‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 60 sur 92 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

L'Armistice.

Nécessité de traiter. — M. Jules Favre n'a pas d'abord l'assistance d'un générai. — L'armée de l'Est exclue de l'armistice. — Dépèche qui trompe à ce sujet le gouvernement de Bordeaux. — La garde nationale conserve ses armes. — Il était possible de les lui enlever.

Le général Trochu avait perdu la confiance de ses collègues et de la population. M. Jules Favre le constate et déclare qu'il a lui-même conseillé l'expédition de Montretout. On sait, en effet, quelle a été sur cette journée l'influence néfaste de ce membre du Gouvernement qui croyait faire preuve de courage et d'énergie en réclamant la guerre à outrance sans s'exposer de sa personne, ou de celle de ses collègues, au moindre péril.

Après notre défaite du Bourget, qui m'impressionna beaucoup, je pensai que M. Trochu ne pouvait plus diriger les opérations militaires. J'aimais beaucoup M. Trochu, mais je croyais qu'après cet échec il avait perdu le prestige qui est nécessaire pour commander. Je savais que la population de Paris était très-animée contre lui ; je croyais qu'il fallait un chef nouveau pour tenter de nouvelles actions militaires.

Sur mon insistance, on réunit des conseils de guerre, et ces conseils estimèrent qu'il y avait lieu de faire une opération militaire. J'avais toujours conseillé de prendre Choisy, de couper les lignes ou même d'essayer de prendre Versailles. En effet, si nous avions pu aller jusqu'à Versailles, il nous eût été possible de nous ravitailler, pas beaucoup, mais l'effet moral eût été considérable. Je pressais pour que celle action eût lieu le plus tôt possible ; elle devait se faire au commencement de janvier ; successivement elle fut retardée, et vous savez que c'est seulement le 19 janvier qu'elle a eu lieu.

Or, le 19, nous étions à la veille de manquer de pain.

M. Jules Favre, p. 365.

Cette tentative ayant échoué et les vivres étant épuisés, il fallait traiter.

Que fallait-il faire dans de pareilles conditions? On m'a dit souvent : — Nous n'avons pas besoin de traiter, nous n'avons qu'à laisser faire. Quelques personnes disaient : Nous allons ouvrir les portes de Paris à l'ennemi, et il entrera. — Cela me paraissait une puérilité, je vous demande pardon d'employer ce mot et de l'appliquer à des personnes graves. Je leur répondais : Non, l'ennemi n'entrerait pas ; en face d'une ville comme Taris, les assaillants ne profiteront pas de l'ouverture des portes ; ils ne s'exposeront pas à une surprise. Ce que veut l'ennemi, c'est une convention. Je n'ai pas besoin de développer ma pensée, vous la comprenez.

11 fallait absolument une convention, on le reconnut, mais personne au monde ne voulait s'en mêler.

Je réunis les maires, et je leur dis que nous étions arrivés à la dernière extrémité, qu'il n'y avait plus d'action militaire possible, puisque le Conseil l'avait déclaré, que dt s lors il ne nous restait plus qu'à traiter, et que c'était la municipalité seule qui devait se charger de ce pénible devoir. Les maires refusèrent tous avec une grande animation.

Je ne trouvai personne qui voulût s'occuper de la négociation. Jedus prendre un parti.

.)/. Jules Favre, y. 359.

Dans cette situation, j'avais toujours pris vis-à-vis de moi-même et dans ma conscience l'engagement, quelle que fût l'opposition que je dusse rencontrer, d'aller à Versailles quand je saurais que nous n'aurions plus que pour quinze jours de pain. Notre position était pleine d'angoisses. Il fallait moudre le blé pour le livrer à la boulangerie ; noire principale fabrication était à Grenelle dans l'usine de il. Cail, et elle • tait exposée aux plus grands dangers; si les obus étaient tombée sur nos machines, nous étions condamnés à mourir de faim. Ces lenteurs se prolongèrent jusqu'au 19 janvier; c'est alors qu'eurent lieu les dernières actions militaires; elles furent considérées comme nécessaires et pouvant avoir un résultat utile. J'ai constamment évrit à M. Gambetta, et à tous ceux qui étaient intéressés à connaître la vérité, qu'au 15 janvier nous ne devions plus avoir de pain. Ce n'était pas tout à fait exact ; en portant les rations à 300 grammes, ce qui est insuffisant ; en condamnant à mourir une partie de la population de .Paris, caria mortalité était devenue effroyable par suite de la mauvaise qualité du pain qui occasionnait la dyssenlerie, on pouvait aller jusqu'à la lin du mois; mais c'était problématique; nous nous en occu] ions tous 1rs jours

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comme vous pouvez le croire. On nous dirait que r.ous pouvions aller jusqu'au 29 ou au 30 janvier ; c'était la vérité , le ministère de la guerre avait conservé des rations qui nous permirent d'aller jusqu'au h février. Une heure de plus, et nous étions exposés à voir mourir de faim la malheureuse population de Paris.

