‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 4)Chapitre 40 sur 51 · ES · texte numérisé non relu

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craint pas d'en faire la remarque (1). « Admis par l'assemblée de Poissy à certaines conditions, dit:il, et reçus par le Parlement sous les mêmes conditions, les Jésuites commencent à enseigner, mais gratuitement, ce qui plut à beaucoup de gens. L'opposition de l'université, à qui l'évêque et le clergé de Paris, la ville et les Ordres Mendiants s'étaient joints, ne servit à rien. Leurs classes sont aussitôt fréquentées par un grand nombre d'écoliers, et celles de l’université se trouvent désertes. L'éclat dont celles-ci jouissaient avant eux a beaucoup souffert; mais la religion catholique y a beaucoup gagné, de l'aveu même de ceux qui se sontélevés avec le plus de violence contre les Jésuites : car on ne saurait dire combien cet Ordre s’est accru en peu de temps, et comment tout à coup il a été accueilli partout d’un consentement presque unanime, avec quel fruit il s’est appliqué à convertir à Dieu et au christianisme les nations barbares et à ramener des hérétiques à la foi catholique. »

Un homme qui a marqué dans la science et dans le philosophisme du dix-huitième siècle, d’Alembert, auteurd'un ouvrage sur la Destruction des Jésuites, destruction à laquelle il avait contribué d’une manière si active, enregistre néanmoins les mêmes aveux. Il écrit (2) : (

« À peine la Compagnie de Jésus commença-t-elle à se montrer en France qu'elle essuya des difficultés sans nombre pour s'y établir. Les universités surtout

(1) Histoire de l'Université de Paris, par du Boulay, t. vi, p. 916 (édit. de 1673).

(2) Sur la destruction des Jésuiles, par nn auteur désintéressé (d'Alenisert), p. 19 (édit. de 1765).

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firent les plus grands efforts pour écarter ces nouveaux venus; il est difficile de décider si cette opposition fait l'éloge ou la condamnation des Jésuites qui l'éprouvèrent. Ils:s'annoncèrent pour enseigner gratuitement; ils comptaient déjà parmi eux des hommes savants et célèbres, supérieurs peut-être à ceux dont les universités pouvaient se glorifier ; l'intérêt et la vanité pouvaient donc sufñre à leurs adversaires, au moins dans les premiers moments, pour chercher à les exclure. On se rappelle les contradictions semblables que les Ordres Mendiants essuyèrent de ces mémesuniversités quandils voulurent s'y introduire. »

Le docteur Ranke vient, de nos jours, confirmer les paroles de du Boulay et de d’Alembert. Il dit (1) : « Les succès des Jésuites, sous le rapport de l’enseignement, furent prodigieux. On observa que la jeu- . nesse apprenait chez eux beaucoup plus en six mois que chez les autres en deux ans. Des protestants mémes rappelèrent leurs enfants des gymnases éloignés pour les confier aux jésuites. »

En paraissant dans les chaires de Paris, la Compagnie avait voulu y être représentée par des hommes dont ses rivales étaient les premières à admirer la science. Le père Maldonat, le plus célèbre interprète des livres saints, expliquait la philosophie d'Aristote; Michel Vanegas commentait les emblèmes d’Alciat ; d’autres aussi renommés, enseignaient les lettres grecques et latines. Ils réunissaient plus de mille auditeurs à leurs leçons.

Ce motif était assez déterminant pour l’université ; elle n'avait pas besoin d'en chercher d'autres. Mais,

(1) Histoire de la Papaulté, par Ranke, t. nt, p. 41 (édit. de 183€).

en 1562, à la mort de Pasquier-Brouet, provineial de France, les Jésuites formèrent le projet de pénétrer dans le camp ennemi. Julien de Saint-Germain.alors recteur, leur accorda des lettres de scolarité et tous les priviléges dont jouissaient les membres de ce corps enseignant, En 1664, le jour de la Saint-Remi, les Jésuites, munis de leurs diplômes, commencent les cours. et s'annoncent comme faisant partie intégrante de l'université, Cette tactique lui portait le dernier coup. Marchand était recteur ; il convoque toutes les facultés en émoi. On les consulte pour savoir si l'Ordre de Jésus sera admis dans le sin de l’université. La réponse était forcément négative. « Attendu. estil dit dans cet acte, que la faculté de théologie a jugé que cet institut attaque très-uniquement tons les curés, les statuts de l'université, et qu'il ne reconnait aucun supérieur, ce qui est la marque d’une secte. très-orgueilleuse, » |

On fermait une porte aux Jésuites; ils s'en ouvrent une autre. Requête est présentée par eux à l'université. Ils demandent à y être incorporés, à condition qu'ils ne concourront pas pour les dignités de recteur, de chancelier et de procureur. Jean Prévôt, le nouveau recteur, les cite devant le conseil qui se tint à l'église des Mathurins. Voici l'interrogatoire auquel on les soumit, d’après d'Argentré évèque de Tulle, et du Boulay.

Le recteur. — « Êles vous séculiers ou réguliers. ou moines ? »

Les Jésuites. — « Nous sommes en France tels que le parlement nous à dénommés : {ales quales, c'està-dire la Société du Collège appelé Clermont. »

Le recteur. — Etes-vous dans la réalité Moines . ou séculiers? »

Les Jésuites.— La présenté assemblée n’a pas droit de nous faire cette gestion.

Le recteur. —:« tes-vous vraiment moines; réguliers, ou séculiers ? »

Les Jésuites, — « Nous avons déjà répondu plusieurs fois : Nous sommes tels que la cour nous a dénommés, et nous ne sommes pas tenus de répondre. »

Le recteur. — « Vous ne donnez aucune réponse sur le nom. et vous ne voulez rien dire sur la chose. Il y a un arrêt de la cour qui vous défend de prendre le nom de jésuites ou de Société de Jésus. »

Les Jésuites. — « Nous: ne nous arrétons pas à la question de nom. Vous pouvez nous citer en justice si nous allons'contre le contenu de l'arrêt (1). »

Un procès devenait imminent. Les Jésuites en ap-. * pellent de l’université au parlement. D'une rivale en

décadence c'était passer à un adversaire systéma-

tique. Ils déposèrent requête. Le 20 février 1564,

(1) Dans les archives du Gesu on trouve une autre réponse. Elle est toute entière de la main de Ponce Cogordan, celui-là même qui fut chargé de la prononcer en sa qualité de Procureur du Collége :

« Messieurs, dit-il, il y a longtemps que l’on dérangé c qui nous sommes. Les uns disent d’une manière, les autres d'une autre. En deux mots, voici ce que nous voulons être. Nous sommes enfants de notre mère, la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine , dans le sein de laquelle nous protestons vivre et mourir, Nous sommes, ainsi que le dit le Parlement qui nous reconnaît, ainsi que nous déclare l'acte de réception de Poissy, Compagnie et Société du Collége qui s'appelle de Clermont, A présent nons vous supplions, pour l'amour de Dieu, de nous incorporer au corps de l’Université, conformément aüdit arrêt de Ja Cour et de l’Assemblée de Poissy, »

le parlement y mit un soÿf montre , et le procureur

général Bourdin prit ses conclusions tendant « à ce

. qu'il ne fût rien innové jusqu’à ce que, parties ouies. en ait été par la cour ordonné.»

Les Jésuites n'avaient qu’un avocat ; il se nommait Pierre Versoris. L'université leur en opposa huit : Fontenay, de Thou, Ayrault, Dumesnil, Béchet, Guérard, du Vair et Etienne Pasquier sé partagèrent l'attaque contre la compagnie et se proposèrent, en multipliant ls incidents, d’éterniser uné cause qui leur créait un titre à la célébrité. Pasquier a dit luimême (1) : « Cette cause est là première planche de mon avancement au palais. »

Ses recherches sur la France, tout instructives qu’elles sont, ne lui attirèrent jamais la réputation qu’apporta à son nom le livre intitulé caféchisme des jésuites. Il se prit donc d'une haine de barreau contre eux. Tout avocat porte à sa première cause une affection reconnaissante; il a un faible pour celui qui donna l'essor à sa parole : que doit donc être cette reconnaissance lorsqu'elle rencontre pour client une corporation qui dispose de toutes les gloires? Pasquier avait sa fortune à faire; il saisit l'occasion. Cet homme, fameux par la haine qu'il afficha pour la Société de Jésus, n'était cependant pas aussi ridicule ou aussi méchant que les membres de cette société ou leurs partisans ont essayé de le peindre. À travers le mauvais goût et le style plein d’enflures inhérents à son siècle, il eut de rares qualités, de l'esprit et du cœur. Il se dévoua pour son

(1) Lettre de Pasquier citée dans l'Histoire de l’Université, par du Boulay, tom. vi, pag. 648.

roi proscrit; il n’oublia jamais les hommes qui avaient contribué à son élévation.

