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116 HISTOIRE d’une transition dont quelques écrivains se sont emparés plus ou moins heureusement, on vit les Radicaux suisses déclarer que le nouvel Ordre de Jésus n’avait rien de commun avec l’ancien. Les Jésuites modernes ne furent que les enfants dégénérés de saint Ignace. Ils ne possédaient pas le secret de ses Constitutions; ils restaient étrangers aux progrès de l’enseignement; ils répudiaient les principes qui portèrent si haut la gloire des premiers Jésuites. Ils furent donc condamnés à l’impuissance ou au mal. De Rivaz, grand-bailli de la république valaisienne, confondit le 4 mai 1818 ces accusations. Il parlait au nom de l’État:sa déclaration eut force de loi.
Vers le même temps, Balthasar de Muller proposait au grand Conseil de Fribourg de rappeler les Pères dans le canton. Soixante-neuf suffrages contre quarante-deux accueillirent sa demande, que l’avoyer Techtermann se chargea de réaliser. On avait vu en Italie et en Allemagne les Jésuites abandonner les dignités dont ils étaient revêtus pour mourir dans leur Société rajeunie. Antoine Hausherr, Joseph de Schaller et Laurent Doller, trois vétérans de la Compagnie, s’empressent d'imiter ce dévouement fi'ial. En 1821, Louis Fortis réunit dans une vice-province, dont le Père Godinot est créé chef, la Suisse, les Missions de Hollande et de Belgique, ainsi que la Saxe.
Tandis que les cantons catholiques contractaient alliance avec les Jésuites, et que le Père Jean Roothaan parcourait le Valais en répandant partout des fruits de salut, un orage grondait à Fribourg sur les disciples de Loyola. Depuis près de vingt ans, les Cordeliers y étaient chargés de l'instruction primaire. A la tête de cette école apparaissait le Père Grégoire Girard.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 117 Un nouveau mode d’enseignement avait été introduit par ses soins; c'était la méthode lancastrienne, l’enseignement mutuel et les idées de Pestalozzi combinés et modifiés avec une ingénieuse habileté. Le plan du Père Girard était neuf; comme toutes les nouveautés, il dut subir les alternatives de la discussion. Il eut des partisans et des contradicteurs. Les Jésuites n’avaieni pas encore pénétré à Fribourg, et déjà l’Évêque de Lausanne, juge compétent en matière d'éducation, s'était prononcé contre le mode adopté. Il avait même demandé au grand Conseil de l’interdire. Lorsque le Collége eut été mis entre les mains de l'Institut, les Pères, se conformant aux prescriptions épiscopales, n'agréèrent pas les principes de Girard. On saisit ce prétexte pour les accuser d’avoir imposé au Prélat la condamnation du Cordelier. Se: amis s’agitent; les têtes s’échauffent. À cette époque, tout devenait matière à insurrection. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1823, on se porte en tumulte sur le Collége. Le Père Girard n’avait cherché qu’à être utile aux enfants dans la sphère de ses attributions; son nom sert de cri de ralliement contre les Jésuites : on les menace de mort, on les outrage dans leur silence. L’émeute n’était qu’un premier essai des forces radicales; elle s’apaisa devant l’indifférence publique. Le Père Girard avait eu , sans le vouloir, des auxiliaires qui compromettaient sa cause. Le 26 mai, l'Évêque de Lausanne, exposant les motifs de son interdiction, jastifiait ainsi les Jésuites : « L’empressement des feuilles libérales et anti-catholiques de la Suisse à défendre cette méthode, et leurs déclamations contre nos révérends Pères Jésuites, qui sont absolument étrangers à la détermination que nous avons prise, suffisent pour dessiller les yeux des personnes de bonne foi. » T’opi-
118 HISTOIRE nion du Prélat fut partagée par le grand Conseil, et la méthode du Père Girard supprimée.
Vingt ans plus tard, l’Académie française, par l’organe de M. Villemain, couronnait solennellement l’œuvre du Cordelier; mais, au fond de cet hommage rendu à un Franciscain par ceux qui décernaient à Voltaire uo dernier triomphe posthume, il y eut peut-être plus de malveillance épigrammatique à l’adresse des Jésuites que de justice en faveur de leur prétendu rival.
