‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 56 sur 76 · FRS · texte numérisé non relu

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406 HISTOIRE leur multitude, et leur variété, au lieu de l’affaiblir, ne servaient pas au contraire à l’accroître et à l'alimenter, oserais-je aujourd’hui présenter à notre petite province la grande et belle mission qui est proposée à son inépuisable générosité? Après les admirables efforts et les sacrifices inouis que nous coûte déjà l’entreprise immense et du Maduré, et de l'Algérie, et de la Syrie, pourrais-je bien, sans crainte de lasser une constance même infatigable, parler encore et de nouvelles conquêtes à faire et de terres inconnues à cultiver? Oui, mon révérend Père, je puis et je dois hardiment en parler aujourd’hui, et je suis assuré de trouver de l’écho dans les cœurs dévoués de nos dignes Pères et une sympathie toute divine dans l’âme de nos jeunes amis, N’entendons-nous pas d’ailleurs une voix chérie ct vénérée , la voix de notre père commun qui nous crie à tous de la part de Dieu : Vous avez, il est vrai, élargi vos entrailles; vous avez dilaté, agrandi votre tente; et pourtant vos entrailles ne sont pas encore assez dilatées, ct votre tente n’est pas assez élargie. Portez, portez donc plus loin vos limites. Avancez, avancez toujours. Délatu locum tentorii tui, et pelles tabernaoulorum extende. Voyez à votre droite ces peuples qui vous tendent les bras, je vous les abandonne; ils sont à vous. Et à votre gauche voyez ces autres peuples qui implorent votre compatissant secours, ils sont également à vous. Mais voici au delà des mers, des terres inconnues, des contrées assises à l’ombre de la mort, un peuple nombreux qui n’a pas encore entendu la bonne nouvelle. Eh bien! je le réserve aussi à votre vigoureuse Jeunesse, il est votre domaine et votre héritage. Vous pénétrerez dans ses solitudes, et sous vos pieds fleurira un nouveau désert, et à vatre voix s’élèveront les murs d’un sanctuaire chré-

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» Semen trim : cette postérité, mon révérend Père, quelle est-elle en effet, au jugement des interprètes? sinon les Apôtres, les hommes apostoliques, les intrépides Missionnaires, tous ce cœurs de Prètres, larges et dévoués qui volent à la conquête des âmes, et cherchent à dilater le sein maternel de la Religion.

» Et quelle est ici pour nous la ‘érre irconnue qui s'ouvre devant notre zèle, et le peuple nou: van qui va nous être confié? Cette terre, ce neuple, c’est Mdasascar, contrée dont vous connaisse: sans doute j'immense étendue, et qui semble d’autant plus admirablement placée sous la main de notre chère province, qu'elle occupe la route même que doivent souvent parcourir nos ouvriers et amis de la Chine et du Maduré. »

Ainsi, à toutes les époques et en face de tous les besoins, l’Institut s'empresse de réchauffer le zèle pour l’œuvre évangélique. Il accepte les Missions que le Saint- Siége lui impose; les plus difficiles ou les plus dangereuses sont celles qui prAvoquent les plus saintes concurrences. Madagascar a ses Missionnaires;, Guatimala, le Chili, Buenos-Ayres, le Brésil, la Nouvelle-Grenade, le Paraguay, la Chine etle Maduré possèderont les leurs comme les États-Unis, le Canada, les Montagnes-Rocheuses et la Syrie.

