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À San-Salvador, ce n'est plus à ces derniers qu’il faut rappeler les leçons de la morale, mais aux Portugais. La division s'était glissée parmi eux, ils se partageaient en petites factions ; ils se faisaient une guerre sourde, tantôt par des calomnies, tantôt par des spoliations détournées. Cet état de choses déconsidérait l'autorité, qu'à une si grande distance de la métropole il était indispensable de conserver dans toute sa vigueur, comme une garantie de sécurité pour les Européens, comme un attrait et un frein pour les naturels du pays. Les conseils, les menaces des officiers portugais ne pouvaient calmer ces dissenssions, s’envenimant chaque jour davantage. Le Provincial Louis de Grana fut plus heureux.
Dans ce temps-là (1556), Ignace d'Azévedo, nommé par Borgia visiteur du Brésil, arriva à sa destination. Ce Jésuite était issu d'une des familles les plus distinguées du Portugal, et son frère avait longtemps gouverné les Indes en qualité de viceroi. Mais les talents et les vertus effaçaient complétement ce prestige de la naissance, dont Azévedo ne s'était occupé que pour être plus pauvre ct plus humble. À peine débarqué, il part avec Louis de Grana pour San-Vicente, sur la flottille que le gouverneur- général Mendez Sa faisait croiser vers Rio-Janeiro, menacé par les sauvages. Ces sauvages avaient pour alliés des Calvinistes français et génevois. Les Jésuites s’enfonçaïent dans les forêts, ils affrontaient toutes les souffrances et toutes les morts pour amener par la croix les barbares à la civilisation, et sur la route du martyre ils rencontraient encore des hérétiques. Les hérétiques persuadaient aux Brésiliens que leur état primitif était plus doux que celui dans lequel les Missionnaires les engageaient. En haine du Catholicisme, ils replongeaient ces colonies nouvelles dans leur ignorance native, ils
les guidaient an combat afin de les unir par le sang contre la Religion.
Deux années s'écoulérent pour Azévedo dans les travaux de l’apostolat et de l'administration. [l fonda le collége de Rio- Janeiro ; il établit un noviciat à San-Salvador ; il régularisa les études ; il tint à Bahia une Congrégation provinciale. Mais sa qualité de visiteur ne Jui accordait pas le droit de la convoquer. Elle n'avait pris que de sages. mesures, elle n'avait adopté que d'utiles décrets; cependant c'était outre-passer les pouvoirs du visiteur. Les Pères de Rome crurent qu’il ne fallait pas laisser tant de latitude même à ceux que les mers séparaient du centre commun, et la Congrégation fut blâmée, moins pour ce qu’elle avait fait que pour son mode de procéder. Ainsi cette Société, déjà si puissante, entretenait partout dans l'esprit de ses membres le respect dû aux Constitutions.
Azévedo aurait pu déléguer un désuite en Europe, afin de réclamer des secours de la couronne de Portugal et du Saint- Siège ; mais à la vue des dangers qui sur les côtes attendent un missionnaire, il prend le parti de sacrifier son existence à la propagation de la Foi dans le Nouveau-Monde. Il se décide à repasser en Europe; il veut briguer la permission de se dévouer pour ces peuplades. Il arrive à Lisbonne; il parle des tribulations qui assiégent, au Brésil, ceux qui combattent sous la bannière de la Croix. Ses discours enflamment le zèle des jeunes gens. Tous sont jaloux de partir; tous sollicitent la faveur de suivre Azévedo. À Rome, où il parvint au mois de juillet 1569, l'enthousiasme est le même que celui provoqué par ses récits dans les villes portugaises. Azévedo a obtenu du Souverain-Pontife et du Général de la Compagnie les grâces dont il a besoin pour faire fructifier les chrétientés du Brésil. Il va s’embarquer à Oporto sur le navire le Suint- Jacques. Quarante Jésuites le suivent. D'autres, conduits par le Père Diaz et par le Père François de Castro, prennent passage sur le vaisseau amiral de Vasconcellos ou sur la galère des Orphelins, ainsi nommée parce qu'elle portait plusieurs enfants que la peste de Lisbonne laissait sans famille.
