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l'épée. Ils dressaient des gibets longs et bas, auxquels ils les attachaient au nombre de treize, en l'honneur, disaient-ils, de Notre-Seigneur et de ses douze Apôtres; de façon que leurs pieds touchaient presque à terre. Alors allumant du feu dessous, ils les brülaient ainsi tout vifs. C’étaient principalement les caciques et les seigneurs du pays qu'ils traitaient de cette manière. D'autres fois ils préparaient certains grils avec de grandes perches et ils les faisaient griller dessus à petit feu. Je vis une fois brûler et rôtir ainsi quatre ou cinq seigneurs du pays, outre deux ou trois autres grils qu'ils avaient garnis de la même façon; et, comme ces infortunés jetaient de grands cris le capitaine espagnol, que ce bruit empèchait de dormir, ordonna qu'on les étranglàt. Mais le sergent, plus inhumain que le bourreau qui les brülait, l'en empècha, et leur ayant mis des bäillons, il attisa lui-même le feu jusqu'à ce qu'ils fussent entièrement rôtis.
» En un seul jour ayant assemblé cinq cents caciques, ils les conduisirent à la place de la ville, où ils eurent tous la tête tranchée. Cette barbarie ayant fait fuir le reste des Indiens dans les montagnes, les Espagnols y envoyèrent des troupes qui en massacrèrent quatre mille et en précipitèrent sept cents du haut des rochers, de sorte qu'on voyait en l'air une nuée d'Indiens qui, en tombant, furent brisés en mille pièces. Quand ils allaient faire la guerre, ils emmenaient souvent avec eux dix à vingt mille Indiens ; et, pour s’épargner la peine de les nourrir, ils leur donnaient à manger leurs compatriotes prisonniers, de manière qu’on voyait dans leur camp des boucheries de chair humaine où l’on tuait et rôtissait en leur présence des enfants. Ils tuaient les hommes pour en avoir seulement les pieds et les mains, comme élant les morceaux les plus délicats.
» À l'égard de ceux qu'on faisait esclaves et qu'on transportait dans d’autres pays, ils n'avaient pas même cette exécrable uourriture ; aussi mouraient-ils presque tous de faim par l’avarice des “rmateurs. Îls périssaient en si grand nombre, qu'un vaisseau “nant des îles Lucayes à l'île Espagnole (qu'on a depuis appelée Saint-Domingue), laquelle en est à soixante-dix lieues, y était arrivé sans boussole. Il se conduisait seulement à
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Afin de se livrer à tant de cruautés, les Européens s’étayaient de l'autorité du Dieu mort pour tous. La Religion n'avait été qu'un prétexte, mais, dans le cœur des Péruviens, e’était la Religion qu'ils devaient accuser, et ils l'accusaient. Phinppe Il sentit que, pour éterniser sa domination sur un pays dont le nom même était synonyme de richesse, il fallait apprendre aux indigènes à aimer l'Evangile. Dans l'espoir de faire triompher son systéme d'occupation, il demanda des Jésuites à François de Borgia *. Huit Pères étaient disponibles ; Jérôme Portillo est nommé chef de cette future mission ; il part avec des ordres précis émanés du roi. À la fin de mars 1568, le vaisseau, qui avait échappé aux croiseurs calvinistes et aux tempêtes, déposait les Missionnaires sur la rade de Callao, à six milles de Lima.
Le nom de la Compagnie de Jésus avait souvent retenti au Pérou ; celui de François Xavier y était béni par toutes les bouches. À ce nom les victimes se flattaient de voir briller des jours moins sanglants. Portillo avait rêvé le martyre : la cordiale réception qui lui est faite contrarie ses secrètes espérances, mais elle l’excite à profiter des dispositions qu’il remarque. Une Eglise et un Collége sont fondés. C'était le roi d'Espagne et les habitants de Lima qui en faisaient volontairement les frais. Dans un pays où le luxe n'était qu'une conséquence naturelle des mœurs, cette Eglise et ce Collége furent construits sur des proportions magnifiques. Le Père Jacques Bracamonte en devint le premier recteur.
Pendant ce temps, les Jésuites embrassaient tous les ministéres : l'enseignement, le catéchisme aux Indiens, la prédication aux Espagnols, l'administration des sacrements et la visite des hospices. Portillo était doué d’une éloquence qui frappait les masses, la foule accourait des villes voisines pour recueillir ses paroles. Le Père Louis Lopez évangélisait les nègres ; il leur äpprenait à supporter avec patience les travaux de l'esclavage. D’autres Jésuites formaient les enfants à la piété; ils imstituaient
! Les rois d'Espagne avaient déjà envoyé des Missionnaires au Pérou et au Mexique, C’étaient des Dominicains, des Franciscains et des Augustin,
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une Congrégation de jeunes nobles, afin que, de toutes les hiérarchies sociales, la Foi pût faire une société de frères. La capitale était conquise. François de Tolède, vice-roi du Pérou, veut que l’on répande dans le reste de l'empire cet amour de la paix et du travail que ses armes ne peuvent imposer. En 1569, douze nouveaux Pères sont destinés par Borgia à la mission du Pérou ; ils arrivent. Le lendemain, Alphonse Barséna, que les Péruviens reconnaissants ont surnommé leur Apôtre, annonce dans la langue des Incas les vérités éternelles.
