tout malade qu'il est, travaille à leur perfection. Olivier Manare, Maximilien Capella, et dix-neuf jeunes gens des meilleures familles embrassent L'Institut. Cette abondante moisson produit plus de salutaires effets sur Lefèvre que tous les remèdes. Il entre en convalescence, et le 21 janvier 1544 il se dirige vers Cologne. Il passe à Liège et à Maestricht ; il y prêche, et combat avec fruit les hérésiarques.

Il est de retour à Cologne ; l'archevêque avait fait un pacte

secret avec les protestants ; il donnait entrée dans son diocèse à Bucer, à Pistorius et à Philippe Mélanchthon , dont, après trois siècles révolus , la renommée comme savants et comn.e orateurs surnage encore. Lefèvre défend pied à pied le terrain miné sous ses pas, ayant contre lui toutes les passions, et cependant faisant partout triompher l'Église. Il crée un collège dont il confie la direction à Léonard Kessel ; puis , après avoir réglé les affaires du Catholicisme et celles de la Compagnie, il attend une autre destination. L'archidiacre Gropper, Canisius, qui venait de distribuer aux pauvres son riche patrimoine , et les novices de la Société se chargent dé lutter contre Thérésie et de seconder le mouvement imprimé par Lefèvre.

Sa maladie avait été un obstacle naturel à son voyage de Portugal. Le roi Jean le demandait de nouveau; Lefèvre abandonne Cologne le 42 juillet 1544.

Cette année, si féconde en événements, s'achevait sur ces controverses. La diète de Worms, sous la présidence de TEmpereur, durait encore , et ce qu'on avait remarqué aux assemblées de Spire , de Ratisbonne et de Nuremberg s'y représentait avec les mêmes péripéties. De semblables réunions ne produisaient que l'endurcissement et les ténèbres ; car, au dire de saint Grégoire de Nazianze, « la douceur des princes enhardit les hérétiques, et ils ne sont jamais vaincus par la <5lémence. t

Le Jay partageait cette opinion, mais jusqu'à ce jour Charles- Quint n'avait pas cru devoir s'y conformer. Pourtant la turbulence des hérétiques, le système d'envahissement iqu'ils suivaient avec une constance que rien n'ébranlait , les exhortations du Père Le Jay, les conseils du cardinal Alexandre Famèse, légat du Pape, ne laissaient pas que d'inquiéter sa conscience ou son pouvoir. En contact fréquent avec les Luthériens, il avait appris à sonder le fond de leur pensée. Il n'échappa point à la pénétration do l'Empereur que, sous leurs grands mots de réforme religieuse, ils cachaient des doctrines politiques peu en harmonie avec la puissance que lui, prince, attribuait aux têtes couronnées. * Les querelles théologiques l'avaient peu ému. La liberté d'examen portée de la conscience dans les affaires gouvernementales le fit plus mûrement réfléchir. Il était aussi perspicace que dissi-

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mulé ; il n*eut pas de peine à entrevoir qu'après avoir abattu l'autorité pontificale , les sectaires ne tarderaient pas à saper la base des trônes. Les Évêques et le Père Le Jay l'entretinrent de ces idées, que le Protestantisme ne savait pas assez dérober à la clairvoyance de ses adversaires. Ce qiie l'intérêt de la Religion n'aurait pas pu seul faire décider fut résolu à l'instant même où Charles- Quint vit dans le lointain les périls que coilrait l'autorité royale. Par des motifs d'importance secondaire , il avait ajourné indéfiniment la réunion du Concile que sollicitait l'Église universelle ; il ne s'y opposa plus lorsqu'il crut que la question religieuse débattue pouvait un jour se transformer en question politique. Ce fut peut-être le seul résultat que produisirent les nombreuses Diètes où Lefèvre, Bobadilla et Le Jay se posèrent comme des hommes d'expérience et de gouvernement.

Une occasion de montrer ses véritables sentiments fut alors offerte à Charles-Quint, il la saisit.

Les troubles religieux dont la ville et l'électoratde Cologne étaient le théâtre grandissaient chaque jour. Herman de Weiden avait rompu avec l'Église ; prince plus faible que coupable, il désertait sa croyance pour ne pas savoir résister aux séductions dans lesquelles les hérétiques avaient eu l'art d'enlacer son amour-propre. Lefèvre avait semé le bon grain à Cologne : Canisius et les autres Jésuites allaient le récolter.

Les Luthériens , dont l'archevêque soutenait l'intolérance, se voyant chaque jour obligés de lutter contre les membres de la Société, prirent le parti d'en appeler à l'insurrection.

