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l'Université de Paris. De cet interrogatoire les universitaires et le Parlement ne prennent que ce qui coïncide avec leurs préoccupations. Chastel avoue qu'il est élève d'un Jésuite ; l'Ordre entier est à l'instant même solidaire de son crime. Au dire de Cayet, du président de Thou, de L'Estoile et de Sully, tous hostiles à l'institut, Chastel disculpa formellement le Père Guéret ainsi que les Jésuites; il soutint dans les tourments et jusqu'à la mort que seul il avait conçu l'attentat, que seul il l’avait exécuté pour sauver son âme. L'Université et le Parlement ne s'arrêtent point à ces déclarations : Chastel a suivi les leçons d'un Jésuite, cela suffit pour les punir tous. Il étudiait à l'Université sous les maîtres qui avaient décidé que « Jacques Clément, en tuant Henri III, ne s'était rendu coupable d'aucun péché; » l'inconséquence de la haine ne leur laisse pas entrevoir qu'incririner sans preuves le Père Guéret, c’est s’accuser eux-mêmes ; tout sourit à leur vengeance, il faut qu’ils perdent à jamais leurs rivaux.
. L’assassin n'avait rien révélé. « Sur l'occasion, dit Hurault de Chiverny, chancelier de France à cette époque !, que Jean Chastel avoit étudié quelques années au Collége des Jésuites, et que les premiers du Parlement leur vouloierit mal d'assez longtemps, ne cherchant qu'un prétexte pour ruiner cette Soviété, trouvant celui-ci plausible à tout le monde, ils ordonnèrent et commirent quelques-uns d’entre eux qui étoient leurs vrais ennemis pour aller chercher et fouiller partout dans le Collège de Clermont, où ils trouvérent véritablement, ou peut-être supposèrent, ainsi que quelques-uns l'ont cru, certains écrits particuliers contre la dignité des rois et quelques mémoires contre le feu Roi Henri III.
» Le Parlement, continue le chef de la justice, fit arrêter les Jésuites et les fit amener dans la Conciergerie, faisant crrêter tons les autres Jésuites dans le Collége de Clermont ; et par après, ajoutant à l'arrêt de Chastel, ordonna que tous les Jésuites par= tiroient dans trois jours de Paris, et quinze jours après de tout le royaume, sur peine, ledit temps passé, d'être tous pendus. »
CHAP. NII — HISTOIRE
! Mémoires de Chiverny, . au.
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Par une de ces monstruosités qu'on ne rencontre que trop souvent dans l’histoire, le Parlement, juge, partie et complice de la Société de Jésus, prononçait son arrêt avant d'avoir eu le temps matériel d'examiner la cause, avant même d'avoir interrogé les Jésuites. Le 27 décembre, Chastel frappa le roi; le 29, il fut écartelé. Ce jour-là, Dollé, l’un des avocats plaidant contre les Pères, acceptait l'office d’inquisiteur. Sans autre mission que celle dont l'Université l'investissait, il fouillait dans les papiers de l'Ordre et apposait les scellés au nom du Parlement. Les avocats ont toujours eu charge de calommier l'adversaire du client qui les paie; mais c'est peut-être la premiére fois qu’on en voit un s'improviser l’exécuteur des basses œuvres d’une cour judiciaire. Au milieu de ses perquisitions, Dollé saisit un libelle manuscrit sorti de la plume du Père Jean Guignard, bibliothécaire de la maison, ou tout au moins copié par lui. Ce libelle datait de l'année 1589; il y était dit en parlant de Henri, roi de Navarre : « L’appellerons-nous un Néron, Sardanapale de France, un renard de Béarn? » Il y était enseigné « que la couronne de France pouvait et devait être transférée à une autre famille que celle des Bourbons; que le Béarnais, ores que converti à la Foi catholique, serait traité plus doucement qu'il ne méritait si on lui donnait la couronne monacale en quelque couvent bien réformé pour y faire pénitence; que si on ne peut le déposer sans guerre, qu'on guerroye; si on ne peut faire la guerre, qu'on le fasse mourir !. »
Cette triste doctrine était en 1589 dans toutes les bouches; le Parlement la proclamait, l'Université la posait en dogme; le Jésuite Guignard avait eu tort de s’y associer : ses complices lui firent cruellement expier ce tort. Ils n'avaient pu réussir à renverser le trône de Henri IV; ils résolurent de se servir de leur fidélité de fraîche date pour exterminer les Jésuites. Cet écrit remontait à près de cinq années, l'amnistie accordée par le roi le couvrait aussi bien que son auteur; mais Henri IV, en monarque prévoyant , avait ordonné, sous peine de mort, de ne conserver aucun livre, aucun pamphlet apologétique de
t D'Argentré, dodeur de Sorbonne, Collect. judic., {. 11, p.525.