Les voyages maritimes étaient longs; pour les abréger, les Jésuites étudiaient l’idiome des nations auxquelles ils portaient la bonne nouvelle du salut. Quand ils prenaient terre, ils se trouvaient, au grand étonnement des indigènes, en état de converser avec eux. :
Jérôme Loaysa, de l’ordre de Saint-Dominique, était archevêque de Lima : l'introduction de la Compagnie dans un pays où les Frères-Prêcheurs exerçaient l'omnipotence effraya d'abord le Prélat; mais quand les Dominicains les virent à
l'œuvre, toute rivalité disparut ; il ne subsista plus qu'une sainte:
émulation. Selon leur mode de propager la Foi, les Jésuites s'étaient rapidement dispersés dans les régions les plus reculées. La métropole était soumise à la loi du Christ; ils cherchaient à conquérir les extrémités, afin que les provinces du centre ne pussent pas résister à l'élan qui :leur serait communiqué de tous les points environnants. Cette stratégie chrétienne produisait de merveilleux résultats. Cusco, l'ancienne capitale des Incas, offrait, en 1571, à la Compagnie un palais nommé Amarocanaa, c'est-à-dire la maison des serpents. Un Collége s’y établissait ; un autre était fondé dans la ville de La Paz 1. Les Evêques de tous les diocèses sollicitaient les Pères pour les aider à supporter le fardeau des âmes; à leur voix, les Pères accouraient. Lopez de Solis, archevêque de Quito, leur confiait la direction de son séminaire, et pour consacrer à jamais ceite œuvre, il s'exprimait ainsi dans l'acte de fondation :
1 Outre les colléges établis en diverses villes du Pérou pour les enfants des Es-
pagnols, les Jesuites ouvrirent celui de Cercado uniquement pour les jeunes 1ndiens,
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« Alin que ce monument dont nous espérons un grand service et un grand bien pour notre diocèse, puisse atteindre cette fin, il est nécessaire que les sujets qui seront chargés de sa direction soient des hommes d'une vie très-exemplaire, d'une grande capacité dans les lettres, et d'une longue expérience dans l'art d'élever et de former la jeunesse. C'est pourquoi, ayant pris l'avis de la chancellerie royale, et reçu le consentement ou plutôt écouté les instances du vénérable chapitre de notre cathédrale, nous avons résolu de confier et d'abandonner ce séminaire à la Compagnie de Jésus, vu que les prêtres de cette Compagnie réunissent les qualités ci-dessus” indiquées. Dans cette détermination, nous ne faisons qu'imiter l'exemple des Souverains-Pontifes qui lui ont confié les séminaires les plus illustres que l'on connaisse aujourd'hui dans l'Eglise; savoir, le Séminaire Romain, le (ollége Germanique, le Collège Anglais et le Collége Grec; exemple qui a été suivi par un grand nombre de Prélats, de Princes et de villes, comme il est arrivé tout récemment à Séville, à Lisbonne et à Valladolid, où des Colléges ont été fondés et confiés à la Compagnie de Jésus. La sainte Congrégation, interprète du Concile de Trente, dans ses réponses et ses interprétations, a ordonné et suggéré que partout où l’on pourrait obtenir les Pères de la Compagnie de Jésus, on devait leur confier les études et la direction des séminaires, vu les fruits précieux qu’on a recueillis et qu'on recueille encore tous les jours dans les établissements dont ils sont chargés. .…. En conséquence, nous ordonnons et commandons qu'aussi longtemps que les supérieurs de la Compagnie de Jésus voudront nous accorder à nous et à notre diocèse, la faveur de conserver le gouvernement de cet établissement, personne ne cherche à le retirer de leurs mains. Par le Sang précieux de Notre-Scigneur Jésus-Christ, et par l'amour dont nous leur avons donné plus d’une preuve signalée, nous prions et conjurons les mêmes supérieurs de la Compagnie de Jésus de ne jamais se décharger du soin de ce Séminaire. »
C'était en de pareils termes d'estime et d'affection que les Prélats du Nouveau-Monde exprimaient leur reconnaissance aux
enfants de saint Ignace. Afin de ne pas ètre pris au dépourvu, le Provincial du Péron, devenu le conseiller du vice-roi, introduit dans la Société de nouvelles recrues, qu'il lance sans études préalables au milieu des Péruviens. D'autres reproches sont adressés à son administration intérieure. Barthélemy Fernandez et d'autres Jésuites l'accusent de remplir la Province d’indigènes et même de métis. De graves difficaltés s'étaient élevées entre les Evèques et les moines, qui, après avoir accepté la direction de quelques paroisses, ne voulaient plus se soumettre à l'autorité de l'Ordinaire. Pour éviter ces différends, les Jésuites refusent de se charger des fonctions curiales ; mais Portillo, sans tenir compte de cette réserve, permet qu'on nomme curés des Profës de l'Ordre. Il expose ainsi la Compagnie à voir raviver sous son nom des querelles auxquelles les Evêques et les magistrats civils prenaient une part active. Portillo fut révoqué; et ce débat, qui n'avait jamais franchi l'enceinte de la Maison-Professe, se vit étouffé par le mouvement catholique que l'on développait au dehors.
