‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 46 sur 92 · KÉRATRY · texte numérisé non relu

KÉRATRY

Voici à ce sujet la déclaration de M. Ansart :

m. ansart. — J'ai eu des relations avec la municipalité, pour la réorganisation du service de la police municipale. Vous savez quelle était la position des sergents de ville. Ils étaient menacés, eux et leurs familles. Pour les sauver, et non pour les sacrifier,

on ne sacrifie pas de tels hommes — après l'investisse ment

de Paris, M. de Kératry eut l'idée de les envoyer aux avantpostes faire un service qui, les mettant à l'abri des ressentiments injustes de la population, pût lui fournir l'occasion de leur faire reprendre leurs fonctions.

Petit à petit, à mesure qu'ils avaient rendu des services aux avant-postes, à Vanves, à Issy, où ils se sont courageusement battus, on en retirait un certain groupe et on essayait de les réinstaller. C'est ainsi que du temps de M. Cresson, au moment où le bombardement avait commencé, sous prétexte de porter secours à la population, et d'aider à éteindre les incendies, nous cherchâmes à les faire accepter dans le cinquième et dans le treizième arrondissement. Dans le cinquième arron lissement, la population et la garde nationale se montrèrent tivs hostiles.

Nous n'avons pas pu réussir, quelques efforts que nous ayons fait; mais la mairie nous a montré du moins une entière bonne volonté, tandis que dans d'autres arrondissements, nous nous sommes toujours heurtés à l'opposition des maires. Les

mairies voulaient avoir leur police, tout ce qui constituait une commune en miniature.

E. Ànsart, p. 187.

Quant à M. de Kératry, il se rend à lui-même ce témoignage, que confirme l'imposante autorité de M. J. Ferry :

Je suis resté, messieurs, au poste de préfet de police du 4 septembre au 13 octobre. J'ai le droit de dire que, pendant ces six semaines difficiles à traverser, aucune arrestation arbitraire n'a été opérée dans Paris.

M. de Kératry, p. 651.

ai jcles ferry. — La police a été la plus grande difficulté de notre administration. Je puis le dire, parce que nous sommes entre nous ; nous n'avons plus eu de préfet de police après M. de Kératry. C'est tout ce qu'il y a de plus difficile à rencontrer, même en temps normal. Pendant le siège, la difficulté était presque insurmontable. Voici pourquoi : c'est qnele préfet de police manquait nécessairement de moyens d'action.

M. Jules Ferry, p. 422.

Malgré cette opinion de M. Ferry, la préfecture de police avait, en réalité cessé d'exister quand M. Cresson en fut chargé. Il n'existait plus ni police ostensible, ni police secrète, bien que celle-ci eût coûté sous M. de Kératry, du 5 septembre au 12 octobre, 79,000 fr. inscrits au registre des fonds secrets, plus 4,500 fr. qui n'y figurent pas; M- de Kératry les avait trouvés dans les tiroirs de M. Piétri, et les fit servir, dit-il, à payer sas ageut3 L'Etat a dû après un procès les rembourser au légitime propriétaire. C'était doue, ea trente-sept jours, une dépense de 84,500 fr., taudis que, sous l'Empire, il n'était alloué que 50,000 fr. par mois pour un service s' étendant alors à la province et à l'étranger. On voit que la forme républicaine n'amène pas des économies.

M. Cresson se souciait peu de l'emploi qui lui était offert. Il y mit des conditions.

Le surleniemain, 2 novembre, on vint me chercher de la part du général Trochu. Dè3 que j'appris qu'il s'ag-issait d'être préfet de police, je protestai; mon ciractère, mes goût-*, ma •profession, s'y opposaient. Je fis valoir que j'avais uie femme et quatre enfants, qu'on allait s'égorg-er un jour ou l'autre, et

SI

qu'on m'envoyait à la mort. On me répondit que c'était un devoir, et que, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvions, je ne pouvais pas refuser. J'acceptai donc, mais aux conditions suivantes : faire rentrer dans Paris 1/200 serments de ville armés de cha~sepots.

Un membre. — A quelle date était-ce?

m. cresson. — Le 2 novembre. Je fus conduit devant le général Trochu, que je n'avais jamais vu ; je lui dis : « J'accepte, mais je ne veux pas donner ma vie, je la vendrai et j'entends, ai la lutte s'engage dans Paris, pouvoir défendre les lois. » Il y avait dans Paris, un certain nombre d'anciens agents, ous un nouveau costume, qualifiés gardiens de la paix. C'étaient les serments d j. ville. On leur avait fait couper la barbe et la moustache ; ces agents ne faisaient rien et ne pouvaient rien faire. Leur intervention les désignait à toutes les attaques. J'ai demanié plus tard qu'on leur rendît des armes. On en était trèsjaloux; ce sont des soldats courageux et disciplinés.

