LIVRE XIV
convulsions internes, et par les lésions souvent profondes du fer étranger, elle se plaît et s’endurcit dans cette immobile insensibilité si contraire à sa nature, mais si conforme à son malheur. Au commencement du dix-huitième siècle, l’Italie fut violemment arrachée de son apathique indifférence ; les événements vinrent lui poser plusieurs fois coup sur coup, et quoi qu’elle fît, le problème de sa destinée. Mais, soit impuissance, soit défaut d’énergie, en tout cas, faute d’union et d’accord de la part de ses princes, elle ne sait pas résoudre elle-même la question redoutable, et presque sans elle, et surtout contre elle, l’étranger encore lui octroie son sort tout fait. Son poète d’alors, Filicaia, put regretter justement de la voir ceinte d’un fer qui n’était pas le sien, combattre avec le bras des nations étrangères pour rester, victorieuse ou vaincue, toujours esclave!
Del non tuo ferro cinta Pugnare, col bracclii dei straniere genti Per scrvire sempre, o vincitrice o vinla !
Longtemps déjà avant la mort du dernier descendant direct de Charles-Quint, Charles II, la diplomatie européenne avait essayé de disposer de la péninsule en tant qu’annexe de la monarchie espagnole. Des traités secrets avaient adjugé le Milanais et le royaume de Naples, tantôt à un prince bavarois, tantôt à un Autrichien, tantôt à un Français. Les souverains de l’Italie n’avaient pas été consultés à ce sujet, moins encore, bien entendu, les provinces, qui étaient sacrifiées aux besoins de l’équilibre européen.
Le dernier testament de Charles II (mort en novembre 1700), qui maintint l’intégrité de la monarchie espagnole, et transporta ses domaines italiens avec tout le reste à un petit-fils de Louis XIV, le duc d’Anjou, ne fut point mal accueilli dans la péninsule. Le pape Innocent XII avait eu dessein de parer aux périls de l’avenir en faisant une ligue des princes italiens, destinée à prévenir les invasions de l’étranger. Son successeur, Clément XI (Albani), renonça à cette idée ; il loua publiquement Louis XIV d’avoir accepté la succession, et écrivit une lettre de félicitations au
nouveau chef de la monarchie espagnole, Philippe V, bien qu’il retardât, comme suzerain, de l’investir du royaume de Naples. Avec le pape, le grand-duc de Toscane, le duc de Savoie, les petits ducs de Parme et de Modène, et les trois républiques, Venise, Gènes, Lucques, reconnurent la domination du Bourbon. Ce qui plaisait surtout aux Italiens, c’est que cela leur paraissait résoudre la question sans secousse, et de plus simplifier encore la position politique de l’Italie. Bien n’était changé : un prince français prenait la place d’un espagnol ; et, puisqu’on faisait litière de l’indépendance, on y gagnait même, l’antagonisme de la France et de l’Espagne se trouvant par là terminé, et le repos de la péninsule assuré peut-être !
C’était une illusion ; l’empereur Léopold Ier réclama en faveur de l’archiduc Charles, prétendant aux couronnes d’Espagne. Le duc de Mantoue, Ferdinand, décida la lutte par une lâcheté. Prévoyant la guerre, et sachant que sa capitale, comme position militaire, serait un des principaux objets du débat, il la livra à Louis XIV pour 60 000 scudi qui devaient bientôt passer entre les mains des courtisanes vénitiennes. Ce fut le signal des hostilités dont l’Italie fut encore le théâtre.
Les Bourbons paraissaient d’abord beaucoup plus à même de s’assurer la succession espagnole en Italie que les Habsbourg Le seul des princes italiens qui eût pris parti, Viclor-Amédée II, s’était déclaré pour la France, avec l’arrière-pensée, il est vrai, de poursuivre avant tout ses intérêts. Assuré par là sur ses derrières, Catinat, déjà maître du Milanais, put prendre possession de Mantoue et de la ligne de l’Adige. L’échec qu’il essuya à Carpi, ceux de Ghiari et Crémone, où Villeroi, son successeur, fut surpris et fait prisonnier ; la conspiration des marquis de Pescaire et d’Avalos contre le vice-roi de Philippe V à Naples, n’ébranlèrent pas la puissance des Bourbons (1701-1703). Le nouveau roi d’Espagne, Philippe V, raffermit tout par sa présence. Aux fêtes de Pâques de la même année, il fut reçu avec acclamation à Naples, y remplaça le vice-roi, diminua les impôts et combla la noblesse de faveurs. A Li-