da gene
la Ligue. Il avait fait lacérer les registres du Parlement, afin que la postérité ne pût apprendre l'histoire qu'au point de vue de son triomphe et de celui de sa dynastie. Les Ligueurs, passés dans un autre camp, brûlaient de lui donner des gages : il fallait rassurer les Protestants sur cet enthousiasme parlementaire dont ils n'osaient pas rechercher la cause secrète. Les Huguenots n'auraient pas condamné à mort le Père Guignard et flétri la Compagnie de Jésus pour un crime périmé, pour un forfait sans preuves, et que tous les Ligueurs avaient imité. Le Parlement, l’allié des Jésuites pendant la guerre civile; le Parlement, comme tous ceux dont la défection est un acte de Jâcheté, une trahison ou un calcul, se montra plus implacable que les amis de Henri IV eux-mêmes.
L'arrêt d’expulsion était prononcé de colère; mais, pour frapper l'esprit du peuple ct attacher le nom des Jésuites à un attentat, on voulut que le sang d’un membre de la Compagnie se mêlât à celui de Chastcel, afin de confondre dans un anathème commun et le régicide et l'instigateur. Le 7 janvier 1595, le Père Guignard comparut devant la cour du Parlement, avec le Père Guéret. Torturé, Guignard n’avaitrien avoué ; le procureur-
‘11 y a dans les archives du Gesü, à Rome, un manuscrit aulographe du Père Guéret : c’est la relation de son intcerrogatoire et de son supplice; nous en reproduisons le passage suivant; le Père Guéret se sert de la troisième personne pour raconter, et c’est lui qu'il désigne par la lettre initiale N.
« Cela dict: N. fut mené par le concierge au Jieu où on baïille la question, où il demeura longtemps pendant que messieurs délibérèrent, et contempla tant de sortes d'instruments préparez avec les ministres attendant le commandement. Toutefois enfin, il n’eut d'autre mal que la grande appréhension, et fut ramené en prison, en laquelle il demeura consolant et instruisant quatre ou cinq criminels. Se retrouvant audit cartel jusqu’au 7° jour de janvier 4555, qu’estoit sobbmedi, auquel sur les onze heures fut appelé par messieurs et mené tout droit en la tour où l'on baille la question, auquel lieu étoient assis quatre conseillers de la Cour avec le greffier et quelques aultres, ledit N, assis sur la sellette, fut de rechef interrogé comme devant sans rien adjouter, et la réponse aussi de meisme. Le plus ancien d'iceux qui faisvient l’interrogat, ayant fini, dist que, nonobstant, la Cour ordonne que N. auroit la question, Lors le dict N. se mit à genoux et fit une briefve prière ; puis, <e remeltant sur la sellette, se déchaussa, ne voulant accepter ce service des ministres de justice qui se présentèrent, disant qu'il étuit accoutumé de se servir lui-meisine.
