‹ Histoire résumée d'ItalieChapitre 2 sur 338 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

[INTRODUCTION

Cette histoire résumée de l’Italie raconte les destinées de la célèbre péninsule, depuis la chute de l’empire romain jusqu’aux derniers résultats amenés dans cetle contrée par la guerre franco-allemande de 1870 qui a changé tout l’équilibre européen. Elle s’étend, par conséquent, de l’époque où Rome, dont le sort a toujours été lié à celui de la péninsule, a cessé d’étre la capitale du monde, jusqu’au jour où elle est redevenue la capitale de l’Italie, et à la mort de Pie IX et de Victor-Emmanuel II.

Ce long intervalle est celui pendant lequel l’Italie, ce beau pays que Berchet a chanté,

Che Apennin parte E circonda la mare et l’Alpe,

longtemps condamnée, selon le mot cruel d’un célèbre homme d’État autrichien, à n’être qu’ « une simple expression géographique », est redevenue une nation indépendante et une puissance qui compte parmi les puissances européennes.

Comment l’Italie a-t-elle passé, pendant quinze siècles de son existence, et à travers combien de vicissitudes! de l’état d’expression géographique à l’état d’expression politique ; comment d’une contrée, le plus sou-

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vent dépendante, en totalité ou en partie, d’une domination étrangère, et presque toujours morcelée en États divers, est-elle devenue, comme aujourd’hui, un royaume unique et puissant? tel est le sujet de ce livre, i On ne saurait le nier, après la chute de l’Empire romain, et malgré bien des invasions, des conquêtes étrangères, il s’était développé peu à peu au delà des Alpes une môme nation, ayant son caractère propre, son originalité; et celle-ci, dans la plus grande mobilité des événements et la plus étonnante variété de formes, avait un fonds commun. Elle avait conservé sans altération, et cultivé, entre toutes, la foi qu’elle avait reçue particulièrement en dépôt. Elle avait parlé la môme langue, créé une littérature, un art, et elle avait poursuivi, sinon toujours avec unité et constance au moins par des moyens bien divers, ce qui pouvait constituer fortement ces éléments môme de l’unité politique. Mais elle n’y était point parvenue; elle avait rarement trouvé l’indépendance et pas encore, jusqu’à ces derniers temps, l’unité.

Tour à tour romaine, gothique, byzantine , franque, tudesque , angevine , espagnole, autrichienne, napoléonienne, l’Italie n’avait jamais été elle-même. Elle avait essayé au dedans de toutes les formes de gouvernement, royauté, féodalité, théocratie, aristocratie, démocratie, empire, république, et elle était presque toujours retombée dans la dépendance, l’anarchie ou le despotisme. Yoilà l’anomalie singulière dont cette histoire doit rendre compte.

Il semble qu’après la chute de l’empire romain, l’Italie, qui avait rallié le monde à elle, était plus faite pour l’unité que les autres contrées qu’elle avait soumises. Erreur! Rome avait fait l’Italie romaine, elle lui avait donné une unité de despotisme, elle n’avait pas

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fait d’elle une nation. Il ne restait de Rome, en Italie, que les cités, les municipes qui devaient être sa force principale. Rome, réservée à d’autres destinées, avait perdu sur elle, pour longtemps, le pouvoir politique en même temps que sur le reste du monde; et la conquête qui avait détruit l’empire romain , ne devait jamais faire pour l’Italie, comme ailleurs, ce que Rome ne pouvait plus faire : constituer chez elle une grande puissance politique , indépendante et unitaire.

D’abord, l’invasion barbare, sous laquelle a succombé l’empire romain, a pris fin, tôt ou tard, dans les autres contrées, en France, en Angleterre, en Espagne. Dans la péninsule elle a presque toujours duré. « Connais-tu le pays où fleurit le citronnier, où l’orange d’or brille sous la sombre feuillée? C’est là, c’est là que je voudrais aller. »

Kennst du das Land wo die Citronen blühn Im dunkeln Laub die goldorangen glühn Dahin, dahin 1

Voilà la vieille chanson que les nations transalpines, l’allemande, surtout, ont répété pendant près de quinze siècles; et ce n’est pas sans raison que maint poète italien a pleuré sur cette fatale beauté du pays qui en a fait un objet de séculaire convoitise.

Renouvelée presque de siècle en siècle, sans repos ni trêve, l’invasion n’a jamais été complète ni à fond ; elle ne s’est jamais assimilé le pays même, elle ne s’est point consolidée, affermie. Ailleurs, sur les ruines de l’empire romain et païen, de fortes créations politiques sont sorties de l’étroite union de la barbarie conquérante et de l’Église civilisatrice, entre autres : le royaume ecclésiastique des Francs et le saint-empire

lV . INTRODUCTION.

germanique. L’État et l’Église ont, parfois, pu n’y être pas d’accord ; mais au fond ils ont toujours été unis, et cette union a fait la grandeur de ces États à différentes époques.

En Italie, Rome chrétienne a succédé, sans interruption, pour l’Europe, à Rome païenne; le successeur de saint Pierre a choisi cette ville môme comme le centre d’une nouvelle domination spirituelle. Comment la maîtresse et la mère ( domina et mater) de toutes les Églises se serait-elle unie avec une conquête barbare et fondue dans un royaume péninsulaire? Que l’Église romaine fût dans l’État italien, ou l’État italien dans l’Église romaine, qui eût reconnu pour souverain pontife des chrétiens, le premier serviteur ou le maître d’une royauté péninsulaire?

Le saint-siège n’a jamais permis, ni qu’une invasion ni qu’un royaume s’étendissent à toute la péninsule; il a plutôt opposé une invasion à une invasion, un royaume à un royaume; gage à la fois pour l’Italie de grandeur morale et de faiblesse politique, garantie perpétuelle d’indépendance et danger d’asservissement!

Léon Ier arrête au cinquième siècle les Huns idolâtres, et Léon IY, au neuvième, les sectateurs de Mahomet.. Le pape ne permet point à qui menace la chrétienté même de toucher le sol sacré. Il empêche la formation d’un royaume italien ; mais il arrête les invasions barbares, et l’Infidélité elle-même, devant le roc sur lequel pose la civilisation européenne.

