‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 5 sur 76 · VI · texte numérisé non relu

VI

Genga pour entraver l'élection, — Soupçons des Jésuites, — 11s s'adressent au Pape, — Le Cardinal Consalvi les rassure. — Plan de l'intrigue ourdie pour modifier les Constitutions. — La Congrégation s’assemble, — Pétrucci cherche à se débarrasser des Pères qui se défient de lui. — La Congrégation frappe de déchéance le Vicaire-général. — Louis Fortis est nommé chef de l'Ordre de Jésus, — Condamnation de ceux qui ont voulu porter la discorde dans l'Institut. — Commissaires nommés pour la révision du Ratio studiorum.

A peine la Société de Jésus fut-elle reconstituée dans le monde catholique, qu’elle se vit bannie de l’Empire devenu son second berceau par les soins de l’impératrice Catherine et de Paul I‘. Le jour des restaurations était arrivé; les rois de la maison de Bourbon, à l'exemple du Souverain Pontife Pie VII, essayaient de réparer la grande iniquité contre laquelle Catherine de Russie et Frédéric IT de Prusse protestèrent si énergiquement. Les Jésuites étaient réhabilités par le Saint- Siége et par les Rois qui avaient proscrit l’Institut; dans le même temps, la Russie, leur patrie d'adoption, les repoussait de son sein. Après les avoir reçus exilés, elle semblait regretter la bonne foi de son hospitalité et dénoncer à l'Europe les Religieux préservés de la mort. Ce revirement d'idées pouvait être fatal à la Compagnie de Jésus, il l'exposait à des soupçons qui, inévitablement, allaient réveiller les vicilles haines; il embarrassait ses premiers pas sur un sol encore mal affermi. Le Czar, au plus haut point de sa puissance militaire et morale, eût été pour les disciples de saint Ignace, ses sujets ou ses hôtes, un ennemi dangereux; Alexandre trouva assez de justice dans son cœur pour ne pas laisser dénaturer les motifs de l’expulsion des Jésuites ; il n’en fit pas mystère, il ne s'attacha point à propager contre eux des mensonges que leurs ennemis de tous les temps auraient accueillis avec avidité. Cette expulsion n’eut rien de déshonorant ni pour la conscience ni aux yeux des hom-

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Tant que les Jésuites, encore peu nombreux, s'étaient occupés dé reconstruire leur Société avec les débris du naufrage, le Clergé russe et le corps enseignant n’avaient fait éclater aucune défiance contre ces proscrits. Sans prendre ombrage de leur aptitude pour élever la jeunesse, on les laissait, an fond de la Russie-Blanche ou au milieu des colonies du Volga, porter l'Évangile et la civilisation. Mais, lorsque l'amitié de Paul I: pour le Père Gruber et les rapides succès d’une milice à peine réorganisée et toujours aussi modérée que savante eurent placé les Jésuites sur un plus vaste théâtre, les Popes et les Universitaires de Vilna sentirent qu’un coup funeste allait être porté à leur omnipotence. La comparaison que toutes les intelligences établissaient tournait à leur détriment. Ils s’avouaient leur infériorité dans les lettres humaines comme’ dans les sciences divines. Trop humiliés, trop tenns en servitude pour se relever de cet abaissement normal, ils ne consentaient pas cependant à perdre le dernier reflet de pouvoir qui assurait leur précaire existence. Le Pope russe n’est pas dans les conditions du Prêtre catholique; il ne peut en avoir l’obéissance raisonnée, il n’en n’a jamais eu l’éducation, la charité et le zèle. On ne le voit point, aumônier du riche et père du pauvre, inspirer à toutes Îles classes le respect et la confiance. Le spectacle des vertus que les Jésuites lui donnaient , la considération dont ils jouissaient, cet ensemble de devoirs accomplis, tout cela fit une profonde impression sur le Clergé schisma- 1,

[A HISTOIRE tique. L’admiration dégénéra bientôt en jalousie. Il n’était pas possible d’imiter les disciples de saint Ignace dans l’enseignement et dans l’apostolat : les Prêtres grecs, de concert avec les Universitaires, se mirent à leur déclarer une guerre sourde. On épia leurs paroles, on dénatura leurs pensées, on essaya de rendre suspects leurs actes les plus indifférents ; on mit en jeu l’orgueil national, on affecta des craintes chimériques sur la perpétuité de la religion du pays que l’on prétendait menacée par le prosélytisme. Quand ces ferments furent semés dans les cœurs, on attendit l'heure favorable à leur développement; cette heure ne tarda pas à sonner. Alexandre avait suivi, à l'égard des Jésuites, la ligne de conduite adoptée par son aïeule et par son père. 1l les protégeait, il les encourageait, et, en 18171, il leur avait ouvert la Sibérie. Une Mission s'était formée dans ces déserts inhospitaliers, car l’âme chrétienne de l’Empereur n’osait pas abandonner sans secours religieux les Catholiques exilés ou ceux que l’appât du gain retenait au milieu des glaces. Trois Pères de la Compagnie, désignés par le Monarque, se rendirent à ses vœux; dans la même année d’autres partaient pour Odessa. Cette naissannte colonie devait à deux Français la part la plus merveilleuse de ses prospérités. Le duc de Richelieu et l’abbé Nicolle, voyaient, chacun dans sa sphère, triompher le plan de gouvernement et d’éducation qu’ils avaient proposé. Ils demandèrent des Jésuites pour donner à leur œuvre l'extension dont elle était susceptible; il fallait agrandir le cercle des progrès sociaux. Les Missionnaires de l’Institut avaient le don des langues. Par la persuasion ou par la charité ils prenaient un ascendant irrésistible sur les Barbares; ils les réunissaient en famille afin de leur apprendre peu à

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 5 peu à bénir le joug de la civilisation. L'Empereur voulut s'associer aux projets de Richelieu et de Nicolle : d’autres enfants de saint Ignace furent envoyés par lui à Odessa. Cette ville devint le centre d’une nouvelle Mission qui répandit en Crimée le bienfait du Christianisme.

