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intellectuelle. Fondé par des censeurs qui firent leurs premières “| armes sous Fouché et sous Savary, il apprenait à balbutier le nom % de la liberté. Il se façonnait à l'hypocrisie constitutionnelle, il % essayait son pouvoir encore mal affermi, il se créait déjà l’inter-
prète juré de l'opinion publique. Dans tous les pays cette faculté k. de parler chaque matin aux multitudes est un droit dont il sera 4 toujours impossible de ne pas abuser; en France, l'abus se si- 4 gnala même avant le bienfait. La presse révolutionnaire de 4817 4
à 1830 ne fut point vénale, elle trafiqua rarement de ses opi- à nions; mais, à part cette justice que l’histoire doit lui rendre, il L faut bien dire qu’elle poussa aussi loin que possible le cynisme 1 du mensonge. Elle s'était donné deux adversaires à combattre, À la Religion et la Légitimité. On la vit les poursuivre avec un 4 égal acharnement. Quand elle s’aperçut que ses efforts n’étaient pas toujours couronnés par le succés, elle chercha une dénomi-
nation qui, en sauvegardant les apparences monarchiques, devait 4 cependant confondre l'Eglise et le trône, les prêtres et ies roya- | listes dans la même haine. Le nom de Jésuite fut inventé. 4
Tandis que cet orage s’amassait sur leurs têtes, les Pères de la Compagnie se portaient partout où le salut des âmes et la voix des premiers pasteurs les réclamaient. Dans la maison de la rue des Postes, au Noviciat de Montrouge, dans leurs petits Séminaires, ils organisaient la prière et l’étude. Sous l'inspiration du Pére de Clorivière, ils cherchaient beaucoup moins à s'étendre qu’à «. se perfectionner. Mais, au mois de janvier 1818, Clorivière, accablé sous le poids des années, sentit que son bras n'était plus assez fort pour gouverner. Il avait rétablisen France la Société de Jésus, il aspirait à mourir simple Jésuite dans cette maison où il avait commandé. Le 9 janvier 1820 il expira. Quelques mois plus tard, le 5 octobre, le Père Barruel le suivit dans la tombe !.
Augustin de Barruel, dont les ouvrages furent longtemps populaires, était entré fort jeune dans l'Ordre de Jésus. Pendant la Révolution française, il affronta souvent la mort. C’élait un homme d’un courage encore plus grand que son talent, En 1793, il entreprit de ramener à l’Église le vieux Gubel, qui avait mème apostasié son aposlasie coustitutionnelle et son titre d’Evèque intrus de Paris. Barruel le convainquit, il lébranla; mais le Jésuite voulut lui faire publiquement rétracter son serment, Gobel ne s’en sentait pas le courage : « Eh bien ! lui dit un jour Barruel, ce sera sroi qui lirai eu chaire, dans la Métropole, votre rétractation : je la lirai, vous présent ; on s’emparera de nos personnes; on nous trainera à l’échafaud, et de là nous monterons tous deux ou ciel. » Gobel persista dans son refus, et cependant, quelques m:': après, il périt sous le couteau révolutionnaire,
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Louis Simpson avait succédé à Clorivière, avee le titre de Provincial. Ancien Jésuite français, esprit d'ordre et intelligence pratique, Simpson s'était depuis longtemps réuni à Stonyhurst aux Pères de la Province d'Angleterre. Tradition vivante, il devait, par son exemple et par ses leçons, faire fleurir l'ancienne discipline et les vieilles lois. A peine fut-il choisi que, le 25 novembre 1818, il adressa la lettre suivante aux chefs qu'il donnait à plusieurs petits Séminaires : « En vous établissant supérieur de cette Maison, il est de mon devoir de vous communiquer l'idée qu'un séjour de vingt-sept années dans différentes maisons de la Compagnie m'a fait concevoir de son gouvernement. C'est une exacte copie de celui de l'Eglise : il est donc vraiment paternel. Le supérieur d'un Collége, d’un Séminaire ou de toute autre maison est la source de toutes les autorités subordonnées par lesquelles il la gouverne; car il exerce le commandement qui lui est confié moins par lui-même que par ses collaborateurs, et c'est en soutenant et en faisant respecter les autorités inférieures qu’il fait respecter et aimer la sienne, Nos Constitutions lui donnent un ministre, qui est comme sa main droite, puisque par lui il maintient la discipline domestique dans l’intérieur de la maison. Elles lui donnent un procureur pour tenir les recettes et les dépenses; ce procureur doit rendre compte tous les mois au supérieur en présence de son ministre; un préfet d'Eglise pour tout ce qui regarde le service divin; un préfet des classes pour ce qui regarde les études; des professeurs et régents pour gouverner sous lui chacun sa classe, enfin des préfets de mœurs pour surveiller les élèves durant les études et les récréations.
» Le supérieur, instruit par les comptes qu'on lui rend à des temps marqués, ou qu'il se fait rendre toutes les fois qu’il le juge à propqs, sait et voit pour ainsi dire tout ce qui se passe, rectifie ce qui n’est pas bien, corrige ce qui est mal, et dirige tout sans entrer dans un détail infini qui absorberait tout son temps et l'empêcherait de s'occuper de choses plus importantes, et surtout d'étudier l'Institut et d'en acquérir une profonde connais sance, sans laquelle il ne sera jamais qu’un supérieur très-imparfait et indigne de commander à ses égaux et de les conduire
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416 CHAP. III. — HISTOIME
à la perfection à laquelle il doit tendre anssi bien qu'eux. Un supérieur de la Compagnie doit toujours être prêt à écouter ses inférieurs, même les plus petits d’entre eux, avec patience, douceur, bonté, affabilité ; ne jamais laisser voir qu’on l’ennuie ou qu'on l'importune. Toutes les fautes d'un supérieur sont dangereuses : c'est pour lui la matière d’un sérieux examen. Il est bon qu'il soit craint, mais il est bien plus important qu'il se fasse aimer. C’est ce qu'il obtiendra aisément s’il vit avec eux comme un père avec ses enfants, s’il sait les décharger quand ils ont trop d'ouvrage, les consoler dans leurs peines, animer leur courage dans les difficultés, prendre soin d'eux dans les maladies, ne rien négliger alors, ne rien épargner pour le rétablissement de leur santé, prévenir même leurs indispositions par une nourriture saine et abondante, un logement salubre; accorder leurs demandes si elles sont justes, si elles ne le sont pas, ne pas les rebuter, mais leur faire sentir doucement l'injustice ou l’irrégularité de leur demande; et surtout ne jamais les laisser sortir mécontents au ulcérés de sa présence.
