CHAPITRE IT
Le Père Laudès arrive en Gallicie. — Le Clergé et le peuple demandent des Jésuites, — Un Collége se fonde à Tarnopol, — L'archevêque Raczynski revient à l'Institut, — Enthousiasme avec lequel les Galliciens acceptent les Jésuites, — L'empereur Francois Il visite les Jésuites, — Décret impérial qui dégage les Jésuites de toutes les mesures hostiles prises par Joseph I, — Le choléra en Gallicie, — L'archiduc Ferdinand et l'archevêque Pistek, — Le Père Dunin et les étudiants pauvres, — Les Jésuites en Styrie, — Le Père Loeffler à Gratz. — L'archiduc Maximilien leur ouvre la forteresse de Linz, — Ils entrent dans les États autrichiens, — Politique de l'Autriche, — La liberté religieuse en Angleterre. — Situation des Jésuites et des Vicaires apostoliques. — Le Collège de Liége, — Les Jésuites se retirent dans la Grande-Bretagne, — Thomas Weld leur donne la terre de Stonÿhurst pour abriter les maîtres et les élèves. — Nouvelles dispositions des esprits, — Les Anglicans ne se montrent plus hostiles à la Compagnie, — Progrès de la liberté. — Le, Père Plowden et le Père Lewall, — Émaucipation des Catholiques, — Bill contre les vœu. de religion, — Les Jésuites fondent des Colléges. — Hs bâtissent des églises. —-: Le Puséysme et les Conversions, —;Les Jésuites en T lande, — Le Père Callaghan les soutient, — Le Père Kenney crée le Collége de Clongowes, — Système d'abrutissement mis en œuvre contre jes Irlandais, — L. : Jésuites cherchent à faire prévaloir les idée: de religion et de morale, — Ils s'associent aux efforts du Révérend Mathews, fondateur des Sociétés de tempérance, — I..s Pères en Hollande. — Leurs travaux pour conserver l'Institut, — Le Jésuite Fonteyne et les Pères de la Foi, — Le prince de Broglie, évêque de Gand, — 1] offre un ile aux Jésuites, — Caractère de Guillaume de Nassau, roi des Pays-Bas. — Ses im stincts monarchiques et ses amitiés révolutionnaires. — Discussion entre le Roi et les Évêques de Belgique, — Les Jésuites expulsés de leur maison par la force armée, — Le prince de Broglie leur ouvre son palais, — Condamnation se 1 ivéque de Gand. — Exécution du jugement, — Guillaume fait sortir les Jésures du palais épiscopal. — Ils contiennent l'indignation des Catholiques. — Ils émigrent, — Le Père Le Maistre en Belgique. —- Les Jésuites deviennent le point de mire de l'Opposition catholique et libérate, — Guillaume en appelle à l'arbitraire, — Ré. sistance contre l'autorité, — Les Constitutionnels de Belgique font alliance avec les Catholiques. — MM. de Gerlache et de Potter, — Révolution de Belgique. — Les Jésuites rappelés. — Le Père Joseph de Diesbach et le comte Sinéo della Torre en Suisse. — Les Jésuites dans le Valais. — Fontanes et les Pères, — L'Université impériale rend justice aux Jésuites. — Tactique des Radicaux suisses contre la Compagnie, — Jésuites ancieus et modernes, — Le grand conseil de Fribourg les appelle. — Mission du Père Roothaan dans le Valais, — Grégoire Gérard et sa méthode, — L'Évêque de Lausanne et les Jésuites. — L’émeute contre les Jésuites. — Fondation du Collège de Fribourg, — Travaux de: Pères de la Compagnie, — ls sont à Dusseldorf, à Brunswick et à Dresde, — Le Père Gracchi et la famille royale de Saxe, — Le Père Ronsin convertit au Catholicisme le duc et la duchesse dAnhalt. — Le Père Beck cet les Protestants de Koëten, — Progrès des Jésuites en Suisce,
Cependant les Jésuites de Russie prenaient la route
de l'exil. On comptait dans leurs rangs des hommes
YI. 5