Le Père Thadée Bzrozowski étudiait le travail de l'Ordre dont il était le chef; il connaissait la pensée dominante de l'Empereur, pensée ne tendant à rien moins qu’à propager l'instruction dans les terres les plus reculées. Afin de seconder un aussi louable projet, Bzrozowski ne craignait pas de s'engager dans un conflit avec les ambitions universitaires. Doué d’une rare int:lligence, esprit tenace et patient, il se sentait appuyé par un homme qui jouissait à la cour de Russie d’une autorité plutôt due à son génie qu’à son titre diplomatique. Le comte Josepl: de Maistre, ambassadeur de Sardaigne auprès du Czar, s’était, avec la franchise de ses convictions et la roideur un peu absolue de son caractère, prononcé en faveur des Jésuites. Il les soutenait comme une des clefs de la voûte sociale ; et, dans ce laborieux enfantement d’un plan d'éducation populaire, il excitait Bzrozowski à créer à son Institut une position indépendante. Les Maisons des Jésuites étaient subordonnées aux Universités de leur ressort. Il importait d’affranchir les colléges de ces tiraillements intérieurs que l'esprit de monopole ne cesse de susciter et qui compromettent l’avenir, Des discussions s’étaient plus d’une fois élevées entre l’Académie de Vilna et les Pères de. Polotsk. L'Université désirait, à force de surveillance chicanière et de prescriptions minutieuses, altérer dans son essence l’éducation donnée par les Jésuites. Elle les entravait dans leur marche et leurs progrès, elle voulait que les jeuncs gens sortis du collége

6 HISTOIRE de la Compagnie vinssent recevoir dans son sein le complément de l'instruction.

L'Université de Vilna, renforcée d’un grand nombre de docteurs étrangers et de régents cosmopolites, affchait alors des principes anti-catholiques. Elle avait le droit incontesté de professer la Religion de l’État, d’exiger même que cette Religion fût respectée dans toutes les chaires; mais ce droit ne s'étendait pas jusqu'à discuter la foi des autres sujets russes et à chercher à la tuer sous l'arbitraire. Les Jésuites, là comme partout, invoquaient la liberté. Soumis à l'inspection des visiteurs universitaires, les Pères ne s’opposaient point aux rigoureux examens dont leurs élèves étaient l'objet. Cet état d’infériorité légale ne nuisait en aucune façon à la Société de Jésus; mais il entretenait dans les esprits une irritation qui, à la longue, pouvait empêcher les Novices de la Compagnie et les professeurs de Vilna de se livrer à des études sérieuses. Cette question de prééminence avait souvent été traitée aux deux points de vue. Le débat l’avait agrandie ; peu à peu elle était devenue une question d’État. Le Père Bzrozowski s'efforçait de mettre un terme à cette instabilité, et, le 24 août 1810, il écrivait au comte Rasoumoffski, ministre de l'instruction publique : « Deux corps en rivalité s’empêchent mutuellement de nuire. Il est sans doute très-important .que la jeunesse de l'État soit élevée dans des principes de patriotisme , dans des sentiments de soumission , de respect et de dévouement pour la personne du Souverain; mais quelle certitude a-t-on que ces sentiments soient soigneusement inculqués dans les Universités, dont beaucoup de professeurs ne tiennent à l'Empire que par les appointements qu'ils reçoivent, qui ont des intérêts différents et indépendants de ceux de l'État, et

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 7 qui, par là même, paraissent plus propres à éteindre qu’à enflammer le patriotisme dans le cœur de la jennesse ? »

Le mode d'enseignement des Jésuites et ses résultats se trouvaient attaqués par tous r:: hommes appelés de l'Orient et de l'Occident pour féconder la Russie. Les enfants de Loyola défendaient leur Ratio studiorum. L'Université, jalouse de ses priviléges et se confiant dans son monopole pour immobiliser le progrès littéraire ou scientifique, demandait à assujettir les Pères à ses lois et à ses règlements. Les Jésuites, au contraire, prétendaient que du libre concours des diverses méthodes il devait surgir une génération plus forte. Dans le but de stimuler l’'émulation, sans faire écraser l’un par l’autre, ils proposaient à l'Empereur d’ériger leur Collége de Polotsk en Université, sous la surveillance immédiate et spéciale du gouvernement. Le 1 1 septembre 1811, le Général de l'Ordre adressait au comte Rasoumoffski une note dans laquelle on lit : « Nous ne demandons absolument rien que d'être maintenus dans la possession des biens dont nous jouissons actuellement. Ce qui rend les Universités si coûteuses à l’État, ce sont les honoraires des professeurs que l’on est souvent obligé de faire venir à grands frais des pays étrangers. Quant à nous, notre Ordre fournit tous les professeurs dont nous avons besoin, et chacun de ces professeurs donne tous ses soins et tout son travail sans aucun salaire, sans aucune vue de récompense temporelle et uniquement pour satisfaire äu devoir de sa vocation.»

Cette correspondance du Père Bzrozowski avec le ministre du Czar, ces notes qu’Alexandre consultait, et qui s’accordaient si bien avec son esprit de justice et les prières de ses sujets catholiques, ont quelque chose de

8 HISTOIRE réellement habile; elles forment une véritable théorie de l'éducation. Ce que les Jésuites et les habitants de la Russie-Blanche sollicitaient était de toute équité. Alexandre le comprenait ainsi ; mais, autour de lui et dans les régions inférieures du pouvoir, il existait des préjugés, des ambitions, des rivalités de secte ou de culte s'opposant à cet acte d’émancipation. Les uns montraient la Religion grecque en péril, les autres proclamaient que bientôt les Jésuites auraient envahi les diverses branches de l'administration publique ; tous s’accordaient à dire que la Compagnie abuserait de la liberté pour étouffer les autres corps enseignants. Il paraissait à peu près impossible aux enfants de Loyola d'obtenir ce qu’ils demandaient , lorsque le comte Joseph de Maistre se jeta dans la mêlée avec son éloquence incisive et sa raison allant toujours au but, sans se préoccuper des obstacles.

