CHAPITRE IX
Missions étrangères. — Gaspard Barzée nommé Provincial des Indes à la place de François Xavier. — Lonis Mendez et Paul Vallez tués par les sauvages. — Missions à l'ile de Ceylan, — Les iles du More et le père Jean Beyra. — Martyre du père Alphonse de Castro. — Les Jésuites à Tanaa, dans l’ile de Ciorano, à Divaran et à l’île Célèbes. —— Bareito et Almeida au Japon. — Persécution à Facata. — Le père Vilela au Montlesan. — Vilela à Meaco. Le roi d’Ormura chrétien. — Les Jésuites au Brésil. — Les anthropophages. — Missionnaires parmi eux. — Pierre Correa entre dans la compagnie. — Joseph Anchieta au milieu des sauvages. — Les pères Correa et Sosa massacrés par les Cariges. — Le Calviniste Villegagnon au Brésil. — Les Jésuites en Ethiopie. — Le père André Oviedo et le roi d'Abyssinie. — Oviedo condamné à l'exil. —: Mission du Congo.— Jésuites expulsés du Congo. - Le père Silveria chez les Cafres et son martyre au Monomopata.— Mission à Angola. — Deux Jésuites légats du pape en Egypte. — Le père Melchior Nugaez pénètre en Chine,
Le6 janvier 1685, Fénelon prononçait dans l'Eglise des missions étrangères, à Paris, son beau discours sur l’épiphanie, et il s’écriait :
« Mais que vois-je depuis deux siècles ? des régions immenses qui s'ouvrent tout à coup; un nouveau monde inconnu à l'ancien et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu’une si prodigieuse découverte ne soit due qu’à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il leur
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faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi l'homme s'agite, mais Dieu le mène. La foi plantée dans l'Amérique, parmi tant d'orages, ne cesse d'y porter des fruits:
» Que reste-t-il, peuples des extrémités de l'Orient? Votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas ja terre de ses pieds, lui qui, fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin au delà de vous; mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brülants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne, où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barhares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées?
Peuples, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les tles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, précher le salut, et dire : O Sion! ton Dieu régnera sur toi! Les voici, ces nouveaux eonquérants qui viennent sans armes, exceplé la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste.
» Peuples qui les vites venir, quelle fut d’abord votre surprise, et qui la peut représenter? Des hommes qui viennent à yous sans être allirés par aucun molif ni de commerce, ni d'ambition, ni de curiosité ; des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans sa-
voir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous. et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte! Nations ensevelies dans l'ombre de la mort, quelle lumière sur vos têtes!
A qui doit-on, mes frères, celle gloire et cette bénédiction de nos jours? A la Compagnie de Jésus, qui, dès sa naissance, ouvrit, parle secours des Portugais, un nouveau chemina l'Evangile dans les Tndes. N'estce pas elle qui a allumé les premières étincelles du feu de l’apostolat dans le sein de ces hommes livrés à la grâce? Il ne sera jamais effacé de la mémoire des justes, le nom de cet enfant d'ignace, qui, de la même main dont il avait rejeté l'emploi de la confiance la plus éclatante, forma une petite société de prêtres, germes bénis de cetie communauté (1). » | |
Les jésuites avaient bien mérité l'hommage que, du
(1) OEuvres de Fénélon,t. VII, p 144, 145 et 146 (édit. de Paris, 1791).
Ces paroles du saint archevêque de Cambrai font allusion au père Alexandre de Rhodes, Jésuite, né à Avignon. Après vingtcinq ans de mission dans le Tong-King et dans la Cochinchine, où il avait le premier préché la foi de Jésus-Christ, il revint en Europe. Il se présenta à Innocent X, et lai proposa de former dans les chrétientés de l'Orient un clergé indigène. Le pape applaudit à cette proposition du Père de Rhodes, et voulut le sacrer lui-même premier évêque de Tong-King ; mais le jésuite refusa constamment cette dignité, et l'on ne put jamais vaincre sa résistance. Chargé par le souverain Pontife de chercher des sujets d'un mérite distingué et qui fussent dignes de l’épiscopat, il tourna secs regards vers la France, fille ainée de l'Eglise romaine, Voici comment il exprime lui-même le consolant espoir qni l’a-
haut de la chaire de vérité, Fénelon leur décernait en termes si magnifiques. Pour le prouver, il n'y a qu'à raconter leurs missions.
François Xavier était mort ; mais l'esprit qui anima l'apôtre des Indes dirigeait encore ses disciples et ses émules. Gaspard Barzée le remplaçait comme provincial des Indes (1); et, dans cette même année 1552, la Côte de la Pécherie se voyait arrosée du sang de deux jésuites : Louis Mendez et Paul Vallez expiraient sous les coups des barbares.
Ce double martyre est un encouragement pour les autres pères. Deux périssaient à la côte de la Pécherie, le père Henriquez leur succède; deux autres s'ouvrent l'ile de Ceylan. Un prince du cap Comorin
nimait en pensant à ce royaume : « Après avoir advancé awtant qu’il m'estoit possible, dit-il, toutes les affaires qui m'avoient ramené du pays le plus esloigné de toute la terre, j’ay recommencé pour la troisième fois le mesme voyage, mais je n’ay eu garde d’y retourner seui, maintenant que suis vieux, et quasi sur le point d’aller au tombeau. J'av creu que la France estant le plus pieux royaume du monde, mé fournirait plusicurs soldats qui aillent à la conqueste de tout l'Orient pour l'assujettir à Jésus-Christ, et particulièrement que j'y trouverois moyen d'avoir des évêques qui fussent nos pères et nos maistres en ces Eglises; ie suis sorti de Rome à ce dessein, le onzième septembre de l'année 1652, après avoir baisé les pieds au pape. » (Foyages et Missions du Père Alex. de Rhodes, troisième partie, p. 78).