66 HISTOIRE éminents par la vertu, par la science et par les services qu’ils avaient rendus et qu’ils allaient rendre à l'Église. Les Pères Billy, Roothaan, Raymond Bzrozowski, Rozaven, L'andès, Richardot, Balandret, Pierling, Galicz, les deux neveux du célèbre Poczobut, Coince, Lange, Zranicki, Asum, Dunin, Orlowski, Koriski, Suryn, Kruski, Cytowicz, Brown, Loeffler, Stibel, Korsak, Guillemaint, Nisard, Kulak, Buczynski, Markyanowicz et Parkowski étaient à la tête de cette légion de bannis. Les uns se proposaient de passer en Italie; les autres s’acheminaient vers la France; quelques-uns se porcut sur la Gallicie. Ces derniers sollicitent la permission de iraverser les États autrichiens. Le baron de Hauer, gouverneur de la province, ordonne de les accueillir comme des persécutés pour la Foi. Les habitants de la ville de T'arnopol s’occupaient dans ce même temps de la fondation d’un Collége ; iis demandent au baron de Hauer de faire payer à l'Institut l'hospitalité qu'il lui a si généreusement offerte. Ils désirent qu'un certain nombre de Pères acceptent la mission de féconder l'établissement en projet : ce sera pour toutes les familles un gage de sécurité. Hauer s'adresse à Louis Ankwicz, archevèque de Temberg. Le Prélat et le gouverneur regardent comme une faveur inespérée de la Providence le passage des exilés de Russie. Hoffmann et Poniatowski, chanoines de la Métropole du rite latin, Samuel Stefanowicz, qui deviendra archevêque de la Métropole arménienne, prennent sous leur patronage ces Religieux sans asile et que les cités catholiques se disputent.
Afin de ne pas être plus long-temps à charge à leurs bienfaiteurs improvisés, le Père Landès se met en route pour Vienne avec une partie du troupeau confié à sa
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garde. Il arrive dans cette capitale le 7 juin 1820. La Cour d’Autriche donnait bien aux Jésuites la permission de traverser les provinces de l'Empire, mais elle leur refusait de s’y fixer, à moins qu'ils n’abjurassent leur Ordre. Les Jésuites venaient de renoncer à leurs biens, à leurs Celléges , à leurs Missiens de Russie pour ne pas accepter ce suicide; leur rétablissement dans les États autrichiens par le successeur de Joseph II ne devait pas s'obtenir à une pareille condition. Le comte de Saurau expose, dans un mémoire à l’empereur François, les motifs qui militent en faveur de l’admission de la Compagnie. Le Prince l'invite à traiter avec le Père Landès. François IL avait voulu conuaître personnellement les Jésuites : il s'était fait rendre compte de leurs travaux ainsi que de leurs espérances. Dans une audience accordée aux Pères Swietokowski et Landès, il leur dit : « Je sais tout ce que vous avez souffert pour la Religion, et moi, Empereur catholique, je ne dois pas rester insensible à vos tourments. Malgré les clameurs de ceux qui vous haïssent sans vous connaître, je vous ouvre mon royaume de Gallicie sous les mêmes clauses qu’il était ouvert à vos anciens Pères. J’assigne des revenus pour cinquante Jésuites, et si quelques statuts essentiels de vos Constitutions ne se trouvent pas en harmonie avec les lois de l'État, je vous autorise à vous pourvoir afin d'obtenir dispense.»
Le 13 mars 1820, l'Empereur de Russie proscrivait les Jésuites ; le 20 août de la même année, l'Empereur : d’Autriche leur offre une nouvelle patrie. La tempête qui a si long-temps éclaté sur l'Allemagne gronde encore. La guerre faite au principe démagogique a, var le contact des idées et par l'enthousiasme des peupies, réveillé des sentiments d'indépendance religieuse et d’affranchisse-
ment au cœur de la Germanie. Il fallait peu à peu ramener les esprits aux réalités de la vie et aux exigences de la situation. François IL est fatigué des secousses qui ont agité la première partie de son règne; le prince de Metternich aspire à calmer l’Europe. Après tant de glorieux déchirements, le Souverain et le Ministre pensèrent que le meilleur moyen d'atteindre ce but était l'éducation. Deux Colléges furent fondés, l’un à Tarno-
. pol, l’autre à Lemberg. En peu d’années ils devinrent si
florissants que la population de Tarnopol s’accrut de plus de moitié, et que de toutes les extrémités de la Gallicie les parents accouraient pour confier leurs enfants aux Pères de l’Institut. Les Juifs eux-mêmes se laissèrent entraîner par l'exemple ; ils firent taire leurs préjugés de race, et ils voulurent que leurs fils fussent élevés par les disciples de saint Ignace.
