‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 70 sur 87 · TROUBLES INTÉRIEURS · texte numérisé non relu

TROUBLES INTÉRIEURS

Metellus (99). Marias n'osa pas, après tant d'échecs, se présenter pour la censure ; il affecta pourtant de s'en faire un mérite, ayant appréhendé, disait-il, de se faire des en« nemis par la sévérité qu'il aurait mise dans ses fonctions. Un autre motif, dont il ne parlait pas, c'est qu'il ne voulait pas être témoin du retour de Metellus , et qu'averti de son incapacité pour les affaires politiques, il méditait de susciter une nouvelle guerre en Asie, en irritant Mithridate , roi de Pont, afm d'obtenirun nouveau commandement et de rétablir sa gloire. Il partit donc, sous prétexte d'accomplir en Galatie (98) des sacrifices qu'il avait voués à Cybèle *. Metellus fut reçu avec une joie générale. L'avantage restait encore cette fois à l'aristocratie; les derniers troubles, où le x)euple avait combattu et tué lui-môme son tribun, montraient clairement une opposition, dont on pouvait profiter , entre le peuple de Rome et celui du dehors , italien et romain , et , parmi les uns et les autres, des hommes habitués ou disposés à la guerre par Marius , mais épars , peu soucieux des affaires politiques et sans intérêt déterminé. Seulement , s'ils n'avaient plus de chef, il pouvait s'en présenter un plus habile que Marius à s'en servir pour son ambition , et c'est ce qu'on ne prévoyait pas. D'ailleurs, l'aristocratie se divisait elle-même chaque jour plus fortement ; les chevahers possédaient , par les fermes et les tribunaux, une puissance indépendante du sénat; c'était, des deux côtés, ambition et jalousie égales.

L'histoire de Rome , depuis le sixième consulat de Marius, n'offre, durant plusieurs années, qu'une vacillation turbulente de factions en présence , qui se craignent mutuellement, sans connaître encore elles-mêmes ni ce qu'il leur faut ni ce qu'elles peuvent. A Textérieur, plus d'ardeur de conquête, plus de grandes entreprises. C'est assez de ra-

» Plut., .l/rti'., 32, 33 j Cic, Pro Rahir., n; Ve!l., 2-1 3,

mener à Tohéissance les Celtibériens, ^ révolte d^uis qu'ils ont repoussé les Cimbres. Didius Vivius y employa seul un proconsulat prolongé de cinq ans (97-93), après quoi dix commissaires allèrent régler la nouvelle pacification de ia province. On ne dédaigna pas , dans le même temps (99), la donation de la Cyrénaïque par le testament de Ptolémée- Api(Hi, qui préféra la république romaine à sa famille. Ou déclara les Gyrénéens libres en leur imposant un l^er tribut. Marins avait échoué en Asie ; il avait duremoat répondu k tous les hommages du roi de Pont : « Prince , tâchez d'être plus puissant que les Romains, ou résignez-vous à leur obéira » On sembla vouloir démentir le capitaine disgracié , en laissant Mithridate envahir la Paphlagonie et la Gappadoce; seulement Sylla, propréteur d'Asie (98), chassa de la Gappadoce le roi de Mithridate , et en rétablit un autre.

Sylla reçut dans cette expédition , avec toute la fierté romaipe , le premier ambassadeur qu'un Arsacide eût envoyé à la république. Un devin étranger lui prédit alors une fortune extraordinaire , s'étonnant qu'il pût souffrir de n'être pas déjà le maître de l'univers *.

Au dedans de Eome, ce n'était que petites précautions et petits débats , parfois violents , qui ne décidaient rien et entretenaient une Inimitié secrète. Ainsi , l'illustre orateur M. Antoine , après avoir détruit les restes de la sédition apuléienne contre la noblesse, dans son consulat, prêta le secours de son éloquence à un homme de la noblesse , Man. Aquilius , cité aux questi(ms perpétuelles pour des concussions exercées en Sicile , après sa victoire sur les esclaves. Les preuves étaient convaincantes, et l'accusé , négligeant de solliciter les juges, ne se présenta pas même en habits

• Plut., Mar., 33.

• l»ùu., Sylla, 5,6} VelK, «-ig.

TR0UBLB8 INTtRITOtS. 4SI

de deuil. On ne pouvait présumer qu'une eondamnation de la pai*t des chevaliers, parmi lesquels siégeait Marius. A défaut de raisons , Torateur fit valoir les exploits d'Aquilius , et , lui déchirant sa robe pour montrer sa poitrine couverte de cicatrices S il attendrit If arius lui-même. Le coupable fut absous (98).