» Pendant que la question se donnoit de deux coings et demy (qui est une des plus grandes), N. se recommandoit à Dieu, se souvenant de la Passion de Notre-Scigneur, ct disoit quelques oraisons mentales et vocales, lesquelles furent interrompues par quelque semonce de dire la vérité faicte par ledict consciller, auquel N. respondit qu’il avoit dicte et qu’il ne mentiroit point pour évader lous les tourmeuts du monde; qu’ils fissent ce que Dieu leur permetloit, estant en leur puis-
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général s'était contenté de requérir le bannissement, ct, raconte L'Estoile , « il y a grande apparence que si le Jésuite ne fût pas venu à mauvaise heure, comme on dit, il en auroit été quitte pour cela. » Mais cela n’eût pas offert satisfaction à l'Université et au Parlement. Malgré les réquisitions de l’accusateur, que les magistrats chargés d'appliquer la peine cherchent toujours à modérer, la cour « ordonna que le Jésuite serait pendu en place de Grève, et que son corps serait réduit et consumé en cendres. ». Le même jour cet arrèt fut exécuté.
« Une chose notable, ajoute L'Estoile ?, c'est que les juges qui condammèrent Guignard parce que Louis Masure, ennemi déclaré des Jésuites et député par la cour, avoit trouvé des anciens écrits de ce Jésuite, ces mêmes juges étoient pour la plupart ceux qui avoient assisté au jugement de l'arrêt. donné contre le feu Roi l'an 1589, qui est une chose étrange #. ».
Guignurd, au témoignage de L’Estoile, était. venu à mauvaise heure, c’est-à-dire il se voyait livré en holocauste à de honteuses passions; mais dans ce suprême moment la dignité de son innocence ne l'abandonna pas plus que le courage. Il parut au milieu des bourreaux calme et résigné, pensant peutêtre avec Sénèque que l'injustice déshonore celui qui la commet et non pas celui qui la souffre 4. « Guignard étant conduit au supplice, ainsi s'exprime L'Estoile $, soutint qu'il avoit toujours été d'avis de prier Dieu pour Sa Majesté; il ne voulut jamais crier merci au Roi, disant que, depuis qu'il s’étoit converti, sance. Durant ce temps, l’un des aulires conscillers sanglolta deux ou trois fois du
profond du cœur en +igne de compassion, L'action fluie ct ces messieurs retirez, les ministres de justice défaisants leurs cordages earent bien de la peine, disant que
leur instrument sembioit être excon munié, et den andant pardon à N. qu’ils disoient reconnoltre innocent.
» Et defaict, ledict N. ressentit plus de mal lors et apiè. qu’il n'avoit durant le supplice, lequel ne lui sembla long, et lequel fini fut ramené en prison, où il demeura jusqu'au 10 du mois, qu’il fut délivré avec six aultres du meisme ordre, »
t Journal de Henri IP,t. 11, p.154.
2 Journal de Henri IVP,1, n.
3 Sismondi juge encore plus sévèrement la conduite du Parlement à l'égard des Jésuiles. « Ce n’était pas seulement, dit écrivain protestant, une scanduleuse ini. quité ; c'élait un grand acte de ldcheté politique (Histoire des Français, !. XXI, p. 323).