Le bien que les Jésuites faisaient retentit au cœur du prince Raczynski, archevêque de Gnesen et primat de Pologne. Avant la suppression, en 1773, il a été membre de la Compagnie. Sa jeunesse s’écoula dans les travaux qui préparent à la profession; il s’est engagé par des vœux solennels ; il désire reprendre à la fin de sa vie le joug qu’il a porté avec tant de bonheur. Il sollicite, il obtient du Saint-Siége la faveur d’abdiquer les dignités de l'Éplise. Après quelques années passées au Gésu de Rome, le vieil Archevêque, redevenu Jésuite, prend la
‘route de Gallicie. Les Pères ont une résidence à Przemysl;
on la lui assigne pou retraite, et il y meurt, tandis que Antoine de Gotasza, évêque de la ville, jette les bases d’un Noviciat pour la Compagnie. Un autre se crée à Stara-Wies. Ainsi que le nom l'indique, Stara-Wies n’est qu'un village, En y plaçant un Noviciat, les Pères semblaient transgresser la volonté du fondateur, qui
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 69 prescrit d'établir dans les cités les maisons où l’on se formera à la vie intérieure. Loyola avait calculé que, pour suivre la carrière ouverte aux Jésuites, les jeunes gens ne devaient pas trop s’accoûtumer à la solitude ; il leur recommandait de catéchiser la foule, de visiter les hôpitaux et les prisons, de se mettre en contact avec toutes les douleurs et tous les besoins. Un village ne pouvait offrir cette diversité de labeurs; mais les circonstances étaient décisives; il importait de répondre au vœu des populations : la nécessité triompha des conseils de saint Ignace.
Deux ans après son érection, le Collége de Tarnopol comptait plus de quatre cents élèves. Au mois d'octobre 1823, l'Empereur veut encourager par sa présence les maîtres et les disciples. Le Père Pierling le reçoit dans cette maison, qui, après avoir été improvisée, improvise autour de ses murs une nouvelle ville. La génération naissante se façconnait aux idées d’ordre et de travail ; les Jésuites, dont le nombre s’accroît d’année en année, étendent le bienfait de leur apostolat; le peuple les a pris en affection; les Prélats les emploient à toutes les œuvres du ministère; leur action retentit jusqu’?1\x portes de Cracovie. Pierre Klobuszycki, archevêque de Colocza et leur ancien frère dans l’Institut, les invite à passer en Hongrie. Le prince de Lobkowitz et l'évêque Thomas Ziegler les installent dans l’ancienne abbaye des Bénédictins de Tyniec. Il s’agit de renouveler un peuple pauvre qui érige l’ivrognerie en système : les Jésuites, encore plus pauvres que lui, se dévouent à cette tâche. On les voit, bravant la rigueur des hivers, rompre à ces hommes grossiers le pain de la parole de vie. Ils savent qu’il leur sera difficile de dompter des vices presque acceptés comme une seconde nature; leur persévérance
sacerdotales, la célébration du service divin, la prédi-
l’emporta. Ce fut dans ces excursions évangéliques que mourut sous le poids des fatignes Potrykowski, jeune gentilhomme rus > qui avait abandonné son pays pour se faire Jésuite. Le cabinet de Vienne suivait d’un œil attentif les progrès et les t#ndances de la Société; il la contemplait aux prises avéc les obstacles, et il recueillait de la bouche de ses gouverneurs de province les éloges que chacun faisait de l'Institut. Au mois de novembre 1827, l'Empereur, conformément à un décret de la chancellerie de cour, en date du 22, donne aux Pères une marque officielle de sa confiance. |
« Dans lespoir, ainsi s'exprime le Souverain, que les Jésuites admis dans mon royaume de Gallicie rendront des services utiles par linstruction et l'éducation de la jeunesse comine aussi par les secours temporaires donnés aux Pasteurs qui ont charge d’âmes; qu’ils mettront un frein salutaire à limpiété et à la corruption des mœurs; qu'ils feront de leurs élèves de bons chrétiens et des sujets fidéles, et que, par cela même, ils contribueront à la véritable civilisation et au bonheur de mes sujets ;
» Je veux bien agréer la demande respectueuse qu'ils m'ont présentée, et je leur permets de pouvoir vivre dans mon royaume de Gallicie, selon les constitutions de leur Ordre et selon les vœux qu’ils ont émis conformément à leur Institut.
» En conséquence, je leur permets de continuer, sans qu'on puisse les inquiéter, à correspondre pour le maintien de la discipline avec le Général de leur Ordre sur les objets qui ont rapport à leur régime intérieur et à leurs Constitutions approuvées par l'Éplise.