Il semble , d'ailleurs, que les hommes de qualité {opti^ mates ^ les meilleurs) , comme Ils s'appelaient alors, cherchassent à se concilier Testime publique, en maintenant de sages réformes qui les regardaient principalement. Dix-huit ans après Fannius, sa loi somptuaire avait été étendue à toute l'Italie par la loi Didia (143), avec une amende pour les convives eux-mêmes d'un repas prohibé ■. Le tribun Duronius imagina d'abroger cette loi, comme empreinte de la rouille (fune sauvage antiquité , au momer^t où M. Antoine allait exercer la censure. Le nouveau censeur, pour cette cause, le chassa du sénat l'année suivante (9T). Aussitôt le consul Licinius rétablit la loi Fannia, en fixant de plus le poids de la viande et des assaisonnements qu'on pouvait employer dans les jours ordinaires ; il laissait toute liberté quant aux légumes , au vin et aux fruits. Cette mesure était si bien concertée avec les grands, qu'un sénatusconsulte en ordonna l'observation avant le vote définitif*.

Ils crurent ensuite plus facilement opposer une barrière aux prétentions de ces Italiens dont ils s'étaient si habilement servis contre les Gracques, et qu'ils avaient môme encore essayé d'employer contre Mamilius *. Un autre Lici-

" Cic, De orat.y a-a8 , 4^«

■ 1\osia, 8-1 3; Macrobe, a-i3.

3 RosÎQ, 8-1 3.

* Sali., Jug,f 4^ : * Nobilitas. . . modo pcr tociot et nomen latintim , intcrdum per équités romanes , quos spes socieiatis a plèbe dimoverat, Gracclioriim aclionibiisobvinm ierat.. . rtEt ^o: m Occulte per amicos, ac maxime pi:r hoinincs nominis lalini cl socios ifolicos imperlimentn parabnnt. n

nius et son collègue Mucius Scœvola, consuls, portèrent la loi Licinla-Mucia (95), pour couper court aux usurpations du droit de cité. Par là, renouvelant les expulsicMis d*autrefois, ils renvoyaient dans leurs villes les Italiens qui avaient pris résidence à Rome et rang de citoyens. Mais une telle hauteur n'était plus de saison; les Italiens s^&ï allèrent, méditant une vengeance qui ne tarda pas d'éclater ^ Les grands, presque sur-le-champ, eurent lieu de regretter cette imprudente politique. Les quintes de vieille date restèrent maîtres de la place, et, débarrassés du contrepoids de ces nouveau-venus, ils redevinrent hostiles. On se mit à poursuivre le malheureux Gœpion pour Vor de Tolosa : malgré Tabolition de sa loi sur les tribunaux, les chevaliers ne lui avaient pas pardonné, et le condamnèrent à Texil. Tout Tefifet du retour de Metellus se trouvait détruit, n paraît que le sénat voulut intervenir: Taffaire portée aux comices, le tribun Norbanus souleva unee^ froyable sédition ; Gœpion en fut la victime , et périt étranglé en prison; son corps fut traîneaux gémonies. « C'était un homme ferme et brave; le sort de la guerre fit son crime, la haine du peuple son malheur*. »

Le jeune SulpiciusRufus, orateur déjà distingué, essaya d'en obtenir justice et accusa Norbanus (94) ; mais M. Antoine défendit Taccusé. Cicéron nous a laissé la curieuse représentation de cette scène de Forum, et Ton y voit complètement ce qu'étaient à Rome les hommes et la justice.

« Sulpicius attaquait un séditieux , un furieux : tout se « réunissait contre l'accusé, dans la grave et malheureuse « affaire de Gœpion, Il y avait eu violence publique, émeu- « tes, coups de pierres, atrocité tribunitienne envers un « infortuné consulaire. Le prince du sénat et de la cité ,

' Ptosin , 8-3 ; Cic, Pro Balbo , 1 1 , a4, Pro Sext.^ 1 3 , Pro Cornet,, ai. • Cic, De dur. orat.y 30; V;il. Max., 6-9.