Un des plus dignes entre les conquérants barbares, Théodoric, avec la nation demi-civilisée des Ostrogoths, est sur le point de fonder le royaume italien. C’est un arien; double danger. Le saint-siège et la vieille population machinent sa perte; ils aiment mieux

Introduction. v

que l’Italie redevienne un diocèse, un exarchat de l’empire d’Orient.

La féroce population des Longobards, au septième siècle, se répand des Alpes au golfe de Tarente, réalisant la fin du monde sur son passage; puis elle s’adoucit sous la main d’une femme et se convertit par la politique d’un de ses rois. Les trois grands papes de ce temps, tous trois du nom de Grégoire, saint Grégoire le Grand surtout, résistent à la barbarie et à la civilisation, à l’arianisme et à l’orthodoxie lombardes. Le danger devient-il imminent, le saint-siège, dans Rome devenue ecclésiastique, condamne les Lombards à périr; il livre leur royaume aux Francs. A l’empire grec qui ne saurait plus le protéger et qui chancelle dans sa foi, il substitue l’empire latin et orthodoxe d’Occident. S’il faut qu’il obéisse, il ne veut obéir qu’à Charlemagne, au maître chrétien du monde, à celui qui renoue, au huitième siècle, les anneaux interrompus de la civilisation.

Mais il n’obéira pas. Léon III a constitué la société chrétienne sous le double contrôle du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, du pape et de l’empereur; mais ce n’est pas pour prendre la seconde place. Aux barbares du nord la force matérielle, aux hommes du midi la force morale; l’empereur vient chercher en Italie, des mains du pape, le symbole de la puissance : il n’est que le bras de l’Église. Les successeurs de Léon III essayent d’imposer ce partage aux descendants affaiblis de Charlemagne; et l’Italie impériale et pontificale est encore fière de sa part de gloire et de domination.

L’empire franc tombe (888) Des débris de cette

brillante et éphémère création, sortira- t-il en deçà des

Alpes, au dixième siècle, un royaume, une nation, comme il arrive au delà des monts? Mais, quelle capitale s’élèverait à côlé de Rome?Pavie, Friuliou Spolète? Quel prince féodal prendrait la couronne, qui n’ait pour égal, au temporel, le pape lui-même, que la générosité de l’empereur franc a doté de la possession du centre de la péninsule? un Bérenger ou un Guido? Qui couronnerait roi l’heureux héritier des Carolingiens? Le pape ne consent à donner qu’une couronne d’empereur. L’archevêque de Milan, peut-être? Mais il devient le rival du pape. L’union de l’Église romaine et de l’État italien ne se fera pas cette fois encore. Le royaume d’Italie est impossible; la péninsule s’épuise et se démoralise à vouloir l’enfanter. Le saint-siège lui-même se laisse avilir plutôt que dompter; il préfère l’opprobre à la servitude; il devient le fief de Marozie et non celui de Bérenger; c’est un petit évêché de province I

Pour échapper à ce danger, Jean XII déchaîne encore du haut des Alpes l’avalanche de l’invasion allemande; Grégoire V et Sylvestre II reconstituent, au dixième siècle, en faveur des Ottons le saint-empire germanique. L’autorité temporelle, spirituelle même de Rome, moralement compromise alors, est à ce prix. L’Italie salue encore avec joie son nouveau César et le saintsiège le canonise. Sous Henri II le Saint, l’ordre français si célèbre de Cluny, Pierre Lombard, Anselme, Lanfraric rétablissent la pureté de la foi au fond des couvents. Un clergé plus moral, investi de privilèges, d’exemptions, de pouvoir, devient le maître politique en même temps que l’éducateur de la péninsule ; l’Italie se relève par la foi ^ le saint-siège régénéré lui -même, préside à cette grande réforme sous la surveillance ja-

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louse d’ailleurs de l’empereur et roi d’Italie, Henri III, de la dynastie franconienne.

Mais la vertu n’est-elle pas digne de la liberté? La foi et la moralité mêmes, assises sur la chaire de Saint- Pierre dans la personne du moine Hildebrand, au onzième siècle, redemandent à l’empereur franconien, au dissolu Henri IY, l’indépendance que les prédécesseurs de ce grand pape ont mérité de perdre. L’empire allemand n’est bientôt, en effet, pour la papauté, pour l’Italie, pour l’Église, qu’un pouvoir oppresseur et corrompu. C’est l'affranchissement du saint-siège et celui de l’Italie, de l’Europe, que Grégoire YII poursuit en même temps. Après l’élection des papes, il dispute à l’empire simoniaque l’investiture des évêques, seigneurs féodaux de la péninsule ; contre sa domination il créé le clergé célibataire qui lui est dévoué ; le souverain pontife et le patriote italien se prêtent un mutuel appui. Mais l’excès de l’ambition accompagne aussi l’excès de la vertu ! C’est pour lui seul que le grand pape revendique l’investiture enlevée à l’empereur, pour lui qu’il sépare l’Église de toute famille, de toute patrie; et, par là, il devient le seigneur politiqué de l’Italie, que dis-je? de l’Europe chrétienne! s’il réunit les deux pouvoirs en sa personne, le pouvoir divin et le pouvoir humain, comme Jésus-Christ, les deux natures, il devient le chef d’une théocratie féodale qui embrasse la chrétienté tout entière.

Sublime utopie! mais irréalisable. S’il est impossible que la chrétienté reconnaisse son chef spirituel dans le maître temporel de l’Italie, combien plus encore dans celui de l’Europe! Le successeur de saint Pierre, eût-il réussi, aurait fini comme les khalifes, successeurs de Mahomet. De là, la grande lutte du sacerdoce et de l’empire, des Guelfes et des Gibelins. L’Italie elle-même se

vm

partage. Entre les deux maîtres qui se disputent sa domination, elle travaille bientôt pour elle-même; la monarchie normande au midi et les républiques au nord sortent des concessions et des faveurs du sacerdoce et de l’empire, et grandissent par leurs luttes. Elle ne veut être ni impériale ni pontificale , mais ellemême! Les premiers successeurs de Grégoire VII se contentent au concordat de Worms (1121) de l’indépendance et renoncent à la domination.