Après s’être soustraites par la force à l'autorité de la Métropole, les colonies espagnoles et portugaises essayèrent de se former en États indépendants. Elles étaient libres; elles se firent démocrates. A peine ces Républiques furent-elles constituées, qu’elles songèrent à per-

h08 HISTOIRE pétuer, dans le cœur des générations futures, la Foi et l’enseignement chrétien. C'était la condition de leur existence ; elles la comprirent. Devenus hommes par le ‘‘hristianisme, ces peuples, dont l’histoire ne faisait que de commencer, n'avaient point oublié, dans les guerres de fédération et d'indépendance, les Missionnaires qui jadis se dévouèrent à leur émancipation intellectuelle ct à leur bonheur. Les Jésuites avaient réuni toutes ces tribus éparses; ils leur avaient appris les félicités de la famille , l’amour de la patrie et du travail. Dans l’Amérique. méridionale, il n’y eut qu’un cri pour réclamer le concours des Pères. Le 26 août 1836, Rosas, cédant au vœu de la République argentine, accueillait à Buenos- Ayres les Pères Berdugo, Majesté, Coris, Gonzalès et Macarron. Son décret était ainsi concu : « Étant venus d'Europe à cette capitale, six Religieux de la Compagnie de Jésus, qui ont été reçus par le gouvernement d’une manière toute particulière au grand applaudissement des habitants de ce pays catholique, et ces Pères ayant témoigné le désir de se rendre utiles à cette province, par l’exercice des fonctions de leur Institut jugées les plus nécessaires à son bonheur; le gouvernement, considérant que l’occasion est arrivée de rétablir ladite Compagnie, si vénérée parmi nous par les services immenses qu'elle rendit autrefois à la Religion et à l'Etat dans toutes les contrées qui forment aujourd’hui la République argentine, a accordé et décrète que les Jésuites seront placés dans leur ancien Collége. Ils y vivront en commuuauté, conformément à leurs règles; ils y recevront tous, les autres individus de la Compagnie qui viendront d'Europe, et ils y ouvriront les classes que le gouvernement voudra leur indiquer. »

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‘oi et cède à ce vœu. Il avait espéré trouver dans les enfants leur de saint Ignace un nouvel instrument de règne; il les par le laisse s'établir, se développer, et prendre sur les masses t que l'influence morale nécessaire à ses projets. Quand il les 1erres voit en possession de l’estime publique, Rosas tente de > qui les faire les complices de sa marche tortueuse. Au milieu tuelle des querelles intestines qui éclataient chaque jour, le es CES dictateur invite les Jésuites à se prononcer en faveur de de la son despotisme. Les Jésuites ne se déguisèrent pas que Amé- l'avenir de leur Mission était menacé; ils s’efforcèrent de lamer faire renaître la paix dans les esprits divisés; ils parlèrent édant de concorde et de pardon des injures à ces cœurs ul- 1enos- cérés. Le rôle de modérateurs qu’ils avaient adopté n’enlès et trait pas dans les vues de Rosas : il leur fit connaître son venus mécontentement; ce mécontentement ne modifia en, )mpa- rien la conduite des disciples de l’Institut. Ils étaient ment atcourus dans la République argentine, pour maintenir disse- la Foi au cœur des populations, instruire la jeunesse et Pères propager le Christianisme parmi les tribus non civili- > pro- sées. La politique ne devait jamais les préoccuper : ils jugées restèrent dans les termes de leurs Constitutions. Rosas ment, s’aperçut qu'il ne pourrait rien obtenir de leur conladite descendance ou de leur ambition. Il les avait comblés de es im- faveurs dans l'espoir qu’ils seraient ses auxiliaires; et il l'État ne rencontrait chez eux que de silencieux improbateurs. a Ré- Les Jésuites refusaient de bénir le ciel de ses meurtres et suites de placerson portrait sur le maître-autel : Rosas organise nt en la persécution pour les obliger à le servir. Le Père Berrece- dugo se réfugie chez un Protestant; puis, afin d'échapper e qui à la mort, il demande asile au brick l’4lcyon, où il fut ue le reçu par l'équipage français avec tous les égards dus au Sacerdoce. Cet état de choses dura jusqu’au mois de mars