» Néanmoins, quant à ce qui concerne les fonctions
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 71 cation, le ministère de la confession et les secours temporaires donnés aux Pasteurs des âmes, les Jésuites doivent être soumis aux Évêques; en sorte que leur seul régime intérieur et le maintien de la discipline soient
réservés aux supérieurs de l'Ordre, leur Institut. » Cependant, de peur que le le l'Ordre envoyés au dehors ne deviennent é la vie de
communauté, les secours donnés dan. ie saint ministère en Gallicie doivent avoir lieu d’une manière conforme aux statuts de l'Ordre, c’est-à-dire sous la forme de Missions. Et le Père Provincial s’entendra avec les ordinaires des lieux, tant par rapport aux personnes qui y sont employées que pour la durée des Missions.
» Pour ce qui regarde les études théologiques faites dans les Maisons de l'Ordre, ils continuer nt à se conformer à ma décision du 24 août 1827.
» Quant aux autres études, je permets qu'ils stivent la méthode prescrite par leur Institut, et que ja direction en soit confiée aux supérieurs de l'Ordre. Cependant les livres classiques dont ils se serviront dans leurs écoles doivent être soumis à l’inspection et à l’approbation des autorités compétentes; et leurs écoliers subiront les examens de la manière qui est prescrite dans mes Etats. »
Ainsi la Société de Jésus commencait à se reconstituer en Allemagne, elle y acquérait droit de cité, elle pouvait se propager à l'abri du sceptre impérial. Quelques années paisibles s’écoulèrent sous le provincialat du Père Locffler; mais au mois de mai 1831, le choléra envahit la Gallicie. Devant ce fléau encore inconnu ', les populations restaient muettes; l’épouvante
* Avant les ravages que le choléra-morbus exerca en 1881 et 1832, l'Europe ne le connaissait pas comme maladie épidémique. Ce fléau parut pour la première fois au
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régnait partout. Le peuple des campagnes se précipitait dans les villes pour invoquer des secours; le peuple des villes fuyait dans les campagnes afin d’éviter la contagion. La seule Gallicie a déjà perdu plus de quatrevingt-dix-sept mille de ses enfants, et l’active charité des Jésuites semble se multiplier comme la terreur. Tout à coup un nouveau désastre frappe les Galliciens et les Pères. Un seul membre de la Compagnie, nommé Wiesiclewicz, qui s’est dévoué à servir les soldats atteints du fléau, périt au milieu d'eux". Les autres, soutenus par leur courage, paraissent être à l’abri du mal; dans la nuit du 3 mai 1831, la foudre tombe sur le Collége de Tyniec, devenu le quartier-général des Pères. C'était de là qu’ils s’élançaient pour se rendre où la voix des magistrats les appelait. L'incendie fit des progrès si rapides que les habitants, témoins du sinistre, comprirent bientôt que les Jésuites se trouveraient forcés de chercher ailleurs un asile. Cette retraite plongeait les Galliciens dans le désespoir; ils offrent de rebâtir le Monastère, que l'Empereur mit à la disposition de leurs
mois d'août 1817, dans un village de l'Indostan , situé sur un terrain marécageux, non loin des bouches du Gange. L’humidité qui pénétra dans les obscures habitations de ce village à la suite des pluies torrentielles fat, dit-on, l'origine de cette maladie, A la vue du premier qui en fut atteint, à ses vomissements, à ses contractions de nerfs, aux épouvantables symptômes qui précédèrent la mort, les Indiens crurent au poison, Mais le fléau se propagea si rapidement qu’il fallut bien l’accepter comme une épidémie, La terreur fut grande, Elle dispersa les habitants, qui portèrent partout le germe du mal. Dans l'espace de six ans, le choléra envahit une largeur de mille lieues de France sur deux mille huit cents de longueur, et il tua neuf millions de créatures humaines. Après avoir visité la Chine, les empires de Siam, du Bengale, de Perse et plusieurs autres contrées de l'Asie, il gagna en 1828 les troupes russes guerroyant dans la Géorgie. Avec elles, il passa en Russie, et delà il fondit sur la Gallicie.