Le comte de Maistre était plutôt un grand écrivain, un hardi penseur, qu'un diplomate. Il y avait dans son esprit et dans son cœur une telle surabondance de vie, un dévouement si complet à l’idée qui lui paraissait être la vérité révélée ou démontrée par le raisonnement, qu’il la portait en triomphe aussi loin qu’il est permis à la faiblesse humaine. Les demi-mesures de l'esprit de parti, les atermoiements de l'intelligence , les difficultés de temps ou de lieu, rien ne faisait obstacle à cette sève de génie débordant sur tous les sujets auxquels il touchait et laissant sur chacun d’eux sa vive empreinte. Possédé de l’amour du vrai, du bon et du juste, mais ne se défiant peut-être pas assez de sa mordante ironie , de son originalité et de sa polémique passionnée, Joseph de Maistre avait conquis à Saint-Pétersbourg une position aussi neuve que tranchée. Catholique ardent , il avait su se créer chez les Schismatiques grecs des amis qui hono-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 9 raient sa foi, qui estimaient ses vertus privées et qui se montraient fiers de son génie. La lutte entre les Universités russes et les Jésuites était acharnée, car pour les uns il s'agissait de se donner un rival, pour les autres, d’être ou de n'être pas. L'Ambassadeur de Sardaigne à la cour du Czar n'avait rien à voir dans ces démélés intérieurs ; le Catholique y découvrit une mission à remplir, il s’en chargea.

Bzrozowski avait combattu les Universitaires de Vilna avec les armes de la logique ; de Maistre élève la question aussi haut que lui. Alexandre s’occupe de fonder l’éducation dans son Empire. Par devoir, par conviction, par reconnaissance, le grand écrivain piémontais, qui enrichit la langue française de tant d'ouvrages célèbres, vient offrir son tribut à la cause de la liberté religieuse et paternelle. Le Général des Jésuites s’est adressé au Ministre de l'instruction publique : c’est au même per. sonnage que s’adressera Joseph de Maistre. Dans ses cinq lettres encore inédites, il ne plaide pas seulement pour la Compagnie de Jésus, il a élargi presque involontairement la sphère des idées; il développe le système qu'il regarde comme le plus propre aux mœurs, au caractère et aux lois de la Russie. Il fait ce travail avec cette prodigalité d'images et d’aperçus nouveaux qui saisissent ; puis, lorsqu'il s’est emparé de son sujet, il arrive, dans sa quatrième lettre, à son but principal. Les trois premières notes appartiennent à la pensée philosophique; les deux dernières, dans leur ensemble et dans leurs détails, sont consacrées à la Société de Jésus. Joseph de Maistre l’étudie dans ses rapports avec les peuples ainsi qu'avec les Rois. Plaçant sous ses yeux le tableau des folies et des crimes qu'a produit l’esprit révolutionnaire , il s’écrie avec un accent prophétique que les événements de 1812

10 HISTOIRE n'ont pas plus démenti que ceux de 1845 : « Cette secte, qui est à la fois une et plusieurs, environne la Russie, ou, pour mieux dire, la pénètre de toutes parts et l'attaque jusque dans ses racines les plus profondes. Il ne lui faut pour le moment que l'oreille des enfants de tout âge et la patience des Souverains. Elle réserve le bruit pour la fin.» Après avoir tracé ces lignes, toujours plus vraies à mesure que s'étend le cercle des Révolutions et que se propage d’une si néfaste manière l’incurie des Princes, Joseph de Maistre ajoute : « Dans un danger aussi pressant, rien n’est plus utile aux intérêts de Sa Majesté Impériale qu'une Société d'hommes essentiellement ennemis de celle dont la Russie a tout à craindre, surtout

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dans l'éducation de la jeunesse. Je ne crois pas même l'Éta qu’il fût possible de lui substituer avec avantage aucun gun autre préservatif. Cette Société est le chien de garde qu'il 1 du S faut bien vous garder de congédier. Si vous ne voulez nean pas lui permettre de mordre les voleurs, c'est votre af- 1 Bz faire ; mais laissez-le rôder au moins autour de la maison ] de J et vous réveiller lorsqu'il sera nécessaire, avant que vos | collé, portes soient crochetées ou qu'on entre chez vous par la L Free fenêtre.» conct

L'écrivain diplomate a réponse à chaque objection. î gloir. Il établissait tout à l’heure comment les Jésuites enten- 1 porta dent la souveraineté; par des images empruntées anx À il me mœurs militaires, il va démoatrer qu’ils n’ont jamais : plus £ cherché à créer pour eux une autorité en deho:is de 1 en ap l'autorité. « Les Jésuites, dit-on, veulent faire un État ; Les R dans l’État: quelle absurdité! autant vaudrait dire qu'un 4 dévor régiment vent faire un État dans l’État, parce qu’il ne + à une veut dépendre que £e son colonel, et qu’il se tiendrait | céme pour humilié, pe: exempie, et même insulté, si on le | quellk

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, Al étranger. Il ne s’enferme point dans son quartier pour faire l’exercice; il le fait sur la place publique, S'il manœuvre mal, les inspecteurs généraux et l'Empereur même le verront et y mettront ordre; mais que, sous prétexte d'unité, on prive ce régiment (que je suppose fameux et irréprochable depuis trois siècles) de se régler lui-même, et qu’on le soumette avec tous ses chefs à un capitaine de milice bourgeoise qui n’a jamais tiré l'épée, c'est une idée qui serait excessivement risible si les suites ne devaient pas en être extrêmement funestes. Voilà cependant, monsieur le comte, à quoi se réduit ce burlesque épouvantail de l'État dans l’État. Un État dans l'État est un État caché dans l'État ou indépendant de l'État. Les Jésuites, comme toutes les autres sociétés légitimes, et même plus que les autres, sont sous la main du Souverain; il n'a qu’à la laisser tomber pour l'anéantir. »

