‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 2)Chapitre 5 sur 62 · PRES RE EE · texte numérisé non relu

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les papiers de l'Ordre ; ils pouvaient ainsi se mettre à la piste des complots dont on croyait utile de laisser soupçonner les Jésuites. Les plus minutieuses investigations ne firent rien découvrir. Alexandre savait d'avance l'issue qu’elles auraient , il ne daigna même point s'en étonner en public. Aussi, lorsque le Père Brzozowski demanda que le comte de Litta ou un seigneur russe, désigné par lui, assistât à l'examen des archives de la Compagnie, cette proposition, n'ayant rien que de très-naturel, fut-elle rejetée sans examen. Par tradition de famille, l'Empereur connaissait la sagacité des Jésuites : il ne voulait ni leur préparer un triomphe ni se dor''er un dessous trop éclatant. Des intérêts matériels étaient engagés pour l’église catholique de Saint-Pétersbourg. Les Pères se sont portés garants envers les bailleurs de fonds. Cette dette est depuis l’origine, en 1806, reconnue comme dette de l’église ; par un ukase en date du 25 mai 1816, Alexandre déclare cependant : « Que toutes les prétentions pécuniaires qui pourraient avoir lieu contre les Pères de l'Institut retomberont sur leurs biens-fonds, sans pouvoir être à charge au bâtiment nouvellement construit auprès de l'église catholique. »

Les Jésuites ne s’effrayaient pas de ces vexations locales qu’un mot aurait dû arrêter. Ce mot coûtait trop à leur discrétion habituelle : ils aimèrent mieux souffrir que de le prononcer. Le 31 août 1816, le Père Brzozowski écrivit à l'Empereur : « Dans le temps que l'affaire du neveu du ministre des cultes éclata, je voulus envoyer une supplique à Votre Majesté pour lui exposer les faits, mais les ministres la rejetérent, et en même temps qu'on envoyait à Votre Majesté des accusations contre mon Ordre, on m'ôtait tout moyen de lui faire parvenir ma défense. Ne pouvant faire agréer ma justification pour le passé , je pris des mesures pour l'avenir, et déclarai que, afin d’écarter tous les soupçons, je n'admettrais désormais dans nos Colléges que des élèves professant la Religion catholique. Je remis ma déclaration entre les mains du ministre de l'instruction publique ct du ministre des cultes; et, depuis le mois de janvier 1815, aucun élève de Religion grecque n'a été reçu dans lInstitut, malgré les vives instances d’un grand nombre de parents.

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Voilà, Sire, des faits qui prouvent combien je désirais d'éloigner tout ce qui pouvait être suspect au gouvernement. Je supplie Votre Majesté Impériale de m'écouter encore un instant. Si mon Ordre était tel qu’on l'a dépeint à Votre Majesté, on en aurait trouvé quelque preuve dans mes papiers. Voilà huit mois qu'on les examine, et, loin d'y rien trouver qui puisse offenser le gouvernement, on a dù dire à Votre Majesté que, dans ma correspondance la plus secrète, lorsque l’occasion s'est présentée de parler de votre personne sacrée ou de son gouvernement, je lai toujours fait avec les sentiments de respect et de vénération qui sont dans mon cœur. Je ne demande pas, Sire, que Votre Majesté revienne sur ce qu'elle a fait; nous nous soumettons avec une entière résignation et sans le moindre murmure à ce qu'elle a prononcé. Que l'Ordre demeure à jamais exclu des capitales de l’Empire, le séjour nous en a été trop funeste. Notre ambition se borne à nous rendre utiles dans les lieux où Votre Majesté daignera nous employer. Votre Majesté sait que nous n'avons pas mis moins d'empressement à nous dévouer au service pénible des Catholiques de la Sibérie qu’à

GHAP. 1. — HISTOIRE

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dévouement sera toujours le même, et le plus ardent de nos vœux est de prouver à l'univers que le souvenir des bienfaits de Votre Majesté est gravé dans nos cœurs en caractères ineffaçables. Mais nous avons besoin aussi d’avoir quelque assurance que nos efforts sont agréables à Votre Majesté Impériale , ct qu'elle ne nous regarde pas comme des cœurs ingrats, indignes de ses bontés. J'ose lui en demander un gage, en la suppliant de m'accorder une grâce que je sollicite inutilement de ses ministres depuis plus de dix-huit mois, c'est de pouvoir faire, avec deux Pères de mon Ordre , le voyage de Rome. Ma reconnaissance envers le Souverain-Pontife et les affaires essentielles de mon Ordre m'y appellent depuis longtemps. Je me croirai heureux de manifester dans les pays étrangers ce que mon Ordre doit à Votre Majesté et les sentiments dont je suis pénétré. » Ce voyage à Rome, la dernière pensée, le rêve suprême du vieux Brzozowski, dérangeait les espérances piétistes de l'Empereur. Ce prince est dans la première ferveur de la Sainte-

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Alliance, c'est-à-dire il cherche par cet acte de fédération, à réunir tous les cultes dans un seul qu'il entrevoit en songe et qui réalisera la tolérance universelle. Brzozowski, proscrit de Pétersbourg et de Moscou , était prisonnier dans l'empire russe. Alexandre s'occupe, avec une fébrile activité, de l'émancipation religieuse et constitutionnelle du monde entier, et il contraint un Général des Jésuites à mourir dans ses Etats , lorsque les affaires de la Catholicité et celles de son Institut l’appellent à Rome.