» La même manière d'agir doit avec proportion avoir lieu à l'égard de nos élèves, qui doivent trouver en nous des pères et des mères. C’est en les aimant véritablement et en le leur prouvant continuellement, qu'on gagne leur affection et qu'on obtient leur confiance. Par ce moyen on les forme et on les dirige bien plus sûrement et bien plus aisément que par des pénitences qu’il faut répéter chaque jour, ou par des punitions corporelles avilissantes, dont l'effet le plus ordinaire est d’abrutir et d'endurcir le caractère. Si jamais pareille punition devient nécessaire et ne produit pas l'effet attendu, il ne faut pas la répéter, mais renvoyer à ses parents celui qu’elle n’a pas corrigé. »
Ce langage n’était pas nouveau dans la bouche des Jésuites. L'amour que les subordonnés et les disciples de l’Institat ont toujours témoigné à leurs maîtres en est la preuve la plus irréfragable; mais Simpson comprenait le besoin de raviver cet esprit des anciens jours: il ne se lassa jamais de donner de pareils conseils. Le 1er juillet 1818, il avait écrit aux Péres du petit Séminaire de Bordeaux : « Que la piété que vous devez inspirer à vos élèves soit une piété solide , fondée sur des principes sûrs,
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Le 27 juillet 1819, Simpson conseille au Père Thomas, chef des Missionnaires de Laval, une extrème déférence envers le Clergé du Mans : « Rappelons-nous, lui mande-t-il, que nous ne sommes que les auxiliaires des prêtres séculiers, que nous professons comme Religieux un état humble et pauvre, que nous devons regarder les autres comme nous étant supérieurs, et que saint Ignace a donné pour titre distinctif à notre Société celui de petite Société de Jésus. »
Voilà les véritables Honita secreta qu'après de longues années nous découvrons dans les archives de l'Institut. Ce n'est ni pour le public ni pour une circonstance déterminée que ces avis furent dictés. Ils développent la pensée du fondateur; ils entrent dans l'esprit des Constitutions et du Æutio studiorum ; ils peignent les Jésuites tels que, dans le secret de leur correspondance, ils ont voulu être, tels qu'ils furent toujours. Et ce n'est pas seulement le Provincial de 1818 qui trace ces règles si éloquentes de sagesse ; le 8 mai 1822, le Père Richardot, successeur de Simpson, écrit : « Lorsque nos Missionnnaires traitent avec les personnes du dehors, qu'ils se gardent de parler avec chaleur de ce qui concerne la politique, et surtout d'attaquer dans leurs conversations ou dans leurs discours les ennemis de la Religion et du roi qu'on appelle Libéraux. Il ne convient pas à des anges de paix tels que nous devons être d’user de paroles irritantes ou amères. Que ce soit donc par une exposition nette et paisible de la vérité, et principalement par l’invocation des secours d'en haut, que nous travaillions à ramener dans le chemin de la j justive ccux qui s'égarent. »
À huit années d' HAT , äu moment où les Jésuites. sont
accusés de tenir dans leurs mains orgueilleuses les rênes de tous les Etats catholiques et le gouvernail de l'Eglise, lorsqu'on proclame qu'ils commandent impérieusement au Vatican, aux Tuileries, à l'Escurial et partout, le Père Roothaan , Général de l'Ordre, adresse à ses frères une encyclique : De amore Socictatis et Inxtituti nostri. « L'ostentation , leur dit-il le 7 juillet 1830, et l'esprit de vanité sont tout-à-fait opposés à l'esprit de notre Compagnie, qui est absolument consacrée à procurer le bien des autres et la gloire de Dieu, st non point à chercher une gloire humaine qui, dès-lors qu’elle n’est point le fruit des bonnes actions, devient vaine et trompeuse et aboutit enfin à l'opprobre. Mais tout ce qu'il y a de grand dans la réputation et dans l’honneur sera vraiment digne de notre Institut, si, selon l'esprit de notre vocation, nous nous efforçons d’être utiles à tous les hommes et par les exemples d'une vertu non vulgaire, et par une doctrine solide, et par les ministères spirituels auxquels nos Constitutions nous appliquent. Ainsi ce sera cette ombre , telle quelle, de gloire, qui s’attachera à ce que nous ferons de bien, et ce ne sera pas nous qui nous attacherons à cette ombre vaine. » Le Père Roothaan ne se contente pas de cette appréciation des honneurs et du pouvoir au point de vue religieux. On a préterdu, on a répé'é que l'humilité des Jésuites, comme individus, était réelle, mais qu'ils ambitionnaient la gloire et l'influence pour leur Compagnie. Le Général développe ainsi son opinion devant les Pères de l’Institut. Sa pensée exprimée , c’est la pensée et la volonté de tous. « Je n'ignore pas, ajoute-t-il dans la même encyclique, combien cette accusation, si elle s'adresse à tous les membres de l'Ordre, est fausse, outrageante et inventée par ses ennemis pour le rendre lui-même odieux. Cependant, si un seul des nôtres était animé de cet esprit de superbe, j'en serais profondement affligé; et je craindrais, non sans quelque fondement, que la faute d'un seul ne devint funeste au corps entier! Quoi donc! nos révérends Pères et très-chers Frères en Jésus-Christ, cette recherche de la gloire humaine qui serait un opprobre pour la Religion en particulier et qui apparaîtrait un crime devant Dieu, pourrait-on se persuader que, si c’est au nom de l’Institut qu'on s’y livre, elle deviendra légitime et un
