TOME II
21k HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
l'élection d'une Commune révolutionnaire. Les élections commenceront, ce soir, à sept heures, et seront terminées, demain matin, à cinq heures. »
Puis arrivait la fixation des lieux de vote.
Signé en toutes lettres : « César Bertholon. »
Sur les huit heures, la garde nationale, qui n'était pas encore gâtée, qui n'était pas encore communarde ni dévouée à l'Internationale, dispersa l'émeute, ferma les lieux du vote, reprit l'Hôtel de ville, et le lendemain, la ville de Saint-Étienne ne s'aperçut guère du danger qu'elle avait couru la veille. Le lendemain, 1er novembre, tout naturellement le préfet cria : « Vive la République! » sans y ajouter : « Vive la Commune ! »
M. Ducros, p. Z(76.
M. de l'Espée resta entouré du Conseil municipal pendant un certain nombre d'heures. Une compagnie appartenant au quartier de l'Hôtel de ville, qui occupait la place, et qui appartenait au parti de l'ordre, inquiète de l'aggloméra lion qui se faisait, du grand nombre de gardes nationaux qui n'inspiraient aucune confiance, demanda des cartouches; ces cartouches furent refusées. En avant de cette compagnie, se trouvait une compagnie de pompiers, qui paraissait placée là pour empêcher toute action de la garde nationale dévouée à l'ordre, contre les gardes nationaux dévoués au désordre. Cette garde nationale dévouée au désordre avait des cartouches, et, sur les quatre heures de l'aprèsmidi elle témoigna des dispositions hostiles , et chargea publiquement ses armes. Il y eut une panique; une partie des curieux s'enfuirent. A ce moment, arriva une autre compagnie de garde nationale qui avait été se renforcer ï\ la manufacture d'armes. La charge fut battue, les degrés qui conduisent à l'Hôtel de ville furent envahis par les gardes nationaux qui se trouvaient sur la place; les pompiers s'empressèrent de mettre la crosse en l'air. Les gardes nationaux honnêtes, qui se trouvaient en arrière et qui n'avaient aucun moyen de résistance, furent repoussés violemment dans l'Hôtel de ville, et quelques-uns d'entre eux furent très -compromis. 11 y a un nom qui est resté dans tous les esprits à Saint-Étienne, c'est celui du comte Leher, qui a été condamné à mort, promené sur une claie, et l'objet, pendant vingt-quatre heures, — ùdà plus abominables traitements. A ce moment, on vint dire à M..de l'Espée que Jes délégués de la garde nationale voulaient lui parler; ils appelaient cela une délégation.
M. de L'jEspêe n'avait plus autour de lui aucun membre du Conseil municipal, de ce Conseil composé de trente- quatre ou trente- cinq per-
sonnes qui avaient promis de rester avec lui, et qui auraient pu, en effet, former un noyau de résistance.
Il voulut sortir par une porte donnant sur le corridor; il fut saisi dans ce corridor, et dès qu'il fut prisonnier, on le menaça, et on luklemanda de consacrer, par un arrêté, la Commune triomphante. Il refusa. On lui demanda sa démission, il refusa également, et il fut alors pendant quatre heures, l'objet du plus effroyable marty^ battu, jeté à terre, roué de coups de crosse-, on lui arracha les poils &-. la barbe et les cheveux.
Sans doute, le Conseil municipal n'avait pas eu l'intention de lÏY*4t une victime à la mort, mais il avait eu l'intention de remettre un otage aux mains des soldats de la Commune.
Comme ceux-ci s'étaient enivrés du vie qu'on leur apportait, comme l'entraînement de ces actes abominables qu'ils commettaient leur donnait l'ivresse du mal , à neuf heures, ce n'étaient plus des hommes, mais des bêtes fauves; de sorte qu'à un moment donné, M. de l'Espée se trouvait dans l'embrasure d'une croisée avec un fou qu'on lui avait donné pour gardien, un fou et un voleur, quand un feu de peloton retentit. j\I. de i'Espée reçut un coup de feu et tomba mort. On ne respecta pas ^on cadavre, et on lui fit sauter la tête. Dans la nuit, chose effroyable! un des hommes qui avaient participé à l'assassinat et qui a comparu devant la justice, vint à un café, offrant aux consommateurs de leur donner des morceaux du crâne de M. de l'Espée, et faisant craquer sous ses deats des morceaux de ce crâne !