Etienne Pasquier. nous le verrons plus tard, se montra dans cette arène judiciaire ennemi personnel des Pères. Les Pères, à leur tour, ne lépargnèrent pas (1); on l’accabla de sarcasmes ; on fit expier à son amour-propre lestorts de sa faconde. La justice, dès cette époque, était boiteuse comme les prières de la mythologie; elle allait le moins vite possible. Le parlement ajournait, différait sans cesse et spéculait sur les calamités dont le royaume était menacé pour satisfaire ses vengeances.

Pendant ce temps, Laynès, parti pour le concile de Trente, avait enjoint à ses compagnons de poursuivre partout l'hérésie. Les uns la combattaient à Paris, les autres lui tenaient tête au fond des provinces. Emond Auger avait appris que Jean de Montluc, évêque de Valence, adroit politique, cour-

(1) Il parut à cette époque un pamphlet sans nom d'auteur, 11 fut attribué par l'Université à quelque membre de l'Ordre de Jésus, et par l'opinion publique à un avocat qui mettait à profit la situation pour se venger du succès de son confrère. D'après ce pamphlet, intitulé : Za Chasse du Renard Pasquin, Etienne Pasquier « est un maraud de Paris, petit galant, bouffon, plaisanteur, petit compagnon, vendeur de sornettes, un sale et vilain satyre, un archi-maitre sot par nature, par bé-quare, par bé-mol, sot à la plus haute gamme, sot à triple semelle, sot à double teinture et teint en cramoisi , sot en toutes sortes de sottises , un gratte-papier, un babillard, une grenouille du Palais, un clabaut de cohue, un soupirail d'enfer, un vieux renard, un insigne hypocrite, un renard velu, renard chenu, renard grison, pie babillarde, oison bridé qui se débride licencieusement pour embouer, envillainer et souiller la belle blancheur et le net plu-

mage de cygnes, »

réser ser ut ils le milieu

lisan eicore plus adroit, abandonnait son troupeau à la dent des loups. Auger paraît sur les rives du Rhône ; il prêche à Valence ; il encourage cette population que son premier pasteur poussait à l’indifférence ou à l'erreur; il fortifie les Dauphinois , que commençaient à effrayer les courses de François de Beaumont. baron des Adrets.

Ce gentilhomme. devenu condottiere des partis, et qui tour à tour fut protestant ou catholique, selun ses intérêts, mais qui, sous toutes les bannières, fournit autant de preuves de sa bravoure que de sa cruauté, s'était fait Huguenot. À la tête de sept à huit mille paysans, que les sermons de leurs ministres avaient fanatisés, il brûlait, saccageait, égorgeait et ne faisait merci ni au sexe, ni à l'enfance, ni à la vieillesse. Calvin et Bèze avaient proclamé que leur culte devait s'établir par le glaive. Le baron des Adrets mettait leur conseil en pratique. Emond Auger était un prêtre dont le nom avait souvent retenti à ses oreilles ; des Adrets fond sur Valence. où le Père ravivait la Foi.

La Mothe-Gondrin,. lieutenant de roi de la province, s'est jeté dans la ville; il espère la défendre: ses efforts sont inutiles. On lui promet la vie sauve ; mais à cette multitude se précipitant dans les guerres de religion , il faut apprendre que l'assassinat est un devoir et que la parole jurée ne sera qu'un jeu. La Mothe-Gondrin est massacré. Le jésuite tombe entre les mains des Huguenots. Le jésuite ne mourra pas sous le fer des soldats ; les ministres calvinistes lui réservent une mort plus ignominieuse. Ils font dresser une potence sur la place, et, la corde au cou, ils le conduisent vers le lieu de son supplice, au milieu des vociférations de la foule.

Cette potence devient pour Auger une dernière chaire. Il va être lancé dans l'éternité ; mais il veut que les dévoyés sachent bien comment expire un prêtre; il parle de cette voix que le martyre a toujours le don de rendre plus sublime. Les vérités qu’il annonce, l'accent qui les soutient, le courage qu'il déploie, tout cela fait impression, tout cela émeut jusqu'aux ministres du culte réformé. Apostats pour la plupart, ils croient en lui offrant la vie le forcer à l’apostasie. Pierre Viret, l'un d'eux, va proposer à Des Adrets de faire suspendre l’exécution pour lui laisser le temps de discuter avec le Père et de le convaincre en face de l’échafaud.

Des Adrets était dans un de ses rares moments d'humanité; il accorda :ce que Viret demandait. Emond descend de la potence. et les calvinistes entrent avec lui en pourparlers. Caresses, menaces, raisonnements captieux ; rien n’est omis : Auger triomphe des flatteries comme de l'erreur. Les ministres ne veulent pas s’avouer vaincus ; ils pensent que les ennuis du cachot rendront le jésuite à la raison ; ils le gardent pour le lendemain. Le lendemain, les catholiques de Valence avaient trouvé moyen de l’arracher à la captivité et à la mort.

A Pamiers, le père Pelletier était sous le coup des mêmes dangers. Un arrêt du parlement de Toulouse le fait sortir de prison, et, comme Auger, il se voit obligé de fuir une provinces où leur présence ne fait qu’exposer à des périls plus certains les catholiques ; n'ayant pas ‘encore l'énergie de repousser la force par la force. Le Dauphiné était fermé à Auger; il passe en Auvergne. Bientôt les villes de Clermont, de Riom, de Mont-Ferrand et d'Issoire éprouvent

les effets de son zèle; il les préserve de linvasion hérétique.

L'audace des protestants ne connaissait plus de bornes. L'édit de Charles IX, en faveur du culte réformé, avait compromis le Trône et la religion; ils allaient les ébranler lorsque, le 19 décembre 1562, le duc de Guise battit les Huguenots dans les plaines de Dreux. Le prince de Condé, leur chef, resta prisonnier; et, par une fuite précipitée, Bèze échappa au même sort.

Cette victoire changeait la face des choses. Les calvinistes n'avaient pu vaincre le duc de Guise: le 24 février 1565, deux mois après, ils l’assassinaient par les mains de Poltrot, autant pour venger le massacre de, Vassi que cette défaite si funeste à leur

cause.

Au mois de juillet 1563, Antoine Possevin et Emond Auger se rencontrent dans la ville de Lyon, où, pendant plus d'une année, l'exercice de la religion catholique a été interdit par les violences des calvinistes. Le maréchal de Vieilleville et les chanoines de la Métropole de Saint-Jean appelaient les deux Pères pour rendre à la seconde cité du Royaume la foi que tant de secousses avaient pu lui faire perdre. Possevin et Auger en deviennent les apôtres: leur voix retentit avec tant d'éclat qu'elle communique aux uns le courage d'être chrétiens, aux autres la pensée de renoncer à l'erreur.

Le père Pelletier meurt à Toulouse ; les Capitouls ne croient pas pouvoir mieux remplacer le Jésuite qu’en nommant Emond pour son successeur. Ils le demandent au Vice-Provincial de France, Olivier Manare, et à Laynès. Emond est accordé à leurs désirss mais les Lyonnais s'opposent à ce départ, ils ne

peuvent se séparer de lui, et le père Auger reçoit ordre de ne pas les abandonner.

:. Canisius.en Allemagne, avait publiéson catéchisme: Emond livre le sien à la France. Mais alors Pierre Viret, l’orateur le plus éloquent du calvinisme, était à Lyon. Le roi Charles IX tenait sa cour dans cette ville; le ministre protestant, qui a déjà eu plusieurs entretiens avec Possevin et Auger, en sollicite d'autres. Prosper de Santa-Croce, Nonce du Pape, en indique un dans son palais ; Viret s’y rend ; possevin et lui entrent en discussion. Deux esprits si supérieurs ne pouvaient faire qu’assaut de talent : chez l'un il y avait conviction, dans l’autre apostasie et orgueil, La conférence mit en relief l'étendue deleurs connaissances théologiques et n'aboutit à aucun résultat.