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véritable amour de la Compagnie ? Si l'Eglise de Jésus-Christ, désignée elle-même sous le nom de Petit-Troupeau , doit, au dire du vénérable Bède , quel que soit le nombre des Fidèles, croître par l'humilité jusqu’à la fin du monde, et ne parvenir que par !’humilité au royaume des cieux, une Congrégation religieuse, qui n’est qu’une portion três-minime de l'Eglise , n’estelle pas plus obligée de concevoir et d'entretenir de pareils sentiments, et, à plus forte raison encore, notre Institut, que le bienheureux Père saint Ignace n'appelait ordinairement que la très-petite Compagnie de Jésus. »
Quand les événements ont amené une nouvelle crise, le Père Boulanger, Provincial de Paris, mande, le 14 avril 1844, à chaque supérieur sous ses ordres : « Tous nos Pères, Prédicateurs ou Missionnaires, se feront un devoir rigoureux d'éviter dans leurs discours tout ce qui pourrait avoir trait, de près ou de loin, à la politique, ne füt-ce que par la plus légère allusion. Si quelqu'un venait à manquer d’une manière quelccaque à cette recommandation, regardez, mon révérend Père, comme un de vos devoirs importants de m'en instruire aussitôt. »
La question de la liberté d'enseignement est pendante, l'Université, les deux Chambres législatives et la presse y rattachent la question des Jésuites. Le Provincial s'explique en ces termes : « Nos Pères ne doivent jamais parler de la liberté d'enseignement ni dans leurs sermons ou conférences, ni dans les allocutions qu'ils auraient occasion d'adresser à quelques réunions d'hommes ou de femmes. »
La politique des Jésuites est complétement mise à nu. Nous en saisissons l’ensemble au milieu de cette intimité où tout homme prudent se garderait bien de laisser pénétrer un autre homme. Ces lettres expliquent et commentent les moyens auxquels peut avoir recours un enfant de saint Ignace; elles l’initient à la vie publique, aux soins du professorat et de la chaire. Elles le fortifient dans l'humilité comme Prêtre et surtout comme Jé-
suite; elles lui interdisent la tentation de se poser en martyr ; elles l'invitent à la perfection tout en l'éloignant des manœuvres souvent légitimes que le monde emploie pour arriver au but de ses désirs. Cependant ce n’était pas sur de pareils documents que
chaque jour l’on dressait réquisitoire contre les Jésuites. Îls suivaient à la lettre les avis et les ordres de leurs chefs, car les adversaires les plus partiaux de la Compagnie lui ont toujours plutôt fait un crime qu'un mérite de son aveugle obéissance. Avec de telles instructions pour guide, elle ne devait jamais s'écarter de la voie droite. On ne connaissait pas ces instructions : on improvisa des Jésuites de fantaisie. On les rêva riches et omnipotents, parce qu'on ne descendait pas dans leur vie. On imagina qu'ils allaient être redoutables, parce qu’il était convenu de faire peur de ce fantôme. On les supposa mêlés à tous les événements, parce que, pour les besoins de la polémique quotidienne, il fallait inventer un mirage propre à entretenir la crédulité, tout en fomentant dans les masses la haine du prêtre.
Cette haine trouva bientôt un aliment. Les Evêques ne se déguisaient pas qu'il était urgent de vivifier l’esprit des populations, qu'au sortir des bras de la terreur révolutionnaire on faisait tomber dans ceux de l’athéisme légal. Les divers ministères, qui se succédérent rapidement au pouvoir, semblaient, depuis 1815, se coaliser contre l'Eglise et la monarchie. Il fallait opposer un frein à ce débordement de passions; l’épiscopat eut recours aux Jésuites. Il pensa que par la sage vivacité de leur zèle et par la force même qu'ils empruntaient au levier de l'association, ils pourraient ressusciter les merveilles des premiers temps de la Compagnie. On forma le projet de régénñérer peu à peu la France par les Missions.
Le 4 août 1806, Portalis, dans un rapport à l'empereur Napoléon, disait : « Depuis longtemps les Missions sont connues dans l'Eglise, et elles y ont fait de grands biens.
» Les pasteurs locaux n’ont pas toujours les moyens de s’accréditer dans leurs paroisses; mais , indépendamment de tout fait particulier, il résulte de la commune expérience qu'il est des désordres auxquels les pasteurs ordinaires ne peuvent porter remède. Ces pasteurs sont les hommes de tous les jours et de tous les instants; on est accoutumé à les voir et à les entendre; leurs discours et leurs conseils ne font plus la même impression. Un étranger qui survient et qui, par sa situation, se trouve en quelque sorte dégagé de tout intérêt humain et local, ramène
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plus aisément les esprits et les cœurs à la pratique des vertus. De là s’est introduit l'usage des Missions, qui ont produit, en différentes occurrences, des effets aussi heureux pour l'Etat que pour la Religion. »
A la suite de ce rapport, Portalis présentait l'abbé Rauzan comme supérieur des Missions, et l'Empereur, avec sa haute pensée gouvernementale, s'empressait d'adhérer à tout ce que son ministre des cultes lui proposait. Napoléon avait pris les Missionnaires sous son égide ; il les constituait les apôtres de la famille, il les couvrait de sa protection. Les Evêques s’imaginérent que les petits-fils de saint Louis ne pouvaient pas refuser de marcher sur les traces chrétiennes d’un enfant de la Révolution. Ce fut de ce point qu'ils partirent. On ne demandait aux Jésuites que de sacrifier leur repos et leur vie pour l'accomplissement de cette œuvre jugée nécessaire, et à laquelle se dévouaient déjà avec tant d'éclat les Missicnnaires de France, dont les abbés Rauzan, Forbin de Janson et Fayet étaient les chefs. On exposait sans défense les disciples de saint Ignace aux moqueuses fureurs de l'incrédulité ; on les compromettait aux yeux de cette partie du peuple acceptant alors les journaux pour règle de sa foi et directeurs de l'opinion. Les Jésuites néanmoins ne se laissent pas intimider.
