LIVRE IV
sur l’Émilie et la Pentapole, reprit Ravenne, força le dernier exarque Eutychius à s’enfuir dans la ville de Naples, et menaça Rome qui l’empêchait de mettre la main sur les territoires encore indépendants du midi de l’Italie. Mais n’était-ce pas s’attaquer à une puissance morale redoutable, au moment où l’on voyait des rois comme le Lombard Ratchis ou le fils de Charles Martel, Garloman, renoncer au monde pour se jeter dans des cloîtres? N’était-ce pas aussi menacer la capitale de la nouvelle unité morale de l’Europe occidentale?
Le pape semblait désarmé; il n’avait pour se défendre que le duc de Rome, chef de corporations de soldats assez mal disciplinés qui faisaient la seule force militaire de la ville, et les Romains qui détestaient les Lombards. Étienne II chercha d’abord à arrêter Astolphe par des flatteries et par des présents, tactique qui, sous Zacharie, avait réussi auprès des prédécesseurs du roi lombard. Astolphe écouta les flatteries, reçut les présents, et n’en réclama pas moins la suzeraineté de Rome avec un sou d’or par chaque tête de Romain. Il fallait user des dernières ressources. Après avoir cherché encore à se rapprocher de Constantinople, Étienne, en face d’Astolphe frémissant de colère, mais qui n’osa l’arrêter, partit pour la Gaule, escorté de deux Francs, l’évêque de Metz Rodegang et le duc Autchar qui avaient été dépêchés vers lui. Séparée de l’Orient, la papauté appelait l’Occident à son aide.
L’œuvre entreprise en Gaule par les premiers Carolingiens était déjà presque accomplie. La royauté franque était maintenant dans des mains viriles; la domination mérovingienne, tombée en ruines sous les débiles successeurs de Dagobert, se reconstruisait peu à peu des Pyrénées aux frontières de la Bohême, sous l’habile et énergique direction d’une famille nouvelle, et l’on pourrait presque dire d’une nouvelle race de Francs, les Ostrasiens. Ces Francs avaient toujours été regardés comme les fils aînés de l’Église. Rome, depuis saint Grégoire le Grand, correspondait avec leurs chefs. C’était vers eux qu’accourait Étienne. Mais il fallait leur apporter le prix de leurs
concours. Étienne II donna ce qu’il avait, la grâce de Dieu , en consacrant par la religion la royauté que Pépin avait conquise et méritée, et il offrit au nouveau roi le titre de patrice ou protecteur de Rome. C’était cette sanction surtout dont le fondateur de la dynastie carolingienne avait besoin; il s’empressa de répondre aux demandes de secours du pontife, et mit aussitôt en mouvement son armée vers les Alpes.
La première fois qu’il pénétra en Italie par le passage de Féncstrelle (754), Pépin se contenta de faire abandonner au roi lombard ses récentes conquêtes. Mais Astolphe revint, aussitôt après son départ, assiéger Rome avec trois armées et dévasta tous les environs. Etienne II écrivit au roi franc deux lettres qui restèrent sans réponse. Rome pontificale allait-elle devenir lacapitale lombarde? Étienne II écrivit au nom de saint Pierre; Pépin reparut en 755 et fit jurer solennellement à Astolphe de laisser en paix les anciennes provinces de l’exarchat. Des envoyés de la cour de Constantinople se trouvaient là. Iis réclamèrent ces provinces au nom de leur maître; le papeÉtiennelesdemanda au nom de saint Pierre et de saint Paul. Pépin, usant librement de son droit de conquête, abandonna, s’il faut en croire quelques écrivains ecclésiastiques, aux apôtres Pierre et Paul, Rome, les provinces d’Émilic, de Flaminic et de Pentapole. Les rois barbares, ceux des Francs surtout, s’étaient toujours montrés généreux envers les Églises. Il était naturel que Pépin fit à la première des Églises la donation d’un pays qu’il ne pouvait encore gou- 1 verner, et où il conservait le titre de patrice, c’est-à-dire une sorte de protection souveraine. Le saint-siège obtenait pour lui-même et pour les villes et territoires qui ne voulaient point des Lombards ce qu’il désirait et ce qui, dans ces temps de violence, lui était nécessaire pour assurer son indépendance. Il avait fait un grand pas dans la voie de la souveraineté temporelle. Rome et les territoires du centre, entre un empereur contesté, un patrice lointain et les Lombards tenus en respect, ne relevaient plus réellement que du successeur de saint Pierre.