A défaut du saint-siège, la liberté républicaine donnera-t-elle à l’Italie l’unité? secouera-t-elle le joug de la domination allemande? Nouveau mécompte ! Arnaud de Brescia attaque les deux pouvoirs; il réunit contre lui Adrien IV et Frédéric Ier Barberousse. L’empereur proclame les droits césariens au domaine de la péninsule à Roncaglia, et les confirme par la ruine de Milan. La péninsule n’aura d’unité que celle de la servitude. Frappés par ce grand malheur, les Italiens entrevoient le vrai moyen de salut, la confédération des villes, des États particuliers, sous le patronage du saint-siège; mais ils l’entrevoient seulement. Alexandre III ne poursuit jusqu’au bout que sa propre indépendance; la ligue lombarde est incomplète, chacun suit son égoïsme, et la victoire de Legnano est douteuse. La paix de Constance (1183) stipule la liberté particulière des villes et confirme la servitude commune de l’Italie. Le César allemand reste encore le vrai et légitime souverain de la péninsule.

Le saint-siège et les républiques italiennes ne le voient que trop vite. Frédéric II réunit la couronne de Sicile à celle de l’empire. L’Italie est prise comme dans un étau. La lutte, cette fois entre les Guelfes et les Gibelins, au douzième siècle, recommence, mais avec de nouvelles fautes. Alexandre III avait manqué d’audace;

Innocent III, Innocent IY vont trop loin. Le premier n’avait pas voulu l’indépendance entière, les deux autres veulent encore la domination. -Innocent IV n’est point satisfait d’avoir sauvé hardiment le saint-siège et l’Italie au concile de Lyon. C’est le royaume de Sicile qu’il veut, c’est la ruine de cette grande famille des Hohenstaufen, cette race de vipères ; c’est la domination de l’Italie ; et Urbain IY, pour atteindre ce but, ne craint pas d’appeler encore un nouvel étranger et de livrer le midi de la péninsule aux Français angevins.

Quoi d’étonnant , au milieu de ces circonstances terribles, que l’Italie se partage encore? Il n’y a plus d’Italiens, il y a des gibelins et des guelfes; mieux que cela! le roi français, de Naples, prend bientôt la position politique du pape et rend les deux partis tout à fait étrangers. Les gibelins ne sont plus que le parti allemand, les guelfes le parti français; et Dante, pour échapper à cette honte, se fait blanc, et croit avoir été un parti à lui seul , tandis qu’il n’est qu’une variété de gibelins.

En vain l’empire disparaît dans le grand interrègne , et la papauté dans la captivité de Babylone; la discorde reste, comme le fer dans la plaie, et l’Italie est pendant deux siècles indépendante par le fait, mais non par le droit. Il lui est donné, avec profusion, tout ce qui constitue la nationalité même : la science théologique et juridique, saint Thomas et Accurse, la richesse commerciale et industrielle, Venise et Florence, une langue, une épopée, un art, et tout cela original. Ce bien seul qui garantit tous les autres lui est refusé : une constitution politique nationale.

Ce n’est pas, au moins, qu’aucune n’y ait été essayée; bien loin de là. Mais toutes ont dépassé

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ou n’ont pas atteint la mesure ; aucune n’a répondu aux vrais besoins du pays. Après les essais de monarchie impériale ou sacerdotale qui dépassaient les limites de la péninsule, l’un veut l’entermer dans le mouvant royaume de Naples, l’autre dans l’aventurière tyrannie du Milanais, ceux-là dans les étroites murailles d’une cité républicaine. Elle est tour à tour royale, républicaine, impériale, pontificale, aristocratique, démocratique, monarchique, prindère, mais toujours divisée et rarement indépendante.

Royautés, tyrannies, républiques, comment donneraient-elles, au quatorzième siècle, à la péninsule, l’ordre et l’unité qu’elles ne possèdent pas? Le flot àpporle ou remporte, au signal donné par une reine impudique, les Angevins, les Aragonais, les Hongrois môme, en vue du Vésuve. La tyrannie a trop à faire pour se maintenir sur le sol héroïque de la Lombardie; elle ne se transmet pas, elle passe violemment des Torriani aux Visconti, de ceux-ci aux Sforza. Les républiques courent toutes les aventures d’une liberté mal constituée; elles vont du cardeur de laine Michel Lando, à l’aventurier condottiere Gauthier de Brienne, de l’anarchie à l’usurpation. L’aristocratique Venise est plus tranquille; mais sa constitution et sa politique orientales la séparent encore plus du reste de l’Italie que ses lagunes. D’où viendrait l’unité?

C’est le même peuple cependant, car vous y rencontrez la môme foi, la môme pensée, le même but. Il n’est pas un événement arrivé sur un point, auquel le reste soit étranger. Le barbare qui apparaît sur les Alpes fait trembler le pêcheur du golfe de Tarente; la parole qui tombe du Vatican ou du Capitole ébranle toute l’Italie. Du plus grand État au plus petit, du royaume de Naples à la république de Saint-Marin,

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tous ressentent ce que l’Italie ressent et passent par où elle a passé. En dépit de la division des États, il y a une histoire italienne,, et elle n’est autre que ce flux et ce reflux de révolutions qui se propagent de proche en proche tantôt du nord au sud, et tantôt du sud au nord, le long des Apennins; comme ces feux qui, à certaines époques, s’allument successivement sur chacun des sommets de la grande chaîne.

Le but est le même en effet, mais les moyens sont divers; le fond est constant, mais la forme mobile. Et alors, bien que l’individu soit puissant, la masse est faible; bien que chaque chose, prise en particulier, soit grande, l’ensemble est petit. Rien ne se généralise, rien ne se fonde ; la mobilité seule et la discorde durent, c’est-à-dire les deux plus redoutables ennemies de toute nationalité.