Des accidents de mer et des tempêtes séparent le Saint- Jacques des bâtiments avec lesquels il naviguait de conserve. Il touche à Palma, lorsque cinq vaisseaux sont signalés. C'était
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Jacques Sourie, corsaire de Dieppe, qui, sous le titre de viceamiral de Jeanne d’Albret, reine de Navarre, croisait dans ces parages. Le pirate, auquel ses cruautés hérétiques ont fait une espèce de célébrité dans les annales maritimes, avait un double but à remplir. Écumeur de mer, il tentait la fortune en attaquant les convois portugais; dévot à Calvin, il cherchait à intercepter aux missionnaires la route des Indes. Vasconcellos aussi a en vue ces cinq navires, mais ils sont plus légers que les siens. Ils lui échappent sous le vent, et le corsaire, ayant à son bord trois cents soldats déterminés, se jette à la poursuite du Saint-Jacques, où l'on ne comptait que quarante hommes d’équipage.
Azévedo voit le danger de la situation; la fuite est 1mpossible, il en appelle au courage des matelots. Les matelots étaieut Catholiques ; ils jurent de combattre jusqu'à la mort. Le capitaine demande que les Jésuités non engagés dans les saints Ordres puissent prendre part à sa défense désespérée. Azévedo répond que leur intervention armée sera sans nul effet, et que, voués au culte du Seigneur, ils rendront plus de service à l'équipage en priant pour lui ou en secourant les blessés qu’en les suivant dans la mêlée. Onze restent sur le tillac; les plus jeunes descendent à fond de cale, et, le 15 juillet 1570, le corsaire somme le Saint-Jacques de se rendre à discrétion. Le Saint-Jacques répond par une bordée qui donne le signal de l'attaque.
Ignace d'Azévedo, debout au pied du grand mât, tenait entre ses mains l’image de la Vierge. Sa voix inspirée communiquait à ses frères et aux matelots la force qu'il puisait dans sa Foi. Sourie tente l'abordage : il est repoussé. A deux reprises différentes il revient à la charge; il échoue encore. Cette intrépidité de quelques hommes, entourés par une escadre , redouble son audace hebituelle. Sourie apercevait des Jésuites sur le pont : la proie était pour lui mille fois plus précieuse que tous les trésors des Indes. Il craint que, par un prodige de valeur, le Saënt- Jacques ne lui échappe. Il commande à ses autres bâtiments d’assaillir l'ennemi, par un quintuple abordage. Ses ordres s’exécutent ; bientôt Sourie, à la tête de cinquante des siens, se jette ll. 8
il4 CHAP. I. — HISTOIRE
sur le vaisseau portugais. La mêlée devient affreuse; mais le eapitaine du Saint-Jacques tombe percé de coups. Il ne veste plus pour défendre le pavillon qu'une douzaine de blessés ; ils mettent bas les armes. Sourie leur accorde la vie. Ce n’est pas aux soldats qu’il en veut, c’est aux Jésuites. Il conserve les uns pour qu’ils puissent porter dans leur patrie le récit des tortures infligées aux autres. Dans sa pensée, ce récit doit comprimer l'élan apostolique.