Du fond de la Russie-Blanche , Brzozowski continua de gouverner les enfants de saint Ignace : il dirigea leurs efforts, il assista à leurs premiers combats; il ouvrit leurs Missions transatlantiques; puis, le 5 février 1820, il expira, en désignant pour Vicaire le Père Mariano Pétrucci, recteur du Noviciat de Gênes. Cette mort, depuis longtemps prévue, faisait cesser une anomalie que, par déférence pour le pouvoir, les Jésuites avaient toujours respectée.

Il n'était pas possible que lc Général d’une Société répandue sur tous les points du globe ei partant du principe catholique comme de sa source, pût résider ailleurs qu’au centre même de la Catholicité. Les Profés s’avouaient bien que le séjour du Général à Polotsk ou à Vitepsk était un obstacle aux labeurs de leur Ordre et à la diffusion de l'Evangile. Hs se soumirent cependant sans murmure. Dans la personne de Brzozowski, ils haonoraient tous ces Pères, qui n'avaient jamais douté du rétablissement de la Compagnie et qui s'étaient efforcés de la maintenir dans son intégrité.

La mort déplaçait le pouvoir : les Jésuites pensérent que le successeur de Loyola, de Laynès et d’Aquaviva, serait plus à l'aise près de la Chaire pontificale que sous le sceptre des Romanoff. Le lendemain du trépas de Brzozowski, le chef-lieu de l'Institut se transforma en simple Province, dont le Père Stanislas Szvietokowski eut la direction. Le nouveau Provincial présenta une supplique au Czar. Cette supplique tendait à obtenir la permission d'envoyer des députés à la Congrégation qui allait se réunir à Rome. Toutes les Provinces avaient droit d'y voter par leurs mandataires ; mais cette élection viciait les conditions d'existence de la Société de Jésus en Russie, telle que

Catherine Il avait songé à l'établir. Elle privait le gouvernement impériai de cette autorité morale qu'il pouvait exercer sur un Institut qui, de 1786 à 1816, partant du chiffre de cent soixante-dix-huit membres, s'était rapidement élevé à celui de six cent soixante-quatorze ‘. Les Jésuites s'échelonnaient de Polotsk à Odessa ; on les rencontrait à Vitepsk ot à Astracan, à Ormsk ainsi qu'à Irkoutsk; ils possédaient des Colléges florissants, et des Missions où ils avaient eu l’art de se rendre indispensables ; plusieurs grandes familles les invoquaient comme précepteurs. [l fallait ou leur fermer la Russie ou circonscrire leur zèle dans l'enceinte de ses frontières. Par l'organe du Père Szvietokowski, ils demandent à changer la nature du contrat qui les lie à l'Empire. Galitzin, toujours hostile aux enfants de saint Ignace, conseille au Czar de saisir l'occasion qui lui est offerte, et, le 43 mars 1820, c'est un décret d'expulsion qui répond à leur supplique. Ce décret était précédé d'un rapport du ministre des cultes. Le prince Galitzin s’y pose en adversaire trop intéressé de la Compagnie de Jésus pour que ses assertions puissent faire foi au tribunal de l’histoire; nous les admettons cependant comme un de ces documents officiels qui ne prouvent jamais ce qu'ils prétendent démontrer. On lit dans cette pièce :

« Le renvoi des Jésuites de Saint-Pétersbourg ne leur a pas fait changer de conduite. Les rapports des autorités civiles et militaires s'accordaient à prouver qu’ils continuaient à agir dans un sens contraire aux lois. Ils travaillaient à attirer dans leur croyance les élèves du rite grec qui se trouvaient au Collége de Mohilow ; et lorsque, pour leur en ôter les moyens, il fut prescrit que des Catholiques romains seuls pourraient dorénavant y faire leurs études, ils commencèrent à séduire les militaires du rite grec cantonnés à Vitepsk pour les rendre infidèles à la Foi de leurs pères.