Ce n’était pas assez pour la France de la guerre civile dans ses provinces, de la désunion dans les croyances, de la haine dans J+5 cœurs; la peste vint à la suite de tant de calamités morales. À Paris, elle emportait le père Pasquier-Brouet; à Lyon, cette visite du seigneur fat plus terrible. La charité semblait éteinte au cœur des citoyens; chacun ne sor.geait, dans son égoïsme, qu’à se préserver du fléau. Auger seul se dévoua pour tous. « Pendant le temps que dura la contagion, dit le sieur de Rubys, auteur de l'histoire de Lyon, le bon père Emond Auger allait tous les jours visiter les malades dans les hôpitaux et dans les cabanes, les consolant, les exhortant et leur distribuant les aumônes qu'il recueillait des gens de bien pour cet effet ; il était assisté dans ses exercices de charité par un bon prètre nommé André- Amyot, chez qui il logeait.»

Le mal fut affreux; chaque famille comptait ses

pertes. et ces pertes mêmes paralysaient la pitié. Au dire des historiens, plus de soixante mille personnes périrent à Lyon seulement. Possevin avait reçu ordre de partir pour fonder un collége à Avignon; Auger se trouvait donc seul. La mort lui enlevait chaque jour les auxiliaires qu'il s'était choisis; mais cette mort, toute horrible qu'elle se presentait, ne le fit point reculer dans l'accomplissement de son devoir. La contagion ne discontinuait pas ses ravages; les magistrats eux-mêmes commençaient à s'épouvanter ; Auger, calme au milieu de tant de périls, sent qu'il faut les rassurer à tout prix pour donner aux autres un exemple de courage. Les consolations humaines étaient inefficaces. il en appela aux consolations divines. Un vœu solennel, au nom de la ville de Lyon, est fait à Notre-Dame du Puy en Velay. La peste cesse, et le jésuite est chargé d'aller porter à cette église le vœu des magistrats lyonnais. À son retour ; la cité se propose de lui offrir un gage de sa gratitude ; elle décide qu'un aussi héroïque dévouement ne restera pas sans récompense. Il venait d’un jésuile; les échevins veulent honorer en lui toute la Compagnie de Jésus. On met à sa disposition le collége de la Tririté, Antoine d’Albon, archevèque de Lyon, s'associe à la pensée de reconnaissance des magistrats, et Auger, qui, sur ces entrefaites, est nommé provincial de Guienne, accepte. au nom de sa Société, l'établissement que les habitants lui offrent. Une seule condition est imposée par le Père à cette acceptation : les Dévoyés se plaignaient de voir enlever aux enfants de la ville une maison mnnicipale qui devait être commune à tous; Auger veut qu'il soit déclaré dans les actes de propriété qu'ils auront autant de droits que les catholiques à l'éducation que la

Compagnie va dispenser. Cette clause de liberté répondait aux objections de l’université et de l'hérésie ; comme un dilemme en action, elle frappait sur les deux partis.

La France était alors divisée en deux provinces de l’ordre : le père Oiivier Manare était provincial de France; Émond Auger, d'Aquitaine ou de Guienne. Au même instant Possevin partait pour Bayonne. Ambassadeur de sa Compagnie, il se rendait auprès de Charles IX, en conférence sur la frontière avec Philippe 11 d'Espagne, son beau-frère. Le voyage du Père avait pour motif d'engager le roi à mettre un terme aux chicanes du Parlement et de l’université de Paris. e

Antoine Possevin, né à Mantoue en 1554, était un de ces hommes tels que la société de Jésus en demandait. Issu d’une famille qui n'avait que sa probité pour richesse, Possevin était bien vite parvenu à se créer de puissants protecteurs. Philosophe, orateur, théologien, doué de la plus imperturbable mémoire et d’une facilité prodigieuse pour apprendre et parler toutes les langues, il joignait à tant de qualités la pénétration du diplomate et la ferveur de l'apôtre. Il avait de la bienveillance dans le cœur, de la force dans le caractère e‘une telle aptitude pourles négociations que jamais homme de naissance ordinaire n'avait vu sa jeunesse entouréede tant de séductions. Ces espérances de fortune que le monde ou l'Eglise lui faisait entrevoir ne l’éblouirent point. Prêtre, il pouvait aspirer aux grandeurs ; laïque, il découvrait devant lui tout un avenir de prospérités humaines ; car, dans ce temps-là, le talent savait se faire place et les rois couraient au devant de lui.

Mais Possevin le commensal de la famille de Gon-

zague, se sentait attiré vers des idées moins mondaines; pour s'instruire, il avait visité toutes les universités d'Italie. A Naples, le jésuite Pétrella lui enseigna le renoncement à soi-même; à Venise le père Palmio lui fitnattre l’idée d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Le 29 septembre 1559, il y commença son noviciat. [Il avait vingt-six ans, et était déjà commandeur de Saint-Antoine de Fossan en Piémont.

Ses talents, encore plus que ce litre, auquel il allait renoncer, devaient le faire bien accueillir par Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, dont les Etats devenaient la proie du calvinisme. Laynès le dirige sur Nice, où résidait ce prince ; Possevin l'entretient, il lui démontre qu'un souverain catholique ne doit pas, même dans son intérêt personnel, laisser l’hérésie prendre pied chezlui. Les montagnes du Piémont, les Alpes surtout, étaient pour les sectateurs de Luther et de Calvin un refuge contre les poursuites.

Voisines de Genève et de la frontière française, elles recevaient dans leurs vallées tous les préciienrs que les rois très-chrétiens forçaient à sortir de leur royaume. Ces précheurs continuaient auprès des habitants de la Savoie l’œuvre à laquelle il leur était interdit en France ou en Italie de mettre la dernière main. Ils se cantonnaient dans les Alpes, dont Emmanuel-Philibert n'avait pu jusqu’à ce iour leur interdire l’entrée, parce que la guerre avec la France l'avait dépouillé de cette partie deses Etats. Les vallées de Pérosa, de Pragelato, de San-Martino, de Lucerna et d’Angrogne étaient surtout livrées aux entreprises des Huguenots.

Ferrier, gouverneur de Pignerol, reçoit ordre de chasser de ces vallées les prédicants qui y portent le

trouble. Ferrier obéit. Les ministres du culte réformé s'apprêtent à la résistance. Ferrier en condamne quelques-uns au feu; ils périssent sur les bûchers. A cette nouvelle, les habitants d'Angrogne et de Lucerna courent aux armes, Des soldats de Philibert étaient épars dans les campagnes ; les protestants les saisissent ; ils leur ouvrent le ventre, leur arrachent le cœur et en font un horrible festin.

Le duc de Savoie ne consentit pas äilaisser avilir de cette sorte son autorité. Pourtant, avant d'en tenir aux moyens de rigueur, il crut sage d'envoyer vers les rebellesun ambassadeur pacifique; il choisit le père Possevin. Possevin paraît au milieu de ces populations exaspérées ; il leur dévoile les malheurs que leur opiniâtreté attirera sur le pays; il ne leur demande pas une soumission aveugle aux ordres du prince, il ne s’agit pour eux que d'écouter sans tu- * mulle les prêtres qui leur annoncero'i‘ les vérités de la religion. Le jésuite avait déjà fait goûter ses conseils à une partie des habitants. La paix pouvait renaître d'un rapprochement aussi inattendu; mais cette paix dérangeait les plans du calvinisme. François Etienne, le plus audacieux des précheurs de ces contrées, propose au père une conférence dans l'église de Saint-Laurent. Quatorze ministres entrent en lutte contre lui; il leur tient tête. Son éloquente érudition triomphe des sophismes. Les ministres comprennent que leur cause est perdue si Possevin peut ainsi faire pénétrer dans les masses la voix de la raison. Ils poussent à la guerre.

Emmanuel-Philibert lance des troupes dans la vallée. Ces troupes sont aux ordres du sieur de la Trinité; mais le prince et François Baco, nonce du Saint-Siège, ont donné pleins pouvoirs au jésuite.

Les. calvinistes sont vaincus; ils implorent la paix. Possevin conduit trente-quatre de leur chefs à Verceil; il les présente au duc de Savoie, il lui dit qu'ils sont catholiques. Au nom de toutes les vallées, ces députés font abjuration, et Possevin retourne avec eux pour consolider l’œuvre qu'il a si heureusement ébauchée.

