LIVRE XIL
force militaire ; et le gouverneur de Milan plia sous l’ascendant d’un zèle pur de toute ambition politique.
Cette réforme, tout ecclésiastique et disciplinaire, n’eut malheureusement rien de pratique ni de viril, ün rétablit le culte sans retremper les caractères; on raffermit la foi sans corriger les mœurs ; on dompta la pensée sans relever les âmes. Une seule action grande sortit de cette époque. Pie V détermina une ligue contre les Turcs entre les Etats italiens et l’Espagne; sous la conduite de don Juan, les vaisseaux de Venise, de Gênes, de la Toscane, de Naples et des États de l’Eglise, remportèrent la glorieuse victoire de Lépante (1571) : « Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean, » put s’écrier Pie V dans son enthousiasme. Grégoire XIII accomplit encore une œuvre européenne par sa réforme du calendrier. Mais à côté quels scandales et quelle bassesse!
Les Médicis donnèrent les plus tristes exemples. Des rumeurs effroyables couraient sur la mort subite et rapprochée de deux des fils de Cosme. On assurait que l’un d’eux, Jean, avait dans une partie de chasse assassiné, par jalousie, son frère Garzia, et que Gosme avait immolé le fratricide dans les bras de sa mère quelques jours après. Le troisième, François, bien que marié à l’archiduchesse Jeanne, entretenait publiquement avec Bianca Capello une liaison que semblaient aiguillonner chaque jour de nouveaux scandales; et Gosme assouvissait au fond de son palais de fougueuses passions irritées encore par une sombre mélancolie. Tout cela n’empêcha pas le pape Pie Y de conférer à Gosme, on ne sait trop de quel droit, le titre de grand-duc, en 1569; et cet acte ht voir jusqu’où étaient descendus les princes italiens. Les autres petits souverains dont la vie n’était pas fort exemplaire se montrèrent fort jaloux. Le duc de Ferrare et le duc de Savoie protestèrent auprès des cours de Madrid et de Vienne, et prétendirent garder le droit de préséance que le pape venait ainsi de changer. Ils tenaient à rester au moins les premiers parmi les esclaves. Néanmoins François, successeur de Gosme, obtint de l’empereur et du roi d’Espagne la
confirmation du titre de grand-duc, et, marié avec Bianca Capello, devint, pour les manières, un vrai prince espagno1-
Toute indépendance fut aussi proscrite de la littérature et des arts. Les académies de Rome, de Naples, de Modène, se dispersèrent. Tout ce qui avait fait l’admiration du siècle précédent, on le tint pour paganisme. Un profond philosophe , Giordano Bruno, erra longtemps poursuivi par les inquisiteurs jusqu’à ce qu’enfm il tombât au pouvoir de Rome et finît par le feu. L’étude de l’antiquité môme fut presque abandonnée ; Aide Manuce, à Rome, ne rencontra pas une dizaine d’élèves qui consentissent à lire encore les poètes grecs et latins. La cour classique de Ferrare même, où brillaient les deux sœurs du duc, Lucrezia, épouse du duc d’Urbin, et surtout la fameuse Eléonore, si douce d’abord et depuis si fatale au Tasse, eut grand’peine à défendre ses délassements de prédilection contre la proscription générale.
La religion tint la plume et le pinceau, presque sans rivale. Le jésuite Bellarmin défendit avec un grand appareil de science, qui n’est pas toujours, il est vrai, de très-bon aloi, des prétentions pontificales renouvelées du moyen âge. Baronius écrivit ses savantes annales ; l’histoire politique se tut, ou eût mieux fait de ne point parler. L’épopée héroïque, tombée si bas avec Giron le Courtois, ne se releva que par le sentiment chrétien, dans la Jérusalem délivrée du Tasse; et un peu plus tard l’indépendance d’esprit du poète eut presque autant de part à ses malheurs que la hardiesse de ses désirs.
Dans les arts, les disciples de Raphaël tombèrent dans l’affectation, ceux de Michel-Ange dans l’extraordinaire. Les Carrache, à Bologne, animèrent seuls la toile par un idéal chrétien tout nouveau, Louis dans sa Vocation de saint Mathieu , Auguste dans son Saint Jérôme , Annibal dans son Eccehomo. Les Madones, les Vierges, se multiplièrent; elles couvrirent les murs des églises, envahiront les places publiques, et devinrent l’ornement ordinaire des foyers même les plus pauvres. Enfin la musique religieuse naquit