La justice s" est trouvée impuissante devant cet acte de cannibalisme. Mais ceci vous donn^la mesure de l'état d'ivresse auquel étaient arrivés ces misérables.
Ln membre. — Celui qui a fait cette infamie était donc fou ?
ii. ducros. — Non, il était ivre.
m. le président. — Et il n'a pas été poursuivi?
m. Dtenos. — L'homme a été arrêté et traduit devant le tribunal de Saint-Étienne, qui n'a pas trouvé, dans l'arsenal de nos lois, un texte à lui appliquer.
m. le président. — Mais les assassins?
m. ducros. — Il n'y a pas d'assassinats, remarquez-le.
il. le président. — Quoi ! les gardes nationaux qui ont fait feu?
m. dl'cros. — La mort de M. de l'Espée a été le résultit d'une décharge faite par une compagnie.
m. le président. — Y a-t-il eu une instruction?
m. ducros. — L'instruction a été confiée à des magistrats de la Cour de Lyon. Elle a été très-longue, et elle n'est pas encore close; elle est
suspendue. L'instruction a mis sous la main de la justice 15 ou 16 officiers de la garde nationale ; il y a un commandant, deux capitaines qui font, au Conseil municipal de Saint-Etienne, l'honneur de lui appartenir, et parmi eux il y en a un qui est flétri, par un jugement, pour attentat à la pudeur sur un petit garçon de neuf ans.
m. le président. — Ainsi, il y a sous les verroux, à Saint-Étienne, quinze à seize officiers de la garde nationale prévenus du crime commis !
M. Ditcros, p. 477.
Un rapport envoyé àla Commission d'enquête, pagel66, aprèsavoir fait le récit du mouvement insurrectionnel qui s'est produit au Creuzot, le 26 mars, et des mesures prises par M. le préfet de Saône-et-Loire, indique que l'autorité judiciaire n'aurait pas été à la hauteur de sa tâche.
Il résulte de témoignages qui ont été communiqués à la Commission, que l'attitude de l'autorité judiciaire a été aussi ferme que digne. Si elle a refusé de sévir contre ceux auxquels l'Administration imputait un délit insaisissable, elle a demandé avec insistance l'arrestation de ceux qui avaient organisé le mouvement et proclamé la Commune. La plupart de ces derniers ont été condamnés par la Cour d'assises de Saôneet-Loire. Nous publions la lettre que nous recevons à ce sujet de M. le procureur de la République, à Autun .
« ÀutuB, le 19 mai 1872.
« Monsieur le Président,
» Je lis à la page 168 un rapport de gendarmerie, dans l'enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars :
» Malgré le refus de l'autorité judiciaire, qui a été bien faible dans cette occasion, douze mandats d'arrêt furent lancés par le préfet contre les principaux meneurs. Cependant quelques-uns furent arrêtés immédiatement; ils ont été acquittés par le jury de Saône-et-Loire. »
» Permettez-moi de protester contre ces appréciations qui blessent la vérité, et sont de nature à porter atteinte à mon caractère.
»Lors du mouvement insurrectionnel qui s'est produit, au Creuzot, le 26 mars de l'année dernière, j'ai refusé, il est vrai, de décerner des mandats contre divers individus, qui n'ont jamais été déférés à la Cour d'assises, pour le délit insaisissable qui leur était alors imputé ; mais il résulte des témoignages les plus honorables que j'ai l'honneur de vous communiquer, que j'ai réclamé, avec insistance, l'arrestation de ceux qui avaient conduit le mouvement insurrectionnel et proclamé la Coin-
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mune au Creuzot. Ces derniers, pour la plupart, ont été, par contumace il est vrai, condamnés par la Cour d'assises de Saône*et- Loire.
» J'ai l'honneur de vous prier, Monsieur le président, de vouloir bien faire insérer, en ce sens, une note rectificative, qui, en rétablissant la vérité, donnera à la magistrature locale une satisfaction légitime.
» J'ai, d'ailleurs, l'assurance que ma conduite, dans cette occasion n'a pas été désapprouvée par mes supérieurs hiérarchiques, qui m'autorisent, aujourd'hui, à formuler cette protestation.
