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déclarait tout disposé à accepter le jugement du Saint- Siége. La tempête bouitlonnait dans l'âme de La Mennais; elle menagçait déjà d'éclater. Rozaven s’efforçait de lui faire comprendre que les passions vont vite, surtout quand elles se trouvent chez des hommes condamnés à ne point en avoir. Ces entretiens furent donc stériles. À quelques mois de distance, l'abbé de La Mennais apprend que ses théories sont pour plusieurs Jésuites l’objet d’une amère critique, ct, le 23 octabre 1825, il écrit au Provincial. Il à, dit-il, acquis la certitude que son système. est censuré par la Compagnie, que cette censure se prodigue à beaucoup de personnes, et.qu’il en résulte, à raison de la très-juste estime dont jouit l'Institut, un préjugé fâcheux contre sa doctrine. Ta lettre conclut en demandant copie de cette censure ou de ce jugement, quel qu'il soit.
L'abbé de La Mennais, avec un courage égal à son talent, pulvérisa souvent les inculpations dont on accablait la Société de Jésus. Les Pères admiraient le premier volume de l'Essai sur l’Indifférence ; ais à l'admiration succéda l’iacertitude, lorsque le second parut. Dans sa réponse en date du 5 novembre, Nicolas Godinot lui communiqua ces impressions diverses; il lui affirma que sa doctrine n'avait été ni censurée ni suspectée par le Général de l'Ordre. La guerre qui se faisait autour de l'ouvrage et du nom de l'abbé de La Mennais donnait à son caractère quelque chose de plus entier; il connaissait sa force, on le poussait à en abuser. Le »4 novembre 1825 il exigea que la lettre du Général lui fût livrée. « On ne défend pas, ajoutait-il $de soutenir des propositions supposées indifférentes, et ainsi qui défend accuse. »
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 167 cembre : « Monsieur l'abbé, je ne puis m'empêcher de commencer par l'expression du regret que j'éprouve que Lotre correspondance porte sur un objet aussi peu agréable que celui qui nous occupe. Je suis vivement affecté que nos lettres soient très-probablement pour l'un comme pour l’autre une occasion de peine.
» N'y aurait-il donc pas moyen de se communiquer sa pensée sans que le cœur en ‘nuffre ?
» J'ai bien compris votre demande, monsieur, dans votre lettre précédente; mais, je vous l'avoue, la demande de communiquer la correspondance de mon Supérieur m’a étrangement surpris, et j'ai cru que mon silence vous suffirait pour comprendre ma réponse.
» Vous insistez, et vous exigez que je m'explique. Il faut donc que je vous dise que je ne puis en aucune manière vous rien communiquer de ce que le Père Général croirait devoir nous écrire. N’a-t-il pas d'ei!surs quelque droit d'espérer qu’on ne le soupçonnera pas de manquer dans sa correspondance, quelle qu’en soit la matière, à ce que lui prescrivent la justice, la prudence et la charité? Vous invoquez le principe qui défend accuse. Il est possible qu’en certains cas ce principe soit vrai; mais il est certain que ce n’est pas ainsi que la Compagnie entend user du droit qu’elle a de défendre; il est même notoire qu'elle a très-souvent défendu de soutenir des opinions sans les accuser le moins du monde. La néces-” sité et le prix de l’uniformité lui suffisent pour proposer des défenses.
» Me permettez-vous, monsieur l'abbé, de hasarder encore un mot? Où en sommes-nous, et quelle est notre position respective? La bonne intelligence qui a régné entre nous viendrait-elle donc à s’altérer? Nous avons des opinions différentes sur des questions laissées à Ja
liberté : usons de cette liberté les uns et les autres, mais avec simplicité, sans amertume et même sans vivacité. Dans un temps où la cause commune doit nous réunir et nous réunit certainement de cœur, je veux, de mon côté, éviter, et travailler efficacement à ce que tous ceux sur lesquels je puis influer évitent tout ce qui peut tendre à donner le spectacle, dont les ennemis de la Religion ne manqueraient pas de se prévaloir, d’une division qui nuirait aux deux partis devant Dieu et devant les hommes. Et je vous prie de ne pas regarder comme compliment l'assurance formelle des sentiments les plus intimes de vénération, d'estime et de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d’être, etc. »
Devant cette lettre, dont la fermeté n’exclut ni la gratitude ni l'affection, l’abbé de La Mennais aurait dû ne pas pousser plus loin ses exigences; mais, comme tous les hommes à qui la célébrité est venue, il était entouré de néophytes trop fervents, de flatteurs enthousiastes ou intéressés. On lui persuada que ce n’était pas à lui à reculer en face d’une neutralité cachant des d--eins hostiles. Il s'adresse encore une fois à Godinot;: :ovincial ne juge pas à propos de répondre à sa dernière lettre. A partir de ce jour, les feuilles puriiques dévouées à l'abbé de La Mennais commencent à faire feu sur la Société de Jésus.