Ils savent qu'ils seront abandonnés par le gouvernement ; ils n'ignorent pas que le bien tenté par eux leur sera toujours reproché comme un crime; mais, en présence de tant de périls, ils assument courageusement sur leur: têtes la plus large responsa bilité. Îls se jettent en avant, et, à dater de 1818, on les voit parcourir les villes, instruire et convaincre du haut des chaires, planter la croix, ramener la paix dans les consciences, appeler au pardon des injures ainsi qu'à la réconciliation, et rapprocher des familles que les discordes intestines avaient depuis longtemps divisées. Cette œuvre, dans les circonstances où elle se présentait, avait quelque chose d’éminemment utile; elle pouvait perter d'heureux fruits, car le Libéralisme n'avait pas eu le temps d'infiltrer au cœur des provinces son ignorance égoïste et ses étroites préventions. Il était donc fondé à redouter ces adversaires, qui s’emparaiert des multitudes par l’autorité de la pa-
122 CHAP. Il, — HISTOIRE
role, qui les dominaient par l'éloquence, qui popularisaient le repentir et la vertu. C'était une révolution au profit des idées de travail et d'amélioration sociale. L'Eglise remplaçait le club ; les cantiques pieux succédaient aux chants lubriques ou sanguinaires ; la foule se pressait dans les temples ; elle accueillait avee joie ce retour vers le Christianisme. On dénatura le principe qui produisait d'aussi merveilleux résultats. IL importait d’opposer la force brutale à des démonstrations pacifiques ; ce fut à Brest que l'on tenta la première résistance. Le 21 octobre 1819, le Courrier français annonça : « La Mission qui devait avoir lieu à Brest a avorté ; les habitants préfèrent les inductions morales aux inductions jésuitiques. » Afin d'échauffer les esprits, on prétend que le curé de la ville ne veut pas recevoir les enfants de Loyola. Des menaces sont proférées, des plans sont dressés pour faire échouer la Mission. Le curé dément le refus qu’on lui attribue. On a dit que l'Evêque de Quimper est hostile aux Jésuites ; le prélat accourt : il bénit leurs premiers travaux, et, le 24 octo're, les églises de Saint-Louis et de Notre-Dame de Recouvrance s'ouvrent à la multitude qui se presse autour de la chaire. Cette affluence devenait inquiétante; les Constitutionnels se mettent en campagne pour expliquer de quelle manière ils entendent la liberté. Le Clergé ne cède pas aux injonctions du parti; on le confond dans l’anathème qui frappe les Jésuites. L'autorité municipale est méconnue et outragée jusqu'au moment où elle passe à l’'émeute; alors on l’enivre de louanges.
C'était une tourbe de jeunes gens ou d'hommes étrangers au pays, qui dictaient la loi; leur nombre pouvait se constater à chaque heure; mais, sachant qu'ils seraient toujours forts contre la faiblesse, hardis contre l’indécision et la pusillanimité, ils poussérent à la résistance. Le 25, l'Evêque de Quimper mande au sous-préfet : « Il est permis d’être surpris que, sous le gouvernement du roi qui a donné une Charte pour assurer la liberté des cultes et qui a proclamé la Religion catholique la Religion de l'Etat, cette Religion ne puisse jouir à Brest de cette liberté. Je ne réclame que la protection de la loi et non sa sévérité. Ce n’est pas à moi de tracer aux autorités la manière de la faire respecter. » Le 27, il s'adresse au Maire pour déplorer cet attentat. L'é-
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meute parcourt la ville en criant : Mort aux Jésuites ! À bas le Christ et la Religion !
Les magistrats municipaux et les administrateurs civils avaient encouragé ces manifestations. La presse libérale les avait prédites d'avance ; le ministère ne sut pas les réprimer. Les honnètes gens de tous les partis se résignaient déjà à ce rôle passif, qui rend si audacieux les esprits turbulents. On baissait la tête devant l'insurrection; on en déplorait les résultats, et personne ne se levait pour agir contre elle. Cette inertie lui révéla sa puissance. Au nom d’une population qui souffrait en silence une pareille tyrannie, la révolte prononça que la France entière ne voulait pas de Missionnaires et qu'il fallait les expulser de Brest. Son vœu fut un ordre. Le 28, les Jésuites s’éloignèrent. Le Libéralisme avait tenté un grand coup; la victoire lui restait ; il comprit qu'il importait de lui donner tout le retentissement possible. Il ameuta les révolutionnaires de Morlaix, qui, avec des chants obscènes entremélés de cris de Vive la Charte! accueillirent les Jésuites à leur passage. Au dire du Moniteur, rien ne devait justifier ces tumultes : les paroles mêmes des Missionnuires ne pouvaient y servir de prétexte; mais ces hypocrites lamentations offraient aux Libéraux la mesure de l'impéritie ou des connivences secrètes du gouvernement. Ce premier succès enhardit leur témé rité.
Cependant les villes de Bourges, Nevers, Saint-Malo, Autun, Châlons-sur-Marne, Lisieux, Dôle, Châlons-sur-Saône, Seurre, Mende, Coulommiers, Craon, Seez, Alençon, Chinon, Beaugé, Laigle, Orléans, Amiens, Le Puy, Avranches, Niort, Le Mans, Avignon, Aix, Bordeaux, Alby, Metz, Rennes, Cosne , La Charité, Issengeaux, Montauban, Clérac, Saumur, Besançon , Doué, Périgueux, Angers, Paimbœuf, Gaillac et Langres devenaient tour à tour le théâtre sur lequel les Jésuites faisaient éclater leur zèle. Parmi les Pères qui se vouaient ainsi à l’accomplissement d’une grande tâche, il y avait de puissants prédicateurs, des hommes qui savaieut remuer les multitudes et les enchaîner au pied de l'autel. On remarquait dans leurs rangs Antoine Thomas, ancien docteur de Sorbonne et pendant vingt ans sapérieur de Laval ; Charles Gloriot, dont la vaste science et la forte imagi-
nation faisaient oublier les écarts de style. L'éloquence de Gloriot débordait avec tant d'impétuosité qu'il subjuguait ou terrassait ses auditeurs. Auprès de lui apparaissaient Nicolas Petit, l'homme qui éclaire par le raisonnement; les deux Chanon, auxquels le zèle donne des forces. Chacun de ces Missionnaires avait ur: cachet individuel, un talent à part. Le Père Claude Guyon les absorba tous dans sa puissante individuälité. Doué des avantages qui constituent l'orateur véritablement populaire, beau et passionné, ardent et sensible, il faisait tour à tour frémir et pleurer; on se pressait avec transport autour de sa chaire et de son confessionnal, car sa parole dominait les masses et provoquait le repentir dans les âmes.
