LIVRE XII
Genèvre et les forteresses du Piémont, et le traita magnifiquement dans Turin ; la marquise de Montferrat en fit autant à Casale. Le jeune roi, préparant courtoisement ses armes, « fit joustes et tournois chaque jour, et le soir dansa et balla avec les dames, » tout en se faisant prêter les brillants des deux duchesses qu’il mit en gage. A Asti, le More vint au-devant de son allié, lui offrit ses services et l’emporta aisément sur le jeune duc Galéas et sa femme Isabelle, qui se jetèrent vainement à ses pieds. Charles VIII démentit son rôle de preux chevalier. Les sourires des belles dames milanaises furent plus puissants sur lui que les larmes d’Isabelle ; il se décida en faveur du tyran, qui fit quelques jours après administrer une potion empoisonnée à sa victime, et, ne craignant plus les mécontents, rejoignit effrontément l’armée française.
Au centre de la péninsule, même bonheur. Le roi de Naples, Ferdinand, était mort au moment de la lutte, laissant pour successeur son fils aîné, Alphonse, aussi détesté et moins habile que lui. De ses deux armées, l’une, commandée par son fils Ferdinand, fut arrêtée dans les Apennins par l’avant-garde de d’Aubigny ; l’autre, amenée sur une flotte, fut vaincue à Rapallo, dans la rivière de Gênes, par Louis d’Orléans. Charles VIII pouvait être arrêté aux Apennins par les deux villes de Sarzane et de Pietra Santa. Mais, à Florence, Savonarole voyait dans Charles VIII l’envoyé de Dieu, l’instrument de sa réforme politique et religieuse. Pierre effrayé se rendit au camp français pour assurer au moins son autorité dans Florence par sa prompte soumission ; il lui fit ouvrir ses deux forteresses. Cette lâcheté livra la Toscane, mais ne le sauva pas. Mal accueilli à son retour par le peuple, il essaya en vain des menaces, des prières, de l’argent, et fut obligé de s’enfuir de Florence devant le cri : plus de Pâlie ! et au bruit des portes brisées de ses palais mis au pillage.
Après avoir rendu la liberté à Pise, depuis quatre-vingtsept années sujette, Charles entra dans Florence en vrai conquérant, la lance sur la cuisse et à la tête de son armée. Comme un chevalier capricieux qui délivre et qui enchaîne,
il voulait d’abord imposer Pierre à la république, mais il céda aux impérieuses prières de Savonarole et à la fermeté du gonfalonier Gapponi, qui menaça de faire sonner ses cloches , si le roi faisait sonner ses trompettes.
Dans le domaine de Saint-Pierre, il y avait une belle aventure à tenter : une captive à sauver de l’esclavage, l’Église à délivrer d’Alexandre "VI Borgia. Ses propres vassaux, las de sa tyrannie, couraient au camp de Charles VIII. Tandis que les Français entraient dans Home par la porte ' du Peuple (31 décembre 1494), le duc de Calabre, abandonné de tous ses condottieri, sortit par la porte Saint-Sébastien ; les canons français furent braqués sur le château Saint-Ange. Alexandre VI se tira cependant du danger ; il gagna quelques conseillers du roi, lui livra comme otages le frère de Bajazet, Djem, qui mourut bientôt, et son propre fils, César Borgia, qui s’enfuit promptement, pour obtenir le prompt départ du débonnaire chevalier.
A Naples, Alphonse II, se condamnant lui-même, abdiqua la couronne et remit, mais trop tard, la défense à son fils Ferdinand II, prince plus populaire. Ce généreux jeune homme n’eut pas même l’occasion de combattre. Tandis qu’il rassemblait son armée à San Germano pour défendre la frontière, Naples et Capoue se soulevèrent ; quand il revint, après avoir apaisé cette sédition, les chefs de son armée étaient passés à l’ennemi, leurs troupes débandées ; il n’eut plus qu’à fuir dans l’île d’ischia. Charles VIII, quatre mois et dix-neuf jours après son départ, entra triomphalement dans Naples, marchant sur les fleurs jetées par les habitants. Il prit sa résidence au Castel Capouano, et foudroya de son artillerie le château Neuf et le château de l’Œuf qui résistaient encore. Charles se fit alors couronner roi de Naples, de Jérusalem, empereur d’Orient; il se montra couvert de la pourpre impériale, le sceptre dans une main et le globe d’or dans l’autre. A tous ses compagnons il distribua les fiefs, les châteaux, les belles et riches héritières, et « aux dames donna force beaux plaisirs et passe-temps, force beaux tournois, où il était toujours des premiers tenants et des mieux faisants. » Et déjà, sur UIST. d’itaue. 21