LIVRE XV
qu’écrivait Fantoni dans une ode à l’Italie à la fin du dixhuitième siècle, recevaient de la révolution française un à-propos terrible et saisissant. Le grand débat entre la nation et la royauté de France, qui allait s’élever en Europe à la hauteur d’une lutte de la liberté contre l’absolutisme, devait poser encore une fois en Italie l’éternelle question entre l’indépendance nationale et l’oppression étrangère. Tous les principes sur lesquels reposait l’équilibre intérieur et extérieur des États allaient être ébranlés. Des temps venaient pour la péninsule où l’énergie, l’union et la sagesse étaient de mise.
Malheureusement l’Italie n’était guère préparée à se tenir à la hauteur des grands événements qui se préparaient.
La nation ne pouvait rien par elle-même. Une chose lui manquait après trois siècles de servitude, le caractère et l’esprit public. Dans les hautes classes de la société, le poète Parini flagellait avec raison la vie oisive et galante de l’aristocratie italienne. Le nombre des nobles que le comte Paul Verri rassemblait dans sa société connue sous le nom de II Cafté, centre des idées et des doctrines nouvelles, n’était pas très-considérable. L’éducation publique de la bourgeoisie était un peu plus avancée. Encore le philosophe Beccaria se plaignait -il que « dans une ville de cent vingt mille âmes il y eût à peine vingt mille personnes désireuses de s’instruire et disposées à sacrifier à la vérité et à la vertu. » Dans les campagnes l’ignorance était générale, l’indifférence et l’abjection complètes. Les masses avaient été rebelles même aux réformes tentées par les souverains.
Excepté dans les royaumes de Sardaigne et de Naples, l’esprit et les habitudes militaires ne se rencontraient pas davantage dans la péninsule. Les souverains avaient craint de donner des armes à la nation. La république de Venise, en face des fortifications et'de l’arsenal que l’Autriche faisait construire dans le port de Trieste, n’entretenait plus qu’une douzaine de bâtiments de guerre en mer et vingt toujours en chantier. Deux mille hommes de troupes étran-
gères formaient toute sa défense. Gênes, qui s’était Lien fortifiée, malgré un événement récent, n’entretenait que quinze cents hommes. Le duché de Modène n’en avait pas davantage, Parme, à peine la moitié, etLucques, deux cents. Les deux plus considérables Etats de l’Italie centrale, le saint-siège et la Toscane, ne pouvaient pas mettre en ligne dix mille hommes. Dans la Lombardie, soumise à l’étranger, les jeunes gens fuyaient le recrutement. Le gouvernement autrichien, pour occuper les citadelles, n’avait pu rassembler que quatre mille hommes parmi les malfaiteurs ou les repris de justice. L’armée du roi de Naples même, qui montait à quatorze mille hommes, était fort mal recrutée, plus mal disciplinée encore. Celle du roi de Sardaigne, de vingt-cinq mille hommes, et mieux organisée, n’avait que des généraux et des officiers inhabiles et ignorants.
C’était aux princes à suppléer par l’habileté et la prudence de leur conduite à ce qui manquait à leurs peuples. En réalité, l’exemple de la révolution française devait être peu contagieux dans leurs États. Ils avaient satisfait, par leurs réformes, la partie éclairée de la nation, et n’avaient rien à craindre des masses, plutôt hostiles que favorables au mouvement français. En revenant sur les choses faites mal à propos, en portant leur attention sur ce qu’ils avaient négligé, en développant ce qu’ils avaient heureusement commencé, ils pouvaient être tranquilles chez eux, et traiter librement avec la révolution française, isolée en Europe et prête à faire des sacrifices pour avoir des alliés.
Malheureusement l’Autriche pesait sur la péninsule. Effrayés des conséquences que la révolution française tirait des principes qu’ils avaient eux-mêmes invoqués, les Habsbourgs, au lieu de mettre plus de mesure dans leur application, se retournèrent tout à coup contre ce qu’ils avaient fait, revinrent sur leurs réformes, bonnes ou mauvaises, et entraînèrent par leur exemple les autres souverains péninsulaires. À mesure que la révolution prit possession de la France, ceux-ci se groupèrent davantage autour de l’Autriche. Le grand-duc Léopold, devenu em-*