Les fruits recueillis étaient abondants et incontestables ; on en fit un crime aux Jésuites. A Vincennes, le Père Guyon avait évangélisé les troupes en garnison dans la forteresse ; il leur avait parlé de Dieu et de leurs devoirs avec cette énergie qui convainc. A Bicètre, d'autres Jésuites venaient le 24 juin 1824, conduits par l’archevèque de Paris, faire descendre les consolations évangéliques sur la tête des infirmes, des vieillards et des coupables que la société retranche de son sein. Ils réveillaient les sentiments de Foi ; ils répandaieni sur la France entière les germes de Christia nisme que la Révolution croyait avoir étouflés. Il ÿ avait des villes où l’on assiégeait pendant la nuit les portes des églises, où l'on se précipitait sur les pas des Missionnaires, où l'on pleurait à leur départ, après avoir souvent maudit ieur arrivée. Sans doute, dans ces transitions subites, il se rencontrait autant d'entrainement passager que de remords durables. Plusieurs oubliaient les engagements pris au pied de la croix; mais, dans le cœur de ces multitudes vaincues par l’ascendant des Missionnaires, il survivait aux fêtes et aux enthousiasmes de la ferveur un principe de Religion, dont le Clergé pouvait évoquer partout les traces et le souvenir. Le Missionnaire semait dans les exagérations calculées de son éloquence, c'était au Pasteur à moissonner.
Les soins de l’apostolat et de l'éducation, les travaux littéraires ou théologiques auxquels les Jésuites se livraient dans l’intérieur de leurs maisons, les outrages qui passaient au-dessus de leurs têtes sans les atteindre pour aller saisir d'une Léate stupéfaction
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les esprits forts de l’estaminet , n'empêchaient pas les Pères d'étudier la marche des idées, de s'appliquer à en seconder ou à en suspendre le progrès, selon qu'elles leur paraissaient utiles ou dangereuses. À peine née, la Compagnie de Jésus était, comme aux premiers jours de sa fondation, devenue un centre où le prêtre, le philosophe et le savant accouraient chercher la lumière. Les Jésuites la répandaient sur les uns, ils la recevaient des autres. Ils s'associaient au mouvement que la science imprimait à toutes les études , et ce fut alors qu'ils se virent engagés avec l'abbé de La Mennais dans une de ces discussions qu'il importe de juger sur pièces.
Dans ce temps-là, Félicité de La Mennais était un vigoureux génie attaquant les ennemis du Catholicisme avec l'arme de l'éloquence et de la raison. Esprit lucide et passionné, cœur plein d'amour et de colère, l'écrivain breton cachait un caractère de fer sous une maladive enveloppe. Son opiniâtre dialectique , son ironie étincelante de verve, son style puissant lui avaient en quelques années conquis une célébrité dont l’humble candeur du prètre faisait hommage à l'Eglise. L'abbé de La Mennais défendait les Jésuites, parce que leur cause était juste ; il les aimait, parce qu'il lui avait été donné de les voir de près. Lorsque le système philosophique présenté par lui dans le deuxième volume de l’Zndifférence en matière de Religion eut engendré la discorde parmi les théologiens , quelques nuages ne tardèrent point à altérer la bonne harmonie existant entre les disciples de saint Ignace et le Tertullien du dix-neuvième siècle. Les questions qu'il soulevait lui attirèrent des panégyristes et des censeurs. Les uns le saluèrent comme un dernier Père de l'Eglise, les autres le critiquèrent avec des paroles dont la fraternité sacerdotale et le respect dû à un immense talent auraient pu modérer l’acrimonie. Dans ce combat, qui prépara si tristement la chute de La Mennais, il y eut de graves torts à reprocher aux deux parus. L'écrivain se portait le défenseur le plus absolu de l'autorité. Avec un ton impéricuscment dogmatique, avec une hauteur dédaigneuse, il citait à son tribunal, il jugeait sans recours les écoles anciennes et modernes. IL substituait sa propre raison individuelle au sentiment presque universel de l'Eglise.
