PROGRÈS DU POUVOIR TRIBUNITIEN
On ne tarda pas à connaître tout ce qu'il y avait de force dans le tribunat. Cette heureuse réunion avait produit de rapides victoires sur les Volsques avec la conquête de Corioles. Un jeune patricien, Marcius, y gagna, par ses exploits, le surnom de Goriolan. U sembla exiger plutôt que demander en récompense le consulat, et fut exclu.
Les événements de Tannée précédente avaient laissé les terres sans culture : la famine se fit sentir. Le peuple et les esclaves auraient infailliblement péri sans la prévoyance des consuls, qui envoyèrent acheter du blé au loin, mais non sans beaucoup de difficultés. Ils augmentèrent la colonie de Velitrae , en fondèrent une autre à Norba : les tribuns ne virent qu'une défiance dans cette mesure , qui était aussi un soulagement; ils jetaient même des soupçons sur Tachât des blés. Les consuls convoquèrent le peuple^ et , comme ils s'efforçaient de dissiper les accusations , Ici-
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lius voulut répondre. « Nous avons seuls le droit de pailer, « dit Tun des consuls, puisque nous avons appelé les comi* « ces. Si le peuple avait été réuni par ses magistrats , loin « de les troubler, nous ne serions pas môme venus les en- « tendre. — Il suffit, s'écria le tribun à ses collègues; lais- « sez aujourd'hui parler les consuls , demain je vous apte prendrai quels sont vos droits. » Le lendemain, en effet, un grand nombre de plébéiens se trouvèrent sur le Fonim. Cependant une raillerie ne donnait nulle autorité, nul moyen légal de procéder. Comment s'y prendre? Point de patriciens, par conséquent point d'augures aux ordres du tribun, point d'auspices : on ne pouvait donc faire d'assemblée par curies ni par centuries ; mais Icilius avait pris la chose au sérieux , il avait tout prévu : sans hésiter, il rangea son monde par tribus , et proposa la loi suivante , qui fut acceptée : « Que nul n'interrompe un tribun parlant de- « vant le peuple ; si quelqu'un y manque, qu'il donne cau- « tion pour l'amende que les tribuns imposeront; s'il refua se , qu'il soit mis à mort et sa famille vouée aux dieux ! » Ainsi, tout d'un coup, le peuple eut ses comices à lui, sous la convocation de ses magistrats , et il put faire des plébiscites. Les patriciens ne tentèrent pas même de s'y opposer, ils jugèrent prudent de ne point déserter ces nouveaux comices. L'esprit religieux de la nation consentit volontiers à ce que les tribus ne pussent s'assembler un jour où l'on observerait le ciel. Ce droit d'ajournement obtenu, les patriciens se réservèrent de ne point tenir compte des plébiscites, se gardant bien de profaner les choses sacrées à sanctionner les entreprises des tribuns ; ils laissèrent les comices plébéiens sans forme ni attributions déterminées. Ils se trompaient ; on n'en fut que plus libre. Quant à la forme, on adopta l'usage des parcs et le vote par tête ; le soii plus populaire appelait seul les tribus , et la première désignée était de droit la tribu prérogative : du reste , h 6
on se passa de prt sages, de sacrilices, de lieu inauguré ; on s*asseiiiblait au Forum , au Gapitole , hors du Pomœrium , aux prés Flaminiens , au Champ de Mars , partout où les tribuns pouvaient exercer leur charge. Quant aux attributions , on les pouvait attendre de la persévérance et du temps.
