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LIVRE XIV

souverains, mais il tombait dans d’autres défauts. Catholique zélé, il renvoya tous les ministres de Charles-Emmanuel, qui avait cependant toujours ménagé dans ses innovations la cour de Rome, et interdit à la jeunesse d’aller étudier à l’université de Pavie, qu’il regardait comme infectée de jansénisme. Mais, quoiqu’il reconnût et dotât l’Académie des sciences, fondation particulière du grand mathématicien Lagrange, il aimait à répéter souvent qu’il faisait plus de cas d’un tambour que d’un savant; et, en effet, il consacra tous ses revenus à entretenir un nombre de troupe hors de proportion avec ses petits États.

Le pape Pie VI ne négligea rien pour arrêter les souverains d’Italie. Il se rendit de sa personne auprès de l’empereur Joseph II, le patron des réformes, pour le faire revenir sur scs résolutions. Des hommages et des respects empressés furent le seul résultat de son voyage. Joseph II ne changea rien à sa manière d’agir.

Le grand-duc de Toscane Léopold, comme janséniste, prêtait davantage le flanc; il empiétait beaucoup plus sur le terrain spirituel que ne le faisait le philosophe Joseph II. Le concile de Pistoie, rassemblé par son ordre en 1786, sous la présidence de l’évêque Ricci, décréta une véritable réforme. Toute l’Italie était en émoi : le pape, à l’occasion de quelques troubles religieux à Prato, condamna, par la bulle Auclorem fidei, cinq des propositions du synode comme hérétiques, et soixante-dix autres comme schismatiques, erronées, scandaleuses et calomniatrices (1789). Ce fut au milieu de ces querelles d’un autre siècle que la révolution française surprit la péninsule.

En définitive, une partie de la péninsule n’était pas encore sortie du dix-septième siècle. Dans le reste, les réformes n’avaient été ni complètes ni bien mesurées; souvent peu appropriées aux mœurs, à la situation du pays, elles étaient en beaucoup de lieux tombées à faux, et, dans d’autres, n’avaient point atteint ce qu’il fallait. « L’État pontifical, dit un panégyriste de Pie VI, était le plus mal administré de l’Europe après la Turquie. » Dans la Toscane une police inquisitoriale avait assez peu avantageusement

remplacé la force armée. Dans l’armée sarde on se plaignait de voir les nobles seuls arriver au grade d’officier. Les premières tracasseries de l’administration autrichienne faisaient déjà regretter aux Lombards la perte de leurs libertés communales. La féodalité pesait encore sur les royaumes de Naples et de Sicile du poids de tous ses vieux abus. On y comptait mille trois cent quatre-vingt-quinze droits sur les choses et sur les personnes. Enfin, quoique les idées du dix-huitième siècle eussent pénétré l’Italie et suscité quelques écrivains et quelques poètes sérieux, il n’y avait encore chez elle ni esprit public ni virilité politique. La péninsule était encore le pays aux quatre-vingt mille moines, la terre d’adoption des sigisbées et des bandits. Les gouvernements n’avaient pas renoncé à l’inquisition politique en renversant l’inquisition religieuse. On ne rencontrait plus l’élan démocratique des républiques des treizième et quatorzième siècles, ni la tyrannie brillante des aristocraties du quinzième et du seizième. Il y avait encore l’ancienne division, l’ancienne ruse, et le despotisme de plus.

Un sentiment profond, vivace chez les Italiens, les empêchait de reconnaître même les meilleures intentions do leurs souverains. Ces princes réformateurs n’étaient pas nés des entrailles de l’Italie, ils avaient été imposés par l’étranger; à chaque génération il semblait qu’ils prissent soin, par de nouvelles alliances, de retremper leur sang étranger; leurs idées, leurs principes, comme leur origine, étaient ultramontains. Pour l’Italien, qui avait le sentiment vague d’un passé tout plein d’indépendance et de grandeur, les mieux intentionnés de ses souverains n’étaient que des podestats, des tyrans ; et l’Italie, à la fin du siècle, malgré les incontestables bienfaits qu’elle en avait reçus, saluait son poète tragique national dans Alfieri, dans celui qui animait ses œuvres des souvenirs delà patrie indépendante et d’un sentiment d’austérité et de grandeur républicaines ; elle l’entendait avec plaisir, en face du meilleur des princes, s’il n’avait été Autrichien et un peu janséniste, Léopold, stigmatiser le sceptre du septentrion, inexorable et dur, qui pesait sur la langue même :

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