4 Seneca, in Prop. philosoph.
s Journal de Henri IF”, 1 111, p. 409,
il ne l'avoit jamais oublié au Memento de la messe. Étant venu au lieu du supplice, dit qu'il mouroit innocent, et néanmoins ne laissa d'exhorter le peuple à l'obéissance du Roi ct révérence au magistrat; mais il fit une prière tout haut pour Sa Majesté, à ce qu'il pleust à Dieu lui donner son Saint-Esprit et le confirmer en la Religion catholique qu'il avoit embrassée; puis pria le peuple de prier Dieu pour les Jésuites et n'ajouter foi légèrement aux faux rapports qu'on faisoit courir d'eux; qu'ils n'étoient pas assassins des rois, comme on vouloit le faire entendre, ni fauteurs de telles gens qu'ils détestoient, et que jamais les Jésuites n'avoient procuré ni approuvé la mort de roi quelconque. Ce furent ses dernières paroles avant de monter l'échelle. »
Les vengeances de l’Université et du Parlement n'étaient pas encore assouvies. Un monument s'éleva pour éterniser, sur les ruines mêmes de la maison de Jean Chastel, la satisfaction accordée à une haine si persévérante. Le Parlement arrêta qu'une pyramide serait construite en face du Palais; des inscriptions furent gravées sur les quatre faces; on y lisait l'arrêt de condamnation de Chastel et des Jésuites, et ces paroles, dont les autres ne sont que le commentaire affaibli :
« Un parricide détestable, imbu de l’hérésie pestilentieuse de cette très-pernicieuse secte, laquelle depuis peu, couvrant les plus abominables forfaits du voile de la piété, a enseigné publiquement à tuer les rois, les oints du Seigngur, et les images vivantes de Sa Majesté, entreprit d’assassiner Henri IV. »
Le dimanche 8 janvier 1595, les Jésuites, obéissant à un arrêt de proscription qui, selon le célèbre mstorien Muratori!, « parut injuste à tous les gens de bien, » sortirent de Paris au nombre de trente-sept. Ils se dirigèrent sur la Lorraine. Deux jours après, le Père Guéret était banni du royaume. Le Parlement lui-même n'avait pas découvert de charges suffisantes pour colorer d’un spécieux prétexte la mort du professeur de Chastel ; mais cette cour de justice ne rougit pas d'hériter de ceux qu'elle assassinait ou qu'elle proscrivait. « En cette sorte,
1 Annales d'Italie, année 1594,
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LE LA COMPAGNIE DE JESUS. ByÉ
dit le chancelier de Chiverny!, les Jésuites furent chassés de Paris, non sans grand étonnement de beaucoup et regrets de plusieurs. Messieurs du Parlement confisquérent les biens des Jésuites, et, après avoir saisi et disposé de tout, ils firent édifier une très-belle pyramide de pierre, le tout aux dépens des biens desdits Jésuites, dont lesdits sieurs du Parlement ont taujours disposé tant qu'ils ont été hors de Paris. »
Ceux qui avaient prononcé l'arrêt despoliation dépouillaient les victimes ; ils s'enrichissaient de ce butin de l'opprobre judiciaire. L'Estoile raconte? : « La bibliothèque des Jésuites, qui étoit ample et belle, fut exposée au pillage jusqu'aux revendeurs et plus piètres frippiers de l’Université. On disoit qu'on y avoit trouvé plusieurs papiers et escrits contre le Roi, desquels messieurs les revisiteurs ne firent si bien leur proufit que des bons livres græcs et latins qui furent jugés de bonne prise à Ja requête de messieurs les gens du Roy, qui s'en accommodérent les premiers selon leurs conclusions, et après, les autres, chacun selon son mérite et qualité. »
En confirmation de ce que L’Estoile avance, nous lisons dans un vieux manuscrit tiré des archives de la Compagnie de Jésus :
« Nos Pères n’étoient pas encore sortis du dict collège &e Paris, quand déjà, en leur présence, on dissipoit leurs biens; et toutes fois, pour garder comme quelque forme de justice, on dressa l'inventaire de ce qu’on vouleut ; et furent publiquement vendus quelques bleds, vins, livres et autres meubles. Les larcins étoient si notoires, que Doron, premier greffier de la cour, commis à la dicte vente, fut constitué prisennier pour ses malversations en cet endroit ; toutes fois il ne tint pas long-temps prison. Les plus beaux meubles que nous eussions au dict collège estoient grande quantité de toutes sortes de livres, au nombre de dix-huit ou vingt, mille, divisés en cinq ou six librairies (bibliothèques), entre lesquels estoient ceux de feu M. Budée, que nous avions eus du don de M. le président de Saint-André. Ores il se peut dire que c’estoit la plus accomplie librairie de Paris, et peut-être de France. De si grand nombre de livres
t Memoires de Chiverny. p. 994.