Bzrozowski avait préparé le triomphe de la Société de Jésus, le comte de Maistre le décida. En 1812, le collège de Polotsk fut érigé par le Czar en Université, avec tous les priviléges des autres Académies. Cette concession était faite à la veille des calamités et des gloires dont la Russie va devenir le théâtre. Napoléon portait la guerre au sein même de l’empire moscovite, il menaçait sa natianalité; et, préoccupé de soins encore plus graves que ceux de l'instruction publique, Alexandre en appelait à ses peuples d'une agression aussi injuste. Les Russes répondirent à leur Souverain par un sublime dévouement. Barosowski était Russe : sans prendre part à une lutte dont son caractère sacerdotal le tenait forcément éloigné. Ü pensa que les circonstances dans lesquelles se plaçait l’'Empirt étaient pour son Ordre un avant-coureur de reconstitution,

L'Espagne, livrée à un frère de Napoléon par un de ces guet-apens dont la voix des batailles ne couvrira jamais l’iniquité, l'Espagne, affaiblie sous son dernier Roi, avait retrouvé dans les souvenirs de Pélage un nouveau baptême de force. A la voix de ses prêtres et de ses guérilleros, elle s’élançait pour maintenir son indépendance. Les Jésuites crurent que l'heure de rentrer dans la Péninsule avait sonné pour eux. Leur nom y était populaire; un long regret les avait suivis sur la terre d’exil. Ils pouvaient rendre à la famille des Bourbons bienfait pour outrage, et, victimes d’une erreur de Charles III, travailler efficacement à la restauration de sa postérité, Le 28 août 1812, Bzrozowski se décide avec cinq Pères de l’Institut à passer en Espagne, afin d’y préparer le retour de sa Compagnie. L'Espagne était le champ-clos ouvert à tous les ennemis de l’idée révolutionnaire. Les Jésuites se proposaient d’aller y combattre avec les armes qui leur sont propres. Dans le même temps, Louis-Philippe, duc d'Orléans, faisait demander à ce pays insurgé contre la France l’honneur de continuer sous le drapeau espagnol son apprentissage de la guerre, et le moyen de réhabiliter un nom si fadalément compromis dans les excès de 1793. Au mois de novembre 1812, le ministre des cultes, prince Alexandre Galitzin, répond en ces termes au Général des Jésuites :

« Très-révérend Père,

» J'ai mis sous les yeux de Sa Majesté impériale la lettre du 30 octobre que vous m'avez adressée, ainsi que la note que vous avez l'intention de présenter à la Junte suprême concernant le rétablissement de votre Ordre en Espagne. Sa Majesté m’a ordonné de vous faire con-

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Tandis que les Jésuites cherchent à regagner le terrain que la Philosophie du dix-huitième siècle leur fit perdre, il s’organisait au sein de la Russie une agrégation d'intérêts qui devait préparer leur chute. Cette agrégation était la Société biblique. L’invasion des armées françaises sur le territoire moscovite avait rapproché l'Angleterre du cabinet de Saint-Pétersbourg. L'Angleterre était l'alliée naturelle des États dont Napoléon se déclarait l’ennemi. Elle offrit à Alexandre de l'aider dans sa lutte contre l’homme qui rêvait l’anéantissement de la Grande-Bretagne. Pour arrhes de ce traité, qui allait changer la face de l’Europe, elle obtint, dès 1811, que la Société biblique de Londres, cet immense bazar couvrant le monde de ses produits et transformant une œuvre de piété en spéculation mercantile, pourrait établir une succursale à Saint - Pétersbourg. Quelques mois plus tard, les docteurs Patterson et Pinkerton mirent le pied sur le continent russe æ#vec la mission d’y vulgariser la Bible protestante.

L'incendie de Moscou, les désastres calculés et les victoires de son armée, victoires qui re sont pas entièrement dues à l’habileté de ses généraux et au courage de ses soldats, les tristesses du présent, les espérances de l'avenir, tout avait contribué à modifier le caractère si impressionnable d'Alexandre. Ame aimante, mais aspirant toujours à se jeter dans le vague des idées pour échapper à la réalité de ses troubles intimes et de ses souvenirs, le Czar était effrayé de la responsabilité que

44 HISTOIRE les événements amassaient sur sa tête. Au milieu de ses villes dévastées, de ses campagnes sanglantes et de son armée se liguant avec le froid pour anéantir les Français, ce prince, encore jeune et toujours beau, élevait son cœur vers le ciel. Il avait besoin de calmer les fugitives impressions qui l'agitaient sans cesse. Le plaisir le ïaissait presque aussi indifférent que la gloire. Il ambitionnait la paix intérieure, Galitzin lui indiqua les Saintes- Écritures comme la source de toute consolation. L'esprit recueilli, il écouta dans le silence la voix de Dieu qui se faisait entendre. La Vulgate, traduite en français, avait été pour lui un livre consolateur. Ce fut dans ce momeni qu’on lui proposa de mettre entre les mains des Moscovites l’œuvre divine qui triomphait de ses langueurs ou de ses remords innocents. On ne lui expliqua pas la différence entre les deux Bibles; il s'imagina qu'une main d’homme n'aurait osé altérer le texte primitif de la parole de Dieu. Par gratitude du bien-être que cette lecture avait produit sur son esprit, il autorisa le 18 décembre 1812 la Société biblique. L'Empereur s'était laissé tromper; le prince Galitzin, son ministre des cultes, les plus hauts fonctionnaires de l’État, la plupart des Évêques russes, Stanislas Siestrzencewicz, archevêque catholique de Mobhilow, lui-même, se déclarèrent les patrons de cette institution, qui devait à la longue porter un coup mortel à la Religion grecque et au Catholicisme. {l y eut alors en Russie pour les sociétés bibliques un de ces enthousiasmes dont à distance il devient impossible de se rendre compte. L’Anglicanisme prenait pied sur les rivages de la Mer Noüe comme sur les bords de l'Océan Glacial; il s’étendait jusqu’aux frontières de la Chine. Servant d’aveugles instruments à sa propagation, les Prélats catholiques,