M. Jules Fayre, p. 3fil.

Dans la nuit du 21 au 22 janvier, le général Vinoy devint commandant en chef dans les conditions que voici. Nous venions d'être battus à Montretout; la population était soulevée contre le général Trochu, à tort oh à raison, je n'ai pas à l'examiner ; mais elle voulait à tout prix qu'il cessât d'être gouverneur; il fallait que le général Trochu donnât sa démission. Il ne voulut pas consentir aie faire; c'était chez lui un sentiment de devoir, une affaire de principe, et je ne l'en blâmerai jamais; il voulut se dévouer à son œuvre et il l'a fait avec une abnégation que j'admire. Mais le Gouvernement fut dans la nécessité de prendre cette décision; il n'était que temps; on vint nous avertir, à trois heures du matin, que Mazas était forcé, que Flourens arrivait avec une bande; nous l'attendîmes, il ne vint pas; mais il était absolument nécessaire de pourvoir à la situation, et j'écrivis au général Vinoy pour lui dire que le Conseil le nommait gouverneur de Paris et commandant en chef.

A unpareil moment, une telle dignité n'était autre chose que la perspective de la capitulation, et des humiliations qui s'attachent toujours à ceux qui signent de pareils traités; c'était la guerre civile le lendemain, la plus horrible des situations; elle était offerte à M. le général Vinoy, qui pouvait très-légitimement en désirer une autre. Je ne lui avais jamais donné d'espérance, mais il avait lu au fond de mon cœur, il connaissait mes inquiétudes et mon opinion personnelle sur la défense.

11 fut salué par cette lettre à cinq heures du matin; il en fut un peu troublé, et cela était naturel. Il alla immédiatement trouver le ministre de la guerre, M. Le Flô, et lui dit : « Je ne puis pas accepter, ce n'est pas au moment où la ville succombe que l'on peut me nommer commandant en chef.» M. Le Flô lui répondit: « Le général Trochu n'est plus commandant, l'armée va rester sans chef, et Paris sans commandant. »

Le général Vinoy lui dit: « Je suis soldat, vous êtes mon supérieur, je ferai ce que vous m'ordonnerez. » — « Je l'ordonne », a répondu M. Le Fù. Le général Vinoy lui tendit la main et accepta le commandement. C'est là, je le répète, un des. plus grands actes qui puissent hon'.rer la carrière d'un homme.

Le lendemain, nous avons eu une émeute. On a tiré des coups de fusil sur la place de l'Hôtel de ville ; M. Ferry s'est conduit très-bravement et a résisté à l'émeute; nous étions réunis à l'Elysée et dans une grande inquiétude, car cela pouvait se généraliser.

Là, M. Pelletier, directeur des subsistances, vint nous dire: s Je suis désolé de vous l'apprendre, mais mardi, il n'y aura plus de pain.» Nous étions au 22 janvier, c'est-à-dire le dimanche. Ahl c'est une chose horrible que d'entendre une pareille déclaration. On put cependant avoir du pain jusqu'au mardi, et même jusqu'à la fin de la semaine.

C'est à ce moment que je pris la résolution d'aller voir M. de Bismark. J'avais vou!u y aller après le 19, mais une émeute était survenue.

M. Jules Favre, p. 341.

M. Jules Ferry dit à ce sujet :

Dès le 23, le lundi, M.Jules Favre élait allé, dans leplus grand secret, aux avant-postes prussiens, chez le comte de Bismark. L'armistice fut signé le 28. Or, voici quelle était la situation de nos vivres le 27 janvier.

Le 27 janvier, il nous restait Z|2,000 quintaux de blé, d'avoine et de son, qui constituaient 35,000 quintaux de farine panifiable, à cause du rendement inférieur de l'avoine. La Guerre avait 12,000 quintaux deriz et 20,000 quintaux d'avoine.

La consommation a été réduite, grâce à la bonne administration èés subsistances, que je me propose de vous démontrer dans une autre séance, la consommation, dis-je, avait été réduite, depuis le 18 janvier, à 5,300 quintaux par jour. Sur ce pied, nous avions devant nous sept jours de pain, peut-être aussi trois ou quatre jours chez les détenteurs de blé. Bref, nous pouvions compter sur environ dix jours de vivres, dix ou onze jours. Mettez douze, parce que dans une ville comme Paris, les ressources offrent toujours ut» certain imprévu.

On pouvait donc compter sur dix ou douze jours de pain. Il y avait cependant une circonstance inquiétante, c'est que nos moulins ne fabriquaient notre farine qu'au jour le jour, et en quantités nécessaires seulement pour la subsistance du jour; de telle sorte quil suffisait d'un obus prussien, tombant sur les moulins de l'usine Cail, pour affamer une population de 2 millions d'àmes, ayant encore des subsistances pou; quelques jours.

Quant à la viande, il restait encore 33,000 chevaux dans Paris, y compris les chevaux de la guerre, sur 100,000 chevaux entrés P:\ris en* e

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