Son espérance ne fut pas trompée. Doute jeunes étudiants les uns initiés, les autres aspirant à l’état ccolésiastique, s'exercuient, sous la direction du père Bagot, Jésuite, à la pratique de toutes les vertus. Ils s'étaient dévoués a travailler au salut des âmes. ls se présentérent au père de Rhodes, et furent le noyau de la célèbre Congrégation des missions étranges de Paris.
(1) Gaspard Burzée ne survécut pas longtemps à François Xavier. Il mourut le 18 octobre 1553.
demande le baplème. Le baptème lui est accordé, et l'ile de Ceylan s'honore d'être chrétienne. Mais, en 1555, les habitants des îles du More renoncent à la foi. Ils profanent leur église, ils abattent la croix, et font leur soumission au prince de Gilolo, une des Moluques.
Dans ce même temps, de terribles fléaux éclatent sur celte terre : elle est frappée de stérilité; l’eau couvre ses campagnes ; la peste envahit ses villes et les volcans menacent de tout engloutir, Comme si ce n'était pas assez de ces calamités, les Portugais se jettent sur l'île. La victoire fait tomber entre leurs mains le prince de Gilolo, et ils vont punir ses sujets, quand tout à coup le père Jean Beyra apparaît. Il a contribué à la conversion de ces insulaires, ils sont ses enfants ; le jésuite accourt les protéger contre les vengeances des Européens. Sa voix se fait entendre à tous ces cœurs désespérés. Il leur parle du Dieu qu'ils renièrent : il déplore avec eux les malheurs qui suivent l’apostasie, Il leur en fait entrevoir le terme si, pleins de repentir. ils retournent au Christ, qu'ils ont follement blasphémé. Beyra est plus heureux même que les armes portugaises. Les chrétiens font amende honorable , et lesinfidèles, qui voient le bonheur renaître dans l'ile, embrassent à leur tour la religion catholique.
Le baptème était la récompense des néophytes; le martyre, celle des missionnaires. Le roi de Bachian se déclare chrétien ; maisles Mahométans, en 1558. ne consentent plus à resler spectateurs indifférents des progrèsque l'Evangile fait dans leur empire. Le père Alphonse de Castro était le chef de cette mission ; ils le mettent à mort.
À Goa et dans l’intérieur des terres vers le nord,
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les païens se montrent plus dociles. Ils se rangent par milliers autour de la croix, qui devient leur protectrice contre les Portugais. À Tanaa, une ville s'élève pour les néophytes ; à Cuman, près du golfe de Cambaÿe, les cathéchumènes bâtissent un collége ; dans l’île de Ciorano, on sollicite les Pères d'apporter la bonne nouvelle du salut. Les Jésuites ne peuvent suffire à cet empressement. Ils n'arrivent pas assez vite au gré de ce peuple. Ce peuple s’ébranle en masse, et, ses brachmanes en tête, il se précipite vers la ville de Goa pour obtenir la faveur du baptème.
L'ile de Divaran, une des calamianes, cède à cet entrainement. Le 8 août 1560, douze cent sept infdèles se converlissent. Dans l'île d'Ormus, où le père Barzée avait implanté l'Evangile, Arias Bundan renouvelle la foi; mais les Bagudes font une seconde
irruption sur la côte de la Pécherie. Le père Mesquita veut défendre ses néophytes. Couvert de blessures, il tombe entre les mains des vainqueurs. Il est esclave, et, sous ses yeux, il voit massacrer ou jeter à la mer un grand nombre de chrétiens, que sa parole étouffée bénit encore dans les tortures du marlyre.
A l'ile Célèbes. les Jésuites, long-temps désirés, trouvent des cœurs moins endurcis. Le père Magallianes baptise le roi et plus de quinze cents de ses sujets. Les princes de Siao, le fils du roi de Banca donnent l'exemple. Ils soumettent leurs passions au joug de la croix. Ils apprennent des missionnaires à rendre heureux leurs peuples; et les peuples, à leur tour, apprennent à obéir en recevant avec le baptême le germe de la civilisation.
Xavier avait laissé au Japon Côme de Torrez et Fernandez. Compagnons Cu saint dont le nom reten-
tissait dans tout l'empire, ils devaient soutenir la gloire acquise par son inépuisable ardeur. Seul, Xavier avait entrepris la conquête du Japon, et Dieu avait béni son audace. Le Japon était bien disposé ;
il ne fallait que des ouvriers pour. féconder cette À : terre. Trois jésuites s'élancent au secours de Torrez. 4 t Bernard, le premier Japonais que Xavier bantisa, 1 , demanda à entrer dans la Compagnie ‘ie Jésus. Il us h part pour Rome; mais, pendant ce temps, le chris- fl * tianisme s'établissait. L'ile de Firando suluait avec |
reconnaissance la croix arborée sur son :erritoi:e.
t Le père Nunez Baretto et Louis d'Almeida conti- ‘4 L nuaient, auprès du roi de Bungo, l’apostolut de 318 " Xavier. La guerre avait décimé ses sujets ; ma’; 2 14 L prince, qui, par amour des plaisirs, retardait sa :on- 4
vérsion, espérait que la puissance du grand Bonze | européen le protégerait contre ses ennemis. ie
Au milieu de ces discordes, les missionnaires, qui EN t | réstaient étrangers aux affaires du monde, s'octupaient activement de celles de Dieu."Médiateurs entre les différents partis, ils préchaïent la paix aux a monarqués ainsi qu'à leurs peuples, Les Bonzes ne ne s’'accommodèérent pas de cette intervention pacifique. | Ils étaient les mobiles secrets de la grrre. Ils accusérent les Jésuites de la provoquer, de ï #:iretenir par leur séule présence. La ville d’Amanguchi avait été deux fois prise et brûlée. Celle de Fucheo nageait dans le sang. Le rcyaume de Firando était en proie aux factions ; la ville de Facata, jusqu'alors si paisi- «à ble, devenait un nouveau théâtre d'insurrection. Les ME Bonzes mirent à profit toutes ces calamités et poussèrent les habitants de Facata contre les missionnaires. Au mois d'avril 1559, la multitude se porte à l'Eglise et à la demeure des Jésuites ; elle y met le feu. L'in-
cendie dévore tout; mais les, pères Gaéé et, Vilela mais les frères qui travaillent avêc. eux-sont à l'abri des coups d'une populacè fanatisée.