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excités par Galitzin, encourageaient leur troupeau à favoriser cette œuvre, dont ils ignoraient les tendances. Les Jésuites ne se prêtèrent pas à ce mouvement vers l’hérésic. Plus exercés que les Évêques russes aux luttes de la pensée, plus à portée de comprendre le mal résultant de cette innovation, ils la combattirent avec une fermeté que les prières, que les menaces de Galitzin, jusqu’à ce jour leur protecteur et leur ami, ne purent jamais vaincre. Le Pape Pie VIL exprima par un bref à l'archevêque de Mohilow sa surprise et sa douleur, il le blâma d'avoir coopéré au triomphe de l’Anglicanisme. Ce blâme, si justement déversé sur le Prélat, était un hommage indirect rendu aux disciples de saint Ignace, qui, mieux pénétrés du véritable esprit de l'Éplise, avaient refusé de faire cause commune avec l'erreur. Les partisans des associations bibliques se trouvèrent offensés; ils s’imaginèrent qu’ils auraient dans les Jésuites d’infatigables adversaires, que leur succès serait entravé à chaque instant, et, sous l'inspiration du ministre des cultes, ils se liguèrent contre la Compagnie. Elle venait de résister à un désir de Galitzin, Galitzin appelle les colères de l’Université au secours de ses espérances. On attendit le moment propice pour faire éclater Ja conjuration.

Ta propagande anglicane s’organisait sous le couvert des ministres russes comme sous celui des Prélats du rite romain et du rite grec. Les Jésuites songèrent à la contre-miner. Ils composèrent un catéchisme dans l’idiome du pays pour les enfants nés de parents catholiques; mais Galitzin n’en autorisa pas l'impression. Les choses étaient dans cet état, lorsque de nouveaux événements ravivèrent des blessures encore saignantes au cœur du ministre, La faveur dont jouissait le collége des

16 HISTOIRE Jésuites de Saint-Pétersbourg allait toujours croissant ; à Polotsk , ils comptaient sur leurs bancs un grand nombre de jeunes gens des premières familles de l’Empire. Placés entre un désir bien naturel de prosélytisme et le devoir tacite de respecter la conscience de leurs élèves, devoir qu'ils s'étaient imposé à eux-mêmes, les Jésuites n'avaient jamais donné le moindre sujet de plainte swun point aussi scabreux. Catholiques jusqu’au fond des entrailles, ils formaient à l’honnéteté ainsi qu'aux belleslettres des enfants appartenant à toute espèce de culte, même au rite grec; et, dans l’espace de plus de quarante années, leur circonspection n'avait jamais été mise en défaut. Jamais on n’avait pu les accuser de trahir la confiance des parents au profit de la foi romaine. Cependant le nombre des Catholiques augmentait chaque année. Ces retours vers l'unité étaient dus à l’action des familles françaises émigrées , à la lecture des ouvrages religieux et surtout au zèle plein de prudence des Jésuites. Le Czar avait fermé les yeux sur un état de choses n'ayant rien d’alarmant pour la sécurité du pays. Les nouveaux Catholiques se distinguaient dans le monde et à la cour par de nouvelles vertus. Alexandre ne voulut pas les faire repentir d’avoir cédé au cri de leur conscience. Prince qui comprenait admirablement la liberté de la pensée, il n’osa pas la parquer dans les limites de l'arbitraire légal. Il cherchait la vérité, il ne trouva pas mauvais que les Russes suivissent son exemple. Les conversions étaient assez rares néanmoins, parce que les Pères ne les accueillaient, ne les sanctionnaient qu'après de longues épreuves. Ces conversions restaient inaperçues, lorsque, vers le milieu du mois de décembre 1814, le jeune prince Galitzin, neveu du ministre des cultes, embrassa publiquement le Catholi-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 17 cisme. Voici en quels termes le Père Billy, dans sa correspondance inédite avec ses confrères de France, rend compte de cette conversion: « Notre Père de Clorivière, écrit-il de Saint-Pétersbourg, le 1°* mars 1815, est à la tête d’un nombreux noviciat à Paris, rue des Postes. Il y aura en France une Compagnie de Jésus de fait avant qu’elle y existe de droit. Quant à notre existence ici, à Pétersbourg, elle est trés-utile sans doute, mais très-précaire et bien tracassée, surtout depuis l’absence de l’Empereur. La jalousie des Popes et des Évêques russes en est la principale cause. Le ministre des cultes, prince Alexandre Galitzin, jeune homme encore, qui se laisse mener par ses Popes, ne nous laisse pas en repos dans toutes les occasions qu’il trouve ou qu’il imagine propres à satisfaire leur animosité et la sienne. Depuis un ou deux mois, il s’en est présenté une qui a fait le plus grand éclat et qui aura des suites. Un jeune prince, Alexandre Galitzin, neveu du ministre des cultes, élève depuis deux ans de notre Institut, âgé d’environ quinze années, excellent sujet sous tous les rapports, piété, diligence, succès dans les études, politesse, docilité, attaché singulièrement jusqu'alors à la Religion gréco-russe, voulant y attirer ceux de ses amis, même les Jésuites, par zèle pour leur salut, prenant pour cela, deux ou trois fois la semaine, des lecons d’un docteur en théologie russe, s’est tout à coup trouvé changé au point de se

déclarer catholique aux dernières fêtes de Noël. Quel

étonnement pour tout le monde, et surtout pour ceux qui l'avaient vu et entendu parler en faveur de la Religion russei Appelé par son oncle, le ministre des cultes, qui lui représente les dangers qu’il court, vu la loi qui défend en Russie d'attirer un Russe à la

Religion catholique, il rend compte de sa foi avec net- VI. 2

teté et fermeté, et dit qu’il est prêt à la signer de son

sang.