» Je suis, avec un profond respect, Monsieur le président, etc.
Le procureur de la République, L. de Reure.
Je joins à cette déclaration la lettre suivante :
i Limoges, ce 25 avril 1872
» Monsieur le Procureur de la République,
» J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je saisis, avec empressement, l'occasion que vous m'offrez d'affirmer, une fois de plus, que de tous les magistrats, de tous les dépositaires de l'autorité, à un degré quelconque, vous êtes certainement, à mes yeux, celui de qui j'ai reçu l'appui le plus loyal et le plue énergique, dans les tristes journées qui, au Creuzot, ont nécessité î'iRtervention de la force armée. Il n'est pas un honnête homme, témoin des coupables tentatives dont le Creuzot a été le théâtre, qui ne partage pas mon avis à cet égard; ce n'est donc pas sans une pénible surprise, que je vous vois en butte aux insinuations les plus malveillantes de la part de ceuxlà même qui, selon moi, auraient le plus grand intérêt à faire oublier le rôle équivoque qu'ils ont joué dans cette honteuse affaire.
» Vous me priez, Monsieur, de rappeler mes souvenirs au sujet de ce qui s'est passé, decant moi, le 27 mars 1871, lors de l'arrivée au Creuzot de M. le préfet de Saône-et-Loire ; cela m'est d'autant plus facile, que j'ai noté avec soin les moindres incidents qui ont signalé nonseulement les journées du 26 et 27 mars, mais encore toutes celles qui ont précédé l'échauffourée du 26, et même celles qui l'ont suivie ; et j'aurais été à même de fournir, à cet égard. d'intéressants détails à la Commission d'enquête, qui, je le crains, n'a été qu'imparfaitement renseignée sur ce point.
» J'affirme donc, de la manière la plus énergique, qu'à l'arrivée du préfet, vous lui avez instamment demandé l'arrestation immédiate du
maire Drnnay, du commandant de la garde nationale Maître, et des individus tes plus compromis dans l'attentat de la veille; M. Ferry s'y refusa formellement.
» Je ne ferai pas arrêter Dumay, nous dit-il, parce qu'il y aurait du danger à le faire. Cet homme doit être ambitieux; je vais l'engager à déjeuner avec moi, et je lui offrirai une bonne place, moyennant sa promesse de quitter le Creuzot; je l'emmènerai avec moi, sfil le faut.
>Ce sontles propres parolesdeM. Ferry. Naturellement, lésons-préfet Marais et le conseiller de préfecture Chenel ( le délégué du préfet), tous deux amis particuliers de Dumay et consorts, et notoirement, agents actifs de V attentat (je le prouverai lorsqu'on voudra), approuvèrent sans réserve cette solution ingénieuse, et le mandat décerné contre le misérable, qui, la veille, avait arboré le drapeau rouge, prononcé la déchéance du gouvernement de Versailles et proclamé la Commune, fut ainsi transformé en une invitation à déjeuner i Je me souviens que vous avez refusé avec indignation d'assister à ce repas, et que je vous en ai complimenté.
» Quant à l'inqualifiable dépêche, objet de votre allusion, je Vai rue; elle était signée Charles Ferry. C'est, du reste, à propos de cette dépèche que j'ai dit à M. Ferry, qui convient d'ailleurs en être l'auteur, que si j'avais eu le droit de faire des arrestations, j'eusse commencé par son délégué, le conseiller Chenel.
» J'ai rappelé tous ces incidents et bien d'autres, dans ma déposition devant la Cour d'assises de Châlons; et je n'ai pas été médiocrement surpris, le lendemain, en n'en trouvant pas la moindre trace dans les
comptes rendus des journaux de la localité mais j'ai su, depuis, le
mot de l'énigme
» Je le répète, j'aurais eu de curieu-es révélations à faire sur les événements du Creuzot si la Commission d'enquête avait }Bgé à propos de réclamer mon témoignage à leur égard, et je regrette, dans l'intérêt de la vérité, qu'elle n'ait pas cru devoir le faire.
» Veuillez agréer, Monsieur le procureur de la République, l'assurance de ma haute estime, et de mes sentiments les plus dévoués,
» Le colonel du 0e cuirassiers, ex-commandant des troupes du Creuzot,
\u. Ckuhardt. »
3» vol. p. 't00.