« Aux désuites ! répète-t-il d’une voix tonnante, aux Jésuites ! et point de quartier pour ces chiens, qui vont répandre au Brésil la semence des fausses doctrines. »
Azévedo et ses onze compagnons s'étaient montrés dignes de l’héroïsme de léquipage. À ehaque homme qui tombait, un Père était là; 1l le recevait dans ses bras, et, à travers le feu de la mitraille, il le bénissait. Plusieurs étaient blessés, Azévedo luimême. Lorsque le combat fut terminé, ce dernier comprit que l'heure suprême était venue. Il les réunit autour de lui pour mourir tous ensemble comme ils avaient fait vœu de vivre. Les Calvinistes, poussés par le corsaire, se précipitent sur leurs victimes. Benoît de Castro s'offre à leurs mousquets; il périt en prononçant un acte de Foi. Azévedo a la tête fendue d’un coup de sabre. Son sang monde ses compagnons : « Les anges et les. hommes me sont témoins, s’écrie-t-il, que je meurs pour la défense de la sainte Église catholique, apostolique, romaine. » Et il expirait. Les Huguenots s'acharnent sur son cadavre; puis ils égorgent les autres avec le poignard, ils les assoinment avec le canon de leurs espingoles.
Ce premier carnage n'a fait qu’exciter la cruauté des Calvinistes. Vingt-huit novices étaient restés à fond de cale durant le combat. Deux autres, dangereusement bles.és pendant l’action, les y avaient rejoints. On les traîne sur ce théâtre d’horreur : ils étaient jeunes, timides; on raille leur innocence, on insulte à leur modestie. Le jour qui éclairait cette scène de marivre était un vendredi. On veut les forcer à rompre l'abstinence ; on leur parte de la viande à Fa bouche : ils la foulent aux pieds. On leur promet la vie sauve s'ils abjurent leur culte : ils ne répondent que par un regard de mépris. Pendant plus d'une
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heure il servirent ainsi de jouet à cette foule enivrée de vengeance. Quand les hérétiques furent fatigués de prodiguer tant d'outrages, ils prirent le parti de massacrer encore. À ceux qui étaient engagés dans les Ordres, on écrasait la tête à l’endroit de la tonsure ; aux autres, on faisait subir un nouveau supplice : on les attachait par les pieds deux à deux, on les poussait ainsi jusqu'au bord du navire. Là, avec des cris moqueurs, on leur plongeait une épée ou un poignard dans le corps, et on les laissait tomber au fond de l'abime. Deux étaient malades, on les frappa quoique moribonds. Un autre semblait par la force de son tempérament résister à toutes ses blessures, on l’attacha à la bouche d’un canon, et ses membres dispersés s’engloutirent sous les flots. Un seul, nommé Sanchez, fut épargné. Il servait de cuisinier aux Pères; les Huguenots le réservent pour le même office.
Trente-neuf seulement avait péri, un quarantième s’offrit pour remplacer Sanchez; il se nommaïit San-Juan et était neven du capitaine. Pendant la traversée, il vit de près les Jésuites et il supplia Azévedo de le reccvoir au nombre des postulants. La promesse lui en avait été faite, il en demande l’accomplissement à Sourie. « Je suis de la Compagnie de Jésus comme ceux qui viennent de mourir, lui dit-il. — Tu n’as pas l'habit des Papistes, répond le corsaire, tu ne mérites pas la mort. » Ces paroles sont pour le jeune homme un trait de lumière. Il y avait encore sur le pont un cadavre de Missionnaire ; San-Juan se revêt de sa soutane toute sanglante, et il apparaît au milieu des bourreaux. Une seconde après, le postulant était martyr .