Peu de jours après, un Tunde. (1)jdu Mont -Jesan, que les Portugais ont surnommé la Montagne-Heureuse, écrivait au père Torrez: «Vous avez parcouru bien des pays, traversé beaucoup, de mers et couru de grands périls pour procurer de la gloire à votre Dieu. Refuserez-vous de venir sur ces hauteurs, où vous avez un si grand intérêt d'établir votre religion? »
Cet appel était une consolation et une espérance. Vilela part pour la Montagne-heureuse. Il s’est rasé la barbe.et.les cheveux ; il a cherché à imiter le costume des Bonzes, et il s'embarque sur un bâtiment qui fait voile vers Sacai. Les matelols étaient idolàtres et. superstitieux. Lé calme les surprend en pleine mer. aussitôt ils se persuadent que c'est à la maligne influence des prêtres européens qu'ils doivent ce retard. Ces prêtres sont exposés à tous les dangers. On les menace ; on les couvre d’'injures: on les. charge de coups, Le navire arrivé enfin à destination. et. les Pères peuvent s'acheminer vers le Mont-Iesan, De là ilsse rendent à Meaco. Ce fut le 30 novembre 1559 que Vilela y parvint.
Le Cubo-Sama habitait cette capitale. Le jésuite obtient de lui permission de prêcher. et, la croix à la main, il parcourt les rues-de la ville. Il est entouré par la foule ; il lui annonce le royaume de Dieu; La foule l'écoute avec respect. Les Bonzes s'indignent ; mais Mioxindono, le favori du Cubo-Sama, prend les missionnaires sous sa protection, Le père Vilela a revu l’empereur. Son caractère aimable, ses manières
(1) Supérieur des Bones,
insinuantes ont plu à ceprince. et il ordonne de respecter un homme accouru de si loin pour éclairer ses sujets. Les: Bonzes ne pouvaient plus persécuter les Pères: ils étudient la religion que ces derniers apportent au Japon. et Quenxu. l’un de leurs plus savants.docteurs, est le premier à confesser la vérité de Jésus-Christ. Ce succès enhardit Vilela. Il désire de fonder à Meaco une maison de l'Ordre; la maison s'établit, et Vilela se dirige sur Sacai, dans la province d'Izumi. En 1562, cette opulente cité comptait déjà un grand nombre de chrétiens.
Sumitanda. roi d'Ormura, se convertit la même année. Il:accorde à Torrez le droit d’évangéliser et de construire des églises, Sumitanda ne se contente pas de prouver ainsi sa nouvelle foi. Il est Catéchumène, il veut devenir missionnaire. Lui-même, au milieu du tumulte des camps, se fait un pieux devoir d'instruire ses officiers et ses soldats dansla religion catho-+ lique. Le roi d’Arima suit l'exemple de ce prince ; il ouvreses Etats aux Jésuites que guide le père Almeida.
La charité était une vértu inconnue dans ces contrées ; ils la faisaient triompher avec la croix. À peine entrés dans un royaume infidèle, ils ne s'occupaient pi du soin de leur santé ni de toutes les aisances de la vie. Pour faire comprendre l'Evangile, il fallait parler au cœur et aux sens des multitudes. Ils commençaient par créer deshôpitaux. Ils en étaient tout à la fois les infirmiers et les médecins. Aux yeux de ces populations. égoistes par esprit de religion, mais douées d’une henreuse sagacité un pareil dévouement ne devait pas être long-temps prodigué en vain. Les Japonais établirent la comparaison entre les deux cultes. Celui des chrétiens l'emporta.
Les missions des Indes et du Japon prospéraient Hiet. de la Comp. de Jesus. — TT, 1, 22
donc; pour la Société de Jésus, ce n'était pas assez. Ces deux vastes empires ne suffisaient pas à toutes ses ambitions. Du vivant même de Francois Xavier, la Compagnie avait pénétré dans d’autres royaumes: et, pour mieux saisir et développer son action dans tout l'univers, il faut d’un pas rapide parcourir avec elle les diverses régions dans lesquelles elle s’introduisit au nom de l'Eglise.
En 1549, les Portugais s'élancent sur les mers pour bâtir dans le golfe de Bahia la ville de San- Salvador. Six Jésuites, Emmanuel Nobrega, Jean Azpilcueta, Antoine Pelrio, Léonard Nunez, Jacobée et Rodriguez partent avec la flotte. La ville s'élève ; mais en même temps les pères jettent les fondements d’une église et s'occupent d'apprendre la langue brésilienne. Ces travaux ne furent pas longs, car l’intelligence et la main d'œuvre conspiraient pour la même ‘fin. À peine savent-ils les premiers éléments de lalangue qu’ils commencent leurs prédications. Afin de parvenir à rassembler des auditeurs, j! restait de grands obstacles à surmonter. Le Brésil était complétement barbare, mais de cette barbarie qui n’apparaît qu’à la suite d’une civilisation épuisée. Le vice y régnait sous toutes les formes ; la cruauté poustait à dévorer les cadavres des ennemis ; et, pour une lueur de volupté ou une espérance de lucre, ces hommes auraient vendu leurs mères et livré leurs filles. Il n’y avait point de cité, par conséquent point de familles, Le seul culto avoué élait la magie avec toutes ses superstitions.