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Ce système comptait de nombreux partisans ; il en fit surgir même autour des Jésuites. Dans leurs maisons, dans les Séminaires et même dans le monde, on rétrograda tout d'un coup vers ces époques où la Scolastique tenait les esprits attentifs et surexcitait les intelligences. Une pareille situation offrait plus d'un danger. Le Père Richardot, Provincial de France , prit des mesures pour les conjurer : il interdit les controverses publiques sur ces matières, et le 12 octobre 1821, le Père Rozaven lui écrivait de Rome :
« Vous avez parfaitement fait de supprimer les thèses où l’on combattait le système de M. de La Mennais. Outre qu'il ne nous convient en aucune manière de nous déclarer contre un homme justement célèbre, et à qui la Religion a des obligations , c'est un fort mauvais moyen pour faire triompher la vérité. Les disputes ne font que piquer et aigrir les esprits. Des discussions pacifiques où l'on ménage l’amour-propre et la délicatesse sont des moyens plus sûrs. Il faut réserver toute sa chaleur pour combattre les ennemis de la Religion et de l'Eglise. — Vous me demandez ce que je pense de la Défense de l'Essai; je vous avoue, entre nous, que je n'en suis pas satisfait. Il me paraît que tout porte sur un principe faux. M. de La Mennais se plaint qu’on ne l’a pas compris, et il a raison jusqu’à un certain point; il est certain qu'on lui attribue des sentiments qu'il n’a pas, ce qui lui donne lieu de se défendre avec avantage ; mais, de son côté, il tire des principes de ses adversaires des conséquences qui ne suivent pas de ces principes. Dans ces matières de pure métaphysique, il n'y a rien de si facile, je dirai de si commun, que de se disputer sans s’entendre. On a tort et raison des deux côtés. Quand je lis ces sortes d'ouvrages, il me semble entendre se disputer u: avare et un prodigue. Le premier déclame contre les funestes suites de la prodigalité, et s'étend à prouver la nécessité et les avantages d'une sage économie; le second a un champ non moins vaste pour dépeindre l'avarice dans toute sa laideur et pour faire l’éloge de la générosité et Cu ‘étachement des biens de ce monde. L'avare a parfaitement raisvn contre le prodigue et le prodigue contre l'avare; mais l'un n’en a pas moins tort d’être avare et l'autre d’être prodigue. — Je travaille pour mon propre usage,
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à réduire cette controverse à quelques points précis, que l’on puisse discuter sans s’écarter à droite ou à gauche, et je pense que j'enverrai mes réflexions à M. de La Mennais, qui, je crois, ne viendra pas à bout de renverser l’ancienne méthode. »
C'était en ces termes pleins d’atticisme conciliateur que l’Assistant des Jésuites à Rome s’exprimait en s'adressant au Provincial de Paris. Le Père Rozaven voulait combattre l’erreur involontaire à armes courtoises, il désirait surtout qu’on respectât la gloire de l’auteur de l’/ndifférence. La ligne des Pères de l’Institut dans cette polémique était tracée ; ils ne s’en écartérent qu’une fois. L'agitation se perpétuait; les esprits s’échauffaient au dehors, et la paix intérieure de la Compagnie était menacée, lorsque, à l'insu des chefs de l'Ordre, le professeur de philosophie du petit Séminaire de Forcalquier fit soutenir publiquement par ses élèves, à la fin de l’année scolaire 48292, une thèse en faveur des théories de l'abbé de La Mennais. Le 18 janvier 1823, le Père Rozaven se plaint à Richardot de cette infraction : « Nous étions convenus, lui mande-t-il, et vous me l'avez promis dans une de vos lettres, que vous ne permettriez ni d'attaquer ni de soutenir ce système dans les thèses publiques, et c’est évidemment le parti que dicte la prudence. Permettre à qui voudra d’attaquer et à qui voudra de défendre un système que l’on dit fondamental, ce serait introduire dans la Compagnie la diversité de doctrine, contre nos Constitutions et contre la volonté si souvent manifeste de notre saint fondateur. Permettre seulement de défendre et ne pas permettre d'attaquer, ce serait annoncer au public que la Compagnie adopte cette doctrine, ce qui assurément n'est pas, et, je l’espère, ne sera jamais; car, au surplus, je désapprouverais également qu’on attaquât, pour la même raison, savoir, parce que des thèses ne doivent contenir que des doctrines reçues, et ne combattre que des doctrines rejetées par la Compagnie. »
De pareilles imprudences étaient trop opposées à l'attitude prise par les Jésuites pour qu’il fût possible de les tolérer. Elles pouvaient se renouveler en sens contraire ; leGénéral Louis Fortis crut qu'il importait d'y mettre un terme. D'accord avec ses Assistants et s'appuyant sur plusieurs règles de saint Ignace ainsi
que sur le décret 41e de la cinquième Congrégation Générale, il fit défense d'enseigner ou de combattre les doctrines du théologien novateur. « Il est bien entendu, ajoutait Fortis dans cette encyclique du 4 octobre 1823, qu'il n'entre nullement dans notre intention de censurer et de condamner aucune de ces propositions ou autres semblables, ou de vouloir que ceux qui les soutiennent perdent aux yeux des nôtres quelque chose de leur réputation de piété et d'attachement à la Religion. Mais nous jugeens qu'il ne convient pas d'enseigner dans nos écoles ces propositions avant qu’elles aient été approuvées par celui à l'autorité duquel nous faisons profession de rendre une entière soumission d'esprit.
» Nous ne nous donnons pas pour les disciples de Descartes ou d'aucun autre philosophe. Nous ne défendons le système d'aucun d'eux en particulier; mais nous suivons les principes qui sont communs à toutes les écoles et qui étaient soutenus communément avant que Descartes vint au monde. Nous reconnaissons cependant deux docteurs auxquels nos écoles se font gloire d’être attachées : saint Thomas, dont l'autorité est si grande parmi les docteurs chrétiens, et saint Augustin, philosophe aussi subtil que profond théologien. »
Cette réserve si énergiquement recommandée ne convenait pas à l'abbé de La Mennais. Il sent que l'approbation patente de l'Institut sera un triomphe pour lui : il essaie de l'obtenir. L'année suivante il se rend à Rome ; il a plusieurs conférences avec le Père Rozaven. Ces deux enfants de la Bretagne, dont la situation et le caractère étaient si opposés, mais qui, par une mutuelle estime, se trouvaient amenés à s’honorer, ne purent s'entendre. L'écrivain professait le culte de l'autorité, le Jésuite le mettait en pratique; l'un ne voyait de vérité que dans son système, il l'imposait avec inflexibilité ; l’autre, plus habitué à l’obéissance, faisait part de ses doutes et se déclarait tout disposé à accepter le jugement du Saint-Siége. La tempête bouillonnait dans l’âme de La Mennais ; elle menaçait déjà d’éclater. Rozaven s’efforçait de lui faire comprendre que les passions vont vite, surtout quand elles se trouvent chez des hommes condamnés à ne point en avoir, Ces entretiens furent donc stériles. À quelques
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mois de distance, l'abbé de La Mennais apprend que ses théories sont pour plusieurs Jésuites l'objet d’une amère critique ; et, le 23 octobre 1825, il écrit au Provincial. Il a, dit-il, acquis la certitude que son système est censuré par la Compagnie, que cette censure se prodigue à beaucoup de personnes, et qu'il en résulte, à raison de la très-juste estime dont jouit l’Institut, un préjugé fâcheux contre sa doctrine. La lettre conclut en démandant copie de cette censure ou de ce jugement, quel qu’il soit.