Quand Sourie débarqua à la Rochelle, il fut désavoué publiquement par la reine de Navare, qui fit mettre en liberté
1 Par un décret à la date du 24 septembre 1742, 1e Souverain-Pontife Renoit XIV a constaté le martyre et la cause du martyre de ces quarante Jésuites. Voici leurs noms, il s’en rencontre quelques-uns qui sont historiques : Azévedo, de Castro, d’Andrada, Alvarès, Ribeiro, Fonseca, Mendez, Escrivan, d’Acosta, F, Alvarez de Covillo, D, Hernandez, Vaena, Antoine Suarès, Conzale-Henriquez, J. Fernandez de Braga, J. Fernandez de Lisbonne, Juan de Mayorca, Delgado, Louis Correa, Em, Rodriguez, Lopez, Picrre Muñoz, Magallanès, Dinys, Gaspard Alvarez, Antoine Hernandez, Pacheco, Pierre de Fontaura, André Gonzalvès, Perez, Antoine Correa, Aimé Vaz, Caldeira, Bacza, Ferdinand Sanchez, Perez Godoï, Zuraire, Juan de Zafra, San-Mardin ct San-Juan, qui prit la j Jace du F. Jean Sanchez,
Sanchez et les matelots survivant au combat; mais Sourie et les hérétiques n’en continuërent pas moins leurs courses contre les Jésuites. Le Saint-Jacques seul avait été atteint. En 1571, les vaisseaux qui portaient les Pères Diaz et François de Castro se virent exposés aux mêmes ennemis. La flotte de Vasconcellos avait erré sur les mers pendant seize mois : elle approchait enfin du Brésil, lorsque, le 13 septembre, quatre galères françaises et un navire anglais lui barrent le passage. Capdeville, le plus fameux des corsaires calvinistes, commandait cette escadre. Vasconcellos donne le signal de l'attaque, le combat s'engage; mais l'amiral est frappé à mort Les marins sentent que, privés de leur chef, il leur est impossible de tenir plus longtemps; ils offrent de se rendre. Comme Sourie, Capdeville s'inquiétait peu de leur vie. {l avait ordre d'être inexorable pour les Jésuites seulement. On égorgea Français de Castro et Diaz, les deux chefs des Missionnaires. Pendant vingt-quatre heures, les autres furent en butte à la cruauté des hérétiques ; enfin ils périrent tous dans les massacres, qu'au nom de la religion réformée Capdeville commanda. Azévedo conduisait au Brésil soixante et onze Pères ou Novices; pas un seul n’'échappa aux Calvinistes.
Traquer sur les mers des prêtres allant porter le bienfait de la civilisation à des barbares ne sera jamais qu'un crime, dont la différence même des cultes ne cherchera pas à atténuer l'impolitique et l'horreur. Le désaveu que, dans un premier sentiment d'indignation, Jeanne d’Albret avait donné, nous croyons que tous les partis le donneraient avec des pensées encore plus généreuses; car tuer les hommes, pour arrêter les idées, a toujours été un mauvais calcul. Le sang généreusement versé pour une cause évoque dans chaque siècle d’autres martyrs. Les Calvinistes avaient donc tort d'organiser ainsi la persécution jusque sur les flots. Leur tort était d'autant moins excusable qu'ils s'adressaient à une société qui, en exigeant de chaeun de ses membres l'obéissance la plus absolue, transformait le martyre en une sorte d'auréole que tous ambitionnaient comme leur récompense céleste.
