‹ Histoire résumée d'ItalieChapitre 157 sur 338 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

protection de Florence. Politique égoïste dans son but, peu scrupuleuse dans ses moyens, qui se proposait la fin dangereuse d’étouffer l’esprit public sous un despotisme adouci par un sensuel repos, et tempéré par les jouissances des lettres et des arts !

Le culte de l’esprit dans la littérature et celui de la forme dans les arts, telle fut en effet la grande affaire que Laurent poursuivit et encouragea autour de lui. Retiré tout à fait dans ses maisons de plaisance, de Poggio la Sano, de Carcggi et de Fiesole, il laissa bientôt à ses clients l’administration des affaires de l’État, et abandonna entièrement la direction de sa maison commerciale, après avoir liquidé, grâce à une banqueroute simulée de la république, qui sauva sa propre fortune. Entouré alors de lettrés et d’artistes, il put à loisir sacrifier aux Muses ; il composa ses Silves d’amour , son poëme à! Ambra; il écouta la lecture du Morgante Maggiore, de Louis Pulci, premier essai d’une épopée héroïque où une grandeur demi-burlesque le dispute à l’impiété d’une incantation religieuse. Sous son active surveillance s’élevèrent un hôpital à Yolterra, un château à Firenzuola, une forteresse au Poggio Impériale ; ses églises s’ornèrent de quelques peintures pieuses de Cosme Rosellaï; ses palais s’embellirent en plus grand nombre des chefs-d’œuvre païens de Pallasuolo, de Ghirlandaio, de Luca Signorelli ; sous ses yeux commencèrent dans son école des beaux-arts Michel-Ange et Torrigiano. Lui-même encouragea, fêta, chanta cette pléiade de poètes et d’artistes dans des fêtes magiques dont François Granacchi était le décorateur.

Tous les princes italiens suivirent l’exemple de Laurent. Innocent VIII, qui laissait tomber Rome, par la vénalité de la justice et l’insouciance de l'administration, dans un état de misère et de brigandage qui n’avait pas d’exemple, rassembla cependant les débris de l’académie romaine violemment dispersée par Paul IL Avec l’approbation du pape le théâtre ancien, par la représentation de quelques pièces de Térence et de Plaute, obtint droit de bourgeoisie même à la cour pontificale. Le roi Ferdinand, perfide et cruel pour

les barons, était doux pour ses poètes, qui lui restèrent aussi seuls fidèles, pour Gariteo, et surtout pour Sannazar, auteur du poëme pastoral de l’Arcadie. Le sombre Ludovic le More lui-même, tourmenté d'ambition, trouva le temps de raviver l’université de Pavie, d’entretenir à sa cour les historiens Mérula et Tristan Caleo, le poète lauréat Bellincioni, et encouragea les débuts de l’architecte Bramante et du peintre Léonard de Vinci. A la cour d’Hercule V de Ferrare, le Boïardo, gouverneur de Reggio, jetait son ardeur guerrière et chevaleresque dans le Roland amoureux , où l’idéal de la valeur et de l’amour semble déjà l’objet d’une fantastique extravagance. Enfin de cette province de Romagne, toujours si féconde en condottieri et en petits tyrans, sortait le seigneur Pic de la Mirandole, qui soutenait des thèses à Rome en toute langue et sur toutes choses, parcourait l’Europe en chevalier errant de l’érudition, s’égarait sur la foi d’un vieux manuscrit hébraïque dans les mystères de la Kabale, encourait l’accusation d’hérésie, faisait pénitence devant le saint tribunal, et, désabusé de ses amours intellectuelles et de ses scientifiques agitations, finissait dans un cloître.

Cet éclat des lettres et des arts reflétait une prospérité matérielle, reste de l’ancienne liberté qu’un despotisme naissant et d’ailleurs intéressé à l’entretenir n’avait pas encore étouffée. L’Italie était toujours le centre du commerce de la Méditerranée et le pays le plus riche en manufactures de l’Europe. Venise par ses traités, Florence par l’abileté de ses agents, avaient conservé à peu près intactes leurs relations commerciales avec l’Orient, malgré la catastrophe de Constantinople. Les manufactures de soie, de | laine, de lin, de pelleteries, l’exploitation des marbres de Carrare, des fonderies de Maremmes, les fabriques d’alun, de soufre, de bitume, étaient encore en pleine activité. Le système de culture par des métayers, si supérieur pour cette époque à ce qui avait lieu dans le reste de l’Europe, assurait à l’Italie une fertilité augmentée encore en Lombardie par les travaux hydrauliques de Louis le More, en Toscane par les précautions prises contre les inondations

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