Cette insurrection, que l'ignorance prépara pour assurer le succès de la science, n'avait eu aucun retentissement. Les Jésuites s’en étaient ençore moins préoccupés que les magistrats, car alors une pensée féconde en résultats sermait dans les esprits. Guillaume de Nassau rejetait à la frontière de son royaume les Pères qui ré- * pandaient l'instruction en Belgique et en Hollande; le canton de Fribourg s'apprête à recueillir ces épaves du fanatisme luthérien. En 1824, Tobie de Gottrau, Charles de Gottrau, Philippe d’Odet, Nicolas de Buman, Hubert de Boccard, Pierre de Gendre et Théodore de Diesbach concoivent l’idée de fonder un pensionnat à Fribourg. Elle ne rencontre que des approbateurs : l'édifice est commencé, il s'achève. Il deviendra, sous la main des Jésuites, un des plus beaux établissements de l’Europe. « On voit s'élever dans le même temps, écrivait le célèbre baron de Haller, un pensionnat à Fribourg et une maison de correction à Genève. Ce sont deux édifices remarquables; mais les Fribourgeois montrent plus de sagesse; ils construisent une maison pour prévenir le mal, et les Genèvois pour le punir, quand il est commis. »
Le petit nombre de Jésuites dont la Suisse pouvait disposer rendait pénibles, quelquefois mortels, les tra-
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 4119 vaux de l’enseignement et de l’apostolat. Les Pères, en effet, n’avaient pas seulement à veiller à l'éducation de la jeunesse, ils devaient remplir en même temps les autres fonctions sacerdotales, être à la fois régents, directeurs des âmes et catéchistes. Le traitement alloné par les gouvernements aux professeurs employés dans les Colléges n’excède jamais six cents francs, et c’est avec cette modique subvention qu’ils doivent vivre et porter partout la bonne nouvelle de l'Évangile. Ils sont dans le Valais ainsi qu’à Fribourg instituteurs et missionnaires; mais leur zèle ne s'arrête pas à ces deux cantons. À Schwytz, à Z:,, à Uri, à Unterwald, à Eucerne, à Genève, à Soleure, à Neuchâtel et à Berne, il y a des Catholiques qui les invoquent, des Prêtres qui sentent le besoin de se fortifier dans la vertu, des villages abandonnés qui réclament avec instance les consolations et les secours de l’Église. Ce sont les Jésuites qui exaucent ces prières, qui répondent à ces vœux. Ils se mettent, partout et toujours, aux ordres des Évêques ou des Vicaires apestoliques; ils se multiplient, afin de propager la charité dans les cœurs et de vaincre l'esprit d'indifférence ou de doute. Ils marchent, ils travaillent sans relâche. À Dusseldorf, ils habitent une partie de leur ancien Collége; ils réveillent dans cette ville les sentiments de Foi et de piété; ils y combattent avec succès une nouvelle secte de Momiers, dont le comte de Beck s’est consitué le ckmpion. A Hildesheim, les Pères Eusken, Van Ewerbroeck et Meganck, avee treize autres Jésuites, sont oecnpés des mêmes soins. A Brunswick, les magistrats protestants ne veulent plus se séparer du Jésuite que l’Évêque d'Hildesheim envoya comme un messager de paix. À Dresde, où le Père Gracchi possède la confiance de la famille royale, et où
120 HISTOIRE il dirige tout à la fois la conscience du Monarque, l’hopital de la ville et tous les enfants catholiques, une émeute éclate en 1830. C'est sur les Jésuites seuls qu’elle veut frapper : elle assiége donc la maison où résident quelques Ecclésiastiques séculiers. Gracchi est au milieu d'eux ; il entend les imprécations et les menaces de la foule. Il se présente à elle : « Vous demandez les Jésuites ? s'écrie-t-il; je suis seul de mon Ordre dans cette maison, et me voici. » Gracchi était connu, était surtout aimé par sa charité, La multitude s’incline devant lui et le tumulte est apaisé.