Ces événements se passaient sur la fin de 1560. Les novateurs n’en appelaient plus à la force. Mais Emmanuel sait qu'à Turin et qu’à Chieri ilstrament de nouveaux projets ; il engage le jésuite à y porter la lumière. Possevin prêche et discute. La conviction se fait jour dans les âmes. Les ministres vaincus cherchent à l’attirer à leur parti par des flatteries et par des éloges publiquement décernés à son mérite. Il venait de refuser avec humilité la pourpre romaine, dont le duc de Savoie se disposait à le faire revêtir ; il repousse avee mépris les avances qui peuvent le conduire à l’apostasie. Le plan de séduction échouait ; les ministres en conçoivent un autre moins perfide : ils se plaignent à Bourdillon, gouverneur du Piémont, de l'intolérance de Possevin et de son esprit entreprenant qui compromet la paix publique. Bourdillon lui écrit de venir se justifier à Turin. Le jésuite y arrive; il confond ses calomniateurs, et, avec le duc de Savoie, il jette les fondements du collége de Mondovi. Le Piémont était maintenu dans la foi. Possevin passe les Alpes; il évangélise la ville de Chambéry, puis il se rend à Lyon, où l'Eglise était exposée à un péril imminent.

Le comte de Sault, gouverneur de la ville, n’attendait qu'une occasion pour se déclarer en faveur du protestantisme. Possevin connaissait la situation des partis et aspirait à relever le courage des catho-

liques. Il ouvre des conférences ; il visite les familles chrétiennes , il les anime à persévérer ; mais, dans la nuit du 30 avril 1562, les hérétiques envahissent la cité, que le comte de Sault leur ouvrait secrètement. Les calvinistes avaient la prétention de tout réformer ; ils commencent par tout piller, par tout égorger. La profanation entre à leur suite dans les temples ; le feu ou la spoliation les précède dans les archives et dans les monastères. Possevin est faii prisonnier et aussitôt réclamé par le duc de Savoie, Possevin, libre, mais encore sous le coup de nouveaux dangers , retourne à Chieri ; de là il revient à Lyon joindre ses efforts à ceux du père Auger, et il part pour son ambassade auprès de Charles IX.

L'université de Paris épuisait toutes les ressources de la chicane afin de se débarrasser de la concurrence des Jésuites. L'université de Louvain, la plus célèbre après celle de Paris, était également compromise dans son existence par la Compagnie de Jesus. Elle opposait à son entrée dans les Pays-Bas la même résistance. Les rois et les peuples acceptaient la Société; les universitaires la repoussaient. Les rois et les peuples sentaient le besoin d’une éducation plus appropriée aux mœurs nouvelles, plus en rapport avec les sciences dont l'influence se répandait en tous lieux. Les universités, qui ne suivent que de très-loin le mouvement des idées, et qui, établies sur des bases regardées par elles comme indestructibles , ne songent pas à se transformer avec les générations , les universités guertroyaient seules contre l'Ordre naissant. Cet Ordre leur apportait la ruine en n'exigeant aucune rétribution , et la confusion par le parallèle qu'il forçait à faire. L'université belge était

menacée comme sa sœur de Paris ; pour sa défense, elle usa des mêmes moyens.

Nous avons dit les commencements de la société de Jésus dans le Brabant; ils furent humbles. La ville et les magistrats de Tournai lui avaient offert un collége ; un autre existait à Louvain; mais les tracasseries de l’université rendaient leur position très-précaire. Ces colléges ne pouvaient ni acquérir, ni posséder. L'autorisation du conseil leur était nécessaire , et ce conseil. dans ses arrêts, semblait vouloir adopter la même marche que le Parlement de Paris.

Vers 1560, un membre de ce corps politique lègue une maison aux Jésuites, qui, depuis leur fondation, ont vécu d’aumônes tout en instruisant les enfents et en combattant l’hérésie.

Le père Ribadeneira avait obtenu quelque concession de Philippe II ; mais ce prince refusait de leur accorder droit de cité, à cause des différends qui s'étaient élevés en Espagne entre lui et François de Borgia. Le roi Philippe leur était momentanément hostile. L'université de Louvain exploite à son profit ce mécontentement passager : elle cherche même à l'envenimer en se faisant , dans les Pays-Bas , l'écho des calomnies. Les Jésuites avaient besoin d’un appui: ils le trouvent dans Marguerite d'Autriche, fille de Charles-Quint.

Marguerite charge le duc de Féria, le marquis de Bergue et le prince-évèque de Liége de demander aux Etats de Brabant l'autorisation sollicitée par la Compagnie de Jésus. Le marquis de Bergue vient à Louvain; il fait connaître à cette assemblée la volonté de l’archiduchesse gouvernante. Le Parlement de Paris avait résisté : les Etats de Brabant, qui n'ont

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jamais eu d'initiative que par imitation, refusent à leur tour d'admettre légalement les Jésuites. L'archiduchesse prie par la bouche de son envoyé.

Ce peuple. maintenant si dévoué au catholicisme, était alors divisé dans ses croyances ; il pouvait aller à l’hérésie si un bras fort et d'énergiques prédications ne le retenaient pas sur le penchant de l’abtme. Mélange d’aristocratie, de monarchie et de démocratie, son gouvernement plaçait la liberté en première ligne. Depuis la conquête des Romains (1) jusqu’à Philippe II, les Belges se montraient intraitab'es sur leurs franchises provinciales et sur leurs droits communaux, On pouvait les vaincre , leur imposer des contributions , leur donner des rois ; ils leur obéissaient sans les aimer. Mais il fallait que ces souverains respectassent les privilèges que le temps avait consacrés. Toutes ces royautés transitoires n'étaient pas de taille à leur dire comme Charles-le-Téméraire (2) : « Dures têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos princes. S'ils étaient faibles, vous les méprisiez ; s'ils étaient puissants, vous les haïssiez ; eh bien! j'aime mieux être haï. » Marguerite surtout , adroite et intelligente comme toutes les femmes , sentait qu'il était impolitique de se mettre en opposition ouverte avec les Etats de Brabant sur une question qui soulèverait mille difficultés religieuses. Ces Etats obéirent cependant, mais de si mauvaise g1 âc: que leur autorisation n’est qu'une exclusion.

(1) Annales de Tacite, liv. 1v.

(2) Cette harangue, prononcée cn mai 14,0, se consere dans les archives de la ville d'Ypres.

IL élait interdit à la Société de posséder un collége à Louvain.

L'université de cette ville espérait avoir cause gagnée: elle se flattait que les Pères n’accepteraient pas ses conditions. L'université se trompa : les Jésuites se confèrent dans la raison publique et dans la justice du roi ; ils se soumirent à tout ce qu'on exigeait d'eux. En 1564, Philippe, malgré l'opposition du corps enseignant, leur accorda la faculté de vivre dans tout le Brabant selon leur Institut. Une clause spéciale fut mise à cet acte : le roi déclara (1) «qu'ils ne pourraient s'immiscer dans l'exercice d’aucune fonction pastorale sans la connaissance, le consentement et le bon plaisir tant des curés que des évêques et autres ordinaires , à qui l'autorité appartient. »

Il n’en était pas de même partout : les autres universités ne cherchaient pas, comme celles de Paris et de Louvain, à abriter leur intérêt sous la mitre épiscopale.les prélats n'avaient rien à apprendre sur leurs devoirs et sur leurs prérogatives; ils les connaissaient au moins aussi bien que ces alliés, dont les jalousies se déguisaient mal à leurs yeux; mais il paraissait opportun aux universités de faire intervenir les évêques dans leurs querelles. Défendre la juridiction des ordinaires contre les Jésuites battant en brêche les corps enseignants , c'était pour ceux-ci un coup de partie; l’épiscopat ne consentit pas à se prêter à un pareil calcul.

A Trèves, à Anvers, à Mayence, à Cologne, à

(1) Vancspen, Jus ecclesiastioum univ ; pars. 1, &. nr, cap. vit,

Cambrai et à Dinant. les choses ne se passent pas de

la même manière qu’à Louvain. Des établissements

sont fondés, des colléges s'élèvent, et, en 1564,

ces maisons sont si florissantes qu’elles forment deux provinces de l'Ordre,

Le père Antoine Winck était provincial de la province du Rhin; le père Evérard Mercurian , de celle de l'Allemagne inférieure.