L'abbé de la Mennais, avec un courage égal à son talent, pulvérisa souvent les inculpations dont on accabla la Société de Jésus. Les Pères admiraient le premier volume de l’Essaë sur l'Indifférence ; mais à l'admiration succéda l'incertitude , lorsque le second parut. Dans sa réponse en date du 5 novembre, Nicolas Godinot lui communiqua ces impressions diverses ; il lui affirma que sa doctrine n'avait été ni censurée ni suspectée par le Général de l'Ordre. La guerre qui se faisait autour de l’ouvrage et du nom de l'abbé de La Mennais donnait à son caractère quelque chose de plus entier ; il connaissait sa force, on le poussait à en abuser. Le 14 novembre 1825, il exigea que la lettre du Général lui fût livrée. « On ne défend pas , ajoutait-il, de soutenir des propositions supposées indifférentes, et ainsi qui défend accuse. »
La position était scabreuse. Godinot répondit le 8 décembre : « Monsieur l'abbé, je ne puis m’empècher de commencer par l'expression du regret que j’éprouve que notre correspondance porte sur un objet aussi peu agréable que celui qui nous occupe. Je suis vivement affecté que nos lettres soient très-probablement pour l'un comme pour l’autre une occasion de peine.
» N'y aurait-il donc pas moyen de se communiquer sa pensée sans que le cœur en souffre?
» J'ai bien compris votre demande, Monsieur, dans votre lettre précédente; mais, je vous l'avoue, la demande de communiquer la correspondance de mon Supérieur m'a étrangement surpris, et j'ai cru que mon silence vous suflirait pour com= prendre ma réponse.
» Vous insistez, et vous désirez que je m'explique. Il faut donc
que je vous dise que je ne puis en aucune manière vous rien vi 9
communiquer de ce que le Père Général croirait devoir nous écrire. N'a-t-il pas d'ailleurs quelque droit d'espérer qu’on ne le soupçonncra pas de manquer dans sa correspondance, quelle qu’en soit la matière , à ce que lui prescrivent la justicB, la prudence et la charité ? Vous invaquez le principe qui défend accuse. Il est possible qu'en certain cas ce principe soit vrai; mais il est certain que ce n'est pas ainsj que la Compagnie entend user du droit qu’elle a de défendre ; il est même notoire qu’elle a trèssouvent défendu de soutenir des opinions sans les accuser le moins du monde. La nécessité et le prix de l’uniformité lui suffisent pour proposer des défenses.
» Me permettez-vous, monsieur l'abbé, de hasarder encore un mot? Où en sommes-nous, et quelle est notre position respective ? La bonne intelligence qui a régné entre nous viendraitelle donc à s’altérer? Nous avons des opinions différentes sur des questions laissées à la liberté : usons de cette liberté les uns et les autres, mais avec simplicité, sans amertume et même sans vivacité. Dans un teraps où la cause commune doit nous réunir et nous réunit certainement de cœur, je veux, de mon côté, éviter, et travailler efficacement à ce que tous ceux sur lesquels je puis influer évitent tout ce qui peut tendre à donner le spectacle, dont les ennemis de la Religion ne manqueraient pas de se prévaloir, d’une division qui nuirait aux deux partis devant Dieu et devant les hommes. Et je vous prie de ne pas regarder comme compliment l'assurance formelle des sentiments les plus intimes de vénération , d’estime et de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. »
Devant cette lettre, dont la fermeté n’exclut ni la gratitude ni l'affection, l'abbé de La Mennais aurait dû ne pas pousser plus loin ses exigences; mais, comme tous les hommes à qui la célébrité est venue il était entouré de néophytes trop fervents, de flatteurs enthousiastes ou intéressés. On lui persuada que ce n'était pas à lui à reculer en face d’une ueutralité cachant des desseins hostiles. Il s'adresse encore une fois à Godinot; le Provincial ne juge pas à propos de répondre à sa dernière lettre. À partir de ce jonr, les feuilles publiques dévouées à l'abbé de La Mennais commencent à faire feu sur la Société de Jésus.
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Îlavait des relations d’affectueuse estime avec plusieurs Pêres. Quoiqu’en divergence d'opinions sur une multitude de points, il n’en restait pas moins leur ami et celui de la Compagnie. Il serait donc peu équitable de l’accuser d’une guerre que de jeunes séides entretenaient peut-être malgré lui. La Mennais connaissait les disciples de Loyola; il savait qu'il n'obtiendrait rien d'eux par l'intimidation, car dans le temps ils avaient affaire à des ennemis dont l’activité était plus cruelle. ]1 se contenta d’exhaler ses plaintes en particulier et de chercher à faire abonder tôt ou tard les Jésuites dans ses idées. 11 se rencontrait alors auprés du chef de l'Ordre, en qualité d’Assistant d'Allemagne, un Père tout dévoué au système de La Mennais, Par l'influence que Raymond Brzozowski exerçait, l'écrivain avait espéré qu'il vainerait cette réserve dont l’Institut ne voulait pas sortir. Brzozowski le main tenait dans ce sentiment, en lui écrivant que jamais le Général n'avait défendu d'enseigner ses théories; mais quand, après la mort du Pére Fortis, la Congrégation se réunit au Gesà pour procéder à l'élection de son successeur, La Mennais n'eut pas de peine à comprendre que les Jésuites ne lui donneraient jamais leur adhésion. Raymond Brzozowski ne fut pas réélu Assistant, et Rozaven obtint cet honneur à l'unanimité.