Rosas 1843. Les Pères avaient passivement résisté à toutes

h10 HISTOIRE les iniquités de détail qu’une tyrannie ombrageuse peut inventer ; à cette époque, Rosas s'imagine qu'en fulminant un édit de suppression de la Compagnie, il va dompter leur patience. L’édit paraît; il enjoint aux Jésuites de sortir de Buenos-Ayres sous huit jours, ou de se séculariser. Les Jésuites partirent; ils étaient au nombre de quarante; ils se dispersèrent dans le Brésil et dans le Chili, quelques-uns se dirigèrent sur Montevideo et sur Cordoue du Tucuman, où les héritiers des Néophytes du Paraguay leur tendaient les bras. Les Pères Martos et Sato s’enfoncent dans ia province de Rio- Grande du sud; Vilà, Lopez et Cabeza, dans celle de Sainte-Catherine. Au milieu de fatigues et de périls incessants , ils poursuivent leur Apostolat.

Rosas n’a pu faire scrtir les Missionnaires des limites tracées à leur charité, Les plus riches négociants de Catamarca s'adressent à Santos de Nieva, chef militaire de la province, et ils demandent des Pères. L'/assemblée provinciale fait entendre le même vœu; elle déclare, le 13 août 1844, que : « Convaincue de l'utilité de l'Ordre de Jésus dans les rapports ecclésiastiques, civils, religieux et sociaux, elle le rétablit à dater de ce jour. » Le 28 avril 1842, la République de la Nouvelle-Grenade, de concert avec l'Archevêque de Santa-Fé-de-Bogota, avait pris l'initiative. Elle rappelait les Jésuites dans son

sein; elle accueillait avec une filiale allégresse les maitres qui venaient achever l’œuvre de leur émancipation chrétienne; elle leur confiait le soin d’élever la jeunesse et de propager dans toutes les classes l’amour des lois et de la science. Ainsi, sur tous les continents où le nom des Jésuites avait autrefois retenti comme le précurseur de la civilisation, les peuples se liguaient dans un sentiment de pieuse reconnaissance pour en obtenir encore.

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. ai Ils s’adressaient au Saint-Siége et au Général de la Compagnic. Leurs représentants dans les assemblées législatives régularisaient ce vœu des masses, et partout les Évêques s’y associaicnt. Les deux Amériques avaient imprimé l'élan; la Chine catholique ne sut pas y résister plus long-temps. Bési, administrateur de Nanking et Vicaire apostolique de Chang-Tong, sollicite à Rome des Missionnaires de l'Ordre de Jésus, Le 27 avril 1841, les Pères Gotteland, Brueyre et Estève * s’embarquent à Brest sur la frégate l’Érigone. Le gouvernement français a compris que, comme les anciens Bourbons, il doit faciliter ces dévouements qui tournent au profit du Christianisme et de la société européenne. IL prend à sa charge les frais de traversée, et, au commencement de novembre, l'Érigone dépose les trois Jésuites à Macao.

. Depuis l'extinction de la Compagnie, ce sont les premiers Pères qui entrent dans le Céleste-Empire; ils prétent le serment relatif aux cérémonies chinoises, et que la bulle de Benoît XIV Ex quo singulari a exigé. Gette formalité accomplie, ils s'introduisent dans le Chang- Tong. C’est à Chang-Haya que Ricci, l'Apôtre de la Chine, a débuté dans sa mission. LA vivent encore en fervents Catéchumènes les descendants de Paul Sin, son plus illustre disciple ; c’est là que les Jésuites se décident à faire entendre la parole de Dieu. Leur souvenir était vivant au cour des Néophytes; les Missionnaires n’eurent donc pas de peine à gagner leur confiance; ils