Ils n'avaient pu terrasser la logique des Pères ; pour dernier argument ils proposèrent de faire fermer leur maison et de les chasser. Us s'appuyaient sur un ancien décret de la ville qui prohibait tout établissement nouveau. Les magistrats rendent un arrêt en conséquence. Les Jésuites s'y soumettent : il n'existe plus de communautés; mais il y a encore des citoyens, des Catholiques et des prêtres. Us vivent séparément , les uns d'aumônes , les autres de privations ; la plupart trouvent asUe chez les Chartreux. Leur patient courage étonne les magistrats, qui, à la réflexion, rapportent leur ordonnance et rouvrent aux Pères la maison dont ils ont fait leur collège et leur séminaire.

Cet événement indiquait de quelle espèce de liberté le Protestantisme, comme toutes les révolutions, prétendait doter les peuples ; il dessilla les yeux. Afin de s*opposer à cet esclavage déguisé sous le nom d'affranchissement, le Clergé et FUniversité de Cologne s assemblèrent à l'instigation de l'archidiacre Gropper, que Paul IV honora de la pourpre. Il fut résolu à l'unanimité que Canisius irait, au nom de Tèlectorat de Cologne, déposer les doléances des Catholiques aux pieds de l'Empereur et de l'évèque de Liège. Canisius s'expliqua d'abord devant Georges d'Autriche, fils de Affaximilien I** : ce prince, oncle de Charles-Quint, occupait le siège èpiscopal de Liège. Canisius obtint son concours et sa médiation auprès de l'Empereur ; cette première victoire gagnée, il s'achemina vers le camp impérial de Worms.

Charles-Quint aimait les esprits droits ; il estimait le talent uni à la sagacité. Le savoir et l'expérience des affaires que Canisius déploya en sa présence le surprirent dans un jeune homme qui n'avait pas encore vingt-cinq ans. Il l'écouta, il l'approuva et il assura sa protection aux Catholiques de Cologne. Cette protection ne leur faillit point. Quelques mois après, Herman était solennellement excommunié à Rome ; et, le Pape agissant de concert avec l'Empereur, ce malheureux se vit dépouillé de sa qualité d'électeur-archevêque, dont fut revêtu Adolphe de Schaumbourg.

Lefèvre, qui avait préparé les esprits à Cologne et soutenu les premiers pas de Canisius, était entré dans le Tage le 25 août 1 544. Le roi résidait à Évora ; le Père s'y rend. Don Juan le voit, l'écoute, et à l'instant même il l'investit de toute sa confiance. Araoz était à Lisbonne par ordre de Loyola ; il avait remplacé Lefèvre dans sa mission à la cour de Portugal, et là son éloquence fascinait les grands et le peuple.

Le voyage d' Araoz, qu'accompagnaient Strada, Ovîédo et Jean d'Aragon, n'avait pas été favorisé par les vents ; la tempête les surprit en face de la Corogne; ils firent relâche. Strada prêcha; aussitôt Jean Beyra, chanoine de la cathédrale, se joignit à eux. A Valence, Araoz continua son apostolat pendant le carême ; la foule envahit l'église, elle s'attacha aux fenêtres, elle monta sur les toits, et Araoz, maître de cette population, lui fit jeter les fondements d'un collège pour la Compagnie. Le Père François Vil-

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lanova de Placencia en avait établi un dès 1543 à Alcala. Tout contribuait au progrès de l'Ordre de Jésus, la haine des uns et l'affection des autres, le calme comme la tempête. Les Jésuites, que le hasard avait poussés sur les côtes d'Espagne, arrivèrent à Lisbonne en mai 1544, peu de mois avant Lefèvre.

Le collège de Coïmbre était dans la situation la plus florissante : Melchior Nunez, Noguerra, Louis de Grana, Camero, Gonsalve Silveira et Rodrigue de Menezès, appartenant presque tous à des familles distinguées du royaume, venaient d'entrer dans la Compagnie. Rodriguez, le fondateur de cette maison, avait commencé de grandes choses : Lefèvre, Araoz et Strada allaient les développer avec lui. L'élan était donné : le roi les secondait ; les docteurs en théologie, les prêtres les plus renommés par la sainteté de leur vie demandent à faire profession. Parmi eux on comptait Jean Govea, Yaz de Mello, Serrano, Nobrega, Nunez, etGonsalvès de Caméra.

La mission de Lefèvre était pour la Castille ; au commencement de mars 1545, il continue son voyage avec Araoz. A Salamanque les deux Pères Vivifient partout l'esprit de Foi. La population entière sollicite une maison de l'Ordre, ils la prome!tent; puis, le 14 du même mois, ces deux hommes, que les rois entouraient de respect, que la foule saluait comme des apôtres, vont frapper à la porte de l'hôpital de Valladolid.