Pour bâtir San:-Salvador, les Portugais trouvaient bien des pierres, mais il était beaucoup plus difficile de lui donner des habitants. Les Jésuites se chargèrent de ce soin. Ilsse mirent à chercher des enfants et à les former aux mœurs de l’Europe. Peu à peu
ils s’enfoncèrent dans les terres ; ils parcoururent le pays, visitant les sauvages dans leurs huttes, gagnant leur confiance, se faisant le:rs serviteurs, et leur rendant tous les services qu'ils pouvaient exiger d'un zèle aussi étrange. Les Brésiliens se laissèrent prendre à une charité dont ils ne comprenaient pas l’héroïque mobile. Les Pères leur étaient indispensables. Ils les reçurent dans leurs forêts; ils leur permirent même de discuter avec leurs magiciens ou leurs faux prophètes. La foi se fit jour en quelques âmes, et, dès 1550, le père Nobrega venait à bout de construire trois résidences, l’une à San-Salvador, les deux autres dans les villages les plus peuplés. La colonie de Saint-Vincent en voyait une autre s'élever.
Dans l’intérieur des terres. le père Léon Nunez évangélisait les Sauvages. Pierre Correa , issu de la famille royale de Portugal, lui était adjoint. Pierre Correa avait consumé ur£ partie de sa vie au Brésil; mais les œuvres de bienfaisance apostolique ne l'avaient guère occupé. Soldat et conquérant. il ne désirait alors que d'augmenter le nombre des sujets, ou plutôt des mercénaires du roi de Portugal. Le père Nunez n'avait point compris ainsi la mission de salut à laquelle il s'était voné ; il ne renonçait pas volontairement à sa famille et à son pays pour river des chaînes, mais pour les briser ; la religion ne lui demandait pas des esclaves, mais des hommes libres. Nunez révèle à Correa la loi de charité : Correa confesse son erreur ; afin de la réparer, ce descendant des rois se fait Jésuite. Ainsi un des premiers avantages du christianisme prèché par les Pères était de rendre la victoire plus humaine et de protéger les vaincus contre la cupide ignorance des vainqueurs.
512 WISTOIRE
: Les Jésuites s'étaient partagé les travaux. Les uns s’occupaient de réunir en société ces peuplades eirentes ; les aui:es, de développer chez les Européens le sentiment: el:;:eux ; Nunez prenait plus particulièrement so: ües esclaves: L'âpreté du gain avait injustemert privé de la liberté un grand nombre de Brésiliens ; Nunez s’employait à rompre leurs fers, etil bâtissait un hospice pour leurs enfants.
Les Brésiliens sont passionnés pour le chant ; les Jésuites traduisent en vers les mystères et les préceptes de la religion; ils les apprennent aux jeunes gens ; puis. à leur tête, ils chantent par les rues ces vérités que peu à peu la inusique rend populaires. Il y avait dans.ces contrées beaucoup d’anthropophages ; ls Pères forment une pieuse croisade pour s'opposer à de pareils forfaits. On les. voit dresser leur tente . voyageuse au milieu des bandes qui: préparent ces horribles festins.. Ils peuvent en devenir eux-mêmes les martyrs; mais cette crainte ne les arrête point dans l’accomplissement d’un devoir. Quand leurs prières ne triomphent pas de la barbarie, quand on leur-refuse de sauver le corps. alors ils s'atlachent à sauver l'âme, et ils baptisent les malheureux qui vont servir de pâture aux Cannibales. Mais bientôt les Cannibales se persuadent que cette eau répandue sur latête des victimes rend leur chair moins succulente. On menaceles Jésuites du même sort ; ces menaces sont pour eux un nouveau stimulant.
“A-cette époque (1555), Ignace fit du Brésil une province de l'Ordre. Le père Nobrega en fut nommé provincial. Plusieurs écoles étaient créées : on y in-. strnisait les néophytes; mais à Manrioba el à Piratininga , dans la colonie de Saint-Vincent, deux maisons véritablement religieuses étaient déjà en voie
de prospérité. Joseph Anchieta paraît sur ces côtes. Né à Ténériffe èn 1533, ce jésuite, que ses missions ont rendu encore plus célèbre que ses belles poésies latines ; commence son noviciat par aller parler de paix aux Tamuyas. Les Tamuyas, au lieu d'écouter ses propositions , lui fixent le jour où ils le mangeront dans un repas solennel. Anchieta, d'un air convaincu, leur répond que son heure n'est pas encore venue. Îl pouvait s'échapper ; il reste au milieu des sauvages pour leur prouver que la mort elle-même üé l'empéchera pas de leur annoncer son Dieu. Les Tamuyas étaient barbares , mais ce courage’si étonaant de calme a frappé tous es esprits ;'ils renoncent à leur projet, ils écoutent même ses prédications. Les Cariges, population de Pintérieur de l’Amérique, entendent parler des vertus miraculeuses de ces prêtres; ils en soilicitent, et, ne les voyant pas arriver, deux cents d’entre eux se mettent en route pour recevoir le baptême. Ces Cariges, conduit par quelques Espagnols, tombent au milieu d’une horde sauvage ; Ohén massacre plusieurs, on conserveles autres pour des festins. Les Jésrtes appretnent ce nouvel attentat à l'humanité. Soza et Correa partént dans l'intention de délivrer ces idolàtres que la foi a improvisés pour ainsi dire chrétiens par le désir ét même avant le baptème ; ils les arrachent à la mort et retournent avec eux dans leur patrie. Parmi les indigènes que la charité de Soza et de Correa venait de sauver, il se réncontrait un Espagnol qui avait pour concubine uiie femme du pays. Soza fait naître le repéntir dans'le cœur de cette femme, que l'Espagnol aimait. Elle est rendue à ses devoirs; l'Espagnol n'aspire plus qu'à fa vengeance. Les Cariges étaient bons, mais crédulés ; il calomnie Jes Pères ; il dit aux uns que l'intention
secrèic des autres est de les dominer, et, dans un accès de vertige, ce peuple se fait le bourreau + ceux quinesont accourus qu'à sa voix et sur ses instances.