? Journal de Henri 1,11, p. 153
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très-rares, ne se trouve en l'inventaire avoir esté vendu que pour environ sept cents escus; et a esté recognu très-assurément que toutes les nuicts sortoient du collége crocheteurs chargés de livres, et tirant çà et là aux diverses maisons dv la ville. »
Ce pillage ne satisfit point toutes les cupidités universitaires et parlementaires; elles s'étaient approprié la bibliothèque des Jésuites, il fallait procéder à la distribution de leurs biens. L'arrêt de bannissement déeidait qu'ils seraient employés en œuvres pies. Ces œuvres pies se résumérent, selon le vieux manuserit, en pensions accordées aux Calvinistes. On poussa même plus loin le cynisme : Baugrand et Gosselin, deux prédicants renommés ; Passerat, le Cicéron universitaire et d'autres ennemis des Jésuites, s'installérent dans leur maison *; ee fut pour eux une épave dont ju s'emparèrent sous les yeux du Parlement.
La Ligue était dissoute par le fait de l'abjuration de Henri IV : les uns faisaient acheter le plus cher possible leur fidélité future; les autres, en plus petit nombre, se retiraient dans leurs demeures, ne sollicitant rien du roi pour l'avoir combattu. Les ducs de Mayenne et de Guise, Nemours, Montpensier, Villars, Brissae, le duc de Mercœur lui-même, imposèrent leurs conditions, qui furent toutes acceptées, toutes loyalement tenues. Hs avaient entrepris la guerre pour l'accomplissement d'un grand devoir; ils vendaient la paix comme une denrée qui s'impose sur les marchés. Les partis s’usent vite, en France surtout. Quand la lassitude arrive, on voit toujours Jeurs sommités se préparer sous le règne de l'ennemi de la veille les eompensations, qu’elles oublient de partager avec les hommes obscurs qui firent leur force. Henri IV avait le tarif de ces consciences , il régla son compte avec elles ; mais il ne lui fut pas aussi aisé de capter la confiance des orateurs de la Ligue, ou de les rallier par la perspective des honneurs ecclésiastiques.
Ces hommes, que le danger avait aguerris au martyre, et qui espéraient ailleurs que sur la terre la récompense de leurs
1 Passerat y mourut en 1602,
combats, ne demandérent rien au roi non réconcilié avec l'Eglise. Quelques-uns moururent atteints de folic; d'autres, comme Claude de Sainctes, évèque d'Evreux, expirérent dans les cachots. La plupart prirent la route de l'exil, se plongérent dans les cloîtres ou s'isolérent du monde. Gilbert Gencbrard, nommé archevêque d'Aix, pouvait faire confirmer ce titre par le roi; il y renonça. Le Cordelier Feuardent, orateur à la parole véhémente, s'ensevelit dans son couvent. Guillaume Roze, qui aux Etats de Paris a ruiné les espérances de Philippe IT en proclamant la loi salique , Guillaunte Roze rentre à Senlis, et c'est le seul qui élévera la voix pour déclarer que les Catholiques ont sagement agi. Afin de laisser à Henri IV le temps de calmer les esprits, les autres endürent sans récriminations les outrages dont les Calvinistes, et les Ligucurs nouveaux alliés de l’hérésie, prennent à tâche de les accabler. Ils eurent la dignité du silence, la plus difficile au cœur de l'homme politique.
