LIVRE XVI
eorc, les comités des exilés à Malte et à Londres, réveillaient la Jeune Italie. Mazzini formulait décidément son programme religieux, politique et social. Il remplaçait le catholicisme par une sorte de théophilanthropie dont Dieu et le peuple étaient les deux termes; il prétendait reconstituer Fltalie par l’unité et la centralisation, dans une république indivisible et démocratique, dont Rome serait le centre. Après la Rome des Césars et la Rome des papes, il annonçait l’avénement de la Rome du peuple.
Quelques bruits de guerre entre la France et l’Europe en 1840 provoquèrent çà et là des explosions. En 1841 la ville d’Aquila, dans le royaume de Naples, vit cinquante de ses enfants envoyés en prison, quatre fusillés. En 1843 l’effervescence était générale dans les États romains et les Deux-Siciles. Au moment de l’action, les Calabres restèrent immobiles. Quelques jeunes gens des plus hardis de Bologne marchèrent au combat malgré le contre-ordre, et furent réprimés par les carabiniers pontificaux. Les troupes suisses dans la Romagno, les garnisons autrichiennes à Rovigo et à Ferrare, furent renforcées. Les frères Bandiera en 1844, fils d’un amiral autrichien, avec quelques marins italiens, tentèrent de secourir les Calabres, échouèrent encore, et payèrent leur entreprise de leur tête.
Les persécutions de la police obligèrent les citoyens les plus recommandables à s’enfuir et à se cacher dans les Apennins, retraite ordinaire des bandits. Traqués comme des bêtes fauves, et en assez grand nombre, ils prirent le parti désespéré de s’emparer de Rimini et d’adresser à l’Europe une solennelle protestation, dans laquelle ils se contentaient de dénoncer, avec douleur, l’oubli du mémorandum de 1831, comme la cause de tout le mal. Ce manifeste ne sauva pas plus ces malheureux que la prise de Rimini : chassés de leur conquête , obligés de s’enfuir sur le territoire de Toscane , ils furent livrés aux vengeances pontificales par le grand-duc obligé de céder aux exigences de la diplomatie.
Le pape Grégoire put terminer son règne en paix; la défense courageuse, quoique inutile, de quelques pauvres
religieuses martyrisées par le tzar, releva seule ses derniers jours. La plaie de l’Italie paraissait cependant appeler plus énergiquement que jamais le remède ; M. d’Azeglio, noble piémontais, dans ses Ultimi casi di Romagna , prenait en 1846 la défense des insurgés de la Romagne, dont il avait sondé les plaies pendant un voyage de plusieurs mois. « C’étaient, disait-il, des hommes qui n’avaient plus un coin de terre où poser le pied, qui étaient toujours à la veille de perdre la liberté ou la vie. » « Tel qu’il est », disait le vénérable Gino Capponi en mai 1846, « le gouvernement romain ne peut régir l’État, parce qu’il est réduit par la nécessité de sa nature à craindre toute réforme, à empêcher toute amélioration. Dans l’état actuel, on dirait que la justice est en lutte avec la religion. »
Tel était en 1846 l’état de l’Italie. Les souverains ne faisaient pas assez ou ne faisaient rien pour leurs peuples. La terreur était à peu près le seul ressort du gouvernement. Dans la nation, l’aristocratie et la haute bourgeoisie ressentaient vivement leur infériorité et leur servitude. Elles souffraient de voir l’étranger regarder leur pays comme un musée historique, et une terre de délassement et de convalescence; il ne leur suffisait point que lTtalîe régnât dans la musique par ses maestri et ses virtuoses. Elles se rencontraient dans la pensée d’unir toutes les forces vives du pays, la religion, les princes et les peuples, de les retremper par la concorde et la confiance , pour les tourner vers le double but de la liberté et de l’indépendance. Aigries par l’oppression et la misère, dans les États de Rome et dans les deux-Siciles , et partout plus développées qu’à l’époque de la première révolution, les masses avaient moins de confiance dans leur souverain, moins de foi dans la modération et la patience; elles écoutaient plus volontiers les conseils qui leur venaient de l’exil et qui les poussaient contre leurs maîtres; mais elles étaient aussi travaillées d’un besoin vague d’indépendance; sans s’en rendre compte, elles désiraient, elles attendaient quelque chose. Ainsi l’Italie émigrée n’était point complètement d’accord avec l’Italie restée chez elle, les hautes classes, avec les masses; le libé—