» On le tire de notre Institut, et on le met au corps

des pages avec son petit frère. En même temps, défense

à lui et à tout Jésuite d’avoir ensemble aucune commu-

nication. Redoublement de surprise. On lui découvre

une haire et une discipline. Qu'est ceci, bon Dieu? Il avait attrapé ces instruments de mortification dans la chambre d'un Jésuite qui avait quitté Pétersbourg pour aller à Polotsk. On le fait paraître devant des Évêques et des Popes qui l’interrogent et argumentent contre lui. Il répond à tout de manière à étonner tout le monde, et les met eux-mêmes ad metam non loqui. On attribue aux Jésuites sa facilité de controverse, quoique les Jésuites n'y soient pour rien. On attend le retour de l'Empereur pour savoir la décision de cette affaire. En attendant , les Jésuites ne reçoivent plus de Russes à leur Institut, mais seulement des Catholiques, afin de se soustraire aux tracasseries des Popes. Mais il y a encore d’autres sujets de rancune. Plusieurs personnes marquantes sont soupçonnées d’être Catholiques; des espions sont chargés de les observer. C’est une vraie persécution. Les Missionnaires jésuites de la Sibérie ont défense de rendre catholiques les Tartares idolâtres; ils doivent se contenter de donner leurs soins aux Catholiques. On leur défend même de confesser et d'administrer

les Grecs-Unis, qui n’ont point de prêtres de leur com-. q P !

munion. Chose inouïe! voilà où en est la tolérance tant prônée de ce pays sous le ministre des cultes Galitzin. La ville de Pétersbourg offre en ce moment un spectacle

curieux : deux princes Alexandre Galitzin, l’un oncle et

l'autre neveu, le premier, persécuteur outré de la Relipion catholique et des Jésuites; le second, Catholique

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 19 zélé et imperturbable, défenseur de ses maîtres et ne demandant qu’à mourir pour sa Religion, vivant de manière à mériter cette grâce, si cette grâce de prédestiné pouvait se mériter. Après avoir essayé vainement l’argument de l’école pour le ramener au Schisme, on essaie l’argument des plaisirs : on le mène à la comédie. Jusqu'ici cet argument a échoué comme les autres. »

Dans l'intimité de leur correspondance, les Jésuites déclinent toute participation à la conversion du fervent néophyte. Ils ne s’en glorifient pas, ils ne s’en accusent point. Le jeune Galitzin a pris de lui-même ce parti. Le Père Billy raconte avec naïveté les diverses phases de ce retour à la Foi romaine, et il s'arrête là. Le prince Alexandre déclare qu'aucun disciple de l’Institut ne l’a engagé à changer de culte, il soutient même qu'il n’a pas pu eu trouver un pour recevoir son abjuration. La lettre du Père Billy corrobore pleinement ces faits. La vérité ne servait pas assez activement l’amour-propre froissé du ministre et la colère des Popes : ils organisent une conspira.:o4 dans laquelle ils font entrer tous les intérêts de secte, toutes les vanités universitaires, tous les préjugés de nation. Il importait de disposer les esprits à une levée de boucliers contre les Jésuites : on s'applique à dénaturer leurs actes les plus indifférents ; on altère le sens de leurs paroles, on les épie dans la chaire, on les suit jusqu’au pied des con-

fessionnaux et de l’autel. Le Père Balandret jouit à Saint- Pétersbourg d’une confiance méritée ; il est Français : ce fut sur lui qu’on dirigea les plus minutieuses perquisitions. On interroge les élèves des colléges de l’Institut, on presse ceux qui en étaient sortis depuis deux ou trois années de révéler les obsessions auxquelles ils ont dû être souinis pour embrasser le Catholicisme. Ces jeunes gens

répondent que les Jésuites ne les entretinrent jamais de la différence des Religions, et qu’ils les laissèrent pratiquer la leur en toute liberté.

Galitzin et la Société Biblique minaient le terrain sous les pieds d:8 Pères, le métropolite Ambroise et les Universités le: secondent avec une rare adresse. Il faut prévenir l'Empereur et l’Impératrice qui, à leur retour après la can\pagne de 1815 et le traité de Paris, doivent porter ie dernier coup à la Compagnie. Tout est arrangé dans ce sens. Les conversions ne se maltipliaient pas davantage que par le passé; mais les autorités les environnent d'un éclat inquiétant. Jusqu’alors on a tenu secrets ces imperceptibles retours à l'Unité, on en fait tant de bruit que, dans chaque famille, on put croire à l’action déterrninante d'un Jésuite. Les grands intérêts qui se débattaient dans le monde, Napoléon vaincu, l’Europe triomphant à Waterloo de la France épuisée, les Bourbons rétablis sur le trône, la Sainte-Alliance promulguée, tous ces événements disparaissaient à Saint-Pétersbourg devant l’attitude silencieuse de quelques Pères de l'Ordre de Jésus. Le Czar jetait son glaive dans la balance des affaires européennes, et ce glaive la faisait pencher au gré des diplomates moscovites. Alexandre avait imposé la loi au congrès de Vienne; il avait inspiré’ à Louis XVIII une Charte constitutionnelle; les-Rois légitimes le saluaient comme le libérateur des Monarchies. Toutes ces gloires venues à la fois, et qui devaient enivrer. d’orgueil ses sujets, s’effaçaient au contact de quelques obscures prédications dans une église catholique. La Russie se plaçait à la tête des nations, et ses Ministres ainsi que ses Évêques affectaient de pälir d’effroi parce qu’un petit nombre de dames de la Cour renonçaient aux plaisirs

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 21 trop bruyants pour écouter dans la solitude la voix de Dieu parlant à leurs âmes.