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protecteur peut devenir une calamité particulière; dans les Ordres rmonastiques il n’en sera jamais ainsi. Lorsqu'ils ont surabondance de vie, ils se renouvellent avec tant de facilité que la mort venue pour cause de religion est un attrait de plus. Les Jésuites avaient assez de courages intelligents à lancer sur la brèche, pour ne pas placer au nombre des désastres ces pertes que la Compagnie enregistrait comme des gloires!. Un homme de plus ou de moins dans le mouvement accompli par elle n'entravait ni le présent ni l'avenir ; c'était un combattant frappé sur le champ de bataille. Les autres serraient leurs rangs, et le Général se gardait bien, à cause de cette mort, de modifier ses dispositions. Dans les armées, on oublie le soldat obscur qui a péri sous le drapeau; chez les Jésuites, on lui consacre un souvenir pieux, des prières et l'hommage de son émulation. Ainsi s'exprime l'abbé Gerbet dans son £'squisse de Rome chrétienne ? : « La Compagnie de Jésus, dit-il, qui a produit en naissant le plus grand des missionnaires, est toujours ambitieuse de répandre en tous lieux son sang pour la foi. Dans l'intérieur des couvents et particulièrement dans celui des Jésuites, on voit des portraits de ces Apôtres, dont le monde a oublié le nom. Tandis que vous traversez les corridors en interrogeant, à droite et à gauche, ces têtes qui vous regardent, votre pensée parcourt tous les pays où la charité a porté la foi. Quelle maison royale aurait une galerie de portraits de famille aussi illustres, si la renommée se mesurait toujours sur l'étendue du dévouement? »
Les Huguenots manquaient leur but, et la preuve ne se fit pas attendre. Ils avaient massacré Azévedo et ses soixante-dix compagnons ; la Mission du Brésil se voyait momentanément interrompue. Ses premiers apôtres avaient vieilli; les uns soupiraient après leur retour en Europe, les autres s’épuisaient dans les agitations d'une existence si laborieuse ; tous parais-
1 Lord Bolingbroke raconte, dans une de ses lettres, qu’un jour, à Rome, il disait au Général des Jésuites, en lui parlant des missions : « C’est très-bien, mais vous w'aurez plus de martyrs; » et que le Général lui répondit, sans s’émouvoir, comme un homme sûr de sou fail : « {bbiamo anche martyri per il murtirio, si bisoqna, »
? Esquisse de Rome chrétienne (4844, Paris), L 1°, page 474,
| saient découragés et irrésolus. Mais à Rome et à Lisbonne, il 1 se rencontrait des jeunes gens que la Foi poussait vers des fl dangers inconnus et qui avaient soif du salut des infidèles. En il 1571, un Provincial avait été égorgé par les corsaires du Calif vinisme; en 1572, un autre Provincial le remplaçait. À Azé- | vedo, mort pour le service de Dieu, succédait le Père Tolosa; il parvint heureusement au Brésil avec treize Jésuites. Tout | aussitôt cette Mission prit un nouvel aspect. il Joseph Anchiéta, de son côté, s'était constitué l'éclaireur et l'avant-garde des Missionnaires. Après avoir évangélisé le littoral et ravivé la Foi chez les Européens qui s'y étaient établis, | Anchiéta se mit à la recherche des sauvages. D'Oultreman, pour | faire comprendre le pieux vagabondage auquel se consacrait le désuite, s’exprime en ces termes naïfs': « Or, bien que le Père Joseph tracassit en divers cartiers du Brasil à la façon de ceux de la Compagnie qui vont quelquefois les cent lieues avant en pays, pour amener les pauvres Barbares près de la mer et là les chréstienner, il aimoit surtout l'itanie pour le profit et la bonne moisson d'âmes qu'il y faisoit. » Les pieds nus, sans autre vêtement qu’une soutane, sa croix et son chapelet suspendus au cou, le bourdon du pélerin et le bréviaire du prêtre à la main, les épaules chargées des ornements indispensables pour le sacrifice des autels, Anchiéta s'acheminait vers l'intérieur des terres. Il pénétrait dans les forêts vierges; il franchissait les fleuves à la nage; il gravissait les montagnes les plus escarpées; il s’enfonçait dans la solitude i] des plaines, affrontant les bêtes fauves et s’abandonnant à la || garde de la Providence. Toutes ces fatigues, tous ces périls n'avaient que Dieu pour témoin; le Jésuite ne les bravait que pour conquérir des âmes. Du plus loin qu'il apercevait un homme, Anchiéta prenait sa course. En vain ses pieds arrosaient-ils de leur sang les rochers et les sables du désert, Anchiéta marchait toujours. Lorsqu'il se trouvait près du sauvage, il étendait ses bras vers lui. Par des pareles pleines de douceur il cherchait à retenir sous l'ombre de la croix dont il faisait
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son étendard de paix. D'autres fois, lorsque les barbares resistaient à ses premières effusions, il se jetait à leurs genoux, il les arrosait de ses larmes, il les pressait contre son cœur, et, par les plus affectueuses démonstrations, il s'efforçait de gagner leur confiance.