Le bruit de-tant de succès et de tant de mariyres se répandait, dans le monde; il allait jusqu'à Genève exciter les jalouses colères de Calvin. La Compagnie de Jésus avait des missionnaires dans le Nouveau- Monde: Calvin voulut aussi y avoir Les siens. Nicolas Durand de Viilegagnon, chevalier de Malte, rénégat. lui proposa de conduire au Brésil une colonie de Français et l'hérésie avec eux. La proposition fut accepiée. et Villegagnon arriva vers la fin de novembre 155%. Deux hérétiques s’y trouvaient déjà ; mais ils n'étaient pas encore parvenus à se mettre d'accord sur, les principes de leur croyance. Le libre examen produisait déjà la désunion. Villegagnon, témoin et victime de leurs querelles, avait en même temps sous les yeux les preuves de dévouement et de subordination données par les Jésuites: iladmirait l'unité qui regnait dans leur doctrine, l’ensemble qui présidait à tous leurs actes. Apostat par entrainement, il redevint catholique. par réflexion. SE PAUSE
Les deux calvinistes ne s’occupaient que de leurs débats intérieurs. Pendant ce temps les, Pères réunissaient les penplades dispersées ; ils leur traçaient des villages, ils bâtissaient des maisons. ils construisaient des écoles et des chapelles, et ils apprenaient à leurs catéchumènes que tout était possible avec la foi: les catéchumènes croyaient. Malades, ils se faisaient porter à l’église et ilsen sortaient guéris: moribonds, ils demandaient le baptème, et souvent le baptême fécondantdestransportsdeferveur,lesrendait à lasanté.
Versle même temps. d’autres Jésuites pénétraient en Éthiopie. Ce vaste empire, borné par l'Égypte, par
D” pme À CO
la Mer Rouge, par le Sahara et la Guinée, est presque entièrement renfermé dans la zone torride, L'air y est brûlant, et les Nègres qui l’habitent ont une intelligence un peu moins abrutie que ceux des autresterres. L'Ethiopie, nom générique de l'Afrique moyenne, se divise en plusieurs nations ; les Pères avaient ordre de s’avancer d’abord dans l’Abyssinie, l’une de ces parties.
Le Prètre-Jean (1), c’est-à-dire le monarque de la contrée, était, en 1546, Asnaf ou Claude, fils de David, qu’on nommait aussi Onag Segued. L’Abyssinie comptait un grand nombre de chrétiens primitifs; mais leur religion n’élait plus qu'un mélange des hérésies d'Eutychès et de Dioscore. Le reste de la population se composait de Juifs, de mahométans et de païens. Claude, suivant en cela les conseils de son père, avait refusé de reconnaître l'évêque schismatique que le patriarche d'Alexandrie envoyait pour gouverner les chrétiens, et il avait demandé au roi de Portugal de charger quelques prêtres catholiques de cette mission. Pour avoir un patriarche d'Éthiopie, Jean IILs'était adressé au souverain Pontife et à Ignace de Loyola.
Dans cette dignité, il y avait plus de U'avaux et de périls que d'honneur à recueillir. Le général de la Compagnie obéit doncà l’ordre du Pape, etil designa Nunez Baretto pour archevêque, André Oviedo et Melchior Carnero pour ses coadjuteurs, avec lestitres d'évèques d'Hiérapolis et de Nissa. Ils partent de Rome au commencement de mars 1555, avec dix autres Pères; ils touchent à Goa, puis Gonzalez Rodriguez est chargé par les nouveaux prélats de se rendre en Éthiopie et d'étudier la situation du pays.
(1) Prêtre-Jean signifie en éthiopien grand et précieus: Cette race de souverains prétendait descendre de Salomon.
L'empereur avait réfiéchi ou plutôt les schismatiques avaient provoqué des craintes dans son esprit. On peigaait les missionnaires comme les avant-coureurs de l'invasion européenne. On lui faisait entendre qu’à l'exemple des rois ses voisins, il ne serait plus que le tributaire des conquérants, et que la religion catholique sanctionnait toutes J:s spoliations. Asnaf ajouta foi à ses insinuations, et après avoir entendu Gonzalez expliquer dans scn conseil les principaux articles du dogme, il lui remit une lettre pourle roi don Jean : c'était un congé en forme, Gonzalez retourne à Goa; mais André Oviedo ne veut pas céder aussi facilement le terrain. Dans l’année 1557, il pénètre en Abyssinie et propose au prince de discuter avec ses docteursles plus renommés. Claude avait autant de justice dans le cœur que d'incertitude dans le . caractère: il accorde à Oviedo le droit de célébrer les saints offices. Il s'empresse même d'assister aux conférences ; mais il donne à entendre au jésuite que tous ses efforts seront vains : car, en se soumettant à l'autorité du Saint-Siége. il s'exposerait à des commotions intérieures qu'il ne se sent pas la force de braver. Oviedo était donc placé entre un prince irrésolu et des schismatiques qui avaient un puissant inté: rêt à l'écarter ; il reste pourtant, tenant tête aux s0phismes des Dioscoriens, confondant les juifs et les mahométans, et ne songeant même pas aux mille dangers qui l'environnent.
Deux années s'écoulèrent ainsi; mais, en 1559, Claude est tué dans une bataille contre les Sarrasins, et son frère Adamas Segued lui succède. Adamas, élevé parmi les Turcs, avait juré haine aux chrétiens. Claude les tolérait; Adamas se dispose à les persécuter. Oviedo paraît devant lui ; l'empereur lui défend
de faire profession du éatholisisme. Le jésuite répond : «I eaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » A ces mots, Adamas lève son cimeéterré, il va trancher la tête d'Oviedo ; mais l'impératrice se jette à ses pivds, ‘et en face de cet étranger, dont le trépas d'a point fait pâlirle visage, l'empereur comprend l'inutilité de sa colère, L'évêque d'Hiérapolis he tombe pas martyr sous le cimeterre impérial ; on le réserve à de plus rudes souffrances.
