LIVRE XI
et les eaux stagnantes qui désolent encore aujourd’hui des contrées autrefois fécondes. L’Italien, le plus riche, le plus heureux, le plus civilisé des peuples européens, pouvait traiter de barbares les autres nations toujours prêtes à admirer ses villes splendides, ou à s’asseoir dans ses savantes écoles.
Sous ces brillants dehors il n’était cependant pas difficile de surprendre les signes d’une décadence précoce. La prospérité matérielle de l’Italie n’était due qu’à une activité dont l’élan était déjà épuisé. Gomme les condottieri se battaient pour gagner leur solde et non pour l’honneur de vaincre, ce n’était plus l’amour des entreprises, mais la soif du gain qui animait le commerce ; comme la chute de la liberté avait entraîné le véritable esprit militaire, la protection même éclairée du despotisme ne pouvait remplacer l’essor spontané de l’activité libre. Dans le domaine de l’esprit et des arts, l’enthousiasme de la science ne soulevait que la poussière du passé, ne remuait qu’une lettre morte; le souffle de la poésie, abandonnant les régions sacrées ou les agitations de la place publique, n’animait plus que les rêves fantasques d’une chevalerie héroïque, critique moqueuse et hardie des vieux temps féodaux, ou que les voluptés trop réelles d’une énervante oisiveté. La sculpture et la peinture retournaient à force d’imitation jusqu’à l’antiquité païenne, jusqu’à la fable, dans leurs compositions de fantaisie, et ne craignaient pas de mêler dans leurs œuvres, aux sujets pieux, les souvenirs du présent le plus profane. Le sentiment religieux manquait aux arts. La liberté manquait à la vie publique. Dans la ruine des vieilles institutions, dans l’affaiblissement des anciennes croyances, dans l’affaissement des caractères, il n’y avait plus rien de réellement grand, rien de profond dans les créations de cette multiple fécondité.
Inutile d’ajouter que la décadence des mœurs était, la cause et l’effet de tout le reste. La vie privée des principaux personnages du temps, de Ferdinand, de Laurent, de Sixte IV et d’innocent VIII, les monstruosités de Jean Galéas, les fréquents drames des petits châteaux de la Ro-
magne, en disent assez. L’élection du pape Alexandre VI Borgia, par un conclave qu’avait acheté la simonie la plus effrontée, fut une dernière preuve de cette corruption.
Un moine dominicain, Jérôme Savonarole, natif de Ferrare, frappé des symptômes de décadence et des périls de l’Italie, entreprit de la sauver par une double réforme politique et religieuse. Il voulait rendre au clergé la pureté des mœurs, au peuple la liberté, aux lettres, aux arts, le sentiment religieux. L’asservissement de l’Italie était pour lui un outrage à la morale, le paganisme de l’érudition et des arts un outrage au christianisme. La corruption de l’Église et les désordres des mœurs appelaient dans sa pensée un châtiment exemplaire, une vengeance de Dieu. Ce fut de Florence même, la vraie capitale de l’Italie à cette époque, qu’il espéra faire partir la réforme. Là, d’abord dans le jardin de Saint-Marc, sous un grand rosier de Damas, puis sous les vastes arcades de la cathédrale, prédicateur tribun, il commença à agiter cette population amollie par la richesse, oublieuse de la liberté, et convertie par les charmes de la science et de l’art aux mystères et aux entraînements de la mythologie païenne. On se pressa en foule autour de sa chaire ; mais Laurent, celui qu’il accusait d’avoir enchanté les âmes pour les asservir, était là ; les amis des Médicis jetaient en raillant sur les sectateurs, encore rares, du moine, le nom de piagnoni. En vain le dominicain se faisant prophète annonçait les plus grands malheurs. « Peuple florentin, s’écriait-il, tu le sais: quand le peuple hébreu faisait bien, tout lui réussissait; quand il se livrait au mal, Dieu déchaînait sur lui un fléau. Florence, qu’as-tu fait? Qu’as-tu commis? Veux-tu que je te dise : la mesure est pleine, ta malice est au comble ; le fléau est sur toi ! » Les Florentins sortaient effrayés, mais non convaincus. Quand Laurent fut près de rendre l’âme, le moine essaya sa puissance sur le moribond. Il l’adjura, dit-on, de restituer le bien mal acquis, de rendre à Florence sa liberté, mettant son absolution à ce prix : Laurent refusa, et le moine, comme un autre Salvien, voyant dans de nouveaux barbares les instruments de Dieu, s’écria quel-