t Passerat, Vice-général des RBédemptoristes, en Autriche, écrivait le 2 juillet 1831 au Jésuite Nisard, qui se trouvait à cette époque en Gallicie : « Je vous félicite, mon Révérend Père, et toute votre sainte Société, de la protection spéciale que la divine Providence vient de vous accorder dans la calamité qui afflige vos contrées et menace les nôtres. Mais n’était-il pas juste que l'ange exterminateur eût pour le nom de l'Agneau que vous portez autant de respect qu'il en eut jadis pour la figure de son sang ? »
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 73 Apôtres. Le choléra avait centuplé la misère; pour ne pas se sénarer des enfants de Loyola, ils s'engagent à partager avec eux leurs insuffisantes ressources. Il n’y avait pas à hésiter. L'indigence menaçait; les besoins allaient se faire sentir plus vivement que jamais. Néanmoins, les Jésuites comprennent qu’ils se doivent à ce peuple dont les larmes et les vœux semblent leur imposer l'obligation de souffrir comme une dette de reconnaissance. Les Jésuites se décident à rester dans un pays frappé de tant de désastres à la fois. Ils s'y attachent par les calamités mêmes qui vont les assaillir.
Les populations les avaient vus affronter le danger et braver la mort pour encourager ou servir les malades; la famille impériale crut qu'il n’appartenait qu’à elle seule de récompenser tant de sacrifices. En 1833, l'archiduc Ferdinand visita les maisons de la Compagnie à Tarnopol, à Starawies et à Sandetz; il se déclara leur protecteur; il les remercia publiquement de leur charité. Pour consacrer cette justice, l'Empereur, en 1834, fit augmenter de cinq cents florins la rente que l'État payait à chaque établissement. François Pistek, archevêque de Lemberrg, et l’archiduc Ferdinand témoignent le désir d'en former un nouveau dans la capitale même de la Gallicie.
À peine ce vœu est-il conçu qu'il se réalise. Le nom des Jésuites était aussi populaire en Allemagne qu’au temps de Canisius, de Possevin et d’Hoffæe. A Tarnopol surtout, le Père Paul Dunin s'était acquis parmi les étudiants une célébrité qui retentissait dans toutes les familles. Cet homme, dont le nom est une des gloires de la patrie, a été souvent à même de remarquer que la pauvreté est, pour beaucoup de jeunes gens distingués par leurs talents, un obstacle qui les arrête au milieu
7à . HISTOIRE
de leur carrière. Il songe à réparer les torts de la for- acc tune. Afin d’assurer à ces jeunes gens les moyens de con s’instruire sans avoir à rougir devant les autres d’une sn indigence qui peut les humilier, il mendie de porte en bien porte. Lorsqu'il a recueilli Paumône qui n’est jamais re- naut fusée à sa bienfaisance, il partage secrètement l'or qu'il na a reçu entre les étudiants que lui seul connaît; puis, jus- situe qu’au 16 août 1838, jour de sa mort, il continue cette poi
œuvre dont plus d’un savant d'Allemagne a profité. tinct
Les bienfaiteurs naïissaient en même temps que les Jésuites répandaient le bienfait. Dans tous les lieux où ils propagent la vertu par l'éducation et par l’éloquence,
de 5 stand
avec ils ravivent l'esprit chrétien. Le comte Eadislas Tor- sistan nowski, la comtesse Agnès Mier, le conseiller d'État tuer; Szaniawski et les principaux du royaume s'associent à Cath! leurs œuvres. Ici on les trouve au fond des hôpitaux ou la Ce des prisons; là, comme à Lemberg, ils se chargent de | beau faire pénétrer quelques idées de morale et de repentir pagni au sein des bagnes. Mais déjà la Gallicie ne suffit plus à obsta leur zèle. Le gouvernement appréciait leurs travaux: dès en Al l’année 1829, il leur ouvre la Styrie et les ‘118 autri- Le chiens. Ce fut le Bénédictin Zaengerle, pr: . : Évêque eux, 1 de Gratz, qui, le premier, offrit aux Jésuites une rési- traces dence à Gleisdorf pour y commencer un Noviciat. Cet Des « Évêque s’occupait activement de la réforme de son s'en F Clergé. Il pensa que les meilleurs coopérateurs à aequé— | les rés rir se rencontraient dans la Compagnie de Jésus : il sol- plus licita leur introduction en Styrie. Te but avoué du ca- l les vo binet de Vienne était d'amener les Pères à créer une tégrit. province allemande complétement distincte de la pro- sociét vince de Pologne. Le Père Loeffler sonscrivit à cet en— faite, gagement, que constate un décret impérial du 22 no- ils acc
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 75 accompagné de deux autres Jésuites, prit possession du couvent de Gleisdorf. Des intérêts particuliers s’opposent à ce premier établissement. Les Jésuites se voient bientôt sans asile et obligés, pour vivre en communauté, de s’imstaller dans une maison où habitaient de nombreuses familles et une cantatnice du théâtre. Cette situation , aussi étrange que précaire, ne les décourage point. Comme toute société ayant en elle une vie distincte de Pindividu qui passe ou qui meurt, Institut de saint Ignace sait admirablement se plier aux circonstances. Nous l’avons vu, durant trois siècles, aux prises avec les hommes de génie, de force ou d'action, sa persistance en a triomphé. Un Pape crut qu'il pourrait le tuer; il essaya de porter, malgré lui, ce grand coup au Catholicisme. Par des moyens en dehors de sa volonté, la Compagnie de Jésus est sortie trromphante du tom- , beau anticipé que Ganganelli fermait sur elle. La Compagnie se sent appelée à de nouvelles destinées; les obstacles matériels qui s’opposent à son accroissement en Allemagne doivent donc être vaincus.
