‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 51 sur 76 · YL · texte numérisé non relu

YL

370 HISTOIRE peuplades dans le Maine et ‘au delà du Mississipi semblaient faire exception à cette règle générale; mais le problème était résolu par l’expérience. Autrefois, pour conserver le germe du Christianisme, adoucir les mœurs et attirer les Sauvages à un progrès réel, il fallait les sevrer de toute communication avec les blancs. C'était la condition indispensable. Maintenant les lois en virueur aux États-Unis s'opposent à cette séquestration; elles favorisent le commerce entre les deux races, elles le proclament. Il devient donc plus difficile que jamais de prémunir les Indiens contre les vices inhérents à leur nature. C’est en face de pareils obstacles que les Jésuites n’ont pas cru devoir se roidir contre les impossibilités morales et matérielles dont ils avaient le pressentiment. L’alternative leur était laissée; ils préférèrent le certain à l’incertain. On les avait autrefois accusés de poétiser les Missions, d'abriter les ambitions ou les crimes de l’Institut derrière cette page d'histoire dont chacun confessait la grandeur et l'utilité; ils ne voulurent pas qu'un pareil reproche pût être adressé à la Société renaissante. On les condamnait à être hommes; en attendant des jours meilleurs, ils se résignèrent aux proportions de l'humanité.

Perpétuer la Foi dans les générations catholiques, ramener les sectaires par la discussion et former un clergé national, telle fut la triple fin qu'ils se proposèrent. Ils embrassaient par la pensée les travaux des anciens Pères; ils voyaient ce qu’il leur restait à accomplir pour féconder ce sol, ne demandant pas mieux que de produire des moissons chrétiennes. Ils comptaient le petit nombre de Fidèles mêlés à une multitude de sectaires; ils crurent que leur premier devoir était de combattre là où le péril apparaissait imminent. Le libre

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 374 examen, l'indépendance absolue et le luxe engendraient de fréquentes apostasies et une licence sans frein. Le manque de prêtres produisait à la longue un sommeil voisin de la mort. Les Américains, aux yeux des Jésuites, paraissaient destinés à jouer plus tard un rôle important dans les affaires du monde. Les Jésuites apprécièrent leur industrieuse activité, leur génie pénétrant et toujours avide d'entreprises gigantesques. Malgré l'incertitude des calculs humains, ils concurent l’idée que ce peuple était réservé à exercer une influence prédominante. Le charme protestant était rompu. Les liens de secte se relâchaient; la confusion des principes, l'instabilité des symboles, les scissions éclatantes, le désir de tout connaître poussaient évidemment les esprits vers l'indifférence ou vers la foi antique, immuable, indéfectible du Christ. Les Jésuites augurèrent qu'un tel mouvement aboutirait à la reconnaissance de la vérité: ils songèrent à le seconder.

Dans ce but, ils renoncent pour un temps aux missions aventureuses. Quelques anrées s’écoulèrent dans les soins du sacerdoce et de l’enseignement; mais la majorité des Catholiques, appartenant aux classes ouvrières, ne pouvait pas, en l’absence de toute subvention gouvernementale, soutenir le Clergé et aider à la construction ou à l’entretien des églises. Les Colléges eux-mêmes périclitaient faute de secours pécuniaires. Une maison d'éducation a été fondée à Washington; elle succombe sous les charges. En 1827, le Général ordonne de la fermer plutôt que de toucher à la rétribution offerte. par les enfants, rétribution qui doit être distribuée aux hospices et aux prisons. Le Père Jérémie Kelly est le recteur de ce Collége; il refuse d’obéir. Il afferme une autre demeure, et, peut-être dans l'intérêt de l’Institnt,

372 HISTOIRE il engage les professeurs de la Société à ne pas perdre un établissement aussi utile. La proposition de Kelly était contraire au vœu des Jésuites ainsi qu’au principe de l'Ordre: ils la désapprouvent. Kelly est pour ce fait seul retranché dé la Compagnie.

