CHAPITRE LIX
Effets et contre- coup du 18 mars dans les départements, etc.
Rapports des premiers présidents. — Colères que ces rapports ont soulevées. — Abstention du premier président de Toulouse. — Inquiétudes au sujet de 1 Association internationale des Travailleurs. — Ramifications de cette Association.
— Centres où elle s'est répandue. — Propagande démagogique. — État de la Lorraine. — L'invasion a contenu le mouvement révolutionn lire. — Accueil fait en province à la révolution du 18 mars. — Funestes effels de la présence à Bordeaux de la Délégation du gouvernement. — Attitude de ses fonctionnaires.
— M. Canta^rel excitant à la guerre civile. — Appréhensions résultant de, la situation actuelle.— Progrès de la démagogie dans l'Ardèche, l'Aude, l'Isère, Seine-et-Marne et Seiue-et-Oise. — MM. Gambon, Malardier et Gambetta dans la Nièvre. — Connivences du préfet de ce département. — Accusations injustes du préfet de Seine- et-Oise contre l'Empire. — Rapports des coionels de gendarmerie. — Tendances révolutionnaires des employés des chemins de fer.
Le premier volume de l'enquête parlementaire sur le 18 mars contient divers rapports présentés par des membres de la commission, e à leur suite les renseignements fournis sur l'état de !a province par les chefs de cour, les préfets et la gendarmerie.
Ces communications ne semblent pas être complètes, soit que l'on n'ait pas consulté partout les autorités judiciaires et administratives, soit que toutes n'aient pas répondu à l'appel qui leur était adressé, soit qu'il ait paru inopportun ou inutile de publier certaines dépêches.
Quoi qu'il en soit, nous allons étudier et présenter à nos lecteurs l'ensemble de ces documents pour en apprécier la portée et déduire les observations qui en découlent.
Nous examinerons d'abord les rapports des premiers présidents
d'Agen, d'Aix, d'Amiens, de Besançon, de Bordeaux, de Bourges, de
Chambéry, de Douai, de Nancy, de Pau, de Rennes, de Riom, de
Rouen et de Toulouse, les seuls renfermés dans le volume que nous
analysons.
1280 HISTOIHE RÉVOLUTIONNAIRE
On n'a pas oublié le débat engagé par la gauche radicale à l'apparition de ce travail. On s'indigna que la magistrature eût été consultée, et qu'après s'être élevé avec tant de colère contre son ingérence dans les questions politiques, sous l'Empire, le pouvoir actuel eût demandé aux premiers présidents un rapport et une enquête sur l'état intérieur du pays.
Il ne fut pas difficile de justifier cetta intervention légitime et nécessaire des magistrats dans l'étude du problème social ; il l'eût été davantage d'expliquer les plaintes antérieures au sujet des rapports que le gouvernement de l'Empire demandait aux chefs de parquet et aux juges de paix. Ces rapports, qu'une opinion égarée présent ut comme une mesure de police soupçonneuse, ne contenaient, en réalité, que des indications générales sur l'état moral et matériel du pays, sur les vœux et les besoins des populations, sur les malaises ou les entraînements des masses. Ils permettaient, par leur multiplicité, de grouper des faits nombreux dont l'ensemble offrait des indications utiles ; par ta diversité de leur origine et des points de vue où se plaçaient leurs auteurs, ils se contrôlaient les uns les autres, et ils faisaient arriver la vérité au pouvoir, non pas seulement par l'intermédiaire des préfets, mais encore par des hommes restés en dehors de la mêlée politique et s'éclaïrant auprès des juges de paix, si bien placés pour voir de près et pourvoir juste.
On reviendra de préventions habilement entretenues, et l'on ne tar dera pas, nous en avons la certitude, à rétablir, si cela n'est déjà fait, ces communications périodiques dont l'utilité est aussi manifeste que la légitimité en est incontestable.
Quoi qu'il en soit, ce retour exceptionnel à des pratiques injustement condamnées a fourni des indications instructives et la colère même, de M. Arago et de ses amis a prouvé que la démagogie se rend compte du mal que peut faire à sa triste cause la vérité bien présentée et bien connue.