Riches des trésors de Dieu, mais voulant toujours se priver des biens du monde, ils cheminaient à pied pour donner à tous l'exemple de l'humilité. Valladolid était la ville où Philippe d'Espagne et sa jeune épouse ten'îiient leur cour. Ce prince, si diversement jugé par les historiens, mais dont les hautes vues politiques p'ont jamais été contestées, n'eut pas de peine à saisir la portée de Tlnstitut de Jésus. Destiné au trône par sa naissanca et se sentant roi par tous ses instincts, il comprit la puissance du levier qu'Ignace plaçait dans la main des Papes et des souverains. A ses yeux l'Institut consacrait le double principe d'autorité : le futur monarque d'Espagne s'engagea à favoriser son extension. Jean Tavera, cardinal de Tolède, Bernardin Pimentel et les évoques secondèrent ses intentions : la Compagnie acquérait ainsi des protecteurs.

Ces protections ne détournent point Lefèvre et Araoz du

chemin qui leur est tracé : on les rencontre bien quelquefois dans les palais, mais ce ne sont pas les lieux qu'ils affectionnent. AValladolid il y a des hôpitaux où le pauvre souffre, des prisons où le coupable expie ses fautes , des temples , des places publiques où la multitude est affamée de la parole divine. Ils se partagent ces différentes tâches , ils les accomplissent toutes. On les voit , couverts de leurs vêtements usés , sortir des splendides demeures où la noblesse les accueille avec vénération , et descendre sous le chaume de l'indigence ou dans les cachots : ils ont pour toutes les situations des paroles d'encouragement et d'espérance.

De Valladolid Lefèvre se dirige vers Madrid , où les filles de l'empereur Charles-Quint l'appelaient. En passant à Tolède on lui propose de créer une maison de la Compagnie ; l'argent , l'emplacement, tout est mis à sa disposition. Lefévre ajourne ces offres , parce que , suivant le conseil d'Ignace , il était bon de laisser l'initiative à la capitale.

Cependant la princesse Marie expirait à Valladolid en donnant le jour à l'en&nt qui^ sous le nom de Dpn Carlos , subira une si malheureuse destinée. Philippe s'éloignait de cette ville , devenue pour lui un séjour de deuil. Lefèvre désira mettre la dernière main à son œuvre : l'Institut avait de nouveaux néophytes ; il fallait songer ù les instruire, à les loger, à les doter. Eléonore de Mascarenhas , gouvernante du jeune Don Carlos , fit les premiers fonds ; la pijèté des grands et dn peuple acheva le collège et la Maison-Ppofesse de Valladolid.

Ce grand établissement fut comme le testament de mort du Père Lefèvre ; il était à peine âgé de quarante ans : mais la vie si pleine d'agitations , de combats et de souffrances à laquelle il s'était voué se trouvait à chaque heure en péril. Lefévre était épuisé : il mourait parce que tout était mort en lui , excepté le cœur et la Foi.

Le Concile Œcuménique , que ses vœux , que ses prières avaient si instamment appelé , allait enfin se réunir i Trente; Le pape Paul III y envoyait Laynès et Salmeron en quaUté de théologiens du Saint-Siège , mais aux deux Pères de la Compagnie il songea à en adjoindre un troisième. Il désigna Lefèvre ,

150 CHAP. m. — msTOiHE

que le roi de Portugal, dans le même instant, nommait Patriarche d'Ethiopie. Loyola lui annonce les intentions de Paul ni, Lefèvre s'y soumet.

On lui fait observer que, dans son état de santé, il court à la mort : « 11 n'çst pas nécessaire de vivre, répondit-il, mais il est nécessaire d'obéir, » et il part.

£n passant à Gandie il pose avec le duc François de Borgia la première pierre du collège de ce nom, dont le père Oviédo fut le supérieur. Il arrive à Barcelone au mois de juin 1546. La fièvre qui le dévore et la chaleur qui embrase l'atmosphère ne l'empêchent pas d'enseigner à la foule les vérités étemelles.

Enfin , après de vives souffrances , il est à Rome , dans les bras de ses compagnons, aux pieds d'Ignace, qui le bénit, qui le couvre de ses larmes; il écoute avec bonheur le récit des accroissements de la Compagnie; puis, le l**" août 1546, il rend son âme à Dieu. Loyola avait perdu son ami , son premier disciple ; mais cet ami lui léguait de nombreux enfants. Sa mort devenait pour eux tous une occasion de triomphe et un objet d'envie. L'apostolat de Lefèvre-, celui des autres Pères , retentissait au loin. En moins de six années ces dix hommes, si habilement choisis, avaient accompli de leur plein gré ce que le monarque le plus absolu n'aurait pas osé exiger du dévouement le plus aveugle.