Les succès obtenus par la Société au Pérou, l'habileté avec laquelle ses Missionnaires maniaient les esprits d’une nation encore fière, après avoir été si riche et si honorée, excitent les autres peuples de l'Amérique à demander des Jésuites. Philipppe IT se fait l'organe de ses sujets, et Borgia écrit au Père Pédro Sanchez, recteu: du Collége d’Alcala, de partir pour Je Mexique avec douze compagnons. Au mois de juin 1572, ils touchent à la Vera-Cruz; ils y laissent des souvenirs du Christianisme. À la Puebla-de-los-Angeles, ils sont reçus comme des bienfaiteurs; on veut les retenir dans ces deux cités, mais les ordres de Borgia sont formels. Mexico est leur destination, ils s’y rendent ; puis, sans attendre d’être remis des fatigues de la traversée, ils se dispersent dans la capitale et dans les campagnes. Les regnicoles, les nègres surtout, les nègres dont l'Es'agne faisait un bétail, sont appelés à recueillir le bienfait de l'Evangile. Afin d'étendre le succès de leur entreprise, tout en la consolidant, les Jésuites ouvrirent, dès 1573, le Collége des saints Apôtres. L’affluence des élèves fut si grande, qu'il fallut bientôt créer trois nouveaux établissements, sous l'invo-
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cation de saint Michel, de saint Bernard et de saint Grégoire. Plus tard ils furent réunis dans deux maisons. La premiére, connue sous je nom de Collége de Saint-lldephonse, était réservée aux Européens; elle comptait trois cents jeunes gens, ct devint une pépinière de prètres et d'Evêques. La seconde, le sé minaire de Saint-Grégoire, s’ouvrait aux indigènes exelusivement. Les Jésuites poursuivaient leur idée d'un clergé national; ils recueillaient dans leurs diverses missions les néophytes les plus intelligents ; ils les façonnaient sous leurs yeux aux devoirs du sacerdoce, puis après une éducation aussi large que complète, ces prêtres nouvezux allaient administrer les paroisses 1.
Aux Moluques, l'œuvre de François Xavier se continuait ; car, au milieu de tous ces mondes qu'il fallait instruire, et de l'ancien dont la régénération était entreprise, les Jésuites n'oubliaient pas leur premier troupeau. Celui des Moluques était sans cesse exposé au danger. Îl y avait dans ces différents archipels une infinité de petites îles; chacune était gouvernée par un prince particulier. Les unes avaient embrassé le Christianisme, les autres suivaient la loi de Mahomet ou les superstitions de leurs ancêtres. Le roi de Ternate était le plus puissant souverain des Moluques, et, à son instigation, Îles Mahométans ne cessaient de persécuter les Chrétiens. Selon la politique du roi de Ternate, tourmenter les disciples du Christ, c'était se protéger contre les armes portugaises et affaiblir l'influence des Jésuites. En 1565, les soldats europééns perdent leurs deux chefs. Les Mahométans profitent de cette double mort ; ils mettent le siége devant la ville principale des Catholiques. Le Père Emmanuel Lopez s’y était renfermé ; l'ennemi s’en rend maître, il dévaste les villages chrétiens, brûle les églises, brise les croix, et chasse les Partugais du territoire d'Amboine.
Le vainqueur faisait appel à l'apostasie, les jeunes néophytes répondent par le sacrifice de leurs jours; ils meurent avee le courage des Chrétiens de la primitive Eglise. Trois années s’écoulèrent dans ces luttes sanglantes; mais vers le mois de juin 1568, une flotte, commandée par (Gronsalve Pereira, mouille
4 Alegre, Histoire du Merique, LAS p.78.
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