Le nouveau Général s'était strictement renfermé dans la règle de conduite tracée par son prédécesseur ; il n'avait pris parti ni pour ni contre La Mennais, Les adeptes du publiciste théologien annonçaient que Roothaan serait favorable aux doctrines controversées ; ce dernier donne un démenti à leurs futures assertions, au moment même où il prend possession de sa charge. Le 30 août 1829, il adresse aux Provinciaux un décret confirmant celui de Fortis, puis il ajouie : « Cependant notre intention, comme celle de notre prédécesseur, n’est pas de noter de censure aucune de ces propositions ; ce qui ne nous appartient pas. Nous ne voulons point non plus rendre suspects d'erreur en matière de Foi ceux qui les soutiennent. Aussi, en n'adoptant pas de semblables doctrines dans nos écoles, il n'est pas pour cela dans nos intentions que les nôtres les attaquent et les combattent. Bien plus, notre volonté expresse est que l'on évite toute dispute qui pourrait blesser ou altérer la charité. »
Passant à un autre ordre d'idées qui dans ce temps-là paraissaient inhérentes aux principes de La Mennais, le Père Roothaan disait : « Corgme on voit en certains pays se réveiller les questions de la puissance du Pape sur les rois dans les matières temporelles, à cette occasion nous rappelons à tous les nôtres les préceptes imposés, en vertu de la sainte obéissance, par les Pères Claude Aquaviva et Mutio Vitelleschi. Ces préceptes défendent expressément à tous les nôtres de s'occuper le moins du monde de pareilles matières ni dzïs les écrits, ni dans les discours ou leçons publiques, ni même dans les conversations particulières. »
Ainsi le premier acte du chef des Jésuites, de mème que le dernier de son prédécesseur, était de proscrire tout ce qui, de près ou de loin, pouvait se rattacher à la politique. On les peignait comme les porte-étendards de l'Ultramontanisme ; on prétoudait qu'ils envahissaient, au nom de Rome, toutes les avenues du pouvoir, et, dans le secret de ses conseils, voilà les seuls ordres que dicte le Général. Pour que ja Société de Jésus se prononcât sur les doctrines de l’abbé de La Mennais, les supérieurs de l’Institut déclaraient qu’il fallait attendre la décision de l’Eglise : ils ne prenaient d'engagement ni pour ni contre. L'Eglise intervint, elle condamna : alors la neutralité des Jésuites fut expliquée: Cette neutralité apparente cachait un éloignement véritable. La Mennais ne se l'était pas déguisé; mais, plus perspicace que ses adeptes, i! avait tenu compte aux enfants de Loyola de leur modération. Tandis que les admirateurs de son système faisaient cause commune avec le Libéralisme afin d'étouffer la Scciété de Jésus, lui, plus maître de sa pensée, appelait cette niôme Société à d'autres combats. Il rêvait pour le.monde catholique de nouvelles destinées. Dans l'espoir de les réaliser, il senlait qu'avant tout il importait de s'appuyer sur les Jésuites. Le 50 août 1829, le Général, en recevant l'autorité suprême, se aintenait dans la position que Fortis avait adoptée; néanmoins peu de jours auparavant, le 2 août de la même annéc, La Mennas écrivait au Pôre i‘rançois Manera, à Turin :
« La Chonaie, le 2 août 1829, » J'aurais voulu vous remercier plus tôt, man très-bon el trés-
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cher Pére, de la lettre si aimable que j'ai reçue de vous; mais une faiblesse extrême et des souffrances continuelles m'en ont empêché jusqu'ici. Je puis dire comme Alexandre VIIL, deficiunt vires ; et plüt à Dieu que je pusse ajouter comme lui, sed non deficit animus ; car jamais on n'eut plus besoin qu'en ces tempsci de ce courage intérieur dont la Foi est le principe pour soutenir l'âme oppressée sous le poids de tant de pensées amêres et de prévoyances sinistres. Nous avons traversé bien des jours mauvais, et nous touchons probablement à des jours plus mauvais encore. La grande révolution qui s’accomplit dans le monde ne fait que commencer; elle bouleversera de fond en comble la vieille société européenne, minée dans toutes ses bases, et pendant longtemps on ne verra que des ruines s’écrouler sur d’autres ruines. Les hommes, toujours si lents à instruire, regardent avec une sorte d'étonnement stupide ou de curiosité méchante ce spectacle effrayant, sans comprendre la cause de ce qu'ils voient , et mêine sans la vouloir comprendre. Il règne, en général, parmi ceux qu'on appelle bons un aveuglement plus qu'humain : de sorte qu’au lieu d’opposer une résistance efficace au mal, ils font, sans le savoir, tout ce qu’il y a de mieux pour en favoriser le progrès. Mais, après tout, Dieu a ses desseins, et sa sagesse gouverne tout, pour que tout concoure à la fin voulue de lui, et même l'erreur, et même le ‘désordre.
» Convaincu profondément, mon très-cher Père, qu'on ne peut aujourd'hui servir utilement la Religion qu’en exerçant sur les esprits une action puissante, dont les conditions premières sont une indépendance complète du pouvoir politique, et un grand et large développement de toutes les doctrines catholiques, présentées surtout dans leurs rapports avec les idées qui remaent le monde; convaincu, dis-je, de cela, je suis, par conséquent, convaincu aussi qu'il est nécessaire que la Compagnie de Jésus, dans laquelle il existe de si précieux éléments de bien, prenne une position toute nouvelle pour s’accommoder aux besoins présents de la société et à l'état actuel des esprits ; et ce que j'ai dit d'elle sous ce rapport, je l'ai dit également du Clergé tout entier. Tant qu'elle s'appuicra sur le pouvoir, elle aura contre elle la masse active des peuples, et sera con-
trainte de vonniver, au moins par le silence, à des erreurs trèsdangereuses, d'où il résultera une apparence de duplicité et d'intrigue, qui la ruinera très-promptement dans l'opinion. Toute force aujourd'hui consiste à se présenter franchement au combat, à se montrer dès-lors tel qu'on est, et à dominer les intelligences par la supériorité des talents et des doctrines, en un mot, à ne compter que sur soi et sur la vérité. Sans cela, nulle durée, nulle vie. Et qui peut entreprendre, avec plus d'avantages et de succès que les Jésuites, cette grande guerre, celte guerre sacrée ? Seulement je crois qu’elle exigerait un peu plus de liberté intérieure qu'il n’en existe parmi eux ; et, sur ce point, je désirerais, je l'avoue, quelque modification dans leurs règles. Tout cela, au reste, n’est que l'avis d'un homme sans conséquence et sans autorité, mais, j'ose l’assurer , dévoué de cœur à la sainte cause de Dieu et de l'Eglise et à tous ceux qui la défendent, quels qu'ils soient. Continuez, mon bon Père, je vous en prie, de l'aimer un peu malgré ses misères qui sont grandes, et de prier pour lui, et croyez qu'il vous est et ne cessera de vous être tendrement dévoué en Jésus-Christ.