LIVRE XIV
vourne, où il investit le grand-duc de la principauté de Sienne, on le traita comme le vrai souverain ; après sa courte visite à son beau-père, le duc de Savoie, à Acqui, il entra triomphalement à Milan, le 18 mai, tandis que le duc de Vendôme battit Eugène à Luzzara, ravitailla Mantoue et reprit une partie des positions précédemment perdues.
Le duc de Savoie, Victor-Amédée II, crut cependant qu’il avait, sinon pour l’Italie, au moins pour lui, dans cette grande guerre, une occasion de se relever. Sa maison s’était déjà agrandie au nord, en allant de l’un à l’autre des grands rivaux qui se disputaient la péninsule. Tout à coup il passa à l’empereur sur la promesse du Montferrat et de plusieurs autres villes. Vendôme, persuadé qu’il ne pouvait longtemps tenir le Milanais avec un ennemi derrière lui, se retourna brusquement contre le défectionnaire, à marches forcées, et s’empara d’Asti et d’Aoste, tandis que la Feuillade conquit la Savoie et prit Verrue, après un siège de six mois (1704). Mais, derrière lui, les impériaux occupèrent le Mantouan, le Modenais, le Parmesan, levèrent des contributions en Italie, et menacèrent même Milan. Vendôme voulut au moins se dédommager aux dépens du duc de Savoie; il mit le siège devant Turin en 1705. Le prince Eugène descendit subitement les Alpes, tourna l’Adige, le Mincio, l’Oglio, rencontra Vendôme sur l’Adda, et perdit au pont de Cassano 3000 hommes , mais sauva Turin.
L’année suivante les Français étaient bien décidés à mettre la main sur cette ville. Vendôme, après avoir repoussé du Milanais l’armée autrichienne, alors privée d’Eugène, gardait l’Adige. Louis XIV lit d’immenses préparatifs; 60000 hommes sous le commandement de La Feuillade, cent quarante canons, quatre-vingt mortiers, investirent Turin. Mais le prince Eugène, revenu à la tète de ses troupes, traversa audacieusement le Pô près de son embouchure, et le remonta encore par la rive droite. Marsin et le duc d’Orléans, envoyés à la place de Vendôme, rétrogradèrent avec lenteur par la rive gauche au lieu de le
prévenir, et lui permirent de donner la main au duc do Savoie, avant que La Feuillade eût achevé l’investissement de la place. Attaqués dans leurs retranchements inachevés, les Français perdirent l’avantage du nombre et éprouvèrent une déroute complète; le duc d’Orléans ne put même effectuer sa retraite sur Gasale pour couvrir le Milanais. L’armée française, découragée, se jeta à la débandade sur la route de France , laissant le Piémont ati duc de Savoie et le reste de l’Italie à l’Autriche.
Le duc de Savoie rentra dans Chivasso, Ivrée, Verrue, Asti, et ordonna d’élever sur la montagne de Superga l’église que dans sa détresse il avait fait vœu de bâtir à la Vierge. Le prince Eugène n’éprouva pas plus de résistance dans le Milanais ; il entra dans Novare, Pavie, Corne, Alexandrie, Tortone, et vit venir bientôt même les députés de la noblesse et du peuple de Milan, qui lui préparèrent un vrai triomphe. Le général français isolé reçut de Louis XIV la permission de signer (1707) une capitulation particulière, et revint librement en France en cédant Mantoue, Crémone et le château de Milan.
Il n’y eut plus qu’à se partager les dépouilles. L’empereur Joseph Ier investit son frère l’archiduc Charles du duché de Milan, et en détacha Alexandrie, Valenza, la Valvezia et la Lomelline, pour dédommager Victor-Amédée de ses pertes dans la Savoie. Il déclara le ducdeMantoue, Ferdinand-Charles, allié des Français, déchu de ses États ; adjugea Gasale et le Montferrat au duc de Savoie, et réunit Mantoue au Milanais. Enfin le général autrichien Daun reçut ordre de marcher sur le royaume de Naples.
Ce ne fut point une conquête ; la population tendit les bras aux envahisseurs. Après la prise de Capoue et d’Aversa, tombées sans coup férir, des députés portèrent au général autrichien les clefs de Naples pour l’archiduc, et ne demandèrent que les privilèges du temps de Gharles- Quint. Le peuple brisa les statues de bronze de Philippe V, et les jeta à la mer. De Naples, une flotte partit en 1708 pour Gagliari et détermina la fuite du vice-roi bourbonien de la Sardaigne. L’empereur, bien plus entreprenant que