La persécution contre lés catholiques est organisée. On les chasse des villes; on lés plonge dans les cachots; on les soumet à tous les genres de supplices que la cruauté sait inventer. Oviedo et ses compagnons sont exilés dans un désert. La terreur qu'inspire le nom portugais ne permet pas de les égorgér; mais'cette terreur ne va point jusqu’à empécher les infidèleset lés schismatiques de faire de ce désert, une ‘prison où rien ne peut éntrer, d'où rien ne doit sortir.
Un jésuite du collége de Sainte-Foi est envoyé à la recherche de ses frères; les Sarrasins le saisissent , ils le vendent comme esclave. Le 22 décembre 1561, le patriarche Nunez Baretto meurt à Goa : Oviedo est appelé à le remplacérs mais toujours mis avec les siens dans l'impossibilité de s'échapper, il ne veut pas que les périls dont il est continuellement menacé soient un obstacle aux progrès de l'Evangile, Avec l'esclavage d’un côté.et la mort de l'autre, il parcourt le désert dans lequel on a circonscrit son zèle; il porte aux Nègres la lumière du christianisme ; il les soulage dans leurs douleurs, il les excite dans leurs travaux; il les console par les exemples de patience et de résignation qu’il puise dans s4 piété.
‘Le souverain Pontife apprend ce martyre d'un nouveau genre. Oviedo était un homme d'une rare
capacité, et dont les talents pouvaient être plus utilement employés. Le pape lui écrit, d'abandonner aussitôt que possible la stérile Ahyssinie et d'aller répandre la bonne nouvelle de Jésus-Christ au Japon ou à la Chine. Le patriarche d'Ethiopie était dans un dénûment si absolu de toutes choses qu'il n'avait ni pain pour se nourir, ni vêtements pour se garantir de l’insalubrité du climat, et que, pour répondre au pape, il fut obligé d'arracher de son bréviaire les quelques restes de, papier blanc que l'impression avait respectés. Ces petits bouts de papier attachés les uns aux autres formèrent la lettre sur laquelle il adressa à Pie IV les paroles suivantes : « Je ne connais, Très-Saint-Père, aueun moyen d'échapper ; les mahométans nous circonviennent partoul : dernièrement ils ont encore tué un des nôtres, André Gualdamez ; mais qu'elles que soient les tribulations qui nous assiégent, je désire bien vivement rester . sur ce sol ingrat, afin de souffrir et peut-être de mourir pour Jésus-Christ. »
+-Le père Oviedo se deslinait donc au martyre ; sur d'autres plages, d'autres Jésuites faisaient le même vœu. ils subissaient les mêmes persécutions.
Quand les Portugais, en 1485, arrivèrent à l’em: bouchure du fleuve Zaire et firent invasion dans le Congo, trois Dominicains se trouvaient parmi eux. Les frères Précheurs avaient engagé les conquérants à prendre les indigènes par la douceur; ce moyen réussit “omplétement, Les Nègres embrassèrent la religion catholique, et leur prince, pour honorer le roi de Portugal. qu'il appelait son bienfaiteur, choisit au baptême le nom de Jean. Ce peuple resta chrétien tant que les ecclésiastiques qui gouvernaient leurs consciences se montrèrent dignes. du sacerdoce. Mais
peu à peu les pasteurs devinrent loups; l'oisiveté engondra les vices ; de sordides cupidités ou de coupables passions produisirent des scandales de toutes sortes, La Foi s'éteignit alors au cœur des Noirs, et bientôt il n'y eut plus dans cette colonie, si admirablement fondée par les Dominicains, trace de civilisation ou vestige de pudeur.
Le souverain Pontife et le roi de Portugal concurent la pensée de tirer de la barbarie cette nation, qui avait eu des jours si heureux. En 1547, quatre jésuites, Georges Vaz, Christophe Ribéra, Jacques Diaz et Soveral abandonnent le collége de Cotmbre et s'embarquent pour le Congo. Soveral n'était encore que scolastique; il ouvre une école pour les enfants. Les autres préchent dans la ville: ils parcourent les forêts afin de réunir les sauvages en famille d’abord, en communauté civile ensuite. Les sauvages conservaient un souvenir affaibli du bonheur dont avaient joui leurs ancêtres sous le règne de cette croix de bois qui reparaissail à leurs yeux. Ce souvenir les ramenait en foule autour des missionnaires : on baptisait les uns; on apprenait aux autres ce que c'est que le mariage-chrétien ; on leur expliquait les devoirs et de l'époux el de la paternité, Tous s'y soumettaient avec empressement.
Cet état de choses subsista ainsi jusqu'en 1555 ; mais le père Georges Vaz étant mort sous ie poids de pieuses fatigues, le roi du Congo, qui ne pouvait consentir à se séparer de ses nombreuses concubines, et qui redoutait l’ascendant des jésuites, commença à se faire persécuteur. Soveral, en même temps.
mettait à la voile pour l'Europe afin de rendre compte
au général de la Compagnie de la triste situation de cette mission. naguère si florissante.
Les malheurs ne prenaient pas seulement leur source dans l'inconstance du prinee.: on accusait les pères Dibz et Ribéra d'en avoir leur part. Ouvriers dans la vigne du seigneur , ils n'avaient pas songé que léur royaume n'était pas de ce monde. Le Congo se faisait chrétien ; on les vit, au mépris de la règle qu'ils avaient embrassée, s'occuper de soins trop temporels et faciliter aux Européens toute espèce de relations commerciales avec les indigènes. Ces rapports fréquents devaient servir de prétexte aux inquiétudes politiqueset au mécontentement personnel du roi, comme ils tendaient à dénaturer l'apostolat.