C’est le danger que ressentent et que redoutent tous les poètes nationaux de l’Italie ; et c’est pourquoi ils font un pénible effort aussi pour se rattacher à un principe d’unité, qu’il faille le demander au delà des monts ou l’implorer du ciel même ! Pétrarque est la plus fidèle image de cette douloureuse et inquiète maladie. Il salue dans Rienzi, et avec quel espoir ! la liberté qui vient réunir sous le même drapeau toute la famille italienne; l’empereur allemand Charles IV de Luxembourg lui apparaît un instant comme le seul cavalier fait pour dompter la fougueuse Italie; enfin, il voit dans Urbain IV, de retour un moment d’Avignon à Rome, l’intervention du Christ lui-même. Mais l’empereur ne veut que rançonner l’Italie ; mais le pape ne revendique que le domaine de Saint-Pierre; mais la liberté républicaine n’est que l’oppression ou la proscription d’un parti. C’est un privilège et non un droit, une conquête égoïste et non un bien commun. La foi

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chrétienne, féodale et républicaine se perd, au quinzième siècle, car aucune n’a pu donner l’ordre; et Pétrarque, désabusé de tout, finit par l’étude d’Homère, sous la protection d’un Yisconti.

La tyrannie et la renaissance, voilà en effet, au seizième siècle, où aboutit l’Italie du moyen âge, entre les mains d’un heureux condottiere et d’un banquier libéral! Il n’y a plus ni parti pontifical, ni parti impérial; la péninsule est constituée en petits États indépendants sous le pouvoir d’un seul ; l’Italie est princière. La papauté restaurée à Rome n’est, elle-même, qu’un principat. La politique est toute d’intérêt, d’égoïsme personnel ou local; le succès est le but de chacun, l’équilibre des forces, celui de tous. Pour y arriver tous les moyens sont bons, même la trahison et le meurtre. Le livre de Machiavel est la vraie théorie politique de l’Italie princière. L’inspiration dans les lettres n’est non plus ni chrétienne ni nationale. La foi fait place à l’érudition; le génie italien se plie à l’imitation païenne. L’art est tout dans la forme; la beauté physique devient son idéal, si l’on en excepte le démenti que deux grands artistes donnent à leur siècle, parce qu’ils sont au-dessus de lui. Quelle plus belle chose que cette découverte de l’antiquité, quelle plus grande et profitable école que cette étude des chefsd’œuvre de la raison et de l’art du paganisme ! Mais l’Italie fascinée s’y oublie presque tout entière, et l’admiration tue trop souvent l’originalité. Elle ne s’y est point façonnée , fortifiée comme la France , elle y a trouvé seulement de splendides obsèques.

Le saint-siège est restauré, en effet, mais ce n’est plus la grande papauté du moyen âge, ce n’est pas même celle que demande le siècle; je n’en excepte que

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la mort de Pie II. Grégoire VII, Innocent III avaient compris le monde dans leurs desseins; les papes de ce temps n’y font pas même entrer l’Italie; ils ne voient pas au delà des États de l’Église. Les deux tentatives de fédération de 1454 et de 1484, dont Guicciardini a fait tant de bruit, ne sont que d’artificielles ébauches. Nicolas V, Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI sont des princes italiens, au même titre que les Sforza ou les Médicis, tantôt païens comme Laurent le Magnifique, ou tyrans comme Ludovic le More. Ils ne s’élèvent pas moralement au-dessus du niveau de leur temps.

C’est un siècle prospère, brillant, que la fin du quinzième et le commencement du seizième, mais combien en somme inférieur, pour l’indépendance, au treizième et au quatorzième ! Son plus grand chef-d’œuvre poétique n’est que la raillerie du monde de foi et d’héroïsme qui finit; l’art qui y tient le premier rang, la peinture, se désintéresse souvent du présent. Son éclat est dans la forme; le fond manque : la vertu et la liberté. Tous ces brillants dehors ne recouvrent que des sépulcres blanchis; et, dans une de ces fêtes théâtrales, tantôt folles et tantôt lugubres, qu’il donne à la molle et insoucieuse Florence, un artiste déguisé en spectre peut s’écrier : « Nous sommes morts, comme vous voyez, et morts nous vous verrons ; nous avons été comme vous êtes maintenant, et bientôt vous serez comme nous sommes. »

Morti siam, corne vedete,

Cosi morti vedrem voi ;

Fummo gii corne voi sielc,

Voi sarete corne moi.

Arrivée là, l’Italie gardera-t-elle ce qui lui reste encore : l’indépendance? Mais, qui apprécie la liberté

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commune, dans la ruine des libertés particulières? et, sans la vertu, où est la force morale? S’il y a encore du courage en Italie, c’est un courage vénal ; le condottiere Alviano se vend à Venise, mais Trivulzio se vend à la France. Savonarole est impuissant à proscrire le paganisme et à renverser la tyrannie, à ranimer la foi éteinte et la liberté morte. Les barbares peuvent venir : le traître Ludovic le More les appelle comme un instrument d’usurpation, et le dominicain réformateur les évoque comme un instrument de pénitence.

Ils viennent en effet de tous les points de l’horizon : Français, Allemands, Espagnols, Turcs môme, ils prennent la péninsule pour champ de bataille au seizième siècle. Qui restera maître du jardin des Hespérides? Le danger est trop grand, les éléments de résistance sont trop petits, pour permettre au saint-siège de sauver l’Italie; c’est sa politique, au moins, qui décide quel sera, entre les rivaux, le maître de la péninsule. Le hardi Jules II voudrait davantage; il tente une guerre d’indépendance. Il jette l’Allemand Maximilien entre Louis XII et Ferdinand le Catholique ; il préférerait voir l’Italie à l’empire qu’à la France ou à l’Espagne ; car l’empire sous Maximilien n’est qu’un fantôme. Mais Jules II commence par attaquer une puissance italienne, et Léon X ajoute bientôt ses fautes aux siennes. Le roi d’Espagne, maître du royaume de Naples et bientôt de Milan, devient empereur; Charles-Quint réunit la Sicile à l’Allemagne, comme les empereurs du treizième siècle. C’était le temps peut-être de recommencer la lutte; Léon X scelle le pacte d’alliance: il craint de perdre l’Allemagne qui se sépare de lui à la voix de Luther, et il livre l’Italie à la maison d'Autriche. Les Italiens croient voir la barbarie même intronisée dans le sanctuaire avec Adrien YII [Il bar-

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baro ponteficè). Un pape italien, un autre Médicis, Clément VII, veut conjurer le péril ; il est trop tard. Les troupes du traître Bourbon prennent Rome d’assaut, 1527! tout est fini, l’Italie est pour plus de deux siècles condamnée à subir la domination austro-espagnole.