* En annonçant au prélat le départ des trois Jésuites, la Propagande lui écrivait le 30 juin 1840 : « La Sacréc-Congrégation se propose de se servir de ces trois Religieux de la Compagnie et des autres qu'on pourra envoyer daus la suite pour rouvrir Ja Mission du Japon, lorsqu'il plaira à la divine Providence de faire briller de nouveau la lumière de l'Évangile dans. ces régions désolées et d'enlever les obstacles qui s'opposent à l'entrée des ministres de Jésus-Christ, »

hi2 HISTOIRE

avaient au Nanking et au Chang-Tong plus de cent quarante-cinq mille Chrétiens à maintenir dans la Foi si merveilleusement conservée; ils fondent un Séminaire pon: préparer les vocations sacerdotales. De nouveaux ouvriers étaient indispensables. Au mois de décembre 1843, les Pères Clavelin, Gonnet, Languillat, Taffin et Vanni sont embarqués sur l’escadre qui porte à la Chine l'ambassade de M. de La Grenée. Le 13 octobre 1844, Clavelin écrivait : « On espère beaucoup de notre ambassade, et tous les l'‘issionnaires sont persuadés qu’il n’y a qu’à demander la liberté des cultes pour l'obtenir. Les Anglais, dit-on, se repentent de ne l'avoir pas demandée , et s’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils n’y ont pas pensé; ce qui le prouve, c’est l’article qu’ils ont fait insérer dans le traité supplémentaire. D’après cet article, les Chinois ne doivent plus mettre à mort les Missionnaires. L’ambassadeur américain vient de partir; il a obtenu, dit-on, tout ce qu’il a voulu, entre autres choses des conditions très-avantageuses pour la Religion protestante, par exemple la permission d’élever des temples dans les différents ports. » La France ne restait pas indifférente à ce grand mouvement, qui fait enfin tomber, devant la civilisation européenne, les préjugés et les précautions que le Céleste-Empire maintient depuis tant de siècles. M. de La Grenée a manifesté les vœux de son pays; en dehors des intérêts commerciaux, il a stipulé, pour les Missionnaires et pour les Chrétiens indigènes , tolérance et sécurité.

Garantis pa des actes diplomatiques, placés sous la sauvegarde de l’Europe, les Jésuites n’ont plus à redouter les tribulations auxquelles jadis ils se voyaient exposés. La mort ne sera plus possible que par l'excès du travail ou de la charité, Une lettre du Père Clavelin, écrite à

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. NE ses compagnons le 12 janvier 1845, initie le lecteur à l'existence des Missionnaires chinois. Cette existence, si laborieusement utile, ne deviendra-t-elle pas pour tous un commencement de martyre?

« Chaque jour après avoir baptisé, marié, administré les malades qu'on vous aura amenés, vous entendrez les confessions. Vingt par jour, c’est bien assez; cela vous tiendra dix heures au confessionnal. Est-ce trop d’une demi-heure pour une confession de dix, vingt, trente ans, et faite par un pénitent peu instruit qui ne vous comprend guère mieux que vous ne le comprenez? A la messe vous faites une petite instruction de vingt minutes; vous en faites autant pour les mariages, quand cela est possible. Combien de fois ne serez-vous pas interrompu au milieu de ces occupations? On viendra vous chercher pour des malades qui sont bien loin, vu surtout la lenteur des moyens de transport. Il faut porter sa chapelle avec soi; c’est presque l’affaire d’une journée. Dans cette excursion, après avoir administré les malades, baptisé les enfants et rempli les autres ministères les plus indispensables, vous revenez comme vous êtes allé, en barque ou en chaise à porteurs, et c’est un temps précieux pour faire ses exercices spirituels. Arrivé à l'endroit d'où vous étiez parti, vous vous remettez bienôt au confessionnal, à moins que vous ne trouviez d'autres Chrétiens qui viennent encore vous chercher pour d’autres malades. Vous y courrez aussitôt, bien heureux si vous ne trouvez pas des morts à votre arrivée. Le Père Estève, qui certes ne se ménage pas, a eu dans son district, dans l’espace de quinze jours seulement, sept à huit Chrétiens ains! morts sans Sacrements. Si on vous laisse tranquille, vous continuez à confesser jusqu’à huit, neuf, dix heures du soir. Vous vous couchez souvent à