Tous les premiers présidents consultés ont tenu i\ honneur de remplir eux-mêmes la mission que leur confiait la délégation de l'Assemblée, Un seul a fait exception, celui de Toulouse, qui a transmis à un d i ses collègues la commission rogatoire à lui destinée. Nommé le k septembre procureur général, ce magistrat avait hâte d'obtenir un siège inamovible; il l'obtint de la délégation de Bordeaux, et ses compromissions avec la démagogie toulousaine lui auraient rendu particulièrement difficile et pénible la tâche dont M. le président Caro s'est acquitte avec tant de zèle.
Le pays y a gagné un rapport écrit avec autant de fermeté que de
sagesse, où sont nettement indiqués et justement flétris des agissements que l'ancien ami de M. Duportal n'aurait pu signaler.
La première question que se posent MM. les premiers présidents est celle qui naît des préoccupations actuelles et des craintes que soulève l'Association internationale des travailleurs. Cette association personnifie, en quelque sorte, aux yeux de bien des gens, la démagogie tout entière; c'est à elle qu'on est porté à attribuer toutes les émotions populaires, tous les périls qui menacent la société. Il s'en faut de beaucoup, cependant, que l'Internationale ait la même extension que la démagogie elle-même et les appétits socialistes. Le champ de son action est moins étendu, mais partout où elle s'est établie, elle est l'alliée naturelle et le point d'appui des révolutionnaires. C'est là ce qui ressort clairement de l'enquête judiciaire.
D'après les constatations que nous analysons, l'Internationale a des ramifications puissantes à Marseille et dans le département desBouchesdu-Rhône; elle est répandue dans le Var, où la démagogie la plus avancée exerce son détestable empire; elle a quelques affiliés dans les Basses-Alpes, des groupes à Toulouse, à Bordeaux, où Félix Pyat l'a fondée en décembre 1870. Un pasteur protestant, M. Steeg, la propage à Libourne; elle est puissante à Thiers, fait quelques progrès à Issoire, à Brioude, à Clermont, à Aurillac, à Massac, à Moulins, à Montluçon ; elle a des prosélytes parmi les chapeliers d'Albi et les ouvriers en drap de Castres et de llazamet ; Brest en est infecté ; Rouen est, depuis 1866, le siège d'une section qui étend son influence à Marommes et dans la partie industrielle de l'arrondissement, à Elbeuf, au Havre, à Louviers, aux Andelys, àÉvreux ; Lille, Valenciennes, Roubaix, Anzin, Fourmies, le Cateau, Cambrai, Boulogne, Saint-Omer, Béthune et le bassin houiller du Nord souffrent de la propagande que font les meneurs belges; Amiens, Saint-Quentin et les groupes industriels de Chantilly et Breteuil sont dans le même cas ; Besançon et Pontarlier, Chambéry, Annecy, les petites villes de la Savoie subissent les excitations de la Suisse, et, dans le centre, Bourges, Vierzon, Mehun, Saint- Amand, Cosne, Clamecy, se trouvent dans la situation déplorable d'où les tirèrent les événements de 1851.
Telle est, à pirt les lacunes résultant de l'absence même des rapports relatifs aux autres ressorts, la répartition géographique des forces de l'Association internationale en France.
Si nous n'avions à lutter que contre cet ennemi, dont l'action est ainsi circonscrite, il n'y aurait pas à se préoccuper gravement de l'état social qui excite tant de justes et patriotiques alarmes.
Mais si, partout où elle a pénétré, l'Internationale est l'alliée la plus
agissante de la démagogie révolutionnaire, là où elle fait défaut, le radicalisme n'en exerce pas moins son influence. Cela résulte incontestablement des rapports que nous analysons et dont les auteurs, portés à voir la main de l'Internationale dans toutes nos agitations, ne peuvent cependant surprendre ses menées là où l'œuvre de désorganisation sociale est pourtant fort active.