Les Pères envoyés à la Styrie ne demandent rien pour eux, rien pour leur Ordre. Ils se dévouent à endurer les tracasseries inhérentes à tout établissement nouveau. Des difficultés de détail naissent à chaque pas; ils ne s’en préoccupent que pour laisser au temps le soin de les résoudre. Quand elles sont aplanies, ils ne tirent pas plus vanité de la bonne que de la mauvaise fortune. A les voir si indifférents sur tout ce qui n’ébranle pas l’intégrité du Siége Apostolique ou les fondements de la société religieuse, on dirait que le succès, comme la défaite, n’est pour rien dans l’ensemble de leurs devoirs; ils acceptent avec une égale soumission la joie et la douleur. À Gratz, ils ne peuvent trouver une demeure con-
venable, ils campent en attendant le jour où cette demeure s'offrira. Pendant ce temps, le Père Stwger fait éclater dans les églises sa parole inspirés; les Novices se forment au bruit du monde, quelquefois même à celui du théâtre. Trois années s’écoulent ainsi; puis, quand cet état anormal commence à se régulariser, Jacques Stop- : per, secrétaire du Prince-Évêque, et Xavier Werminger, docteur en théologie, entrent au Noviciat avec dix-sept jeunes gens. Quatre mois après, leur nombre était doublé.
L’archiduc Maximilien, le Vauban de l’Allemagne, a pour les Jésuites une de ces estimes raisonnées, telle que Walstein, Spinola, don Juan, Sobieski, Condé, Turenne et Villars étaient heureux de la manifester. En 1835, il voit de ses yeux l'embarras dans lequel on place les Jésuites implantés à Gratz. Il est chargé d’établir les fortifications de la ville de Linz, qui protégeront le pays et le Danube coulant au pied de la cité. Il transforme en maison de campagne une des premières tours qu’il a fait construire sur le Fregenberg. Il y joint une belle église gothique. Afin de donner à ses travaux une consécration religieuse, il propose au Bénédictin Thomas Ziegler, évêque de Linz, d'offrir à l’Institut cette maison, devenue par ses soins inutile aux fortifications. Le 10 août 1837 les Jésuites s’y installèrent. L’Archiduc n’abandonne pas son œuvre incomplète; il accorde aux ‘ Pères l’usufruit des terrains avoisinänt le nouveau Collége, et il leur assigne une rente qui permet d’entretenir trente Jésuites sur cette montagne que son génie militaire a immortalisée.
L’Autriche avait accepté les Jésuites sans enthousiasme, mais par conviction du bien qu’elle retirerait de leur enseignement. François IL, si long-temps éprouvé, avait
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 77 pleine confiance aux enfants de saint Ignace; il les aimait par tradition de famille, par gratitude et comme un nouveau lien qui le rattachait à ses peuples. Get amour n’avait rien d’expansif, et le monarque ne leur laissait gagner que pied à pied du terrain, C'était à eux à conquérir chaque établissement nouveau par des prodiges de charité ou en répandant les lumières de la civilisation au fond des campagnes. Le gouvernement autri chien étudie de longue main ses projets, il les môrit avec calme, il les applique avec une détermination parfaitement arrêtée. Il n’a de comptes, à rendre qu’à luimême; il veut que ces comptes n’évoquent pas de censeurs dans l’opinion publique. Tout se fait discrètement et par un travail invisible; mais ces formes silencieuses et absolues en apparence tournent au profit du peuple, dont les vœux sont écoutés.