A la voix de Loyola , qui , pour eux , interprétait les volontés du Ciel, ils avaient terrassé l'hérésie victorieuse et forcé le Clergé à rougir du scandale de ses mœurs. Au milieu d'obstacles renaissants à chaque pas , ils avaient jeté le gei-me de la Société de Jésus dans les provinces du midi et du nord de l'Europe. Ces travaux étaient immenses : nous les avons exposés avec quelque développement. Maintenant il nous reste à raconter ce qu'Ignace faisait tandis que ses compagnons évangélisaient le monde au pas de course.

Dans le calme plein d'activité que le premier Général imposait à sa volonté et à celle de ses successeurs , il y avait un fond de réflexion dont les faits ont toujours confirmé la prudence. Loyola savait que les capitaines expérimentés se tiennent à l'écart aux jours de bataille , afin de suivre dans le repos de

leur esprit le grand jeu qu'ils dirigent. Un chef d'armée doit , par ses ordres , être présent sur tous les fronts de ses troupes. Leurs mouvements, leur courage, leur vie même sont entre ses mains ; il en dispose de la manière la plus absolue : il se condamne donc par le fait même à cette inaction du corps qui double les forces de Tintelligence. C'est lui qui pousse, lui qui retient , lui qui combine tous les ressorts , lui qui assume sur sa tête la responsabilité des événements. Le général d'armée adopte cette tactique : Loyola s'y astreignit , parce que les avantages en sont incalculables. Il dispersait ses compagnons sur le globe ; il les envoyait à la gloire ou à l'humiliation , à la prédication ou au martyre. Lui , de Rome , centre de ses opérations, il communiquait à tous la force; et ce qui est plus que la force dans un corps, il en régularisait les mouvements.

D3 Rome, Ignace suivait tous les pas de ses disciples. Dans im temps où les communications n'étaient ni faciles ni rapides, et où chaque évolution militaire apportait une entrave de plus à ces communications, il avait découvert le moyen de corres* pondre fréquemment avec eux. Ils le tenaient au courarft dé leurs missions ; ils l'entrenaient de leurs joies ou de leurs peines ; ils l'associaient par la pensée à leurs dangers ou à leurs luttes ; ils demandaient ses ordres ; ils se conformaient à ses conseils. Plus calme qu'eux, car il ne s'impressionnait pas des passions locales, il jugeait les choses avec plus de discernement, il les coordonnait avec plus d'ensemble.

Pendant ce temps, il organisait l'intérieur de la Maison*Pro^ fesse ; il formait les novices , réglait leur conscience, s'appliquait à s ûsir la portée de leurs caractères ou l'instinct de leurs talents ; il se livrait à eux afin que, dans l'abondance de leurs cœurs, ils s'ouvrissent à lui comme à une mère. Il distribuait les occupations, ménageait les faibles, encourageait les imparfaits, tempérait la ferveur des uns, excitait celle des autres, et semblait se transformer tout en eux. Afin de les façonner à la vie de privations qu'ils embrassaient, Loyola ne leur cachait, ne leur adoucissait aucun des points les plus minutieux de la discipline ; il fallait l'accepter telle qu'elle était offerte, ou renoncer à la Société.

152 CHAP. m. — HISTOIRE

Le Noviciat et la Probation, dont il a prolongé les années, étaient pour lui un temps d'épreuves. Il était difficile d'en sortir vainqueur; mais, ce temps subi, Ignace, assuré de la vocation des siens, ne redoutait plus de les charger des fonctions les plus importantes. Aussi avec quelle tendresse inquiète suivait-il les progrès des jeunes gens ! comme il s'intéressait à leurs études, à leurs plaisirs, et surtout à leur perfection religieuse! ^/^

La Compagnie exerçait son rtrinistère dans six espèces de maisons. Le Général les désigna sous les noms de Maisons-Professes, de Collèges, de Pensionnats ou Séminaires, de Noviciats, de Résidences et de Missions.

Les Maisons-Professes furent destinées à la direction des âmes, à la confession, à la prédication, aux catéchismes, à l'assistance des mourants et à la visite des hôpitaux.

Les Collèges sont des écoles publiques où l'enseignement est plus ou moins complet, selon la fondation ; il peut embrasser depuis les humanités jusqu'à la théologie inclusivement. Les Collèges avec leurs églises doivent posséder des biens-fonds en proportion du personnel des professeurs nécessaires et de tous les frais pour Tinstruction, pour le service religieux, pour la bibliothèque et pour les cabinets de physique. Les élèves n'y sont admis que comme externes ; ils ne paient aucune rétribution.

Les Pensionnats ou Séminaires reçoivent les écoliers en pension. Ces établissements sont de deux sortes, avec ou sans classes. Ces derniers fréquentent les classes du Collège voisin.

Le Noviciat est la maison d'épreuve où les aspirants à la Compagnie sont admis aux exercices de la vie spirituelle ; la durée des épreuves est de deux ans. Les Noviciats doivent avoir des fonds suffisants pour leur entretien.