Les Italiens eux-mêmes ont flétri cette servitude politique et morale; le dix-septième siècle, le seicento , est pour eux le siècle de la honte. La péninsule se résigna à son malheur. Les princes qui vivent par la permission de Vienne ou de Madrid se disputent seulement le premier rang dans l’esclavage; les peuples restent plongés dans une profonde léthargie. La France grandit sans qu’on s’attache à ses promesses, l’Espagne tombe sans qu’on y cherche une espérance; rien ne bouge, si ce n’est un duc de Savoie au pied des Alpes, et un pêcheur au pied du Vésuve. S’il y a encore du courage italien, c’est au dehors qu’il se montre : Philibert-Emmanuel, Alexandre Farnèse, Montecuculli! A l’intérieur, l’ancien condottiere se fait ôrauo, et ses soldats sont les brigands des Apennins. La vie même paraît indifférente à l’Italie. Les travaux hydrauliques s’arrêtent dans la Lombardie, le désert se fait dans les environs de Rome, dans la Maremme et dans la Calabre. Comment les Italiens prendraient-ils soin de leur gloire? Ils la renient, ils s’en prennent aux lettres, aux arts, à la renaissance, dont l’éclat n’a fait qu’illuminer leur chute. Le saint-siège est le premier instrument de cette réaction.

Après Paul IV, les papes Pie V, Paul V, pleins de vertu et d’ardeur, voient dans le paganisme du seizième siècle la cause des périls de l’Église et de l’asservissement de l’Italie, et, pour la régénérer, ils lui infligent un long jeûne, une rude pénitence. L’ordre des jésuites se fonde; l’Inquisition, centralisée, surveille la conduite

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politique et privée, la pensée même. Les études anciennes sont proscrites; le libre examen banni; l 'Index commence à ouvrir la volumineuse liste des ouvrages condamnés. L’esclavage des consciences scelle celui des âmes. Sous ce rude régime politique et moral, le caractère national lui-même s’altère, la foi se rapetisse et devient superstition; la passion ne disparaît pas, elle s’oblitère et s’étiole dans le personnage du sigisbée. Dans les lettres et les arts, plus d’indépendance, plus d’inspiration, plus d’originalité. Les historiens se vendent, la poésie devient la servante de la musique; la forme môme décline; les patois revendiquent leurs droits sur la langue nationale; la peinture est toute dans les secrets de la palette, et la sculpture dans les habiletés du ciseau. Que pouvait faire, après tout, l’Italie sous la domination de l’Espagne mourante? C’est un cadavre étouffé par un cadavre!

Qu’on ne l’oublie pas cependant ; si la péninsule alors n’a pas tout perdu sans retour, indépendance, nationalité, sciences, arts, si elle n’a pas ôté rayée du nombre des nations, c’est au saint-siège, â lui seul, qu’elle le doit. La maison d’Autriche ne s’est arrêtée que devant Rome, la décadence n’a respecté que le Vatican. Le saint-siège a été le dernier état guelfe ; Paul IV résiste encore quand tout est soumis. Pie IV, Pie V retrempent la foi par une réforme intérieure de l’Église et raffermissent l’autorité du saint-siège au concile de Trente. Sixte-Quint donne, dans l’administration des Etats de l’Église, un exemple, il est vrai, trop rarement suivi. De tous les princes italiens, Clément VIII seul tient tête à Philippe II, Alexandre Vil à Louis XIV. Si la réaction catholique de ce temps inquiète Galilée, elle suscite et protège le savant Baronius, l’auteur de la Jérusalem délivrée , et les merveilles, grandes encore

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après celles de Michel-Ange et de Raphaël, du Carrache, du Dominiquin, du Guide.

La péninsule ne se relèvera cependant pas d’ellemôme au dix-huitième siècle. C’est l’étranger encore, et cette fois elle doit le bénir, qui vient la tirer du tombeau de la monarchie espagnole, et lui dire, par la voix des princes des maisons de Bourbon et de Habsbourg, héritiers de l’Espagne; lève-toi et marche. Le royaume de Naples et le duché de Parme redeviennent indépendants sous deux Bourbons, la Toscane passe à un Habsbourg; mais ces princes se font prompte ment italiens. Le Milanais seul reste en propre à l’Autriche. Enfin, un prince italien, le dernier venu dans la famille, mais à la maison duquel sont réservées dès lors les plus glorieuses destinées, réclame avec énergie et habileté sa part de l’héritage, et ses efforts sont récompensés. Victor-Amédée II réunit la Savoie, le Piémont, la Sardaigne, et fonde un royaume tout italien; une armée aguerrie, un peuple positif et pratique se forment au pied des Alpes.