Il avait des relations d’affeciueuse estime avec plusieurs Pères. Quoique en divergence d'opinions sur une multitude de points, il n’en restait pas moins leur ami et celui de la Compagnie. Il serait donc peu équitable de l’accuser d'une guerre que de jeunes séides entretenaient peut-être malgré lui. La Mennais connaissait les disciples de Loyola; il savait qu’il n’obtiendrait rien d'eux par l’intimidation, car dans le même temps ils avaient af-
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 169 faire à des ennemis dont l’activité était plus cruelle. Il se contenta d'exhaler ses plaintes en particulier et de chercher à faire abonder tôt ou tard les Jésuites dans ses idées. Il se rencontrait alors auprès du chef de l'Ordre, en qualité d'assistant d'Allemagne , un Père tout dévoué au système de La Mennais. Par l'influence que Raymond Bzrozowski, neveu du dernier Général, exerçait, l’écrivain avait espéré qu’il vaincrait cette réserve dont l’Institut ne voulait pas sortir. Bzrozowski le maintenait dans ce sentiment en lui écrivant que jamais le Général n'avait défendu d’enseigner ses théories; mais quand, après la mort du Père Fortis, la Congrégation se réunit au Gésu pour procéder à l’élection de son successeur, La Mennais n’eut pas de peine à comprendre que les Jésuites ne lui donneraient jamais leur adhésion. Raymond Bzrozowski ne fut pas réélu Assistant, et Rozaven obtint cet honneur à l’unanimité.
Le nouveau Général s'était strictement renfermé dans la règle de conduite tracée par son prédécesseur ; il n’avait pris parti ni pour ni contre La Mennais. Les adeptes du publiciste théologien annonçaient que Roothaan serait favorable aux doctrines controversées; ce dernier donne un démenti à leurs futures assertions, au moment même où il prend possession du pouvoir. Le 30 août 1829, il adresse aux Provinciaux un décret confirmant celui de Fortis, puis il ajoute : « Cependant notre intention, comme celle de notre prédécesseur, n’est pas de noter de censure aucune de ces propositions; ce qui ne nous appartient pas. Nous ne voulons point non plus rendre suspects d’erreur en matière de Foi ceux qui les soutiennent. Aussi, en n’adoptant pas de semblables doctrines dans nos écoles, il n’est pas pour cela dans nos intentions que les nôtres les attaquent et les combattent.
470 HISTOIRE Bien plus, notre volonté expresse est que l’on évite toute dispute qui pourrait blesser ou altérer la charité. »
Passant à un autre ordre d'idées qui dans ce tempslà paraissaient inhérentes aux principes de La Mennais, le Père Roothaan disait : « Comme on voit en certains pays se réveiller les questions de la puissance du Pape sur les Rois dans les matières temporelles, à cette occasion nous rappelons à tous les’nôtres les préceptes im posés, en vertu de la sainte obéissance, par les Pères Claude Aquaviva et Mutio Vitelleschi. Ces préceptes défendent expressément à tous les nôtres de s’occuper le moins du monde de pareilles matières ni dans les écrits, ni dans les discours ou leçons publiques, ni même dans les conversations particulières.»
Ainsi le premier acte du chef des Jésuites, de même que le dernier de san prédécesseur, était de proscrire tout ce qui, de près ou de loin, pouvait se rattacher à la politique. On les peignait comme les porte-étendards de lUltramontanisme; on prétendait qu’ils envahissaient, au nom de Rome, toutes les avenues du pouvoir, et, dans le secret de ses conseils, voilà les seuls ordres que dicte le Général. Pour que la Société de Jésus se prononçàt sur les doctrines de l'abbé de La Mennais, les supérieurs de l’Institut déclaraient qu’il fallait attendre la décision de l’Église : ils ne prenaient d’engagements ni pour ni contre. L'Église intervint, elle condamua : alors la neutralité des Jésuites fut expliquée. Cette neutralité apparente cachait un éloignement véritable, La Mennais ne se l'était pas déguisé; mais, plus perspicace que ses adeptes, il avait tenu compte aux enfants de Loyola de leur modération. Tandis que les admirateurs de son système faisaient cause commune avec le libéralisme afin d’étouffer la Société de Jésus,
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 171 lui, plus maître de sa pensée, appelait cette même Société à d’autres combats. Il rêvait pour le monde catholique de nouvelles destinées. Dans l’espoir de les réaliser, il sentait qu'avant tout il importait de s’appuyer sur les Jésuites. Le 30 août 1829, le Général, en recevant l’autorité suprême, se maintenait dans la position que Fortis avait adoptée ; néanmoins peu de jours auparavant, le 2 août de la même année, La Mennais écrivait au Père François Manera, à Turin :
« La Chenaie, le 2 août 1829.