Les sauvages ne se rendaient pas compte d’abord de cette abnégation; mais le Jésuite ne se décourageait point. Il s'improvisait leur serviteur, il se livrait à leurs caprices comme un esclave; il les suivait dans leurs courses ; il entrait dans leur familiarité, il s’associait à leurs souffrances, à leurs travaux, à leurs plaisirs. Peu à peu il leur apprenait ce que c’est que Dieu; il leur révélait les lois de la morale universelle; il les préparait à la civilisation après les avoir façonnés au Christianisme. Le Brésil tout entier était le théâtre sur lequel Anchiéta déployait les ardeurs de son zèle; mais au milieu de ces vastes solitudes, il s'en rencontrait une que le Jésuite affectionnait de préférence. C'était la Terre de Pierre, pays si inculte et si rocailleux que les animaux eux-mêmes semblaient le fuir. Anchitta en avait fait son séjour de prédilection, et, en travaillant au salut de cette contrée maudite, il se reposait des autres dangers de son apostolat. Le nom du Père Joseph, les prodiges accomplis par son intercession avaient popularisé au Brésil la Compagnie de Jésus. Les merveilleux effets de sa charité inspirèrent à d'autres Péres 11 pensée de marcher sur les traces d’Anchiéta. Bientôt il n'y eut pas un antre de sauvage qui ne fût visité et béni par un Jésuite.
Le Brésil leur était ouvert; François de Borgia ambitionna d'autres conquêtes. Pierre Menendez, à qui Philippe IL avait ordonné de soumettre la Floride à ses lois, était un capitaine habile, un chrétien fervent. Il savait par expérience que c'est plutôt par l'Evangile que par les armes que l'on adoucit les caractères, que l'on épure les mœurs et que l'on dompte les instincts cruels des Gentils. En acceptant l'emploi auquel le roi d'Espagne le destinait, Menendez mit pour condition que des Jésuites lui seraient adjoints comme auxiliaires pacificateurs. Borgia n'était encore que Vicaire-Général de la Compagnie lorsque la demande de Philippe I lui parvint. Elle fut accueillie.
et les Pères Martinez, Jean Roger et le coadjuteur François de Villaréal prirent la mer à San-Lucar. Le 8 octobre 1566 ils étaient en vue de la Floride; mais l'ignorance des pilotes forçait à reconnaître le point de débarquement. On propose d'envoyer à terre quelques Belges. La férocité des habitants était connue : les Belges déclarent qu'ils n'obéiront que si le Père Martinez les accompagne. Le Jésuite était leur sauvegarde ou leur consolateur. Martinez descend dans la ch:loupe ; à peine a-t-il touché terre qu'une violente tempête s'élève et qu'elle porte le navire jusqu'à Cuba.
Martinez et les neuf Flamands sont abandonnés sur une côte d'où ils ne découvrent aucune trace des Espagnols, aucun vestige humain: Pendant quatre jours, ils attendent le retour du vaisseau; mais n'apercevant pas de voiles à l'horizon. ils s enfoncent dans les terres pour se procurer quelques aliments. Ils remontent un fleuve, et, le Jésuite à leur tête, portant au bout d’une lance l’image du Sauveur, ils pénètrent dans l'île de Tacatucura. Cernés par les naturels du pays, ils sont plongés et tenus dans l'eau jusqu'à ce que le froid ait glacé leur sang. Le Pêre Martinez excite les Flamands à savoir mourir pour Dieu. Les sauvages s'aperçoivent que ses paroles font impression sur les matelots; ils le tuent à coups de massue. Deux Flamands périssent à ses côlés, et les autres, regagnant leur chaloupe, échappent ainsi à la mort.