Les nouveaux souverains intéressés à la prospérité de leurs États peuvent-iis laisser la péninsule dans l’état où ils l’ont reçue des mains agonisantes de l’Espagne? Charles de Naples et son ministre Tanucci, Léopold Ier de Toscane, Charles-Emmanuel II de Sardaigne, Benoît XIV et Pie VI, le ministre même de l’Autriche, Firmian, dans le Milanais, travaillent activement à sa régénération morale et matérielle. La hache est portée dans les vieilles institutions et les vieux abus du moyen âge; on secoue la léthargie italienne. La péninsule figure honorablement avec Galvani et Volta, Beccaria et Filangieri dans ce siècle des sciences naturelles et sociales. La tragédie et la satire font entendre môme par la

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bouche d’Alfieri et de Parini, de mâles accents. La brusque irruption du jansénisme et de la philosophie française, adoptés par les souverains mêmes, mêle il est vrai ces réformes de quelque intempérance et de quelques erreurs ; Pie Y1 est obligé de rompre en visière à Joseph II et à Léopold Ier; cependant une œuvre salutaire de régénération commence à s’accomplir en Italie, lorsqu’elle est tout à coup surprise par la révolution de 1789.

C’était là une commotion trop violente pour une nationalité convalescente, remise à peine d’une longue prostration. Quelques souverains commencent à opérer des réformes, avec plus de bon vouloir que de prudence peut-être, et voici que la révolution même secoue la péninsule. Le caractère, l’esprit publics renaissent à peine, et on leur demande déjà d’héroïques vertus. La péninsule n’a pas encore la liberté, et on lui montre l’indépendance.

Ainsi mise en demeure en temps inopportun, la péninsule se divise : les souverains, la vieille noblesse, et sur plusieurs points les masses ignorantes, se déclarent contre la révolution et contre la France; une partie de la noblesse et la bourgeoisie les appellent. L’Italie ne s’appartient plus à elle-même; elle s’enrôle sous le drapeau de la coalition des puissances absolutistes, ou elle arbore les trois couleurs; et Napoléon Bonaparte, qui eût pu naître un de ses enfants, fait pendant vingt ans ses destinées. Instrument du Directoire , il la couvre de républiques : ligurienne, cisalpine, romaine, parthénopéenne, toscane; établissements éphémères renversés par un souffle de l’absolutisme quand les bataillons français se retirent! Instrument de son propre génie, consul et empereur, il la couvre de

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royaumes et de rois plébéiens , d’origine française : Eugène Beauharnais, Joachim Murat. Encore un peu, et, après l’avoir délivrée de l’ombre du Saint-Empire germanique, il la fondra tout à fait dans un nouvel empire français, auquel le roi de Rome du moyen âge ne manque même pas.

Cette initiation à la liberté, à la lutte, à la gloire sous le drapeau français et par un grand homme, n'est pas sans avantages pour la péninsule. L’idée d’un royaume italien unitaire, qui serve de boulevard à l’indépendance commune, devient familière à tous les esprits. Les principes de liberté et d’égalité civile, vraies et légitimes conquêtes de la révolution, s im • plantent sur le terrain môme de la routine ecclésiastique et parlent déjà de l’unité politique. Toutes les contrées italiennes passent sous le joug d’une même loi, tous les peuples s’enrôlent sous la même discipline; les Piémontais, et les Romagnols surtout, montrent qu’ils savent à côté des Français mourir pour une idée. La pensée « de régénérer la grande patrie italienne » est évidemment l’un des rêves de Napoléon Ier.

Mais les services de l’étranger ne sont jamais gratuits, et le despotisme gâte même ses bienfaits. La réunion d’une partie de l’Italie à la France est décrétée, et ses propres souverains ne sont que les instruments d’un maître. La révolution a promis à l’Italie l’indépendance, la liberté; Napoléon la démembre et la domine encore. Un seul souverain résiste à celui qui commande à tous ; la dernière protestation de l’Italie émane de Pie VII. Entraîné parla grandeur et l’excès de ses desseins, Napoléon I" ne respecte pas celui devant qui les barbares, devant qui l’Autriche se sont arrêtés. On le sent trop alors, l’Italie est l’humble satellite de la France; ses souverains, les vassaux de l’empereur;

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son territoire, le patrimoine de famille du vainqueur. On oublie les bienfaits, pour ne plus voir que la servitude et les carbonari s’unissent aux sanfédistes, les libéraux aux rétrogrades, pour chasser les souverains et les soldats français quand l’heure de la chute de Napoléon Ier à sonné!

Malheureuse alliance et victoire plus triste encore! L’Italie n’aide à la chute de la domination française que pour rentrer sous celle de l’Autriche, encore appesantie, et elle regrette bientôt un despotisme politique qui assurait la liberté et l’égalité civiles, pour un autre qui viole l’une et l’autre. Ce ne sont pas seulement les anciens souverains que les Italiens trompés, battus, ou complices ont rappelés, c’est l’ancien régime tout entier. Il n’y a pas plus de constitution libre que sous l’empire de la France, et les vieux abus sont restaurés. Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont d’accord; la papauté, qui a résisté à Napoléon Ier, ne sait plus ni protéger contre l’Autriche, ni consoler la malheureuse péninsule. C’est une époque triste entre toutes. Au dixseptième siècle, l’Italie ne connaissait pas son malheur ; au dix-neuvième siècle, elle le sent; douleur poignante, mais qui fortifie! La littérature devient par la bouche de Manzoni et de Silvio Pellico, la plainte éloquente de la servitude; les malheureuses tentatives constitutionnelles de 1821 à Naples et à Turin sortent des sociétés secrètes du carbonarisme. L’Italie recommence à tourner ses regards du côté de la France et cherche à se relever à chacune de ses révolutions.

La révolution de 1830 irrite les plaies et appesantit les chaînes de l’Italie, mais non pas encore sans profits. La prise d’armes si modérée de Bologne en 1831 arrache aux puissances le mémorandum libéral adressé au

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saint-siège. Grégoire XVI, Ferdinand II ferment, il est vrai, leurs oreilles aux conseils de la prudence et leur cœur à la mansuétude; la Jeune-Italie, avec Mazzini, école radicale et ardente de révolutionnaires, germe el grandit derrière le libéralisme. Les constitutionnels n’obtiennent rien, les républicains demandent tout; les souverains refusent à leurs sujets des réformes, le gouvernement parlementaire; Mazzini rêve une Italie démocratique et unitaire, sans souverains et sans pape. Mais les souverains de Piémont et de Toscane, l’empereur d’Autriche même, mieux inspirés, entrent dans la voie des réformes administratives et matérielles. Quelques âmes aussi généreuses que sages dans le Piémont, dans la Toscane, MM. d’Azeglio, Balbo, Montanelli, etc., reprennent confiance dans leurs souverains. Ils applaudissent à leurs réformes, ils espèrent les institutions libérales de leur bonne volonté; c’est de l’accord de la péninsule avec ses princes qu’ils attendent un jour l’indépendance tant désirée. L’abbé Gioberti même croit que le divorce n’est pas définitif entre le saint-siège et l’indépendance italienne; il tente d’arracher le pape aux funestes conseils, et d’en faire, comme aux époques glorieuses, le défenseur et le protecteur de l’Italie. C’est alors que Pie IX parait.