8ULPICIUS.— M. ANTOINE. 429

«c M. Scaurus, avait été blessé et paraissait parmi les té- « moins; deux tribuns, L. Cotta et Didius, qui voulaient a s'opposer à larogation, avaient été chassés. Tout cela « était certain , nul ne pouvait le nier. Le jeune et intéres- « sant orateur parla si dignement au nom de la républi- « que , il excita un tel incendie par son éloquence, sa force, « sa douleur, sa noble indignation, que le défenseur sem- <t blait pouvoir à peine tenter de l'éteindre. A peine même « paraissait-il décent à un homme qui avait été censeur, « de plaider une pareille cause devant des juges tous hoc( norables , en présence de citoyens honnêtes qui remplisa saient le Forum. Cependant M. Antoine commença ; il « avoua tous les griefs, il nia seulement qu'il y eût at- « teinte à la majesté du peuple romain, et, par ce mot, « toute la cause dépendait de la loi Apuleia. Alors il n'hési- <t ta pas à faire l'apologie des séditions, à démontrer que a souvent les emportements du peuple n'étaient pas in- « justes. Il passa rapidement en revue toutes les séditions « ijui s'étaient élevées pendant la durée de la république , « celles qui avaient chassé les rois , étabU le tribunat, tant « de lois tribunitiennes, l'appel surtout, cette garantie de « la cité et de la liberté, et qui n'avait pu s'obtenir sans « résistance des nobles. Il en conclut que les séditions, tou- « jours fâcheuses, étaient quelquefois justes et nécessaires. « Puisque celles-là ont été à l'avantage des citoyens, pour- « quoi donc tout-à-coup, s'il arrive un mouvement dans « le peuple, en faire à Norbanus un crime horrible, une « faute capitale? Que si jamais on avait reconnu au peuple « romain le droit de se soulever, ce qui venait d'être « prouvé, aucune cause n'était plus juste que celle-ci. <« Puis, la défense se tournant en attaque, Antoine déplora « dans la déroute de Cœpion, à Orange, la perte de toute « une armée. Il repassait ainsi au vif sur tant de regrets a encore saignants. Puis il ralluma contre Cœpion l'an-

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a Gîenne haine des chevaliers, devant lesquels la cause se « plaidait, et auxquels ce consul avait ôté les tribunaux, a Quand il sentit qu'il avait gagné le peuple , dont il dé- « fendait le droit avec celui de sédition, les juges par l^ir « haine personnelle, et les spectateurs par le souvenir du a désastre d'Orange, alors, mêlant un ton plus doux à ces <i mouvements de passiCMOi, il représenta qu'il défendait ici « un ami qui avait été sqel questeur, un fils en quelque « BCHle ; qu'il parlait pour sa propre réputation et son re- « pos: quelle honte et quelle douleur si, après avoir sauvé « tant d'autres citoyens, il ne pouvait sauver un ami ! Il d demandait cette faveur pour son âge , pour ses dignités a et ses services. Par ce moyen , ayant plutôt ému que cod- <c vaincu les juges, il triompha de l'accusation ^ b

La noblesse ne se fâcha point contre M. Antoine , qui n'avait pas l'intention de s'en séparer^ en défendant son questeur par un petit intérêt d'amour-propre ou d'affection, et qui , d'ailleurs , avait donné un beau spectacle d'éloqu^oce'.

Cette même année (94), trois sénateurs, bravant le res* sentiment de l'ordre équestre, exerçaient de nobles représailles de ces iniquités judiciaires, Mucius Scœvola, proconsul en Asie, Rutilius, son lieutenant, et en Sicile le propréteur Semp, Asellio, réprimaient avec une inflexible sévérité les affreuses déprédations des publicains, et refusaient pour eux-mêmes les sommes qu'ils avaient droit d'aïUger, Rutiliua m porta la peipe ; revenu à Eome, il de-

« Gic, IV owMm •-•>> 99> 99, Hj, 4it 49i ^«1 ^ «^^A*** oPHt,, 54.

* L'admiration du bon. Rollin poiir la grandeur romaine, qa se Irauble pat à de pareilles scènes : « La façon de pUider des Romains , dit-il, était fort 0fiérente de la nôtre ; si notre plaidoirie est plus serrée, plus raisonnée , la leur, en se donnant plus de champ , donnait lieu aussi à «fe plus grands traits d^élo* queqee. » Puis il ajoute que les juges à Rome ne se regardant pae comme esclaves de la loi , M. Antoine a pu employer de si singuliers moyens , car cet orateur était trop éclairé pour demander une grâce à des gens qui n'auraient pu l'accorder, ou du moins qui n'auraient pas cru en avoir le droit.

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