__ Cette même année, la peste. qui, avec la guerre civile et les passions de toutes sortes, semblait faire le tour de l’Europe, s’abat enfin sur les provinces rhénanes. A Lyon et à Paris . elle avait vu des Jé. suites s'opposer à ses ravages. Sur le Rhin des Jésuites encore accourent pour la combattre. Chaque famille s’isolait dans ses craintes, les riches fuyaient, les pauvres attendaient en tremblant: la charité était sans ressort, car la terreur paralysait tous les habitants. En ce moment, comme à toutes les apparitions du fléau, chacun s’absorbait dans son désespoir. Il n’ÿ avait plus de parenté, plus de famille. plus d’affection assez puissante pour rendre aux populations la force morale et le sentiment chrétien: chaque individu se séparait de la masse, espérant, par celte séparation même, se dérober au trépas.

Les jésuites se réunissent à la voix du provincial : les autres hommes se cachaient , eux se montrent partout où il y a un malade à consoler, un pestiféré à ensevelir, un courage à relever, une misère à soulager. Les uns affrontent une mort inévitable pour arracher à une mort douteuse des étrangers ou des inconnus ; les autres parcourent les villes voisines.

. demandant l’'aumône afin de pouvoir offrir quelques secours à ceux qui souffrent dans le dénûmeu: : tous

se jettent en martyrs au-devant du fléau , tous prennent à tâche d'arrêter ses effets. |

Cette charité du jour et de la nuit donnait à leur Ordre une sanction populaire qui dispensait de beaucoup d’autres. Le peuple venait de voir les Jésuites à l'œuvre ; il en réclama pour les récompenser du présent. il en sollicita dans ses prévisions d'avenir.

Canisius, de son côté, ne ralentissait pas ses tra vaux. De la diète de Worms, où Ferdinand, devenu empereur d'Allemagne , l'avait envoyé avec le père Gaudan, il se rend à Strasbourg. Erasme de Limbourg était évêque de cette ville, er depuis deux ans il priait Canisius de venir s'opposer aux progrès de l’hérésie. Le prélat désirait de fonder dans son diocèse une maison pour la Compagnie: à ses yeux, c’était le moyen le plus efficace de le préserver des erreurs. Canisius, sur ce nouveau champ de bataille , renouvelle ses anciens triomphes. Il a introduit la réforme dans la cour de l'évêque, il est en droit de la précher aux multitudes. Il commence par les enfants. Aux jeunes gens accourues à Strasbourg de tous les points de l'Allemagne comm: \ la source des doctrines luthériennes , il parle avec tant d'onction et tant d'autorité que les catholiques, dont le nombre allait toujours décroissant , reprennent courage.

De Strasbourg , il va consoler les fidèles de Dillingen. et, sur l’ordre du Pape, il accompagne en Pologne le Légat apostolique , Camille Mentuat, évêque de Satriano. Une Diète était convoquée à Pétrikaw. et le Saint-Siége, craignent que les novateurs n’y entreprissent quelque chose au préjudice de la religion, avait désigné Canisius et Thierry Gérard pour leur tenir tête,

Sigismond était roi de Pologne. Prince sans volonté, esprit faible, mais possédant toutes les vertus privées qui font. les hommes honnètes, Sigismond n'avait pas assez de vigueur dans la caractère pour résisler aux empièlements du protestantisme; il voyait le mal, il le sentait, et n'osait pas s’y opposer. L'empereur Ferdinand, dont il avait épousé la fille, connaissait les irrésolutions de son gendre; il les fit connaître à Canisius, qu’il entretint plusieurs fois avant son départ.

L'indolence du roi, au milieu de tous les partis qui. agitaient la Pologne, avait donné au: sectaires une prépondérance qu'ils surent mettre à profit. Les lois fondamentales du royaume, son mode d'élection à la Couronne, les troubles que le principe électif apportait à chaque mort de souverain, tout leur offrait d’incalculables avantages. Le clergé séculier ne se crut pas assez fort pour résister ; il accusa la cour, la cour rejeta l'accusation sur lui. Ces récriminations étaient aussi justes pour le roi que pour le clergé; mais en face des hérétiques, dont le prince Radzivil soutenait chaudement la cause, ce n’étail pas par des récriminations qu'il était sage de procéder. Canisius le fit comprendre à l'évêque et à l’université de Cracovie ainsi qu'au Primat du royaume, Nicolas Diesouviski, archévêèque de Gnesen.

Les esprits étaient peu disposés à la paix, et la diète pouvait déterminer une scission avec l'Eglise- Romaine ; le Pape la rédoutait, et c'était pour la conjurer qu'il avait fait choix de Canisius. Le jésuite se montra digne de la confiance du Saint-Siége et de Laynès : il prit souvent la parole dans cette assemblée, et laissa de côté les griefs politiques qui armaient les partis les uns contre les autres pour ramener tout

lemag

à la question la plus importante. Les Polonais pouvaient-ils renoncer à la religion de Jeurs ancêtres ? Le Père leur développa avec Lant d'éloquence les maux que cette séparation attirerait sur leur. pays qu’ii fut décidé qu'aucune innoyation ne serait admise, Le roi lui-mème puisa quelque énergie dans l'énergie de Canisius, et il s'engagea à n’accorder aueune modification aux droits épiscopaux, modifications que lhérésie exigeait comme une compeénsation des sacrifices qu’elle s'imposait dans l'intérêt général.

Ses succès à la diète de Pétrikaw devaient réveiller les haines eontre lui. À son retour, Canisius leur fournit un nouvel aliment. Elienne Agricola était le disciple, l'ami de ce Philippe Mélancthon, qui, par la douceur de ses mœurs et la suavité de ses discours. avait fait plus de prosélytes à la réforme que les grossiers sarcasmes de Luther ou les hypocrites fureurs de Calvin. Etienne Agricola témoigna le désir de connaître un homme dont le nom était si populaire parmi les catholiques et si: odieux aux ennemis de l'Eglise Romaine. Agricola cherchait la vérité de bonne foi. Il vit le Père; il lui proposa ses doutes. Celui-ci les dissipa, et le ministre de l'erreur s’honora bieniôt de devenir un fervent disciple des Jésuites. Cette conversion redoubla les colères des luthéziens contre la Compagnie, et contre Canisius, qui écrivait d'Augsbourg au général Laynès.

« Beni soit le Seigneur qui veut rendre ses serviteurs illustres par la haine que les hérétiques font éclater contre eux en Pologne, en Bohëme et en Allemagne. Par les calomnies atroces qu'ils répandent contre moi, ils s'efforcent de m'ôter une réputation que je ne prétends point défendre. Ils font le même

Hist. dela Comp. de Jésus. — T. 3. 21

honneur à tous les autres Pères. Bientôt peut-être ils passeront des menaces aux coups et aux conséquences es plus eruelles. Fasse le ciel que, plus ils tâchent de nous décrier, plus nous nous empressions de leur marquer de charité ! Ils sont nos pérsécuteurs. mais ils sont aussi nos frères. Nous devons les aimer, et à cause de l'amour de Jésus-Christ, qui a donné son sang pour eux, et parce qu’ils ne pèchent peut-être que par ignorance. »

Canisius datait cette lettre d'Augsbourg. Le lendemain, la diète s'ouvriît dans eette ville. Le jésuite y assista comme théologal de l'empereur.

‘Le cardinal Stanislas Osius, évêque de Warmie. est nommé légat du Saint-Siége auprès de Ferdinand. Le jésuite était.son ami. Le cardinal veut qu'il l’ac- ‘compagne dans cette légation, qui doit réconcilier l'émpire germanique avec la cour de Rome. Canisius part pour Vienne. Osius et lui réussissent dans leurs projets pacificateurs, et après avoir répondu à Munich à l'empressement affecteux que lui témoigne le duc Albért de Bavière, il revient à Augshourg, dont il a fait le centre de ses travaux. C'était Ja cité qui avait donné son nom à la fameuse confession qu’en 1530 les protestants présentèrent à Charles-Quint , c’est de là que Canisius répand là lumière sur toute l'Allemagne. L'Allemagne ne {arda pas à ressentir les effets de son apostolat.