On me rendit donc mes 1,200 sergents de vîHa; j'avais fait prometre, en outre, au général Trochu qu'il me fournirait, au cas de lutte, un secours en artillerie.

Je mis encore cette condition que l'on reconstituerait la préfecture de police. Vous vous rappelez peut-être qu'on proclamait dans tous les journaux, après la leifce de M. de Kératry, que la préfecture de police était morte, que le règne de cette institution était fini. Je déclarai, quant à moi, qu'il était impossible à une société d'exister sans une police prête à la fois à surveiller et à réfréner.

M. Cresson, p. L28.

Ainsi mou premier acte a été de réorganiser les commissaires de police, de frapper tous ce^ x qui, par une faute quelconque, m'en donnaient l'occasion, et de les remplacer par les anciens commissaires de police, qui étaient pères de lamille et qui demandaient tous à rentrer; de reconstituer les sergents de ville et d'essayer de pénétrer dans Paris, car cela a été là une de nos plus grandes difficultés.

Sf. Cresson, p. 132.

.l'avais donc obtenu du guuvornénuMit l'autorisation de ret:

blir sérieusement la police secrète. Les anciens agents tournaient autour de la préfecture de police et j'eus bientôt reconstitué avec eux un groupe important. Ils s'introduisaient dans les clubs, dans les réunions, daus les associations. Les associations avaient pris tout de suite un développement trèsconsidérable. Les clubs, eux, étaient violents, menaçants.

M. Cresson, p. 129.

J'avais pu pénétrer dans douze arrondissements ; mais il m'a fallu pour cela profiter de toutes les circonstances, même les plus désastreuses. Ainsi, ces malheureux gardiens de la paix que je retirais des fortifications avec beaucoup de peine, je ne pouvais les faire rentrer dans Paris sans exposer leur via à tous les périls. Mais, lors du bombardement, comme il y avait du danger pour tous, il était assez naturel de les faire venir. J'ai profité de ce malheur pour prouver leur courage.

M. Cresson, p. 132.

Raoul Rigault et les autres créatures de M. de Kératry ayant été congédiées, et l'ancien personnel rétabli, M. Ansart put retirer la démission qu'il avait offerte.

Je n'ai pas senti, je dois le dire, la préfecture de police suffisamment défendue; je ne sentais pas qu'on voulût la défendre; et moi qui étais habitué à vivre au milieu de gens qai avaient le principe d'autorité en grand respect, il me parut qu'on ne voulait pa? agir avec une suffisante énergie. Sous cette impression, à ce moment, je remis ma démission entre les mains du secrétaire général en lui disant : « Je ne veux pas que mon nom comme chef de service, puisse êtr<è attaché aux faits qui vont se produire. Je me retire et je vous prie de remettre à M. Adam ma démission. »

M. Ansart, p. 182.

D'un autre côté, on chercha à rétablir la police municipale.

Vous le savez, la police municipale, la police de la rue, les sergents de ville avaient été en quelque sorte supprimés après