Cependant Roger et Villaréak arrivaient enfin à la Floride. C’est une contrée bornée à l'occident et au septentrion par des chaînes de montagnes qui la séparent de la Nouvelle-France et du Mexique. Le sol en est riche et fécond, et le fleuve Mississipi, nommé par les Espagnols Rio de Spiritu-Santo, arrose cette terre, où tout semble croître sans culture. En 4512, Jean Ponce de Léon, l'ami de Christophe Colomb, en fit la découverte le jour de Pâques; et il s’en empara au nom du roi d'Espagne. Le Père Roger s'établit à la Caroline, Viilaréal à Téquesta, et ils commencent par élever de grands calvaires, afin de donner au Christ l'investiture de ces régions. Les Espagnols avaient : par leurs cruautés rendu les Floridiens soupçonneux ct malveillants. Il importait de les habituer peu à peu à ne pas confon-
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dre dans le même sentiment de répulsion les missionnaires et les conquérants. Les deux Jésuites se mirent à l'œuvre; bientôt ils purent espérer que leurs soins ne seraient pas improductifs.
Le 12 mars 1568, le Père Ségura partait de San-Lucar, ct, suivi de quelques jeunes coadjuteurs, il venait féconder cette mission. Mais les Floridiens avaient profité du départ de Menendez pour refuser toute espèce de communication avec les Européens. La guerre s'était allumée et la famine se déclarait. Les Espagnols, vaincus, perdirent un grand nombre des leurs; on détruisit les forteresses que Menendez avait construites, et on renversa les croix. Après avoir relevé la citadelle de Sainte-Lucie, où les soldats affamés s'étaient vus dans la nécessité de se manger les uns les autres, les indigènes assiégèrent Saint-Augustin, le dernier fort espagnol resté debout dans la Floride.
Dans cette extrémité, les Jésuites se retirent à la Havane, où Menendez les appelle pour connaître la situation du pays. Ils lui déclarent que cette situation durera tant que les Espagnols, mus par une sordidc avarice, chercheront plutôt à faire des esclaves que des chrétiens de cette nation, qui a toute l'astuce d'un peuple civilisé, sans jouir comme lui des lumières de la raison. Menendez promit de changer cet état de choses, et Ségura retourna en Floride avec ses compagnons. L'année suivante, 1569, les pronostics du Père recevaient une sanglante confirmation. Les Espagnols inventent ou découvrent un complot tramé contre eux; tout-à-coup ils massacrent les caciques de la Caroline. Une nouvelle insurrection éclate, elle rejette de la Floride les Européens et les Jésuites, qui n'avaient point eu le temps de réparer les désastres passés. On expulsait les missionnaires d'une province, leur zèle ne se ralentissait pas pour cela : à l'instant même ils pénétraient dans une autre.
Les Floridiens n’acceptaient de la religion que ce qui ne contrariait pas trop leurs passions. Il ne leur en coûtait pas d’adover un Dieu bon, mais il répugnait à leurs vices d'en faire nn Dieu juste. En cela, le sauvage se trouvait d'accord avec l'impiété eivilisée. L'immortalité de l'âme provoquait leurs doutes,
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car elle faisait naître des craintes, et l'éloquence persuasive du Père écheuait devant cette obstination.
Ce n'étaient pas les seules difficultés. Dans ce pays, où la nature prodigue tant de bienfaits, la disette se faisait sentir; disette factice pour les indigènes, disette trop réelle pour les Espagnols. Poussés par la faim, les soldats se livraient en pleine paix à des déprédatiuns, et les victimes accusaient les Missionnaires de n’avoir'pas assez de force pour protéger leur troupeau. D'un autre côté, les Espagnols voulaient contraindre les Pères à pourvoir aux besoins des conquérants. Les Jésuites étaient un objet de défiance pour les deux camps. Le seul moyen de mettre un terme au soupçon naissant de la proximité des forts était de transporter sur d'autres rives le culte qu'ils avaient eu tant de peine à acclimater.
