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CHAPITRE XXXVIII

Agitation sécessionniste et démagogique dans le Midi.

M. Gambetta piétenà avoir" rétabli l'ordre. — Le drapeau rouge à Lyon. — M. Gambetta devant la commission d'enquête. — Ligues du Midi. — Envoi de M. Gent à Marseille. — Opinion de M. Fourichon et de M. Crémieux à ce sujet.

Appelé à s'expliquer sur sa politique intérieure, M. Gambetta a prétendu avoir rétabli l'ordre troublé lors de son arrivée à Tours.

Quand je m'installai à Tours, je trouvai, il faut l'avouer, le pays dans un état de véritable sécession; il y avait au midi, au sud- ouest, dans l'ouest, des tendances véritablement singulières et alarmantes pour l'unité de la France. En même temps, ce qui avait été prévu se réalisait; l'action du Gouvernement était très-faible; il était peu obéi. Au fond il a été parfaitement reconnu que si les membres de la délégation avaient songé à faire des élections, c'était pour eux un moyen d'en finir avec une situation qui leur semblait grave, et ils s'élaient résolus à cette détermination, malgré les ordres du gouvernement de Paris, et malgré les résolutions auxquelles ils avaient pris part eux-mêmes à l'Hôtel de ville.

J'entrai dans la délégation de Tours avec la résolution de rétablir l'ordre compromis sur beaucoup de points du territoire ; je fus assez heureux dans un espace de temps fort restreint, quinze à dix-huit jours, pour pouvoir remettre l'ordre partout, et faire mettre en liberté toutes les personnes appartenant à l'ancien régime qui avaient été incarcérées, dont l'arrestation pouvait s'expliquer par des émotions populaires insurmontables et inséparables d'une crise semblable, mai> dont la détention prolongée n'était pas possible sous un gouvernement régulier. «

Je n'ai pas besoin d'insister sur la façon dont j'ai agi soit à Marseille soit à Saint-Etienne, soit à Lyon, soit à Toulouse ; ce que je constate, c'est qu'au bout de très-peu de temps, l'autorité du gouvernement était partout reconnue, respectée, obéie, que le programme séparatiste était anéanti, et qu'on ne parlait plus de ligue, ni du Midi, ni d'ailleurs; cet ordre parfait s'est maintenu jusqu'à ma démission, c'està-dire jusqu'au 30 janvier.

M. Gambetta, p. 5US.

A ce tableau trop flatté de ses victoires sur l'anarchie, un membre de la commission oppose ce qui s'est passé à Lyon. Il demande si M. Gambetta a suivi le drapeau rouge qui précédait le convoi du commandant Arnaud. L'ex-dictateur se fâche et trouve ce\a.misérablc. 11 se plaint qu'on lui fasse des questions plus ridicules les unes que les autres.

m. de sugny. — Soit ; mais comment se fait-il que pendant que vous rétablissiez à Marseille l'autorité du Gouvernement central, le drapeau rouge soit resté sur l'Hôtel de ville de Lyon ?

m. gambetta. — C'est une erreur; ce n'est pas le drapeau rouge, c'est le drapeau de la ville de Lyon qui flottait sur l'Hôtel de ville ; sur les autres monuments et au balcon même de la préfecture de l'Hôtel de ville, c'était le drapeau tricolore. Le 24 septembre, le Conseil municipal élu de la ville de Lyon avait, dans une délibération, décidé que le drapeau de la ville de Lyon, qui est le drapeau rouge, flotterait sur la maison commune de la ville tant que durerait la guerre.

m. de sugny. — Ce n'est pas ainsi qu'on le jugeait à Lyon; on l'a toujours tenu pour le drapeau de l'insurrection.

m. gambetta. — Lorsque je suis allé à Lyon, j'ai rassemblé tous les chefs de bataillon, sans distinction ; ceux qui appartenaient aux bataillons dits de l'ordre aussi bien que ceux des bataillons populaires, et je leur ai demandé s'ils voulaient enlever ce drapeau. Ils ont refusé; le Conseil municipal et les membres de la garde nationale m'ont déclaré, et m'ont même apporté des pièces de leur municipalité établissant ce fait, que le drapeau qui flottait sur l'Hôtel municipal de Lyon était le drapeau de la ville, et que partout ailleurs, c'était le drapeau tricolore.

m. de sugny. — Ce n'était pas l'avis de tout le monde, c'est bien le drapeau rouge en tête qu'on a porté en terre le commandant /Vrnauc.