Soveral fit connaître ces détails à Loyola ; Diaz et Ribéra furent aussitôt révoqués. Les pères Noguera et Corneille Gomez leur succédèrent. Noguera meurt en arrivant au Congo, et le père Corneille se voit livré aux défiances que ses prédécesseurs ont excitées, et que le roi fomente, Gomez pourtant espère encore; il ravivela Foi, il prend l'initiative de toutes les abnégations : il reste, il veut toujours rester dans ses attributions ecclésiastiques; mais le coup était porté. Gomez pouvait à la longue rendre au christianisme la: splendeur que de fausses démarches lui avaient fait perdre. Le roi résiste à l'action du Père. et, en 1555, il chasse les missionnaires et les Portugais. En 1589, le roi Alvarès rappela les Jésuites au Congo, où nous les retrouverons.
Le succès ou la défaite ne ralentissaient point le zèle des Pères; il y avait en eux un principe plus fort que l'espérance ou le désespoir : c'était l’obéissance. Ils savaient qu'avec les passions si mobiles des sauvages lo mort était toujours à côté du triomphe, que le martyre était l'avant-coureur de la victoire, et. au premier signal de leur supérieur, ils partaient
cependant. La mission du Congo n'avait pes produit les résultats prévus par la Compagnie ; les Jésuites se jettent sur un autre point. En 1565, on les expulse du Congo ; en 1559 , ils sont à la Cafrerie.
Gamba, roi des Mosavanges, avait appris par un de ses fils, baptisé à Mozambique, tout ce que la religion chrétienne, par la main des missionnaires , répandait de bienfait sur les trônes et surles nations; ce roi charge un ambassadeur d'aller à Goa et de demander des Jésuites, Gonsalve Silveria, André Fernandez et Acosta arrivent dans son royaume au mois de mars 1560. Gamba les accueille avec joie ; il octroye à ses sujets toute liberté pour étudier et embrasser la loi nouvelle; lui-même, avec sa famille ct la plupart des chefs de l'Etat, se fait honneur d’être chrétien. Une église est bâtie sous l'invocation de la \ ierge. Silveria n'avait pas rencontré d'obstacles chez les Mosavanges; son ardeur ne se contente pas de cette docilité, il ambitionne des victoires plus disputées; «ar, ainsi que le dit le père d'Oultreman dans sa notice (1): « Souvent la noblesse relève lasvertu, non pas seulement pour l'apparence extérieure et selon l'opinion des hommes, mais en eflect et réellement: <tvoyons tous les jours que les jeunes cavaliers qui se donnent au service ou de fleurs Roys ou deleur Dieu font paroistre plus de courage, plus de constance ét plus d'ardeur que ceux qui viennent de bas lieu.»
Silveria était un gentilhomme portugais. Il avait la valeur du chevalier et le dévouement du missionnaire. H laisse donc en cette réduction les deux Pères qui l'accompagnent. et. seul, il pénètre, au mois
(1) Tableau des personnages signalés de la Compagnie de Jésus, édit: de Douai, chez Balt-Bell, 1623,
de décembre 1561, dans la Monomotapa. Vingt-cinq jours après, Silveria, qui avait offert au roi une image dé la: Vierge, éprouvait, disent les historiens du temps, le salutaire effet de l'intercession de Marie. Le roi et sa mère sollicitèrent le baptême. Le Jésuite condescend à leurs désirs. Plus de trois cents nobles de la contrée s'associent à la pensée du prince ; mais les Sarrasins, furieux, cherchent à s'opposer aux progrès du christianisme. Silveria est, par eux, dénoncé comme magicien. Le roi ne s'explique plus l'influence que le missionnaire étranger a exercée sur sa volonté. Les Mahométans lui persuadent que, dans sa conversion, il y a plus de sorcellerie de la part du jésuite que de liberté de sa propre intelligence. Il était soupçonneux ; il livre le Père à ses ennemis. Le chroniqueur d'Oultreman raconte ainsi ce marlyre: « Le père Silveria, dit-il en son vieux langage, se revest de son aulbe, allume deux cicrges à costé d'un crucifix, puis se met en prières attendant cette heure tant désirée; mais, comme impatient que ce bonheur tardoit tant à venir, il se lève sur la minuict, s’avance bien avant en la rue pour se présenter aux meurtriers; mais n’en ayant aucunes nouvelles, il r’entre chez soy et s'endort. Mais soudain les assassins, dont le chef s’appeloit Mocruma, qui l’aguettoient, le glissent dans sa chambre, l’estranglent avecune corde qui luy fit jaillir le sang par les narines et la bouche, et, !uy ayant attaché une grosse pierre au col, le plongèrent dans la rivière de Mosengessen, le 16° de mars 1561. ils en firent tout autant à cinquante autres que le Père avojt baptisés tout freschement. »
Le roi de Monomotapa reconrut promptement son erreur. Les Mahométans l'avaient rendu complice de
leur crime: il les fit massacrer pour venger la mort du Père.
Cependant les deux jésuites que Silveria a laissés chez les Cafres continuent leurs travaux apostoliques. Acosta succombe aux fièvres dévorantes du climat africain; Fernandez y résiste; néanmoins, après deux ans de séjour, il est dans l'obligation de retourner aux Indes. Séduit par un premier transport, le roi avait reconnu que la religion chrétienne était la plus parfaite de toutes les religions, il l’avouait bien encore ; mais ses passions et celles de sou peuple ne s’accordaient point avec leur raison. Le vice l’emporta, et Fernandez ne voulut pas rester témoin des débordements que sa parole, n'avait plus l'espérance de conjurer.