Dans toutes nos villes, en effet, là même où l'Internationale n'a pas pénétré, la propagande démagogique s'exerce aa grand jour. L'Arïége, si calme sous l'Empire, et où les doctrines conservatrices conservaient une influence incontestée, l'Anége n'est préservée ni par son isolement, ni par les montagnes, ni par l'absence de centres populeux, ni même par les mœurs simples" et laborieuses de la plupart de ses habitants. Foix est livré au radicalisme tout comme Pamiers, la ville épiscopale, comme les bourgs de Varilhes et de Saverdun.
La patriotique Lorraine n'est pas à l'abri de la contagion. Ses populations agricoles et guerrières que les douleurs de l'invasion et d'une occupation prolongée semblaient devoir tout au moins distraire de préoccupations politiques, sont atteintes par la propagande révolutionnaire. Les campagnes résistent encore, mais les villes semblent perdues ; les Prussiens compriment toute tentative de désordre, et le premier président est contraint à cet aveu, qu'il coûte à son patriotisme de faire et au nôtre de répéter : « L'occupation étrangère, qui est notre ruine, est aussi notre sécurité. »
Une opinion analogue est exprimée par M. le premier président de Besançon, qui constate les sympathies témoignées dan3 son ressort à l'insurrection du 18 mars, le progrès du communisme dans les campagnes, et ajoute que presque toutes les villes des trois départements de la circonscription étant occupées par l'ennemi pendant la révolte parisienne, aucune manifestation extérieure n'a pu s'y produire.
La Côte-d'Or et le ressort de Dijon ont été, à la même époque, préservées contre une explosion démagogique par le fait de l'occupation étrangère, et il nous souvient qu'en novembre 1870, les conservateurs de Ja Bourgogne, humiliés et ruinés par les Prussiens, reconnaissaient cependant que leur présence assurait l'ordre contre toute tentative anarchique.
Ce sont là de bien douloureux symptômes d'une situation qui irait en empirant si la France ne trouvait enfin en elle-mêmo la force de réagir contre le mal qui la ronge, et si elle ne cherchait son salut, comme elle l'a cherché et trouvé au début môme de ce siècle, et cinquante ans après, au milieu de crises également redoutables.
Après avoir indiqué le mal, plusieurs des magistrats dont nous étudions les rapports en recherchent les causes.
M. le premier président de Bordeaux en indique plusieurs.
La loi de 1864, au sujet des coalitions, lui semble avoir amené de nombreuses grèves; celle du 24 juillet 1867, qui a enlevé la direction de la police au préfet dans les chefs-lieux de plus de 40,000 habitants a énervé, dit-il, et désorganisé l'action préventive et répressive des agents de la sûreté générale; les modifications apportées après le 4 septembre dans la composition des parquets ont annihilé l'action publique, qui pécha dès lors par inertie volontaire, négligence ou laisser-aller. « Enfin, le séjour que fit à Bordeaux la délégation du Gouvernement y fut fatal à la tranquillité publique ; sa présence excita les esprits remuants, aîtira une quantité de gens fort galonnés, tout prêts à se battre, excepté contre les Prussiens. »
Nous n'ajouterons rien à ce langage si justement sévère, mais pour faire juger à nos lecteurs en quelles mains se trouvaient encore, après le 8 février 1871, la force publique et l'administration, nous rappellerons, d'après l'Enquête, que le sons-préfetd'Issoudun se rendait à Paris à la première nouvelle du 18 mars, et revenait à sa résidence quand il eut compris que l'insurrection ne pouvait aboutir.
Son collègue de Thiers désertait son poste sous la menace des révoltés .
« Entré dans l'administration, dit M. le premier président, par une éehauffourée dont il passait pour avoir été l'instigateur, il en sortait sous la pression d'une émeute à laquelle il n'avait opposé qu'hésitations et défaillances. »
A Chambéry, le journal officieux du préfet se prononçait hautement pour la Commune, et n'était ni saisi ni poursuivi ; dans le i\ord même, le Travailleur, qui s'écriait : Tout citoyen qui s'arme contre Paris est insurgé contre la Constitution, restait impuni jusqu'au 11 mai. A Nantes, M. Cantagrel excitait à la guerre civile (rapport du premier président de Rennes, page 59ty; à Brest, les meneurs de l'Internationale, condamnés le 23 juillet 1870, relâchés le 4 septembre, envahissaient une église pendant la messe, y outrageaient la religion, et obtenaient de la dictature de Bordeaux, après leur condamnation, une grâce; immédiate ; à Toulouse, sur le plus haut siège de la magistrature, à la tête de l'Académie étaient et sont encore placés les complices et les amis de M. Duportal au 4 septembre, ceux qui, de concert avec lui, avaient pris les positions les plus élevées et la direction du mouvement.