.m. gambetta. — Non, je vous demande pardon.

m. de sugny. — Les journaux de Lyon l'ont dit.

m. gambetta. — Je vous demande bien pardon ; moi j'ai suivi h cortège, et je vous prie de croire que je ne l'aurais pas toléré.

m. de sugny. — Je vous en félicite.

38 HISTOIRE !;i'.\i»i.itio.\.\aii;i

m. gambetta. — Il ne faut pas m'en féliciter, c'est la vérité ; c'esl moi qui ai mené le commandant Arnaud au cimetière.

m. le président. — Alors l'assertion est complètement démentie ?

m. gambetta. — Absolument; il n'y avait pas de drapeau d'abord ! Pour moi, permettez-moi de vous le dire, Messieurs, je crois qu'il faut s'arrêter là ; je ne veux pas descendre dans l'a discussion de pareilles affaires.

m. maurice. — Cependant il faut arriver à constater les faits.

m. gambetta. — Vous comprenez que si vous en arrivez là et si je suis obligé de vous dire que je n'ai pas été au cimetière derrière un drapeau rouge, il n'y a plus de raison pour s'arrêter!

m. le président. — Permettez-moi une observation: de collègue à collègue, quel inconvénient trouvez-vous à ce que, par exemple, nous constations...?

ht. gambetta. — Je trouve cela misérable, indigne de nous occuper.

m. le président. — Permettez... Ce qui est digne de nous occuper, c'est d'arriver à la constatation ou à la négation des faits.

m. gambetta. — Vous pouvez comme cela me poser une série de questions plus ridicules les unes que les autres.

m. df. sugny. — Pardon ; vous avez exercé un pouvoir dont vous devez compte.

m. gambetta. — Je ne refuse pas des comptes! là-dessus n'ayez aucune inquiétude

m. le président. — Mais il est certain que sur ce point, la ques.ion pouvait être faite. Il y avait là un acte de notoriété publique

m. gambetta. — Le drapeau rouge sur l'Hôtel de ville, oui; mais en tête du cortège, je nie formellement.

M. Gambetta, p. 556.

Le dé'»at entre la Commission et M. Gambetta ne se borne pas à ce point ; il "reprend un peu après sut ce ton :

m. le comte de RESSÉGi h .:;. — M. Gambetta ne conteste assurémeii' pas aux députés le droit d'interpeller les ministres sur leurs actes. L'est, à ce titre que nous croyons avoir lf droit de l'interroger.

m. gambetta. — Je ne me refuse nullement à répondre aux interpellations; mais cependant ii y a un certain domaine sur lequel il ne faut pas entrer, parce que, alors, vous n'avez qu'à prendre la collection des journaux qui m'ont attaqué, et qu'à me dire : Nous avons le droit de VOUS interroger sur tout cela ! \ l'endroit desjournaux, je vous dire que je suis d'une insensibilité parfaite, et si vous \oulezme

poser la série de questions qui résulteront des attaques de ces journaux, permettez-moi de vous dire que ce ne sont pas !à des interpellations.

m. le président. — Cependant permettez-moi de maintenir les droits de la Commission, et de vous dire que, lorsqu'il y a un fait qui a été de notoriété publique, qui a été imprimé dans les journaux, il est bon que nous sachions si ce fait est vrai ou faux. Vous avez raison d'être d'une paifaite insensibilité à l'égard de tout ce qui se dit dans la presse; et chacun de nous, de ce côté, est arrivé à la même insensibilité. Mais enfin, vous avez été attaqué; il y avait là un fait, et il est évidemment bon que nous sachions, de votre bouche, s'il est vrai ou faux, aûn que nous puissions déclarer, avec une pleine confiance, que ce fait, qui a causé un scandale, est complétemeat faux. C'est une bonne chose pour tout le monde.

Il ne faut pas avoir une susceptibilité excessive, quand l'intention n'est pas le moins du monde injurieuse, ni offensive pour vous.