Révolutionnaires dans la bonne acception du mot, ils ne semérent pas le mal pour récolter le crime; ils'accomplirent ce que les insurrections n’ont jamais osé tenter. Après dix ans de lutte, ils restèrent ce qu'ils étaient lorsque la Sainte-Union se forma. Ils y étaient entrés catholiques, ils en sortirent catholiques. C'est la seule révolution qui n’a jamais vu modifier sa cause première, et qui a voulu à la fin ce qu’elle exigeait au commencement. Quand les hommes qui ont jeté le désordre dans l'opinion et dans les propriétés sont gorgés de richesses, comblés d'honneurs, ou désenchantés par le contact des passions si mobiles du peuple, ils reviennent, sous une main qui les corrompt en les flattant, au point d’où ils étaient partis. Ils ont pitié de leur fanatisme d'un jour; ils sacrifient les chimères de la liberté, que l'ambition ou l'indigence leur fit exalter ; puis ils s’effraient au rom seul de la divinité qu'ils intronisérent. Ils reculent, parce qu'à leur tour ils aspirent à Posséder et à jouir. Les prédicateurs de la Ligue avaient cu de ces entraînements funestes qui sont le partage de toutes les factions; mais , forts du principe qui avait fait leur puissance ils se vouérent à l'obscurité quand ce même principe triompha.
978 CHAP. NII. — HISTOIRE
L'unité catholique avait remporté la victoire, Henri IV la proclamait ; ils se crurent assez payés de leurs dangers passés. Alors, léguant aux révolutionnaires futurs un exemple qu'aucun d'eux n'imitera , ils montrérent , en s’isolant, en se dépouillant même de leurs espérances, que ce n'était pas l'ambition et la cupidité, mais la Foi qui les avait fait combattre.
Le bannissement des Jésuites, auquel Henri IV resta complétement étranger et qu’il ne sanctionna par aucun édit, — car, en s’associant aux colères des Dévoyés de l'Eglise, aux vengeances du Parlement et de l'Université, il sapait par la base ses heureux projets de conciliation, — ce bannissement n'était qu’une pierre d'attente pour les Huguenots. De concert avec le Parlement et l'Université, ils avaient expulsé de France ceux qu'ils nommaïient les satellites du Saint-Siège ; il fallait lancer la monarchie sur une pente encore plus périlleuse. Henri IV était revenu à la foi de ses pères avec une sincérité dont les preuves ne manqueront pas dans cette histoire. Les Huguenots , vainqueurs par lui, se révélaient exigeants comme toutes les sectes’, et ils lui écrivaient * : « Ne doutez pas qu’en vous faisant catholique vous ne couriez à votre ruine , et qu’en abandonnant le parti des Réformés ils ne vous abandonnent aussi. » À l'assemblée de Sainte-Foi, ils essaient de réaliser leur menace, et dans leur chimère républicaine, qu'ils ont toujours poursuivie jusqu'en 1793, ils arrêtent ? « qu'il sera établi un conseil politique en chaque province ; que ces conseils pourront faire saisir les deniers royaux entre les mains des receveufs, pour le paiement des garnisons, et qu'ils établiront des subsides et des péages dans les lieux où il n'y a point d'élection. » À Saumur, une autre assemblée se réunit. Elle exige des chambres mi-parties et la liberté du culte public dans tout le royaume sans distinction. Cette assemblée allait devenir factieuse. Henri IV aimait , craignait et voulait ménager les Calvinistes. Afin de légitimer, au moins en apparence, leur synode de Saumur , il lui adresse des lettres de convocation. Le synode les rejette en prétendant «qu'il ne veut pas
1 Mémoires de la Ligue, 1. v.
2 Procès-verbul del’ Assemblée de Sainte-Foi.
s'y astreindre, ayant le pouvoir de s’assembler sans telles ct semblables lettres 1. »
Les Catholiques, formant l'immense majorité de la France, n'avaient demandé à Henri IV que de se faire catholique comme eux; c'était le but avoué de la Ligue. Les Protestants, eux, ne S'arrétaient plus à la question religieuse. Ils avaient proscrit les Jésuites; ils marchaient ouvertement à la fédéralisation des provinces et au démembrement du royaume.
1 Procès-verbal de l’Assemblée de Saumur, 1395.