Quelle force peut-il rester au parti conservateur, alors qu'il est ainsi
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abandonné et livré, alors qu'une presse sans frein est assurée de l'impunité pourvu qu'elle outrage un régime dont le souvenir est importun?
Les magistrats auxquels nous empruntons les détails qui précèdent ne peuvent dissimuler les appréhensions que l'avenir leur inspire.
« L'autorité n'est plus respectée, dit M. le premier président de Riom ; les démagogues, un instant atterrés parla victoire de l'armée de Versailles, relèvent audacieusement la tête et sont plus menaçants que jamais.
» A côté de ces périls, la voix des mauvais journaux retentit sans cesse pour les aggraver, et la société n'a, pour se défendre, que des institutions incertaines ; pour les protéger, qu'un jury qui assure aux ennemis de notre repos et de tous nos droits les plus chers, des juges ignorants ou craintifs. »
M. le premier président de Nancy va jusqu'à dire :
« Il faut réglementer le suffrage universel, il faut exiger de l'électeur des conditions de domicile, d'aptitude, de moralité, de cens même .
Le chef de la Cour de Bourges ne croit pas que l'on puisse atténuer le mal « par des essais, par des combinaisons économiques, par des satisfactions accordées à l'esprit d'association ou à des augmentations de salaires, au développement des établissements de secours, d'instruction des hospices, des caisses de dépôt. C'est, dit-il, la guerre de l'envie aussi aveugle qu'incurable. Sectaires irréconciliables, il s'agitnonde les guérir, mais de les rendre impuissants, il faut une loi très-rigoureuse, des condamnations sévères, une forte police, une gendarmerie considérablement accrue. »
Nous ne discuterons pas ces divers moyens, il nous suffira de les avoir indiqués, mais l'énoncé de telles appréciations doit montrer à ceux qui en douteraient encore, la gravité de notre situation et l'urgente nécessité d'un pouvoir définitif ayant ses racines mêmes dans le pays, fort de son origine populaire et résolu à rétablir l'ordre, le travail, le respect des lois et la sécurité.
La série des rapports de préfets n'est guère plus complète que celle des rapports de la magistrature. Elle offre, en général, beaucoup moins d'intérêt, et nous signalerons cependant le travail des préfets de la ScLie-Inférieure et de Seine-et-Oise, le premier à cause des détails qu'il donne sur l'agitation révolutionnaire dans son département; te second en raison de l'avis qu'il exprime sur les causes du mal.
Le préfet de l'Ardèche constate le progrès de la démagogie dans sa circonscription ; celui des Ardennes rend témoignage du bon esprit do
ses administrés; l'Aude a été troublée par une tentative insurrectionnelle; le Gers subit l'influence funeste d'une feuille révolutionnaire; l'Isère et surtout son chef-lieu sont travaillés par une propagande passionnée; le Loiret a deux de ses arrondissements infectés, Gien et Montargis ; la Nièvre a eu des troubles à la Charité, à Pouilly et à Cosne ; le Nord est resté calme malgré des excitations qui n'étaient pas sans danger. Le préfet des Pyrénées-Orientales fait exclusivement l'éloge de son énergie et ne parle pas de scandales que toute la France connaît ; celui de la Sarthe constate le caractère radical des élections municipales du Mans et le danger que courait cette ville sans l'arrivée opportun d'un régiment de cuirassiers. En Seine-et-Marne, les campagnes se laissent gagner par la propagande parisienne ; l'occupation allemande y a contenu les mauvaises passions. Il en a été de même dans Seine-et-Oise, à Pontoise, et si le chef-lieu, Versailles, est habité par une population sage et honnête, bien des localités rurales sont aux mains de municipalités qui partagent les principes et les doctrines de la Commune de Paris.