» J'aurais voulu vous remercier plus tôt, mon très-bon et très-cher Père, de la lettre si aimable que j’ai recue de
vous; mais une faiblesse extrême et des souffrances
continuelles m’en ont empêché jusqu'ici. Je puis dire comme Alexandre VIII, deficiunt vires; et plût à Dieu que je pusse ajouter comme lui, sed non deficit animus ; car jamais on n'eut plus besoin qu’en ces temps-ci de ce courage intérieur dont la Foi est le principe pour soutenir l’âme oppressée sous le poids de tant de pensées amères et de prévoyances sinistres. Nous avons traversé bien des jours mauvais, et nous touchons probablement à des jours plus mauvais encore. La grande révolution qui s’accomplit dans le monde ne fait que commencer; elle bouleversera de fond en comble la vieille société européenne, minée dans toutes ses bases, et pendant long-temps on ne verra que des ruines s’écrouler sur d’autres ruines. Les hommes, toujours si lents à instruire, regardent avec une sorte d’étonnement stupide ou de curiosité méchante ce spectacle effrayant, sans comprendre la cause de ce qu’ils voient, et même sans la vouloir comprendre. H règne, en général, parmi ceux qu’on appelle bons un aveuglement plus qu’humain, de
sorte qu’au lieu d'opposer une résistance efficace au mal, ils font, sans le savoir, tout ce qu'il y a de mieux pour en favoriser le progrès. Mais, après tout, Dieu a ses desseins, et sa sagesse gouverne tout, pour que tout concoure à la fin voulue de lui, et même l'erreur, et même le désordre.
» Convaincu profondément, mon très-cher Père, qu'on ne peut aujourd’hui servir utilement la Religion qu’en exerçant sur les esprits une action puissante, dont les conditions premières sont une indépendance complète du pouvoir politique et un grand et large développement de toutes les doctrines catholiques, présentées surtout dans leurs rapports avec les idées qui remuent le monde; convaincu, dis-je, de cela, je suis, par censéquent, convaincu aussi qu’il est nécessaire que la Compagnie de Jésus, dans laquelle il existe de si précieux éléments de bien, prenne une position toute nouvelle pour s’accommoder aux besoins présents de la societé et à l’état actuel des esprits; et ce que j’ai dit d’elle sous ce rapport, je l'ai dit également du Clergé tout entier. Tant qu'elle s’appuiera sur le pouvoir, elle aura contre elle la masse active des peuples, et sera contrainte de conniver, au moins par le silence, à des erreurs trèsdangereuses, d’où il résultera une apparence de duplicité et d’intrigue, qui la ruinera très-promptement dans l’opinion. Toute force aujourd'hui consiste à se présenter franchement au combat, à se montrer dès lors tel qu'on est, et à dominer les intelligentes par la supériorité des talents et des doctrines, en un mot, à ne compter que sur soi et sur la vérité. Sans cela, nulle durée, nulle vie. Et qui peut entreprendre, avec plus d'avantages et de succès que les Jésuites, cette grande guerre, cette guerre sacrée ? Seulement je crois qu’elle exigerait un peu plus
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de liberté intérieure qu’il n’en existe parmi eux; et, sur ce point, je désirerais, je l'avoue, quelque modification dans leurs règles. Tout cela, au reste, n’est que l'avis d’un homme sans conséquence et sans autorité, mais, j'ose l’assurer, dévoué de cœur à la sainte cause de Dieu et de l'Église et à tous ceux qui la défendent, quels qu'ils soient. Continuez, mon bon Père, je vous en prie, de l'aimer un peu malgré ses misères qui sont grandes, et de prier pour lui, et croyez qu’il vous est et ne cessera de vous être tendrement dévoué en Jésus-Christ.