Les Résidences sont des Maisons-Professes ou des Collèges en germe.

Les Missions sont des Résidences placées dans les pays infidèles ou hérétiques.

L'Institut était établi , ses Constitutions s'achevaient ; il ne restait au Général qu'à les faire observer. Si on lui conseillait d'y apporter une modification, sous prétexte de le rendre plus

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 15îJ

parfait, Loyola s*y opposait avec une vigueur qui ne permettait même pas de renouveler la proposition. Le mieux, selon lui, était l'ennemi du bien. Il ordonnait de s'en tenir au bien , comprenant parfaitement que les Ordres religieux comme les États politiques ne peuvent pas consumer leur vie à la recherche des théories inapplicables ou d'un mieux que la nature même de l'homme rend impossible. Il avait créé, il désirait conserver.

Les progrès de la Société surpassaient son attente, elle devenait un rempart contre l'hérésie et un lien nouveau entre les nations catholiques; elle s'étendait, elle était partout réclamée. Mais, par une restriction de la bulle de création, le Souverain- Pontife avait limité les Profès au nombre de soixante. La cour de Rome sentait bien la nécessité de l'Institut ; pourtant elle avait désiré l'éprouver par quelques années d'expérience pratique; Ignace lui-même partageait cet avis. Moins de trois ans après, le Pape, par sa bulle Injunctum nobis, du 14 mars 1543, accordait à la Compagnie la faculté de recevoir dans son sein tous ceux qui se présenteraient et dont elle aurait étudié la vocation. Par cette même bulle, le droit de faire des Constitutions est laissé à la Société. Un horizon plus vaste lui était ouvert; il ne restait plus qu'à y semer la lumière.

Mais cette existence réfléchie, au milieu des agitations du dehors, ne remplissait pas l'âme de Loyola ; elle lui laissait du temps pour la charité et pour les bonnes œuvres. Il fallait surtout qu'il propageât l'Ordre de Jésus en sanctifiant Rome. Il se dévoue aux complications de cette double tache avec une persévérance que le succès couronne toujours.

Rome ne manquait pas de palais. Chaque Souverain-Pontife se croyait obligé d'en offrir un à sa famille, comme un témoignage de sa tendresse et de son omnipotence viagère. Des églises richement dotées, encore plus richement ornées de marbre et de peinture, s'élevaient sur tous les lieux où s'étaient accomplis quelques événements glorieux pour le Christianisme. Un luxe de piété, qui a été si favorable au développement des beaux-arts, plarait sur l'atmosphère de la cour romaine. Dans ce bonheur, né au contact de toutes les gloîres. Us indigents seuls auraient

loi CHAP. m. — UlSTOIftE

pu se croire presque oubliés. A Rome, comme dans toutes los villes méridionales où les besoins matériels sont peu de chose. Ton ne croyait à la pauvreté qu'en théorie. Si on lui construisait un hôpital , cet hôpital , sous la main de l'architecte, devenait encore un palais. Ignace avait vécu parmi les pauvres. Son exis- . tence errante et sa mendicité volontaire l'avaient mis à même de connaître plus intimement les souffrances des classes laborieuses. 11 s'était associé à leurs douleurs, et, parce que l'homme ne vit pas seulement de pain, il résolut d'y porter remèd^.

Il avait rencontré des cœurs qui comprenaient le sien, des cardinaux, des princes et un Souverain-Pontife qui ne demandaient p is mieux que de participer aux entreprises dont sa tête était en travail.

La première qu'il mit à exécution fut la Maison des Catéchu* mènes. Depuis que la Compagnie de Jésus avait adopté la coutume d'expliquer les mystères de la Foi à chaque coin de rue et sur les places publiques, une foule de Juifs ouvraient les yeux à la vérité ; mais 'l'indigence dont ils étaient menacés les empêchait de se déclarer. Aux premiers que cette crainte ne retint pas dans le Judaïsme, Loyola offrit la demeure qu'il occupait. Elle leur servit d'asile. Bientôt leur nombre s'accrut dans de telles proportions qu'Ignace se vit forcé de chercher une habitation plus vaste. La Maison des Catéchumènes fut fondée non-seulement pour les Hébreux, mais encore pour les Turcs et les infidèles de toutes les nations. On ne conserve à Rome que les registres où, depuis 1617 jusqu'en 1842, sont consignés les noms des Gentils qui reçurent le baptême dans cet établissement.

Le chiffre s'élève à trois mille six cent quatorze.