hi HISTOIRE onze heures, minuit, pour vous lever à quatre ou cinq heures, pourvu toutefois qu'on ne soit pas venu interrompre votre sommeil pour d’antres malades, ce qui n'esi pas rare. Quand un de ces malades va is fait demander, direz-vous que vous avez pesoin de s:pos8, que l’état de votre santé le réclame, qu’il faut vous ménager? direz-vous : attenilez à demain? J'entends toutefois tel Père vous répondre : « J'ai toujours snr la conscience de l'avoir fait une fois : le lendemain, quand je suis arrivé, le malade était mort; il ne s'était px: confessé depuis quarante ans. » En pareil cas, j'ai trouvé la semaine dernière des confessions de quarante à cinquante ans. Les malades n’ont pas plus tôt été administrés qu'ils ont rendu le dernier soupir. Mais au moins, au retour de ces expéditions fatigantes, vous pourrez prendre quelques heures de repos. À votre retour, mon bien cher Père, vous trouvez des Chrétiens qni attendent depuis trois, quatre, et souvent hait jours pour faire leur confession. Ils ont cependant leurs terres à cultiver, leur famille à nourrir, et ils vont partir si vous ne les entendez pas. Vous rentrez donc au confessionnal. Ce n’est pas tout, voilà la fièvre qui vous prend; et si, pendant les plus rudes accès, on vient vou: demander pour un malade, que ferez-vous? Quand nous sommes arrivés, le Père Estève était retenu au lit par la fièvre. Il avait été envoyé hors de son district, à Vam-Dam, afin de se rétablir plus facilement (et cependant il fut de même accablé pe” les confessions et repris de la fièvre). Le dimanche, pour vous reposer, vous dites deux messes dans deux différents endroits, et vous faites deux petites instructions. Pour vous conforter, vous avez ici tous les jeûnes possibles, que vous tâchez d’observer pour l'édification des Fidèles. Ne vous impatientez pas, mon bien cher

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 415 Père, car c’est justement la patience qui doit être ici votre première vertu. Sans elle vous ne ferez rien de bon en Chine. Je ne vous parle pas des chaleurs, qui sont excessives en certain temps de l’année; elles ont fait mourir subitement il y a peu de mois trois élèves du petit Séminaire. Au milieu de tortes ces fatigues, le Missionnaire recoit des grâces bien grandes et presque toujours au-dessus des besoins qu’il éprouve. »

Ce tableau de misères de détail et dé préoccupations infinies aurait dû décourager tous les hommes révant le Ciel par le martyre ou la gloire par l’apostolat de la science. Les Jésuites qui se destinent à évangéliser la Chine n’ont plus de périls à affronter et de luttes à soutenir. Il faut qu’ils se résignent à vivre de cette vie que le Père Clavelin leur révèle. Ils n’attendent plus, pour justifier aux yeux du monde l’enthousiasme des Missions, une existence semée de dangers inconnus, de voyages extraordinaires et d'aventures poétiques. Pour eux tout se résume en travaux obscurs, en soucis, pour ainsi dire, de ménage sacerdotal. Mais, au terme de ces fatigues sans repos, ils savent que le Christianisme aura conquis de nouveaux royaumes, que la Foi s’implantera peu à peu dans le Céleste-Empire, et ils marchent.

Jamais peut-être l’homme ne poussa plus loin le mépris de la mort, jamais il n’y eut autant d’intrépidité raisonnée prodiguée pour une cause. À tous les confins de l'univers, dans les glaces des Montagnes - Rocheuses comme aux feux du soleil des Indes, les Jésuites se livrent volontairement aux supplices que leur prépare la diversité des climats. Un trépas prématuré les attend sous toutes les latitudes, ce trépas ne ralentit point leur ardeur; il n’a même rien d’effrayant pour les chefs de l'Ordre, C’est la condition du triomphe de la Croix;