M. Gambetta, p. 557.

Au sujet des ligues du Midi et du rôle de li. Geat, M. Gambetta est optimiste :

Les ligues du Midi affectaient un caractère de désordre, de mépris de la loi que, pour moi je n'admets pas.

m, le président. — C'étaient des lignes séparatistes.

y. gambetta. — Séparatistes, au point de- vue de l'action militaire du pouvoir central.

m. le président. — Et vous vous êtes applaudi de ce qu'au bout de quinze ou dix-huit jours, vous les aviez détruites à peu près.

m. gambetta. — Complètement ! I! n'en a plus été question.

m. le président. — Nous avons dos renseignements sur ces lignes qui ont tenté de se former ; elles paraissaie.it exercer en effet une assez grande pression sur l'administration.

m. gambetta. — Elles exerçaient une influence considérable, parce qu'il y a beaucoup de gens faibles ; c'était du désordre ; mais, au fond, croyez bien que tout cela n'est pas très-sérieux ; ce sûflt des fantômes sans épaisseur.

m. le président. — Vous avez combattu les ten lances sécessionnistes à votre arrivée à Tours.

m. gambetta. — Sécessionnistes, c'est un gros mot ; c'était de l'anarchie, et cela n'avait pas le caractère de sécession. Je ne voudrais

ftO HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

pas que l'étranger pût croire qu'il y a eu, à un moment quelconque, une sorte de ligue pour briser l'unité de la France. Non : c'était du désordre, voilà tout I

M. Gambettu, p. 555.

m. de sugny. — Quel était le but de l'envoi de M. Gent?

m. gambetta. — C'était de désarmer la garde civique, et de faire rentrer dans l'ordre une administration départementale qui ne voulait pas reconnaître le pouvoir central.

J'ai envoyé M. Gent à Marseille pour y rétablir l'autorité du Gouvernement, non pas sur la ligue du Midi, entendez-le bien, mais sur des éléments locaux, marseillais, servis dans leur insurrection contre la loi par la complicité des autorités. Il fallait briser cela ; il n'y avait qu'un homme à côté de moi qui pût le faire avec autorité et avec justice, dans le midi surtout, sans aboutir à des collisions terribles, que je voulais éviter à tout prix ; c'était M. Gent.

M. Gambetta, p. 557.

Mais ni M. Fourichon ni M. Crémieux lui-même ne conBrment ce témoignage; l'un et l'autre disent ce qu'étaient réellement M. Gent et M. Esquiros, qui mit à son départ de Marseille une si singulière condition et en fut indemnisé sur les fonds d'une caisse créée pour un usage bien différent :

Un membre. — N'y avait-il pas, en dehors du Gouvernement, des réunions où l'on prenait des mesures extraordinaires ?

m. l'amiral fourichon. — Il y en avait, en effets dans la vallée du Rhône, plusieurs d'un caractère purement révolutionnaire. M. Gent était le grand promoteur de la ligue du Sud-Est. Les départements de la Bretagne et de la Normandie cherchaient à s'entendre et à réunir leurs ressources, mais uniquement dans l'intérêt de la défense nationale. 11 en était de même à Bordeaux pour les départements du sudouest.

.1/. Fourichon, p. C'|0.

Quant aux relations du Gouvernement avec M. Esquiros, je répète qu'elles ont été difficiles jusqu'à la violence.

m. callet. — Ce préfet s'est-il mis en insurrection vis-à-vis du Gouvernement, comme M. Duportal à Toulouse?

m. l'amiral fourichon. — Pour vous donner une idée de la nature des rapports de M. Esquiros avec la délégation, je rappellerai seulement une dépêche qui était a:nsi conçue : SI je me rcti. c, ce ne i$r : pas dr-

CONTEMPORAINE /jl

tant la difficulté de ma tâche, mais devant la lâcheté du Gouvernement.