Le relâchement des mœurs dans le Clergé, si énergiquement signalé par Lefèvre et par les autres Pères, s'était étendu tout naturellement au troupeau. Le troupeau exagérait même les fautes du Berger; il s'étudiait à les surpasser. A Rome, le scandale était plus grand qu'ailleurs, car il semblait s'abriter sous la tiare ellemême. Le Pape gémissait d'une situation aussi cruelle; mais, pour retirer les femmes du désordre et pour offrir un asile à leurs remords, il n'y avait qu'un mona? tère de repentirs sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine. Celles qui entraient dans ce

couvent devenaient religieuses par le fait; elles consacraient lo reste de leur vie à la solitude et à la pénitence. Plusieurs s effrayaient de cet avenir. Ignace les rassura en fondant le monas* tére de Sainte-Marthe, qui admettait indifféremment et sans condition toutes les pécheresses.

Le Général des Jésuites offrait un refuge aux femmes perverties. Il s^appliqua à préserver les jeunes filles pauvres des séductions auxquelles le besoin les expose : il fit construire à cette intention la Maison de Sainte-Catherine.

Une des plus vives afflictions de Loyola était de voir les orphelins des deux sexes sans asile et abandonnés à la pitié publique. Il avait dans le cœur des trésors inépuisables de charité. Il conçoit ridée de donner un péro sur la terre à ces pauvres enfants , qui ne connaissaient même pas celui qu'ib avaient dans le ciel. Il frappe à toutes les portes, il émeut toutes les âmes, il &it violence à toutes les bourses. Deux maisons s'élèvent sous ses yeux ; dans Tune il place les garçons, dans Tautre les filles.

Ces monuments existent encore sous la direction des Frères Somasques, institués par saint Jérôme Emiliani, pour veiller à l'éducation de la jeunesse. Tous les ans, à la fête de saint Ignace, ces enfants viennent à l'église du Gesù, et, pour témoigner leur reconnaissance à celui qui fournit un asile à tant de générations d'orphelins , ils aident à servir les messes que l'on célèbre en son honneur.

Tant de travaux ne l'empêchaient pas de veiller au bonheur de la Chrétienté et au maintien de la bonne harmonie entre les souverains. Un différend surgit entre la cour de Rome et celle de Portugal. Le chapeau de cardinal accordé par Paul III à Don Michel de Silva, ambassadeur auprès de Léon X, d'Adrien VI et de Clément VII, en était cause. Le roi Jean III n'avait pas été consulté pour cette promotion, que, sans aucun doute, il eût approuvée, puisque Michel de Silva, évêque de Visai, était comblé de ses faveurs et jouissait de sa confiance.

Le nouveau cardinal, redoutant le courroux du roi son maître, crut prudent de se mettre à l'abri, et il se retira à Rome, où ses talents étaient si dignement récompensés.

laO GHAF. m. — HJSTOIUK

Jean Ili se plaignit avec amertume. La cour pontificale, qui aurait dû être plus circonspecte, y mit de la roideur. Non contente d'honorer ce cardinal , elle le nomma légat apostolique en Espagne à la place de Contarini, qui| venait de mourir.

Dans les cours où Tétiquette et les convenances décident souvent des affaires les plus compliquées, une pareille infraction aux usages ne devait pas passer inaperçue. Jean III était pieux, mais ferme. Le Souverain-Pontife avait l'orgueil de son nom de Farnèse et la force que donne la tiare. L'éclat d'un semblable conflit pouvait devenir une nouvelle calamité pour l'Eglise. Ignace se porta médiateur entre les deux monarques. 11 écrivit au roi de Portugal ; il négocia directement avec le Pape , ainsi qu'avec son neveu le cardinal Alexandre , l'auteur de la querelle et l'ami de Don Silva. Ses prières, ses conseils, les ménagements qu'il sut employer pour ne blesser aucune des susceptibilités en jeu, amenèrent un accom modement et hâtèrent la réunion du Concile Œcuménique.

Ces premières années de la Compagnie de Jésus, si laborieuses et si belles, devaient jeter l'alarme dans le camp luthérien, dans les couvents et surtout chez les hommes d'indifférence qui, à quelque culte qu'ils appartiennent, ne veulent pas être tourmentés par le mouvement des idées nouvelles. L'ascendant que les Jésuites prenaient sur les esprits, l'influence qui leur arrivait par le fait même de leur apostolat , soulevaient contre eux des colères de plus d'une sorte. Elles se traduisirent en prophéties ou en allégories, selon les goûts du temps.

Les Luthériens et les incrédules du seizième siècle mettaient en doute les prophéties dont l'Église catholique reconnaît l'authenticité. Ils les discutaient , ils les torturaient , ils les expliquaient à leur manière; mais pour celles qu'on fabriquait contre l'Ordre de Jésus, ce fut autre chose : on les répandit à profusion, elles furent vraies par la seule raison qu'elles lui étaient hostiles. On porta au compte de sainte Hildegarde* une pré-

» Sainte HiMègarde, abbesse de l'Ordre de SainUBenolt, au Mont Saint-Rupert est née en 1098 cl niorle en tt79. La cause de sa canonisalion a élé foinmeiicce en <237, reprise eu 1243 cl en 1317. Elle n*a jamais été terminée. Ccpendanl son culte a prévalu.

