LIVRE XIL
avec Palestrina comme pour célébrer dignement la restauration catholique.
Malgré tous ces dehors, la réforme religieuse et morale n’arriva pas au fond des âmes. Les princes qui appuyaient les décrets pontificaux ne se les appliquaient point à euxmêmes. Ceux qui accusaient tout haut les Médicis suivaient tout bas leurs exemples. Le peuple contracta ces habitudes de dévotion étroite et extérieure qui furent encore longtemps l’un des traits de son caractère ; il apprit à accommoder la religion avec le vice, et la moralité n’en devenait pas meilleure. Le paganisme était vaincu, le christianisme restauré, mais point où il avait surtout besoin de l’être, dans les mœurs.
La perte de la liberté ne fut point compensée en Italie par la prospérité matérielle. L’administration pontificale avait d’abord eu d’heureux effets dans un pays livré autrefois aux caprices d’une foule de petits tyrans. La Romagne, la Marche, assez doucement gouvernées par les légats, avaient joui d’une certaine prospérité ; le lin de Faenza, le chanvre de Pérouse, le vin de Montefiascone, étaient trèsrecherchés; mais bientôt les impôts mis sur les personnes, les biens, le commerce, pour remplacer les revenus de la chrétienté perdus, tarirent toutes ces ressources. La ville d’Ancône, entre autres, frappée d’un impôt sur les entrées, perdit cette foule de marchands grecs, turcs, arméniens et autres, qu’on voyait affluer dans son port, et ne se releva jamais de ce coup.
François de Médicis, prince tout espagnol, se séparait complètement du peuple ; à la manière de Philippe II, il ne vécut plus qu’au milieu de courtisans, de favoris qui commencèrent à former une noblesse dans cet État jadis tout démocratique ; mais il laissa dépérir par sa négligence tous les éléments d’ordre et de prospérité de la Toscane. La ville de Livourne seule gagna quelque développement, grâce aux privilèges commerciaux qu’il lui accorda; mais le reste du pays devint désert auprès de ce qu’il avait été sous Gosme Ier. Pise, de vingt-deux mille âmes, tomba à huit mille; et, en 1575, une conjuration faillit renverser ce
tyran voluptueux qui ne songeait pas même au lendemain.
Dans le Milanais, où les gouverneurs avaient respecté les débris des anciennes libertés, on rencontrait encore quelque activité. On recherchait les armes et les broderies de Milan; les métiers à laine étaient très-occupés à Gôme et dans la capitale; les travaux de canalisation continuaient; Milan passait pour la plus populeuse ville de l’Italie et renfermait jusqu’à trois cent cinquante mille habitants. Mais à Naples les exigences et la vénalité de l’administration tarirent toutes les sources de la prospérité; tandis qu’en Lombardie de riches familles, les Marignani, les Sforza, les Serboni, les Borromée, les Trivulzio, étalaient un luxe princier, la noblesse napolitaine, promptement ruinée par la vie de cour, se retira dans ses châteaux et vécut en opprimant ses paysans. La bourgeoisie elle-même, écrasée par les impôts et surtout par les caprices des vice-rois, fut atteinte et ruinée. On poursuivit les malheureux contribuables au point d’enlever les toits des maisons pour en vendre les matériaux, lorsque tous les meubles avaient été saisis. Les villes tombèrent en décadence; toute une province désolée, la Calabre, ne fut plus traversée qu’en caravanes.
Dans toute la péninsule le brigandage s’organisa, comme aux grandes époques de misère. Les mécontents, les bannis, les gens ruinés et les mauvais sujets se réunirent par bandes sous la conduite de chefs hardis et aventureux, et exercèrent de sanglantes représailles. Les gorges des Apennins, les petits châteaux qui s’y élevaient, devinrent le refuge de ces bannis ou bandits qui remplaçaient les condottieri, et furent comme la dernière et sauvage protestation de l’indépendance nationale. Le peuple, loin de les mépriser, les appela les bravi. Les grands, des princes, des cardinaux même, allèrent souvent chercher chez eux les hommes de main dont ils avaient besoin pour exercer leurs vengeances ou même satisfaire leurs cupidités.
Marco Bernardi de Gosenza, dans la Calabre ; Pierre Leonello de Spolète, dans la Marche; Alphonse Piccolomini, seigneur de Monte Marciano et de noble famille, dans les Apennins, devinrent la terreur de la péninsule. Il fallut