‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 69 sur 87 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

troisième réaction démocratique. — double division de

l'aristocratie et de la Démocratie ; nouveaux

partis des chevaliers et des italiens.

Marius avait surpassé les honneurs de tous les nobles et des patriciens du vieux temps. Jusqu'alors le bien de YÈtat avait demandé ou justifié du moins Félévation sans exemple d'un citoyen consul cinq fois et quatre ans de suite ^ Il pouvait être content; mais son ambition, cachée si longtemps sous sa patience, sa régularité, sa haine contre les nobles et ses services, resta enfin à découvert, quand il fut au bout de ses exploits. Il demanda un sixième consulat, avec plus d'ardeur que le premier, et cet homme du peuple, trèsrpeu populaire par caractère, rabaissa la dignité de sa charge et sa rude fierté à toutes les petites manœuvres d'une flatterie assidue envers la multitude. Ce ne fut pas assez : le peuple se lassa bientôt de yoir tou-

1 Plut., 4/ar., i8.

jours la même figure en représentation : aussi Marius ajouta-t-il un moyen sûr, et , selon le véridique Rutilius, il acheta sa sixième élection a à beaux deniers comptants ; » par là seulement il écarta Metellus, et se donna pour collè^ie un homme nul, Valerius Flaccus ^.

On ne savait trop qu'attendre du consulat prochain. Un acte récent de celui qui durait encore pouvait faire craindre aux grands et même au peuple que Tancien habitant d'un municipe ne voulût favoriser les Italiens. Il avait donné le droit de cité à deux mille habitants de Caméric, comme récompense du service militaire, en répondant à ceux qui l'en blâmaient que le bruit des armes Tavait empêché d'entendre la loi •. Mais Marius n'avait aucun projet d'avance, sinon de satisfaire ses haines personnelles ; ii ne tarda pas même à comprendre les difficultés où il s'allait mettre avec les fonctions intérieures du consulat- La conscience de sa valeur et de ses talents lui donnait une grandeur réelle à la tête d'une armée : dans les affaires du gouvernement , on ne retrouvait plus qu'un grossier soldat, embarrassé de son ignorance , et qui n'avait plus de dignité. Un mot de louange ou de blâme sur le Forum le mettait hors de lui-même : assez hardi pour agir, quand il était sûr de la faveur du peuple , les cris tumultueux des assemblées paraissaient l'intimider *.

Il chercha donc un soutien , et se lia intimement avec Saturninus et Glaucia ; et , comme celui-ci était préteur, il

> Plut, Mar.f 29 » 3o ; Juy., 10-966 :

Quid illo cive tulisset

Natura in terris, quid Roma beatius unquam, Si circumduclo captivorum agrainc, et omni Bcllorum pompa, animnm exhalasset opim im , Cum de Teutouico veliet descendere currii^

• Plut., Mar.f a 9.

' Plut., Jtfar., 29.

SATURNIMS ET MARas. 4^1

fut convenu que Tautre demanderait le tribunat une seconde fois. Le plus distingué des concurrents , Nonius , étant nommé , et Saturninus exclu , une troupe de jeunes gens se jetèrent sur Nonius , au sortir des comices, et le tuèrent ; et comme ce meurtre excitait Tindignation , Glaucia, le lendemain matin, réunit quelque populace et fit élire tribun Saturninus par cette assemblée furtive. Personne n'osa réclamer, ni prononcer le nom de Nonius *. Tels furent les préludes du sixième consulat.

Marins ne fit rien que par ces deux bommes. Saturninus proposa une loi agraire, une distribution des terres de la province de Gaule reprises aux Cimbres et aux Teutons : il y ajouta une clause insolite, que la loi , une fois reçue en comices, le sénat, cinq jours après, en jurerait Texécution sous peine d'exil (100). C'était un piège tendu à Metellus, qui refuserait sans doute ce serment. Le tribun appela à la délibération les hommes dispersés dans la campagne , sur lesquels il comptait davantage, parce qu'ils avaient servi souG Marins, et non-seulement des Italiens, mais vraisemblablement de ces soldats qui n'étaient pas citoyens. La rogation favorisant surtout les Italiens , plaisait peu au peuple de Rome ' , et la discussion s'anima. Un mot de Marius, qui semble s'appliquer à' cette circonstance, acheva de le faire connaître : les lots étaient de quatorze arpents, ses soldats en demandaient davantage : « Aux dieux ne plaise, dil-il, qu'un seul Romain trouve trop petite une portion de terre qui suffit à sa nourriture ^. » Si la noblesse , plus pénétrante et moins superbe, eût ouvert ses rangs de bonne heure à un tel homme, elle eût fait de son parvenu un des plus intraitables adversaires de la démocratie.

» Plut., ifan, 3o; Florus, 3-17; Âppien ,£^^yX., i. * Foyez Appien , £^^t/X., t , p. 17a et 173, ëdit. de Ch. Etienne, iSSt , et Plut., Mar,t 39. Ces deux textes s'expliquent l'un par l'autre. 3 Plut., Crasstis , a .

422 HISTOIIIB ROMAinC.

L'assemblée s'agitait^ et tous ceux qui s^opposaient à la loi étant violemment repoussés de la tribune par Satuminus» la multitude de la tille s'écria qu'il tonnait, ce qui interdimit toute décision : « S'il tonne à présent, répondit^ il, toût-è-l'hcure il gréera, h moins qu'on ne se tiemie en repos. » Il grêla , en effet, mais contre lui : ses partisans ne cédant pas, les Romaine, serrant leur toge et ^isissant au hasard ce qu'ils trouvaient, chassèrent les gens du dehors î ceux^i , ralliés à leur tout par le tribun , retinrent armés de bâtons , reprir^t la place, et publièrent de Ibrce la noureUe loi Apuleia ^' Marins la porta aussitôt au sénat, et se prononça lé premier contre le serment. âfeleEos en fit autant; c'était ce que voulait Marins, qui sataitMeii qu'ensuite Metellus ne se dédirait pas.