Cet exemple donnait aux Américains une idée de ce que les Jésuites pouvaient et devaient faire. A quelques. années d'intervalle, le choléra montra les Pères sous un autre jour. Les États-Unis les voyaient désintéressés. et toujours prêts à se sacrifier pour le bonheur des autres, ils les virent en 1831 offrir l'exemple de la plus étonnante intrépidité. Dans une notice manuscrite sur les Missions aux États-Unis et adressée de Philadelphie par le Père Dubuisson à la comtesse Constance de Maistre, duchesse de Laval-Montmorency, nous lisons. le récit des impressions que fit le courage des Jésuites. et des Sœurs de la Charité :

« On n’avait pas la certitude, raconte Dubuisson, que cette maladie fût contagieuse; les opinions étaient partagées; toutefois on savait, et on s’en aperçut bientôt, quesouvent la chute d’une victime était suivie de celle de plusieurs autres dans la même famille, dans la même habitation; et il est vrai de dire que le choléra inspirait partout la terreur. Trop souvent les personnes attaquées de ce mal furent abandonnées à leur funeste sort, ou, tout au moins la mère, l’épouse, l'ami intime, le serviteur fidèle ou le maître compatissant, tandis qu’ils se dévouaient aux soins extraordinairement assidus qu’exigeait le traitement, envoyaient en vain appeler du secours. Conséquents dans l'application d’un principe dicté, non par la charité chrétienne, mais par l'intérêt privé, les Ministres des sectes ou s’éloignèrent autant

qu'ils purent des lieux que ravageait le choléra, ou se

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gardèrent en général de visiter les infectés. Nous disons en général, parce qu’on a vu quelques-uns de ces Ministres braver le danger pour exhorter les mourants à la résignation. Il faui le dire, hors de la communion catholique, les malades ou ceux qui les entouraient ne songeaient guère à appeler le Ministre. Quel contraste entre cet égoïsme ou cette indifférence glaciale et le zèle courageux, les soins empressés des Prêtres et des Sœurs si bien nommées de la Charité. On avait entendu les feuilles publiques parler de cette charité, de ce zèle développé d’abord en Europe, puis au Canada, ravagé avant que le fléau nous eût atteints; mais il n’est rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux. Protestants, Presbytériens, Méthodistes et Baptistes, Quakers <et Unitaires, tous furent ébahis de voir universellement les Prêtres catholiques, à toute heure du jour et de la nuit, courir aux infectés, non-seulement dans la maison du riche, mais encore, et le plus souvent, dans la chétive et rebutante demeure de l'indigent, du nègre. Qu'on s'imagine leur surprise à la vue d’un Prêtre rendant parfois au moribond dégoûtant ce que le monde appelle les services les plus bas, les plus humiliants! à la vue des Sœurs de la Charité, de femmes jeunes et délicates qui se dévouaient à de pareils soins auprès des victimes entassées dans des hôpitaux temporaires, femmes pour qui ce genre de dévouement héroïque était une chose neuve! Mais, à douleur! à scènes que nul pinceau ne saurait rendre! bientôt deux de ces Sœurs, de ces anges en forme humaine, sont attaquées du formidable choléra: leur carrière est terminée; peu d’heures s’écoulent, et elles succombent. Que vont faire les autres? céder à la frayeur? prendre la fuite? Non, non! Elles connaissent le danger; de l’œil elles mesurent le précipice, et, sans

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détourner la tête, elles marchent sur ses bords; parce qu’elles puisent à une source divine leur tranquille courage. Bien loin que la mort des deux saintes victimes fût un échec au dévouement des autres, de nouvelles Sœurs furent appelées, qui volèrent à ce théâtre de l’héroisme si pur que la charité chrétienne seule sait inspirer, disons-le sans détour, que le seul zèle catholique présente au monde étonné. |

» L'effet sur les esprits fut très-grand, l'impression profonde, l'hommage d'applaudissements spontané, T’éloge de ces inestimables Sœurs était dans toutes les bouches: les feuilles publiques le portèrent au loin dans toutes les directions. On conçoit aisément l’honneur qui en rejaillit sur le nom Catholique. »

Ce récit est pleinement confirmé par les témoignages protestants. À la même heure, le Père Mac-Elroy, à Fredericktown et sur tout le littoral de ce district, répandait la semence catholique. Simple Frère coadjuteur, il a souvent laissé pressentir à Grassi la portée de son intelligence, Grassi l’apprécie, il développe ses brillantes qualités, et l’humble Coadjuteur s’élève au grade de Profës. Il avait tout ce qui est nécessaire pour entraîner les masses et pour produire d’heureux effets. Son éloquence devient populaire : il la consacre à la gloire de Dieu et au triomphe de l'éducation. Il établit des colléges, des églises, des écoles pour les orphelins; il féconde la charité chrétienne au milieu de ces populations du Maryland, que l’industrie rend égoiïstes. Son influence eut quelque chose de si merveilleux, qu’en 1829 un écrivain calviniste, M. Schæffer, s’écriait dans son journal : « Chose étrange! la France catholique chasse les Jésuites de son royaume; elle leur enlève l'éducation de la jeunesse, et les Pro-

testants de Frederick contribuent, chacun pour ses cin-

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