Ce fut un beau moment en Italie, en Europe môme; Mastaï Ferretti vient tout à coup réaliser la pensée de Gioberti; sa main s’ouvre pleine de pardons pour le passé et de promesses pour l’avenir, et les générations italiennes se lèvent avec gratitude et espérance. Toute la phalange constitutionnelle se range derrière le saint-père ; les radicaux se taisent dans le respect et dans l’attente : « Courage, saint-père, » tel est le cri, non pas seulement de Rome, mais de l’Europe civili-

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sée tout entière. Le roi de Sardaigne, le duc de Toscane, cèdent de bonne grâce à ce mouvement réformateur, accordent des institutions libérales et préparent une alliance avec le saint-siège. L’opinion publique condamne l’Autriche, qui étend la main non pas sur Ferrare, mais sur la personne sacrée du pape même; elle n’a que de l’indulgence pour les mouvements insurrectionnels, qui arrachent à Naples une constitution à une résistance opiniâtre et à d’excessives rigueurs. A l’ombre du Vatican, l’Italie renaît à la liberté et peut espérer un jour l’union et l’indépendance. On a pour la première fois le spectacle d’une révolution pacifique, féconde, et qui vient d’en haut. Mais tout est encore subitement compromis?

Pour la seconde fois, en soixante ans, la France, condamnée aux révolutions par l’antagonisme de son développement intérieur avec les grandes monarchies européennes, compromet, par le contre-coup de ses convulsions, le progrès original et régulier des affaires italiennes. La révolution, en 1848, tombe tout à coup en Italie comme en 1789, et exige d’elle plus qu’elle ne peut donner.

Quand tout est ébranlé en Europe, tout parait facile à la péninsule. Milan, Venise, en quelques jours, se débarrassent des Autrichiens; Charles-Albert, l’épée de l’Italie, arrive sur le Mincio. On touche à l’indépenpance : un royaume italien, adossé aux Alpes et occudant toute la vallée du Pô, en sera la garantie. Mais le saint-siège recule. Pape, Pie IX ne peut être le complice d’une révolution européenne; souverain des États de l’Église, il ne permettra pas plus qu’au moyen âge la formation d’un royaume italien du nord. Ferdinand II, plus résolu, frappe la révolution déjà victorieuse à Naples; et l’autrichien Radelzki, longtemps acculé mais

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toujours redoutable entre le Mincio et l’Adda, culbute le futur royaume italien à Custozza, reprend Milan et le rejette au delà du Tessin.

La royauté constitutionnelle a échoué après la papauté dans cette œuvre nationale. Quand tout est déjà désespéré, la démocratie vient essayer à son tour do se mettre en ligne, et achève de tout compromettre. Après la Rome pontificale, la Rome démocratique; après Pie IX, Mazzini ; après la guerre royale, la guerre populaire; après Charles-Albert, Garibaldi. La république est proclamée à Rome, à Venise, à Milan; elle menace ou pousse la royauté à Naples et à Turin, et la papauté au Vatican. Pie IX n’avait fait encore que reculer, il sévit maintenant ; s’il hésitait à devoir l’indépendance péninsulaire au royaume du nord, il la repousse ouvertement des mains de la démocratie et appelle à son aide les armées étrangères et catholiques. L’Italie succombera, mais le Vatican sera sauvé. Charles-Albert, la mort dans l’àme, paraît encore à Novare, non pour vaincre mais pour tomber dignement avec l’Italie ; et des soldats français, sur l’ordre de Louis-Napoléon Bonaparte, devenu président de la République en France, achèvent d’étouffer la révolution italienne à Rome, pour y ramener victorieusement le pontife-souverain (1850).

La France cependant n’avait pas seulement troublé l’Italie depuis soixante ans; chaque fois qu’elle avait paru dans la péninsule, elle avait laissé quelque chose derrière elle; après Napoléon, des lois civiles, un Code; après le gouvernement de Juillet 1830, une tribune sage et libre au pied des Alpes. Après avoir sauvé Rome de l’Autriche, Napoléon III, devenu empereur des Français, ne devait pas oublier que, jeune, il avait participé aux mouvements de la Romagne en 1830. L’ordre

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rétabli en Italie ne pouvait être pour lui celui dont parle le poète :

Qucsta morte

D’Ogni idea sublime che ordin si cliiama.

Le Piémont seul, au pied des Alpes, était resté possesseur d’une constitution et d’une tribune libre en 1850, avec son jeune roi Victor-Emmanuel II. Quant aux autres souverains de la Péninsule, à la cour de Rome même, malgré la présence d’une armée française et les sollicitations réitérées de Napoléon III, ils n’obéissaient qu’aux conseils d’une aveugle réaction. C’est alors qu’un ministre hardi du royaume de Piémont, de Cavour, entreprend de faire servir la liberté de son petit pays, à la liberté et à la délivrance des autres populations de la péninsule et à leur réunion. En s’adjoignant à la France et à l’Angleterre dans la guerre de Crimée contre la Russie, il obtient d’abord une place pour son pays dans un congrès européen (1856); il y pose hardiment pour la première fois la question italienne, et elle devient de suite la plus pressante de l’Europe.