» De même en Sibérie leur conduite ne répond point au but dans lequel ils ont été institués. Sous prétexte de vaquer aux fonctions de leur sacerdoce, ils fréquentent des endroits où aucun Catholique romain n’habite; ils aveuglent les gens du peu--

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ple et leur font changer de croyance. Les mêmes principes dirigent leur conduite dans le gouvernement de Saratof, — Les bulles des Papes et les lois de l'Empire défendent d'engager les Grecs-Unis de passer au culte catholique romain; cependant le Père Général des Jésuites opposait à leurs réglements une autre bulle qui permet aux Grecs-Unis, à défaut de prêtres de leur rite, de se présenter à la communion par-devant les prêtres catholiques romains. Mais les Jésuites dépassent même les dispositions de cette bulle. Ils répandent leur séduction dans les endroits qui ne manquent pas de prêtres du rite grec-uni. En 1815, j'ai rappelé au Père Général des Jésuites le contenu suivant du décret impérial du 4 juillet 1803 : « Cette tolérance, qui porte le gou- » vernemnent à s'abstenir de toute influence sur la conscience » des hommes dans les affaires de Religion, devrait servir de » règle aux autorités catholiques dans leurs relations avec les » Grecs-Unis, et leur interdire toute espèce de tentatives pour » détourner ces sectaires de leur culte, Si la Religion dominante » ne se permet à cet égard aucun moyen coercitif, combien plus » une Religion tolérée doit s’en abstenir ! »

» Dans les colonies aussi, les Jésuites, en séduisant les individus de la profession évangélique, répandent dans les familles les germes de trouble et de division. En 1801, les Jésuites employaient jusqu'à la violence pour convertir des Juifs : conduite incompatible, selon les termes du décret impérial du 12 août 4801, tant avec les principes généraux de la religion chrétienne, qui ne souffre aucune coaction, qu'avec les lois positives de l'Empire, qui punissent sévèrement toute espèce de séduction. On a êté obligé de réclamer l'assistance des autorités locales pour arracher les enfants juifs de la maison des Jésuites.

» Mais, si quelques faits ont été réprimés alors, les principes existent toujours, et les Jésuites continuent à s’y conformer dans leur conduite, malgré tous les ordres contraires du gouvernement. L'usage même qu'ils font de leurs biens ne se trouve pas en harmonie avec les préceptes de la charité chrétienne. L'état des paysans qui habitent les terres possédées par les Jésuites dans la Russie-Blanche prouve combien peu cette Société s'occupe de leur bien-être.

28 CHAP, 1 — HiSTOiRE

» Votre Majesté Impériale a rencontré elle-même quelques-uns de ces malheureux que les maux physiques ont privés de tout moyen d'existence, munis de passe-ports' pour mendier leur pain. Touché de leur extrême misère, vous m'avez ordonné, Sire, d'écrire au Père Général des Jésuites combien il était contraire aux principes chrétiens d'abandonner à la pitié publique des êtres pauvres et faibles, surtout lorsque les Jésuites ont tous les moyens pour venir à leur secaurs.

» Tels sont les faits véritables relatifs aux Jésuites en Russie. Un Etat puissant leur accorde un refuge honorable à l'époque même où ils sont poursuivis et dispersés partout ailleurs ; jouissant du bienfait, mais repoussant la reconnaissance, ils outragent ces mêmes lois qui les reçoivent sous leur égide, opposent à leur influence salutaire une désobéissance obstinée, et, usurpant le titre de missionnaires refusé par le régiement de 1769 au clergé catholique romain en Russie, agissent au milieu d'un peuple émifemment chrétien comme parmi ces hordes sauvages qui ignorent jusqu'à l'existence de Dieu.

» Et lorsque, en butte à la méfiance générale et au juste mécontentement de l'Europe, les Jésuites sont accueillis en Russie avec générosité ; lorsqu'elle leur prodigue les marques les plus sensibles de confiance et d'estime, en leur imposant le devoir sacré d'élever une partie de ses enfants, leurs coreligionnaires, de répandre dans leur csprit les lumières des sciences et dans leur cœur celles de la Religion; c'est alors même que s’armant du bienfait contre le bienfaiteur, ils abusent de l’inexpérience de la jeunesse pour la séduire, profitent de la tolérance exercée envers eux pour semer dans les victimes de leur trahison une

1 Dans ce passage du rapport officiel, le Ministre, on le voit, cherche à intéresser Ja sensibilité de l'Empereur et à lui présenter les Pères de la Compagnie de Jésus comme des maltres durs et cruels qui ne prennent aucun soin de leurs paysans. Les (crres appartenant aux Jésuites avaient été le théâtre des guerres de 1812. Elles s'étaient vues dévastées aussi bien par les armées ennemies que par les troupes amies. ÎL devait donc nécessairement s’y rencontrer plus de misère qu'ailleurs. On laissait les plus indigents ou les plus vagobonds errer jusqu'aux portes de Pétersbourg; mais ce n’était pas les Jésuites qui leur délivraicnt des passe-ports ct qui les aulorisaient à mendicr. Les Jésuites ne pouvaient pas se substituer au gouvernement et si cette pénurie a été constatée par l'Empereur luiinème, c’est bien plutôt aux officiers de police de la province qu’il faut s'en prendre

qu'a La Compaguie, dont le seul devoir était de secourir les paysans vivant dans ses doiaines.

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