h16 HISTOIRE qu'importe aux.enfants de Loyola de tomber pendant la bataille? Le Saint-Siége les a placés au poste le plus périlleux, ils succombent en le gardant, et, soluats de l'Église militante, ils ne demandent pour toute loire qu'une prière sur leur tombe éparée dans le désert. Les Néophytes des anciennes Ghrétientés avaient obtenu du Pontife Suprême le retour de leurs Missionnäires. L'Évèque d'Halicarnasse, Vicaire apostolique de Pondichéry, écrit à Rome pour implorer le concours des Jésuites. Les Fidèles du Maduré se trouvent exposés au schisme, à l'apostasie et à la corruption. Les Païens minent insensiblement le Catholicisme; les Luthériens, les Anglicans provoquent à la défection par d’ertificieuses promesses, et, au lieu de sauvegarder leur troupeau, les prêtres le poussent vers l’abîime en le démoraralisant par le scandale de leurs mœurs. Le mal était évident : la Congrégation de ià Propagande y remédie en érigeant le Maduré en Vicariat apostolique. Ce Vicariat est remis aux soins de l’Institut de Jésus; mais les Pères connaissent le parfait accord qui a régné entre les Jésuites de l’Indostan et leurs successeurs des Missions étrangères de France. Le souvenir de l'abbé Dubois, alors Supérieur de cette maison, vivait dans toutes les âmes. Les enfants de saint Ignace résolurent de donner à leurs coopérateurs un témoignage d'affection, de reconnaissance et d’estime. Le Maduré devait former un diocèse à part; il avait pour chef spirituel un Père de la Compagnie. Les Jésuites supplient le Saint-Siège de les dispenser de cet honneur et de les laisser sous la dépendance de l'Évèque de Pondichéry . Cette prière, que les Jésuites n'auraient pas dû faire, fut exaucée.

1‘ La Chrétienté de Pondichéry avait conservé un précieux souvenir des Jésuites ; car c'était à l'abnération de l'un des Missionnaires de l'Ordre qu'elle devait sa plus

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Ils refusaient par humilité d'accepter l'Épiscopat ; ils aimaient mieux obéir que commander. Mais sur ces lointains rivages, ce n’est pas la soumission qui offre les plus sérieux embarras; c’est l'intelligence du pouvoir et le moyen de s’en servir. À une pareille distance du centre commun, il peut surgir mille conflits de juridiction, des opinions différentes sur la manière d’interpréter les lois et les mœurs du pays. Ce désaccord, qui a été souvent une cause de troubles, était conjuré par la mesure dont le Saint-Siége prenait l’initiative au Maduré. în déclinant le fardeau de l'Épiscopat, dont les anciens Jésuites se chargeaient pour l’Éthiopie et le Japon, les modernes se persuadèrent qu’ils entraient mieux dans l'esprit de leurs Constitutions. Par cette abnégation im— politique, ils donnèrent peut-être le signal de nouveaux démélés. T/Ordre de Jésus travaille au delà des mers sur un plan élaboré de longue main. Ses hommes apostoliques connaissent par tradition les besoins du pays dans lequel ils exercent le ministère; ils ne peuvent donc subir les entraînements de zèle ou les petites jalousies auxquelles un étranger cédera presque malgré lui. Le Missionnaire passe, mais l'Institut reste, et nous croyons que pour prévenir ces funestes débats, il eût été plus prudent de se conformer aux intentions de la Propagande.

belle église, Lorsque les Français, pour la première fois, portèrent la guerre daus l'intérieur de l'Inde contre les Anglais, le général de Bussy demanda un disciple de Loyola pour accompagner l'expédition, Le Père de Montjustin fut désigné, 1] gagna en peu de temps la confiance de l’armée, L'expédition avait été heureuse et le butin immense, On partagea les dépouilles de l'ennemi entre les chefs et les soldats, Le Jésuite fut traité comme un colonel, et il lui revint à peu près une somme de 100,000 francs. Montjustin la refusa, alléguant son vœu de pauvreté. Les chefs et les soldats voulurent le contraindre à être riche, et on le condamna à toucher l’argent qui lui était destiné, Cette fortune inespérée n'embarrassa pas long-temps le Missionnaire, La ville de Pondichéry n'avait qu'une pauvre chapelle, il y fit construire une des plus grandes églises de l'Inde.