Trois années après, en effet, une alliance était conclue entre la France et l’Italie contre l’oppresseur séculaire, l’Autriche. A Magenta, à Solférino, la puissance de l’étranger était ébranlée. Napoléon III, croyant avoir assez dépensé l’argent et le sang de la France, et craignant une guerre européenne, s’arrête-là d’abord et, par la paix de Zurich, assure à Victor-Emmanuel, maintenant le plus puissant souverain d’Italie, la possession de Milan et de la Lombardie (1859). Mais l’impulsion était donnée ; la commotion avait renversé les ducs de Parme, de Modène, de Toscane, et elle ébranlait le trône de Naples et celui du saint-père. Napoléon III ne pouvait ni laisser attaquer les résultats acquis au Nord, ni arrêter leurs conséquences au Sud. Parme,

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Modène, la Toscane votent donc leur annexion au nouveau royaume. S’il voulait hériter des sacrifices faits par son père et par lui-même à la cause commune, Victor-Emmanuel devait se hâter. Déjà les émissaires de la démocratie de Mazzini, soulevaient la Romagne, etGaribaldi, de Palerme révoltée, passait dans le midi de la péninsule et entrait à Naples d’où fuyait François II. Fallait-il laisser la démocratie se poser dans la péninsule en face du royaume du Nord! Victor-Emmanuel fait disperser en passant les troupes soldées de Pie IX dans les provinces de l’Église, s’en empare, va de là recevoir Naples des mains du dictateur improvisé, Garibaldi; et le vote universel de l’annexion couvre ces coups d’État de la nationalité au milieu de l’Europe inquiète mais pacifique (1860).

LaVénétieet Rome, avec son territoire, restaient seuls encore en dehors de cet entraînement irrésistible. A Yenise il y avait les soldats autrichiens, ennemis déclarés; à Rome, il y avait les Français, de récents libérateurs, qui ne restaient plus-là, en vertu d’une convention (15 septembre 1864), que pour protéger Rome, le saint-père et être en mesure d’assurer l’indépendance spirituelle de la papauté. L’Italie prend un instant Florence pour capitale.

Mais les grandes puissances qui s’étaient si souvent entendues pour l’asservissement de l’Italie semblent se succéder pour travailler à son affranchissement, et la fortune se déclare pour la péninsule avec persistance après l’avoir si longtemps trahie. En s’alliant avec la Prusse dans sa guerre contre l’Autriche^le nouveau roi d’Italie, Victor-Emmanuel II, malgré deux défaites, acquiert encore la Vénétie (1866). L’Italie était faite, mais non complète ( Italia falta , ma non compiuta). Enivrée

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par des succès aussi rapides et aussi inespérés l’opinion italienne demande Rome pour capitale.

C’était là une question qui intéressait l’Europe, l’univers catholique, la France surtout qui avait prêté ses armes et son concours presque toujours bienveillant à cette fortune subite. La protection seule de la France conservait au pape Rome et les débris de son pouvoir spirituel; et, seule, la papauté dépouillée de ses États, 11e reconnaissait point le nouveau royaume et n’acceptait point ces coups du sort. Le saint-siège avait fait parfois, dans le passé, la grandeur et l’indépendance de l’Italie; il ne consentait pas à la chute de son propre pouvoir. La papauté, enfermée dans le royaume italien, serait-elle aussi indépendante comme pouvoir spirituel ? Devait-elle avoir confiance dans la doctrine nouvelle aussi de l’Italie? V Église libre dans l’ État libre!

Au milieu d’événements aussi prodigieux, le pape libéral de 1848, destiné à être témoin, pendant son long règne, de tant d’étonnants événements, tâche de reprendre courage et de rendre du prestige et des forces à son pouvoir. Il croit les retremper dans les doctrines et les habitudes du moyen âge où le saint-siège avait été si grand ; il proclame le dogme de l’immaculée conception; dans une encyclique, il condamne, avec des opinions contenues dans le Syllabus, ces progrès de l’Etat sur lesquels reposent les sociétés modernes mais qui portaient atteinte aux anciens pouvoirs de l’Église; il réunit un concile général auquel il fait proclamer l’infaillibilité de sa personne dans les choses de la foi et des mœurs (1870)1 C’est dans les hauteurs du mysticisme d’un autre temps qu’il tâche de reprendre tout ce que le temps présent lui fait perdre. Il élève son pouvoir spirituel jusqu’au ciel, pendant que la terre manque à son autorité temporelle.

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Mais c’est justement dans la môme année, au milieu de la plus formidable lutte que le continent ait vue depuis 1815, celle de l’Allemagne et de la France, en 1870, que la victoire de la Prusse sur les armées de la France envahie porte un dernier coup au pape temporel et achève l’unité de l’Italie. Il n’était plus possible d’arrêter les passions italiennes exaltées et prêtes déjà à oublier tout ce que la péninsule devait à la France, depuis 89, et surtout dans les derniers temps; Paris était assiégé par les armées allemandes et bombardé ; des armées improvisées combattaient vainement pour délivrer la capitale de la France. Le pape était sans défense. Le roi Victor- Emmanuel entre donc, en forçant les portes sans combat sanglant d’ailleurs, dans la ville de Rome pour s’installer au Quirinal ; et la ville éternelle devient capitale de l’Italie. Le saint-père gardera le Vatican, ses églises, ses revenus, sa liberté, son inviolabilité personnelles, l’indépendance de sa correspondance avec le monde catholique tout entier et le gouvernement de l’Église d’Italie, mais à la condition de respecter les lois civiles du royaume, qui ne prêtera plus son bras séculier à ses décrets.

L’Église italienne est libre dans l’État libre, « le pape, comme pontife est indépendant, mais la péninsule est réunie à Rome et Rome à la péninsule. » L Italie n’est plus une expression géographique, mais politique; c’est un État, un royaume, la papauté n’est plus une principauté temporelle et politique; c’est le patriarchat, la grande sacrificature, le grand pontificat de la religion catholique.

Deux Italiens ont tenu une grande place dans cette histoire contemporaine. Ils ont été en effet, pendant près de trente années, acteurs ou témoins, plus ou moins heureux, selon les vicissitudes des événements.

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