M. Fourichon, p . 637,

m. callet. — Voulez-vous maintenant nous dire ce que vous savez sur l'origine et l'organisation des ligues provinciales, notamment sur la ligue du Midi ?

m. crémieux. — Permettez; dans ma seconde partie, vous verrez précisément que je n'ai pas voulu que Gent fût envoyé en Algérie, parce qu'il avait accepté la présidence de cette ligue du Midi. Je ne voulais établir la République, si heureusement proclamée, que par les bonnes voies, par les bons côtés. Assurément Gent est un excellent républicain, et vous savez les persécutions qu'il avait subies. Pourtant, je me suis opposé à la mission qu'on voulait lui donner, parce qu'il avait accepté la présidence de cette ligue, dont je ne voulais à aucun prix. Dans une dépêche, je disais que : « Toutes ces ligues ne sont faites que pour entraver la République. » Gent donna sa démission ; nous le nommâmes alors préfet de Marseille, où il s'est admirablement bien conduit, au péril même de ses jours. Mon gendre, qui était préfet dans le département de la Drôme, m'écrivit dans une dépêche : « J'abolis cette ligue ; je ne la tolérerai pas dans le département de la Drôme, et je ferai tous mes efforts pour la faire disparaître des deux départements voisins, qui marchent avec moi. »

M. Crémieux, p. 593.

ï;[iapitre xxxix

La guerre sous Metz.

Opérations de guerre sous Metz. — Déclarations du maréchal Le B'iuf, de M. GarnbeUi. — Mission du général Bourbaki.

Le siège de Metz ne tient que fort peu de place dans l'enquête parlementaire, Nous n'y trouvons que les dires de M. le maréchal Le Bœuf sur les opérations de guerre qui eurent lieu du 10 août à la capitulation ; quelques mots du môme témoin sur ce qu'on a appelé Ja mission du général Bourbaki et le-3 réponses de M. GambeLa à la commission, lui demandant de justifier ses imputations contre le maréchal Bazaine.

Voici ces déclarations :

Pouvait-on, après la bataille du 16, se porter en avant? Nous étions vainqueurs, nous le sentions, nous avions gagné du terrain sur l'ennemi. Mais sur notre gauche, pendant que le prince Frédéric-Charles nous combattait, des corps ennemis avaient continué de marcher, et la route S.id de Metz à Verdun était en leur pouvoir. Je ne dis pas qu'une marche en avant lût impossible, mais dans ces conditions elle demandait beaucoup d'audace.

Le sentiment de l'armée, que je partageais en faveur d'une marche en avant s'était tellement prononcé, qu'on a dû donner différentes raisons pour ne pas la faire, et entre autres celle-ci.

m. le président, — Le maréchal Bazaine nous a dit que, dans la journée du 10, on avait consommé tant de munitions qu'il ne lui en restait pas assez pour une seconde bataille.

m. le MARÉCHAL LE BOBI V. — Ou a dit qu'on avait manqué de munitions. Ici, je déclare, en repoussant toute pensée de personnalité, ce que j€ crois être la vérité. Oui, nous avions fait une consommation considérable de munitions à la bataille du 16, et l'on avait dit au Q

chai Bazaine que l'on craignait de manquer de munitions, mais, dans le fait, nous n'en manquions pas, car nous avions des approvisionnements considérables à Metz.

Permettez-moi de vous dire, pour ne pas revenir sur cette question, que le 22 août, après les consommations des batailles do Spickeren, Borny, Gravelotte et Saint-Privat, toutes les batteries étaient complètement réapprovisionnées, ainsi que les parcs de corps d'armée. D'après les rapports adressés au commandant en chef de l'artillerie, l'infanterie possédait dans les sacs et les gibernes 90 cartouches par homme. De plus, les réser/es divisionnaires portaient 40 cartouches de réserve par homme. Il y avait en outre, à la suite de l'armée, une réserve de 3.800,000 cartouches.

Si je m'attache à vous donner ces renseignements, c'est parce qu'on a attribué une trop grande portée à ces mots : « Nous manquions de munitions. » Le 14 au soir, on ne manquait pas de munitions; on en avait encore beaucoup, avec les troupes mêmes qui avaient combattu, et, de plus, on aurait pu se réapprovisionnier à Metz, dans la nuit du 16 au 17, pour marcher le 17 au matin en s'élevant vers le Nord. Mats, il faut le dire, nous pouvions nous trouver plus tard en face de forces considérables au passage de la Meuse. Par conséquent, sans dire d'une façon absolue qu'on ne pouvait pas marcher après le 16, je crois que le général en chef, avait des raisons militaires qui ont pu le déterminer à ne pas le faire.