le 1 septembre. Ceux d'entre vous qui ont été à Paris à cette époque se rappellent la figure mélancolique des gardiens de la paix. Nous avions, cependant, M. Cresson et moi après lai, le désir de rétablir partout la police municipale. Nos gardiens de la paix avaient été embrigadés; on les avait envoyés à la tranchée, et ils s'y étaient montrés extrêmement solides. M. Cresson pensa à profiter des circonstances (et M. Vacherot le sait bien, car nous avons eu avec lui des pourparlers à ce sujet), pour les faire accepter de la population en leur doûnant la mission de porter secours aux blessés et de veiller aux incendies dans les quartiers bombardés ; nous les avions ainsi réinstallés dans tous les arrondissements de la rive gauche. Après le départ de M. Cresson, le désordre qui régnait dans les abattoirs de la Villette me fournit l'occasion d'installer les sergents de ville dans le Xe arrondissement. Ainsi, nous profitions de tout pour reconstituer la police municipale. Mais ello a un grand inconvénient aux yeux de certaines gens, c'est de veiller à l'ordre sur la voie publique. Or, la voie publique était inondée, dès le mois de février, de ces gens qu'on appelle, dans le langage parisien, des camelots. Le camelot appartient à ce qu'il y a de moins relevé dans la population parisienne. Ce sont des gens qui établissent de petits commerce sur le trottoir. Quand nous installions quelque part des sergents de ville, immédiatement une lutte s'engageait entre eux et les camelots. Cela s'est vu, par exemple, sur le boulevard Saint-Michel; mais c'est surtout aux abords de l'Hôtel-de-Ville, le long de la rue de Rivoli, jusqu'au boulevard Sébastopol qu'il y avait une réunion formidable de ces commerçants en plein air. De l'un des côtés du boulevard, la police régnait et le trottoir était libre, mais l'autre côté appartenait à l'arrondissement dont M. Bonvalet était maire, et là, la police ne pénétrait pas. On allait jusqu'à vendre sur leur trottoir des cigares de contrebande. J'ai donné l'ordre, un jour, à des sergents de ville de pousser une reconnaissance le long de la rue de Rivoli jusqu'à l'Hôtel-de Ville et de déblayer le trottoir; ils ont été fort mal accueillis.

Déjà, au milieu du siège, entre novembre et décembre, nous avions essayé, d'accord avec la mairie du IVe arrondissement, de rétablir la police municipale aux abords de l'IIôtel-de-VilU', mais à peine réinstallés, nos postes de sergents de ville avaient été forcés par les gardes nationaux de se retirer. C'est à 0 occasion qu'un garde national avait dit à un agent:* Je te

reconnais, tu es un assassin, tu as un revolver dans ta poche; » il l'avait fouillé, et lui avait pris, non pas son revolver, mais son porte-monnaie.

M. Choppin, p. 110.

On put ainsi arrêter des meneurs que M. de Kératry n'avait pas réussi à saisir, et dont il voulait s'emparer par un moyen que le général Trochu lui-même ne trouva ni convenable, ni loyal.

« En effet, le 5 novembre, quelques heures api es mon instal- » lation, Félix Pyat, Ranvier, Goupil, Tridon, Génard, Cyrille, » Vermorel, Razoua, Tibaldi, six autres dont j'oublie les noms' » étaient arrêtés. Ce ne fut pas une sorte de hasard, une sur » prise ; le gouvernement me les avait désignés comme les » auteurs ou les acteurs principaux de l'attentat du 31 octobre : » les mandats d'amener lancés contre eux ont été obéis au mi- » lieu de difficultés redoutables, et, sans l'habileté et l'énergie » recommandées aux agents, les journées des 5 et 6 novembre » auraient pu devenir sang1 antes. »

M. Cresson, p. 124.

Mai? cette mesure devint inutile par la faiblesse du gouvernement ; le général Trochu revint à ses défaillances, que M. de Kératry expose ainsi :

A la réception de ma lettre, le général Trochu convoqua, à huit heures du matin, le conseil du gouvernement. La séance dura jusqu'à dix heures. M. Trochu y déclara : « que les arres- » tations ne pouvaient se faire dans des conditions telles qu'elles » se trouvaient indiquées; qu'il ne fallait pas recourir à la s garde nationale; que, dans gon esprit, les mesures policières » devaient Eeuls êtres mises enjeu par moi et que, puisque mes » moyens restreints condamnaient le préfet de police à l'im- » puissance, il fallait en rester là. » Je lui objectai que, quant à moi, je ne pouvais m'associer à cette manière de voir. Je prétendais que le mode indiqué par ma lettre de la nuit, consistant à sommer les officiers de vernr rendre les comptes à la place, était très-acceptable, si on voulait éviter jusqu'au bout un conflit armé. — Le gouverneur répondit que le moyen n'était ni loyal ni militaire.

M. de Kératry, p. 666.

m membre. — Pensez-vous qu'avec le concours effectif du général Trochu, vous eussiez pu avoir une force suffisante pour écraser la Commune?

m. le comte DE kératry. — Oui, Monsieur, je le pense d'une façon absolue. — J'ai la plus grande déférence pour M. le général Trochu : mais, à mon avis, sa conduite des affaires prête à une juste critique parce qu'il est parti d'un principe faux.

M. de Kératry, p. G68.

On arriva ainsi à la situation que définit M. Choppin.

M. choppin. — Oui, Monsieur le Président, la Préfecture de police a été bien plus un instrument d'information, qu'un instrument d'action ; je crois qu'on peut dire que c'est là une des causes de l'insurrection. On était arrivé, par une mauvaise organisation, à détruire absolument l'action de la police à Paris.