Conformément à des avis donnés par le frère du cacique d'Axaca, qui au baptême a pris le nom de Louis Vélasquez, Ségura se décide à passer dans cette province. Il consulte les autres Pères dispersés en Floride, et qui rencontraient les mêmes obstacles à leur mission. Ils lui répondirent que le peuple d'Axaca était aussi perfide, aussi vicieux que celui des autres contrévs, et qu'il n’y avait maintenant rien de réalisable de ce côté. Le navire chargé de cette correspondance fait fausse route. Le gouverneur de la Havane pressait Ségura de se rendre à Axaca accompagné de sept Jésuites ; il y arrive à la fin de 1570. La disette et d’horribles maladies régnaient dans cette partie de la Floride. Ségura partage avec les habitants les vivres qu'il apporte. Il essaie par une charité de toutes les heures d’adoucir leurs souffrances, mais le Père nourrissait dans son cœur un chagrin profond. Le néophyte baptisé en Espagne, le frère du cacique était revenu aux usages barbares. Trois Jésuites sont envoyés pour tenter sur lui un dernier effort. Il leur promet de suivre les conseils de Ségura. À peine les trois Pères sont-ils sortis de sa cabane qu’escorté d’une troupe d’Indiens il fond sur eux et les massacre.
Quelques jours après, le renégat est devant Ségura. Sous prétexte d'aller faire du bois, il lui demande les instruments dont les Jésuites se sont pourvus à la Havane. L'artifice était gros-
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sier, mais le Provincial comprend que, comme ses frères, il doit arroser de son sang cette terre ingrate. Sans marquer aucune méfiance, il indique du doigt le lieu où les haches sont déposées. A l'instant même les quatre missionnaires tombent sous les coups de Vélasquez.
Au fond de ces cœurs d'Indiens, il y avait une aversion contre les Européens que le dévouement même des Pères ne pouvait parvenir à dompter. La vengeance la provoquait. Après que Pizarre, Almagro et Fernandez eurent, par la plus audacieuse des conquêtes, pris possession de l'empire des Incas et révélé aux Espagnols les trésors enfouis dans les temples et dans les mines du Pérou, toutes les ambitions, toutes les cupidités de la Péninsule se ruèrent sur cette magnifique proie. Il y eut de monstrueuses trahisons, d’indicibles attentats commis; et c'est au Dominicain Barthélemy de Las Casas, Évêque de Chiappa, que nous empruntons le récit de ces forfaits. Ce moine, dont le nom est une des gloires de l'humanité, écrivait à Chartes- Quint :
« Ce ne fut pas assez pour les Espagnols d'avoir subjugué et réduit en servitude des peuples sur lesquels ni la raison ni la religion ne leur donnaient aucune puissance , ils inventérent toutes sortes de guerres et de supplices contre ces nations qui ne leur avaient fait que du bien. Non contents de leur ôter la liberté, et de leur enlever toutes leurs richesses, ils les tuaient et les égorgeaient de sang-froid et uniquement pour se divertir. Tantôt ils faisaient des gageures à qui fendrait plus adroitement d'un coup de sabre un Indien en deux, ou à qui lui abattrait mieux la tête ; tantôt ils éventraient les femmes enceintes, ils arrachaient à d’autres leurs enfants à la mamelle; ils leur écrasaient la tête contre les murs ou contre les pierres, ou les jetaient dans la rivière. Lorsqu'ils tombaient dans l’eau, ils leur criaient en riant et en se moquant : Nage, mon petit, nage.
Quelquefois ils passaient les femmes et leurs enfants au fil de
.‘ Le mémoire de Las Casas fut adressé à l'Empereur sous le titre de : Destruction des Indes par les Espagnols. On accuse l’auteur d’exagération, et d’avoir, dans l'intérêt de sa cause , attribué aux Espagnols en général ce qui n’était que le crime de quelques particuliers, (Note de l'éditeur.)
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