Il n’y avait plus à hésiter sur le sentiment qui l’entraînait vers les Pères. Dans chaque ville où un Jésuite faisait entendre la parole divine, la foule se pressait autour :de la chaire ; des fruits de bénédiction étaient constatés par le clergé séculier, saluant l’arrivée des Missionnaires comme un bienfait. Au sein de leurs Colléges ainsi qu’au milieu des cités ct des campagnes, les Jésuites se montraient partout les mêmes. Le prince de Metternich ne les avait peut-être pas vus venir sans défiance. Élevé à l’école de Joseph IT et de Kaunitz, il éprouvait pour la Compagnie de Jésus une répulsion secrète, née au contact des préventions que la haine ou limpiété ont toujours eu l’art de fomenter. Mais cet esprit lucide discerna promptement la vérité du mensonge convenu. On lui peignait les Jésuites comme portant la main sur tous les pouvoirs et aspirant à renverser ceux qui ne subissaient pas le joug de l’Institut. Le prince de
78 HISTOIRE Metternich, avec cette patience investigatrice qui est le cachet de sa politique, découvre sans peine qu'ils ne
peuvent étre dangereux ou hostiles qu'aux passions
‘mauvaises. À partir de ce jour, sans démonstration protectrice, ainsi que sans opposition de parti pris, il les laisse répondre à l'appel des Évêques et des Catholiques. Leur nom était un écho réveillant la Foi dans les âmes ; leurs leçons ravivaient les bonnes mœurs; leur aménité faisait aimer l’étude. Ils purent en toute liberté se livrer aux soins incessants de l'Apostolat par la chaire, par l'éducation et par la charité.
Le 17 octobre 1858 l’empereur Ferdinand, sur la demande du comte de Wilczez, gouverneur du Tyrol, et à la prière des États de cette province, confie aux Jésuites leur ancien Collége d'Innspruck. Le Père Pierre Lange en est le premier Recteur. Les accroissements de cette maison furent si prompts que deux ans après sa fondation elle comptait trois cent quatre-vingt-sept élèves. Sans l'appui ostensible du gouvernement, ce qui pour les Jésuites est un bienfait réel, ils ont su, en quelques années de lutte, tirer l’Institut de ses ruines. Ne demandant à l’autorité que le droit d'annoncer la morale de l'Évangile et de se mettre en partage des douleurs de tous, ils ont donné à leur Société renaissante cette seconde vie qu’il est si difficile de communiquer aux corporations. Rien ne les a effrayés en Allemagne. Ils avaient contre eux les mensonges anciens que l'on rajeunit sans cesse et les calomnies nouvelles que l’on sème dans la foule pour amasser une moisson de haines. L'esprit révolutionnaire et anti-chrétien s’alarma de la résistance qu’il allait rencontrer : il tenta de la briser lorsqu'il ne la sentait encore qu'en germe. Ce combat, qui dure encore, et dont les phases ont quelque chose de si profondément
i est le ils ne assions .
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 79 instructif pour l'Allemagne, n’a servi jusqu’à présent qu’à donner aux Jésuites une plus grande extension. Le gouvernement autrichien n’est pas de ceux qui, par faiblesse, témoignent à leurs adversaires plus de déférence qu’ils ne montrent d’estime ou de fidélité à leurs amis. Sous ce pouvoir, qui semble sommeiller dans sa force, il y a une énergie qui n’échappa point aux Jésuites. Ils jugèrent qu’il leur était possible de lutter avec succès, puisque le cabinet de Vienne, l'épiscopat et le peuple, leur faisaient un rempart de leur protection ou de leur confiance. Ils ne reculèrent devant aucun ennemi; ce courage, inspiré par la sagesse, augmenta leur influence. Ils grandissaient en Allemagne, le même succès les attendait en. Angleterre.