Cette situation, que les Jésuites n’avaient point provoquée, les exposait à un double péril. On les accusait de faire des prosélytes qu’ils n’avaient jamais connus; il s’en présenta à leur tribunal quelques-uns dont il devenait impossible à un Prêtre de repousser le vœu. La persécution appelait la Foi, elle engendrait des Néophytes. Sur ces entrefaites, l'empereur Alexandre arrive dans sa capitale. Les grandes crises auxquelles il présida, l’abaissement des uns, l'élévation des autres, les inconcevables changements dont l'Europe retentit encore, ont donné à ses pensées un cours plus mélancolique. Il a vu de si près les hommes et les choses, qu’un immense dégoût s'est emparé de son âme maladivement impressionnable. Pour en remplir le vide, il se jette à cœur perdu dans le nouveau monde d'idées mystiques que la baronne de Krüdener ouvre à son intelligence rassasiée des voluptés, de l’ambition et de la gloire. Alexandre s'était donné des croyances individuelles ne reposant sur aucun principe certain : il aspirait à les imposer comme des convictions, mais il n'avait pas assez de vigueur dans l'esprit et de persévérance dans la tête pour atteindre ce but. On le bercçait de la pensée qu'il pouvait apparaitre chef visible de l’ancienne Chrétienté régénérée par lui; ce fut cette pensée que l’on développa afin de l’amener à sévir contre les Jésuites de son Empire. Il se flattait d'avoir réuni dans un même vœu de fraternité les cultes dissidents introduits par lui dans les Sociétés Bibliques; elles étaient l'instrument privilégié de la fusion piétiste qu'il révait à l'abri de son sceptre. Le Pape ne formait plus le lien de l'unité; le règne du Catholicisme faisait place

22 HISTOIRE à une union de tous les peuples chrétiens. Alexandre savait que les Jésuites ne se prêteraient point à une pureille utopie; jaloux d'en accélérer les progrès , il laissa aux baincs qu’il trouvait si ardentes autour de son trône le soin d’endormir ses justices. On lui parlait de frapper la Compagnie de Jésus, de commencer l’œuvre de proscription par un exil loih de Pétersbourg. L'Empereur, qui n'aurait pas consenti tout d’un coup à cette iniquité, se prêta aux exigences de son Ministre et de ses Popes. Le 20 décembre 1815 il rendit l’ukase suivant :

« Revenu après une heureuse conclusion des affaires extérieures, dans l’Empire que Dieu nous a confié, nous avons été informé par beaucoup de notions, de plaintes et de rapperts, des circonstances suivantes :

» L'Ordre religieux des Jésuites, de l'Église catholique romaine, avait été aboli par une bulle de }1pe. En conséquence de cette mesure, les Jésuites furent expulsés non-seulement des États de l'Église, mais aussi de tous les autres pays; ils ne purent demeurer nulle part. La Russie seule, constamment guidée par des sentiments d'humanité et de tolérance, les conserva chez elle, leur accorda un asile, et assura leur tranquillité sous sa puissante protection. Elle ne mit aucun obstacle au libre exercice de leur culte; elle ne les en détourna ni par la force, ni par des persécutions, ni par des séductions ; mais en retour elle crut pouvoir attendre de leur part de la fidélité, du dévouement et de l'utilité. Dans cet espoir on leur permit de se vouer à l’éducation et à l’instruction de la jeunesse. Les pères et les mères leur confèrent sans crainte leurs enfants pour leur enseigner les sciences et former leurs mœurs.

» Maintenant il vient d’étre constaté qu’ils n'ont point rempli les devoirs que leur imposait la reconnais-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 23 sance et cette humilité que commande la Religion chrétienne; et qu’au lieu de demeurer habitants paisibles dans un pays étranger, ils ont entrepris de troubler la Religion grecque, qni depuis les temps les plus reculés est la Religion dominante dans notre Empire, et sur laquelle, comme sur un roc inébranlable, reposent la tranquillité et le bonheur des peuples soumis à notre sceptre. Ils ont commencé d'abord par abuser de la confiance qu’ils avaient obtenue. Ils ont détourné de notre culte des jeunes gens qui leur avaient été confiés et quelques femmes d’un esprit faible et inconséquent, et les ont attirés à leur Église.

» Porter un homme à abjurer sa Foi, la Foi de ses aïeux; éteindre en lui l’amour pour ceux qui professent le même culte; le rendre étranger à sa patrie, semer la zizanie et l’ênimosité dans les familles; détacher le fils du père et la fille de la mère; faire naître des divisions parmi les enfants de la même Église ; est-ce là la voix et la volonté de Dieu et de son fils divin Jésus- Christ notre Sauveur, qui a versé pour nous son sang le plus pur, afin que nous menions une vie paisible et tranquille dans toutes sortes de piété et d'honnétetés. Après de pareilles actions, nous ne sommes plus surpris que l'Ordre de ces Religieux ait été éloigné de tous les pays et toléré nulle part. Quel est en effet l’État qui pourra souffrir dans son sein ceux qui y répandent la haine et le trouble?

» Constamment occupé à veiller au bien-être de nos fidèles sujets, et considérant comme un devoir sage et sacré d'arrêter le mal dans son origine, afin quil ne puisse mürir et produire des fruits amers, nous avons, en conséquence, résolu d’ordonner :

» L Que l’Église catholique qui se trouve ici soit ré-

tablie de nouveau sur le pied où elle était durant le régne de notre aïeule de glorieuse mémoire l’impératrice Catherine IE, et jusqu’à l'année 1800;

» II. De faire sortir immédiatement de Saint-Pétersbourg tous les Religieux de l'Ordre des Jésuites;

» IL. De leur défendre l’entrée dans nos deux capitales.

» Nous avons donné des ordres particuliers à nos Ministres de la police et de l'instruction publique pour la prompte exécution de cette détermination et pour tout ce qui concerne la maison de l'Institut occupée jusqu'ici par les Jésuites. En même temps, et afin qu’il n’y ait point d'interruption dans le service divin, nous evons prescrit au Métropolitain de l'Église catholique romaine de faire remplacer les Jésuites par des Prêtres du même rit qui se trouvent ici, jusqu’à l’arrivée des Religieux d'un autre Ordre catholique, que nous avons fait venir à cet effet.