Peu d'années auparavant , l’Allemagne protestante s'était émue à l’abjuration de Frédéric-Ferdinand, duc d’Anhalt-Kœthen. Dans un voyage que ce Prince fit à Paris en 1825, avec la duchesse Julie son épouse, sœur du roi de Prusse, il vit plusieurs fois le Père Ronsin. Ce Jésuite lui plut par l’aménité de son caractère et par le charme de sa conversation. Il eut avec lui de fréquents entretiens. Il proposa ses doutes et ses objections sur les vérités du Catholicisme. Ronsin les résolut, et, le 24 octobre, le duc, la duchesse et le comte d’Ingenheim, leur frère, abjurèrent le Luthéranisme pour embrasser la Foi romaine. À peine revenu dans sa principauté, Ferdinand d’Anbalt annonce àses sujets son retour à l’Unité. Cette nouvelle excite une vive irritation parmi les Luthériens; le roi de Prusse s’indigne. Il professe que ce n’est ni l’autorité ni la tradition qui doit régler la Foi, mais la raison individuelle; et il n’a pas assez d’anathèmes pour maudi:+ sa sœur et son beau-frère, qui se conforment à ses doctrines en écoutant le cri de leurs convictions. 5
Un Jésuite avait remporté cette victoire sur le Protestantisme, un autre Jésuite la consolida. A la prière
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du duc et d'après l’ordre du F.pe, le Père Beck accourt à Kœthen. Jusqu’alors les Catholiques y ont langui dans un état d’oppression, Beck relève leur courage, tout en se faisant un devoir de respecter les cultes dominants. Il travaille, il prêche, il évangélise presque sans espé: rance de succès, car Ferdinand d’Anhalt n’a point d’enfants, et ses États doivent passer après sa mort à un souverain hérétique. Beck connaît ces obstacles, il n’en poursuit pas moins son œuvre. En 1830, le trépas du duc mit un terme à sa mission, et le Père suivit la duchesse d’Anhalt allant porter en Europe le modèle de toutes les vertus. Mais dans ces quelques années de mission, le Jésuite avait su faire germer des idées de tolérance. À sa voix il avait vu le nombre des Catholiques augmenter, et, afin de leur laisser un souvenir de son passage, il avait jeté les fondements d’une église. Le prince Henri d’Anhalt, frère et successeur de Ferdinand, était attaché au culte luthérien; il n’en accepta pas moins l'héritage du Jésuite. L'église s'achève par ses soins, et, en 1833, le jour où le Vicaire du diccèse d’Osnabrück vint la consacrer, le nouveau duc voulut assister à cette solennité avec sa famille et les chefs protestants.
Les nouveaux éléments qui constituent la société européenne ne permettent plus aux enfants de saint Ignace de prendre une part active aux négociations du monde et aux affaires ecclésiastiques. Le Saint-Siége ne peut plus les revêtir du caractère de Légat ou de Nonce extraordinaire et les envoyer à travers le monde, comme Brouet-Pasquier, François de Borgia, Canisius, Possevin et Tolet, pour discuter, pour régler les intérêts de la Catholicité tantôt avec les rois, tantôt avec les peuples. Le cours naturel des choses a remis la Société de Jésus
dans la position que son fondateur lui avait tracée, et dont elle ne sortit qu'à son corps défendant. Elle est devenue plus religieuse que jamais dans un siècle où la politique déborde et où chacun se fait une obligation de citer à son tribunal individuel les actes des princes et les tendances des gouvernants. En face d'une pareille confusion dans les idées et dans les pouvoirs, les Jésuites ont sagement pensé qu’il ne leur restait plus qu’un rôle à jouer. Pour atteindre la fin que l'Institut leur propose, il importait de s’abstenir de toute participation aux événements publics, d’en accepter sans joie ou sans regret le contre-coup, quel qu’il fût, et de marcher en silence, mais toujours, maïs partout, vers le but qui leur était offert. Leur action ne devait plus se faire sentir que dans les Colléges on dans les Chaires évangéliques ; ils n'avaient mission que d’apaiser les tumultes de l’âme, que de fortifier la piété, que de conduire la jeunesse au bonheur et à la paix par une éducation chrétienne. Ils ne se départirent jamais du plan laissé par le législateur de la Compagnie. Ce plan les exposait à des soupcons, à des accusations, à des outrages; ils s’y résignèrent.