Tant que les Trois-Royaumes furent gouvernés par leurs Princes légitimes, on vit la dernière des Tudor et le premier des Stuarts se présenter partout comme les ennemis personnels de la Compagnie de Jésus. Nous avons raconté cette persécution. Née avec Élisabeth, elle ne se calme même pas au lit de mort de la Reinevierge. Toujours aussi inhumaine, cette persécuuca devient plus ridicule sous le sceptre que Jacques [“ transforma en férule de pédagogue. Charles [°° ne sut ni protéger ses amis, ni combattre ses adversaires, ni se
défendre lui-même; il eut toutes les faiblesses et tous
les malheurs des Rois sans volonté. Charles If, son fils, s’imagina que l’éclat des fêtes et le luxe de ses plaisirs égoistes couvrirait la voix des partis extrêmes qu’il essayait d’étouffer dans le sang. Jacques IL chercha un appui dans la réaction religieuse. Il fut le plus débonnaire des tyrans; l'Angleterre le punit jusque dans sa postérité des crimes de ses ancêtres. La révolution de 1688 s'était faite au cri de : Mort aux Jésuites! Quand
cette révolution eut jeté au vent ses premières colères, les Jésuites se trouvèrent plus paisibles que jamais sous la nouvelle dynastie.
L'Angleterre avait traversé un fleuve de sang, afin d'arriver à la liberté de conscience. Elle se jugea assez forte, elle fut assez juste pour vouloir que chacun, dans la limite des lois, pût jouir de ce droit que payaient tant de sacrifices. Par les Pères de la Compagnie de Jésus, la Foi romaine se maintint aux cœurs de quelques familles. Par eux encore, elle se propagea pendant près de trois siècles, grandissant avec la proscription, se multipliant avec l’échafaud. Les Catholiques s'étaient épurés au creuset des souffrances. Ils avaient vu la ruine légale s'asseoir au foyer de leurs demeures envahies; ils ‘avaient erré dans les bois, cachant leurs vertus comme un coupable cache ses crimes. Depuis le riche propriétaire anglais jusqu'au plus obscur enfant de l'Irlande, ils trouvaient tous dans leurs souvenirs ou dans leurs archives de famille une histoire de dévouement au principe chrétien. Le nom des Jésuites se mélait naturellement à ces funèbres et glorieux récits. La Compagnie avait tant souffert pour préserver la Foi des Catholiques d’un naufrage inévitable, qu'ils ne se croyaient à l'abri de l’apostasie qu'en gardant auprès d’eux les Missionnaires, dont la voix les initiait au secret de la persévérance.
Dès les premières années du dix-huitième siècle, le câbinet britannique s’avoua que, dans un pays aussi fortement constitué, il y avait honte sans profit à torturer les consciences et à imposer des obligations auxquelles on répugnerait de s’astreindre soi-même. On laissa peu à peu tomber en désuétude les lois pénales, qui réduisaient à l’ilotisme les fidèles des Trois-Royau-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 81 mes; on ne s’acharna plus à poursuivre les Jésuites comme des malfaiteurs publics. Si la Foi n'avait pas cu de profondes racines au cœur de la Grande-Bretagne, cette habile tolérance, venant à la suite des commotions politiques, aurait pu être fatale au Catholicisme. Il n'en fut pas ainsi. Le bien-être n’engendra point l'apathie, et, par un zèle aussi plein de prudence que d'activité, les Pères de l’Institut profitèrent du calme qui leur était accordé pour entretenir et multiplier dans les âmes l'amour des devoirs religieux.
Jusqu’alors, ils n'avaient dû l'hospitalité qu'au hasard ; leur existence de tous les jours n'était pas plus assurée que leur sommeil ; l’un et l’autre restaient à la merci de la picuse reconnaissance des Catholiques. Les Jésuites avaient vécu dans des retraites sûres d’où ils ne sortaient que pour bénir et fortifier. A partir du jour où la liberté ne fut plus une déception, ils comprirent qu'avec la marche des idées et les progrès signalés dans l'esprit national, il n’y avait plus à craindre pour eux ces rigueurs insolites, dont les siècles écoulés avaient fourni le modèle. Sans encourir la vindicte des lois, ils pouvaient se proclamer attachés du fond de l'âme au Siége apostolique, ils commencèrent à sc créer des demeures fixes où, dans le secret d’abord, puis peu à peu assez ouvertement, ils habitèrent en communauté.
T'elles furent à leur origine les Missions de Liverpool, de Bristol, de Preston, de Norwich et de plusieurs autres villes. Une petite chapelle était annexée à la maison. Sans exciter le moindre murmure, les Fidèles eurent la liberté d’y prier. Quand le bref de Clément XIV sup- : prima la Compagnie, les Jésuites vivaient dans cet état, dont rien ne troublait la quiétude. Un Souverain Pontife
‘ immolait l’Institut aux ennemis de l'Église, les Pères se