Quand vint le cinquième jour, le consul convoquant en hâte le sénat, vers la dixième heure, dit qu^il redoutait le peu{de zélé pour la loi, mais qu'il y avait pourvu par cet efxpédi^ de jurer l'observation de la loi, en tant que ce serait une loi; ainsi la multitude de la campagne s'en irait tranquillement, et ensuite il serait facile de montrer qu'il n'y avait pas de loi daûs ce qui avait été publié par violence , au bruit du tonnerre, contre les anciens usages. Et, sans laisser le temps de la réflexion, il emmène sur-le-champ les sénateurs inquiets et silencieux au temple de Saturne. Là il jura comme il venait de le proposer ; tous les sénateurs jurèrent aussi par crainte de la multitude. Le seul Metellus refusa, gardant intrépidement son premier sentiment. Le lendemain , il fut cité ; les autres tribuns prirent sa défense. Satuminus et Glaucia, courant aux campagnards, protestèrent qu*îl n*y avait plus de distribution ni de loi , si l'on ne décrétait le bannissement de Metellus , et un plébiscite ordonna sur-le-champ aux consuls d'interdire à Me-

* Appien , E/<(f ., i i Ro&io ,8-10,

SÀTUHMIliUS ET MÀRIi'S. 423

tellus le feu et Feau. Les Romains indignés le gardaient au milieu d'eux avec de courtes épées ; mais il les remercia , ne voulant pas être cause du moindre danger pour la ps^trie, et il sortit de la ville *.

Marius, par sa lâche conduite dans cette honteuse afikire , ne gagnait que du mépris et n'était plus méma dans son parti que le second de Batuminus, auquel passait toute Tinfluence du premier rôle. Ce tribun en profita pour enle^ yer lui troisième trihunat : il alla jusqu'à se donner pour collègue un vagabond , un inconnu, tout au plus fils d^un affranchi du Picenum, Equitius, qu'il présenta comme un fils de Ti][)erius Gracchus. Le peuple voulant avoir le témoignage de Sempronia, une femme monta pour la première fois à la tribune; et, quoiqu'elle repoussât fermement Timposteur, il n'en fut pas moins élu sous le nom de Grac* chus, dont on le décorait*. Marius n'étant plus de ressou^ ce , puisqu'il n'y avait plus pour lui espoir d'élection , il fallait au factieux un autre consul dévoué ; les comices désignèrent unanimement M, Antoine , l'orateur, qui avait déjà exercé la préture sous le troisième consulat de Marius. Memmius , homme distingué , en concurrence avec Glaucia, allait évidemment emporter la seconde nomination : il fut assommé sur la place, Au milieu du tumulte que ce coup jeta dans les comices , on entendit le titre de roi donné à Saturninus par ses satellites, et il s'en applaudissait ^. Toute la ville se souleva d'indignation.

Marius acheva de se perdre alors; les principaux citoyens s'étant rendus chez lui pendant la nuit pour l'engager à réprinjer de tels excès , le tribun y vint aussi , et il l'introduisit en secret. Ensuite, feignant une indisposition.

» Âppien , Efjtp,, i ;Plut., Jlfar., 3o , 3i ;FIorus, 3-17. ■ Appien, Ef(^., 1; Val. Max<, 3-a , 8,9-7; P'orus, 3-17, ^ Appieo , E/^^., I ; Florus, 3-17.

4S4 HISTOIRE ROMÀims.

il allait sous ce prétexte d'une chambre à Fautre , cherchant à se ménager en même temps les deux partis, et par cette action de la plus vile duplicité, il ne ût qu'augmenter rirritation. Enfin, sénateurs, chevaliers et peuple, s'unirent d'un même mouvement, au cri d'ordre antique: Caveant consules ! Les deux consuls , contraints d'agir, déployèrent, quoique lentement , la force publique. Satuminus, Glaucia et le questeur Saufeius, ne pouvant tenir avec leur ramas du dehors, se réfugièrent au Capitole : on les y bloqua; on les prit par la soif, en coupant les conduits d'eau. Saufeius voulait terminer cette souffrance en mettant le feu à leur asyle : les deux autres, comptant sur Marins , aimèrent mieux offrir leur repentir et leur soumission. Il les conduisit dans le palais du sénat, comme pour procéder plus légalement. Le peuple , qui demandait à grands cris leur mort , se défiant de l'artifice , arracha les tuiles du toit et les jeta sur eux, jusqu'à ce que ces trois factieux tombassent morts , encore revêtus de leurs insignes. On tua également un grand noiiibre de leurs complices, sans épargner le prétendu fils de Gracchus , malgré sa charge tribunitienne , qu'il commençait ce jour-là même ^.

Marins espéra vainement lutter encore; la dernière loi Àpuleia fiit abolie. On demanda de toutes parts le rappel de l'exilé , et les pieuses larmes du jeune Metellus vainquirent toutes les oppositions. Le haineux soldat eut le poignant dépit de voir un de ses partisans , Furius, accusé, au sortir du tribunat , par un nouveau tribun , et mis en pièces par le peuple , sans avoir pu parler pour sa défense. Un autre, Sex. Titius, fut condamné au bannissement, parce qu'on trouva chez lui un portrait de Saturninus. On rappela

» Appien., FyU<f . , i ; Plut., Mar.f 3a ; Florus , 3-17 j Cic, Pro r.abir., 7, De vlar, orat., fia ; Ycll., a-i i .

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