Paul Diaz de Novaëz . ambassadeur du roi de Portugal, menait, à la même époque, quatre missionnaires au grand Angola. Le grand Angola était un roi qui, après avoir subjugué tous ses voisins, avait pris ce Litre comme pour mieux indiquer sa puissance. Le grand Angola reçoit avec gratitude les Jésuites qui, sur sa prière, accouraient établir une réduction dans son royaume sous la conduite du père François Govea. Le prince charge Govea d'instruire son fils ; mais bientôt ce monarque ambitieux conçoit des craintes. Le voisinage des Européens l'effraie; il s'imagine qu'en persécutant les Pères il lassera la patience des Portugais. Les Pères sont gardés à vue, presque caplifs. Diaz de Novaëz leur conseille de s'adresser à des peuples moins soupçonneux. Govea répond que si, pour être estimé , un soldat ne raisonne jamais son ohéissance, lui chrétien et prètre, doit à tous le méme exemple de subordination envers Dieu et son supérieur ecclésiastique. Il reste parmi
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les barbares, essuyant chaque jour leurs mauvais traitements, et chaque jour se contentant de bénir leurs cruautés et d'invoquer le martyre. En 1574. Govea mourait dans ces sentiments , et, celte annéedà même, Novaëz, avec une nouvelle flotte, ramenait d'autres Jésuites, dont le père Ballhasar Barreyra était le supérieur.
En 1560. Gabriel, Patriarche d'Alexandrie. suppliait, par lettres, le souverain Pontife de lui envoyer des missionnaires pour les Cephtes. l'Eglise d'Alexandrie était séparée dela communion romaine; mais , à différents intervalles. cette église. dont l'apôtre saint Mare était le fondateur , et qui, parmi ses lumières, comptait les Clément, les Origène, les Ambroise, les Hilarion et les Cyrille, avait fait, plus d’unefois, concevoir au Saint-Siége l'espérance d’une réunion. Le concile de Trente allait s'assembler , et tout portait Pie IV à croire que ses vœux et ceux de ses prédécesseurs étaient sur le point de s’'accomplir. La prière du Patriarche fut accueiilie : le Pape désigna comme ses Nonces en Egypte les Jésuites Christophe Rodriguez et Jean-Bariiste Elian. Au mois de novembre 1561, ils parvenaient à Memphis, où le Patriarche résidait.
Les Pères entrent en discussion avec les savants Egyptiens. Ces derniers ont la prescience de leur défaite.Pour parer un coup qui va leur enlever tout crédit sur leurs sectateurs. ils ameutent la foule contre les deux nonces de Rome. La foule les menace; les Juifs, qui, par leur fortune, étaient une puissance en Orient, s'associent aux fureurs populaires. Rodriguez et Elian n’ont que letemps de racheter de l'esclavage quelques chrétiens. et is retournent en Ilalie avec un député que le patriarche envoyait au Concile.
François Xavier avait rendu le dernier soupir en
face de la Chine, et son pied n'avait pas foulé cette terre, à laquelle il aspirait d'annoncer le règne du Christ. Les obstacies suscités par les Mandarins n'étaient que l'effet d'une volonté humaine. Il leur était donc impossible de rebuter la patience des successeurs de l’apôtre des Indes. Les Chinois gardaient leur empire comme des soldats veillent sur une citadelle. Ils avaient un culte, des mœurs, des lois. une civilisation à eux; mais ils ne connaissaient pas la religion chretienne, et, pour confirmer les paroles de l'Evangile, les Jésuites ambitionnaient de révéler ses préceptes à tousles peuples. La mort avait fait échouer Xavier dans son entreprise.
- Quatre ans plus tard, en 1556, le céleste empire entr'ouvre une de ses portes au commerce portugais. Le père Melchior Nugnez s'y glisse avec la croix. Il pénètre jusqu'à Canton. une des plus riches, une des plus populeuses cités de ce royaume. Il a de fréquents entretiens avec les Mandarins; il leur parle de morale et de science; mais les lois s’opposeni à toute manifestation extérieure. Le père Melchicr ne veut pas, par tin zèle intempestif, fermer à taut jainis aux siens l'entrée d’un pays où le christianisme doit un jour réaliser tant de merveilles. Melchior se contente de prendre pied au nom de la Comjuynie de Jésus.
Sept ans plus tard, en 1565, les Portugais envoyaient à l’empereur de Chine une ambassade chargée de riches présents ; trois jésuites faisaient partie de la légation. La défiance des Chinois était grande : ils reçurent les dons du roi de Portugal; mais les relations diplomatiques ne furent pas poussées plus avant. Les jésuites se résignèrent encore : nous verrons comment celle patience fut récompensée.
Il n'y avait que 24 ans que la Société était établie, et déjäelle couvrait une partie de l'univers. Les catholiques d'Europe appelaient ses pères à leur secours tantôt comme des guides tantôt comme des maitres dans la foi. Les habitants du Nouveau-Mondeles invoquaient comme médiateurs entre la cupidité des hommes et la justice de Dieu. Partout ils apparaissaient réformant les mœurs, instruisant la jeunesse, combattant les hérétiques, défiant la calomnie, bravant les souffrances et se vouant à tous les martyres.
Cet. Institut, à peine né, embrassait tous les apostolats ; il avait en lui une force que sa jeunesse allait développer; et cette force si soudaine, si irrésistible, frappait de stupeur tous ceux qu’elle ne comblait pas de joie ou d'orgueil.
«a C'était là, dit Florimond de Rémond (1), les grands et profonds regrets que faisoit Mélanchton, prêt à partir de ce monde (2), ayant la nouvelle de tant de Jésuites, lesquels passoient les mers et les déserts, si qu'il n’y avoit aux quatre coins des globes où l’on ne put voir leurs traces souvent arrousées de leur sang. « Hé, bon Dieu! crioit-il en soupirant, étendu au lit de mort, qu'est ceci ! je vois que tout le monde se remplit de Jésuites. »
(1) Histoire de la naissance, progrès et décadence des Héréses, par Florimond de Rémond, conseiller au Parlement de Bordecaux, t. v, chap. 111, p. 586, édit. de Rouen, 16:8,
(2) Philippe Mélanchton mourut le 19 avril 1560,