Dans la journée du 16, connue sous le nom de bataille de Bezonville. les forces étaient égales de part et d'autre, et les pertes de l'ennemi firent considérables. Le 17, nous opérâmes un mouvement de concentration vers Metz, et la journée du 17 fut employée à se réapprovisionner.

Maréchal Le Bœuf,, p. 56.

Enfin, dans l'après-midi, vers une heure environ, les commandants de corps furent convoqués à la ferme de Grimon, où se trouvait le grand quartier général. La pluie était survenue, le terrain était détrempé. L'ennemi, qui avait vu nos mouvements, avait eu le temps de prendre des dispositions de défense.

Dans la conférence, on souleva une question d'un ordre nouveau : l'intérêt de maintenir l'armée sous Metz, attendu qu'on immobilisait une armée ennemie que l'on évaluait à 200,000 hommes, et que l'on donnait ainsi le temps aux armées de l'intérieur de s'organiser. En outre, la présence de l'armée permettrait de comp'éter plus rapidement les défenses de la place de Metz

!lk HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

La discussion fut ouverte, et l'approbation de ces propositions fut loin d'être unanime. On se rallia cependant sur l'inopportunité de continuer le mouvement. On se sépara sans avoir décidé d'une manière définitive qu'on resterait sous Metz. Je crois que, le 26, on a manqué une occasion favorable de sortir du camp retranché de Melz.

Deux jours après, je reçus l'ordre de reprendre les positions du 26. mais le contre-ordre arriva presque aussitôt. Le 31, nous les reprîmes ; mais, dans l'intervalle, l'ennemi avait beaucoup travaillé à renforcer ses lignes et se tenait prêt à nous recevoir.

Pendant que nos troupes prenaient position, le commandant en chef nous réunit et nous communiqua deux télégrammes qui indiquaient que le maréchal de Mac-Mahon se dirigeait vers nous. Le maréchal Bazaine décida que ce serait la droite de l'armée qui prendrait l'offensive. J'étais à la droite de l'armée avec le général Frossard, qui devait se concerter avec moi. J'avais l'ordre de ne commencer l'attaque qu'au signal de deux coups de canon donné par le général en chef. Dès que ces deux coups partirent, j'engageai mon corps d'armée, le 2e corps restant en réserve. Le 3e corps, s'étendant par sa droite, enleva successivement Loincy, Montoy, Noisseville, ce dernier fortement retranché, et, vers huit heures du soir, couronna la position de Servigny, qui était le principal objectif pour le 31. Mais il était à ce moment nuit pleine; les troupes cherchèrent à s'établir. Dans cette position, au milieu de l'incendie, l'ennemi possédant encore une partie du village, vers 10 heures du soir, un retour offensif, exécuLé par des forces considérables, nous reprit la position de Servigny. Sur ma droite, plusieurs retours offensifs furent repoussés pendant la nuit. Je rendis compte au maréchal Bazaine, en lui demandant de me rendre la division que j'avais dû laisser pour la garnison de Metz, et qui, dans la journée, avait été employée à faire une démonstration vers Ars-Laquenery. Le maréchal me répondit en plaçant le 2e corps sous mon commandement, ordre qui ne m'arriva que vers huit heures du matin et que je communiquai au général Frossard.

Le maréchal m'avait, dès le matin, fait dire par un de ses officiers d'état-major qu'il ne changeait rien au programme de la veille, mais que « si je rencontrais une trop grande résistance, je devrais consacrer » mes efforts à me maintenir le plus longtemps possible, de mnnu'rc à » pouvoir me retirer en bon ordre et rentrer sous la protection des » forts. »

Je repris donc l'attaque au jour; mais, depuis la veille, la situation avait changé. Servigny était fortement occupé par l'ennemi, avec une ;irtillor;e considérable qui avait tous les avantages de la position. Rt-

tonfey, vers notre extrême droite, était aussi fortement occupé. Nous nous trouvions en présence d'un feu violent d'artillerie; nous perdîmes beaucoup de monde sans pouvoir avancer. Je prévins le maréchal Bazaine de cette situation, en lui faisant dire que je tiendrais le plus longtemps possible. Vers huit heures et demie ou neuf heures, une division du 2e corps, qui, placée à ma droite, devait marcher sur Retonfey, fut forcée de rétrograder.

