LIVRE XII
et la soumettait à une dure discipline. L’empereur d’Allemagne, dans ses États héréditaires d’Autriche, prenait une position plus dangereuse que jamais sur les Alpes orientales. On ne croyait encore en Italie avoir à redouter que les Turcs, et on ne parvenait même pas à s’unir contre eux.
A l’avénement du nouveau pape Alexandre VI Borgia, en 1492, les souverains de l’Italie cherchèrent à renouveler encore la comédie ordinaire d’une solennelle confédération contre les infidèles ; le patronage de cet homme, l’ambition de Ludovic le More, qui n’avait d’autre but que d’usurper le duché de Milan sur son neveu fiancé à la fille du roi de Naples, n’étaient point de bon augure. Pierre de Médicis, fils aîné de Laurent, et Ferdinand de Naples, en s’unissant contre ces deux ambitions, déterminèrent une crise qu’on pouvait prévoir depuis longtemps. Contre cette alliance Ludovic le More appela l’étranger. En échange d’un diplôme ducal, il donna d’abord sa fille Maria, avec une riche dot, au nouvel empereur d’Allemagne, Maximilien sans A rgent. Mais bientôt il trouva mieux ou pis. Le roi de France Charles VIII, héritier des droits de la maison d’Anjou sur Naples, méditait une expédition en Italie. Pour s’assurer le nord, Ludovic promit de lui livrer le midi de l’Italie. Ainsi les princes, après avoir perpétué les divisions de la péninsule, finissaient par la livrer.
On ne pouvait choisir un plus mauvais moment pour introduire l’étranger. Partout les Italiens, las de leurs gouvernements, cherchaient un changement et, comme dit Comines, commençaient à prendre cœur et à désirer nouvclletés. Les barons napolitains, décimés par Ferdinand, attendaient une occasion de se venger. Dans la Toscane, Pierre de Médicis, élégant cavalier, joueur de paume intrépide, mais politique maladroit, augmentait les partisans de Savonarole, les Frateschi, en laissant trop paraître la main du maître au milieu des fêtes et des plaisirs qu’il donnait à Florence. Dans les États de l’Église, on comptait sur le bras français pour débarrasser Rome et l’Église d’un pape qui se montrait à ses vassaux fort tyrannique et fort exigeant. Venise, dont l’intervention puissante et désinté-
ressée eût pu être d’une grande utilité, resta à l’écart « dans son ambition importune et impétueuse, croyant avoir toujours le vent en poupe, et ne se faisant jamais faute de gagner aux dépens de chacun, » même de l’Italie.
Un poëte seul donna un avertissement inutile : « Nobles esprits ! » s’écria Sannazar dans une ode où il essayait de réveiller contre l’étranger le sentiment national : « Nobles esprits! Italie bien-aimée ! quel vertige vous pousse à jeter le sang latin à d’odieuses nations? » C’était un Napolitain: on le laissa dire, et on attendit avec une confiance aveugle ce jeune homme qui ne faisait que saillir du nid, tout échauffé des récits des grandes batailles de Charlemagne, brave de sa personne, mais entouré de jeunes et folles gens. Il ne ferait, croyait-on, que passer à travers l’Italie pour aller, comme un héros de Pulci ou du Boïardo, s’escrimer contre les infidèles, conquérir Constantinople, délivrer Jérusalem; et le poëte aveugle de Ferrare, Bello, dans son poëme chevaleresque de Manbrien, parlait déjà avec complaisance des exploits d’un nouveau Charles, qui dépasserait ceux de ses héros.
Expédition de Charles vin; chute des Hédlels (««•>•140»).
L’expédition de Charles VIII ressembla en effet assez par l’imprudence et le bonheur, l’éclat des fêtes, la rapidité du succès et les résultats, à celle d’un de ces chevaliers dont s’amusaient les loisirs de l’Italie.
L’armée française était forte et de bel aspect; toute la noblesse du royaume magnifiquement armée et caparaçonnée, au nombre de quinze mille hommes, tant gens d’armes qu’écuyers, huit mille arquebusiers gascons, six mille hallebardiers suisses, quinze cents archers français et cent cinquante gros canons, suivaient le conquérant ; mais, dit Comines : « Toutes choses nécessaires à une aussi grande entreprise manquaient ; il n’y avait ni tentes, ni pavillons, et nul argent comptant. » L’Italie y pourvut. La duchesse Blanche de Savoie ouvrit au conquérant le mont