La liste de ses ouvrages anlheiiliques se trouve dans Trilhemius [Chronique

diction du onzième siècle, prédiction dont cette abbessse du couvent de Saint-Rupert est beaucoup plus innocente que les Protestants ou les jalouses colères de quelques moines. Cette prédiction, la voici telle qu on la lit dans l* Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus * :

« Il s*élovera des hommes qui s'engraisseront des péchés du peuple ; ils feront profession d'être du nombre des mendiants ; ils se conduiront comme s'ils n'avaient ni honte ni pudeur ; ils s'étudieront à inventer de nouveaux moyens de faire du mal, de sorte que cet Ordre pernicieux sera maudit des sages et de ceux qui seront fidèles à Jésus-Christ. Le diable enracinera dans leur cœur quatre vices principaux : la flatterie, dont ils se serviront pour engager le monde à leur faire de grandes largesses; l'envie, qui fera qu'ils ne pourront souffrir qu'on fasse du bien aux autres et non à eux ; l'hypocrisie, qui les portera à user de dissimulation pour plaire aux autres ; et la médisance , à laquelle ils auront recours pour se rendre plus recommandables en blâmant tous les autres. Ils prêcheront sans cesse aux

d*Hirsauue, anoée 1147), et d'une manière plus exacte dans le procès de sa canonisation. Voici les ouvrages qui y sont mentiortnés : Acta HUdegardœ^ anno 4232 ; le livre intitulé Sci-viaSy le livre de la Médecine simple et de la Médecine composée, le livre de l'Exposition des Evangiles, le Chant de la céleste harmonie, la Langue inconnue avec ses lettres, le livre des Mérites de la vie et celui des Œuvres divines. Parmi ces ouvraçes mystiques, on ne rencontre point la prophc'lie sur les frères des vJualre-Ordres Mendiants, qui très-probablement a été fabriquée vers le milieu du treizième siècle , et dirigée alors contre les sociétés religieuses de Saint-François et de Saint-Dominique, dans le temps où Guillaume de Saint-Amour et d'autres professeurs de l'Université de Paris attaquaient ces deux Ordres naissants.

Plus tard, les hérétiques firent quelques changements à celle fausse prophétie, et ils l'appliquèrent aux Jésuites. Casimir Oudin, qui de Religieux Prémontré s'est fait Prolestanl, dit, en parlant des prophéties dHildcgarde {Conimentaria de scriptoribus ecclesiasticis, t. ii, p. 1572) : « Ce sont les pures illusions nocturnes d'un cerveau creux : Puiissimœ vacui cerebri illusiones nocturnœ. m Peu après cet aveu il s'est ravisé, et il admire avec (luelle exactitude la sainte dépeint dans ses illusions les Quatre- Ordres Mendiants et les Jésuites qui devaient les suivre.

Trilhcmius, dans ses Chroniques pour l'année m7, dit avoir lu lous les ouvrages d'Hildegarde en original, et il avoue n'y avoir jamais trouvé celte prophétie. Papebrocch, dans les Actes des Saints des BoUaiidistes (tome i de mars, p. 667), déclare être allé lui-inéme;, en 1660, au monastère de Binghein, résidence d'Hildegarde. 11 a eu entre les mains les œuvres de l'Abbesse, et la fameuse prophétie n'en faisait pas partie.

» (Tome II, page 68.) Cet ouvrage» devenu très-rare, est en quatre volumes in- 12. imprimé à Utrechl, chez Jean Paltin, i7hi. Il n'y a pas de nom d'auteur; mais le J)ietionnaiTe des Anonymes et Pseudonymes de Barbier, constate que c'esl le Janséniste Pierre Quesneî qui l'a composé.

158 ciiAP. m. — HisroïKE

prince de l'Eglise, sans dévotion et sans qu'ils puissent produire aucun exemple d'un martyr véritable, afin de s'attirer les louanges des hommes et l'estime des simples. Ils raviront aux véritables pasteurs le droit qu'ils ont d'administrer au peuple les sacrements. Ils enlèveront les aumônes aux pauvres, aux misérables et aux infirmes ; ils se mêleront pour cela parmi la populace ; ils contracteront familiarité avec les femmes, et leur appiendront à tromper leurs maris et à leur donner leur bien en cachette ; ils recevront librement et indifféremment toutes sortes de biens mal acquis, en promettant de prier Dieu pour ceux qui les leur donneront : voleurs de grands chemins, larrons, concussionnaires, usuriers, fornicateurs, adultères, hérétiques, schismatiques, apostats, soldats déréglés, marchands qui se parjurent, enfants des veuves, princes qui vivent contre la loi de Dieu, et généralement tous ceux que le démon engage dans une vie molle et libertine et conduit à la damnation éternelle, tout leur sera bon.