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Quoi qu'il en soit, le 4 juillet 1837, les Pères Bertrand, Garnier, Martin et Duranquet s'embarquèrent à Bordeaux pour Pondichéry. Deux Prètres des Missions- Etrangères, les abbés Mahay et Mousset accueillirent les quatre Jésuites avec une cordiale gratitude, Ils leur avaient préparé les voies; ils s’associèrent à leurs fatigues et à leurs succès futurs. Ces succès ne devaient pas naître sans lutte. Des obstacles de plus d’une sorte semblaient condamner le Maduré à une éternelle ignorance, Des Prêtres de Goa s'étaient mis en révolte ouverte contre le Saint-Siége. Ils trompaient la Foi des peuples par des bulles supposées, et ils trouvaient un appui moral dans les magistrats anglicans. En présence de ce schisme, qui chaque jour gagne du terrain, les vices s'étaient multipliés comme les abus; les factions avaient provoqué des haines invétérées. Les Schismauques ligués avec les Luthériens s’opposaient de toute leur force à l’action des Jésuites. On avait vu sans effroi Mahay et Mousset combattre ces causes de dissolution catholique; mais quand les Pères de la Compagnie eurent pris pied sur cetté terre que leurs devanciers avaient faite chrétienne, la coalition sentit qu'il fallait écraser ces redoutables adversaires ou être vaincue par eux. Elle se mit à l’œuvre.

Les magistrats anglais, moins justes qu’à Calcutta, entraient dans ses intérêts; ils rendirent des sentences par lesquelles on défendit aux Jésuites l’accès des églises bâties par leurs prédécesseurs. Les Pères n'étaient que quatre pour lutter contre tant d'obstacles et pour fortificr les Catholiques découragés; les Jésuites n’abandonnent pas leur cause. On leur interdit le droit de précher et de prier dans les églises; ils transforment en temples quelques cabanes de feuillage; on les repousse de toute

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 419 demeure habitée, ils se résignent à une existence vagabonde; on essaie par d’injurieuses suggestions de leur enlever la confiance des Catholiques, ils se dispersent, ils se multiplient afin de réveiller dans les âmes les sentiments de Foi. Ils évangélisent le Tangaour et le Tonduman, Ils sont à Trichinapoli, dans l'Aour et dans le Marawa. Ils parlent, et, à leur voix, des églises s'élèvent. En face d'une ténacité qui ne recule devant aucun péril, la ligue des Schismatiques commençait à s’avouer son impuissance. On ne peut épuiser le courage des Jésuites; on a recours au poison. Les Pères échappent trois fois à ces tentatives; on ose les renouveler jusque dans le sacrifice de la messe.

Au milieu de cette guerre acharnée et sous ce climat brûlant, Bertrand, Garnier, Martin et Duranquet se livrent avec une infatigable ferveur aux fatigues de la Mission. Ils ont des courses de toutes les heures à entreprendre pour instruire et fortifier les Fidèles, pour prévenir les défections et régénérer ce peuple. Ils doivent marcher sans cesse sous les rayons du soleil comme à travers les rosées abondantes de la nuit. 11 faut qu'ils soient partout, afin que leur action vivifie la charité et donne aux Chrétientés orphelines assez d’énergie pour résister à l'ennemi cherchant à les séduire, Ce voyage, sans autre terme que la mort et auquel ils se condamnent, les jette en proie à toutes les tortures de la faim, de la soif et de l’insomnie. Ils sont dévorés par la chaleur ou noyés dans des torrents de pluie; ils ne trouvent ni ombrage pendant la journée ni abri pour reposer le soir leur tête épuisée; ils roulent dans un cercle perpétuel de dévouements et de sacrifices. Ge cercle s’étendait, la mort vint servir d’auxiliaire aux haines amassées autour