Accablé d'affaires, chaque jour consulté par les rois. les cardinaux. lés princes, les évêques, les docteurs et les univérsités d'outre-Rhin. il savait encore prendre le temps de veiller au salut du troupeau et à l'accroissement de la Compagnie. La villed’Augsbourg était à peu près toute luthérienne. Lés exhortations et les vertus du Père la forcent à revenir à la religion

catholique. Canisius apparaissait comme le conseiller des princes. Il veut être aussi l'ami des peuples.

La Souabe chancelait dans la foi. Vers l’année 1562, le mal s'était tellement enraciné qu'il n’y avait plus d'espérance. Georges.Issung, gouverneur de. cette province, ne perd cependant pas courage. Il a entendu parler des merveilles opérées par Canisius, il le supplie de porter secours à ces populations. Canisius se rend à une prière qui, pour lui, est un ordre. Il prêche dans les villes, il prêche dans les campagnes. Le théologien des rois, l’orateur des évêques, le mattre des universités se fait le inissionnaire des paysans. Les paysans reconnaissent un pareil bienfait en acceptant le joug de l'Evangilé. Canisius les avait trouvés pleins d'igncrance, remplis de préventions contre l'Eglise ; il les laissa soumis et repentants.

Tant de fatigues et de sollicitudes devaient avoir une récompense même sur la terre, Canisius n’en pouvait ambitionner qu’une ; le cardinal d'Augsbcurg la lui accorda. L'université de Dillingen fut confiée aux Jésuites. Dans l’acte qui constitue cette riche dotation, Othon Truschez s'exprime ainsi :

« Ce qui m’a porté particulièrement à cette bonne œuvre, c'est l'étroite union qui me lie depuis long- . temps avec le père Pierre Canisius. docteur si célèbre par son éminente piété, par sa rare doctrine et par les fruits incroyables qu'il a faits dans ma ville et dans mon diocèse d’Augsbourg, soit pour la conversion des hérétiques soit pour la conservation de la foi parmi les catholiques, soit enfin pour toutes sortes de bonnes œuvres auxquelles il s’est continuellement

‘appliqué, avec un travail infatigable et avec un succès

qu’on ne saurait assez admirer. ».

Du Colloque de Poissy, Laynès s'était rendu à

Trente, où, comme, nous l'avons vu, son éloquence avait été aussi utile à l'Eglise universelle qu'au Siége apostolique. Le général de la Compagnie de Jésus rentrait enfin dans Rome; mais il y rentrait épuisé. Le travail avait tari en lui les sources de la vie, et cependant ses combats n'étaient pas encore à leur terme. Il lui en restait de plus difficiles à soutenir. Par un enchatnement de faits et de victoires dont il. n'est possible que de tracer un rapide aperçu, les Jésuites s'étaient placés au cœur de l’Europe. De là ils luttaient avec autant de constance que de savante tactique contre les Dévoyés de l'Eglise et contre les prêtres sans foi ou sans mœurs. Ce que Possevin, Pelletier, Manare, Auger, Salmeron, Bobadilla, Araoz, François de Borgia et Canisius entréprenaient ou achevaient en Italie, en France. en Espagne et en Allemagne, d'autres Jésuites le réalisaient sur des points différents. Leur nom ne jetait peut-être pas autant d'éclat. mais les effets de leurs leçons étaient partout les mêmes. Le triomphe de l'ordre de Jésus devenait inséparable du triomphe dela religion. l'Ordre de Jésus avait défendu l'Eglise contre les calomnies des sectaires et des mauvais prêtres. Par les conquêtes de ses missionnaires, il gagnait de nouveaux mondes à la croix, L'Eglise faiblit un moment lorsqu'il fallut qu’à son tour elle vint se porter caution pour ses défenseurs, Pasquier:Brouet et Salmeron avaient été envoyés en ‘Irlande par le Suint-Siége. Leur ambassade produisit des résultats salisfaisants. En 1560, le Saint-Siége demande à la Compagnie de Jésus un autre de ses Pères pour aller maintenir dans la foi ce peuple toujours persécuté et toujours catholique, Laynès désigne David Wolf. Irlandais lui-même,

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Wolf est nommé nont. uu Pape , et il part. Après trois années de misères et d'apostolat, de douleurs de toute espèce et de consolations pieuses, le légat demande du renfort. Les pères Guillaume Good et Edmond, l’un Anglais, l'autre Irlandais, arrivent avec l'archevêque Richard Creagh pour partager les souffrances de Wolf. Dans le même temps. le père Thomas Chinge recevait de la cour de Rome une mission secrète pour l'Angleterre. Elisabeth régnait sur cette île ; la mission du jésuite était donc un arrêt de mort. Comme son père Henri VILE.

Elisabeth (1) punissait les catholiques pour crime de fidélité, le plus grand des crimes aux yeux des tr atr tres, selon Tacite.

Deux ans auparavant, Pie IV avait chargé un autre jésuite, le père Nicolas Gaudan, d’une nonciature auprès de Marie Stuart, que la perte de son premier époux François Il rendait au royaume d’Ecosse. L'Ecosse était aussi troublée., aussi divisée que l'Irlande ; mais ses malheurs ne venaient que du fait des habitants et non pas d’un usurpateur. Moins à plaindre que leurs voisins, les Ecossais avaient embrassé avec enthousiasm: les idées nouvelles. Le désordre était partout, dans la famille royale comme dans les villes, au milieu des clans encore sauvages ainsi que dans les universités plus instruites sur les matières de la foi. La reine avait des intentions droites; mais. entraînée par la légèreté de son caractère et par son amour des plaisirs, elle se voyait sans force, livrée à toutes les passions contraires

(1) Au deuxième volume nous raconterons, sur dccuments inédits, les persécutions que suscita aux Pre la eine vierge des Anglris.

de ses sujets. Le culte public de la religion catholique était interdit. Puritains, presbytériens épiscopaux commençaient entre eux ces guerres acharnées auxquelles bientôt la politique viendra mêler sesexcitations; tous se réunissaient cependant contre l'Eglise catholique, dont Marie Stuart ne voulait pas se séparer. Pour ‘cette reine, que sa beauté, que ses malheurs ont immortalisée, c'est le seul titre de gloire véritable.

Pie IV avait eu, dans le courant de l'année 1562, besoin de lui transmettre ses conseils. Des périls de plus d’une sorte attendaient le légat qu'il enverrait à ce pays. Le pape le choisit parmiles Jésuites. Gaudan, déguisé en marchand colporteur, parvient à Edimbourg; il voit trois fois, et le plus secrètement possible, la reine , dont il est chargé de fortifier la piété. Les sectaires découvrent ses traces; ils le poursuivent , ils mettent sa tête à prix. Gaudan sait que la mort l'attend; mais il a ordre de remplir jusqu’au bout sa mission : la crainte pour lui passe après le devoir. Marie Stuart a écouté sa voix ; elle s’est rendue à des conseils que ses voluptueuses imprudences ne lui permettront pas de suivre à l'heure des révolutions, et Gaudan sort enfin de ce royaume , où la guerre civile et religieuse va éclater. Il n'avait pas été possible au jésuite de convertir l'âge mar : le jésuite s’est adressé à la jeunesse. Il a réuni plusieurs enfants des meilleurs familles d'Ecosse. et il les conduit en Flandre pour les faire élever dans les principes catholiques. Ce sont des otages qu'il livre à l'Eglise et qui plus tard reviendront dans leur patrie pour y porter la foi.

La Compagnie de Jésus combattait donc partout en faveur de la religion. Le Saint-Siége pourtant ne se

sentit pas un jour le courage de la soutenir contre:les eanemis que tant de services lui suscitaient. Si cet Tastitut.n'eût pas été créé dans des conditions d’existence telles qu'il lui était permis d'affronter aussi bien les tempêtes que les injustices, une heure d'ingratitude pontificale aurait pu le perdre à tout jamais. Il s'estimait trop fort pour ne pas mériter des haines vigourenses, il était trop nécessaire pour rester longtemps sous le coup d’une colère sans motif sérieux.

À la mort du cardinal Carpi, protecteur de l'ordre (1), les Jésuites avaient mis en délibération sur quel membre du sacré collége allait se fixer leur choix. lorsque Pie IV annonce que lui seul sera dorénavant le protecteur en titre de la Compagnie,

Le concile de Trente a décidé que chaque évêque aurait un séminaire dans son diocèse, Le pape veut donner l'exemple : il nomme une congrégation composée de dix cardinaux et de quatre prélats. Cette commission déclare qu'il faut confier le séminaire romain à la Société de Jésus.