J'envoyai l'ordre au général qui la commandait de reprendre la position. Il le fît avec résolution, mais sans pouvoir regagner tout le terrain perdu.

L'artillerie ennemie, qui s'y était établie, nous prenait en écharpe. Il était dix heures et demie environ, la position n'était plus tenable ; je fus obligé de me retirer lentement, par échelons, sur une position en arrière, et j'en fis prévenir le maréchal Bazaine, qui donna à l'armée l'ordre de reprendre ses positions de la veille.

Dans cette affaire, où le 3e corps fut le plus engagé pendant les deux journées, il subit les deux tiers des pertes totales, bien qu'il ne fût, en effectif, que le cinquième de l'armée.

Je n'entre dans ces détails que parce que je n'ai rien publié sur l'historique du 3e corps. Mes officiers ont. pu le regretter; je trouve une occasion de leur rendre justice, et je la saisis.

A dater de ce jour, l'armée conserva une attitude défensive, sauf quelques combats ayant pour objet de ravitailler l'armée. On en livra sept. Le 3e corps prit part à quatre de ces opérations. On trouva quelques ressources dans les villages voisins de nos lignes; mais ces ressources n'étaient pas considérables. Nous devions prévoir que nous finirions par manquer d'approvisionnements, non pas qu'à l'origine les approvisionnements manquassent à Metz, comme on l'a dit, puisque les magasins de la place, ainsi que ceux de l'armée, ont pu faire vivre plus de 170,000 hommes pendant deux mois. Au surplus, la question des approvisionnements de Metz est en ce moment l'objet d'une enquête administrative.

Maréchal Le Bœuf, p. 57.

Je commence par ce qu'on a appelé la mission du général Bourbaki.

J'appris, par des bruits de camp, que le général Bourbaki était parti le 1h septembre, je crois. Je ne saurais fixer exactement la date. Le 25 ou le 26, des officiers me parlèrent d'une mission confiée au général Bourbaki. D'abord, je croyais que c'était un simple bruit, comme il y en a beaucoup dans les camps. L'armée, à cette époque, se préoccupait

/jO HISTOIRE REVOLUTIONNAI II I'.

Tic sa position. Malgré ses préoccupations, elle n'aurait pas voulu accepter une négociation qui ne fût pas honorable. Mais si elle avait appris qu'on négne 'ât pour la paix d'une manière honorable, il faut le •lire, elle en aurait été heureuse, pour le pays surtout; le nom du négociateur lui inspirait confiance. Je nie demandais ce qu'il y avait de fondé dans ce bruit, lorsque j'eus l'occasion de voir le maréchal Bazaine. Je puis dire la date, car j'avais eu un engagement le 27 septembre, et c'est le lendemain que j'allai en rendre compte au commandant en chef. Après l'avoir entretenu de l'affaire du 27, je lui dis : « Mais » qu'est-ce que ces bruits qui courent sur une mission du général » Bourbaki? » Alors le maréchal Bazaine me répondit : « Ah! je n'ai » pas eu l'occasion de vous en parler ; savez-vous ce que c'est qua » M. Régnier, attaché au cabinet de l'Impératrice? » Ce nom ne me rappelant rien, je répondis négativement.

« Il m'a apporté des nouvelles de l'Impératrice, qui me demande à » conférer, soit avec Bourbaki, soit avec Canrobert » (je tache de ne vous dire que les choses qui sont exactement présentes à mes souvenirs).

« — Pourquoi? » dis-je. « Il paraîtrait qu'il serait question de paix et ;» de la réunion d'une Assemblée. Le Gouvernement actuel n'est pas » reconnu; il y a de très-grandes divisions. La France est dans un état » très-malheureux et une Assemblée seule peut tirer de là le pays. L'in- » tervention de l'Impératrice pourrait être utile. » Voilà tout ce que j'en ai su. Mon sentiment était que, si réellement il y avait des tentatives de négociations près de l'Impératrice, les négociations imposeraient à l'Impératrice des conditions de cession de territoire que son patriotisme repousserait. Je n'attachais donc pas une très-grande importance à la mission du général Bourbaki, qui d'ailleurs n'a pu revenir. Voilà ce que je sais sur ce premier point.