Quant à la Seine-Inférieure, l'action dissolvante des menées démagogiques s'y est fait sentir de la manière la plus inquiétante, et les centres manufacturiers de la Normandie, jusqu'à ces derniers temps paisibles et prospères, ont été troublés par la propagande socialiste.
Le préfet de l'Ardèche signale l'influence funeste de la franc-maçounerie, et il s'en prend même aux simples sociétés de secours mutuels si inoffensives pour le mal, si fécondes pour le bien sous l'empire, mais qui, depuis le h septembre, ont changé de constitution et de caractère.
Le préfet du Gers dénonce le mal qu'a fait dans ce pays le journal l'Avenir, dont l'inspirateur, M. Lissagaray, avait été élevé par M. Gambelta au plus haut grade militaire, et dont un rédacteur, M. Brun, aujourd'hui sous-préfet de Sedan, détenait la préfecture d'Auch au 18 mars. Il paraissait aux adhérents de la Commune un auxiliaire certain, mais il eut la sagesse de les éconduire.
Dans la Nièvre, MM. Gambon et Malardier avaient donné le signal d'un mouvement, dont la présence de M. Gambetta, qui a parcouru à ce moment le val de la Loire, a favorisé l'extension (voir le rapport du préfet, page 576) . Enfin, le Nord lui-même, a été agité par les excitations de M. Mazure, secrétaire de M. Gambetta, et par une parole du général Faidherbe colportée avec empressemeU, et déclarant que « Paris était imprenable et qu'on n'en viendrait peut-être pas à bout avec une armée de trois cent raille hommes. » (Rapport du préfet, page 580.)
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M. le préfet de Seine-2t-Oise s'est surtout appesanti sur les causes générales du 18 mars, et il n'a pas craint d'aftirmer que ses origines morales et politiques viennent de l'Empire; ses origines matérielles et militaires, du gouvernement du k septembre.
On ne peut qu'être surpris d'une telle appréciation qui suit cet éloge tout aussi inattendu de M. le général Trochu :
« Le gouverneur de Paris, dit le rapport, sut faire puFser sur lapopulation un souffle continu de patriotisme, en la tenant en haleine par ses paroles, son exemple, et malheureusement aussi par des espérances exagérées. »
Nous doutons que ce témoignage suffise à relever M. le général Trochu, nous sommes convaincu que l'opinion impartiale protestera contre le tableau que M. le préfet de Seine-et-Oise présente de l'Empire.
« Sous le gouvernement impérial, la religion et les croyances ont été livrées au mépris ; les classes dirigeantes et l'autorité publique ont perdu toute considération ; l'instruction supérieure a vu baisser son niveau, pendant que la presse, le théâtre, la tribune, la diffusion du luxe corrompaient les esprits, et que l'instruction primaire, de plus en plus répandue, était stérilisée par l'agitation politique et la direction impie des instituteurs.
» Enfin, le Gouvernement a cherché partout, cela est trop connu, à excitera son profit politique contre les patrons ou les propriétaires les ouvriers el les paysans dotés du suffrage universel le plus illimité, dirigé par toutes les forces réunies de l'administration, détourné de sa mission et abaissé dans les intrigues électorales. »
Nous ne relèverons pas ce que ces accusations ont d'injuste. Reprocher à l'Empire les violences de la tribune et les écarts de l'enseignement supérieur, alors qu'il a réagi de toutes ses forces contre ces excès, qu'il a fermé certaines chaires et que les orateurs dont les excitations étaient si déplorables, marchaient au premier rang des ennemis de la dynastie; prétendre que les instituteurs recevaient une direction impie, oublier que les religieuses jouissaient de la juste faveur des lettres d'obédience tenant lieu de brevet, et que 1er frères étaient soutenus comme ils le méritent et récompensés avec la bienveillance la plus équitable; prétendre que le pouvoir provoquait à la haine des classes, c'est se faire l'écho de récriminations sans fondement et 1 organe des haines irréconciliables de parti.