M. Cresson n'était pas cru dans ses avertissements.

Je me souviens seulement que, dans les réunions du conseil, le Préfet de police de l'époque, M. Cresson, à l'énergie duquel je dois rendre un véritable hommage, a appelé plusieurs fois, avec une très-grande insistance, l'attention du gouvernement sur les ag ssements de l'Internationale et qu'en général, dans le conseil, on repoussait les observations ou les déclarations de M. Cresson, comme étant très exagérées, et comme étant l'effet je dirai presque d'une hallucination. On avait fini par croire, au moins quelques membres du gouvernement qui combattaient les idées de M. Cresson, que c'était une idée fixe, et que l'Internationale n'était pas à beaucoup près ce qu'on croyait qu'elle était, surtout à Paris.

Le Flo, p.. 626.

Par ces faiblesses, on avait perdu pour l'ordre public les avantagée d'une institution qui était telle sous l"Empire que M. Trochu et M. Choppin ont pu dire d'elle :

Quand, à Paris, il n'y a pas une forte administration, une forte polie, une nombreuse garnison régulière, nul, vous le EE76I

tous, ne peut répondre de l'ordre, même dans les temps calmes.

Il y avait, sous l'Empire, avec 70,000 hommes de garnison, une police excellente et bien faite. Elle employait, outre une foule d'agvnts secrets, 11,000 agents en uniforme, répandus dans tout Paris. On les choisissait parmi les anciens militaires, 4e plus souvent gradés. En an mot, c'étaient des hommes énergiques et bien posés. Ces agents disparurent le 4 septembre. Pour sauver leurs vies, on les fit sortir de Paris, et l'on en forma un corps de troupe qui a rendu en combattant d'excellents services. Mais qu'arriva-t-il après leur disparition? C'est que les rues restèrent abandonnées à la foule ; c'est que les tribucaux ne fonctionnèrent plus; c'est que tous les services concernant l'ordre public, les mœurs, la salubrité chômèrent ou à peu près.

Nous avions gardé quelques centaines de ces agents, dont M. de Kératry, M. Adam, M. Cresson qui se louaient de leur bon vouloir, tirèrent tout le parti qu'i s purent. M. Cressoo, en particulier, qui a rempli son impossible mission avec beaucoup de dévouement et d'énergie, avait augmenté leur nombre et les avait armés. Mais tout cela ne faisait pas une police.

Général Trochu, p. 289'.

Nous avions gagné le 24 février à peu près sans aucune espèce d'encombre, nous avions eu de grosses difficultés administratives qui tenaient à l'alim?ntation de Paris et à la question de la salubrité publique. Car cette pauvre préfecture de police, que tout le monde attaque, quand il y a quelque besogne difficile à opérer, c'est toujours à ele qu'on s'adresse. Je ne saurais pour ma part rendre trop de justice au dévouement et à l'intelligence des employés de cette administration qui, par un préjuge malheureux, est si injustement déconsidérée en France. Je n'ai pas plus vu les employés de la préfecture reculer devant une corvée, devant un travail extraordinaire, que je ne les ai vu reculer devant un danger. — Quoique assez peu nombreux à l'époque où j'étais à leur tète, ils venaient toujours à bout des missions les plus pénibles. — Ainsi, on vint me dira un jour : il est mort 1800 bœufs dans le parc de l'intendance militaire. Le typhus y avait éclaté, personne ne venait à bout d'enlever ces bœufs. La préfecture de police s'en est chargée, et elle y a réussi. Quand il s'est agi de réquisitions pour le recensement des vivres pen-

dant le siège, on tâtonnait, on n'arrivait pas, on finissait par s'adresser à la préfecture de police qui en venait à bout.

M. Choppin, p. 109.

Il y a là des chefs de service que je considère comme des hom " mes extrêmement distingués. M. Cresson a dû leur renire devant vous la justice qui leur est due ; en tous cas, je suis heureux, pour mi part, de rendre l'hommage le plus éclatant aux commissaires de police comme à tout le personnel de la préfecture. Ce sont des hommes qui, pendant et après le siège, on t bien mérité de la patrie.

Éloges seulement mérités et qui dans la bouche d'adversaires du régime impérial, ne peuvent être suspects. Ils répondent à des insinuations et à des calomnies contre lesquelles protestent tous ceux de qui est connue cette administration énergique, honnête et dévouée.

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