« Les Généraux et les principaux membres de la Société, ainsi s'expriment les écrivains protestants de la Revue d'Oxford et de Cambridge ', ont toujours été et sont encore des hommes d’un grand caractère, prudents, mais avec plus de résolution qu’on n’en trouve chez les gens du monde; ce sont des hommes à l'esprit froid et lucide et au cœur chaleureux, que l’on n’a jamais taxé d’msensibilité; des hommes auxquels on peut se fier dans les affaires, qu'ils traitent avec une grandeur de
1 Revue d'Oxford et de Cambridge, 1845.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 123 procédés bien différente de cette petite finesse qu’on prend quelquefois pour de l’habileté. Sous la conduite de ces admirables guides, et combattant sans relâche pour la cause de la vertu, de la pureté, de l'ordre civil et religieux, marche la grande armée des Jésuites, grande non par le nombre, mais par les œuvres, et composée de prédicateurs éloquents, de missionnaires auxquels les plus rudes travaux ne font point perdre l’urbanité des manières, d'hommes de lettres au goût sûr et à l’imagination vive, de savants ayant la passion de l’étude sans en avoir la monomanie, d'hommes vivant dans le monde sans être mondains. »
C'est suus ces traits que des Anglicans peignent les vieux et les rouveaux Jésuites. Les Anglicans commencent à rougir de la crédulité et de l'injustice de leurs devonciers; en Suisse, le mouvement des idées n'avait pas, en 1831, sanctionné une pareille équité. Les Jésuites restaient étrangers aux commotions agitant l’Europe. On avait pris leur nom pour servir d’étendard aux espérances révolutionnaires; lorsqu'elles crurent leur triomphe assuré, ce fut aux Jésuites qu'elles essayèrent de reprocher la lenteur de leurs succès. Le Collége de Fribourg prospérait : il était une source de richesses pour le pays, un gage de sécurité pour les familles. La Freace, la Belgique et l'Italie se trouvaient après -1830 dans une position voisine de l’anarchie ; le canton de Fribourg s’y associa en portant au pouvoir certains Radicaux, qui ne proclamaient la liberté que pour régner par larbitraire. La Compagnie de Jésus était menacée dans son existence; mais le contact et la responsabilité du commandement calmèrent peu à peu les effervescences radicales. C’était l’opposition de 1818 qui triomphait ; elle n’osa pas s’aliéner le peuple et le Clergé en appliquant
124 HISTOIRE ses doctrines, Les magistrats et le grand Conseil de Fribourg faisaient cause commune avec la démocratie agissante; le nouveau gouvernement sacrifia ses hostilités au bien-être du plus grand nombre. Le Radicalisme fit sa paix avec les Jésuites; depuis ce jour, rien dans ce canton n’a troublé la bonne harmonie.
Ce ne fut cependant pas sans lutte que l’union s’obtint. On appelait les jeunes gens à assister aux séances du Conseil pour les initier à la vie publique. Les élèves externes des Jésuites jouissaient de ce droit. L’un d’entre eux fait entendre quelques murmures désapprobateurs à l'adresse d’un député : ordre est donné aux Pères d'interdire à leurs disciples l’entrée de la tribune. Les Pères obéissent; les élèves, forts de l’appui qu'ils évoquent dans les masses, parlent de se révolter contre la révolution. Il n’y avait qu'un moyen de calmer cette ardunte jeunesse, il est employé. Les Jésuites interviennent, et la paix se rétablit. La guerre de plume précédait et suivait les insurrections. La Société de Jésus fut alors en butte à des attaques dont le grand Conseil ne prévoyait peut-être pas la portée. Les étudiants s’élancèrent encore dans l’arène. Libres ou déjà pères de famille, ils étaient les meilleurs juges de la question: ils la tranchèrent en combattant par des écrits publics les imputations dont on chargeait l’Institut. Dans le Valais, le gouvernement, prenant en considération la pauvreté des Jésuites et admettant que tous leurs voyages ont un but d'utilité publique, ordonne qu’à partir de l’année 1834 les messageries de l'État les recevront gratuitement. | ;
À la même époque, les magistrats de Schwytz les introduisent dans leurs vallées. Le Père Drach, Recteur du Collége de Fribourg, et. le Provincial Ignace Brocard
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 125 essaient en vain de faire différer ce projet; les désirs de Philippe de. Angelis, Nonce du Pape, les prières de la population et la voix du Souverain Pontife triomphent de cette résistance. Les Jésuites pénétraient pour la première fois dans ce pays célèbre par son amour de l’indépendance et de la liberté, Ils devenaient le boulevard que le Catholicisme avançait de la Suisse occidentale à la Suisse orientale, Comme pour démontrer que leur prise de possession a un but moral et littéraire, ils transforment en Collége leur Noviciat d’Estavayer, et en 1842, afin de s'associer aux vœux du pays, Grégoire XVI adresse à l'Évêque de Coire un bref ainsi conçu:
« Ayant appris il y a quelques années qu’à Schwytz, dans votre diocèse, les principaux habitants voulaient bâtir un Collége afin que les jeunes gens y fussent formés à la piété et aux lettres par les Pères de la Compagnie de Jésus, nous avons approuvé, comme il convenait, leur pieux dessein, et nous l'avons secondé avec plaisir.
» Nous félicitons cet illustre canton et Votre Fraternité, nous nous félicitons nous-même de ce que bientôt après les Religieux de la susdite Compagnie ont été appelés aux acclamations unanimes du peuple et du Clergé; de ce qu’ils y ont ouvert leurs écoles pour le bien de la jeunesse, et que peu à peu, par les aumônes des Fidèles et par les largesses de quelques princes étrangers, ils ont construit une maison assez vaste pour servir de Collége.
» Et déjà, par les heureux succès qu’obtinrent ces écoles naissantes, on peut présager de quelle utilité, Dieu aidant, ce Collége sera pour la Religion catholique et pour la République. »