Ces faveurs devaient exciter de profondes jalousies et mettre en lumière des récits mensongers auxquels jusqu'alors on n'avait accordé qu’un dédaigneux sitence. À Montepulciano , à Naples et dans d'autres villes d'Italie ainsi que d'Allemagne, quelques moines et les partisans secrets ou avoués de l'hérésie n'avaient pu convaincre les Pères d'erreur et de mauvaise foi. Il était impossible d'attaquer leurs doctrines, on prit leurs mœurs à partie.

(1) A Rome, toutes les sociétés ni tue ont un cardinal pour protecteur dû pour patron.

Il est difficile à un prêtre de prouver sa verlu autrement que par les actes mêmes de sa vie. Loisser discuter sa moralité, c'est la faire soupçonner. S'il en est ainsi pour un ecclésiastique isoké, que doit-il arriver quand les mœurs d’un ordre tout entier sont mises en accusation par la méchanceté? A Montepulciano, à Naples, dans la Valteline et dans le pays des Grisons, ses envieux ou ses ennemis avaient , comme naguère à Venise, inventé de misérables histoires.

Mais plus la calomnie est incroyable, plus elle a de chances pour évoquer des esprits crédules. Ce n'est

pas av possible qu'en fait de mensonge les hommes

prêtent une foi entière, c’est à l'impossible.

Les crimes attribués aux Jésuites, tantôt dans leur confessionnal, tantôt dans leurs colléges, n'avaient ému ni le souverain Pontife , ni la eour de Rome, ni le général Laynès. Le scandale qu'on s'était promis n'obtenait que d’insignifiants résultats. Afin d’arréter Pie IV dans sa reconnaissance envers la société de Jésus , on fit pour lui du scandale une affaire de familte.

Charles Borromée, son neveu, passé tout à coup d'une vie pure à une perfection extraordinaire : it fuit les plaisirs du monde et se précipite dans les austérités. Le père: Ribéra était son directeur de conscience. On se sert de ce point de départ pour taxer Charles Borromée de fanatisme et de folie. Bientôt on! fait entendre au Pape que son neveu va entrer dans la Compagnie de Jésus qui convoite ses grands biens. Le pape résiste à cet assaut. L'imposture ne se tient pas pour battue. Ressuscitant toutes les fables de Montepulciano et les personnifiant dans un seul homme , elle accuse le père Jean-Baptiste Ribéra et

suite Ce

tous les colléges des Jésuites du Milanais de crimes contre nature (1). à

Un religieux, un prêtre cède parfois à de funestes penchants. L'histoire ne peut pas les cacher: mais en les publiant elle doit à la vérité et à la justice de faire observer que, si un individu pèche , il n’est pas vraisemblable qu'il ait tout son Ordre pour complice. Nous croyons à un crime isolé ; il nous semble absurde de charger de ce crime toute une société, plus absurde encore d'admettre qu’elle l'autorise- ou qu'elle l'enseigne, Les adversaires de la Compagnie allaient aussi loin.

(1) Le Jésuite Saochini, l’un des historiens approuvés de la Compagnie, s'exprime ainsi au huitièine livre de son ouvrage :

« Domesticorum plerique, quorum fixis hums eonsiliis tanta in vpulento ac juvene principe sererilas param commodabat ; sæpe illum cum Joanne Baptista usum per varias

artes vel fictis in pudicissimum patrem fœdissimis criminationibus tentarant dirimere. »

Le Janséniste Quesnel, dans son Histoire des religieux de la Compagnie de Jésus, se repait de toutes ces horreurs, que nous ne reproduisons que pour montrer jusqu'où l'esprit de haine peut aller. À la page 40 du troisième volume il açcuse le jésuite Ribéra, et à la page 41 du même volume il ne se contente pas d’accnser un seul homme, C’est tout l'Ordre qu'il met en cause :

« Ua jour, dit-il, que Charles Borromée était à Braida, où ils avuient ün collége, et où l’on s’était plaint qu’ils corrompaicnt toute la jeunesse, il voulut s’assurer par lui-même si ces plaintes avaient quelque fondement, Toujours prévenu en faveur du prochain, il eut peine à croire à des choses si horribles; mais il eut la douleur d’en être convaincu par les informations qu’il fit à ce sujet et per les choses mêmes qu’il vit de sos propres yeux. Elles étaient si atroces et si abominables, qu’on lui entendit dire plusieurs fois que, s'il lui était, possible, il ôterait aux Jésuites tous les colléges qu ‘ils avaient dans le monde. »

Cette accusation a trop de gravité pour ne pas la discuter. 11

«Nous avons étudié à leur source même les accusations dirigées contre les jésuites, et nous. le déclarons en toute sincérité, le père Ribéra est aussi innocent des forfaits qu'on lui impute qu saint Charles Borromée lui-même...

Notre opinion sur ce point s'est dome à à la lecture des ouvrages qui ont fait du Père Ribéra un monstre d'hypocrisie.et de luxure, Nous l'avons suivi en Europe et dans ses missions au delà des mers : partout il se-révèle prêtre aussi chaste que pieux; c'est donc une calomnie que l'on a essayé de propager. En lui prélant pour auteur ou pour victime le neveu du Pape, on espérait donner plus d'autorité à l’imposture. Pie IV n'y ajouta aucune foi; mais il avait de grandes vues sur Charles Borromée : il craignait de le voir renoncer aux dignités ecclésiastiques. Sa. colère éclata contre la société, à laquelle il attribuait de semblables résolutions.

ne faut pas nous entourer des témoïgnagés que peuvent se rendre les Jésuites. Avocats dans leur propre cause, ils seraient soupçonnés de partialité, C’est done à dés sources impattiales, à des rivaux mêmes de la Société de Jésus, que nous demandons des preuves.

Quatre historiens ont écrit la vie. de saint Charles Burromée. Tous quatre sont hostiles à la Compagnie. L'un est le père Giussano, prêtre oblat, contemporain de saint Charles ; l’autre Balthazar Oltrocchi, de la même congrégation des Oblats; le troisième est le dominicain Touron ; le quatrième, le rigide Baillet :

Giussano explique ainsi ce qui se passa à Milan par rapport au père Ribéra :

« Toutefois, mécontents de la réforme que Charles Borromée avait établie dans sa maison, et de la vie parfaite qu’il menait sous la conduite du père Ribéra, les parents et amis du cardinal

Laynès était malade; à peine guéri, il se transporte au Vatican. ILexpose au chef de l'église ce qu’il a fait dans l'intérêt de Charles Borromée ; il démontre qu'il lui a toujours conseillé de modérer sa ferveur, qui, comme toutes les choses à leur début. devait avoir ses excès. Le Pape redoutait l'influence du père Ribéra sur l'esprit de l’Archevêque de Milan : Laynès, pour calmer ses appréhensions, lui annonce que ce jésuite, alors à Rome, va étre envoyé en mission dans les Indes. Pie IV se rend aux preuves que lui administre Laynès:; il comprend qu'il a des torts à réparer, et, pour les faire oublier , il visite une à une toutes les maisons de la compagnie, et remet aux mains des jésuites le soin de son nouveau séminaire. 1 nil Un ézèque s’est constitué l'écho de toutes les insultes; il.a dénaturé la doetrine, les intentions et les

conçurent contre le père une grande aversion. »(De Vila rebusque gestis sancti C'aroli Borromei, in-49, Mediolani, 1751.)

Plus loin, le même historien ajoute dans son ouvrage , que nous traduisons mot à mot:

« La méchanceté de quelques courtisans alla même jusqu'à accuser un homme aussi respecixble que Ribéra d’un crime qu’on ne peut nommer; mais cette ténébreuse manœuvre de l'enfer n’eut aucun succès. Saint Charles, ayant reconnu et l'innocence de son pieux directeur et la malice criminelle de ses ennemis, n’en eut pour lui que plus d'affection ct de confiance; et, tant que Ribéra demeura à Rome, saint Charles continua à user de son ministère pour le bien de son âme »

Dans les notes que le père Oltrocchi, conservateur de la bibliothèque Ambrosienne, a mises à cet ouvrage, l’historien dit :

« Le père Ribéra étant à Lisbonne sur le point de s’embarquer pour la mission des Indes, instruit par saint François de Borgia de la sainteté de son disciple et fils spirituel Charles Borro-

règles de lordre:; dans deux mémoires déposés aux archives du Vatican , il avance même qu'il prouvera par témoins ses accusations. Sur l'ordre‘du pape le cardinal Savelli cite ee prélat devant son tribunal.