L'occasion ne manqua pas : il arriva enfin des blés de Sicile; plusieurs dans le sénat, mais surtout Goriolan , étaient d'avis d'exiger l'abolition du tribunat pour donner ces blés à bas prix. Les plébéiens en furent exaspérés, et Goriolan ne fût pas sorti sans danger si les tribuns ne l'eussent aussitôt cité en jugement. Il répondit avec mépris : des magistrats du peuple n'avaient point de droit sur un sénateur, un patricien ; mais le sénat n'osa résister ouvertement. Ghacun, en disséminant ses clients dans les groupes et les conciliabules, essaya de détourner le coup ^. Au jour indiqué, nouveau débat imprévu ; les patriciens voulaient des comices centuriates, mais les tribuns n'avaient point là d'action. Dans les comices par tribus seulement ils étaient sur leur terrain ; il ne s'agissait point d'ailleurs d'un crime capital , dont le jugement appartenait aux centuries. Ils s'opiniâtrèrent; le sénat tout entier vint demander grâce aux tribuns pour l'accusé : mais Goriolan, dédaignant de comparaître ou se défendant mal, fut condanmé à l'exil. Ges nouveaux droits plébéiens faillirent coûter cher. Goriolan porta son ressentiment chez les Volsques (489). Ils le prirent volontiers pour chef avec un de leurs principaux citoyens , Tullus, et recommencèrent la guerre. Nulle ville ne tint devant Goriolan; il enleva Girceii, Satricum , Longula, Polusca, Gorioles, Lavinium, Gorbio, Vitellia , Trebia, Lavici, Pedum, Bolae, Bovillae, Toleria, et vint camper à cinq milles de Rome. Le peuple, tout-à-coup dé-
> Ttce4^ir« , a-3S. V07. Ptut, CoripUm*
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courage, voulait à tout prix obtenir la paix de celui qu'il avait banni. Le sénat, au contraire, indigné et intrépide contre un transfuge , prit la résolution de ne rien accorder à la force et de combattre : espèce de loi fondamentale qui sauva Rome plus d'une fois dans la suite, quoiqu'elle ne pût alors prévaloir sur la frayeur du peuple. On fut obligé d'envoyer unedéputation àCoriolan, qui la reçut durement. Les ministres du culte vinrent ensuite, et ne purent le fléchir; enfin, les matrones, ayant à leur tête sa mère , sa femme et ses enfants, se rendirent au camp. Coriolan, ému à cette vue, laissa tomber sa vengeance, et ordonna la retraite. On dit que les Volsques le tuèrent; selon d'autres, il jouit chez eux d'une longue vieillesse, et répétait souvent que « que l'exil était bien plus triste pour un vieillard *. » LesRomainsn'avaientétôvaincusque parCoriolan; quand il n'y fut plus, ils vainquirent de nouveau Èques, Volsques et Berniques; ceux-ci eurent la paix aux mômes conditions que les autres Latins.
Le Consul Sp. Gassius s'était signalé dans cette guerre , et avait enlevé aux Herniques, par le môme traité, les deux tiers de leur territoire ; il en proposa la distribution en les y admettant eux-mêmes par moitié, et en y comprenant les terres usurpées du domaine public. Telle fut la première loi agraire (486). Les sénateurs redoutaient doublement cette libéralité d'un patricien. Il voulait la présenter à des comices de tribus , afin de faire voter les étrangers; pour la plupart, en effet, le droit de suffrage avait été illusoire jusque-là : ils n'appartenaientpointaux curies, et ne pouvaient être adjoints qu'aux centuries inférieures , rarement consultées; mais dans les nouveaux comices leur nombre avait quelque poids : là, on tirait d'abord au sort la tribu dans laquelle ils voteraient , ensuite l'ordre des tribus pour
« Tile-Live, a-40 ; Den. (Hlal., 8-5 ; Polybc, 5-56 ; Cic, De ctar, orat,, 10, 1 1 .
6i HISTOIRE ROMAINE.
voter. Cassius vantait fort les nouveaux citoyens, et les appelait en même temps à Rome. La ville en fut bientôt pleine; et Tautre consul fit crier sur les places que, dans un t:ès-court délai, tous ceux qui n'avaient pas de domicile à Rome eussent à sortir. Cassiusfit publier, au contraire, que tous ceux qui avaient droit de cité restassent jusqu^à ce qu'il portât sa loi. Il ne fut pas diûlcile aux patriciens (le dévoiler au peuple la servitude cacbée sous un projet si avantageux aux alliés. Les plébéiens , qui avaient assuré d.'jâ leur liberté, ne voulurent pas se donner un roi ; la loi no passa pas. Cassius, sorti de charge, fut condamné et mis à mort par son père même ou par un jugement centuriate, et Ton rasa sa maison. Cependant la loi agraire, dès qu'on n'en craignit plus l'auteur, eut une merveilleuse douceur, plus attirante encore par la mauvaise volonté du s 'nat. U est vaisemblable qu'on ne la put éluder entièrement , et qu'on assigna un certain nombre de lots. Du moins i\ cette année parait se rapporter la loi du tribun Licinius , qui donne sept arpents à chaque plébéien *. Mais rien ne pouvait déplaire davantage à la noblesse, et la lutte se ranima sur ce point. Les ennemis voisins vinrent heureusement à son aide en occupant les Romains au dehors. D'un autre côté, au moindre repos, les tribuns rappelaient la loi agraire. Les Fabius fournirent plusieurs consulats dans ce débat, et se firent un grand honneur par leur vigueur au camp et dans la ville. Quand on essaya de refuser le service, les sentences consulaires se prononcèrent hors des murs et de la limite tribunitienne, et la hache des licteurs alla détruire les chaumières et couper les arbres fruitiers. Quand les Véiens reprirent les armes avec les Èques et les Volsques (482) , les soldats , à leur tour , témoins du succès de la cavalerie, ne voulurent pas môme rester en ligne , et
* Col., 1-3 ; Plin., i8~3 ; Rosin , Antiq, rom. , 8-10, indique cette loi è peu prés à celle dpoque , d'aprèë Si(;onius.