Maréchal Le Bœuf, p. 62.

m. callet. — Autre question. Pourriez-vous fournir à la Commismission quelques explications de nature à lui faire comprendre votre grande préoccupation après la capitulation de Metz? Est-il à votre connaissance qu'il y ait eu trahison ?

m. gamuetta. — Il y a eu trahison, c'est évident pour moi.

m. callet. — Sur quoi repose votre appréciation ?

m. gambetta. — S or toutes les circonstances de cet horrible événement.

). <:allet. — Sur des témoignages ? sur des faits?

m. gambetta. — Sur des témoignages et sur des faits, sur la conduite du maréchal, i ur des documents indéniables, sur la nivsetuv |

Versailles d'un général confident et membre de l'état-major de celui qui commandait la place. Je ne discute pas, Monsieur.

m. le président. — Nous ne demandons pas la discussion.

m. gambetta. — Je refuserais formellement et positivement de l'aborder.

m. callet. — Je vous demande des frits.

m, gambetta. — Ces faits, c'est qu'on a été visiter l'ennemi, alors que le devoir était de le combattre à outrance, fans lui parler; c'est qu'on a été le visiter avec une mission politique avouée, reconnue, déclarée dans deux ambassades.

C'est intolérable de vouloir discuter de telles choses quand elles nous ont perdus.

Nous ne pouvons plaider ici le procès de la capitulation de Metz. Il y a beaucoup trop de choses à dire, beaucoup trop de détails; je vous en entretiendrais pendant deux jours. Je vous donne mon appréciation. La trahison est flagrante.

m. de sugny. — La capitulation de Metz a été l'événement le plus terrible de ce siècle. Dans notre enquête, il est impossible que nous n'en pn riions pas, il est impossible que cous ne fassions pas tout ce qui est en nous pour découvrir la vérité.

m. gambetta. — Je vous donnerai des pièces qui vous la feront découvrir.

m. de sugny. — Si vous avez quelque pièce qui puisse nous éclairer sur la culpabilité du maréchal Bazaine, permettez-moi de vous dire que votre devoir est de nous les communiquer.

m. gambetta. — Il doit y avoir un conseil de guerre : à lui d'appeler ses témoins, je suis à ses ordres.

m. de sugny. — C'est un des faits qui nous ont perdus, qui ont perdu la France.

m. gambetta. — Je vous remettrai une pièce émanée de M. Tachard, notre ministre à Bruxelles, recueillant une déclaration de M. Boyer, de laquelle il résulte qu'il était venu ici, à Versailles, pour traiter de la capitulation de Metz, à condition qu'on réunirait e.usuite le Corps législatif et le Sénat à Toulouse, sous la protection des baïonnettes prussiennes et de l'armée libérée de Metz, et qu'on y installerait le vrai gouvernement, le seul qui convienne à la France.

m. de sugny. — Ceci serait d'une importance capitale.

m. le président. — Nous avons entendu d'autres personnes ; elles nous ont déclaré que le maréchal Bazaine n'a jamais eu connaissance du traité qui aurait été conclu entre un agent français et les autorités allemandes.

u. gambetta. — Il n'y a pas eu de traité, M. de Bismark est trop habile pour faire un traité en pareille circonstance. Ce qu'il voulait avant tout, c'était la possession de Metz et de son armée, avec la certitude d'en paralyser la puissance, car cette armée c'était certainement ce qu'il y avait de plus vigoureux en soldats et en officiers. M. de Bismark n'a pas traité, il a négocié, il a traîné les affaires en longueur, et a amené Bazaine jusqu'au dernier grain de blé.

m. le président. — M. Boyer était-il autorisé par le maréchal Bazaine ?

m. cambetta. — C'est lui qui ledit.

m. de sugny. — Savez-vous quelque chose sur la mission de M. Régnier?

m. gambetta. — Je ne sais que ce qui a été écrit par lui-même.

m. de sugny. — Je vous aiadressé celte question parce que tout le monde dit: Nous ne connaissons pas M. Régnier, il nous est tombé du ciel. J'avoue que tout cela m'inspire la défiance la plus absolue.

m. gambetta. — 11 a écrit sa mission; quant à moi, je ne le connais pas.