L'évêque comparatt: ses témoins sont des jeunes gcus chassés de la compagnie ou ‘du collége zermanique.

Savelli recueille leurs dépositions ; il leur en dévoile la fausseté, ét l'auteur de ces écrits est condamné à la prison. Mais de pareils ouvrages obtenaient un grand crédit en Allemagne ; les protestants ne pouvaient pas manquer'de s'emparer de celte arme contre les jésuites. La colère de Pie IV surtout allait être tournée à leur désavantage; le souverain pontife ne consent point à laisser outrager ainsi ceux qué,

dans un moment de faiblesse, il a abandonnés aux injustices calculées des ennemis de’ la religion. Le 29 septembre 1564, il adresse à l’empereur Maximilien, successeur de Ferdinand , un bref qui est eu

méme temps un éloge et une réparation.

mée, écrit au picux cardinal, en date du 4 novembre 1564, qu’i/ se réjouissait extrémement des progrès qu'il avait faits dans la voie du Seigneur. Si Ribéra eût été coupablé ou seulement cru coupable; ajoute Oltrocchi, aurait-il parlé au saint cardinal avec cette liberté ct cette familiarité paternelle ? »

Le père Touron, de l’ordre des Frères-Piécheurs, dans la vie du même saint (in-4°, édit. de Paris, 1761), raconte de la même manière que les Oblats les motifs qui lorcèrent Ribéra à s’éloi gner de Milan :

« Tout ce que l’on crayait voir d’outré et d’excessif den les pieuses pratiques du jeune cardinal, on l’atiribua non à l'esprit de Dicu'et à la grâce, mais à la diréoliôn du père J.-B. Ribéra, qu'on osa accuser de rigorisme. On cessa dès lors d'avoir pour ce directenr la’même estime qu'on lui témoignait auparavant. De la froideur on passa aux railleries et aux injures. On essaya

:« Nous avons été averti ; écrit le Pape, que quélques-uns, sans respect de la crainte de Dieu ni du salut deleur propre conscience , se'laissant aveugler par l'envie et dominer par Ja passion de leurs matvais désirs, ont publié et semé en.divers lieux certains libelles diffämatoires, remplis de mensonges et d'impostures, contre toute la Société de Jésus . ‘et particulièrement contre quelques membres qui sont les plus connus et les plus estimés. Nous sommes désespéré de voir ainsi attaquer la bonne renommée et diminuer l'estime d’une religion qui a tant servi et sert encore avec si grand fruit la'sainte Eglise catholirue. Nous avons été averti en même temps qué les- ‘ ‘belles diffamatoires ont couru non-seulement

:: l'Italie, mais encore par l'Allemagne, et qu'ils

enfin de fui ferrér tontes les avenues par où il pouvait s'appro- ‘cher du cardinul, qui l'honoraitde sa confiance. Charles ne pouvâit ni ignorer ni ne point sentir vivement l’indécence de cette conduite; il. la, dissimula néanmoins avec sa sagesse ordinaire, et continua à profiter des lumières dont il croyait avoir besoin pour son avancement spirituel, » :

Dans la Pie des Saints. au 4 novembre, Ballet, qni se respecte

trop pour faire allusion à de pareils outrages, se contente de -tapporter à Dien la suinteté de Charles Borromée, et dit :« Saint Charles prit ensuite du temps pour se faire instruire des devoirs attachés au sacerdoce de Jésus-Christ ; et, comme il apporta à cette sainte étude une grande simplicité de cœur, il reçut de Dieu même plutôt que de ses directenrs des lumières qui lui firent découvrir bien des defauts et des imperfections dans ses meilleures intentions. :

Il y a loin, on le voit, de ses versions à celle de l’auteur anonyme de l’Histoire des religieux de la Conipagnie de Jésus, Nous le mettons en regard, sans ancune réflexion. Elles en provoqueront assez. La suite de cet ouvrage démontrera par des lettres mêmes de saint Charles quelfut dans tous les temps son'attachement pour les Jésuites,

sont parvenus aux oreilles de votre Majesté, à laquelle il nous a semblé bon de faire savoir que, pour découvrir.et connaître clairement la vérité, nous avons recommandé cette affaire à quelques-uns de nos frères du:Sacré Collége: des cardinaux, personaages fort graves. les chargeant de faire une-prompte enquête et. de s'informer soigneusement de tout ce qui a été dit centre l'ordre.en général et contre quelques particuliers de ce mème Ordre, qui, pour le présent, habiter4 Rome. Après avoir mis toute diligence à s'acquitter de leur mission et après avoir découvert la vérité, nes déiégués nous ont assuré que tout ce qui avait été dit élait faux, controuvé, et l'œuvre d'ennemis jurés de la Compagnie qui n'avaient eu pour but que de l’exposer à la haine et au mépris de tous.

» Nous avons voulu en écrire à Votre Majesté autant pour rendre à la vérité l'hommage que nous lui devons el pour vous avertir de n’ajouter aucune foi à ces mensonges effrontés, publiés contre la Compagnie. que pour vous prier de favoriser, comme un juste, catholique.et sage prince, l'innocence et la vertu des Pères de cette Compagnie. »

Tous les écrivains adversaires des jésuites, depuis ‘Scioppius, plus connu sous le pseudonyme d'Alphonse de Vargas (1), jusqu’au père Quesnel, se sont com-

(1) Scioppius, dans son livre Relutio ad reges et principes, publié en 1641, se contente de raconter ces faits sous forme dubitative. Les Jansénistes furent moins scrupuleux que cet écrivain. Les pères Quesacl ct ses cullègues s’appuyérent de son autorité pour. déclarer que lui, Alphonse de Vargas, avait entendu saint Charles Borroméc.accuser en sa présence les Jésuites de crimes horribles. Or Scioppius, né en 1576 avait huit ans lorsque le cardinal-archevêque du Milan mourut, en 1584.

plu à relater les imputations dont on chargeait l'Ordre ; aucun de ces écrivains n’a eu la bonne foi de mettre en regard. la justification émante du Saint- Siége. Cette justification emprunte au pape qui l'a signée uneautorité en quelque façon plus irrésistible, puisque Pie IV était l'oncle de Charles Borromée, et que les ennemis de la Société étayaient leurs mensonges sur le témoignage apocryphe de son neveu lui-même. |

Cependant les professeurs de Rome ne renoncent pas encore aux hostilités : il n’est plus possible d’attaquer la moralité de l'Ordre de Jésus; mais il en coûte à leur amour-propre d'abandonner le nouveau séminaire à des concurrents dangereux. Une protes tation est par eux remise au pape; on y lit : «Il n’est ni de l'honneur ni de l’intérèt de l'Eglise de confier l'éducation des jeunes ecclésiastiques à des étrangers ; les mères qui nourrissent elles-mêmes leurs enfants en sont plus estimées, et les enfants n'en sont que mieux élevés. Rome ne manque point de personnes d'un très-grand mérite plus capables que les Jésuites de former de jeunes ciercs à la science et à la piété. L'instrue,.on que ces religieux donnent à lours élèves n’est point solide ; ils enlèveront les meilleurs sujets du séminaire pour les faire passer’ dans leur Société. »

Ces arguments ne changèrent point les projets de Pie IV ; il avait proposé à Laynès de charger les Jé- Suites du gouvernement de cette maison naissante. On leur avait imputé des crimes monstrueux : par ux grand acle de confiance pontificale, le pape crut devoir donner à leurs mœurs et à leur enseignement une garantie dont personne n'oserait suspecter l'irréfragable intégrité : il persévéra donc dans son des-

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sein. Ce fut le dernier combat et le dernier triomph de Laynès. R

Il n'avait que cinquante-trois ans; mais l'étude ét la charité avaient consumé sa vie. La mort venait à fui; it Pattendit sans crainte, il l'envisagea sans terreur; son agonie dura plus de deux jours. Enfin, le 19 janvier 1565, il expira , semblant , dans un dernier regard jeté sur François de Borgia qui l'assistait, désigner ce Pèrc comme son successeur.

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