Et maintenant, si Ton réforme la garde nationale, comme le demande le préfet de Versailles, on réparera l'une des fautes préméditées du U septembre et du général Trochu; si on réglemente le suffrage universel par des mesures qui excluent l'Empire du nombre, on ébranlera
le dernier principe qui soit encore respecté après nos révolutions et qui puisse nous sauver.. Si l'on abandonne le scrutin de liste, on ne fera qu'imiter l'Empire, qui avait remplacé ce procédé révolutionnaire par la division des départements en collèges. Si l'on imprime à l'enseignement une direction religieuse et morale, on renouera les traditions interrompues par ia dernière révolution.
Mais la liberté des écoles suffira-t-elle à cela, et les droits des familles et des consciences seront-ils suffisamment sauvegardés par la faculté légale d'ouvrir des classes indépendantes, lorsque la plupart des communes ne peuvent avoir que des instituteurs communaux, et q'uaffranchis de la tutelle de 1 État, les Conseils municipaux donnent à l'enseignement la direction qu'il leur plaît?
M. le préfet de Seine-et-Oise nous paraît céder sur ce point à des il lnsions généreuses mais décevantes.
En pleine prospérité, la France inaugurait naguère des libertés nouvelles que l'opinion semblait réclamer. Aujourd'hui, la licence nous perd, l'anarchie nous déborde, il nous faut une autorité forte et éclairée et un libéral de 1869. M. le préfet du Nord ne demande pour son département que des gendarmes plus nombreux et de solides garnisons.
Les réponses des chefs de légion qu'il nous reste à examiner ne présentent pas un grand intérêt. En général, les rapports de la gendarmerie tirent leur principale valeur de la multiplicité des faits particuliers qu'ils présentent. Ils ne contiennent ni vues d'ensemble ni observations générales, mais ils fournissent des éléments précieux d'information , que dégagent un examen attentif et une critique intelligente.
Les résumés présentés par les colonels, ceux des chefs de compagnie qu'ils transmettent sont courts et succints ; celui de la 24me légion est le seul qui donne des détails précis et circonstanciés. Il en résulte que les départements de la Côte-d'Or et de Saône-et-Loire ont été troublés par une propagande des plus actives et par une agitation qui a gagné même les communes rurales. Sans la présence des troupes allemandes d'occupation, une insurrection était à craindre à Dijon. Tridon, qui vient de mourir, avait ses propriétés et sa famille dans les environs; il y compte des adhérents nombreux et ardents.
L'autorité doit se préoccuper d'une région où l'état des esprits est si inquiétant.
La gendarmerie constate, comme les préfets et les magistrats, les mauvaises dispositions de la plus grande partie des employés du chemin de fer. La démagogie trouve, dans ce personnel, des adeptes ardents, des meneurs résolus, à qui la nature de leur travail et la mobilité de leur existence donnent des moyens de propagande fort efficace?.
288 histoiiu: nÉ\oLiTio.VNAir.E
Nous n'ajouterons rien au tableau que nous venons de tracer d'après les témoignages recueillis par la Commission d'enquête. Cet exposa, que Pqous avons tenu à faire complet et fidèle, ne laisse aucun doute sur la gravité des symptômes observés. La catastrophe du h septembre a rompu la digue qui contenait la démagogie ; elle a amené le triomphe des plus détestables doctrines; elle a porté au pouvoir des hommes qui, depuis longues années, excitaient les bas-fonds de la démagogie, provoquaient à la rébellion et affaiblissaient, par leurs paroles comme par leurs exemples, les principes les plus nécessaires au repos des sociétés.
Il ne suffit pas aujourd'hui que ceux de ces hommes restés au pouvoir désavouent leurs antécédents. Ils ont beau soutenir la nécessité d'obéir aux lois, déclarer énergiquement que l'ordre doit être maintenu, ils sont impuissants à inspirer au pays la confiance qu'ils réclament en vain, et nous assistons à ce progrès croissant de l'anarchie, à cet affaiblissement de l'autorité, qui inspirent aux esprits les plus fermes de si cruelles alarmes, et contre lesquels ne sauraient prévaloir des déclarations optimistes.