des Jésuites. À peu de jours d'intervalle, elle frappe les

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420 HISTOIRE Pères Martin et du Bournet. La Compagnie n'avait pas voulu laisser succomber sous le poids des douleurs les premiers ouvriers envoyés au Maduré; d'autres les y avaient suivis. Les fièvres cérébrales ou le choléra, dont les retours sont périodiques, emportèrent en quelques années la meilleure partie de cette génération de nouveaux missionnaires. En 1843, Sardos, Charignon, Perrin, Duranquet, Garnier, Clifford, Deschamps et Faurie expirèrent à la fleur de l’âge, victimes de leur courage ou de leur charité, Comme le Père Garnier, leur supérieur, ils avaient tenu les espérances que leurs talents avaient fait concevoir, La mort les frappait coup sur coup et avec tant de rapidité qu'à ces nouvelles la Société de Jésus 's’ébranla tout entière. On mourait au Maduré pour la gloire de Dieu et de l'Église. Des soldats de la Croix se présentent dans chaque province de l'Ordre afin d’aller affronter le trépas. Le Maduré est devenu pour la Compagnie un champ de bataille; tous briguent le dangereux honneur d’y combattre; tous s’écrient : Eamus et moriamur ! A cet élan universel, les chefs comprennent qu’il doivent relever l'espérance de ceux qui survivent aux désastres. Coûte que coûte, il ne faut pas que les peuples puissent douter de l’Institut. Six Jésuites et deux Frères coadjuteurs sont expédiés en poste. Cinquante jours après ils arrivaient ; ils annonçaient de nouveaux renforts, et, dans l’allégresse de leurs âmes, ils couvraient de larmes et de baisers la terre qui allait peut-être les engloutir à leur tour.

Cette confiance dans ses forces, grandissant en proportion des obstacles et des revers, cette énergie ne reculant devant aucun sacrifice, explique admirablement les Jésuites. Elle montre la puissance d’un corps sur des missionnaires isolés ; elle apprend aux habitants de l’Indos-

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS,. h21 tan que rien, pas même la mort, ne peut séparer les Pères de ce sol où ils ont fait germer le Catholicisme. Les Jésuites qui semaient dans les larmes ne se croyaient pas destinés à moissonner dans la joie. Cependant, à partir de ces calamités, leur triomphe semble plus assuré que jamais. Ils ont dompté les Schismatiques, arrêté les progrès de l’Anglicanisme et réduit au silence les Prêtres coupables qui abritaient leur désobéissance ou leurs crimes sous la mitre de l’Archevèque de Goa, leur complice. De ces débris de Chrétientés sans union, sans espérance, ils sont parvenus à former un troupeau de cent vingt mille néophytes. Comme le bon Pasteur donnant sa vie pour ses brebis, ils sont morts ou ils ont souffert afin de prémunir les Catéchumènes contre les embûches tendues à leur Foi. Ils se sont aguerris aux mœurs ainsi qu’au climat du Maduré; la langue tamoule leur est plus familière. Ils commencent donc à étendre leurs conquêtes jusque chez les païens. Un Collége s'élève à Négapatam; c’est le phare de l’éducation brillant sur cette terre inculte, mais que tant de généreux trépas ont fécondée. Ainsi que l’apôtre saint Paul! écrivant à Timothée, le Jésuite du Maduré peut dire avec tous les Missionnaires de l’Institut : « J’ai bien combattu, j'ai achevé ma course; j'ai gardé la foi. Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur comme un juste juge me rendra en ce grand jour et nonseulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avénement. »

* Deuxième épitre de saint Paul à Timothée, ch. 1v, v. LA

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