m. de sugny. — Vous devez comprendre que nous avons tous intérêt à savoir la vérité. Vous, chef du Gouvernement, avez tout intérêt à la dire sur ce fait dramatique et lugubre.

m. gambetta. — Je dois la vérité à mon pays là-dessus, mais il ne faut pas engager le débat par le petit côté.

m. le président. — 11 y aura un débat.

m. gambetta. — C'est bien entendu. Si vous me voyez mettre, au début, quelque réserve sur cette partie douloureuse de notre histoire, c'est parce que je ne pense pas que, devant vous, je puisse entrer dans le récit de si nombreux détails. Cela nous prendrait beaucoup trop de temps. Je m'offre néanmoins à vous dire tout ce que je sais et à vous communiquer tout ce que j'ai par devers moi. Quand le débat s'engagera devant le pays, nous viderons la question.

m. de rainneville. — La question viendra-t-elle ?

m. gambetta. — Elle viendra devant l'Assemblée. C'est demandé par une pétition des habitants de Metz eux-mêmos.

Au point de vue de ce drame de Metz, vous aurez 100,000 témoins, et des plus sévères, d'abord parce que c'étaient des militaires, et qu'il n'est pas facile, grâce à l'esprit de corps, de faire attaquer un militaire par d'autres militaires. Jusqu'à huit ou dix jours avant la capitulation, l'armée avait pleine confiance en Bazaine, elle a cru en lui, et ce n'est que lorsque l'évidence a été faite que l'acte a paru dans toute samon>tri'osité, et il y a 100,000 témoins 1 Parmi les personnes qui ont écrit

à ce sujet, et qui étaient à Metz, il n'y en a pas une dont le témoignage n'ait été écrasant pour le maréchal Bazaine ; le général Deligny, notamment, qui était son ami, qui avait les mêmes opinions politiques, i'a foudroyé, et cela au point de vue militaire, et au point de vue de ses relations avec l'étranger. Maintenant, au point de vue de ses menées politiques, on pourrait également démontrer qu'il s'arrogeait un pouvoir qu'il n'avait pas comme chef d'armée.

m. ce sugny. — Avez-vous eu quelques inquiétudes touchant la conduite de Bazaine quand vous êtes arrivé à Tours ? Vous doutiez -vous de quelque chose?

M. gambetta. — Non, je ne me doutais de rien.

m. de sugny. — A-t-on fait quelques efforts pour entrer en communication avec lui ?

M. gambetta, — J'ai envoyé des émissaires, des femmes, des nageurs, etc.

m. de sugny. — Savez-vous s'il en est arrivé ?

m. gambetta. — Je l'ignore; je sais cependant de la manière la plus formelle, par un officier d'état-major attaché au cabinet du maréchal Bazaine, qu'il entrait des gens dans Metz ; mais jamais on n'a pu se convaincre qu'il y fût entré des agents du Gouvernement, ni de Paris, ni de Tours, car, de Paris même, j'avais déjà envoyé des émissaires, des hommes et des femmes de Metz, et qui connaissaient le pays.

m. le comte daru. — Il est impossible que la Commission ne s'occupe pas d'une telle question, et qu'elle ne reçoive pas, à ce sujet, votre témoignage écrit ou verbal .

m. gambetta. — Je trouve la question assez grave pour vous donner mon témoignage écrit.

m. le comte daru. — Nous vous le demandons. Le conseil de guerre s'occupera surtout de la question militaire.

m. gambetta. — C'est aussi grave au point de vue militaire qu'au point de vue politique.

m. le comte daru. — Nous avons entendu le témoignage de M. le maréchal Bazaine, et, naturellement, nous avons besoin d'en entendre d'autres ; le vôtre est un des plus importants. M. le maréchal nous a déclaré qu'il n'avait reçu aucune nouvelle depuis le h septembre, de ce qui se passait à Paris, ni en dehors de Paris; qu'il avait été obligé d'écrire au prince Frédéric-Charles pour lui demander s'il était vrai qu'une révolution eût été effectuée dans Paris, et quelle révolution. Le prince Frédéric-Charles lui aurait envoyé un journal, la Patrie, daDs lequel se trouvaient les noms des membres du gouvernement nouveau.

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