TIRE
fourrures. Pour réchauffer leurs membres que le froid engourdira, il fait distribuer de l’arack à chacun d’eux. Il ménage ses coups lorsque chacun l’excite à être sans pitié; il commande d’apposer les scellés sur leurs archives, et. on n'y découvre aucune trace de complot, aucun vestige de conversion, aucun papier ayant trait, de près ou de loin, à la politique.
Ce mystère a besoin d’éclaircissements; nous les donnerons aussi clairs que l’exigera l'intérêt de l’histoire. La famille des Romanoff devait beaucoup à la Compagnic de Jésus. Quelques Pères avaient été, malgré eux, honorés des confidences de Catherine IL : ils connaissaient sur le règne de Paul Ir des détails de famille qu'il était bon d’ensevelir dans les ténèbres. Le Père Gruber et les autres chefs de l'Ordre avaient su par ce Souverain le dernier mot de beaucoup de transactions diplomatiques. Il les avait initiés de vive voix ou par correspondance aux douleurs de sa vie de grand-duc héréditaire, aux souffrances de sa vie d’'Empereur. Les Jésuites avaient été les dépositaires de ses secrets de famille; ils lui avaient rendu de ces services que les rois eux-mêmes ne se sentent pas assez ingrats pour oublier. Cette réciprocité de bons offices avait établi une espèce de solidarité dont aucun des intéressés n’osait briser le prestige. Il y avait, pour ainsi dire, assurance mutuelle des deux côtés. La confiance avait engendré la discrétion, et ce singulier contrat n’a pas même été annulé par l’intolérance. Les Jésuites se sont laissés proscrire par le fils de Paul I‘, et ils ont pris la route de l'exil sans invoquer une vengeance qu'il leur eût été si facile d'obtenir. Ils se sont montrés dignes de l'estime du Czar, à l’neure même où ses ministres cherchaient à les rendre odieux au pays.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 29 de tous les papiers de l'Ordre; ils pouvaient ainsi se mettre à la piste des complots dont on croyait utile de laisser soupconner les Jésuites. Les plus minutieuses investigations ne firent rien découvrir. Alexandre savait d'avance l'issue qu’elles auraient, il ne daigna même point s’en étonner en public. Aussi, lorsque le Père Bzrozowski demanda que le comte Litta ou un seigneur russe, désigné par lui, assistât à l'examen des archives de la Compagnie, cette proposition, n'ayant rien que de très-naturel, fut-elle rejetée sans examen. Par tradition de famille, l'Empereur connaissait la sagacité des Jésuites : il ne voulait ni leur préparer un triomphe ni se donner un dessous trop éclatant. Des intérêts matériels étaient engagés pour l'Église catholique de Saint- Pétersbourg. Les Pères se sont portés garants envers les bailleurs de fonds. Cette dette est, depuis l’origine, en 1806, reconnue comme dette dc l’Église ; par un Ukase en date du 25 mai 1816, Alexandre déclare cependant : « Que toutes les prétentions pécuniaires qui pourraient avoir lieu contre les Pères de l’Institut retomberont sur leurs biens-fonds, sans pouvoir être à charge au bâtiment nouvellement construit auprès de l’église catholique. »
Les Jésuites ne s’effrayaient pas de ces vexations locales, qu'un mot aurait pu arrêter. Ce mot coûtait trop à leur discrétion habituelle : ils aimèrent mieux souffrir que de le prononcer. Le 31 août 1816, le Père Bzrozowski écrivit à l'Empereur : « Dans le temps que l'affaire du neveu d:. Ministre des cultes éclata, je voulus envoyer une supplique à Votre Majesté pour lui exposer les faits, mais les Ministres la rejetèrent , et, en même temps qu’on envoyait à Votre Majesté des accusations contre mon Ordre, on m'ôtait tout moyen de lui
30 HISTOIRE faire parvenir ma défense. Ne pouvant faire agréer ma justification pour le passé, je pris des mesures pour l’avenir, et déclarai que, afin d’écarter tous les soupçons, je n’admettrais désormais dans nos Colléses que des élèves professant la Religion catholique. Je remis ma déclaration entre les mains du Ministre de l'instruction publique et du Ministre des cultes ; et, depuis le mois de janvier 1815, aucun élève de Religion grecque n'a été reçu dans l'Institut, malgré les vives instances d’un grand nombre de parents. Voilà, Sire, des faits qui prouvent combien je désirais d’éloigner tout ce qui pouvait être suspect au gouvernement. Je supplie Votre Majesté Impériale de m’écouter encore un instant. Si mon Ordre était tel qu'on l’a dépeint à Votre Majesté, on en aurait trouvé quelque preuve dans mes papiers. Voilà huit mois qu’on les examine, et, loin d’y rien trouver qui puisse offenser le gouvernement, on a dû dire à Votre Majesté que, dans ma correspondance la plus secrète, lorsque l’occasion s’est présentée de parler de votre personne sacrée ou de son gouvernement, je l'ai toujours fait avec les sentiments de respect et de vénération qui sont dans mon cœur. Je ne demande pas, Sire , que Votre Majesté revienne sur ce qu'elle a fait ; nous nous sownettons avec une entière résignation et sans le moindre murmure à ce qu’elle a prononcé. Que l'Ordre demeure à jamais exclu des capitales de l’Empire, le séjour nous en a été trop funeste. Notre ambition se borne à nous rendre utiles dans les lieux où Votre Majesté daignera nous employer. Votre Majesté sait que nous n'avons pas mis moins d'empressement à nous dévouer au service pénible des Catholiques de la Sibérie qu'à accepter des emplois moins obscurs et plus agréables. Notre dévouement sera toujours le même, et
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 31 le plus ardent de nos vœux est de prouver à l'univers que le souvenir des bienfaits de Votre Majesté est gravé dans nos cœurs en caractères ineffaçables. Mais nous avons besoin aussi d’avoir quelque assurance que nos efforts sont agréables à Votre Majesté Impériale, et qu’elle ne nous regarde pas comme des cœurs ingrats indignes de ses bontés. J’ose lui en demander un gage, en la suppliant de m’accorder une grâce que je sollicite inutilement de ses ministres depuis plus de dix-huit mois, c’est de pouvoir faire, avec deux Pères de mor Ordre, le voyage de Rome. Ma reconnaissance envers le Souverain Pontife et les affaires essentielles de mon Ordre m’y appellent depuis long-temps. Je me croirai heureux de manifester dans les pays étrangers ce que mon Ordre doit à Votre Majesté et les sentiments dont je suis pénétré.»
Ce voyage à Rorae, la dernière pensée, le rêve suprême du vieux Bzrozowski, dérangeait les espérances piétistes de l’Empereur. Ce prince est dans la première ferveur de la Sainte-Alliance, c’est-à-dire il cherche, par cet acte de fédération , à réunir tous les cultes dans un seul qu’il entrevoit en songe et qui réalisera là tolérance universelle. Bzrozowski, proscrit de Pétersbourg et de Moscou, était prisonnier dans l’Empire russe. Alexandre s'occupe, avec une fébrile activité, de l’émancipation religieuse et constitutionnelle du monde entier, et il contraint un Général des Jésuites à mourir dans ses Étais, lorsque les affaires de la Catholicité et celles de son lastitut l’appellent à Rome.
Du fond de la Russie-Blanche, Bzrozowski continua de gouveruer les enfants de saint Ignace : il dirigea leurs efforts, il assista à leurs premiers combats, il ouvrit leurs Missions transatlantiques; puis, le 5 février 1820,