CHAPITRE XL
Le 22 Janvier.
Le mouvement du 22 janvier était prévu. — Arrestations opérées. — Inertie du Gouvernement.
L'Enquête nous donne peu de détails sur la journée du 22 janvier 1871 , ce renouvellement de la tentative du 31 octobre, que le général Vinoy réprima énergiquement, et avec d'autres moyens que l'action morale, cette unique ressource du général Trochu, à qui elle a si bien servi.
Le mouvement que nous avions prévu était inévitable. Il éclata; mais sa préparation remonte à une époque antérieure au 22 janvier. Quant à moi, je n'oublierai jamais cette malheureuse journée. Je m'étais rendu auprès du Gouvernement, réuni en conseil au ministère de l'intérieur. Je voulais ouvrir les yeux à quelques membres du Gouvernement qui conservaient encore des illusions sur les approvisionnements, et j'avais amené avec moi le directeur de la caisse de la boulangerie, l'honorable M. Pelletier. Pendant que mon chef de service était là, exposant les chiffres et les quantités, je reçois la nouvelle qu'on menace d'attaquer l'Hôtel de ville. En effet, le 20 Ie bataillon de la barrière d'Italie était sur la place de l'Hôtel de ville, et, quelques instants après, il ouvrait le feu. J'avais donné, en partant, des ordres formels: on devait prévenir tout conflit, tenir les troupes exactement renfermées dans l'intérieur de l'édifice, et nos défenseurs prêts à tout, mais bien cachés dans les embrasures.
ISotre loyauté était si grande, qu'un de nos officiers, le commandant des mobiles, M. de Legge, un de nos collègues, était, au moment des premiers coups de feu, entre la grille et le bâtiment, seul avec M. Vabre, colonel commandant l'Hôtel de ville, et un adjudant, l'adjudant Bernard. Ce dernier eut le bras fracassé ; M. Vabre n'échappa à la
mort qu'en se plaçant derrière la guérite qui porta longtemps les traces des balles. La porte ayant été refermée devant eux, ils reçurent des décharges terribles pendant plusieurs minutes.
C'est alors que les gardes mobiles, sans attendre aucun commandement, tirèrent sur les agresseurs, et, en un clin d'oeil, la place de l'Hôtel de ville fut balayée.
M. Jules Ferry, p. 503.
Quelques mots maintenant de la journée du 22 janvier, second essai du 31 octobre.
Ce jour-là, je passais sur la place de l'Hôtel de ville, vers deux heures, et je la vis couverte de monde. Des hommes armés ouvrirent le feu sur l'Hôtel de ville ; il leur fut aussitôt répondu des fenêtres du premier étage, et, en moins de dix minutes, la place de l'Hôtel de ville était vide, il n'y restait que quelques blessés ou morts.
Ce sont les mêmes éléments qui, le 18 mars, montaient encore une fois à l'assaut de la société, et, ce jour-là, ils ont triomphé, parce que le 31 octobre et le 22 janvier, on a eu pour eux des tolérances qu'une société qui entend être défendue a le droit d'appeler criminelles.
M. de Plœuc, p. 583.
Mais après cet emploi de la force et les arrestations qui suivirent, l'inertie du Gouvernement et 1 impunité assurée aux meneurs de l'émeute rendirent au parti d'action son audace, et ii se prépara pour une levée de boucliers qui ne devait pas se faire attendre.