» Signé : ALEXANDRE, »

On eût dit que la mission de conserver les Jésuites en Russie était accomplie. Le Czar ne jugeait plus nécessaire d’abriter des proscrits qui avaient joui d’une si généreuse hospitalité sous le sceptre de Catherine IL et de Paul 1°", Il les repoussait à son tour; mais, par un sentiment de convenance et de justice dont un prince schismatique donna l’exemple à plus d’un souverain catholique, Alexandre ne voulut étayer son décret de bannissement que sur des motifs religieux. Il répugnait à sa conscience de faire appel aux passions ou à la calomnie; il ne chercha point à flétrir par de mensongères accusations, les Prêtres que naguère encore il honorait de sa bienveillance. Il resta equitable dans les sévérités même

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 25 de son ukase. L'archevéque de Mohilow, qui avait tant contribué à maintenir la Société de Jésus au moment de sa suppression, sous Clément XIV, exécuta à la lettre les ordres que Galitzin lui intima. 11 prit des mesures pour que le culte public n’eût point à souffrir de l’enlèvement des Jésuites, et, dans la nuit du 20 au 21 décembre, le général de la police fit irruption dans leur Collége à la tête de la force armée. Il s’empara de toutes les issues; puis, sans avoir interrogé un seul Père, sans même leur dire les causes de cette invasion, on les garda à vue, tandis que le ministre lisait à Bzrozowski le décret d’exil. Le chef des Jésuites était vieux, mais il savait le prix des ignominies. En les acceptant avec joie, il se contenta de répondre : « Sa Majesté sera obéie. » La nuit suivante on dirigea tous les Pères vers Polotsk. On avait mis les scellés sur leurs correspondances ainsi que sur leurs manuscrits; on confisqua leurs meubles, leur bibliothèque, leur musée et leur cabinet de physique.

Le 20 février 1816, le Père Thadée Bzrozowski écrivait au Père de Clorivière, à Paris : « Votre lettre du 8 janvier m'est parvenue à Polotsk, où je suis depuis six semaines. Notre situation dans ce pays est bien changée depuis la dernière lettre que je vous ai écrite. Les feuilles publiques ne vous auront sans doute pas laissé ignorer notre expulsion de Saint-Pétersbourg. Elle a eu lieu le3 janvier en vingt-quatre heures de temps. Cela suppose que nous avons été jugés bien conpabies aux yeux du gouvernement. Voici les deux griefs qui sont exprimés dans le décret de notre expulsion : 1° d'avoir attiré à la Religion catholique les élèves confiés à nos soins; 2° d’avoir également attiré à la Religion catholique quelques femmes d’un esprit faible et inconsé-

quent. À l'égard du second point, il peut y avoir eu quelques imprudences de faites à mon insu et contre ma volonté, qui, seleu les règles ordinaires, n’auraient dû compromettre que celui qui en était l’auteur. Pour ce qui est du premier grief, il est entièrement supposé, et on a représenté les choses à S. M. IL. autrement qu’elles ne sont. Non-seulement nos Pères n'ont point cherché à attirer nos élèves à la Religion catholique, mais même, lorsque quelques élèves ont manifesté le désir de se faire Catholiques, ce qui a dû arriver quelquefois, dans un espace de treize ans, dans un pensionnat mélangé et où tous les maîtres étaient Catholiques, nos Pères se sont constamment refusés à les admettre à la participation des Sacrements. Voilà la vérité; mais il est bien rare que la vérité soit connue; et telle est la condition des meilleurs princes, que le plus souvent ils la connaissent encore plus difficilement que les autres hommes. Cet événement est bien triste et fâcheux pour la Compagnie, mais il nous a médiocrement étonnés. Depuis long-temps nous avons vu l’orage se former, et nous savions bien qu’il ne tarderait pas d'éclater un peu plus tôt ou un peu plus tard. »

En Russie on ne blâme jamais le pouvoir, il est à peine permis d'approuver par écrit les actes de l’autorité ; elle ne laisse jamais discuter les mesures qu’elle a prises. C’est le gouvernement de l'arbitraire, le règue du silence, et, en fin de compte, il n’a peut-être pas plus de victimes à enregistrer que les royaumes où la liberté de parler repose sur une constitution dont les plus forts ou les plus astucieux interprètent à leur gré chaque article. Cependant les numéros des 3 et 15 mars 1816 de l’Invalide russe continrent, par une exception inouie, des attaques contre les Jésuites. Le Général de

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l’Institut charge le Père Rozaven de venger ses confrères des outrages dont cette feuille ne craint pas d'accabler les bannis. Le Père Rozaven défendit son Ordre avec une logique de faits plus éloquente que tous les discours; il fut clair et sensé, habile et profond. Sa réponse avait été envoyée au Ministre des Cultes, pour qu'il en obtint l'insertion dans l’Invalide. Elle était trop péremptoire, Galitzin la condamne au silence. La querelle s’engageait entre. le pouvoir et la Compagnie. La Compagnie n'ignore pas que l’ukase du 20 décembre 1815 n’est que le prélude d’une proscription plus décisive; mais, forte de son innocence, elle ne veut pas laisser à l’imposture ministérielle le droit de calomnier.

Dans ce eonflit élevé entre l’autorité civile et la Société de Jésus il règne, en dehors des usages de chancellerie, une certaine égalité qui ne se rencontre pas ordinairement dans les rapports de persécuté à persécuteur. On sent que les Jésuites ne désespèrent jamais de la justice d'Alexandre, et dans tout ce qu’ils écrivent ils paraissent plutôt dicter la loi que la subir. Il y a entre le Czar et les enfants de saint Ignace quelque chose de mystérieux qui ne se révèle même pas au ministre favori. Les deux partis le laissent pousser sa vengeance

jusqu’à une certaine limite; mais on dirait qu’il ne lui

est pas permis de la franchir, et qu’il la respecte par intuition. Un si étrange concours de circonstances se trahit à chaque phase de ce bannissement. Les idées novatrices d'Alexandre sont dévoilées; il sait que les Jésuites seront pour elles un obstacle éternel; cependant il ne prend pas de prime abord la résolution de les chasser de son Empire. Il traite ses exilés avec bienveillance; l'hiver est rigoureux, la route longue et pénible : l’autocrate ordonne de couvrir les Jésuites de pelisses et de

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