» Or, le peuple commencera à se refroidir pour eux, ayant connu par expérience que ce sont des séducteurs; il cessera de leur donner, et alors ils courront autour des maisons comme des chiens affamés et enragés, les yeux baissés, retirant le cou comme des vautours, cherchant du pain pour s'en rassasier; mais le peuple leur criera : Malheur à vous, enfants de désolation ! le monde vous a séduits ; le diable s'est emparé de vos cœurs et de vos bouches ; votre esprit s'est égaré dans de vaines spéculations ; vos yeux se sont plu dans les vanités du siècle ; vos pieds étaient légers pour courir à toute sorte de crimes. Souvenez- vous que vous ne pratiquiez aucun bien, que vous faisiez les pauvres et que vous étiez puissants, d'humbles orgueilleux, de pieux endurcis sur les nécessités et les misères des autres, de doux calomniateurs, de pacifiques persécuteurs, des amateurs du monde, des ambitieux d'honneurs, des vendeurs d'indulgences , des semeurs de discordes , des martyrs délicats, des confesseurs à gages,' des gens qui disposaient toutes choses pour leurs commodités, qui aimaient leurs aises et la bonne chère , qui achetaient sans cesse des maisons et qui travaillaient continuellement à les élever, de

DE hk COMPAGNIE DE JÉ8(JS. 159

.sorte, que, ne pouvant monter plus haut, vous êtes tombés comme Simon le magicien , dont Dieu brisa les os et qu*il frappa d'une plaie mortelle, à la prière des Apôtres. C'est ainsi que votre Ordre sera détruit à cause de vos séductions et de vos iniquités. Allez, docteurs de péché et de désordre, pères de corruption, enfants d'iniquité, nous ne voulons plus vivre sous votre conduite ni écouter vos maximes. »

Dans sa bonne foi de Janséniste, Quesnel ne s'arrête pas en aussi beau chemin ; il vient de faire revivre contre la Société de Jésus une accusation prophétique , il va découvrir dans le ciel et sur la terre plus d'un signe précurseur des tempêtes. Il raconte donc immédiatement, à la suite de l'écrit attribué à sainte Hildegarde, le prodige * que lui seul avait constaté plus de deux siècles après son accomplissement prétendu :

« L'an 1541, dit-il, peu de mois après l'institution du nouvel Ordre , il s'éleva tout-à-coup dans plusieurs endroits de l'Europe une quantité prodigieuse de sauterelles extraordinaires. Elles étaient petites d'abord et n'avaient point d'ailes ; mais peu à peu il leur en vint quatre, et elles devinrent de la grosseur et de la longueur du doigt ; elles étaient en si grand nombre qu'elles formaient quelquefois des nuages de la longueur d'un mille, si épais qu'elles obscurcissaient la lumière du soleil. Ces insectes firent un grand dégât partout, dévorant tout ce qui était sur la terre jusqu'à la racine. Ils volaient par-dessus les arbres, les maisons, les édifices les plus élevés, d'où ils s'élançaient avec force sur les blés et sur tout ce que la terre produit pour la nourriture des hommes ; enfin, depuis la plaie des sauterelles dont Dieu punit Pharaon et les Egyptiens, on n'en avait point \u de pareilles. Elles consumèrent ainsi, sans qu'on y pût remédier, toute la récolte, et ce ne fut que vers la fin de l'automne qu'elles moururent, laissant après

* En 4568, Georges de Broiiswel, archevêque de Dublin, propht^lisait contre la Compagnie de Ji^sus à peu près dans les mûmes lennes que saiiile Hildegarde; mais, ainsi que la pr<Miclion de celle Abl)et»Ke. c«'He du pre^lnl irlandais ne fui connue qu'au moment où les Jésuiles rentMiutraieiil des ennemis déclarés dans toutes les cours livrées au philosophismc du dix-huiiième siècle. Alors on la voit citée dans les Nouvelles de f7S5. page 207; dans celles de 1759, page 61, et à lajBuilc du recueil des diiféreuti procès coidrc les JcMiilcs im^irimé en i7o9.

elles une quantité prodigieuse de petits œufs noirs qui produi- • sirent l'année suivante un nombre infini de vers, qui servirent de nourriture aux pourceaux * . »

L'allusion est si transparente qu'elle n'a pas besoin de commentaires. Nous avons raconté les premières années de la Société de Jésus. Pour faire apprécier ce que peuvent les passions , il nous restait à citer de pareilles fables déposant avec tant d'énergie contre les aberrations de l'esprit humain.

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